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Le mercredi 7 novembre 2018, un an précisément après sa disparition, Françoise, Marie-Brigitte et moi-même, nous nous sommes rendus au cimetière parisien de Thiais pour y déposer une plaque d’ardoise gravée au nom de notre père Maurice Pasquier (1926-2017) dans le jardin du souvenir, réservé à ceux qui ont fait don de leur corps à la science.

L’ombre de Louisette, notre sœur décédée en 2010 nous accompagnait…

Il aurait sans doute apprécié qu’en ce jour anniversaire, nous soyons tous les quatre, à ses côtés, là où ses cendres reposent désormais!

Nous y étions.

Parmi les héros de la science…

A sa manière, comme il le faisait à l’occasion des réunions de famille, il aurait sans doute introduit cette ultime « ballade en novembre » par un discours ! Mais, un discours à sa manière qu’on aurait écouté d’une oreille distraite et dans lequel il aurait- une fois de plus – insisté sur la nécessité de se rassembler, de rester unis au-delà de la mort! L’unité de la famille, c’était son truc, son Graal en quelque sorte.

Par ce triste après-midi gris, en harmonie avec la circonstance, nous n’avions guère le cœur à nous livrer à un exercice rhétorique, qui n’aurait eu l’heur que de charmer les écureuils dérangés par notre présence. Nous sommes donc demeurés silencieux…

La plaque d’ardoise provenait des « mines de Trélazé » près d’Angers. Pour lui comme pour nous du reste, elle symbolisait le terroir angevin qui l’a vu naître!

Bien que n’ayant pas été lui-même mineur « d’à bas », ni tailleur ou fendeur d’ardoise, il avait noué avec l’ardoise, un authentique lien affectif, identitaire! Nombre de ses copains des quartiers de Saint Léonard et de la Madeleine à Angers, ceux du syndicat en particulier, avaient été mineurs…Enfant, il avait joué dans les « vieilles carrières ».

Aussi, jusqu’à la fin de ses jours, il conserva un lien étroit de fidélité au schiste bleu, qui fit autrefois la richesse de l’Anjou et qui affleurait dans presque tous les jardins…

Avec la chanvre des corderies Bessonneau, l’ardoise rythmait en effet la vie économique et sociale de la vieille capitale des comtes d’Anjou. C’est aussi elle qui délimitait les propriétés de ses murs oxydés, et recouvraient les toits…

A Thiais, elle se contente de témoigner que parmi les centaines de plaques déposées à même le sol, il y en a une qui identifie un angevin!

 

PS: Voir mon billet du 1er juin 2018

 

Cent ans après, qu’ajouter sur ce lundi mémorable de l’armistice, aux dizaines de milliers de pages consacrées depuis un siècle à ce qui fut l’épilogue du premier massacre de masse des temps modernes, celui suicidaire et absurde de la jeunesse européenne, et de proche en proche de celle du monde?

La relation des faits est aujourd’hui connue de tous, depuis la signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes dans la forêt de Compiègne aux clairons sonnant la fin des combats sur les lignes de front, jusqu’à l’enthousiasme délirant de la foule parisienne acclamant Clemenceau et Foch et prenant d’assaut – le dernier assaut – la cour de Bourgogne au Palais Bourbon!

Inutile d’y revenir! Les parades protocolaires des chefs d’Etat sous les caméras des commentateurs parachèvent désormais la légende tandis que des historiens de circonstance et des experts militaires, accrédités y apportent les compléments qui s’imposent, c’est-à-dire les développements hasardeux requis pour combler nos modernes sensibilités…

L’heure n’est cependant pas (plus) à la polémique sur la sincérité de ces manifestations grandiloquentes auxquelles par la force du temps qui passe, aucun poilu n’est plus présent, sauf par procuration au travers de sa descendance, qui, si elle en a encore le loisir assistera, modestement aux cérémonies plus intimes des villages ou des villes.

Pour tous les autres, ceux gagnés par le grand âge qui conservent la photographie de leur père, grand-père, grand-oncle ou cousin en uniforme bleu-horizon d’un régiment d’infanterie, posée sur le buffet de leur salle à manger, sur le rebord de leur cheminée ou dans un tiroir de la commode standardisée de leur chambre d’EHPAD, le spectacle « mémoriel » sera télévisuel.

C’est sur le petit écran, leur principal compagnon de solitude, qu’ils et -majoritairement – elles regarderont les commémorations à l’Arc de Triomphe… Pour une fois, ils rateront la messe dominicale pour la bonne cause du souvenir des leurs …

Pour ma part, écolier des années cinquante et lycéen des années soixante, me reviennent à l’esprit, en ce jour historique, mes quelques – et trop rares – discussions avec les poilus survivants.

Mais surtout, me reste imprimé au tréfonds de la mémoire, en concurrence avec des tables de multiplication ou la première déclinaison latine, « rosa, rosa, rosam » (chantée ultérieurement par Jacques Brel),  la fameuse « tiare byzantine » que nous commentaient jadis nos profs d’histoire et de géographie.

Tiare byzantine du cours de géo

Elle montrait le déficit des naissances dans les années vingt et trente, après l’épouvantable saignée de 14-18, opérée sur la jeunesse mâle du pays, en âge de procréer!

René-Gustave Nobécourt (1897-1989), un historien, lui même ancien combattant de la Grande Guerre, qui avait repris des calculs attribués à Roland Dorgelès, avait publié dans les années soixante « qu’il eût fallu onze journées et onze nuits sans interruption pour que défilassent tous les morts de l’armée française ».

Pour symboliser ce jour sans prolonger mon discours, j’ai longtemps hésité à recourir à des illustrations d’époque, brocantées dans des numéros chinés du Miroir de 1918, sans toutefois me décider à choisir entre la liesse parisienne et les images officielles, faussement œcuméniques des acteurs, maréchaux, généraux, soldats ou hommes politiques du moment se congratulant en grand uniforme ou en « habits du dimanche ». Quelles que soient les époques, les « élites » passent une grande partie de leur temps à guincher ensemble au frais de ceux qu’elles envoient se faire tuer pour leur compte.

J’ai finalement opté, pour une oeuvre acrylique d’une artiste biterroise, récemment découverte, qui, par le biais de l’abstraction et de ses fondus colorés s’entremêlant en de multiples volutes, bleues, ocres et jaunes, exprime la renaissance d’une Nation vouée jusqu’alors au seul uniforme bleu horizon… La fusion suggérée des bulles métissées en mouvement, préfigure les multiples et insondables perspectives d’un avenir à construire sur des tas de ruines…Tout paraissait possible, de l’espoir le plus fou à la pire des tragédies! C’est ce que Clemenceau, le père « La Victoire » pressentait lorsqu’il redoutait que la paix fût plus malaisée à gagner que la guerre! Deux décennies plus tard on remettait effectivement le couvert des armes.

Si d’aventure, cette artiste lisait ce billet, qu’elle me pardonne pour cet emprunt non consenti, et pour l’intitulé que j’ai pris la liberté d’attribuer à son tableau qu’elle n’avait pas – me semble t-il – baptisé:

Si j’étais qu’elle, je l’appellerais volontiers: « Lumière automnale sur bleus d’horizons divers »

Acrylique de RB

 

 

L’univers des « grands de ce monde » est vraiment bizarre en cette veille du centième anniversaire de l’armistice de 1918.

Tout se passe comme si l’on assistait, de la part des chefs d’Etat, à un concours d’âneries uniquement destinées à satisfaire leur narcissisme ou des ego qu’ils peinent à canaliser…

Le problème, c’est que ces sottises en contradiction avec l’histoire contemporaine peuvent avoir des conséquences néfastes pour les peuples qui regardent, impuissants, ces gesticulations!

Dire comme l’a fait récemment Emmanuel Macron, président de la République Française, quelques jours avant une rencontre avec Donald Trump, président des Etats Unis que l’Europe devrait disposer d’une armée pour se défendre, – entre autres ennemis potentiels – des Etats Unis, est plus qu’une maladresse verbale à laquelle ce président entêté et boutefeu nous a déjà largement accoutumés. C’est une faute!

Brandir implicitement la peur d’un affrontement militaire avec notre indéfectible allié depuis la guerre d’indépendance américaine en 1778 , relève indiscutablement de la catégorie de la grossière plastonnade, et à coup sûr de la bévue diplomatique inacceptable à ce niveau!

Cela mériterait un prix d’honneur dans un concours de crucherie…

Pour « notre » itinérant mémoriel devenu amnésique, il semble nécessaire de rappeler que plus de 300000 soldats venus des Etats Unis d’Amérique sont morts pour la France ou ont été mutilés sur notre sol au cours du premier conflit mondial, et plus d’un million pour nous libérer du nazisme, un quart de siècle plus tard…

1917 – Vers la France – Le Miroir 

Sans être favorable à la politique de Donald Trump, l’imprévisible, versatile et très discutable président américain, on peut comprendre que les propos irresponsables de notre président l’aient quelque peu irrité en ces jours de commémoration de la fin de la Guerre de 1914-1918…

… et que conformément à sa « drôle » de manie que certains assimilent à un TOC, il ait rédigé un « tweet » rageur manifestant son indignation. d’autant que jusqu’à preuve du contraire, les USA n’ont jamais menacé militairement la France…

Bien sûr, ce tweet n’a rien d’un mouvement spontané de quelqu’un qui souffrirait de voir son pays outragé… C’était forcément calculé pour susciter l’incident! Mais la responsabilité en revient à l’initiateur élyséen, car les faits sont historiquement incontournables: les USA ne sont jamais comportés comme des ennemis à notre endroit!

Ils se sont juste contentés de pratiquer une sorte d’impérialisme économique agressif, que d’ailleurs Emmanuel Macron semblait considérer, il y a peu, comme un exemple. Ils nous ont, en outre, imposé leur culture fast food … Ils nous ont aussi fait rêver, mais jamais ils n’ont retourné leurs armes contre la France.

« Macron a totalement perdu les pédales! » m’écrivait, à juste titre, un de mes amis! C’est probable…

Et ce même ami pronostiquait un classique rétropédalage élyséen sur le thème de la nécessaire autonomie européenne en matière de défense et de l’incompréhension des langages ! Au moment où j’écris ces lignes, il est en cours!

Le même ami me faisait également observer que les médias, dont pourtant Emmanuel Macron se plaint régulièrement, avaient curieusement adhéré à sa cause et pris Trump à partie…

Ça mériterait une reconnaissance!

Enfin, il notait que l’état islamiste n’était plus cité par notre président dans la liste des ennemis dont il faut se garder… Un oubli d’autant plus regrettable que c’est le principal motif d’intervention de nos armées sur les théâtres extérieurs actuellement.

Pour ma part j’éprouve des difficultés à me convaincre que les troupes américaines sont sur le point de débarquer en France et que leurs missiles stratégiques sont orientés sur Paris!

1918 – Photo Le Miroir

En guise de conclusion, un président ne peut évidemment pas s’autoriser à dire n’importe quoi, au gré de ses humeurs ou de son bon plaisir, ou par goût de la provocation juvénile.

C’était il y a tout juste un an, le 6 novembre 2017.

Le lendemain, mon père Maurice Pasquier (1926-2017) s’éteignait dans l’unité de soins palliatifs de l’hôpital de Bligny en Essonne…

Mais ce 6 novembre, avant-dernier jour de son existence, fut le dernier où nous pûmes, avec certitude, communiquer avec lui…Le dernier où, lui-même, avec l’énergie du désespoir, s’efforça de nous transmettre ce qu’il ressentait, alors qu’il avait pratiquement perdu l’usage de la parole, qu’il entendait avec difficulté et que probablement il ne distinguait plus guère nos silhouettes qu’à contre-jour dans le soleil couchant de cette belle journée d’automne…

Ce jour-là fut aussi le dernier où notre mère Adrienne Turbelier (1923-2018), son épouse depuis près de soixante-dix ans, put le voir quelques minutes. Elle, dans son fauteuil roulant en contrebas du lit, et lui, déjà agonisant mais lucide, se tinrent la main une dernière fois, en une ultime et dérisoire caresse. Sans vraiment se parler, sans presque se voir car il ne pouvait incliner la tête, ils renouvelèrent ainsi, par une simple pression de leurs doigts enlacés, un serment d’amour qu’ils s’étaient mutuellement adressé un soir de décembre 1944, dans le sillage exaltant de la Libération d’Angers, quelques mois auparavant…

Aucun des avatars de la vie qu’ils connurent comme tous, n’entama cette passion et ne remit en cause cet engagement.

Ce 6 novembre 2017, elle murmura son émotion au sortir de la chambre, mais lui déjà ne pouvait plus parler comme il l’entendait, en approche d’un autre monde ou du néant. Seul son regard fixé vers le plafond semblait encore exprimer quelque chose, en l’occurrence, une souffrance de nature inconnue, inqualifiable, celle, sans doute éprouvée au seuil de la mort quand on sait quelle avance de moins en moins à pas feutrés! Et qu’on croit apercevoir l’ombre de sa faux.

Une souffrance assimilable au refus de se plier à l’injonction de la camarde. En une même révolte, les sens et l’esprit réunis semblaient s’être ligués pour contrer cette pulsion irrémédiable et dévastatrice qui s’apprêtait à gommer neuf décennies d’existence.

Il espérait cependant qu’il reverrait Adrienne…

Quelques jours avant, mon père y croyait encore – ou faisait semblant d’y croire – jusqu’au jour où il douta de son avenir à court terme… Le mal implacable l’avait totalement gangrené, et lorsqu’il prit conscience qu’en dépit d’un traitement antalgique renforcé, rien ne le soulageait, il comprit que son maintien à domicile devenait problématique, tant pour lui que pour les siens. Il avait alors demandé à rejoindre une structure hospitalière de soins palliatifs…

Il savait que son horizon s’était raccourci. Mais, au sein d’une unité médicale spécialisée, il pensait s’octroyer « une petite chance » de survie pour quelques mois. Ou, en tout cas, de prolongation de son existence jusqu’à la date anniversaire de leur mariage en décembre…

Son ultime objectif était en effet, conformément à une tradition bien établie, qu’ils avaient eux-mêmes initiée, de réunir une fois encore, leur nombreuse postérité – trois générations qui faisaient leur fierté – autour d’un banquet d’adieu. Nous n’avions pas su, ni les en dissuader ni les détourner de leurs illusions. A quoi bon! Et pourtant l’humeur était morose et l’ambiance peu propice à une fête qui forcément aurait été pesante.

Au cours d’un repas familial « préparatoire » en octobre, ils avaient même sélectionné le vin qui serait servi à table ce jour-là: un Bourgogne de haute tenue!

Le côte de Beaune sélectionné et qu’on ne boira pas avec eux! 

 

Dans la seconde quinzaine du mois d’octobre 2017, les signaux négatifs se sont multipliés. Son état de santé s’est très rapidement dégradé sans qu’aucun soulagement ne puisse lui être apporté à domicile.

Le 2 novembre il « intégra » donc l’unité de soins aux mourants de l’hôpital de Bligny. Il avait dans l’idée qu’il gagnerait un peu de répit et que le moment venu, il partirait apaisé!  » Dans la paix du Seigneur » dans son propre langage.

Il n’en fut rien malheureusement…

Malgré les soins prodigués, il se retrouva rapidement au cœur d’un dilemme thérapeutique à la résolution duquel il fut écarté, comme c’est généralement le cas pour tout patient en fin de vie. L’alternative, au demeurant classique, consistait – grosso modo – à choisir entre l’abrutissement total ou la douleur persistante. Fort de son savoir-faire, le corps médical opta, en conscience, mais en ses lieux et place, pour une solution moyenne censée optimiser les prescriptions. En vain… Et il  souffrit le martyr!

Le 6 novembre, mes deux sœurs et moi-même passâmes l’après-midi à son chevet.

Notre présence lui fut sans doute d’un grand réconfort…Nous lui parlâmes sans relâche!

Nos échanges étaient à la fois décousus, complexes mais ils avaient la saveur de la sincérité et de l’affection, sans posture et sans faux semblant … C’était l’heure ou jamais de faire passer les messages essentiels, car lorsque l’horloge du temps semble s’enrayer, l’irréversibilité est à l’ordre du jour et il n’y a plus à barguigner!

Quand l’échéance est dépassée sans avoir tout dit, ne subsistent que des regrets éternels, et parfois des remords d’avoir esquivé la vérité des sentiments…Au fond, le meilleur viatique – l’extrême onction – avant de partir pour le grand voyage, c’est la tendresse des siens! Si tant est bien sûr, que la notion de « grand voyage » soit en ces moments-là, pertinente! Ou même qu’elle ait un sens. Si tant est en outre que la raison estompe les anciennes controverses ou d’antiques ressentiments. Les comptes doivent être clôturés.

Et ce fut effectivement le cas!

Notre père était dans un état de semi-somnolence mais il était conscient et semblait même apprécier les chansons que nous lui passions, qu’il aimait fredonner jadis. Elles diffusaient un peu de chaleur vitale dans cette chambre sans caractère, avant que le froid redouté ne s’installe et que le désordre du sépulcre prenne le dessus sur la vie…  Sans ordre préconçu, au gré des connexions 4G de nos téléphones portables, nous lui fîmes entendre, au plus près de son oreille, des musiques de Brassens, de Léo Ferré et de Jean Ferrat…D’autres également.

Deux ou trois de ces ritournelles marquèrent symboliquement certaines étapes décisives de sa vie d’homme mais aussi de syndicaliste chrétien ou de militant politique :

  •  » Les Corons » de Pierre Bachelet, le mythe absolu qui incarnait, à ses yeux, la condition ouvrière,
  • « Mon père » de Daniel Guichard,
  • « Inch Allah » de Salvatore Adamo, qu’il chantonnait à Angers à la fin des années soixante, et dans laquelle il entrevoyait la paix entre Israël, terre promise de toutes les religions, et ses voisins …

Nous eûmes le sentiment en ces instants inoubliables, de former une seule et même entité, reconstituée autour du père et réconciliée avec sa propre histoire… Un récit né des utopies progressistes d’après guerre dans les provinces de l’Ouest.

La larme à portée d’œil, nous pressentions néanmoins, sans trop nous l’avouer, que les épreuves arrivaient à leur terme, et que nous étions au bout du chemin. Le moment de se quitter ne tarderait plus …

Partagés entre l’incrédulité d’assister en témoins impuissants à l’accomplissement terminal d’un destin qui nous échappait, et la soumission consentante à l’irrémédiable, nous nous réconfortions silencieusement, en espérant que pour lui au moins, ce soit une apothéose spirituelle…

En fin d’après-midi, notre père manifesta le désir de parler, mais d’une voix si inaudible et inintelligible, que je lui proposai d’écrire ce qu’il souhaitait nous communiquer, fût-ce en aveugle et d’une main incertaine et tremblante. S’agrippant au stylo et au carnet positionné dans sa main, il accepta ce dernier challenge et il écrivit « au jugé » .

Ce furent les dernières phrases qu’il parvint à griffonner après des milliers de lignes et de pages écrites au cours de sa vie… L’écriture était en effet une de ses passions, avec la lecture et la photographie.

Ces quelques mots qu’il tenta d’écrire sont d’autant plus précieux…

Les derniers pour nous dire qu’il souffrait…

« Cette nuit a été très dure »

 

Pas impossible que sur les autres pages indécodables, il ait ajouté qu’il nous aimait! Il me plait de le croire.

Dans la nuit qui suivit, il sombra dans une sorte d’inconscience proche du coma, que l’on appelle avec toute la pudeur des litotes officielles, une sédation profonde jusqu’au dernier souffle.

Dès lors, la barrière, entre nous, devint infranchissable, bien que le personnel soignant, dorénavant réduit à un rôle de bienveillante compassion à notre égard, nous assura du contraire:

 » Certes, il ne manifeste plus rien, mais nous avons de bonnes raisons de croire qu’il vous sait à ses côtés »

Merveilleuse richesse du langage!

Il décéda vers vingt heures le lendemain 7 novembre 2017 sans avoir retrouvé ses esprits!

Un an après… Le monde qu’il a connu n’est plus le même, à tous égards! Mais n’est-ce pas le lot commun de chaque être humain de ne jamais se baigner dans la même rivière?

 

En hommage à tous les soldats de 14-18, avec lesquels, au travers de ce blog,  j’ai laborieusement, parfois douloureusement, cheminé sur tous les Fronts de la Grande Guerre, de la Marne aux Flandres, des plateaux de l’Argonne à Verdun, de la Lorraine à la Picardie, de la Somme aux Dardanelles… 

Dans quelques jours, on célébrera le centième anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918 qui mit fin aux affrontements de la Grande Guerre. Tout naturellement c’est le Président le République Française qui inaugurera les commémorations et qui mettra fin au cycle de cérémonies mémorielles engagées, il y a quatre ans, sur les lieux mêmes où périrent des millions de jeunes gens à l’aube de leur vie.

Emmanuel Macron est le premier des chefs d’Etats français depuis la première guerre mondiale, à n’avoir pratiquement pas connu ces légendaires « poilus » en uniforme bleu « horizon » qui revinrent du front, après des années d’horreur absolue, le cerveau imprégné de la boue des tranchées et du sang de leurs camarades morts!

Dans sa prime enfance, Emmanuel Macron a, au mieux, entrevu quelques vieillards survivants de ces mythiques classes d’âge qui partirent presque huit millions de tous les villages et villes de France entre 1914 et 1918, pour en découdre avec les soldats de l’empereur Guillaume II… « Les boches » comme ils disaient et comme je les ai entendu dire, avant qu’ils ne disparaissent à leur tour !

L’actuel Président de la République appartient à la génération des arrière petits-enfants de ces combattants français dont près d’un million et demi firent le sacrifice de leur vie et quatre millions trois cent mille furent blessés ou mutilés…  N’ayant pu vraiment côtoyer ces hommes dont le destin fut à jamais brisé, il porte nécessairement sur cette tragédie un autre regard que le nôtre, celui de la génération vieillissante des petits-enfants des héros. Il n’a pas pu entendre les témoignages directs des proches de ces soldats, de leurs femmes, de leurs enfants… et de tous les contemporains de ce conflit, survivants et survivantes, qui subirent, à un titre ou à un autre, les conséquences familiales, psychologiques et affectives de cette guerre délirante d’extermination massive des hommes sur les champs de bataille…

Son regard est donc forcément calqué sur celui de l’historien qui sait qu’ ayant endeuillé la plupart des familles de France, elle a, en outre, servi de prélude sanglant à toutes les autres horreurs du vingtième siècle…On n’a pas su éviter la guerre en juillet 1914 et on n’a pas su – non plus – gérer la victoire pour se prémunir d’un nouveau conflit aussi horrible, deux décennies plus tard!

Alors que la période du deuil des familles – celle du vrai deuil où l’on persiste à rechercher l’absent là où il ne peut plus être, celle où on continue de s’adresser à lui en rêve – est terminée depuis longtemps, il ne saurait être question de faire grief de son âge à notre Président, ni d’exiger de lui d’autre forme d’empathie que celle, officielle, que nécessite le rappel patriotique de cette catastrophe collective et désormais emblématique d’un siècle qui a connu le pire…Les veuves en voilettes de dentelle noire ou les « Gueules cassées » rescapés du massacre, poussés dans leurs chaises roulantes par leurs frères d’armes, eux-mêmes estropiés, n’assistent plus depuis des décennies aux levers de couleurs ou « aux sonneries aux morts ». Tous devenus fantômes, ils appartiennent désormais à la légende. Les larmes du souvenir authentique se sont doucement asséchées.

Pour autant, cet exercice présidentiel de mémoire républicaine n’a rien de dérisoire et demeure nécessaire, parce qu’il est du devoir d’une Nation, par respect pour ceux qu’elle a envoyés à l’abattage, de rappeler que l’armistice fut d’abord leur victoire, celle des armées françaises et alliées, sur un ennemi commun qui, depuis quatre ans, avait envahi et pillé des régions entières de notre pays… Oui, il faut rappeler – au nom du devoir d’histoire (non de mémoire) – qu’avant de devenir un prétexte œcuménique à l’amitié entre les belligérants de jadis, l’armistice sanctionne une défaite militaire d’un ennemi et donc une victoire française, qui n’a été acquise qu’au prix du sacrifice, du courage et de l’opiniâtreté de millions d’êtres humains. Peu importe, à cet instant, que ce succès des armes fut juste ou injuste, ou considéré comme tel avec notre sensibilité actuelle: c’est juste un fait que n’aurait pas démenti « le Père La Victoire »!

Mais au delà de cette reconnaissance factuelle, cette commémoration officielle s’impose parce que les stigmates des blessures et du sacrifice de ces soldats relèvent de l’héritage moral et civilisationnel qu’ils nous ont légué. Il se transmet de générations en générations sous la forme inattendue mais bien réelle d’une sorte de « certificat  » d’appartenance à une Nation républicaine, en l’occurrence la communauté française.

D’ailleurs, c’est probablement cette attestation symbolique d’authenticité identitaire par le sang versé, que recherchent et revendiquent les populations émigrées des anciennes colonies françaises, lorsqu’elles insistent sur le rôle des troupes de l’Armée d’Afrique dans cette guerre atroce, en particulier celui tenu par les célèbres « tirailleurs sénégalais »…

Cette mémoire militante se réfère à une écriture – réécriture – d’une histoire parfois trop sollicitée pour les besoins de la cause. Mais l’important n’est pas là! Cette requête puise sa légitimité dans le souci de rendre justice à ces combattants trop ignorés du bout du monde qu’on a contraint à prendre les armes pour la France. Elle exprime également une volonté réaffirmée de montrer que les soldats d’outre-mer, exposés aux mêmes dangers que leurs camarades métropolitains ( pas plus d’ailleurs) se sont comportés au combat avec le même courage. A ce titre, ils sont inconditionnellement français. Ils sont des nôtres!

Cet exemple parmi d’autres a le mérite de montrer que la Première guerre mondiale suscite encore débat – sinon controverse – au sein de la Nation française et qu’elle continue d’être invoquée comme recours historique pour surmonter certaines difficultés contemporaines d’intégration à la Nation française, de populations venues d’Afrique noire et du Maghreb, dont les aïeux « morts pour la patrie » reposent dans les nécropoles nationales aux côtés des soldats de métropole.

L’hommage officiel de la République est donc à la fois utile et indispensable, un siècle après que le clairon de l’armistice eut parcouru les premières lignes du Front pour annoncer le cessez-le feu à onze heures, ce 11 novembre 1918.

On n’en a donc pas tout-à-fait fini avec la première guerre mondiale. Et ce, d’autant moins que nombre de conflits meurtriers actuels ou de situations menaçantes de guerres régionales dans les Balkans, en Europe centrale, au Moyen Orient ou dans l’Afrique subsaharienne trouvent leurs origines lointaines dans les conclusions bâclées des traités de paix de 1920… Lesquels « inventèrent » une maladroite et humiliante répartition du monde entre les vainqueurs…Nombre de troubles et de désordres de nos sociétés post-coloniales ont pour source, la reconfiguration arbitraire des différents impérialismes d’après-guerre…La victoire était là mais la paix fut ratée!

La première génération d’après guerre, celle des enfants des poilus est aujourd’hui en cours d’extinction, et à quelques exception près, ne s’exprime plus guère. Serait-elle d’ailleurs encore audible aujourd’hui?

Pour les petits enfants dont je suis, la perception de cette guerre, à la fois lointaine et omniprésente dans notre inconscient collectif, oscille entre l’objectivité historique de ceux qui connaissent la suite, et une composante plus subjective, née de la fréquentation dans les années cinquante, soixante et soixante-dix du siècle dernier, d’anciens combattants de la Grande Guerre…

Leur présence comptait encore dans la vie sociale et familiale des gamins que nous étions alors…

Mon premier instituteur, Ernest Cragné était un ancien de 14-18. Et il ne ratait jamais une occasion de nous conter sans nous épargner les détails scabreux, les offensives ou les assauts « baïonnettes au poing », auxquels il avait été associé…

Dans le cinéma du patronage paroissial où nous nous rendions les jeudis après-midi, les « moniteurs » qui ne sachant comment nous occuper les jours d’automnes pluvieux ou d’hivers enneigés qui interdisaient le foot, piochaient dans leurs réserves de films de propagande réalisés par le service cinématographique de l’armée entre 1914 et 1918.

La magie opérait dès qu’on entendait le son un peu nasillard, caractéristique du moteur du vieux projecteur!

Défilaient alors sous nos yeux de gamins grelottant de froid plus que d’effroi, des rushes muets et saccadés de soldats rigolards emmitouflés dans leurs capotes, qui jouaient à la belote ou à la manille dans les tranchées, ou qui sculptaient et ciselaient des douilles d’obus en rêvant à leur bien-aimée censée les attendre au pays. Dans ces fictions trompeuses , filmées sur gélatine, la peur et l’angoisse de la mort de chaque soldat étaient délibérément masquées, car ces réalisations étaient destinées avant tout à soutenir le moral de l’arrière…

Faisant l’impasse sur la férocité et la sauvagerie des combats, ou sur la cruauté aveugle des pilonnages d’artillerie, ces images nous laissaient perplexes, car elle contredisaient les récits du « père Cragné  » qui s’évertuait à glorifier l’héroïsme de ses copains disparus sans trop lésiner sur la description cauchemardesque du décor!

De leur côté, les poilus » de la famille s’exprimaient peu sur cette guerre, au cours de laquelle ils avaient flirté avec l’enfer. Cette réserve leur avait été initialement imposée par la hiérarchie militaire pour ne pas trahir de secrets militaires sur les opérations en cours… Ainsi, leur courriers de guerre étaient (presque) muets sur le drame qu’ils vivaient. Au mieux, ils étaient allusifs. De même ils s’abstenaient de commentaires trop précis et circonstanciés lorsqu’on leur accordait de rares permissions.

Ce mutisme s’était transformé en une seconde nature après guerre!

La vérité, c’est qu’ils ne parvinrent probablement jamais à évacuer les secrètes fêlures que cette guerre leur avait infligées. Notre maître d’école faisait figure d’exception, car il estimait sans doute que les futurs citoyens patriotes que nous étions, devaient tout savoir des malheurs de la guerre. Et que cet objectif nécessitait d’user d’une pédagogie sans détour pour nous plonger dans cette histoire.

Si « nos «  soldats s’étaient résignés à se taire, c’est qu’ils pensaient que l’indicible ne pouvait être compris que de ceux qui avaient été confrontés avec eux à la monstruosité des affrontements! Que de ceux qui avaient éprouvé la même épouvante d’embrocher un autre soldat – fût-ce un adversaire! Que de ceux qui, comme eux, furent contraints de tuer pour survivre…

Certes, ils avaient été mobilisés pour anéantir un ennemi et ils l’ont fait sans faillir pour la plupart, mais sans s’en vanter.

Ce qu’ils découvrirent « en prime », c’est que l’ennemi avait un visage! Et qu’il leur ressemblait comme un frère!

Ils savaient donc qu’en les forçant à commettre l’irrémédiable, on leur avait fait perdre une part de leur humanité… Ni les décorations qu’ils reçurent ultérieurement, ni les honneurs qu’on leur prodigua, ni l’excuse du devoir accompli n’apparaissaient suffisantes pour les dédouaner, à leurs propres yeux, d’une sorte de résiliente culpabilité.

Cette guerre leur avait confisqué la jeunesse, l’ingénuité et la joie de vivre. Elle leur avait appris à cacher l’indicible pour ne pas traumatiser ceux qu’ils aimaient, mais, du coup, des années après la fin du massacre, ils demeurèrent hantés par les atrocités dont ils avaient été les témoins et les acteurs.

Seuls, face à un mal-être, dont rien ni personne n’étaient en mesure de les débarrasser, ils faisaient semblant de vivre comme tout le monde. Pour autant, l’image obsédante de la guerre les poursuivit jusqu’à leur mort. Jamais, ils ne parvinrent à oublier que « cette putain de guerre » leur avait enlevé des amis d’école, d’atelier ou de bureau et qu’ils avaient assisté impuissants à l’agonie de leurs potes hagards déchiquetés sous leurs yeux, tenant leurs tripes dans leurs mains et appelant le secours de leurs mères…Jamais ils n’oublièrent l’odeur des cadavres en décomposition ni les hurlement de désespoir de ceux tombés entre les lignes, impossibles à évacuer sous la mitraille.

Parfois c’est leur frère qui disparaissait, englouti dans un trou d’obus, percuté par un éclat ou fusillé à bout portant par une mitrailleuse ennemie… Outre la douleur de perdre à jamais leur plus proche de leurs compagnons d’enfance et parmi les plus chers, ils vécurent par la suite l’humiliation de n’être que des remplaçants, peu ou prou accusés d’avoir survécu -eux – à l’apocalypse… Ils furent alors condamnés à endurer le statut du succédané falot d’un héros trépassé, paré pour l’éternité de toutes les vertus et qui devint leur éternel et implacable rival posthume!

Aujourd’hui, on découvre parfois, des années après leur propre disparition, leurs carnets intimes où ils relatent abruptement leurs souffrances, leur expérience existentielle de la guerre et leur détestation de ce monde qui, du jour où ils furent mobilisés dans les armées de la République, les a définitivement exclus des vivants ordinaires!

Photo Le Miroir 1918

 

L’armistice du 11 novembre 1918 ne les a pas libérés…

Depuis octobre 1918, mes deux grands-pères se battaient en Lorraine, engagés dans la dernière grande offensive des alliés aux côtés des troupes américaines…Le 11 novembre, l’un était à Saint-Pierre-sur-Vence dans les Ardennes, l’autre en Meuthe-et-Moselle! Tous les deux au contact des premières lignes « boches »!

Les jours suivants, ils remontèrent avec leurs régiments respectifs, vers la Belgique, puis le Luxembourg et enfin l’Allemagne, en décembre 1918. L’un et l’autre participèrent en application des accords d’armistice à l’occupation du Palatinat et de la Rhénanie…

L’un et l’autre furent démobilisés dans le courant de l’année 1919….et rejoignirent l’Anjou!

La plupart des soldats angevins « bleus d’ardoise », survivants de la guerre retrouvèrent leur famille à cette époque…

Bleus d’ardoise !

Avant guerre, ils n’avaient guère voyagé au-delà du Val de Loire, de ses coteaux viticoles et du haut Anjou. Ils ne connaissaient pas le « bleu horizon » de l’océan mais le bleu des ardoises de Trélazé ou de Noyant-la-Gravoyère qui recouvraient les toits de leurs demeures.

C’est à tous ceux-là que s’adresseront mes pensées, le 11 novembre 2018…

livret militaire d’un de mes grands-oncles

 

PS : Les soldats évoqués dans ce blog

Les « morts pour la France:

  • Albert Venault (1893-1918) adjudant du 6ème Régiment du Génie 
  • Alexis Turbelier (1897-1918), caporal du 135ème RI  
  • Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) soldat du 135 ème RI
  • Léon Elie Toulemon (1889-1914), soldat du 9 ème RI
  • Georges Duguet (1895-1914), soldat du 32 ème RI 
  • Léon Antoine Chauviré (1880-1914)  
  • Les frères Paul et Henri Barbin du Lion d’Angers, morts des suites de la guerre, 

Les « blessés ou mutilés »

  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) cavalier, chasseur d’Afrique,
  • Gustave Firmin Debenay (1889-1951) soldat du 125 ème RI  
  • Lucien Montazel (1898-1989) soldat, blessé de guerre, trépané  
  • Gustave Boussemart (1891-1938) soldat du 148 ème RI  
  • Michel Joseph Gallard (1896-1962), sous-lieutenant du 135 ème RI. 

Les autres

  • Auguste Cailletreau (1892-1975), soldat « poilu d’Orient »;
  • Joseph Cailletreau (1888-1973), soldat prisonnier de guerre; 
  • Ernest Cragné, instituteur, soldat 
  • Albert Théophile Debenay (1894-1975)
  • Baptiste Pasquier (1890-1937)
  • Paul louis Joseph Delhumeau (1888-1945), aumônier militaire

Fusillé pour l’exemple

  • Maurice Beaury (1892-1915) soldat angevin victime de la bêtise/cruauté de l’état major de son régiment

 

« Quatre fois vingt ans », c’est le cap que franchit ce jour -15 octobre 2018 – Rose l’Angevine, une des lectrices les plus assidues de ce blog, la plus prolifique en commentaires, et sans nul doute, une de mes plus avisées exégètes!

C’est aujourd’hui établi, Rose est bien angevine! Ce n’est d’ailleurs pas une découverte pour ceux qui se régalent de ses pertinentes incises, de ses précisions chronologiques et aussi de ses anecdotes toujours bienvenues sur l’histoire de notre famille…

Une « Angevine de la diaspora » sans doute, qui, bien que ne résidant plus dans la capitale des Plantagenêt(s) n’a cependant jamais vraiment quitté son Anjou natal!  Elle appartient en effet à cette génération qui, contredisant le tonitruant Danton, postule à bon droit qu’on peut « transporter sa patrie à la semelle de ses souliers »… Elle en est convaincue et sa vie en apporte la démonstration.

Désormais habitante du Pays nantais, c’est de Saint-Sébastien-sur-Loire – après avoir longtemps séjourné à Bouguenais, et auparavant dans la région parisienne – qu’elle exerce ses talents d’éditorialiste de ce blog, d’érudite et de conteuse de l’histoire familiale.

Jamais, son cœur, ancré dans les coteaux schisteux et les terres alluviales du val de Loire, ne déserterait le fief des comtes d’Anjou ou du Maine! Pas plus d’ailleurs qu’il ne saurait oublier le quartier Saint-Laud à Angers, celui de l’enfance de Rose, celui de « la Madeleine » ou le rocher de la Baumette.

Retraitée, Rose continue de consacrer une partie appréciable de son temps à rechercher dans les livres paroissiaux d’Ancien Régime – aujourd’hui numérisés – ou dans les registres d’état civil du dix-neuvième siècle, quelques rameaux inexplorés d’un arbre généalogique déjà passablement foisonnant. Elle n’a pas sa pareille pour y dénicher d’improbables cousinages sur les deux rives de la Loire angevine, dans le Bas-Maine ou dans les Mauges…

Et même au-delà, si nécessaire ou en cas d’affinité « élective »!Mais toujours avec la rigueur et l’exigence d’une généalogiste patentée.

Et elle s’adonne à cette tâche avec la même passion juvénile, le même enthousiasme de chercheuse ou la même émotion qu’il y a dix, vingt, trente ou quarante ans!

Évoquer ceux des siens qui périrent durant les Guerres de Vendée, se souvenir des drames qui affligèrent ses aïeux mais également honorer leurs actes de bravoure au cours des conflits meurtriers auxquels ils durent participer, relève pour elle, d’une même et ardente obligation de sauvegarde de la « mémoire »! Et ce, pas seulement pour le plaisir de se bercer des malheurs du passé, mais pour transmettre leur exemple aux générations futures, au cas où elles consentiraient encore à s’en saisir.

Son projet se résume en fait, au travers de l’existence de ceux dont nous sommes issus, à conserver autant que faire se peut, un patrimoine familial fragilisé par les coups de boutoir d’une modernité devenue non seulement amnésique mais indifférente au terreau ancestral qui l’a porté…

Dans ce contexte, ignorer cet héritage culturel – alors qu’on assiste au saccage de notre histoire nationale noyée dans une repentance dévastatrice de notre passé – c’est s’exposer à ne rien comprendre à ce qui a forgé notre identité. C’est abandonner les références d’une civilisation faite de valeurs et de principes, dont on n’ose plus être fier, ni affirmer, au moins sous nos latitudes, son indiscutable supériorité pour interpréter le monde et vivre ensemble sans sombrer dans la barbarie!

Pour elle, cette préservation patrimoniale s’impose d’urgence, d’autant que les contraintes de notre époque, interdisant dorénavant la cohabitation de plusieurs générations, brouillent la transmission de la mémoire et l’image du passé.

Il est essentiel dans ce contexte que des personnes comme Rose l’Angevine se dressent contre ces dérives qui mènent à la régression, et qu’elles s’investissent du rôle de gardiennes d’une certaine tradition. Laquelle va de pair avec un art de vivre provincial que personne de bon sens ne souhaite abandonner sous la pression obscurantiste ambiante. C’est sans doute aussi le prétexte à toutes les nostalgies mais c’est surtout le garant d’un avenir qui refuse délibérément les tendances autodestructrices et mortifères d’une violence moyenâgeuse en grande partie importée. Rose incarne la douceur angevine et la tempérance assimilatrice au sein de la République, là où d’autres préfèrent la confrontation des cultures qu’ils masquent sous le terme équivoque faussement inoffensif de  » multiculturalisme »!

Première fille et dernière des trois enfants de Germaine Turbelier (1896-1990) et de son époux Michel Joseph Gallard (1896-1962), un combattant et héros de la première guerre mondiale, officier de réserve et blessé, elle vit le jour à Angers le 15 octobre 1938, dans le quartier Saint-Laud, non loin de la gare du même nom.

On la prénomma Marie Thérèse Germaine Adrienne. « Germaine » comme sa mère, et « Adrienne », comme sa jeune marraine, Adrienne Turbelier (1923-2018)…Laquelle était sa cousine (germaine) et devint ultérieurement ma mère.

Ainsi, née juste avant la seconde guerre mondiale, elle sait tout des tragédies du siècle dernier, d’une part par les témoignages de ses proches et d’autre part par sa propre perception des événements…

Au cours de sa petite enfance à Angers pendant l’occupation allemande, elle fut en effet bercée – fût-ce de manière inconsciente – par les échos de la guerre. Son père, lieutenant de réserve fut en effet mobilisé dès septembre 1939, moins d’un an après sa naissance, puis démobilisé, la débâcle consommée, un peu plus d’un an plus tard ( décembre 1940) et de nouveau appelé sous les drapeaux en 1945…

A l’instar de tous les enfants de son quartier, on peut penser que son sommeil de petite fille d’à peine six ans ans, fut fortement perturbé dans la nuit des 28 au 29 mai 1944 par le mugissement des sirènes de la DCA allemande et par le vrombissement des bombardiers Lancasters de la Royal Air Force, lorsqu’ils déversèrent des centaines de tonnes de bombes et d’explosifs illuminant le ciel angevin à quelques centaines mètres du chemin des Musses où elle habitait à Angers, détruisant la gare toute proche et de nombreux immeubles alentour…

Ce traumatisme est toujours présent, comme en atteste cette partie d’une fresque en patchwork (ci-dessous) dédiée à la Résistance, qu’elle réalisa dans les années 2000. Elle y montre, comme si c’était encore l’actualité du jour, les dégâts occasionnés lors de cette nuit d’horreur de la Pentecôte 1944, qui causa la mort de plusieurs centaines d’Angevins.

« Quatre fois vingt ans » c’est l’âge actuel de Marie Thérèse, alias Rose l’Angevine, mais c’est aussi le titre d’un livre de mémoires, publié en 1974 par l’académicien et écrivain Jacques Chastenet (1893-1978)…

S’il fallait situer sa naissance dans cet ouvrage oublié, ce serait au chapitre XI intitulé « Les nuages crèvent » qu’on placerait son premier vagissement !

Traitant de l’année 1938, l’auteur qui fut diplomate et journaliste, décrit la montée des périls en Europe et la marche accélérée vers une guerre voulue par Hitler, que les puissances occidentales timorées ne sauront pas enrayer.

Le début de l’année 1938 fut marqué par l’Anschluss, c’est-à-dire l’annexion de l’Autriche par les nazis. Le deuxième semestre fut encore plus dramatique et moralement condamnable puisqu’il consacra le piteux abandon à Hitler de la Tchécoslovaquie par les démocraties occidentales – dont la France et l’Angleterre – à Munich les 29 et 30 septembre 1938….Une quinzaine de jours seulement avant la naissance de Marie-Thérèse!

Autant dire qu’à l’époque, ce n’est pas tant les fées qui se penchaient sur les berceaux des nouveau nés, que les sombres présages qui s’accumulaient dans une France vivant les derniers avatars d’un Front populaire dont on ne rêvait plus parce qu’il s’était détourné de ses utopies initiales de justice sociale et avait trahi ses engagements de 1936. C’est cependant dans cette période que le roman d’André Malraux « l’Espoir » publié en décembre 1937, et qui relatait les débuts de la guerre d’Espagne du côté républicain, fut disponible dans les librairies angevines! Sans pour autant réveiller les consciences républicaines endormies.

Vint ensuite le temps de la guerre, puis de la défaite française, de l’occupation avec ses privations et ses cruautés , et enfin de la Libération en août 1944, de l’exaltation des populations, à laquelle une petite fille ne pouvait être insensible, et de la Quatrième République…

Toute l’enfance de Marie-Thérèse ainsi que de sa scolarité au collège de l’Immaculée Conception et ses premiers pas dans la vie professionnelle à la Chambre de Commerce d’Angers, s’inscrivent dans cette période qui inaugure  » les Trente glorieuses » …

Ananas – Patchwork offert à Syllia, sa petite fille

L’année de ses vingt ans -1958 – marque le retour aux affaires du Général de Gaulle et de son élection comme président de la République au mois de décembre. En juin, il avait prononcé le fameux et ambiguë  » Je vous ai compris » devant une foule en délire à Alger depuis le balcon du Gouvernement Général.

C’est aussi l’année de la mort du très conservateur et contesté pape Pie XII et de son remplacement par un prélat italien, ancien nonce apostolique en France, Angelo Giuseppe Roncalli, sous le nom de Jean XXIII. Lequel sera l’initiateur du concile Vatican qui réforma l’Eglise catholique…

Ce fut un événement important dans les provinces de l’Ouest, singulièrement en Anjou, où le catholicisme, par ses rituels et l’exercice séculaire du culte romain, encadrait étroitement et rythmait la vie quotidienne de populations qui, sous la Révolution, avaient pris les armes pour défendre leur conception de la liberté religieuse, et qui, en 1906, s’étaient barricadées dans les églises pour s’opposer « aux inventaires ».

Mais au delà de l’Au-delà,  la jeune femme ne fut certainement pas insensible, cette année-là à la sortie au cinéma « Les Variétés » sur le boulevard Foch – à moins que ce fût au Palace ou au Vauban – du film de Jacques Tati, « Mon oncle »…

Il n’est pas certain en revanche qu’elle se sentit vraiment concernée par le beau parcours de l’équipe de France de football en Suède lors de la coupe de monde, remportée par le Brésil grâce à un joueur d’exception de dix-sept ans, Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé!

Les années soixante qui suivront seront celles du décès de son père en 1962, puis de son mariage en 1963 avec un « Gadzarts », talentueux ingénieur de l’école nationale supérieure d’Arts et Métiers d’Angers. Ils eurent deux garçons nés respectivement en 1963 et 1968, et aujourd’hui médecins!

Automne patchwork

En 1978, l’année de ses « deux fois vingt ans », Rose qui s’intéressait déjà activement à la généalogie, occupait une partie de ses temps libres dans les salles de consultation des services d’archives départementaux, à feuilleter d’antiques registres où elle respirait la poussière des presbytères de jadis et pouvait effleurer les maladroits paraphes de ses ancêtres.

Pour ce travail parfois fastidieux, elle mobilisait sa famille, ses enfants jusqu’à sa mère Germaine qui d’ailleurs y prit goût! J’ai conservé de cette époque, les longs tableaux synthétiques de noms qu’elle avait collectionnés à la suite de ses recherches, et classés sur les multiples branches de notre arbre généalogique commun…Et ses démonstrations de parenté!

Elle me les adressait régulièrement, avec ses remarques jubilatoires quand la trouvaille était d’importance à ses yeux, et assorties des copies des actes d’état civil photocopiés… que j’ai aussi archivés.

1978, ce fut également l’année de la disparition de Jacques Brel, de Claude François et du navigateur Alain Colas qui périt en mer avec son trimaran Manureva pendant la Route du Rhum! Ce fut également celle du naufrage de l’Amoco Cadiz au large de la Bretagne, dont la pollution des côtes par le mazout reste gravée dans les mémoires comme une des premières catastrophes environnementales qui ait ému l’opinion publique!

L’année de ses « trois fois vingt ans » – 1998 – fut celle des « 35 heures » et des RTT, dont Rose ne profita guère, m’a-t’elle dit, un jour!

Mais c’est à elle qu’il revient d’évoquer cette époque et les épreuves de tous ordres, qu’elle dut alors courageusement affronter et qu’elle sut surmonter. Ces « misères » et ces temps de souffrance intime couvrirent plusieurs années à la charnière du vingtième au vingt-et-unième siècle…

Extrait du Patchwork Résistance – Les sanglots longs des violons de l’automne

Nous ne retiendrons ici que les trois ‘passions » versus « Violons d’Ingres », qui probablement furent des viatiques essentiels en complément de son volontarisme et de sa force de caractère, pour envisager la vie sous un jour nouveau, après la phase des tempêtes:

La généalogie, le Québec et le patchwork…

Sans compter le soutien des cercles d’amis fidèles qu’elle se constitua en ces occasions, sur les deux rives de l’Atlantique… Cette période fut ponctuée, notamment (mais pas seulement) dans le cadre de l’Association Québec-France et de l’association Loire-Mauges-Québec dont elle est une fidèle adhérente, de plusieurs voyages dans la Nouvelle France, dont le plus récent de cinq semaines au cours de l’été 2017…

Le temps a passé! Quatre vingts ans se sont écoulés depuis ce samedi 15 octobre 1938.

D’après les relevés météo de l’époque, la journée fut globalement ensoleillée et douce sur Angers, avec toutefois de forts brouillards en matinée et quelques frimas à l’aube dans les campagnes. Un temps exceptionnellement tempéré pour un mois d’octobre. Mais en décembre la Loire – notre Loire – était figée dans des blocs de glace…

Ce samedi 15 octobre 1938, le Petit Courrier, quotidien local d’information mentionnait qu’un Salon de la T.S.F. s’ouvrait à Angers salle Chemellier. On peut penser que Joseph Michel Gallard, son père, passionné de radiophonie – à moins que ce fût l’aîné de ses frères –  y fit un tour pour admirer « la gamme des appareils modernes de radiodiffusion, « des plus simples ou plus luxueux » présentés pour la circonstance par les vingt-et-une firmes présentes, toutes angevines ».

Depuis ce jour, la planète bleue a parcouru quatre vingts fois son orbite sur le plan de son écliptique autour du soleil! Une broutille à l’échelle de l’univers.

Pour Rose, pour Marie Thérèse, la vie continue, avec la même intensité et la même curiosité, et pour très longtemps encore!

Albert Einstein, le maître de nos horloges n’écrivait-il pas à sa sœur  :  » Pour ceux d’entre nous qui croient en la physique, la distinction entre passé, présent et futur n’est qu’une illusion obstinément persistante »… Autant donc faire comme si le temps n’existait pas, et s’en jouer durablement… C’est le vœu qu’on peut former pour Rose en ce jour…

Très bon anniversaire, Rose, et merci! 

Très bon anniversaire, Marie Thérèse, notre cousine. 

Fresque sur la Résistance – Pachtwork Marie-Thérèse Taudin-Gallard

PS:

les illustrations de ce billet sont des échantillons des œuvres de patchwork, réalisées ces dernières années par Marie Thérèse Gallard-Taudin, alias Rose l’Angevine.

Un billet du 8 octobre 2013 mis en ligne sur ce blog signalait « Les trois quarts de siècle de Rose l’Angevine »

 

 

 

 

Chaque matin et chaque soir, je lui téléphonais de notre hôtel situé non loin du splendide Pont Charles dans le quartier Malà Strana, berceau de la Prague baroque!  Non loin des rives de La Moldau, ce fleuve qui inspira au compositeur Smetana (1824-1884) le plus célèbre des six poèmes symphoniques éponymes qu’il composa aux couleurs patriotiques de la Bohême alors sous domination austro-hongroise.

A ce moment, mon père se souvenait-il qu’un enregistrement de cette oeuvre, interprétée par l’orchestre de Berlin, figurait parmi les quelques morceaux de musique dite « classique » de sa très modeste et surtout incomplète discographie familiale à Angers dans les années soixante? Qui avait choisi cette musique et pourquoi?

La Moldau, vue du Pont Charles – Prague octobre 2017 –

« Baroque »! Outre que c’est sous cet angle esthétique de l’art baroque que nous étions venus découvrir Prague, c’est bien le qualificatif qui convenait pour caractériser ces rares moments hors du temps que je passais avec lui, relié par le fil invisible des ondes. Par là, il lui semblait probablement échapper à la maladie qui impitoyablement progressait. Mais, il ne l’évoquait manifestement qu’à contrecœur!

Nos échanges matinaux et vespéraux, en contrebas virtuel du château royal de Bohême et de la cathédrale Saint-Guy, lui fournissaient certainement l’occasion d’oublier la mortelle prison dans laquelle il était désormais contraint, et de gommer l’espace d’un instant, une maladie qui l’entraînait dans une voie cauchemardesque, à laquelle par pudeur ou par coquetterie, il s’obstinait à ne conférer aucun statut particulier. C’était, selon ses dires, une épreuve de plus qu’il avait à surmonter…Et il en avait dépassé tant d’autres!

Lucide, il connaissait pourtant l’issue de cette « aventure » existentielle déterminante – de cette mère des batailles – mais n’en parlait jamais autrement qu’en plaisantant avec bravade comme s’il ne s’agissait que d’une péripétie… A moins que par le truchement de cette innocente esquive, il ne cherchât à nous masquer sa terreur du néant ou sa soumission à une fatalité qu’il assumait par la force des choses… mais sans trop protester.

Ne m’avait-il pas confié, deux mois auparavant, alors que le diagnostic de son cancer venait d’être établi « qu’il s’y attendait depuis longtemps », depuis précisément la mort de son père, du même mal … en 1956!

Personne ne saura jamais ce qu’il éprouvait vraiment en son for intérieur!

Alors que j’étais à Prague et lui à Massy et qu’il se savait condamné à court terme, il veillait à ce que j’ignore que chaque nuit, dans la solitude de son inconfort permanent, son pauvre corps amaigri était secoué d’horribles spasmes. Les doses de dérivés morphiniques, qu’il s’administrait de plus en plus fréquemment, ne parvenaient déjà plus à l’apaiser au-delà d’une ou deux heures…

En proie au doute sur lui-même et pessimiste sur le bilan qu’il tirait de sa vie ainsi que sur l’héritage moral qu’il laissait, il lui restait la foi…C’est donc en croyant, avec la certitude de lendemains bénis, qu’il avait décidé d’affronter cette calamité, et d’assimiler stoïquement son calvaire à une montée rédemptrice du Golgotha. Il espérait seulement – sans d’ailleurs nous en entretenir – que, dans l’autre monde, une petite part de pardon lui serait accordée à la hauteur de ses actes ici-bas, c’est-à-dire de ses fautes présumées.

Mais sur cette option, nos convictions divergeaient fortement. Irrémédiablement. Il le savait. Aussi, avec moi, préférait-il sur ce point privilégier le mutisme à la parole… Il n’était plus question depuis longtemps, dans nos conversations, de nous chamailler à propos de ces questions de transcendance. Nos désaccords sur le sens ou le non-sens de l’existence, sur son absurdité, étaient actés de longue date, sans qu’il soit besoin de nouveau de les rappeler quand la sienne vacillait…Bizarrement, cette contradiction devenait soudainement subalterne dans la suite de nos rapports, et même carrément dérisoire au bord du gouffre.

Notre relation paternelle et filiale ne pouvait plus en effet s’enrichir, ni s’accommoder de vaines controverses! Nous étions juste heureux de nous parler et de nous entendre! Chacun savait, sans l’exprimer, l’inutilité de dresser d’autres plans sur la comète que de survivre en bonne intelligence aux prochains jours.

Malgré tout, quel comportement pouvais-je ou devais-je adopter, sinon celui d’entamer nos entretiens quotidiens en m’enquérant de l’évolution de sa maladie? C’était même initialement le motif principal de mes appels. Cependant, je compris rapidement qu’il préférait en faire un simple prétexte ou mieux une convenance protocolaire de circonstance. Mais rien de plus…

Il ne prenait donc pas ombrage de ma question préjudicielle, mais il ne la prenait pas sérieux! En fait, il l’éludait et préférait m’interroger sur les curiosités et la beauté légendaire de Prague. Sur l’ambiance vibrionnante des rues de la vieille ville, le soir venu. Malgré tout, il m’assurait – pour solde de tout compte au cas où je m’aviserais de poursuivre mon questionnement inutile et chronophage – qu’à Massy « tout allait bien ».

C’est à peine s’il me concédait, faussement désinvolte, même après une nuit de torture, que s’agissant de lui, personnellement, « ça n’allait finalement pas si mal »!

Ce n’est que beaucoup plus tard que je sus la vérité.

De la sorte, je parvenais à me convaincre « que son état était stationnaire », et que le mal ne s’aggraverait pas avant mon retour. Triste illusion, comme si un cancer du pancréas, par nature envahissant, pouvait raisonnablement octroyer une pause! Comme s’il pouvait, au bénéfice de son grand âge, lui offrir miraculeusement des instants de répit…

Avec le recul, je me demande si ce message de « confort relatif » qu’il réussissait à m’inoculer, et qui apaisait effectivement mes craintes, bien que frauduleusement, n’était pas le dernier cadeau d’un père à son fils, comme preuve d’un amour que rien, ni le temps qui passe, ni nos saines disputes, ni les aléas de la vie, n’avait écorné…

A moins – autre hypothèse – que cette « vérité » arrangée ne fût l’ultime sursaut d’amour propre de quelqu’un qui revendiquait sa liberté de choix…Ne souhaitait-il pas, face à l’adversité, manifester, une fois encore, sa force intérieure en demeurant le maître des horloges? Espérait-il enfin se prouver que le combattant qu’il avait été, était toujours en mesure de renverser le cours des crises?

Moi, je m’efforçais de croire en ce pieux mensonge qui me contentait tout de même un peu, car il levait l’hypothèque de ma propre culpabilité: celle que je nourrissais, sans me l’avouer, de m’être octroyé cette courte parenthèse automnale en terre étrangère, loin de son chevet…

Il était conscient de tout cela. Moi, je ne suis plus certain d’avoir été totalement dupe de son affectueuse supercherie… Je me doutais qu’il tournait autour du pot et ne disait que ce qu’il croyait pouvoir dire sans le formuler explicitement.  Bref, il voulait à tout prix me préserver. J’appris d’ailleurs par la suite qu’il avait donné consigne à tous ceux qui le visitaient, de me taire ce qu’il endurait!

En contrepartie, il voulait profiter de ce flou pour effectuer un voyage virtuel en ma compagnie dans ce pays qu’il ne connaissait pas mais dont l’histoire tragique au cours du vingtième siècle avait contribué à structurer ses propres convictions syndicales et politiques… Un pays carrefour, qui dans son esprit souffrait toujours des stigmates de la deuxième guerre mondiale et de l’occupation soviétique qui s’ensuivit. Un pays qui, par les humiliations qu’il avait subies à travers les siècles, lui avait appris l’importance de la liberté, des droits de l’homme et de la démocratie, et ce qu’il en coûtait aux peuples lorsque ces valeurs étaient délibérément bafouées.

 

Maison de Kepler à Prague

Ainsi, errant fictivement avec lui dans Prague, je lui faisais partager nos rencontres du jour, tantôt avec l’illustrissime astronome de l’héliocentrisme, Johannes Kepler (1571-1630) qui y séjourna une douzaine d’année au début du dix-septième siècle, tantôt, avec le magistral écrivain de l’absurde, Franz Kafka (1883-1924) qui y naquit en 1883 et tantôt enfin avec Vàclav Havel (1936-2011), le premier président de la Tchécoslovaquie libre, débarrassée du joug soviétique en 1989.

Côte à côte, nous nous attardions à l’angle de la rue Kaprová et de la rue Maislová, en limite du quartier juif et de la Vieille Ville, pour écouter un concert improvisé d’un vieux saxophoniste de jazz, à moins de trente mètres du portail sauvegardé de la maison natale de Kafka, aujourd’hui détruite…

Vieil homme au saxo Prague

Puis dans la foulée comme au bon vieux temps où nous gravissions ensemble des chemins escarpés, je l’entraînais au numéro vingt-deux de l’étroite et pentue Ruelle d’Or, en contrebas du château des Habsbourg. C’est ici dans la rue encombrée des alchimistes que l’écrivain torturé par ses rêves, résida un automne au début du siècle dernier.

Je lui disais enfin mon embarras pour pénétrer dans la minuscule maisonnette colorée, transformée en librairie dédiée à la gloire posthume du romancier… Comment se frayer un passage sans perdre le nord au milieu des nuées compactes de touristes chinois?

Bien sûr, on parlait aussi de la Révolution de Velours qui mit fin en décembre 1989 au régime communiste inique qui opprimait la Tchécoslovaquie sous la botte stalinienne depuis 1948.

Ce fut aussi aussi l’occasion d’évoquer ou de raviver nos souvenirs respectifs du Printemps de Prague en 1968 qui avait suscité tant d’espoirs chez les militants progressistes et démocrates de l’Europe entière, dont il était et moi aussi, et de leur déception lorsqu’une répression sanglante s’est abattue sur la capitale tchèque au cours de l’été 1968, envahie par les chars et les troupes du Pacte de Varsovie, dirigés depuis le Kremlin par un pouvoir soviétique qui se cramponnait encore à ses chimères totalitaires et impérialistes.

Reflets de la Révolution de Velours dans une vitrine pragoise…

Lors de « ces coups de fil », tout pouvait être abordé, invoqué et évoqué, à l’exception tacite de sa maladie…

En dépit de l’éloignement, je retrouvais mon père Maurice Pasquier (1926-2017), tel que je l’admirais enfant. Il revivait curieux et insatiable de savoirs et de culture. Il revisitait avec enthousiasme et même avec une certaine jubilation rétrospective, ce qu’il considérait comme les meilleurs épisodes de sa vie. Il retrouvait un peu de ses rêves d’antan. Ceux-là même qu’il ne s’autorisait plus guère à formuler depuis l’annonce fatale.

J’imagine qu’il oubliait alors son âge et sa maladie…

Il avait finalement réussi à l’exclure de nos conversations! Qu’aurait-il en effet gagné de plus, s’il s’était obligé à me révéler ce qu’il en était exactement de ses souffrances? Ma compassion aurait-elle suspendu le cours de la maladie? La répétition de commentaires affligés aurait-elle entraîné une quelconque rémission des maux de toute nature qui l’assaillaient?

De toute évidence non!

Alors son parti pris fut de mettre de côté ses « désagréments », au moins le temps d’une communication téléphonique! Et il entendait que je sois son complice! Lui n’était pas dupe des vertus curatives à long ou moyen terme de ce choix, mais au point où il en était, seul le court terme lui offrait encore quelques perspectives dignes de l’idée qu’il se faisait de l’intérêt de vivre! Il comptait en profiter.

C’était, il y a tout juste un an! Cet intermède cessa et les quinze jours qui suivirent furent ceux de la déchéance, de la souffrance absolue et du naufrage. Nous étions alors à ses côtés, impuissants. Puis ce fut l’agonie!

… Le 7 novembre 2017, il s’éteignait à 91 ans dans une unité de soins palliatifs en Essonne, moins d’un mois après notre voyage commun en Tchéquie, sa dernière excursion, imaginée et presque joyeuse dans le monde des vivants.

Aujourd’hui, je me souviens avec émotion de ces courts et précieux moments d’apaisement volés à la souffrance, et de notre complicité, au bord du précipice, entre Prague et Massy. Moments, au cours desquels il nous fut donné une dernière fois, de discuter de la marche du monde, sans être perturbés par l’ombre portée de la vieillesse, de la maladie et de la mort.

Vitrail de Mucha dans la cathédrale Saint-Guy