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Avril 2019

« Î fait frêt » auraient dit en chœur, au siècle dernier, un horticulteur de la vallée de la Loire, un vigneron de la corniche angevine du côté de la Haie Longue, ou un closier du Haut Anjou pour commenter la froidure actuelle du temps!

Il fait en effet plutôt frisquet en cette saison printanière. Pourtant les haruspices médiatiques qui lisent dans le marc de café et conçoivent des algorithmes arrangés -pour ne pas dire truqués – s’obstinent, contre vents et marées, à présenter ce printemps comme la veillée d’armes d’une canicule, imminente, destructrice de la planète et de sa biodiversité. Pour faire bon poids, ils ne répugnent pas à amalgamer effet de serre et pesticides, glutamate, glyphosate et radioactivité mais ils font mine d’oublier que la principale menace qui pèsent sur les espèces vivantes et l’équilibre du monde, pourrait être, si l’on n’y prend garde, l’emballement démographique mondial. Malheureusement celui-ci semble rétif à toute forme de régulation. Faute d’être clairement formulé et abordé avec humanité, il risque d’être la source probable et incontrôlable d’impitoyables conflits de la faim et de la soif.

On n’en est pas encore là, même si les équations simplistes que nous serinent les grands inquisiteurs climatiques ont pour effet de le passer sous silence et de détourner notre attention vers des questions exclusivement environnementales, sans doute réelles et importantes, mais insidieusement mal posées. Ces questions sont en tout cas de second ordre, par rapport aux intimidations belliqueuses des peuples en situation de survie et aux tragédies humaines qui nous sont promises à court terme en raison de la croissance non maîtrisée des populations dans des zones désolées.

La Loire Hiver 1961 – Photo Maurice Pasquier

Dresser le constat que le climat se modifie en permanence et avec lui, l’écosystème qui lui est associé, relève de l’évidence depuis des millions d’années. Mais la cause principale de ce phénomène – pas nécessairement unique, car de nombreux autres facteurs interviennent comme les orbites respectives des planètes et du soleil – est à rechercher en priorité dans les réactions nucléaires de fusion, et la complexité des échanges de chaleur et des cycles au sein même de l’astre du jour. Ce sont ces variations depuis l’émergence du système solaire, il y a un peu plus de quatre milliards d’années, qui conditionnent l’ensoleillement terrestre ainsi que les transferts de chaleur, et expliquent pour l’essentiel l’alternance et la durée des phases chaudes et glacières sur notre belle planète bleue…Ce sont elles aussi, qui influent sur l’apparition ou la disparition des espèces vivantes.

Ce constat qui semble a priori  exonérer les activités humaines de toute responsabilité directe dans la succession ininterrompue d’ères climatiques antagonistes, n’implique pas, pour autant, que la pollution humaine, irrespectueuse des équilibres naturels puisse être tolérée et poursuivie avec désinvolture, comme c’est le cas depuis – grosso modo – le début de l’ère industrielle. L’humanité doit en effet comprendre que la lutte contre la pollution environnementale et contre la gabegie des ressources endogènes est une nécessité de chaque instant. Elle doit également admettre, à rebours des professions de foi religieuse, qu’en tant qu’espèce, elle n’est pas l’aboutissement de l’évolution ou d’un projet divin, et qu’elle ne jouit d’aucun statut privilégié dans la nature, dont elle n’est que partie prenante, au même titre que toutes les autres espèces animales ou végétales…

Cela étant posé, faut-il se réfugier sans y regarder de plus près, dans les bras de ces « lanceurs d’alerte » autoproclamés qui annoncent sans relâche l’apocalypse climatique,? Faut-il faire crédit à ceux-là qui prêchent l’abstinence énergétique, tout en étant eux-mêmes, des consommateurs dispendieux et impénitents des richesses naturelles et des pollueurs décomplexés oublieux de leurs parcours incessants à travers la planète?

Le fait est indiscutable: il fait froid en ce mois d’avril 2019! Exceptionnellement froid, puisqu’on n’avait pas noté de telles températures négatives depuis au moins vingt ans dans nos régions. D’ailleurs, face aux rigueurs d’un hiver prolongé, les hirondelles des cheminées – qui font le printemps (c’est bien connu) – se font attendre, préférant se prélasser encore un peu sous des latitudes plus clémentes. Guidées par le bon sens, elles n’ont cure des prédictions inquiétantes des promoteurs d’anxiété, et s’en tiennent à leurs propres observations météorologiques sans se laisser terroriser par les oiseaux de mauvaise augure. Comme la plupart des passereaux migrateurs ( les seuls migrants attendus avec empressement), elles préfèrent probablement surseoir de quelques semaines, la saison des amours… Il sera toujours temps, le moment venu, d’aménager les soupentes des chéneaux de toiture et les gargouilles de nos maisons…

Qu’à cela ne tienne, malgré le démenti cinglant que la météo maussade leur inflige, les oracles officiels, donneurs patentés de leçons citoyennes et gardiens intransigeants des dogmes climatiques, persistent à voir dans les caprices de cette résistance hivernale, la confirmation paradoxale de la validité de leurs modèles thermodynamiques d’un réchauffement climatique accéléré. C’est tout juste, si certains d’entre eux, plus prudents que leurs confrères glissent sémantiquement vers la notion de « dérèglement »

Mais tous, non contents de nous « foutre la trouille », nous en rendent responsables…

Un maraîcher angevin du siècle dernier aurait dit qu’ils nous « montent le bourrichon »!

Sous peu, pour faire feu de tout bois – ce qui en soi n’est guère conseillé à cause des oxydes de carbone – et afin d’étayer leurs besogneuses démonstrations, mais aussi de légitimer leur prétention à gouverner nos consciences et à encadrer nos comportements, on peut s’attendre à ce que nos intimidants prophètes intègrent à contre emploi à leurs simulations numériques, la « mythique Lune rousse » redoutée de nos aïeux ainsi que les « Saints de Glace », vénérés par les jardiniers de l’Anjou de ma jeunesse mais presque oubliés aujourd’hui dans les jardinières de plantes aromatiques des balcons parisiens.

Cette appropriation délibérément tendancieuse de savoirs et savoir-faire ancestraux relèverait évidemment de l’escroquerie intellectuelle. Mais faute d’être morale, elle serait finalement assez logique, et en adéquation avec la démarche honteuse de ces charlatans de la pensée, qui, misant sur l’émotion plutôt que sur la raison, sont parvenus à enrôler et à instrumentaliser au profit de leur idéologie, la générosité instinctive et impulsive de la jeunesse du vieux continent!   Ne voit-on pas, partout en Europe, fleurir des mouvements qualifiés abusivement de spontanés, de jeunes lycéens, décrétant, sous l’influence obscure des gourous du climat, la grève hebdomadaire des cours afin de « manifester pour le climat » et « sauver la planète ».

N’entend-on pas les accusations sans appel que cette jeunesse manipulée profère à l’encontre de l’insouciance coupable des générations qui l’ont précédée?

Dans ces conditions, au delà du prétexte invoqué de défense d’un écosystème viable, la question qui se pose est de savoir si le vrai danger n’est pas celui de confisquer à des fins partisanes inavouables, le légitime potentiel d’impatience et de révolte d’une jeunesse avide de sens? Le danger pour l’avenir, n’est-il pas d’instiller dans l’esprit de nos enfants, une sorte de conformisme de la peur, par le biais d’une indignation artificiellement provoquée et strictement encadrée…

Le siècle dernier a montré les méfaits mortifères de ce type d’embrigadement aux relents trop souvent sectaires et intolérants!

Doit-on, en tout cas, se résoudre à ce que désormais les progrès de la raison, la vigilance respectueuse de la nature et la conscience citoyenne ne trouvent plus d’autre moyen de s’incarner que par le biais infantilisant de bruyants pèlerinages expiatoires à travers l’Europe, en réparation de « fautes » hypothétiques commises par les générations précédentes »?

Le doute critique et méthodologique, pierre angulaire de toute démarche scientifique depuis quatre ou cinq siècles, ne semble plus de mise, ni même admis et encore moins revendiqué, dès qu’on aborde la question climatique… La tragédie atmosphérique « révélée » ne se discute pas (plus), et on peut parier que bientôt, sa contestation deviendra criminelle!

Confrontés à cette fatalité dont nous serions les uniques responsables, la sauvegarde éventuelle – présentée comme une sorte de rédemption de la dernière chance – ne saurait être envisagée, selon les prédicateurs hallucinés de la catastrophe climatique qu’en se soumettant sans ambiguïté aux prescriptions pénitentielles des experts « scientifiques »…

Déroger en paroles, en actes ou même en intention à ce nouveau catéchisme, ou simplement revendiquer le droit de penser ou de critiquer, c’est accepter d’être relégué au rang d’hérétique malfaisant, en l’occurrence de « complotiste », d’ignare ou de diffuseur de fake-news! S’interroger avec les armes de la logique, c’est s’exposer à l’accusation de « populisme » et même, pour faire bonne mesure, de « trumpisme ».

Et pourtant, force est de reconnaître qu’en ce moment il fait froid! Et qu’en outre, il fait froid à contretemps du rythme des saisons!

Mais les « sachants » agréés qui ont réponse à tout, rétorqueront que « les apparences ne sont trompeuses que pour les imbéciles » et qu’en tout état de cause, l’avenir ne saurait être l’extrapolation du présent!  Les modèles et les algorithmes sont, selon eux, formels et seraient validés par les témoignages des voyageurs de l’Arctique qui ont failli périr sur des îlots dérivant détachés trop précocement de la banquise et de la calotte polaire à cause de la fonte des glaces!

La seule consigne qui vaille est donc de faire taire les « raisonneurs » qui jacassent impunément sur le sexe des anges!

Dont acte. On a compris que nos turpitudes passées allaient précipiter la fin du monde, et qu’il fallait sans délai adhérer à la ligue de protection des insectes, créer celle des bactéries et virus bienfaisant, distribuer des tracts pour l’interdiction des produits chimiques, bannir tous nos sacs en plastique de nos paniers ménagers, mettre en place une gestion sélective de nos déchets domestiques, scruter systématiquement la toxicité de nos selles avant d’actionner la chasse d’eau et accessoirement voter écolo!

A-t’on cependant le droit en attendant l’échéance fatale, d’observer timidement que le froid qui s’éternise, ne semble pas favoriser les « chaleurs » animales et les accouplements de la faune sauvage. Pas plus d’ailleurs, qu’il n’est favorable aux semences.

La nature dans son ensemble attend le redoux.

Mais heureusement, les centrales d’achat des supermarchés négligent les facéties des thermomètres pour assurer la prospérité de leur négoce. Il en est de même des grossistes qui les approvisionnent dès mars – parfois février – en productions fruitières et maraîchères du prochain été ! Sans compter les apports exotiques.

C’est ainsi qu’on peut actuellement acheter des barquettes de « castilles ».

Castilles de Hollande -2019

Bien sûr, en ce début de saison, il ne s’agit pas encore tout-à-fait de ces petites baies rouges acidulées, que l’on récoltait et cueillait jadis à maturité et à foison en juin ou en juillet, dans le jardin de nos parents, et avec laquelle notre mère préparait des confitures.

Mais elles leur ressemblent, avec le goût en moins. Et sur les étals, elles cohabitent avec les framboises, les myrtilles importées d’Espagne et les fraises « garriguettes » en provenance du Périgord (Noir) ! Quelques grappes de groseilles à maquereaux complètent parfois le tableau sur les présentoirs!

Tous ces fruits sont cultivés sous serre dont, ironie des temps, l’effet est ici recherché et considéré comme bénéfique! C’est d’ailleurs pour ce motif que les « castilles » de Hollande sont précoces … Et c’est cette précocité qui justifie leur prix élevé qu’aucun acheteur ne discute, pas plus qu’il ne s’inquiète – fût-il en trottinette électrique et sandalettes équitables avec un sac en toile de jute en bandoulière – du bilan carbone sans doute élevé de ces innocentes petites baies au patrimoine génétique rigoureusement sélectionné par les « géants » de l’agro-alimentaire!

Par nostalgie d’un lointain passé où je les grappillais dans le jardin parental, pour éprouver en outre comme un avant-goût des parfums et des saveurs d’été, et enfin, sadiquement, pour le plaisir de demander au vendeur qui rangeait son « ramasse-bourrier » si ses « castilles » étaient sucrées, j’en ai acheté une barquette…

Quel plaisir de s’entendre dire par le responsable du rayon, qu’il ne connaît pas ces fruits-là, que seuls les Angevins et les gens des anciennes provinces de l’Ouest connaissent sous cette appellation!

Depuis, il sait que les groseilles rouges de Hollande vendues en Île de France sont des  » castilles » en Anjou!

Je ne suis pas certain qu’il s’en souviendra dans une trentaine d’années, lorsque les groseilliers produiront toute l’année leurs fruits en raison du réchauffement climatique…

A moins que ce ce soit l’inverse! Qu’il gèle en permanence sur tout le continent européen comme à l’époque de Cromagnon, et que la Manche asséchée rende possible sa traversée à pieds secs.

Le  jour de ses vingt ans, le 31 mars 1943, alors qu’Angers vivait les heures les plus sombres de son histoire sous l’Occupation allemande, une jeune fille rêvait à l’amour… Ainsi le confiait-elle à son carnet intime, celui dans lequel elle consignait en outre les pensées des grands auteurs, et dans lequel elle s’appliquait à recopier, presque à calligraphier, des poèmes qui l’inspiraient, de Ronsard, de Joachim du Bellay ou de Musset!

Rédigé avec soin à la plume et à l’encre bleue, ce texte exprimait avec beaucoup de sincérité, mais aussi d’ingénuité, presque de naïveté, et parfois quelques touchantes maladresses, tous les espoirs d’une jeune femme qui n’avait d’autre ambition alors que de vivre et d’aimer. Confrontée aux privations et aux horreurs de la guerre, elle n’y faisait pas allusion explicitement, se limitant à évoquer –  » sans avoir l’air d’y toucher » – la dureté des temps en l’assimilant symboliquement aux rigueurs et aux frimas de l’hiver. Jamais, d’ailleurs, elle ne consentit, ultérieurement, à parler de la mort ou à se complaire dans des discours sur la guerre…Seule la vie l’intéressait, la motivait!

Vingt ans

Dire qu’on a vingt ans qu’une fois dans la vie, c’est abaisser son cœur, c’est insulter l’amour. 

A chaque été nouveau, les fleurs revoient le jour, à chaque amour nouveau, notre âme est rajeunie.

On a vingt ans dix fois, cent fois et toujours, même! Il suffit pour cela d’un baiser, d’un frisson, d’une larme sincère, ou bien d’une chanson, ou d’une voix qui tremble en murmurant je t’aime. 

Le temps dur et fatal, qui fait pâlir la flamme, met de la neige au front comme aux arbres l’hiver; mais blotti sous le bois, le germe reste vert. Nos vingt ans restent forts, blottis au fond de l’âme. 

Disons qu’on a vingt ans jusqu’à l’heure dernière, l’amour est infini, tout comme le printemps, et puisque pour souffrir on a toujours vingt ans, c’est que l’on a vingt ans, toutes les fois que l’on aime » 

Un an et quelques mois plus tard, dans l’euphorie qui suivit la Libération, elle rencontrera Maurice celui qu’elle épousera en 1947 et qu’elle aimera, soixante dix ans durant…

Jusqu’en 2017, chaque année au trente et un mars, dès potron-minet, il lui offrira un bouquet de roses, pour son anniversaire!

Et, jusqu’en 2017, Adrienne aura donc perpétuellement vingt ans, demeurant en cela, fidèle au texte prophétique de ses vingt ans!

N’écrivait-elle pas par ailleurs:

 » La vie toute entière d’un homme dépend de deux ou trois « oui » ou « non », prononcés entre seize et vingt ans!

Elle n’a pas, non plus, dérogé à cette sentence!

Mais la vie s’est esquivée! La mort qu’elle refusait, a pris le dessus. Et désormais, pour lui, comme pour elle, l’espace et le temps n’existent plus!

Rien n’empêche cependant de se souvenir, qu’il y a tout juste quatre vingt seize ans, le 31 mars 1923, naissait ma mère – notre mère – à Angers, dans l’appartement de ses parents, au 20 rue Desmazières!

Ensemble, Adrienne et Maurice  à la Boisserie à Colombey-les-Deux-Eglises. Années 1990

 

Dans Rome, l’histoire s’invite à tous les carrefours.

Aussi, lorsque nous flânons dans la ville, en calant nos pas dans ceux des très nombreuses générations qui nous ont précédés, nous ressentons comme un souffle d’éternité. Il est en effet difficile de s’affranchir de cette sensation d’infini, face aux impressionnants vestiges de la cité antique, qui témoignent de son passé glorieux ainsi que de l’empreinte toujours prégnante de ses rois légendaires, de sa république conquérante puis de son empire.

Mais notre indéfinissable émotion ne procède pas seulement de cette vision qui s’impose à nous. Pas plus qu’elle ne résulte du constat désabusé du déclin d’une civilisation jadis ambitieuse et désormais à la peine, qui se transforme actuellement en comptoir commercial de l’Empire du Milieu, après avoir inauguré, il y a près d’un siècle, l’expérience désastreuse du fascisme…

Non! Ce qui trouble, face aux temples, aux basiliques, aux arcs, aux pilastres ouvragés et aux colonnes triomphales des empereurs, c’est l’impression presque physique de retrouver ici, les traces toujours tangibles de notre patrimoine mémoriel commun, de nos racines en quelque sorte, et même de notre histoire personnelle, avec ses ombres et ses lumières, ses creux et ses bosses, ses succès et ses échecs.

Les ruines de l’antiquité romaine comme, sur un autre registre, les fières et froides basiliques de l’Etat du Vatican, font écho – qu’on en accepte ou non l’augure – aux récits qui ont structuré notre jeunesse, façonné notre conception de l’existence et nous ont introduits à la beauté du monde!

Forum Républicain et Mont Palatin

La ville est généralement qualifiée d’éternelle! Et c’est sûrement justifié.

Mais pas seulement, parce que c’est le barycentre actuel de la chrétienté. En effet, si elle rayonne au-delà des temps, c’est parce qu’elle conforte l’image de la diversité d’un monde, façonné par des siècles de métissages culturels assumés. Elle en est, en quelque sorte, la synthèse, au-delà des facéties conjoncturelles qui ont parsemé et parfois terni son histoire. De ce fait, elle explicite à la perfection le rapport complexe que nous entretenons collectivement et individuellement avec le temps et l’espace.

Dans ces lieux, où la géométrie et l’urbanisme se confondent avec la durée et imposent leurs rythmes et leurs lois devenues des légendes fondatrices, l’impression qui, prévaut, c’est celui d’un irrésistible et salutaire retour aux sources, autrement dit, à ce que nous sommes, les héritiers d’une culture universelle et multimillénaire, qu’il nous appartient urgemment de sauvegarder…

La chronologie défie ici l’espace et se joue des contingences subalternes de l’instant!

A notre insu, la magie opère et nous transporte dans un ensemble d’univers mitoyens, à la fois déroutants et familiers. Par enchantement, sont alors convoqués nos souvenirs les plus intimes et les plus enfouis, préludes à un singulier phénomène d’appropriation…

Ainsi, je ne saurais évoquer Rome en passant sous silence le séjour malheureux qu’y fit mon compatriote angevin Joachim du Bellay (1522-1560) à la cour du pape en 1553. Natif d’Anjou et héros de la province, c’était le poète préféré de ma mère… Adolescente appliquée, elle recopiait sur un cahier, les plus célèbres quatrains de son livre des « Regrets ». On m’a rapporté que, quelques jours seulement avant son départ, elle récitait encore de mémoire ses vers les plus emblématiques !

Plus mon Loire Gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin, la douceur angevine …

Lors d’une escapade à Rome, au plaisir de la découverte ou de la rédécouverte d’aspects autrefois négligés de l’épopée romaine, comme le raffinement de la civilisation étrusque, exhumée de la nécropole de Cerveteri, se trouve associé celui de pénétrer dans l’arrière-boutique d’un monde qui nous est consanguin et qu’on croyait à jamais englouti!

Un monde, en tout cas, qui témoigne de la permanence de notre civilisation et de ses valeurs dont certaines sont aujourd’hui contestées (à tort selon moi) ou ringardisées. Pour peu qu’on en relève le défi, il est réjouissant de retrouver à Rome – comme à Athènes d’ailleurs – leur justification millénaire, alors qu’elles vacillent de nos jours sous la pression d’idéologies négationnistes et défaitistes.

Rome offre l’occasion de rafraîchir notre mémoire de la culture classique et de retrouver les clés permettant de distinguer l’accessoire de l’essentiel. Un séjour romain arrive toujours à point nommé pour rappeler, que le temps de « nos humanités » et des valeurs universelles qu’elles étaient censées promouvoir, demeure plus que jamais d’actualité.

Ce « bon » sens retrouvé qui, comme jadis, a toujours vocation, à nous inspirer, ne saurait toutefois se résumer à une sorte d’illusion nostalgique et furtive d’un passé antérieur qui nous serait définitivement étranger, ou à une supercherie inculquée par des maîtres à penser irrémédiablement dépassés.

Ici, subsistent silencieusement les fondements invariants et inaliénables de notre culture! Il reste juste à espérer que la part d’universel dont témoigne Rome et ses antiquités, continue d’être entendue de notre monde contemporain.

Rien n’est moins sûr, si l’on considère l’inconcevable cruauté des hordes d’hallucinés de toutes observances, qui prétendent assujettir  le monde sous leur férule obscurantiste.  Rien n’est moins sûr, quand, à quelques heures d’avion de Rome, des sauvages se réclamant de l’Islam, s’échinèrent, il y a trois ans, à détruire le site archéologique gréco-romain de Palmyre en Syrie, symbole du raffinement intellectuel et culturel de nos anciens. Et ce, dans le but fou de supprimer de la mémoire collective, un joyau de la civilisation universelle, perçu comme l’incarnation du mal!

Mais d’autres menaces délétères pèsent sur Rome et la civilisation occidentale, philosophie des Lumières comprise. Le multiculturalisme mercantile en est un des principaux exemples, qui sévit à l’ombre des Mac Do, dans tous les lieux de mémoire, au travers de l’explosion mondialisée du panurgisme et du consumérisme touristiques.

Des foules toujours plus denses, extraites de « containers » aéroportés de la nouvelle route de la Soie, envahissent les musées et colonisent les monuments. En files interminables, des photographes compulsifs, caquettent devant le Colisée en attendant de monter en rangs serrés dans les gradins et d’emprisonner dans leurs smartphones aux milliards de pixels, la vue panoramique qui s’impose. Puis, chacun s’empresse avec discipline de quitter les lieux, non sans avoir adressé aux cousins du bout du monde, un selfie de leur bouille déridée devant une prétendue cage aux lions.

L’impossibilité de s’approcher aux heures ouvrables et jusqu’à tard dans la nuit, de la Fontaine de Trevi procède de ce tourisme massif, irrespectueux et vulgaire…. Symbole baroque et fellinien de la « dolce vita » ou des « vacances romaines », la fontaine ressemble de plus en plus en effet à la transposition transalpine des quais parisiens du RER à la station des Halles vers dix-huit heures!

Même la Chapelle Sixtine n’échappe pas à cette incessante cohue et à ce brouhaha, en dépit des aboiements des factotums de la papauté – agents de sécurité du supermarché pontifical – qui, de leurs grosses voix de pandores interpellent les contrevenants qui bravent l’interdiction de photographier les bandes dessinées bibliques les plus célèbres du monde. Sans grande conviction, ils en profitent pour rappeler aux badauds au sourire figé et ingénument confus, que la chapelle est, en principe, un lieu de prière et de recueillement. En principe, mais en principe seulement!

Tant pis pour la grand-mère de Biejing, de Shanghai, ou de Séoul, qui attendra longtemps  devant son bol de riz, l’autoportrait prohibé du petit fils contorsionné devant le plafond de Michel-Ange, collimaté sur la création d’Adam.

Heureusement, il est possible de se soustraire à cette ambiance nauséeuse d’un tourisme indélicat, polluant mais solvable ! Il ne doit pas en tout cas nous empêcher de franchir le mur d’Aurélien.

Qu’on vienne ou revienne à Rome en simples touristes, en historiens de l’Antiquité, en amoureux des vestiges, en passionnés de la Renaissance italienne, de l’art baroque de la Contre Réforme, ou encore en pèlerins, et même en politologues s’intéressant au mouvement cinq étoiles, on s’aperçoit toujours et invariablement que c’est sa propre histoire qu’on est venu exhumer et raconter ici, en contrebas des sept collines et sur les rives du Tibre, loin de la caricature de la guerre des Gaules revisitée par les aventures d’Astérix.

Confrontés à la légende de Romus et Romulus, on se souvient des récits du « De viris » de Charles François Lhomond (1727-1794) et des heures passées à les traduire, au tout début des années soixante, sous la houlette de Monsieur Tuchais, professeur de latin au Lycée David d’Angers… On se souvient même avec tendresse des salles poussiéreuses, dédiées « aux sixièmes classiques » dans la cour Bressigny près du pont de chemin de fer!

De littérature latine, il en fut question jusqu’à la fin de mon cycle secondaire!

« Aléa jacta est » disait-on en rendant sa copie d’une version de Cicéron, Tite-Live, Virgile, ou César et même, plus tardivement, de Lucrèce …

Comment à cet instant ne pas vous rendre hommage, Messieurs Brun, Vergotte, Pihin et autres dont les noms m’échappent, vous, mes profs de latin d’antan? Est-ce vos fantômes que j’ai cru apercevoir derrière une rangée d’oliviers et de lauriers en cheminant sur la Via Sacra en direction du forum?

Lequel d’entre vous m’a initié au « De Natura Rerum »? Qui en fit un de mes livre référents – et parfois de chevet pour les nuits de coriace insomnie! Un jour peut-être, je le lirai en entier dans la version de Lucrèce?

« Corpora sunt porro partim primordia rerum,

Partim concilio quae constant principiorium.

Sed quae sunt primordia, nulla potest vis

Stinguere : nam solido vincunt ea corpore demum »

«  Les corps, ce sont d’abord les principes simples des choses, les atomes, et d’autre part, les composés formés par ces éléments premiers. Pour ceux-ci, il n’est aucune force qui puisse les détruire; à toute atteinte leur solidité résiste »

(Traduction d’Henri Clouard (1889-1974)- couronnée par l’Académie Française – du texte ci-dessus, extrait du poème de Lucrèce rédigé au premier siècle avant notre ère, et que les physiciens atomistes modernes n’auraient pas démenti, ou si peu)

Quel plaisir enfin d’admirer de l’aplomb d’une terrasse du Capitole, l’emplacement du premier forum, tel qu’il apparaissait en illustration de la plupart des fascicules de versions et de thèmes latins…

A quelques dizaines de mètres de là, à portée des ailes des oies lanceuses d’alerte, la sombre roche Tarpéienne rappelle qu’à l’époque de la république et de l’empire, on ne plaisantait pas avec les criminels et les faux témoignages !

 

Cependant, tout n’est pas toujours rose au pays de nos souvenirs. Notre déambulation romaine bouscule parfois nos représentations mentales les plus ancrées, nous contraignant à regarder différemment certains endroits de prestige et à déclasser certaines de nos émotions.

La Chapelle Sixtine a fait les frais de cet aggiornamento, comme la basilique Saint-Pierre du Vatican…

Non que je sois insensible à l’art religieux, mais simplement, parce que l’accumulation de fresques, de peintures, de compositions marbrées et de colonnades aux dimensions hors norme ou de statues, réalisées par les plus grands maîtres et inspirées de l’architecture byzantine, de la statuaire grecque ou de l’art baroque de la Contre-Réforme, ne parviennent plus à solliciter ma sensibilité…

En tout cas, pas au niveau de la Sainte-Chapelle ou de Notre Dame de Paris!

Un point de vue strictement esthétique que je n’aurais certainement pas énoncé du vivant de mon père, qui vouait un véritable culte à Michel-Ange. Il aurait été chagriné qu’on puisse émettre le moindre jugement critique sur l’oeuvre de maître de la Renaissance… Un point c’est tout…

Mais tu n’es plus, Papa.   » Pax domini sit semper tecum »

Heureusement, nous sommes toujours en phase sur Victor Hugo et Albert Einstein! Je n’oublie pas en outre que c’est à toi, l’ajusteur-outilleur, titulaire du certificat d’études primaires, et à ta seule intuition et ton obstination, que je dois d’avoir été initié à la culture latine!

Que conclure à l’issue de cette balade intemporelle ? Que tous les chemins mènent à Rome… mais aussi, que de Rome, on peut explorer l’ensemble du monde!

________

PS: Cet ensemble décousu de réflexions n’est pas, à proprement parler, un compte rendu formel de voyage, mais il fait suite à mon séjour avec mon épouse dans la capitale italienne à la fin du mois de février 2019… C’est juste une sorte de méta-compte-rendu… Une tentative maladroite psycho thérapeutique pour inciter à visiter Rome.

Le mont Palatin

 

 

 

Dans ma jeunesse – plus précisément dans les années soixante du siècle dernier – alors que je faisais mes humanités dans un lycée de province, en l’occurrence le lycée David d’Angers à Angers, on avait coutume de distinguer la chimie dite « minérale » de la chimie dite « organique »… Assez précocement au cours de notre cycle secondaire, on nous enseignait que la chimie organique était dénommée ainsi parce que c’était celle qui régissait l’ensemble des espèces vivantes, végétales ou animales, depuis les organismes les plus élémentaires jusqu’aux structures, les plus complexes. On aimait alors se convaincre que l’homme était une des incarnations les plus abouties de cette biochimie…

Or la chimie organique, c’est d’abord et avant tout, la chimie du carbone associé à quelques autres éléments légers comme l’hydrogène, l’oxygène l’azote, le soufre … Bien sûr, avec l’évolution technologique au cours des 19ième et 20ième siècles, le champ d’action du carbone s’est considérablement élargi par le biais des synthèses artificielles imaginées par les chimistes, pour déboucher aujourd’hui sur nombre de substances inexistantes initialement dans la nature, comme des colorants, des textiles synthétiques, des matières plastiques, des élastomères artificiels, des médicaments comme les antibiotiques, des insecticides etc…

Sans oublier l’industrie chimique, en particulier la pétrochimie et la carbochimie, dont les matières premières, ressources fossiles tant décriées de nos jours et d’ailleurs peu ou prou en voie d’épuisement, résultent de la décomposition au cours des millénaires et à l’abri de l’air des substances animales et végétales.

Aussi qu’elle ne fut pas ma surprise – que dis-je? – mon désappointement, lorsque je lus récemment sous la plume du président de la République française s’érigeant en nouveau prophète « pour une Renaissance européenne », une préconisation particulièrement dé-coiffante, voire utopique: atteindre le « 0 Carbone en 2050 »!

Au pilon? Mes livres de jadis

L’objectif de cette « brillante » injonction n’est pas clairement explicité dans la prose présidentielle et permet de multiples interprétations. Mais, quelles que soient les options privilégiées, mon premier réflexe d’homme sidéré par une telle audace proche de l’ineptie scientifique, fut d’incriminer les conseillers du président, « communicants généralement ignares, prétentieux et obtus, qui laissèrent publier ce qui s’apparente à une belle et authentique ânerie!

Ce qui pourrait être assimilée à une facétie dans un journal satirique, ou à une fake news d’un internaute provocateur, est difficilement admissible, même de la part d’un chef d’Etat, régnant sur des courtisans et secondé par une clientèle de trop « habiles » technocrates.

En effet, comment peut-on prétendre un instant, convaincre quiconque de la nécessité d’une « Re-naissance » et de la cohérence du projet correspondant, en bannissant drastiquement, un élément comme le carbone, qui, par ses multiples propriétés physico-chimiques, sert d’ossature à toute la matière vivante de notre planète depuis au moins deux ou trois milliards d’années?

Pris au pied de la lettre, ce « 0 Carbone » est brutal, quasiment génocidaire pour les espèces vivantes, quand on sait que cet atome sous ses différentes formes chimiques est présent partout: aussi bien dans les carbohydrates, que dans les protéines, dans les graisses ou dans l’ADN! Dans notre organisme, il représente en poids près de 20% de notre masse corporelle…

Mais le plus angoissant, c’est qu’au-delà de ce constat accablant, – s’il s’agissait d’une proposition sérieuse – se poserait la question insoluble de la méthode! Sauf à condamner l’espèce humaine à se faire hara-kiri, et avec elle, le plus anodin des micro-organismes, la cible n’aurait aucune chance d’être atteinte. Et si elle était atteinte, ce serait dans un désert résolument inerte, exclusivement minéral!

Il n’est évidemment pas raisonnable de prêter de telles intentions à un président « philosophe éclairé » autoproclamé, qui n’entend pas revêtir l’armure d’un chevalier de l’apocalypse!

Mais alors que voulait-il signifier avec son « 0 Carbone »?

Rien d’autre sans doute que de reprendre à son compte les obsessions en vogue sur les émissions de gaz à effet de serre, dont du gaz carbonique. Le président s’aligne sur l’orthodoxie hystérique à propos du climat… Rien d’autre, une fois de plus que de culpabiliser le quidam européen et accessoirement français, sur sa responsabilité dans les variations climatiques présumées androgènes qui, au cours de notre histoire et notre préhistoire, ont déjà grandement bouleversé la vie de nos ancêtres. Les coupables ont ceci de commun avec les boucs-émissaires, qu’ils courbent plus facilement l’échine.

L’objectif ne serait donc pas de se priver du carbone à l’horizon 2050, mais juste de ne plus pratiquer de rejets carbonifères, susceptibles de « polluer notre environnement ».  Cette acception, conforme aux standards actuels de la modernité et du discours politiquement acceptable, est plus tolérable que la conception extensive de la proscription du carbone, envisagée ci-dessus, mais à la condition toutefois de ne pas intégrer dans le décompte des rejets, les matières fécales humaines, qui comportent des quantités non négligeables de carbone, en principe susceptibles de « charger » indûment notre environnement!

Selon les experts, chaque humain rejetterait chaque jour, au travers de ses excréments, effluents urinaires et déjections, quelques dizaines de grammes de carbone! Pour neuf milliards d’humains, le bilan annuel – quoiqu’on sente ou ressente – finit par entrer sans complexe en concurrence avec celui des industries les plus émettrices de déchets ou effluents carbonifères, liquides, solides ou gazeux!

Et encore! Bon bougre, je fais honteusement l’impasse sur notre respiration, à l’origine de rejets significatifs d’effluents gazeux chargés en dioxyde de carbone!

J’omets aussi la contribution animale, sauvage et domestique.

Pour ma part, compte tenu de l’échéance fixée, je suis serein, car il est hautement probable qu’en 2050, bénéficiant d’une constipation artificiellement provoquée par des assistants sous statut de la mort empathique/compassionnelle, je pourrai définitivement me dispenser – de gré ou de force – de couches-culottes recyclables, pour participer (passivement désormais ) à l’équilibre financier des caisses de retraite, agréées « nouveau monde » dans une Europe désormais sans tabou! Grâce à ce président visionnaire…

De ce jour là, après les procédures d’usage, désormais réglementairement encadrées par des directives européennes, mon bilan « carbone » sera clos … Ma « dette climatique » sera résorbée… Prescrite en tout cas!

N’empêche que le « zéro Carbone » présidentiel est bien une stupidité!

Notre mère

Elle est partie, il y a, tout juste un an…

…au cœur de l’hiver dans un hôpital d’une ville inconnue d’elle, Athis-Mons!

Adrienne et son « précieux vélo » en 1945 boulevard Foch à Angers 

« Elle est retrouvée!

Quoi? L’éternité.

C’est la mer mêlée

Au soleil »

 

( Extrait d’une Saison en Enfer – Délires 1873 –  Arthur Rimbaud)

De sa chambre – 6 février 2018

 

C’est par ces trois mots – Doléances, Plaintes et Désirs, riches en symboles pour nos modernes sensibilités – que, le dimanche 1er mars 1789 les habitants de Montreuil-sur-Mayenne, appartenant aux trois ordres de la noblesse, du clergé et du tiers état, souhaitèrent introduire leur cahier de demandes et de réclamations à l’adresse du roi Louis XVI, en vue des Etats généraux du royaume convoqués à Versailles le 27 avril 1789.

Extrait de carte de l’Anjou de 1711, par Jaillot géographe ordinaire du roi 

Ces trois mots résumaient à la fois toutes les secrètes fêlures, les misères et  les humiliations accumulées par des siècles de pouvoir féodal et de monarchie absolue, mais ils incarnaient aussi le réveil d’une timide espérance dans un avenir meilleur… Dans un même élan, ces trois mots préfiguraient aussi un bilan jamais encore dressé de mille ans de féodalité et le rêve d’un progrès juste imaginé. Ils montraient la voie à suivre en guise de feuille de route pour un souverain trop lointain et soupçonné d’indifférence , avant la tenue d’Etats Généraux.

La convocation des Etats généraux, décidée deux mois auparavant, apparaissait en effet comme l’ultime recours d’une monarchie fragilisée, pour rassembler un pays divisé et profondément inégalitaire, et pour tenter d’inverser le cours des choses. Une crise financière et de subsistance, gangrenait le pays depuis plusieurs années…

La situation devenait d’autant plus critique, qu’à ce tableau en soi préoccupant, s’ajoutait une crise de confiance dans un régime impuissant, embourbé dans des scandales réels ou supposés jusque dans l’antichambre du roi. Rien ne semblait être en mesure de l’enrayer durablement d’autant qu’elle était alimentée par une bourgeoisie conquérante et industrieuse, éprise de modernité et acquise à la philosophie des Lumières.

Dans ce cadre, le recueil des doléances populaires sur tous les territoires du royaume constituait la première étape d’une procédure assez complexe. Laquelle comportait en outre la désignation de délégués des villes, des bourgs et des villages à des assemblées provinciales, chargées d’établir, pour chaque sénéchaussée, la synthèse des contributions et de mandater des représentants à Versailles.

Pour la sénéchaussée d’Angers, dont dépendait Montreuil-sur-Mayenne, l’assemblée des huit-cents-sept délégués issus de quelques quatre-cents paroisses, se tint au cours de la première quinzaine de mars 1789 dans l’abbatiale Saint-Aubin sous la présidence d’un certain Marie-Joseph Milscent, lieutenant au présidial d’Angers ( il fut par la suite député du Tiers Etats à Versailles avec notamment Volney, La Révellière-Lépeaux et Desmazières) .

La Mayenne à Montreuil-sur-Maine – début du 20ème siècle

A Montreuil-sur-Mayenne – devenu par la suite Montreuil-sur-Maine- cette initiative royale annoncée au prône dominical par l’abbé Blouin curé de l’église Saint-Pierre fut certainement accueillie favorablement. De la nef aux chapelles latérales, des stalles du clergé aux chaises de la noblesse jusqu’aux bancs du peuple, elle diffusa comme un souffle d’optimisme, ou, si l’on préfère, comme un imperceptible sentiment de liberté et d’expression retrouvée. L’intérêt que ce prêche suscita chez les paysans n’était pas feint. Enfin, ils pensaient pouvoir informer directement le roi de leurs difficultés et de leurs misères. Ils croyaient être entendus de lui après l’été pourri de 1788, trop pluvieux et trop froid et les très mauvaises récoltes qui s’ensuivirent.

Ce coup du sort météorologique qui avait accentué la pauvreté et l’indigence dans les chaumières, avait, une fois de plus, rendu problématique l’approvisionnement en nourriture des hommes et des animaux. Il avait non seulement cassé le moral des fermiers et des métayers, mais également, celui des artisans des bourgs, dont ces paysans étaient les clients naturels…

Tous se plaignaient de surcroît de la lourdeur des impôts royaux et des charges féodales, tous considérés comme injustifiés et confiscatoires pour des gens qui ne possédaient pas grand-chose! La « gabelle » l’antique impôt du sel, était l’objet de toutes les protestations. Dans cette région limitrophe de la Bretagne, cette taxation d’un condiment primordial à la conservation des aliments, était qualifiée de profondément injuste à moins de trois lieues de zones franches, et la contrebande qui en découlait et à laquelle se livraient nombre de jeunes gens du Haut Anjou occasionnait continuellement des drames, lors des affrontements sanglants entre les faux-sauniers et les gabelous…

L’abolition de la gabelle était la priorité pour les paroissiens de Montreuil-sur-Mayenne.

Mais ce n’était pas le seul exemple d’exécration fiscale, la dîme issue du Moyen Age féodal n’était également plus guère supportée!

A quel titre – pestaient les paysans – devraient-ils continuer de céder une part de leurs maigres récoltes de blé, de céréales, de lin, de vin, de bois et de légumes à un clergé régulier, monastique et étranger en ces lieux, bien qu’étant « le » grand propriétaire terrien de la région. A quel titre devraient-ils continuer à entretenir à grands frais des seigneurs locaux qui passaient leur temps à faire les beaux, loin d’ici, à la cour du roi? Au nom de quoi, devraient-ils être les seuls à être soumis aux « corvées » pour entretenir les chemins que tous empruntent?

Le clergé séculier, les prêtres de base et les curés des paroisses de campagne – qui ne roulaient pas sur l’or – n’étaient d’ailleurs pas loin de penser de même. Ils adhéraient tacitement à ces doléances, ayant eux aussi, beaucoup de motifs de se plaindre. Ils nourrissaient le sentiment d’être rançonnés et méprisés par une oligarchie diocésaine et capitulaire, perçue comme parasitaire. Les chanoines de la cathédrale Saint-Maurice qui menaient grande vie à Angers et intriguaient dans l’entourage de l’évêque, étaient, à cet égard, leurs cibles privilégiées…

En résumé, le clergé de Montreuil-sur-Mayenne faisait globalement siennes, les récriminations et les aigreurs de ses ouailles, ce petit peuple des chemins creux, qu’il accompagnait dans toutes les épreuves et dans les joies de l’existence, et dont, finalement il partageait le sort misérable.

Dans ce contexte d’inquiétude généralisée, la résolution royale d’entendre les requêtes du peuple – sans distinction de condition – fut appréciée comme une réelle lueur d’espoir! Faisant allusion à cette période pré-révolutionnaire, l’historien Emile Gabory (1872-1954), auteur d’une oeuvre de référence sur les « guerres de Vendée », écrivait, il y a plus de soixante-dix ans  que  les imaginations « soulevées par un même transport, (…) partirent à tire d’aile pour le beau rêve entrevu. Les déceptions ou les satisfactions viendront (ultérieurement) d’une conception différente du mot liberté« … J’ajouterais, après avoir lu le cahier de Montreuil-sur-Mayenne, que le mot « liberté » ne fut probablement pas le seul dont le sens fut, par la suite, détourné: ce fut également le cas du concept d’Equalitée (Egalité/Équité) devant l’impôt, mentionné à au moins deux reprises dans le document.

A cet égard, il est troublant de lire dans ce cahier rédigé avant la Révolution dans un trou perdu du haut-bocage angevin, que la devise de notre République était déjà en germe dans la réflexion collective… La fraternité n’était pas explicitement mentionnée, mais n’est-ce pas d’elle dont il s’agissait dans la conclusion de la seizième proposition du cahier, lorsque le sort des plus faibles est évoqué: « Il est évident que toute perception de deniers étant simplifiée, le roy triplerait son revenu ce qui soulagerait le pauvre laboureur, la veuve et l’orphelin ». 

On notera au passage que l’éternelle préoccupation de simplification du mille-feuille fiscal était à l’ordre du jour en 1789! En 2019, il existe encore de « multiples marges de progrès ».

Quoiqu’il en soit, force est de constater, que dans ce petit secteur entre Oudon et Mayenne, à une lieue au nord du Lion d’Angers, la population se montra favorable à cette consultation voulue par le monarque.

( » Un grand débat avant l’heure, » pourrait-on ajouter si l’on ne craignait pas de chagriner notre actuel souverain qui ne souffre guère qu’on lui rappelle que le monde existait avant lui.) 

Cette population fut-elle trop crédule, faute d’une conscience claire de l’enjeu? Fut-elle trop confiante par résignation? A t-elle été abusée? Nul ne sait…  On sait juste qu’elle s’est prise au jeu et qu’elle a rédigé son cahier de doléances.

Il est probable que ce grand déballage ait été perçu localement comme une aubaine, car en régime absolutiste, les occasions de s’exprimer et de s’informer n’étaient pas fréquentes et parfois risquées pour les « fortes têtes »! En dehors du curé, il n’y avait guère que les marchands ambulants, les colporteurs, les bateliers de la Mayenne ou de l’Oudon, et les « chemineaux » dont on se méfiait, qui parlaient et qui donnaient des nouvelles de l’extérieur.

C’est pourtant cette (même) population besogneuse, riveraine de deux rivières, qui résolument « acquise » au changement en 1789, se détournera des idéaux républicains et regardera avec bienveillance, quelques années plus tard, la révolte des Chouans du Bas-Maine et des Marches de Bretagne, ainsi que les Vendéens militaires lors de leur Virée de Galerne… La répression sanglante des jacobins parisiens avait, entre temps, retourné l’opinion provinciale.

Quelques-uns dont Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) – mon grand oncle au sixième degré – s’engageront même dans les combats contre les troupes de la Convention (Voir mes billets des 16 et 30 août 2018)! 

Mais, en cet hiver 1789, on n’en était pas encore là! Il n’était alors question que de discussion pacifique!

Tout le monde était censé y participer. Toutefois, tous n’étaient pas culturellement gréés pour le faire, ni socialement logés à la même enseigne. Ceux qui savaient lire, écrire et haranguer la foule, autrement dit les notables villageois, leaders naturels du Tiers Etat, bénéficiaient évidemment d’un avantage sélectif sur les bordiers, les journaliers, les « pauvres » laboureurs, les métayers, les closiers et autres garçons de ferme… Les uns menaient la discussion en mettant en avant leurs propres doléances, les autres, selon toute vraisemblance, se contentaient d’écouter et d’approuver par leurs applaudissements… ou de siffler leurs désaccords.

Un débat contradictoire entre un paysan analphabète et un seigneur cultivé, éduqué chez les oratoriens d’Angers et propriétaire des terres, avait évidemment toute chance de ridiculiser le premier au profit du second qui n’avait évidemment pas pour dessein altruiste de consentir à l’abolition de ses privilèges et à la réduction de son train de vie…

En outre, à Montreuil-sur-Mayenne, comme presque partout en Anjou c’est le notaire royal local, qui tint la plume . En l’occurrence il s’appelait ici André Blordier… Certaines similitudes rédactionnelles avec les rédactions des paroisses angevines suggèrent qu’il s’inspirait, avec ses confrères, des mêmes modèles …

N’empêche qu’en dépit de toutes ces réserves sur l’authenticité de la démarche, une cinquantaine d’hommes du village, « convoqués au son de cloche »étaient là, ce dimanche 1er mars 1789  » à l’issue de la messe paroissiale »dans la « grande salle du prieuré » de Montreuil-sur-Mayenne.

« Ils étaient là, là ,là,là » non pas pour « voir la brave Margot dégrafer son corsage et donner la goutte goutte à son chat » comme le chantait Georges Brassens, mais pour discuter « suivant le vœu unanime » (sic) de « tranquillité publique »! Ils représentaient près de 30% des 180 feux de la paroisse.

Une participation remarquable, car l’ordre du jour ne devait pas être très attractif pour ces hommes du terroir peu accoutumés à manier des concepts abstraits et à parler en public… encore moins à développer un discours structuré sur des thèmes comme l’Ordre Public, la gouvernance de la sénéchaussée et les contributions directes ou indirectes…

Pour la plupart d’entre eux, cette séance devait apparaître aussi plaisante (ou rasante) que les fêtes votives obligatoires en l’honneur des saints de la paroisse, auxquels on rendait régulièrement hommage en psalmodiant d’obscures litanies en grégorien… En plus, la présence des jeunes femmes n’étant pas souhaitée, il n’était même pas possible d’en profiter pour draguer la gueuse, ou marivauder en contant fleurette! En effet, seuls les hommes âgés de vingt cinq ans au moins, nés français ou naturalisés et figurant sur les rôles des impositions des habitants Montreuil-sur-Maine étaient conviés à l’exercice.

Un exercice plus rarissime que les passages de la comète de Halley, car le roi de France ne consultait ses sujets, guère plus qu’une fois tous les deux ou trois siècles! C’est dire…

Parmi les hommes présents ce jour-là, « pour obéir aux ordres de sa Majesté », il y avait mon aïeul Charles Pasquier (1758-1811), le frère aîné de Pierre Jérôme, dit Charette dont il fut question plus haut.

Procès verbal de l’assemblée du 1 mars 1789 à Montreuil/Maine

C’est d’ailleurs dans cette présence de Charles Pasquier, que le lecteur compréhensif – voire indulgent à mon endroit – mais interrogatif sur ma motivation à poser mon bâton de pèlerin à Montreuil-sur-Mayenne, trouvera l’explication de mon intérêt spécifique pour le cahier de doléances de ce petit village d’Anjou isolé des chemins de la grande histoire.

J’ai porté mon dévolu sur ce petit bled coincé au confluent de la Mayenne et de l’Oudon, à l’exclusion d’autres villages de l’Anjou qui me sont chers, parce qu’à cette époque, une des branches de mes aïeux paternels y résidait. Mais j’aurais pu tout aussi bien m’intéresser au Lion d’Angers tout proche, berceau d’une grande partie de ma famille! Il se trouve que, dans la liste des « séminaristes » lionnais rédacteurs du cahier de doléances, je n’ai pas identifié formellement un des miens!

Appartenant à la lignée « descendante » de ce Charles, je me sens en outre – et sûrement à tort – en situation de saisir ce qu’il a compris ou d’établir avec lui une certaine connivence! Je n’écris pas « complicité d’idées » car j’ignore, au fond, si ce fut le cas!

En d’autres termes, je me crois autorisé à m’approprier un peu de lui-même et évoquer comme si j’y étais, cet épisode de notre histoire commune – surtout la sienne – désormais évanoui dans la nuit des temps! Mais, il se peut aussi qu’ici mon récit fasse écho à une actualité plus prégnante!

J’ai cru entendre que nous étions appelés de nouveau à débattre aux fins de sortir le pays des ornières, ocre-jaune, dans lequel il semble s’être embourbé … Le parallèle est audacieux, mais il se trouve qu’à plus de deux siècles de distance, l’initiative en revient encore au souverain ou à celui qui se croit tel! Rien de nouveau sous le soleil, même s’il est vrai aussi qu’on ne se baigne jamais dans le même fleuve! Les plaintes sont néanmoins et curieusement de même nature: elles disent le mal de vivre…

Au moment où se tenait l’assemblée paroissiale de 1789, mon ancêtre Charles Pasquier était âgé de trente et un ans.

C’était un jeune marié, qui venait de « convoler en justes noces » quinze jours auparavant dans la même église Saint-Pierre. Le 10 février 1789, précisément, avec une cousine éloignée, Françoise Lemesle, d’une quinzaine d’années sa cadette.

Charles résidait à la ferme de Charray sur la rive droite de la Mayenne, où son père était métayer jusqu’à son décès en 1787. Il n’était en fait que le troisième d’une fratrie de dix-sept enfants nés entre 1756 et 1776, de Jean Pasquier (1727-1787) et de son épouse Renée Prézelin…En 1789, plusieurs étaient décédés en bas âge!

Il n’était donc pas le « chef de famille ». Et à l’assemblée paroissiale, il se contentait de représenter son frère aîné Jean Mathurin Pasquier (1757-1821) le métayer exploitant en titre (droit d’aînesse oblige) de la ferme de Charray. Charles n’avait d’ailleurs pas l’intention de demeurer auprès de son frère comme garçon de ferme.

Il fera très prochainement souche ailleurs… Et c’est au Lion d’Angers, qu’on le retrouvera vers 1795 comme closier à la métairie de la Bellauderie sur l’autre rive de l’Oudon.

En attendant, il seconde son aîné d’un an! Et représente la famille Pasquier à l’assemblée paroissiale…

Le cahier de doléances à l’adoption duquel il participait, comportait seize petits chapitres, portant majoritairement sur la fiscalité et la proportionnalité de l’impôt « à raison » des facultés respectives des personnes imposées…et sur l’abolition des privilèges indus!

Charles Pasquier ne fut certainement pas insensible à ces questions qui le concernaient forcément directement…

Certaines problématiques abordées sortaient cependant de ce cadre contributif, notamment celles portant des revendications liées à la sécurité publique. Ainsi les pétitionnaires demandaient un accroissement du nombre de cavaliers de la « maréchaussée de la ville du Lion » pour assurer la police dans les campagnes, et que des moyens nécessaires leur soient alloués pour empêcher « les vagabonds » d’importuner la population…

Qui étaient ces vagabonds et miséreux errants venus d’ailleurs que « la paroisse » s’offrait, malgré tout, de « soulager »?

On se croirait presque au 21ème siècle!

Enfin, une dernière interpellation en forme de quérulence exprimait la modernité et la quintessence de la démarche révolutionnaire d’ouverture au monde:  » Qu’il y ait qu’un seul poids et qu’une seule mesure »

Qu’on en finisse, semblaient dire les hommes de Montreuil-sur-Mayenne, avec l’usage simultané et à discrétion de la livre de Paris et des provinces, du quarteron, de l’once locale, du quintal, mais aussi, pour évaluer les grains, du septier ou des boisseaux d’Angers, de Saumur, de Craon, de Baugé etc… toujours défavorables au commerce des plus faibles…

Ici se profilait, au fin fond de l’Anjou, la belle histoire du système métrique et des unités enfin normalisées sur tout le territoire…qu’adopta ultérieurement une grande partie du monde!

J’ignore si « mon Charles », ce héros de circonstance, a compris la portée et l’incidence de cette évolution sur l’avenir du commerce, sur le développement des sciences et des technologies… Peu importe, il était là!

Le « grand débat » en cours portera -t’il autant de fruits? S’en souviendrons-nous encore au 23ème siècle?

 

PS: à l’issue de l’assemblée du 1er mars 1789 à Montreuil-sur-Maine, deux députés furent désignés pour l’assemblée de la sénéchaussée à Angers le 16 mars 1789: Lezin Boreau de Roincé et Pierre Jérôme Mathurin Moreau

 

 

Au départ, la crise des « gilets jaunes » s’est cristallisée sur le prix de l’essence et du gasoil et sur l’abaissement à 80km/heure de la vitesse sur les routes à double sens…

Puis la mobilisation s’est élargie à la question globale des déplacements et de leurs coûts dans les campagnes et dans les milieux périurbains, où la voiture individuelle est une nécessité vitale… La liberté de circuler étant une liberté fondamentale, dont l’exercice dépend de l’endroit où l’on réside et des moyens dont on dispose, se pose immédiatement la question non moins cruciale de la pression fiscale sur les carburants et sur le remplacement des véhicules obsolètes du fait de nouvelles contraintes normatives sur l’émission des « fameux gaz à effet de serre ».

Lorsque les taxes augmentent de manière exorbitante par rapport au prix de revient d’un produit – ce qui est le cas pour l’essence et le gasoil – elles deviennent en effet insupportables, surtout lorsque les motifs invoqués reposent sur des affirmations discutables de « santé publique » ou qu’ils s’appuient sur la nécessité de faire supporter la transition écologique, nouveau dogme sous les ors ministériels des palais parisiens, aux usagers de la route! Et particulièrement à ceux qui ne peuvent faire autrement que d’utiliser quotidiennement leur bagnole!

Comment en effet se rendre à son travail dans des zones où les transports en commun sont peu fiables ou pratiquement inexistants, et de surcroît inabordables ? Comment profiter de loisirs culturels de qualité, quand on habite loin des centres-villes, dans des campagnes en voie de désertification où dans des banlieues désindustrialisées, peuplées de friches ou d’usines en ruine?

Ardoisières de Trélazé en Anjou

Comment simplement s’approvisionner en produits de première nécessité, sans moyen de transport individuel dans les bourgs et dans les villages perdus, où la plupart des petits commerces, y compris les bistrots, ont disparu?

Comment accéder aux services publics de proximité lorsque la Poste a fermé ses portes, que l’école n’est plus qu’un souvenir et qu’il faut parcourir une vingtaine de bornes pour se rendre au collège et, plus encore, pour rejoindre le lycée?

Comment bénéficier de services de santé dignes de ce nom, lorsqu’il faut compter pas moins d’une heure par beau temps et aux heures creuses, pour atteindre la maternité la plus proche ou un service d’urgence hospitalière, faute de disposer d’un médecin sur place? Et si d’aventure, un vieux médecin, par altruisme ou par fidélité à ses malades, consent encore à exercer, il ne se déplace plus à domicile, du fait de ses propres rhumatismes ou par crainte d’être agressé!

Comment accepter durablement que les formalités administratives apparaissent comme des conditions préalables incontournables dès l’accueil dans un centre d’urgence hospitalière? Comment admettre qu’il faille ensuite attendre des heures de souffrance et d’angoisse, pour bénéficier des premiers soins?

Comment s’échapper de ces cités sinistrées où l’on ne se reconnait plus soi-même, parce qu’elles sont gangrenées par un communautarisme agressif et violent sur fond de trafic de drogue?

Comment enfin ne pas ressentir un sacré coup de blues lorsque, des fenêtres du RER B partant de la gare du Nord vers l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, on voit tristement défiler des alignements ininterrompus d’usines désaffectées, taguées et transformées en poubelles à ciel ouvert? A se demander même, si, dans ces coins-là, il y a encore des gens qui « embauchent » chaque matin!

Oui!  C’est vrai, face à ce spectacle désolant, dans lequel survivent sans doute d’interminables et invisibles cohortes de « laissés pour compte », on se prend à douter des bienfaits de la mondialisation et du marché unique européen ouvert à tous vents! Autant d’inventions technocratiques, qu’on nous a vendues comme les effets positifs de la modernité mais qui ont favorisé le dumping social  et détruit les emplois! Le discours présidentiel consistant à dire qu’il faut « en même temps » lutter contre le dumping et ouvrir les frontières à l’économie de marché, est certainement exaltant mais n’est-il pas qu’une utopie trompeuse? Surtout pour ceux – ce n’est pas mon cas – qui jamais, ne bouclent leurs fins de mois.

Pour installer une paix durable en Europe après les sanglants conflits armés d’antan que le Président de la République a, certes, eu récemment raison de rappeler, fallait-il pour autant passer par la case « capitalisme sauvage » et sacrifier à ce point les paysages champêtres de jadis? Doit-on s’accommoder d’un progrès industriel, prétendument créateur de richesses, qui détruit le goût de vivre dans des régions entières, autrefois surexploitées au profit d’une minorité, et désormais abandonnées au profit des mêmes, reconvertis en banquiers d’affaires, et employeurs d’esclaves aux antipodes?

Même les élites françaises les plus libérales, effrayées par les dégâts causés par cette situation, reconnaissent à demi-mots, leur impuissance à éradiquer ici, un chômage de masse qui est en réalité imputable à ce qu’ils appellent avec réticence « une » crise du capitalisme! Mais n’est-ce pas dans l’ADN du capitalisme – contrairement à ce que pense notre guide élyséen – que de devenir financier et criminel, en privilégiant les mouvements de capitaux rentables à court terme, au détriment des investissements productifs et donc du bonheur des peuples?

Sur cette analyse, les opinions divergent!

De proche en proche, de sujets en sujets au cours des dernières semaines, le mouvement des « gilets jaunes » a révélé, en dépit des réserves des bien-pensant de droite et de gauche – surtout de gauche d’ailleurs – tout le mal être de ces « invisibles » de la République! C’est cette difficulté à vivre qui s’est exprimée, et que méprisent en général les élites dirigeantes ou influentes, formatées à la pratique sans retenue de la langue de bois et de l’euphémisme institutionnel!

Et quand j’évoque les « élites », je ne vise pas seulement celles ancrées clairement dans l’action politique, ou celles qui détiennent les mandats électifs, mais également celles issues des syndicats qualifiées de « réformistes », ainsi que de la plupart des associations ou ONG à vocation sociétale, qui prospèrent sur argent public!

Au fond, ce mouvement des « gilets jaunes » a permis de dénoncer leurs contradictions, et de prendre à contre-pied tous ceux qui disaient œuvrer pour le bien commun, en défendant leur propre chapelle, voire leur propre gamelle…

Il a permis de montrer aussi leur objective complicité d’intérêts!

A titre d’exemple, il n’est que d’écouter les propos hargneux (encore entendus ce jour sur Europe 1) du secrétaire général du syndicat CFDT à l’encontre des « gilets jaunes ». Propos que, par prudence, aucun élu politique n’aurait osé proférer. Cette attitude d’un ancien dirigeant de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, devenu un apparatchik syndical, pourrait étonner! A tort, car les mutins fluorescents des rond-points portent ombrage à sa crédibilité de représentant « authentique » des exploités et des travailleurs, avec lesquels il a pourtant perdu depuis longtemps tout contact! Son trip désormais, c’est d’être l’interlocuteur éclairé et le conseiller apprécié et divinatoire du pouvoir politique. Il est logique qu’il n’aime guère qu’on lui pique les attributs de son petit commerce!

En tous état de cause, malgré les récriminations des grincheux de toutes observances et la stupéfaction chagrine des « officiels », tous les thèmes jusqu’alors occultés au nom de l’évitement du « politiquement glissant » ont été abordés, déclinés, parfois de manière brouillonne, maladroite et même outrancière. Et ce, au grand dam de gouvernants qui ont cru, comme avant, que de bonnes paroles, agrémentées de quelques aumônes suffiraient à calmer le jeu…

Ça n’a pas marché! Au demeurant, il n’est pas impossible que l’habile premier magistrat de la République, seul vrai stratège aux commandes dans la tempête, seul au milieu d’une bande d’obligés, n’ait pas été surpris de l’inefficacité du traitement antalgique de première instance, que lui-même proposait!

Il est, en revanche, probable, qu’il ait regardé favorablement les vaines tentatives de l’oligarchie à sa botte pour déconsidérer le mouvement ! A sa place, en admirateur de Machiavel, j’aurais agi de même … et lui, en plus, il se croit un prince!

C’est ainsi qu’on a tout entendu sur les révoltés brûleurs de palettes aux carrefours, classés d’autorité dans les catégories de pervers, les plus infamantes; celles qui d’ordinaire suffisent à disqualifier définitivement quiconque ! Au mieux, on a dit qu’il s’agissait de va-nu-pieds ou de délinquants infréquentables. Mais, d’autres qualificatifs ont été avancés, comme « racistes », beaufs, homophobes, antisémites, fascistes en gestation, populistes et bien sûr, casseurs…Tous étaient ainsi car quelques infiltrés parmi eux pouvaient en être soupçonnés!!

On les a même accusés de vouloir abolir la République, au motif que certains d’entre eux demandaient la démission du Président de la République !

Las! Ils sont toujours là! Et majoritairement soutenus par les français…

C’est alors que le Président a sorti de sa perruque poudrée « le Grand Débat National »… Un peu à la manière d’un Louis XVI aux abois avec ses Etats généraux et les cahiers de doléances!

Faut-voir dans cette initiative une simple tartuferie destinée à endormir un peuple que les exégètes ne savent plus définir, et dont on ne sait plus qui le représente?

Ce débat est-il inutile, dans la mesure où tout le monde connait les causes de la colère des gilets jaunes? Tout le monde sait que la pression fiscale, sous ses différentes formes, est au centre des revendications, mais pas seulement! L’identité française est aussi un grave questionnement, confrontée à l’échec de notre modèle d’intégration et d’assimilation de populations transplantées des anciennes colonies françaises. Un modèle d’assimilation ratée qui incarne aussi les ambiguïtés et les déboires du multiculturalisme, quasiment érigé en stratégie d’Etat, mais qui porte gravement atteinte à la cohésion nationale. A l’accueil généreux s’est substitué avec le temps une sourde rancœur qu’on préfère ne pas entendre dans toutes strates de la société française!

Mais au-delà de ces thématiques, beaucoup d’autres interrogations ou épées de Damoclès rendent l’avenir incertain, et même carrément improbable pour les plus pessimistes qui affirment, sans complexe, vouloir, sans délai, sauver la terre! Pauvres « Don Quichotte » abusés qui se prennent pour Atlas!

Parmi les questions pendantes depuis des années, il y a celles liées à l’avenir de l’Union européenne, celles tentant d’appréhender les risques géostratégiques des impérialismes émergents, ou d’éloigner les menaces du terrorisme islamique, et même, celles qui résultent de l’imposture rhétorique d’un changement climatique androgène.

Au-delà encore, le cri des insubordonnés exprime un désappointement et une tristesse d’être méprisés par les plus hautes instances de l’Etat! Ils ne veulent plus être tenus pour quantités négligeables et perçus comme des citoyens périphériques, de seconde zone et de second choix, exclus, de facto, des processus démocratiques qui verrouillent leur destin! Et de surcroît, tenus pour coupables des dysfonctionnements de la planète.

Aujourd’hui, sous le terme générique de « fracture démocratique » ce sont les institutions elles-mêmes qui sont contestées. Dire qu’elles sont dépassées, ce n’est pas nier la démocratie, ni remettre en cause la République, comme le répètent ceux qui interprètent toute critique comme une manigance subversive, c’est simplement ouvrir les yeux sur un système qui a fait son temps, une Constitution, des Assemblées et des élus, dont on mesure les limites en termes de représentativité et qui ne savent plus depuis longtemps comprendre la volonté d’un peuple, qui n’est plus souverain que fictivement!

Qui peut en effet diriger aujourd’hui le pays, s’il n’a fait, a minima, Sciences Po Paris?

Ces questionnements sont dérangeants comme le furent dans le passé la colère des paysans affamés de 1789, qui accusaient injustement le roi, et légitimement l’institution millénaire qu’il incarnait… Plus de deux siècles après, ces mêmes paysans devenus des révolutionnaires, fondateurs de la République, font l’unanimité et on continue de se revendiquer des soldats de l’an II.

Comme sous la grande Révolution, la contestation populaire bouscule les certitudes des oligarchies régnantes. A notre époque, ce sont les recettes anesthésiantes d’une technocratie biberonnée à l’ENA qui en fait les frais !

Et il faut dire qu’à l’exemple de l’aristocratie monarchique, elle y a mis du sien pour atteindre le niveau de détestation actuel… Depuis au moins une quarantaine d’années, elle s’est murée dans sa propre vision du monde  et s’est évertuée à confisquer le pouvoir au peuple, tout en lui faisant croire le contraire !

Il n’est pas douteux que ce jésuitisme bien rodé ou, mieux, cette pantalonnade désormais connue du plus grand nombre, soient définitivement grippés. Et que l’avenir réserve de nombreuses surprises.

Formons le vœu qu’un nouveau pacte républicain apaisé apparaisse à l’issue  – pourquoi pas? –  de ce débat public « malicieusement » initié par un Président de la République chahuté. A son crédit, on peut dire qu’il se sent impliqué et qu’il mouille la chemise avec une impressionnante théâtralité.

Nourrissons l’espoir qu’à la fin du fin, on parvienne à une approche rénovée de la démocratie, qui restaure un équilibre viable entre la liberté, l’égalité et la fraternité…Et qui permette à tous les français, d’où qu’ils viennent de vivre ensemble en bonne intelligence sans passer par une phase de Terreur robespierriste et encore moins par une brutale répression anticommunarde!

Mais comme dit le proverbe bien français :  » C’est à la fin de la foire, qu’on compte les bouses ». 

Pour ma part, je participerai à ce débat sans trop d’illusion, si l’occasion se présente, et si ma paresse naturelle ne prend pas le dessus sur ma détermination! Je n’ai en effet pas de motif de refuser a priori de débattre. C’est l’essence même de la démocratie.

Postulant imprudemment sur la sincérité de l’exercice, je me dis que j’ai sûrement – et modestement – deux ou trois idées à formuler, sur, par exemple, la hiérarchie oubliée entre « civilité, civisme et citoyenneté »

Je trouve qu’on invoque trop souvent la citoyenneté en ignorant ce qu’elle implique, et qu’on oublie délibérément les deux premiers termes de civilité et de civisme, qui font le miel de la vie quotidienne… Un simple constat d’expérience, quand personne ne répond à mon salut chez le boulanger, et que le client qui me précède, en parfaite forme physique, occupe la place du parking juste en face, réservée aux handicapés!

Là intervient un autre aspect des problèmes: l’éducation! Et cela aussi fait débat…