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En augmentant le taux de la contribution sociale généralisée (CSG) des retraités prétendument « aisés », c’est-à-dire, tout bonnement, de ceux qui bénéficient d’une retraite de l’Assurance Vieillesse de la Sécurité sociale à taux plein après plus de quarante ans (et quelques) de vie active, le Président de la République, Emmanuel Macron désigne clairement les sacrifiés de son projet politique et économique pour la France: les vieux !

L’objectif est d’ailleurs clairement assumé : il s’agit de favoriser « les actifs » au détriment des inactifs, donc des retraités. Et parmi ceux-ci, en bon gestionnaire de fortune, le président cible les cohortes potentiellement les plus solvables, les plus nombreuses et jusqu’à présent les moins turbulentes, à savoir, les retraités des classes moyennes! C’est tout bénef…La ficelle est habile bien que la méthode soit non seulement classique mais carrément éculée, pour quelqu’un qui prétend vouloir bousculer les standards, les habitudes et les dogmes, et rénover la politique.

Le motif invoqué est, en théorie, sans appel: le président avec une perspicacité qui ne convainc plus guère que ses groupies inconditionnelles, s’est opportunément aperçu que les vieux qu’il entend surtaxer, détiennent – précisément parce qu’ils sont vieux – un patrimoine en général plus élevé que celui de leurs enfants et petits-enfants ! Ce constat d’évidence partagé depuis des lustres par le commun des mortels, est pourtant présenté comme une découverte anthropologique de première importance par les prosélytes et thuriféraires du nouveau maître de l’Elysée. A telle enseigne que cette trouvaille a totalement tétanisé les lobes cérébraux du ministre de l’économie et des finances, une tête d’œuf dans la plus pure tradition technocratique française, qui n’a pas hésité à virer de bord, et à contredire des convictions qu’il s’était évertué à argumenter, la main sur le cœur, dans un document de mille pages, il y a moins d’un an! A l’époque, il jurait ses grands dieux, avec des trémolos de sincérité dans la voix, qu’une de ses premières mesures serait de baisser la CSG pour redonner du « pouvoir d’achat » à tout le monde, y compris aux retraités!

Depuis, cet opportuniste bon chic bon genre, adepte de l’intérêt général à géométrie variable, a rengainé son compliment ainsi que ses critiques à l’égard de celui dont il cire aujourd’hui les pompes et qu’il considérait « avant » comme un homme « sans projet parce que sans conviction ». Ce danseur mondain de la politique qu’on appellera ici Bruno doit désormais se repentir d’un tel jugement définitif qu’il a d’ailleurs renié… et qui, en toute rigueur, n’était pas justifié, car le jeune et roué Emmanuel avait dans ses sacoches un authentique projet, celui notamment de « faire casquer les vieux ». Et qui, mieux est, en ressuscitant une sorte de néopétainisme larmoyant, basé sur l’incrimination de l’indolence passée de ses futures victimes, supposées être responsables de tous les maux du présent.

Du grand art! Car le fanfaron, ci-devant banquier d’affaires, qu’on n’avait pas vu arriver, a même réussi l’exploit d’abuser nombre de ses proies désignées, qui lui apportèrent leurs suffrages, leurs têtes sur un plateau et le corps pour se faire tondre!

Le tour de force réside dans le fait qu’en dépit d’une réduction significative du montant des retraites, conséquence mécanique d’une augmentation de la CSG, les mauvais coucheurs qui s’aviseraient aujourd’hui de protester seraient perçus comme des éléments subversifs, autrement dit de piètres français qui ne souhaiteraient pas « le redressement » de leur pays.  En effet, il n’y a en principe pas lieu de se plaindre, car cette réforme « vendue » comme vertueuse pour l’emploi des actifs, est aussi présentée cyniquement, comme une mesure de justice sociale.

« L’effort » de solidarité que les vieux sont invités à consentir en contrepartie de leur insouciance passée ne serait qu’une disposition compensatoire des dommages qu’ils ont infligés par paresse ou apathie, à la jeunesse dynamique actuelle qui ne demande qu’à produire des richesses, et « réussir », au nez et à la barbe,  des inactifs, « qui ne sont rien » (selon une heureuse expression présidentielle).

Ce durcissement de la fiscalité anti-vieux, n’est en fait qu’un des volets d’une politique globale en défaveur des « anciens », que l’apprenti despote s’apprête à déployer.  D’autres réformes « structurelles » – également au désavantage des catégories les plus âgées – sont à craindre, dans la droite – très droite – ligne des « engagements » de campagne du nouveau tartarin élyséen.

En effet, il a, par exemple, répété à maintes reprises – parfois avec des accents hallucinés de prêcheur évangéliste – qu’il entendait aussi réformer les régimes des retraites ! Pourquoi pas d’ailleurs s’il ne s’agissait que de revisiter des régimes spéciaux imposés par l’histoire dans des secteurs d’activité autrefois pénibles voire stratégiques, et devenus obsolètes du fait de l’évolution des enjeux et des métiers !

En réalité, au-delà des ajustements nécessités par les évolutions de la démographie et de l’espérance de vie depuis plusieurs décennies, le jeune prétendant à la magistrature suprême avait aussi laissé entendre – ou laissé dire – qu’il ne se contenterait pas, comme ses (piteux) prédécesseurs de rechercher l’équilibre des comptes en jouant sur des variables paramétriques comme le niveau des pensions, les cotisations ou l’âge de départ, mais que son intention était de « transformer » fondamentalement la philosophie d’un système issu de la Libération et qui, selon lui, avait vécu ! (Faudra s’y faire car la « transformation en profondeur » d’une société déliquescente est devenu son credo, une sorte de T.O.C.).

Selon lui, le régime général des retraites versé par la Sécurité Sociale est dépassé, et, par conséquent, pénalisant pour faire entrer la France dans la modernité. Du moins dans sa conception de la modernité, où les places financières dictent leur loi aux Etats. Sans entrer dans le détail des mesures envisagées, qu’il n’a d’ailleurs jamais clairement explicitées, l’idée générale qui semble ressortir des propos d’Emmanuel Macron, serait d’abandonner le principe de solidarité intergénérationnelle, et de fonder un nouveau système de retraite pompeusement qualifié « d’universel » sur un capital de points acquis, où chaque euro cotisé ouvrirait un droit identique à pension.

Dans ces conditions, la réforme peut être annoncée comme la conquête d’une liberté nouvelle puisque la date et l’âge de prise de la retraite peuvent être laissées à la libre appréciation du bénéficiaire, après calcul du montant de la rente à partir du capital de points accumulés… Moyennant quelques adaptations, cela reviendrait, à peu près, à généraliser, le mécanisme des pensions par capitalisation de certaines retraites « complémentaires ». Ce système favorise forcément les carrières professionnelles continûment ascendantes, mais désavantagera ceux qui, du fait des aléas de la vie, de la précarité, du chômage ou des contraintes à la reconversion, ne pourront jouir d’un cursus professionnel ininterrompu et linéaire et subiront des à-coup salariaux.

Dans l’univers macronnien tel qu’il se dessine, ces inconvénients semblent être de second ordre! L’aristocratie de ce nouvel empire n’est pas constituée de cette clientèle de petites gens, fantômes improbables d’un passé à oublier d’urgence. Le devant de la scène est désormais occupé par ces jeunes dirigeants, biberonnés à la « révolution numérique », qui vivent dans l’illusion de « transformer » le monde derrière les écrans tactiles de leurs tablettes. Les choyés du pouvoir sont ceux qui d’un seul clic peuvent disqualifier une entreprise située aux antipodes.

Dans cette perspective, chaque génération d’actifs – idéalement jeune et animatrice de « start up » – constituerait sa propre retraite, sans avoir à se préoccuper de la génération précédente. Une prochaine et salutaire étape de cette nouvelle idéologie serait de limiter le consumérisme médical chez les vieillards devenus trop nombreux et dispendieux, en réduisant par exemple la prise en charge des soins par la sécurité sociale, et d’ouvrir des maisons de suicide assisté pour ceux que cet acharnement discriminatoire finirait par déprimer.

Derrière les arguments comptables ou financiers et les justifications économiques besogneuses avancées, c’est bien d’une mise à l’écart des anciens dont il s’agit, et même d’une véritable guerre qu’on leur mène, presque à visage découvert !

Les vieux n’ont progressivement plus d’autre place que celle du mort dans la société, du moins telle qu’elle semble se définir sous l’ère Macron. Non qu’on nourrisse une animosité ou une hostilité franche à leur égard, mais tout simplement parce que identifiés comme inactifs, ils sont inutiles dans le contexte d’une vision ultralibérale d’un « progrès » où l’essentiel réside dans la production de richesses matérielles et surtout financières…

On frémit à l’idée que cette conception préfigure la réalisation de la société imaginée en 1966 par l’écrivain italien Dino Buzzati (1906-1972) dans une effrayante nouvelle philosophique « Chasseurs de vieux ». Les plus de quarante ans, méprisés par les générations plus jeunes y sont pourchassés de nuit, jusqu’au meurtre ou au suicide ! La morale n’intervient qu’au jour où les chasseurs s’aperçoivent qu’ils vieillissent et qu’ils ont, eux aussi, vocation, à prendre la place du gibier !

Au delà des prétextes de trésorerie qui fondent les réformes en cours à l’encontre des vieux, cette attitude du pouvoir en place de vouloir dresser une classe d’âge contre une autre est une très mauvaise action, car, qu’on le veuille ou non, elle tend sinon à abolir, du moins à fragiliser la solidarité informelle mais réelle qui traverse depuis toujours les générations. Et ce faisant, en plus des souffrances intimes qu’elle ne manquera pas de provoquer, elle risque de porter atteinte à la cohésion de la société. Laquelle repose précisément sur la compréhension transgénérationnelle naturelle, spontanée, et sur la nécessaire complicité des classes d’âges…

Derrière des mesures qui peuvent, en première intention,  apparaître techniques ou anodines, et mêmes « indolores » pour ceux qui observent les difficultés des autres sans les subir, du haut de l’Aventin, c’est la paix sociale, l’harmonie familiale et même une certaine vision humaniste du « vivre ensemble » – à l’origine notamment des droits de l’homme – qui sont mises en péril, au travers de cette guerre civile larvée, voulue et artificiellement déclenchée par les pouvoirs publics …

Personne ne sort jamais vainqueur d’une guerre civile, a fortiori avec son propre père! Et en l’occurrence, pour quelles conquêtes et pour quels bénéfices? 

En augmentant imprudemment la CSG et en s’attaquant aux vieux, il se pourrait bien que le sournois président ait ouvert la boite de Pandore, et montré ainsi les limites de sa clairvoyance. Il peinera à la refermer! D’autant que d’autres sont aussi l’objet de son aversion: les pauvres. Ils sont nombreux également!

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En hommage à mon père Maurice Pasquier.  

Mieux que moi, il saurait écrire sur son père.  

 

En décembre 2011, je publiais ici deux billets (1) dédiés à Marcel Emile Pasquier (1892-1956) dans lesquels je m’efforçais de décrire l’itinéraire d’un jeune ouvrier pâtissier natif de Vervins en Thiérache, engagé en décembre 1910 et pour cinq ans dans un régiment de chasseurs d’Afrique. Emporté dans la tourmente de l’occupation militaire française dans le Maghreb puis dans la tragédie du premier conflit mondial, il ne retrouva la vie civile que neuf ans plus tard… En 1919!

Entre temps, il avait participé aux opérations dites de « pacification » au Maroc en 1912 puis à la guerre des tranchées sur le front français du côté de Verdun. Après le 11 novembre 1918, il découvrit la Rhénanie et le Bade-Wurtemberg que son régiment occupa militairement conformément aux accords d’armistice avec l’Allemagne vaincue. En même temps que la beauté des paysages et des forêts d’outre Rhin, il mesura alors l’hostilité des populations civiles à l’égard des vainqueurs, qui jamais ne sont assimilables à des libérateurs.  

Ce qui m’avait intrigué à l’époque, au-delà des événements historiques, parfois tragiques, dont il avait été le témoin et l’acteur, au cours desquels il avait été blessé, c’est sa volonté manifeste d’occulter ultérieurement cette phase peu banale de sa jeune existence. Il semblait même avoir tout fait ultérieurement, pour la gommer, comme s’il avait eu à s’en repentir! Ce qui n’était pas le cas et ça n’avait pas lieu d’être, puisque cette période s’était soldée par plusieurs distinctions, dont la croix de guerre et la médaille militaire! L’amnésie volontaire était-elle sa thérapie pour survivre aux horreurs dont il avait été le témoin?

Heureusement, en dépit de son silence ou de sa pudeur sur ses faits d’armes ou ses actes de bravoure, y compris vis-à-vis de ses propres enfants, qui ignorèrent jusqu’à son décès en 1956, l’existence de ses décorations, notre héros avait scrupuleusement consigné par écrit l’essentiel de ses péripéties militaires et guerrières.

C’est donc en me fondant sur une copie d’un premier document relatant ses combats, retrouvé au décès de son épouse – ma grand-mère – en 1986, que j’avais pu reconstituer en 2011, une partie de son histoire entre 1910 et 1919. De manière factuelle, car je n’étais pas parvenu à élucider ses ressorts intimes ou ses motivations profondes. Dans ses textes, comme dans sa vie quotidienne, Marcel était en effet avare de confidences sur ses états d’âme !

Après-guerre, l’homme était devenu cheminot, comme beaucoup d’anciens combattants. D’abord affecté à la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours, puis au fret à la gare d’Angers Saint-Laud, il avait vécu le reste de son âge – sans histoire – avec sa famille dans le quartier de « la Madeleine » …

Pour ma part, je ne l’ai entrevu qu’au cours de ma petite enfance – sans vraiment le connaitre – dans les mois précédant son décès en 1956 d’un cancer du pancréas.

Faute de témoignages inédits de tiers ou de documents d’archives inexplorées, je pensais en 2011 que mes investigations s’en tiendraient là. Et ce, en dépit de mon insatisfaction de n’avoir que partiellement approché et compris cet homme et surtout, de n’être pas parvenu à percer le mystère de son engagement dans l’Armée d’Afrique, alors qu’il venait d’achever son apprentissage de pâtissier, un métier qu’il affectionnait si l’on en croit le soin apporté à la rédaction de son carnet de recettes!

Je m’étais fait à l’idée qu’il garderait ses secrets et que nous ne saurions probablement jamais les raisons qui l’avaient conduit à taire son glorieux passé militaire, à l’inverse de beaucoup d’anciens combattants, qui, entre les deux-guerres, tentèrent d’en tirer profit, parfois en l’enjolivant un peu. Ou qui tout simplement se regroupaient pour peser politiquement sur l’avenir du pays. De manière plus anecdotique, j’aurais aimé connaitre les raisons qui l’ont poussé après sa démobilisation, à laisser de côté sa passion des chevaux, fidèles compagnons de ses années de guerre, sans même manifester auprès des siens, le moindre désir de pratiquer l’équitation.

Pas plus aujourd’hui qu’hier, je ne suis en mesure d’apporter de réponses définitives à ces questionnements, mais la « découverte » récente à la suite du décès de sa fille Renée, de deux carnets supplémentaires de notes manuscrites, permet de retracer plus précisément son parcours durant cette deuxième et terrible décennie du vingtième siècle. Et, pourquoi pas, d’en mieux décrire, sinon comprendre, les méandres!

Ces textes surgis inopinément du néant, dont les originaux m’ont été transmis grâce à la diligence d’une cousine – via mon père, le fils de Marcel – sont très troublants, car, contrairement au premier document consulté, qui correspondait plutôt à un journal rédigé de façon synthétique, au jour le jour, les deux carnets nouvellement exhumés, s’apparentent plus à des bribes ou à des esquisses de « mémoires ». Sans exagérer, on pourrait presque en conclure qu’ils attestent d’une certaine ambition littéraire, en l’occurrence inassouvie!

Au-delà du rappel des faits et des combats qu’il a livrés, Marcel n’hésite pas, en effet, à se mettre en scène et à nous entretenir des épreuves qu’il a dû surmonter, de sa souffrance intime, voire de ses doutes, notamment lorsqu’il fut blessé à la cuisse en 1912. De même, lorsque l’occasion se présente, il nous suggère le plaisir esthétique qu’il ressent face à certains paysages ou ses sensations devant telle situation…Cherchant à nous faire partager son quotidien de soldat, il ne passe pas sous silence, certaines bacchanales avec ses compagnons!

(Maroc fin 1913) . Je passe cuisinier des sous-off. Je reste un bon moment, mais un jour, en faisant le marché, je me saoule, et je ne fais pas la cuisine. Je me fais relever par l’adjudant Fontaine qui veut me foutre en prison…J’en réchappe...

En outre, à la différence du premier document, son propos couvre désormais toute la période considérée de 1910 à 1919 et comporte beaucoup de souvenirs authentiquement personnels, en particulier sur ses trajets par mer pour se rendre dans le Maghreb ou en revenir !

Cette partie « maritime », totalement absente du premier carnet, est donc inédite, et fut probablement ignorée de ses proches. Ces « aller-et-retour » entre la France et l’Afrique du Nord furent en outre plus nombreux que je ne l’imaginais lors de la rédaction de mes premiers billets. Je n’avais identifié à l’époque qu’un transport initial par bateau de Marseille à Alger fin décembre 1910 et un autre du Maroc vers Bordeaux en 1916 pour rejoindre le front français. Dans la réalité, il furent plus nombreux, et les destinations ne se limitèrent pas aux ports cités.

A n’en pas douter, ces déplacements par mer, généralement sur des paquebots des Compagnies Maritimes de transport de voyageurs entre la France, l’Algérie ou le Maroc, constituèrent des expériences inoubliables pour Marcel, l’ouvrier pâtissier de Thiérache, qui  n’avait jamais été confronté auparavant aux caprices ou aux sujétions de la navigation au grand large.  Son « carnet de route » comporte d’ailleurs une annexe où il mentionne les « principaux paquebots » sur lesquels il a navigué et les dates correspondantes… Ainsi peut-on constater qu’entre janvier 1911 et octobre 1916, Marcel effectua neuf  déplacements au long cours sur sept navires différents.

Extrait du carnet de route Marcel Pasquier

  • De Marseille à Alger entre le 30 décembre 1910 et le 2 janvier 1911.

Engagé le 28 décembre 1919 à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique basé à Blida en Algérie, Marcel est parti le jour même pour Marseille où il arrive le 29 décembre 1910. Cantonné, cette première nuit, au Fort-Saint-Jean à l’entrée du port, il embarque dès le 30 décembre à midi, au quai de la Joliette sur le paquebot « Maréchal Bugeaud », un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, d’un peu plus de deux mille tonneaux et d’une centaine de mètres, mis en service en 1890, pour le transport de passagers entre la France et l’Algérie. Il fut déclassé en 1927.

Ce premier voyage  sur les mers, fut sans doute initiatique, mais en rien d’agrément. Outre le temps pour s’amariner et surmonter le mal de mer, que Marcel dut probablement subir sans en préciser la durée nauséeuse, cette première traversée fut l’occasion d’être confronté à la furie des éléments. Son carnet note que la mer était « très mauvaise » dans le golfe du Lion. Avec une « touchante » attention proche du bizutage ou du cynisme, le commandant de bord avait indiqué aux jeunes gens effrayés, l’endroit précis des récifs de Minorque, où, dans des circonstances comparables, le paquebot Général Chanzy avait soudainement fait naufrage le 10 février 1910. De tonnage équivalent au leur, le navire avait été terrassé une nuit par une tempête épouvantable qui fit périr cent-cinquante personnes, un seul passager ayant survécu! De quoi mettre en confiance…

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçurent les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger apparaît dans sa splendeur matinale aux regards émerveillés des jeunes recrues.  Marcel écrit :

Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches.

Le paquebot accoste sur le quai d’Alger le 2 janvier 1911 à 14 heures.

La suite immédiate est moins plaisante. La jeune troupe, fraîchement débarquée est dirigée vers une caserne de transit, le « dépôt des isolés », sans doute un peu glauque – selon Marcel – près du port et de la gare de l’Agha.

Le lendemain, 3 janvier 1910, les jeunes engagés partiront pour Blida.

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – 21 au 25 mars 1912.

En mars 1912, après plus d’un an en Algérie sans incident notable, l’escadron de chasseurs à cheval de Marcel est envoyé par mer en mission vers le Maroc, à partir d’Alger. L’ambiance, là-bas, est beaucoup moins paisible, puisque s’y déroulent des opérations dites de « pacifications » contre des tribus et des tabors de l’armée chérifienne en révolte après l’adoption d’un traité de protectorat imposé par la France au Sultan Moulay Hafid.

Marcel embarque à Alger à bord du paquebot « Arménie » de la compagnie Paquet, du nom de l’armateur français qui l’avait fondé en 1875 pour établir des liaisons commerciales et touristiques en Méditerranée et dans tout le Maghreb et le Moyen Orient, ainsi que via Gibraltar et par cabotage, dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.

Du départ d’Alger le 21 mars 1912 jusqu’à Oran, où le bateau fait une escale d’une journée pour embarquer des troupes, Marcel signale dans son carnet que la mer est de nouveau agitée…

Cependant, passé le détroit de Gibraltar, le parcours se déroule sans encombre jusqu’à Casablanca. Un seul point noir: en 1912, le port n’est pas encore accessible aux navires de moyen tonnage, qui ne peuvent par conséquent pas mouiller à quai. Le port moderne est en construction…

Cette caractéristique n’échappe évidemment pas à Marcel! D’autant moins que son escadron est contraint – armes et chevaux compris – de monter sur des « barcasses » en pleine mer pour rejoindre le port. Arrivées à quai, les cargaisons humaines et animales sont hissées au moyen de palans (grues)  dont les cordes sont tirées à main d’homme par les dockers arabes. L’exercice est périlleux mais tout se passe bien et le débarquement a lieu le 25 mars 1911.

Marcel signale dans son carnet que la ville de Casablanca, dans la périphérie de laquelle son escadron bivouaquera quelques jours, lui apparaît – « à cette époque » – peu attrayante et « très sale ». Le 31 mars 1911, il en partira pour Ber-Réchid. Déjà il regrette l’Algérie.

  • De Casablanca à Oran – 14 au 16 février 1913   

Au cours d’une embuscade, le 27 novembre 1912, Marcel est blessé assez sérieusement à la cuisse par une balle de gros calibre qui lui fracture le fémur et endommage l’articulation. Évacué à dos de mulet sur l’hôpital de Marrakech, il y demeura jusqu’au 16 décembre 1912, date à laquelle il fut transféré sur l’hôpital de Casablanca pour radiographier sa blessure et achever sa convalescence. Enfin le 14 février 1913, il fut évacué sur l’hôpital d’Oran par voie de mer à bord du paquebot « Iméréthie », de la Compagnie Paquet, qui effectue un service de transport hebdomadaire desservant Oran, Tanger et Casablanca.

Cette fois, le voyage s’effectue sur une mer d’huile.

La traversée, écrit, Marcel, est très bonne jusqu’à Oran.

Ce qui lui permet, entre autres, d’apprécier le paysage et d’admirer le fort de Santa-Cruz qui domine la rade du port d’Oran, perché sur la crête du massif de l’Aïdour. Dans son enthousiasme,  il n’hésite à qualifier Oran de

 » belle ville de bord de mer ».

Le soir de l’arrivée, il est admis à l’hôpital dans le « quartier des convalescents »… Temporairement d’ailleurs, car dès le lendemain, il reprend la mer en direction de la métropole qu’il a quittée plus de deux ans auparavant!

  • D’Oran à Port-Vendres – 17 et 18 février 1913

Le 17 février 1913, Marcel embarque à bord de La Medjerda pour une traversée de la Méditerranée en direction de Port-Vendres dans les Pyrénées Orientales, près de Collioures. Port-Vendres est à l’époque une des bases arrière de l’armée d’Afrique sur la côte méditerranéenne.

Il y va d’un cœur léger car, cette fois, il part en permission de longue durée, qui lui fut octroyée en raison de sa blessure du mois de novembre 1912. Dans quelques jours, il sera à Vervins (02) auprès des siens! 

Malheureusement, la Medjerda est un bateau qu’il qualifie de « mauvais » et la traversée se déroule par une météo très défavorable dans une mer déchaînée. A Port-Vendres, en outre c’est le froid et la neige tombant à gros flocons qui accueillent notre permissionnaire vers 23 heures dans la lumière blafarde des projecteurs, ce mardi 18 février 1913…

Désagrément passager cependant, car le surlendemain, jeudi  20 février 1913, sur le quai de la gare de Vervins, sa famille l’attendait et tout fut oublié. Il résidera parmi les siens pour une convalescence d’un mois, qui sera d’ailleurs prolongée d’un mois à Laon.   

Le paquebot Medjerda que Marcel n’aimait pas, connaîtra un destin tragique: le 10 mai 1917, il sera torpillé par le sous-marin allemand U34 et coulera emportant avec lui dans les abysses 352 passagers et marins sur les 623 personnes embarquées.

  • De Port-Vendres à Alger – 29 et 30 avril 1913 

Au terme de sa permission, Marcel est reparti de Vervins le 26 avril 1913. Mais parvenu à Port-Vendres trop tard pour embarquer sur la navette d’Oran, il attend deux jours au « dépôt des isolés » (lieu de quarantaine) avant que sa hiérarchie ne se décide à lui faire prendre le prochain navire en partance pour Alger, en l’occurrence, le paquebot à hélice, La Marsa, appartenant à une compagnie de navigation française, la Compagnie Mixte. « Mixte » car sa flotte comprend des navires à voiles et à vapeur.

La Marsa est un bateau relativement récent de 91 mètres de long et de 2000 tonneaux dont Marcel garde un souvenir d’autant plus positif qu’il note dans son carnet que la traversée de la Méditerranée en ce printemps 1913 fut « superbe »! Débarqué à Alger, Marcel est aussitôt muté dans le 5ième régiment de chasseurs d’Afrique, basé en Algérie, où il demeurera pour son plus grand plaisir jusqu’en novembre 1913.

 … Je revois tous les beaux pays de ma première année de service !

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – novembre 1913 

En novembre 1913, Marcel est réaffecté au Maroc avec son escadron.  Il emprunte, de nouveau, « Le Maréchal Bugeaud », le bateau, à bord duquel il fit sa première traversée de la Méditerranée au nouvel an 1910.

Jusqu’à Casablanca, le voyage le long des côtes africaines s’est déroulé sans problème, permettant aux passagers civils et militaires, de jouir pleinement des paysages, en particulier au passage du détroit vers l’Atlantique.

  • De Casablanca à Bordeaux. Aller août 1916. Retour début septembre 1916. 

Au mois d’août 1916, alors que Marcel est encore au Maroc, il bénéficie d’une permission d’un mois, la seconde depuis son engagement en 1910.  Mais, il ne peut plus retourner à Vervins dans sa famille, car la ville est située en arrière de la ligne de front du côté allemand.

Il décide donc de se rendre au Lion d’Angers où réside le frère cadet de son père, Baptiste Pasquier qu’il n’a jamais rencontré…et dont, un des fils également prénommé Marcel avait été tué à la guerre en 1915.

Je suis bien reçu et je passe un mois agréable. Je fais la connaissance de ma fiancée…

écrira-t-il quelques mois plus tard!

En attendant, il embarque à Casablanca sur un navire, le Figuig, anciennement britannique, mais racheté par la Compagnie générale transatlantique. Le bateau, mis en service en 1904 est presque neuf et, à cette époque, il est affecté à la liaison régulière Casablanca-Bordeaux.

Marcel montera à son bord « à l’aller », en août 1916, et « au retour » en septembre 1916.

Pour de multiples raisons, il ne conservera pas un très bon souvenir de ce voyage de retour au Maroc. Parmi ses motifs « objectifs », il se plaint de la surcharge du bateau en passagers – « il y a trop de monde » !  Il note en plus que la pluie ne les a pas épargnés pendant la plus grande partie du trajet. Aussi, apprécie-t-il  de retrouver le soleil de Casablanca et du Maroc.

Pas pour longtemps!

  • De Casablanca à Bordeaux – 11 au 15 octobre 1916 

Le 1er octobre 1916, il reprend l’océan à Casablanca vers Bordeaux, à bord du paquebot Martinique de la Compagnie générale transatlantique. Son cheval « Ruban », un jeune étalon qui vient d’être castré, l’accompagne dans cette ultime expédition maritime. Il s’agit désormais de rejoindre directement le front français à Dormans dans la Marne, puis Verdun…

Mais c’est une toute autre histoire!

Après la guerre et durant le reste de son existence, il ne semble pas que Marcel soit remonté à bord d’un paquebot. Tout juste sur de paisibles barques de pêcheur occasionnel sur l’Oudon au Lion d’Angers ou sur la Maine à Angers! Et encore…

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(1) – Billets de 2011 :

  • Marcel Emile Pasquier: de la guerre coloniale à la Grande Guerre (1911-1919) – 13/12/2011. 
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3/12/2011. 

Ces deux billets sont en cours d’actualisation pour tenir compte des nouvelles données issues des carnets de Marcel fort opportunément redécouverts.

 

Remerciements sincères à Nicole P.T. qui a bien voulu nous transmettre les carnets de Marcel, exhumés des archives de sa mère Renée, décédée en 2016.

 

 

Autrefois, « lorsque je m’en allais, les poings dans mes poches crevées »(1), je n’aurais pas associé Nogent, à d’autres visions que celle des guinguettes des bords de Marne, dont celle du mythique Gégène, où pourtant je n’ai jamais mis les pieds, ni, a fortiori, esquissé le moindre pas de danse musette  !

Plus tard – bien plus tard – je sus qu’à cent kilomètres plus à l’est sur les rives de la Seine, aux confins de la Brie et de la Champagne se trouvait un autre Nogent dans une région qu’on appelait alors la « Champagne-Ardenne » et qui se trouve dorénavant dans le « Grand Est ».

L’ignorer eut été une quasi-faute professionnelle, alors qu’une phase significative de mon parcours professionnel fut dédiée à la « sécurité nucléaire ». C’est ici en effet sur la rive droite du fleuve qu’a été implantée à la fin des années quatre-vingt, la centrale nucléaire la plus proche de l’agglomération parisienne ! On ne peut d’ailleurs pas la rater car ses « tours de refroidissement » se repèrent d’assez loin dans la campagne en approche de Nogent-sur-Seine !

De même, on ne peut pénétrer dans la ville sans voir les immenses bâtiments et les silos des anciens grands moulins à blé, qui barrent l’horizon depuis plus de deux siècles.

La petite cité endormie de Nogent, en cette fin de matinée pluvieuse d’août 2017, n’est pas sans intérêt pour qui recherche l’ambiance paisible des petites villes provinciales, en tout cas telles qu’on les imagine en lisant les grandes épopées du réalisme balzacien du dix-neuvième siècle! On dit d’ailleurs que ses ruelles un peu sombres, bordées de maisons à colombages ont inspiré Gustave Flaubert qui y séjourna, quand il rédigeait l’Education Sentimentale : « La cloche de Saint-Laurent tintait et il y avait sur la place, devant l’église, un rassemblement de pauvres… ». On doit s’y ennuyer un peu aussi! Mais c’est si bon…

Malheureusement pour les passionnés d’histoire littéraire, la demeure de l’écrivain accueille désormais la succursale un peu criarde d’une banque « populaire », flanquée d’un distributeur de billets à l’emplacement (sûrement) de l’anneau d’attache des chevaux, et du grattoir à bottes des cavaliers !

Dommage et tant pis !

Car ce n’était pas les mânes de Flaubert que nous étions venus réveiller pour tromper notre désœuvrement d’estivants leurrés par un changement climatique déconcertant. C’est chez Camille Claudel (1864-1943) que nous nous invitions, qui vécut là entre 1876 et 1879, lieu d’affectation de son père, austère fonctionnaire de l’enregistrement et conservateur des hypothèques. A moins que ce fût l’inverse, que ce soit elle qui nous ait conviés! On ne se la représente pas en effet, se faisant forcer la main par les premiers venus. Et nous étions parmi les premiers venus.   

C’est donc ici, dans la maison qu’elle occupa avec ses parents, son frère cadet, le dramaturge et diplomate Paul Claudel (1868-1955) et sa sœur Louise, que ce révéla, sous l’égide d’un premier « maître d’apprentissage », le sculpteur Alfred Boucher (1850-1934), son fascinant talent pour la sculpture et son génie inspiré de statuaire. A juste titre, Alfred Boucher qui n’était pas lui-même un sculpteur de second rang et qui fut, en son temps, un des plus appréciés des commandes publiques, figure en bonne place dans le musée.

Cependant, en dépit de ses propres travaux qui ornent encore nombre de lieux de passage ou de monuments, on retiendra surtout de lui qu’il fut le découvreur de Camille Claudel; celui qui le premier sut, en guidant sa main, sa gouge et son ciseau, s’émerveiller de ce génie précoce, de son exceptionnelle prédisposition pour la sculpture et de cette incroyable sensibilité artistique qui ne demandait qu’à s’épanouir.  Camille n’était alors âgée que de douze ans et vivait dans un contexte familial très éloigné de l’univers artistique!

Baigneuse – Alfred Boucher

Ses parents, peu complices entre eux, mais néanmoins très conventionnels en matière de mœurs, bien que républicains et laïcs, étaient en outre, avares de manifestations de tendresse à l’égard de leurs enfants, notamment la mère qui semble s’être désintéressée presque totalement des dons que développait Camille. Par la suite, elle vécut la carrière artistique de sa fille comme une contrainte qui s’imposait à elle, et même comme un insupportable dérangement, voire comme un traumatisme. Si l’on en juge par le buste assez peu flatteur que Camille fit d’elle en 1888-1890, on peut penser qu’effectivement le courant entre elles était de faible intensité et la tension vive.

Louise Athanaïse Claudel (1840-1929) 

Pour les parents de Camille, la création artistique n’entrait pas dans leur schéma de la vie et de sa réussite. C’est d’ailleurs peut-être dans cet étrange héritage parental, qu’il faut rechercher une explication, bien des années plus tard, au comportement inexplicable voire scandaleux de l’immense écrivain et académicien, que fut Paul Claudel, le frère bien-aimé qui laissa pratiquement tomber sa sœur déchue et exilée durant trente ans en psychiatrie. Il ne daigna même pas assister à ses obsèques ou lui offrir une tombe décente ! En 1952, il concluait pour « solde de tout compte », alors qu’on l’interrogeait:  » Ma sœur Camille avait une beauté extraordinaire, une volonté tout à fait exceptionnelle. Et tous ces dons superbes n’ont servi à rien: après une vie extrêmement douloureuse, elle a abouti à un échec complet »

Faisant abstraction de l’oeuvre de sa sœur, le romancier – pourtant rimbaldien de la première heure et catholique illuminé – s’était rangé au jugement ancien de ses parents: le talent artistique n’était rien à côté du viol que Camille avait, à leurs yeux, perpétré en révélant et en modelant de ses mains ses « secrètes fêlures » et les leurs par cette occasion…

Les parents Claudel n’admettaient guère comme expression artistique tolérable que l’exécution besogneuse de quelques gammes au piano par leur autre fille Louise, la moins douée de la fratrie mais la préférée!

La postérité leur donna tort

La maison familiale restaurée a été agrandie d’une aile supplémentaire et convertie en musée de la sculpture française à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècle. Mais c’est surtout un hymne au génie de Camille Claudel! Un peu plus d’une quarantaine de ses œuvres y sont présentées, parmi cent cinquante sculptures de ses confrères contemporains.

Un majestueux écrin pour une artiste incomparable à laquelle nul ne saurait rester insensible, car au-delà de la maîtrise des formes, des expressions et des ressemblances, en dépit d’une technique parfaitement apprivoisée, acquise en principe par tout statuaire talentueux, l’œuvre de Camille interpelle par son caractère indomptable, presque par sa sauvagerie. Par sa brutalité, son ingénuité et son ingéniosité!

D’ailleurs, ce n’est pas aux sens que la statuaire s’adresse, ni même à l’esprit de géométrie! Elle exige beaucoup plus de ses visiteurs! De la finesse et de l’empathie. La plupart des invités se contenteraient – comme on procède d’ordinaire dans un musée – d’une caresse furtive du regard et d’une appréciation élogieuse. Pour Camille, c’est insuffisant. Elle veut capter leurs pulsions et leurs sentiments. Elle s’efforce de les ensorceler en les provoquant et en les étourdissant dans ses cris de détresse et ses élans passionnés et passionnels. On la vénère, on l’aime mais on ne la juge pas!

A tout coup, la magie opère dès lors qu’on se laisse entraîner et qu’on accepte de s’attarder, de se laisser embrasser par ses statues et de se perdre dans leur mouvement… Camille, omniprésente et invisible, se moque des experts et n’accepte finalement que l’expression brute de fonderie des cœurs qui s’emballent face à la fulgurance et le flamboiement étincelant de la matière torturée, dans un instant d’éternité qui se confond avec le présent!

                   La Valse 

Ainsi, on ne regarde pas ses sculptures, on s’en imprègne! On les trouve belles sans trop savoir pourquoi, tout en se disant qu’on ne pourrait pas cohabiter avec elles, de crainte d’en perdre la raison! On s’insère tout simplement dans l’oeuvre jusqu’à en être incommodé et troublé. Gêné d’un voyeurisme obsédant dont on ne peut se défaire, et qui s’égarant au-delà de la perception sensuelle, met à nu, dans un même élan incontrôlé, l’intimité de l’artiste et un peu la nôtre…

Moi qui n’ai jamais su tirer d’un bout de glaise à modeler, la moindre ébauche d’objet ressemblant à quelque chose, moi qui ne suis jamais parvenu à produire d’autres formes que d’infâmes boudins ou de ridicules bouses, je n’ai évidemment pas qualité pour juger de la recherche esthétique académique de Camille, ni apprécier le succès de son entreprise auprès de ses pairs, comme le ferait un homme de métier couronné d’un prix de Rome! Je ne saurais non plus me prononcer avec autorité sur l’appartenance de Camille à telle ou telle école de statuaires.

                         L’âge mûr

Mais, ce que je sais en revanche, c’est que Camille est totalement investie dans ses œuvres où son fantôme continue d’errer sans relâche, traquant les contresens. On la retrouve partout, généreuse et spontanée, exigeante et fantasque, fidèle et indépendante, originale et unique. C’est son mal-être, sa tragédie personnelle ou la fugacité du bonheur, qu’elle nous invite sans cesse à partager. Toute réalisation est prétexte à transmettre un florilège d’émotions, d’exaltation et de jouissance dans la création… De découragement et de désespoir aussi d’une femme meurtrie et « implorante » peut-être délaissée! Concernée enfin par  » l’âge mûr » de son infortuné compagnon qui s’en va sans un dernier regard, vaincu par la fuite du temps.

La femme implorante

Bien sûr, Auguste Rodin (1840-1917) est également présent. Le seul, vraiment à sa mesure, qu’elle a sans doute aimé et qu’elle a détesté passionnément jusqu’à la folie !

Il fut son mentor sans être son maître. Elle fut sa maîtresse, son égérie et son inspiratrice. Il fut passionné d’elle, plus probablement qu’elle ne le pensa! Après leur séparation, il ne la méprisa pas et accepta de jouer secrètement le mauvais rôle. Elle ne lui pardonna jamais une faute qu’il n’avait peut-être pas commise et vécut le reste de son âge dans la haine inexpiable de celui avec lequel elle conçut tant de chefs d’œuvre à quatre mains.

Ces deux-là, malgré tout, persistent à dialoguer, à se quereller et à s’inspirer dans les vitrines du musée : ainsi « la femme accroupie » de Rodin fait écho à celles de Camille et inversement.

Il en est de même de leurs représentations respectives de la vieillesse, si semblables dans cette volonté de communiquer sa dimension tragique, et si différente pour chacun d’entre nous…

Comment ne pas entrevoir ici, la vision hallucinée d’Arthur Rimbaud (1854-1891)? Foudroyé comme Camille au faîte de son oeuvre, et son vrai frère en poésie. Comme elle, le poète de Charleville est habité de la même exigence, de la même audace, du même réalisme et du sens du fantastique ainsi que de la trouvaille déstabilisante!  

« Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leurs fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud… »
(Extrait des Assis 1871)

On l’aura compris! Ce musée, nouvellement ouvert, est à visiter d’urgence par tous les dingues fous de Camille en complément de la salle qui lui est réservée au musée Rodin à Paris…Sans préjugé, sans a priori et sans modération. Juste pour le plaisir de rencontrer un être d’exception.

Mais il serait injuste de passer sous silence les performances esthétiques des autres artistes présentés, qui apaisent le regard et l’esprit, après les désordres que provoquent nécessairement la fréquentation trop assidue du génie !

Chanteur florentin de Paul Dubois

 

(1) Extrait de « Ma Bohême » de Rimbaud -1870

Le tabac n’a plus vraiment bonne presse de nos jours…

Aussi, est-il téméraire, intrépide ou inconscient de l’évoquer avec des vibratos dans la plume ou des trémolos dans la voix ! Est-il vraiment convenable de se le remémorer avec nostalgie, au même titre que d’autres produits ou manies, dont, par la force des choses et surtout celle du temps qui passe, il a fallu se défaire?

Et pourtant, ce foutu tabac – qu’on distribuait aux jeunes conscrits d’antan pour les consoler de quitter leur mère – fut le témoin et le support de toute une époque et d’une certaine insouciance, où, à la satisfaction de l’Etat qui en faisait son beurre et ses choux blancs, on prenait vraiment plaisir à griller une cigarette et à se perdre en réflexions sur les méandres de la transcendance, en regardant les volutes de fumée se perdre et se dissoudre dans l’atmosphère apaisée d’une nuit d’été, telles celles entourant le tambourin et l’éventail de la gitane qui illustrait notre paquet.

La clope avait aussi un petit côté « piège à filles » qui n’était pas pour nous déplaire! Surtout les blondes…Adolescent, j’étais régulièrement fourni en cigarettes par d’adorables grandes-tantes célibataires, sœurs de mon défunt grand-père maternel, qui trouvaient, par là, un moyen peu onéreux de s’attacher ma présence distrayante, épisodique et intéressée…Du tabac à priser des anciens ou de leur chique mâchouillée à plus soif, à la pipe des militants syndicaux et des curés (en tout honneur ici) jusqu’à la cigarette roulée ou conditionnée des jeunes godelureaux, le tabac était encore bon marché…

La salle du congrès de la scission socialiste de Tours en 1920 étaient enfumée. On croyait à l’époque que le tabac nous aidait à réfléchir. Force est de constater qu’on avait raison, puisque désormais, ne fumant plus, on peine à penser juste…L’actualité en fournit en permanence la démonstration. Mais bien entendu, je ne me risquerai pas à approfondir cette thèse iconoclaste de peur d’encourir les foudres de la bien-pensance officielle qui menace de procès, quiconque s’aviserait de rire ou de ricaner des peurs que nourrissent tous les hypocondriaques de la nouvelle classe moyenne, souhaitant vivre à tout prix le plus longtemps possible et en marathonien! D’ailleurs, on se demande bien pourquoi. Eux aussi sans doute! Car « dans le même temps » (périphrase à placer désormais au moins une fois par écrit ou discours), ces adorateurs narcissiques de leur propre vie s’obligent quotidiennement à toutes les « mortifications » imaginables pour se maintenir en forme, souffrant sans relâche dans de multiples contorsions censées réparer les affres du temps, ramant et courant sous toutes les latitudes, et même chez eux, sur leur tapis roulant …

Passe encore – dit-on – puisque, ce faisant, ils prennent réellement leur pied sous l’effet des endomorphines qu’ils produisent… Mais en plus, ils s’interdisent de consommer tout ce qui n’est pas bio, tout ce qui a du goût, du gras, du sel, du sucre, du gluten et qui n’est pas fabriqué et conditionné conformément aux normes en vigueur édictées par l’Etat, en adéquation avec les recommandations européennes et celles de l’Organisation mondiale de la Santé! Sans parler du Conseil de l’Europe…. Il reste les salades à l’eau d’Evian.

Dans ces conditions – je veux dire, dans cette ambiance aseptisée qui a colonisé tous les médias, les collectivités publiques et les lieux de travail, les jardins publics et bientôt les chambres à coucher privées ou collectives, un « mézigue » – autrement dit un quidam impertinent – qui s’aventurerait à allumer sa bouffarde, a tout intérêt à se faire discret! De même, s’il sort sa clope ou sa sèche de son paquet en souriant en dépit des horreurs de l’étiquette à faire vomir un médecin légiste …

Dans tous les cas, il vaut mieux qu’il évite de s’exhiber… Et s’il lui prend, dans un geste forcément provocateur, d’allumer vraiment sa cigarette avec un briquet à essence, sans s’être assuré que personne ne sera physiquement et « psychologiquement » incommodé, le risque est grand que la populace se ligue contre lui! Et lui enjoigne dans l’instant de rengainer son étui sous peine de lynchage et d’aller polluer ailleurs!

Il se trouvera en outre toujours quelqu’un, s’affichant comme plus savant que les autres pour affirmer à la cantonade en pointant l’impudent que la pollution par ce petit cylindre puant, cancérogène et ennemi déclaré de notre système cardiovasculaire, n’a pas de frontière … « comme on l’a bien vu lors de la catastrophe de Tchernobyl »…

Malheur à celui qui, pour « faire l’intéressant », ferait observer que Tchernobyl n’a pas de rapport avec le tabac ! Il se verrait immédiatement mis au ban du groupe de ces penseurs imprévus du bien public, qui, avec la même profondeur de pensée, s’empresseront enthousiastes d’applaudir le recrutement d’un gamin de vingt-cinq ans tapant dans une baballe et rémunéré à prix de wagons de lingots d’or par des soutiens inavoués de la barbarie islamiste ! A cet instant, on se prend à regretter qu’ils ne fument pas.

Bien que n’étant plus fumeur, je ne saurais me départir d’une certaine mélancolie à l’évocation de ce tabac qui fut, en son temps, libérateur et facteur d’affirmation de notre identité. Et ce sentiment est d’autant plus prégnant qu’il contraste avec cette dictature bestiale de l’hygiène de vie qu’on nous impose désormais, et à l’intolérance brutale de nos semblables qui piétinent sans cesse notre intimité en se réclamant de notre bien-être.

A l’évocation de ces soirées étudiantes enfumées dans les arrière-salles de café, comment ne pas se souvenir avec émotion de ces paquets de Gauloises ou de Parisiennes qui accompagnaient nos soirées et nos travaux jusque dans les amphis de la fac de Nantes? Pourquoi cracher sur cet attribut qui fut celui de la convivialité au cours de notre jeunesse, lorsque, tantôt, nous nous assimilions à Rimbaud, tantôt à Einstein, sans jamais parvenir à approcher réellement ni l’un, ni l’autre, autrement que dans la saveur acre de nos fumées ?

Bien sûr, je me garderai bien de faire l’apologie du tabac, même si, par jeu ou par bravade un peu puérile, je m’y livrais, il y a quelques années encore, auprès d’une de mes très estimées collègues, cancérologue, devenue depuis ministre de la santé…

Plus prosaïquement, je souhaite préserver mes abattis judiciaires. Pour acter concrètement ma reddition sans contrition mais aussi sans condition aux principes hypocrites de moralité publique qu’on cherche à nous inculquer, je ne défierai pas les ligues de vertu, bien en cour, toujours prêtes à dégainer une plainte pour incitation à la débauche comportementale et châtier les coupables d’incivisme et d’homicide involontaire par imprudence verbale. Donc je la ferme et range mes pipes au rayon des curiosités d’un passé d’ignorance…

Je dis simplement qu’autrefois je prenais plaisir à fumer et que je n’en nourris aucun regret ni remord . Je ne vois pas en effet pour quel motif, je devrais désormais me repentir de ce fait en me gâchant rétroactivement le plaisir, même si certains des inconvénients que j’ai eu à subir ensuite étaient probablement et pour partie, dus à cette habitude que les censeurs prosélytes actuels d’une modernité à leur convenance, qualifient de funeste.

Je ne vois pas non plus de quel droit et même en m’appuyant sur quels principes universels, je me déguiserais en Savonarole halluciné qui prodiguerait des leçons de morale et de maintien à tout ce qui bouge! Pourquoi devrais-je pourrir la vie de ceux qui fument, de ceux qui conduisent trop vite, de ceux qui boivent de l’alcool, de ceux qui utilisent des pesticides, de ceux qui se moquent comme d’une guigne des perturbateurs endocriniens, et j’en passe…?

Bref, pourquoi devrais-je me désolidariser de tous ceux qui se disent asphyxiés par l’accumulation des interdits que l’on s’échine à placer sur leur route au nom de la préservation de leur intégrité physique et mentale, dans le dessein cynique de contraindre leur liberté d’être et de les tenir en état de sujétion et de culpabilisation permanentes! Pourquoi devrais-je me réjouir des tentatives d’infantilisation que l’on fomente à notre endroit, dans le but encore inavouable de nous accoutumer au despotisme et ainsi de lui ouvrir la voie? Comme dans un meilleur des mondes!

Aussi – le cacherais-je ? – ai-je éprouvé une réelle satisfaction, récemment à Angers, en me promenant rue de la Chaussée-Saint-Pierre, près de la place du Ralliement, en constatant que le café tabac qui nous fournissait en clopes, les soirs de fêtes avec mon pote tragiquement disparu de la rue des Deux-Haies, avait résisté à l’épreuve du temps, des liquidations et des successions ! Je fus heureux d’observer qu’il avait réussi à surmonter toutes les épreuves administratives et les tentatives probablement multiples de destruction pour raison d’Etat. A-t-il été sauvé par les chinois?

6 août 2017

Sauf erreur de ma part en tout cas, sur un demi-siècle, il semble qu’il soit un des rares petits commerces du quartier à avoir gardé la même enseigne de débitant de tabac… En fait, il est même plus ancien encore. Une photographie prise sous l’Occupation allemande lors de la seconde guerre mondiale (publiée dans un bouquin édité par Ouest-France en 1981) atteste déjà de sa présence à cet endroit ! A l’époque, il était sous monopole d’Etat !

J’aimerais bien que le jour où l’Etat interdira le tabac, abandonnant ainsi son métier juteux de trafiquant ou de dealer de cigarettes au profit du cannabis légalisé pour satisfaire d’incontrôlables banlieues, l’enseigne soit, malgré tout, préservée. Même si les pouvoirs publics décident, en vertu de la tendance « mode », d’en faire une salle de shoot sous contrôle médical et télévisuel.

Ça rappellerait ad aeternam  le bon vieux temps.

                      1944 au même endroit 

 

 

Il y a six ans à quelques jours près, j’inaugurais ce blog intitulé « 6 bis rue de Messine », l’adresse de la maison de mon enfance à Angers dans les années cinquante et soixante du siècle dernier…Et « dans le même temps » comme dirait quelqu’un, je prenais mes quartiers de vieillesse.

Initialement, il s’agissait pour moi d’engager – selon une formule consacrée et discutable – une sorte de « travail de mémoire » à partir de mes propres souvenirs et de ceux collectés au sein de ma propre famille.

L’idée était de rassembler ce qui pouvait encore l’être, traces ténues, parfois incertaines et contradictoires, laissées à leur insu par nos anciens ! Tenter de faire la part de la légende et de la réalité, dans les propos transmis par la tradition orale, rapportant les exploits réels ou arrangés de nos aïeux !

Abandonnant la vie dite « active », je ne souhaitais pas concevoir cette tâche comme une activité de remplacement. C’est la raison pour laquelle je m’y suis consacré sans plan préétabli, sans programme de travail et sans privilégier tel sujet, tel village ou tel personnage de mon panthéon intime. Mais avec obstination tout de même!

Mon seul propos était de parcourir les décennies et les lieux à la manière d’une promenade buissonnière, me laissant guider par mon instinct, ma seule intuition, mon humeur et aussi par les circonstances, postulant que j’érigerai ainsi  progressivement – mine de rien – une sorte de mémorial patrimonial dont j’aimais me convaincre qu’il pourrait être utile à tous ceux qui, d’aventure, accepteraient de s’y perdre et éventuellement de s’en revendiquer dans le cadre d’une recherche identitaire personnelle. A cet égard, je formais secrètement le vœu que mes futurs lecteurs trouvent dans l’évocation de la destinée, modeste ou glorieuse, romanesque ou banale – souvent banale – parfois tragique, de certains de leurs aïeux, matière à répondre à des interrogations existentielles qu’ils se posent à propos d’eux-mêmes.

A tout le moins, je me disais que mon travail pourrait, à leur guise, leur servir de tremplin à leurs propres investigations…

Curieusement, cette besogne m’apparaissait nécessaire à ce moment là! Je nourrissais le vague sentiment, non démenti par la suite, que nous vivions en un temps soumis à la dictature de l’urgence, où le passé était dévalorisé. Qu’il n’était donc plus guère lisible, a fortiori lorsqu’il s’agissait du nôtre et que s’y référer, c’était accepter la ringardise.

Par la force des choses ainsi que des mouvements migratoires durant le dernier siècle, du recul des campagnes et enfin d’une conception nouvelle de la famille, le temps lent « d’avant » semble en effet n’avoir plus droit de cité, sauf comme un inutile fardeau de convenances lors des enterrements. Pour le reste, la vie moderne parait exclure toute mention à la famille comme espace sanctuarisé d’expression de la solidarité transversale et transgénérationnelle.

Hors du cercle étroit de la famille « nucléaire », toute relation se retrouve médiatisée (transposée) dans une modernité uniforme et impersonnelle sévissant de part et d’autre de l’hexagone et bien au-delà. La famille tribale d’antan n’est plus un cadre de référence…

Au moins – me disais-je de façon présomptueuse – pourrais-je modestement contribuer à la conception d’un lieu – certes virtuel et numérique – au sein duquel le temps long des siècles passés prendrait le pas sur notre époque échevelée, où le seul mot d’ordre semble être d’accélérer toutes choses sans trop se préoccuper du cap à prendre.

Dans ce contexte, je pensais qu’il me revenait en ma qualité de dinosaure survivant d’un monde d’ores et déjà disparu, de définir un espace et un temps, informels, où la durée ferait sens. Ce qui n’est manifestement plus le cas lorsque, arc-boutés sur nos objets connectés et nos messageries électroniques, on peine à entrevoir les contours d’un projet d’avenir qui engage… Autrement dit, d’un projet dans lequel chaque génération pourrait se reconnaître, y trouver sa place et où elle pourrait se projeter sans faire de l’ombre à l’autre. N’est-il pas démotivant de ne savoir désormais envisager l’avenir qu’à travers les variations d’indicateurs économiques et statistiques imprévisibles? Et faute de comprendre notre histoire, l’enseigner et la connaitre, de s’embourber avec constance dans des fausses pistes, dénoncées depuis des lustres et pourtant présentées comme des innovations bouleversantes! La promotion actuelle du néolibéralisme en est un exemple parmi d’autres.

Et encore, la religion des indicateurs n’est pas la pire pour obscurcir l’horizon.  Ce n’est même qu’un moindre mal par rapport à la montée agressive des communautarismes et des obscurantismes religieux et liberticides… Ne doit-on pas sérieusement s’interroger sur notre passivité, lorsqu’on observe ces perversions sociétales envahissantes, qui laissent augurer les plus sombres perspectives pour notre civilisation et, d’abord, pour notre jeunesse en panne d’avenir, qui, dans ses franges les plus marginales et désespérées, ne sait plus parier que sur la mort à l’aube de son existence…

La poussée monarchique actuelle, foncièrement réactionnaire – et coupable de détournement de l’idée de progrès -incarne de manière exemplaire ce dérèglement de notre rapport au temps, qui, de mon point de vue, est une des causes primordiales de nombre de nos maux. Confondre le passé, le présent et le futur nous fragilise dans notre représentation de l’avenir et dans notre aptitude à nous y investir sur le long terme…

En l’été 2011, lors de l’ouverture de ce blog, les circonstances géostratégiques, politiques et morales étaient différentes. Intégrant implicitement cette analyse sans encore mesurer avec lucidité toutes ses conséquences, je me disais très prosaïquement que l’évocation de nos anciens – dont (qu’on l’accepte ou non) nous sommes les héritiers et parfois les victimes, était aussi une façon de les faire revivre, ne serait-ce qu’en citant leur nom et leur situation géographique dans l’arborescence foisonnante, à jamais incomplète de nos arbres généalogiques ! Et les ressuscitant, je revendiquais le droit de leur demander éventuellement des comptes, partant du principe que leur vertu n’avait probablement rien à envier à la nôtre, ni leurs turpitudes!

J’espérais de la sorte, retisser un lien émoussé -distendu – avec notre passé et éveiller la curiosité des générations montantes de la famille, celle de mes petits-enfants notamment. Ainsi durant ces six ans, j’ai labouré le champ spatio-temporel de mes ancêtres, de leurs parentèles et de leurs cousinages.

J’ai vécu à leurs côtés certains des drames des siècles passés, comme les deux guerres mondiales du 20ième siècle, mais également les guerres de Vendée sous la Révolution française où des membres de ma famille guerroyaient dans les différents camps qui s’affrontaient avec sauvagerie.

Chemin faisant, j’ai cherché à percer le secret de leurs motivations et même de leurs amours. Je me suis efforcé de comprendre les épreuves qu’ils avaient endurées. J’ai souffert les tragédies qu’ils durent surmonter. Parfois, rarement, j’ai croisé des personnages dont l’histoire a retenu les noms et dont ils étaient les compagnons…

Cette recherche m’a permis aussi d’approcher au plus près certains métiers d’autrefois : les couteliers de Châtellerault, les notaires du Poitou sous l’ancien régime, les bateliers de la Loire et de l’Oudon, les tailleurs de pierre du Lion d’Angers ou encore les meuniers de Picardie… Mais aussi les cheminots du début du siècle dernier dans la Gâtine poitevine ou en Anjou, les poseurs de voies de la Compagnie Paris Orléans…

Je me suis longuement attardé sur le destin de ceux qui furent confrontés à la guerre, en particulier celui, dramatique, des poilus de 14-18, en particulier ceux qui me furent familiers dans mon enfance, mais aussi ceux d’entre eux – dont mes grands oncles notamment – qui furent tués dans les offensives de la Somme en 1918 ou ailleurs… Et bien d’autres, en compagnie desquels j’ai parcouru les champs de bataille meurtriers de Verdun, ceux de Belgique à l’été 1914 ou de la Marne quelques semaines plus tard !

Un peu plus d’un quinquennat s’est écoulé depuis mes premières « dissertations », un peu moins d’un septennat ! Une durée décidément atypique (qui ne devrait pas durer) puisqu’en dépit de mes efforts, je n’ai rien trouvé qui atteste qu’un tel laps de temps ait été affublé d’un nom.

Aussi pour fêter dignement l’événement, attablé à mon bureau, un verre de Cointreau dans une main et de l’autre une coupe de coteau du Layon, des breuvages du pays de mon enfance, j’en suis contraint à créer le néologisme, « sextennat », dont j’espère qu’il satisfera les rares linguistes ou grammairiens, qui, par inadvertance prendraient la peine de lire mes petits exercices de style.

Exercices qu’on pourrait tout aussi bien qualifier de « gammes » car un des buts, contingent et vain de cette activité littéraire, à laquelle je me livre depuis six ans, était de ralentir le vieillissement irréversible de mes neurones ! Pour l’heure, le succès n’est pas patent, vu l’effort que je dois déployer pour rédiger trois phrases!

Depuis lors, près de trois cents billets ont été ainsi mis en ligne.

Au-delà de « mon projet éditorial » beaucoup d’autres sujets ont été traités – ou maltraités – d’actualité et/ou de société, ou tout simplement, en rapport avec ma carrière professionnelle passée. A ce titre, Marie Curie, à l’exhumation de laquelle j’ai assisté en 1995, et avec laquelle j’entretiens, depuis lors, une relation affective singulière, a été l’héroïne d’au moins deux de mes articles – les plus lus – dont un a été repris dans une revue britannique d’histoire de la radiologie par un historien de Philadelphie…Ça donne le tournis!

Au total, « mon » blog a été visité près de deux-cent mille fois par environ cinquante mille lecteurs réguliers, répartis sur les différents continents, dont une majorité résidant en France et dans les pays francophones. Evidemment ces scores d’audience, me comblent d’aise et de fierté. Ils me donnent le sentiment d’exister hors de mes quatre murs de banlieue. Je les mentionne parce que c’est l’occasion ou jamais de le faire, mais je sais qu’ils sont modestes par rapport aux stars de la chanson ou du football! Ou même par rapport à des sites spécialisés sur le rempaillage des chaises ou sur le tricot! A ma décharge, « faire du chiffre » ne relevait pas de mes ambitions. Durer, si!

De manière plus qualitative, ce travail n’aurait pas pu se réaliser sans les nombreux commentaires d’encouragement, et les recommandations, qui m’ont été très souvent prodigués. Sans les précisions apportées par certains de mes lecteurs, qui ont fourni de précieux compléments à mes textes et en ont amélioré la facture. Nombre d’articles ont par ailleurs trouvé leur origine dans les travaux en amont de la généalogiste de la famille qui s’identifie ici sous le pseudonyme de Rose l’Angevine… Allez savoir pourquoi?

Mon propos désormais – pour les années qui suivent – est de poursuivre…Y compris en m’entêtant dans les travaux de débroussaillage des chemins de traverse généalogique. Et ce, en dépit des difficultés croissantes à dénicher de nouvelles perles dans les archives numérisées des départements, ou tout simplement des données originales accessibles…

Mais au préalable, avant d’entamer cette activité automnale, peut-être est-il nécessaire de prendre un peu de champ ! L’occasion m’en fut donnée, en cette période estivale, par la lecture d’un tout petit et merveilleux opuscule de l’astrophysicien américain d’origine franco-vietnamienne Trinh Xuan Thuan – Face à L’univers – (Editions Pluriel Fayard avril 2017).

Magistralement, sans avoir recours à la moindre équation, l’auteur nous entretient en quelques pages, lisibles par tout un chacun, de l’histoire de notre univers depuis son origine. Depuis ce fameux Big Bang, dont l’hypothèse fut émise sur la base des observations astronomiques d’Edwin Powell Hubble (1889-1953) qui mit en évidence, dans les années 1920, l’éloignement des galaxies lointaines, et qui fut confirmée par la découverte du rayonnement fossile de l’univers en 1965 par les deux physiciens américains Aron Allan Penzias et Robert Woodrow Wilson.

En soi, ce pan de la connaissance universelle, mis à la portée de tous, suffirait à conseiller la lecture de cet essai à la portée de toutes les bourses (six euros cinquante dans les bonnes librairies).  Mais, Trinh Xuan Thuan va bien au-delà de ces rappels figurant désormais dans tous les bons manuels! Il nous montre que l’univers – celui dans lequel nous vivons – a une histoire et qu’il a aussi un avenir… Et surtout que nous sommes totalement partie prenante de cette histoire débutée, il y a environ quatorze milliards d’années, et dépendons totalement de cet avenir.

Qu’on fasse appel au hasard ou non, notre généalogie est donc d’abord une généalogie cosmique commune à toute matière… Et tout s’est joué – ou presque – dès les premiers milliardièmes, milliardièmes de milliardièmes de seconde après le Big Bang, où l’espace-temps s’organisait tandis que les interactions fondamentales de la physique jouaient, à tour de rôle, leur partition…

 » Nous sommes tous les enfants de l’infiniment petit et de l’infiniment grand », dont le mariage a engendré les étoiles géantes et les galaxies, qui, il y a des milliards d’années, furent à l’origine de la synthèse par réactions nucléaires de fusion, des atomes dont nous sommes tous constitués …

Autrement dit, que ça plaise ou non, nous ne sommes de A à Z, que des produits de recyclage de déchets nucléaires, répartis dans tout l’univers après l’explosion des supernovas, ces cocottes minute célestes, témoins d’un lointain passé et arrivées en fin de vie, faute de combustible…

Nous ne sommes donc que des « poussières d’étoiles » refroidies !

L’originalité de ce petit livre réside enfin dans le fait, que ce scénario de l’univers, aujourd’hui validé, ouvre la voie à nombreuses questions philosophiques, morales et même esthétiques. Ainsi la parole est ensuite donnée à des philosophes, des biologistes, des écrivains et des artistes. Chacun s’exprime avec les cordes de son art ou de son arc, sur les réflexions que lui inspire cette confusion de notre propre histoire et de notre généalogie avec celle de l’univers, et aux destins liés qui en découlent!

Je reviendrai certainement un jour sur cette dimension inattendue de notre généalogie qui relativise nos différences… Pour l’heure, j’en conclus, sans faire appel à des considérations métaphysiques, que nous étions potentiellement présents – mais pas certains – il y a quatorze milliards d’années! Nous disparaîtrons à coup sûr d’ici quelques milliards d’années…

Mais, sans doute bien avant, car rien ne justifie en l’état actuel de la science, que notre place soit unique et privilégiée, et que nous représentions le stade final et le plus abouti de l’évolution des espèces vivantes… L’abandon de l’anthropocentrisme par Galilée, Kepler et Copernic demeure plus vrai que jamais!

A méditer, avant de reprendre la routine et nos travaux sur le temps qui passe! Car,en vérité, ce blog n’est rien d’autre qu’une besogneuse réflexion sur le temps qui passe. Le seul sujet qui vaille…

Chat perplexe face à l’univers

Quatre-vingt-cinq magnifiques clichés quasiment inédits , réalisés en 1949 pour le compte de Life Magazine par le photographe américain d’origine polonaise Nat Farbman (1907-1988) sur la ville d’Angers, ont été récemment diffusés sur Internet. La consultation de ce fonds photographique désormais rendu public est une pure merveille.

Elle permet à la génération angevine du baby-boom, éblouie et sous le charme, de retrouver ses premières sensations, celles de sa petite enfance dans le décor d’une ville qui l’a vue naître, une cité provinciale qui, cinq ans auparavant, ployait martyrisée sous l’occupation nazie …

En 1949, Angers encore empreinte du dix-neuvième siècle puritain, coincée entre sa cour d’appel, son université catholique et son tout-puissant évêché, savoure pleinement sa liberté retrouvée, mais elle esquisse à peine sa mue vers une modernité encore hésitante que les Trente Glorieuses confirmeront quelques années plus tard.

A cette heure, les stigmates de la guerre, ceux des bombardements du printemps 1944 et des combats de la Libération sont encore perceptibles dans le paysage urbain. Ainsi, la Maine, la rivière qui arrose la ville, ne peut guère être franchie autrement qu’en empruntant les ponts métalliques provisoires, construits à la hâte par les américains à la mi-août 1944.

Feuilleter ce livre de clichés anciens, témoins d’une époque définitivement révolue – si éloignée idéologiquement de la nôtre qui s’oublie dans l’urgence – s’apparente en fait à une réappropriation du temps long et de la durée, transformant l’intensité émotionnelle de l’instant en une éternité! Un plaisir raffiné d’esthète que d’aucuns assimilent parfois à de la nostalgie, bien qu’elle n’en soit qu’un attribut plaisant et mélancolique!


Parmi ces photographies où cohabitent des « bonnes sœurs » en cornettes, des lavandières s’éreintant à frapper le linge dans des bateaux-lavoirs en bord de Maine, ou encore de bavardes marchandes de quatre saisons s’époumonant, les jours du marché, place Imbach ou boulevard Foch, plusieurs clichés montrent des ateliers de filature, de tissage ou de corderie de chanvre de l’entreprise Bessonneau.

Bessonneau! Une entreprise qui appartient à la légende de nos « anciens » donc au patrimoine commun des angevins. Elle régna presque sans partage sur l’industrie angevine durant la première partie du 20ième siècle, jusqu’à sa liquidation dans les années soixante…

Peut-être influencé par son épouse Pat, elle-même initiée au reportage photographique, Nat Farbman ne semble s’être intéressé qu’aux ouvrières travaillant dans ces immenses halles d’usine encombrées d’alignements de métiers à filer, voire à tisser. Autant de machines en tout cas, alimentées par la force motrice de la vapeur, transmise par des courroies reliées à des réas et des volants d’inertie, dédiés à chaque machine en tous points des ateliers…

Dans cet enchevêtrement de lanières, de longes et de brides, qui entravaient les déplacements des ouvrières majoritaires en nombre, les accidents étaient fréquents, souvent mortels, lorsque un bras, une main ou une mèche de cheveux étaient brutalement happés dans les bandes défilantes des courroies ou dans les fils de chanvre en cours de bobinage !

Pour pallier ce risque, les travailleuses de tous âges, portaient des « fichus » autrement dit des « foulards » qui en ce temps-là n’avaient rien d’islamiques! Pour les mêmes motifs, les quelques hommes des ateliers, notamment ceux affectés au graissage et à l’entretien des métiers, ceux des services d’outillage ou d’ajustage, que le reporter n’a pas cru bon de figer pour la postérité, ne se séparaient jamais de leurs casquettes ou de leurs bérets! A la débauche du soir, reprenant leur couvre-chef de ville, ils déposaient leur chique sur leur machine, qu’il recouvrait de leur coiffe crasseuse et huileuse du jour !

Ayant consacré ici un billet en 2014, aux travailleurs de cette usine qui régissait la vie de tant de gens, je n’y reviendrai pas, sauf à souligner une nouvelle fois que nombre des miens, de tous âges, de toutes générations et de tous sexes y gagnèrent péniblement leur vie à un moment ou à un autre de leur cursus professionnel, à commencer par mes deux grands-pères, mon père ainsi que mes oncles paternels qui y effectuèrent leur apprentissage d’ajusteur. Enfin plusieurs grands-oncles et même une grande tante maternelle y furent ouvriers …Et d’autres encore, familiers du quartier de Saint-Léonard ou de la Madeleine que j’ai croisés, enfant!

C’est précisément vers cette grande tante, sœur aînée de ma grand-mère maternelle que se portèrent spontanément mes pensées en découvrant deux photographies sans concession d’une ouvrière âgée et ridée, rivée sur sa machine.

Evidemment cette pauvre femme ne peut être ma tante, Marie Clémence Venault (1881-1954) que l’on reconnaît parfois au second plan de quelques clichés familiaux des années trente! En 1949, âgée de soixante-huit ans, elle n’était plus en mesure de travailler. Mais quelques années auparavant, j’imagine que le reporter américain eût pu en faire son modèle pour incarner la dure condition des ouvrières dans les manufactures de chanvre, comme Bessonneau, où les patrons héritiers de grandes dynasties industrielles locales, se targuaient de développer un capitalisme social, sous la « bienveillante » et paternelle bénédiction des autorités ecclésiastiques diocésaines! Sans trop se préoccuper d’octroyer des salaires décents pour des durées de travail convenables. Sans trop, non plus, s’intéresser aux conditions exécrables de travail de leurs personnels!

Pour n’avoir entrevu Marie Clémence qu’une ou deux fois à la fin de sa vie, épuisée et grabataire dans une chambre sombre d’un taudis de la cour du Croissant du Faubourg Saint-Michel aujourd’hui disparu, l’image que je conserve d’elle est incertaine et brouillée, mais des témoignages que j’ai pu recueillir à son propos, il apparaît que cette femme au caractère combatif et bien trempé, exprimait la joie de vivre, n’ayant de cesse de manifester sa générosité dans son entourage, jusqu’à ce que les atteintes prématurées de l’âge n’eurent raison de son optimisme et de son sens inné de la solidarité ouvrière.

Originaire de la Gâtine poitevine comme ma grand-mère, sa cadette de treize ans, fille d’un poseur de voies tué par un train, et d’une garde-barrière, elle fut, dès son adolescence, « placée » comme domestique avant de rejoindre la capitale angevine au début du vingtième siècle, pour se faire embaucher comme ouvrière de filature.

C’est sûrement là qu’elle rencontra son premier mari, un forgeron plus âgé qu’elle, des aciéries de Montrejeau. C’est aussi dans l’usine qu’elle fit la connaissance de son second mari après son veuvage… L’usine était son univers, celui de ses souffrances, de ses joies comme de ses amours!

C’est donc à elle que je pensais en regardant ces clichés pris sur le vif  de cette « vieille » ouvrière de filature, qui aurait pu être sa compagne !

Manifestement, Farbman s’y est repris à deux fois pour cadrer le personnage sur la pellicule argentique. Peut-être même lui a-t-il demandé de poser! Il a sûrement cherché à capter son regard. Mais en vain! Sans doute, cette femme se méfiait-elle d’instinct de la considération affichée des hommes de pouvoir, c’est-à-dire de tous ceux qui, à la différence de ses hommes ne portaient pas des bleus de chauffe, mais des cravates et des complets vestons! Dans ces lieux de brutalité, où rien n’est gratuit sauf la sueur des ouvrières, sa pudeur à moins que ce ne fût sa conception de la dignité, lui interdisait de concéder au photographe la moindre complaisance ou de l’entretenir dans une quelconque connivence.

De quel droit, cet étranger voyeur s’arrogeait-il l’autorisation de forcer ainsi son intimité et montrer sans détour les signes annonciateurs de sa déchéance physique prochaine? Il n’était pas présent lorsque sa beauté n’avait pas encore été altérée par les assauts d’un travail répétitif, pénible et quotidien,  de surcroît, payé au « lance-pierre ».

Il n’obtiendra pas le plus petit sourire complice! Fût-ce pour la bonne cause!

Armé de son appareil à soufflet, il parviendra pourtant à se faire partiellement oublier et réussira à surprendre son regard perdu dans ses songes d’un ailleurs improbable, et à s’en accaparer suffisamment, pour témoigner de la lassitude, de la détresse et du désabusement de son modèle! Voire de son désenchantement après une vie de labeur.

Ce cliché d’une femme vieillie avant l’âge et néanmoins belle, est à la fois émouvant et exceptionnel, mais exigeant pour l’observateur qui n’a plus le droit de regarder sans voir… Au-delà de ce qu’il laisse entrevoir, c’est l’ensemble de la condition ouvrière au lendemain de la Libération, qu’il nous révèle, si crûment incarnée par cette femme impuissante face à sa machine… Au-delà encore, il nous invite à nous interroger sur la finalité du code du travail que d’aucuns aujourd’hui s’apprête à piétiner au nom d’un hypothétique progrès qu’on n’ose plus qualifier de « social » et dont tout donne à croire qu’il ne serait que le cache-sexe d’intérêts antagonistes à ceux des travailleurs… ..

C’est pour cette femme et pour ses enfants que le droit du travail a été conçu au cours des deux derniers siècles, et pour personne d’autre. Pour les protéger des excès liberticides et mortifères de leur patron, et non pour protéger – « sécuriser » – l’employeur de ses excès de fatigue ou de la « méchanceté » agressive d’une concurrence internationale sans vergogne, qui vend partout et indifféremment des pinces à linge ou des téléviseurs fabriqués à mille lieues d’ici par des gamins!

C’est tout simple à comprendre, pourtant…

Quatre ans auparavant, dans l’isolement forcé que les circonstances et sa naïveté lui avaient imposé, celui qui venait de remporter haut la main les élections présidentielles, dès le premier tour avec près de trois quarts des suffrages exprimés, avait écrit en avant-propos d’un essai sur l »extinction du paupérisme » qu’aucun socialiste d’alors ou saint-simonien n’aurait désavoué : «

Je livre mes réflexions au public, dans l’espoir, que développées et mises en pratique, elles pourront être utiles au soulagement de l’humanité. Il est naturel dans le malheur de songer à ceux qui souffrent ».

Nous sommes au soir du 11 décembre 1848 et l’homme qui vient d’être élu Président de la République Française au suffrage universel (5.534.226 suffrages sur 7.487.000 votants) s’appelle Louis Napoléon Bonaparte et c’est le neveu de Napoléon 1er.

C’est un homme jeune, tout juste quadragénaire qui vient ainsi d’être porté triomphalement à la magistrature suprême, de cette seconde République encore balbutiante…

Son score a quasiment humilié les autres concurrents, dont le Général Louis-Eugène Cavaignac qui représente le camp des républicains conservateurs, mais qui traîne la casserole de la répression ouvrière de juin 1848, le démocrate-socialiste officiel Alexandre Ledru-Rollin, le poète Alphonse de Lamartine, « l’illusion lyrique » et le vieux socialiste révolutionnaire, médecin des pauvres, François-Vincent Raspail! Sans compter deux concurrents anecdotiques, monarchiste et indépendant.

Superbe performance d’autant que l’homme est presque novice en politique. Il ne s’était fait élire député pour la première fois, que six mois auparavant.

Louis Napoléon B. en 1848

Le nouvel élu a toutefois un passé, et même un passé de rebelle et d’apprenti putschiste.

A deux reprises, en 1836 et en 1840, il a naïvement et maladroitement tenté de soulever l’armée pour renverser la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe. Mais après la révolution de février 1848 qui instaura la seconde République, ses tentatives avortées de coup d’Etat à l’encontre d’un régime et d’un roi déconsidérés, étaient plutôt perçues comme d’incontestables brevets de ferveur républicaine et d’aspiration démocratique.

L’exil (doré), l’emprisonnement que le jeune président de la République avait dû endurer à la suite de ses diverses péripéties subversives un peu folles, et enfin son évasion en 1846 du Fort de Ham où il était détenu, constituaient en outre des preuves de son courage et de sa force de caractère.

Dépourvu de charisme et doté d’un physique quelconque, l’homme ne séduisait pas a priori. En plus, c’était un médiocre orateur, qui savait, malgré tout, susciter une certaine émotion lors de certaines envolées quasiment mystiques. Financé par sa mère Hortense Beauharnais pour laquelle il nourrissait un amour filial que d’aucuns qualifièrent d’excessif, il eut néanmoins l’habileté de se présenter comme un homme neuf (hors système comme on dirait de nos jours), en mettant en avant sa jeunesse et en se servant de son inexpérience politique à des fonctions de premier plan, comme d’un gage du renouveau dont le pays avait besoin.

Son principe était de constituer une majorité en transgressant les clans politiques de l’époque et en les regroupant sous sa bannière… C’est ainsi qu’il réussit à s’imposer et devint, à quarante ans, le premier président de la République élu au suffrage universel en France.

Personne – à droite ou à gauche de l’échiquier politique – n’a probablement imaginé au soir de ce 11 décembre 1848, qu’il serait aussi celui qui abolirait la République. La gauche socialiste préférait ne voir en lui que l’auteur de son essai sur l’extinction du paupérisme qui demandait « qu’on rende enfin justice à la classe ouvrière ! » tandis que la droite républicaine incarnée pas Adolphe Thiers pensait que cet homme sans parti et sans prestance serait aisément manipulable…

Peu, à l’époque, prirent conscience qu’il avançait masqué vers le pouvoir absolu et vers l’empire. Mais pour l’heure, cultivant habilement sa popularité en s’affichant comme l’arbitre entre le peuple et l’Assemblée nationale, il bénéficia de l’exaspération suscitée dans les classes populaires par la République conservatrice qui avait mâté dans le sang en juin 1848 les manifestations parisiennes de la faim.

Comme bien souvent par la suite, le vote qui le porta au pouvoir ne fut pas un vote d’adhésion à sa personne ou à son programme, mais un vote d’exclusion des autres candidats…

En fin de compte c’est sur une majorité ambiguë et hétéroclite, constituée de rares nostalgiques du premier Empire, « de défenseurs de l’ordre et de la propriété mais aussi de laissés-pour-compte de la révolution industrielle, sensibles à ses idées sociales, qu’il s’appuya, du moins au début, en s’efforçant de contenter tout le monde et son frère!

L’échéance de son mandat se profilant, et ne pouvant se représenter du fait de la Constitution et de l’opposition de L’Assemblée nationale, il fomenta alors le coup d’Etat du 2 décembre 1851, renversa la IIe République et, un an plus tard, instaura le Second Empire !

Durant plusieurs années, la France vivra sous un régime autoritaire… Une des premières mesures en ce sens de Louis Napoléon sera de promulguer une loi de sûreté générale, restreignant de manière drastique la plupart des libertés fondamentales…

Les plus optimistes – les pragmatiques béats – diront que cette période despotique de l’histoire de France, fut aussi une période faste pour réformer le pays et l’industrialiser…

Il est vrai qu’un dictateur n’a nul besoin de s’emberlificoter pas dans des procédures pour décider… Il a juste besoin d’obligés, de clients, de groupies, de courtisans pour entretenir sa notoriété, vanter ses incommensurables mérites et promouvoir ses réformes « nécessaires » de modernisation…Et aussi, d’une police efficace pour faire taire les opposants trop turbulents.

Il suffit de s’accommoder de la disparition du débat démocratique…

Napoléon III y est parvenu à merveille, jusqu’à la défaite finale de 1870 et son abdication …