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Dans un ouvrage qui vient de paraitre (janvier 2021) aux éditions Odile Jacob, titré « l’Homme façonné par les virus », les auteurs, Frédéric Tanguy responsable du laboratoire d’innovation vaccinale à l’Institut Pasteur de Paris, et Jean-Nicolas Tournier, chef du département « Microbiologie et maladies infectieuses » à l’Institut de recherche biomédicale des armées, citent dans leurs conclusions cette phrase du grand physicien théoricien anglais et cosmologiste Stephen William Hawking (1942-2018) :

« Le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance ».

Cet aphorisme tombe à point nommé après « l’annus horribilis » que nous venons de vivre, au cours de laquelle la pandémie imputable au Covid 19 a réveillé, au nom d’une « Science » invoquée trop fréquemment à tort et à travers, et souvent prise en otage, à peu près autant de vocations de charlatans que de savants. Une pandémie qui en outre a probablement fait circuler via les différents médias et réseaux sociaux, à peu près autant de croyances indémontrables voire d’inepties sur les méfaits de ce virus et sur les propriétés de ses différentes mutations (variants) que de résultats étayés fondés sur des protocoles expérimentaux validés par la communauté scientifique.

Ne me prévalant pas de compétence universitaire en biologie, virologie, microbiologie, immunologie, infectiologie ou encore en épidémiologie – disciplines proliférant actuellement sur les médias – je me garderai bien d’ajouter de la confusion à la confusion et de proposer « ma » propre théorie sur les prochains développements de la pandémie. De même j’éviterai de me livrer à la facilité inquisitrice à la mode, qui veut que l’on désigne d’emblée des coupables ou des incapables responsables de la diffusion de l’infection. D’ailleurs s’agissant de la dissémination mondiale du virus, il n’est nul besoin d’être grand clerc pour pronostiquer que le virus a tout simplement emprunté l’avion, comme tout un chacun, et qu’en conséquence une des causes évidentes de sa propagation est la multiplication incessante et dérégulée des échanges à travers le monde. Quoiqu’il en soit, l’heure n’est pas (encore) aux contentieux inutiles. Les rhéteurs et les imprécateurs sont déjà suffisamment légion pour nous embrouiller.

J’observe sobrement qu’en dépit des bavardages des « diafoirus » de toutes les chapelles et malgré les multiples conseils et injonctions liberticides qu’on ne manque pas de nous infliger quotidiennement, l’épidémie est parvenue en moins d’un an, à endeuiller de nombreuses familles, à déstabiliser nos vies personnelles et collectives, à désorienter nos gouvernants, à mettre en péril nos structures de soins médicaux et notre système de santé, à fragiliser dangereusement nos démocraties, à restreindre nos libertés et, cerise sur le gâteau, à porter un coup fatal à nombre de secteurs économiques producteurs de richesse. Sans compter l’anéantissement d’une grande partie de la production culturelle! Au total, cette crise sanitaire qualifiée urbi et orbi « d’inédite » obscurcit nos désirs d’avenir et nous sape insidieusement le moral en nous privant, chaque jour un peu plus, de tout ce qui constituait, il y a peu, le plaisir de vivre. Pire! De vivre ensemble.  

Si donc je n’ai rien à dire sur le fond scientifique et accessoirement médical de cette pandémie et que je me contente, comme tous, d’espérer un retour rapide à une existence (presque) normale, grâce notamment à la vaccination de masse, je me crois néanmoins autorisé à penser qu’il faut sans délai se préparer à une sorte d’aggiornamento « culturel » voire idéologique, auquel ce virus nous contraint, et envisager sérieusement de redéfinir notre place – sinon notre raison d’être – dans l’univers immense et infiniment diversifié des organismes vivants. 

Un aggiornamento qui, à la suite de cette épreuve, nous conduira probablement à réviser nos vieux et plus ou moins tacites paradigmes anthropocentristes en vertu desquels notre espèce occuperait une place centrale dans la création « au sommet de l’arbre du vivant ». Il nous faudra en effet faire le deuil de cette interprétation tendancieuse et erronée de la théorie de Charles Darwin (1809-1882), aux accents créationnistes inavoués qui de fait, nie sournoisement l’évolution des espèces, tout en prétendant l’accepter.

Non, l’évolution des espèces vivantes n’implique pas que la finalité de la vie et son aboutissement s’incarnent dans un « homo sapiens » à l’image de Dieu. Non, les lois de la nature ne se conforment pas à notre conception pro domo et religieuse de l’éthique. Le « hasard et la nécessité » s’appliquent, sans exception, à toutes les formes d’organisation de la matière vivante, du virus nanométrique à l’énorme baleine bleue! 

Faute de procéder à cette révision drastique de notre vision du vivant, le risque n’est pas négligeable d’être de nouveau pris de court lors de la prochaine poussée épidémique!           

Et de ce point de vue, l’ouvrage précité (l’homme façonné par les virus) fort bien documenté – et opportunément publié – fournit au béotien curieux, nombre de données contextuelles qui permettent de regarder la pandémie virale actuelle et les menaces infectieuses futures avec un certain recul, eu égard aux enseignements tirés des fléaux épidémiques du passé, à leur influence sur les grands événements de notre histoire et à l’état actuel des connaissances scientifiques en microbiologie et génétique.  

Ce livre n’est d’ailleurs pas le seul à la portée du grand public, qui mette l’accent sur les nouvelles formes de cohabitation/collaboration que nous avons instauré – et que nous devrons admettre de bon ou de mal gré – avec l’ensemble des espèces vivantes, à commencer par celles qui composent notre « microbiote » sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre et que nous hébergeons à la surface ou dans notre corps. Une incroyable quantité « de bactéries, de virus, d’êtres unicellulaires, dont la seule raison d’être est de vivre et de se reproduire, en nouant des relations d’intérêts réciproques avec les milliards de cellules propres de notre organisme.

« Nous sommes constitués d’autant de cellules humaines que de cellules bactériennes » importées au fil de notre histoire personnelle

Dans ces conditions, le narcissisme de l’homo sapiens que nous sommes tous, devient une incongruité contre nature. Et la principale vertu pour s’accommoder sans dommage de cet état de fait, est la lucidité mais aussi l’humilité, d’autant qu’il semblerait que moins de 15% des espèces vivantes ont été jusqu’à présent identifiées.

Dans notre propre intérêt, une nouvelle compréhension des équilibres naturels, dénuée d’arrogance anthropocentriste s’impose donc, qui s’affranchisse de toute hiérarchisation injustifiée et inféconde des espèces, ainsi que de tout réductionnisme d’essence génétique (déterminisme génétique absolu) ou religieuse ( « Dieu l’a voulu ainsi »).  

D’autres ouvrages plus anciens avaient déjà ouvert la voie de cette réflexion vers une nouvelle vision de l’ordre du monde, fondée sur la raison. Nous n’avons peut-être pas toujours su les lire ou les comprendre! D’où notre sidération face à l’épidémie de coronavirus, qui n’est certainement pas le dernier épisode de ces « luttes » pour la vie dont nous sommes à la fois, les acteurs, les témoins et parfois les victimes et dont notre génome porte les traces.

Un même principe de vie anime cette colossale ménagerie. Un même principe de vie à propos duquel nous nous disputons, toutes espèces confondues, depuis la nuit des temps. Appartenant à l’espèce humaine, comme tous ceux qui voudront bien lire ces lignes, je confesse nourrir une « petite » préférence pour cette famille, dont j’apprécie qu’elle soit dotée de nombreux avantages sélectifs sur les autres espèces, même si sa complexité fait aussi sa faiblesse. 

fractale choux

Bref, exception faite de l’œuvre de Darwin qui demeure plus que jamais d’actualité, en particulier, son ouvrage majeur publié en 1859 sur « l’Origine des Espèces au moyen de la Sélection Naturelle, ou la Préservation des Races les meilleures dans la Lutte pour la Vie », citons quelques essais plus proches de nous, qui, faisant état des prodigieux travaux des dernières décennies en matière de génomique, de génétique et de paléogénétique. plantent le décor en montrant « la fabuleuse diversité » des bactéries et plus généralement des microorganismes dont bien sûr les virus:

  • La logique du vivant – une histoire de l’hérédité – (1970) de François Jacob (1920-2013) Prix Nobel de Médecine, une référence incontournable; 
  • Le Hasard et la Nécessité -Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne – (1970)  de Jacques Monod (1910-1976) Prix Nobel de Médecine;
  • Ni Dieu, ni gène – pour une autre théorie de l’hérédité – de Jean-Jacques Kupiec, biologiste et épistémologue et de Pierre Sonigo, biologiste moléculaire et virologue, un des pionniers de l’identification du SIDA 

Né lors baby-boom d’après-guerre, j’ai connu (subi) comme tous ceux de ma génération vivant en Europe, les maladies infantiles infectieuses bénignes. J’ai appris en outre que la vaccination dont Louis Pasteur fut en France le génial promoteur m’avait épargné les plus redoutables affections et que s’agissant des autres, les antibiotiques suffisaient pour les éliminer!  

Alexander Fleming (1881-1955) découvreur de la pénicilline en 1929

A cette époque, l’agression épidémique semblait nous accorder une trêve. On en avait hâtivement déduit un paradigme dominant qui « postulait » que les maladies les plus redoutables comme la peste, les dysenteries, le choléra, la variole, la tuberculose et toutes les autres pathologies graves d’origine bactérienne ou virale étaient en voie d’extinction. Elles avaient disparu de nos contrées et partout ailleurs elles s’éteindraient sous l’effet du progrès et du développement économique.

Ces résultats encourageants et présumés définitivement acquis avaient été obtenus grâce à la prévention vaccinale, à la révolution pasteurienne, grâce aussi aux préceptes d’hygiène qu’on nous inculquait et enfin grâce aux progrès considérables de la médecine curative « boostée » par des médicaments efficaces, dont, bien sûr, les antibiotiques!

Incidemment, l’utilisation massive (trop) des insecticides (DTT) et des pesticides permirent non seulement d’accéder à l’autonomie alimentaire en Europe, de produire une nourriture globalement saine d’un point de vue bactériologique et surtout de supprimer nombre de colonies d’insectes porteurs et transmetteurs de pathologies infectieuses. Ironie du temps, on affirme plutôt l’inverse aujourd’hui…

En dépit de ce vent d’optimisme sanitaire, on n’ignorait pas que la lèpre, le paludisme, la fièvre jaune, le typhus etc. subsistaient encore de manière endémique dans les contrées les plus pauvres du globe, où les conditions climatiques s’y prêtaient et où leur transmission étaient facilitée par l’absence d’hygiène et par la promiscuité avec certains animaux domestiques ou consommés (zoonoses) et par piqures de moustiques locaux.  

Enfants, notre sérénité face au risque infectieux relayait en fait la confiance de nos parents dans les bienfaits de la médecine « moderne » qui affectivement avait fait reculer drastiquement les maladies les plus effrayantes comme la tuberculose où la variole, maladies tueuses de la période précédente. Cette apparente accalmie bactérienne ou virale avait tellement éloigné la pression épidémique, que la disparition de certaines maladies ne faisait plus débat. Devenu invisible, l’ennemi mortel était réputé ne plus exister, terrassé par l’intelligence humaine! 

Ma mère vouait d’ailleurs un culte absolu au progrès scientifique. A rebours de la tendance actuelle à l’autoflagellation et aux commémorations des tragédies passées, elle considérait qu’il n’y avait pas lieu de s’encombrer la mémoire des malheurs de jadis. Elle était à cet égard représentative de la génération des Trente Glorieuses, qui après avoir souffert des privations de la guerre, n’avait pas d’autre souci que d’aller de l’avant sans s’attarder à regarder dans le rétroviseur.   

Lorsque nous étions un peu « patraques », elle convoquait  le « docteur Heck » le mythique médecin de famille qui se déplaçait, de jour comme de nuit. Et généralement, après prescription d’antibiotiques à large spectre,  l’affection était rapidement circonscrite. Le moins drôle, c’était les séances de vaccination dans le centre de protection médicale et infantile du quartier et les piqures dans l’épaule !

Au fond, les seules maladies qui, à nos yeux, menaçaient encore notre santé et représentaient à nos yeux de réels périls, c’étaient les cancers et les « crises cardiaques ». Ils avaient tué mes deux grands-pères. A Angers, non loin des carrières, on évoquait aussi la schistose, la silicose des mineurs d’ardoise de Trélazé et l’alcoolisme…

Ce n’est que bien plus tard, que surgirent de nouvelles préoccupations sur certaines maladies émergentes, comme les dégénérescences de tous ordres dont la survenue était en partie liée à l’augmentation constante de l’espérance de vie. Et bien sûr, on commença aussi à identifier de nouvelles maladies imputables à la pollution, notamment en milieu de travail, au delà des maladies professionnelles reconnues de longue date comme le saturnisme ou les affections toxiques dues au benzène …

En résumé, jusque dans le dernier quart du vingtième siècle, exception faite des spécialistes, la plupart d’entre nous interprétait le risque épidémique  comme un risque du passé, ou à tout le moins, comme un risque en voie de disparition à brève échéance. On pensait en effet connaitre la plupart des clés permettant de le contourner.

Le signalement des premiers cas de sida en France en 1981 changea fondamentalement la donne! Le rétrovirus mortifère sortait de la clandestinité!  

Le malaise s’intensifia lorsque au début de ce siècle, certains virus notamment de grippes, plus agressives et mortifères que d’ordinaire, défièrent les schémas classiques sur le risque infectieux. Mais, il ne s’agissait alors que d’alertes sur l’omniprésence résiliente du phénomène bactérien et viral, car ces épidémies furent assez aisément circonscrites, plusieurs d’entre elles s’éteignant même spontanément. 

N’empêche que ces premiers signaux après un siècle de trêve attestaient de la résurgence d’un risque épidémique mondial. Plusieurs facteurs expliquaient sans doute ce phénomène qui ébranla nombre de nos certitudes, en particulier la croissance démographique et les mouvements incessants de population qui favorisent les contaminations croisées entre des peuples immunisés et d’autres naïfs vis-à-vis d’un microorganisme pathogène. Les aztèques ont plus sûrement été éliminés par les infections exogènes apportées par les découvreurs des Amériques que par les armes des conquistadors. D’autres motifs furent avancés comme l’inefficacité croissante des antibiotiques contre les bactéries et les bacilles, ou encore les variations climatiques ou la pollution environnementale…

Mais la principale cause de ces bouffées épidémiques inattendues est à rechercher indirectement dans notre vision anthropocentriste du monde biologique.  Notre erreur est d’abord d’ordre épistémologique. Pensant avoir été créés à l’image d’un hypothétique dieu, nous nous sommes crus omnipotents et autorisés à aborder l’univers du vivant sous l’angle de la survie d’une seule espèce, la nôtre. Et de concevoir la prévention des épidémies avec cette perspective.

Cette myopie fautive nous a conduit à ignorer idéologiquement les millions d’espèces et de microorganismes avec lesquels nous cohabitons depuis probablement des milliards d’années. Et de surcroit en leur prêtant des intentions qu’ils n’ont pas. Les ignorant, il était impossible de les comprendre et donc d’actualiser scientifiquement et structurellement nos moyens pour lutter contre les épidémies. 

Au moins, la crise sanitaire actuelle due au Covid 19 nous a permis de redécouvrir – ce qui aurait dû relever de l’évidence – que nous sommes partie liée avec toutes les bactéries et tous les virus de la terre. Quoiqu’on fasse et quoiqu’on veuille, nous n’aurons jamais d’autre choix que de vivre avec. Eux comme nous attestent de l’histoire de la vie sur notre planète, et dans ce contexte la nôtre n’est qu’un épiphénomène particulier dans une fresque beaucoup plus grandiose.

Se refuser de penser ainsi, c’est se condamner à de douloureux contresens. C’est finalement se désarmer par déni du réel ou par refus d’une complexité dérangeante. C’est s’interdire a priori de jouer complètement notre propre partition dans le cirque de la vie ! Laquelle consiste à optimiser nos choix pour limiter les dommages…

Inverser la tendance est une priorité qui suppose de prendre conscience, sans barguigner, que l’aventure humaine sur terre, jusque dans l’intimité de son génome, témoigne de tous les combats gagnés ou perdus avec les autres espèces y compris humaines (Néandertal). Cela suppose aussi d’approfondir la compréhension de toutes ces cohabitations « d’intérêt » – au sens de la sélection darwinienne – que nous sommes parvenus à établir avec d’autres histoires sur la base d’innombrables métissages sur des millions de générations. 

Pour conclure, m’inspirant des travaux précités, je dirai que cette tragédie du Covid 19 aura, malgré tout, servi à quelque chose, si elle nous apprend la lucidité et la modestie sur notre propre condition ainsi que sur la complexité de nos rapports avec notre environnement. Ce sera finalement gagnant si de surcroit, en s’abstenant de recourir à des faux-semblants ou de se réfugier dans des solutions explicatives simplistes peu ou prou métaphysiques, cette crise nous fortifie intellectuellement pour affronter sans se laisser surprendre les fièvres épidémiques du futur. 

Au préalable, il nous faut nous faire à l’idée que :

  • Les lois de l’évolution des espèces vivantes énoncées par Darwin sont universelles et qu’aucun type d’organisation du vivant ne jouit d’un statut privilégié;
  • La matière vivante est d’abord une matière – au sens physico-chimique du terme – et donc soumise aux lois de la nature, commune à toute matière; 
  • Notre génome est un livre d’histoire; 
  • Notre corps est un écosystème.  

 

Cerneaux de noix – cerveau 

____

 

   PS : Mal Aria (mauvais air), le titre de ce billet a donné son nom à la Malaria, l’autre appellation du paludisme, appelée aussi « fièvre des marais ». Il s’agit d’une parasitose transmise par des moustiques. 

Il est des évidences, autrement dit des « truismes », dont, par convenance, par souci d’être en cohérence avec la dureté des temps ou par esprit grégaire, on s’accapare sans vraiment en mesurer la pertinence ou toutes les implications. Ainsi en est-il de cette affirmation que la pandémie virale actuelle modifie notre rapport au monde! Il s’agit bien sûr d’un point de vue, voire d’un cliché mais de bon sens, que d’ailleurs serinent avec l’autorité que leur confèrent les titres académiques, tous les intellectuels bien en cour commentateurs patentés du moral des troupes.

Force est de reconnaitre que la formule a sa part de vérité et qu’elle fait flores lorsqu’on est effectivement confronté aux multiples contraintes et interdictions/recommandations, que fait peser le coronavirus sur notre vie quotidienne.

Comment en effet penser dans le contexte épidémique actuel que notre façon d’appréhender notre environnement affectif, culturel, intellectuel ou économique, demeurerait invariante alors qu’au contraire ce qui caractérise l’époque, c’est précisément l’incertitude génératrice de bouleversements face à des menaces diverses. Lesquelles n’augurent pas, a priori, des lendemains qui chantent et des matins calmes?

Du fait de la « crise sanitaire » dont on nous rebat sans cesse les oreilles, les injonctions à notre endroit se sont multipliées. Foisonnantes, souvent contradictoires, voire absurdes et de plus en plus liberticides, elles visent sans doute à nous protéger de la maladie, mais elles manifestent sûrement aussi – et peut-être avant tout – le désarroi et l’impuissance de nos gouvernants à faire face rationnellement à leurs responsabilités.

L’ordre public qui en résulte, et dont la justification finit par interroger, est de plus en plus perçu comme étant contre nature. Il n’est en effet pas dans l’ordre des choses – du moins dans celui dont on s’accommodait jusqu’alors – d’approcher ses semblables en se masquant le visage ou de les aborder en s’abstenant de manifester le moindre signe de civilité impliquant un contact corporel, fût-t-il un furtif toucher ou un timide effleurement de la joue, du doigt ou des lèvres!

Il n’est pas naturel pour l’animal social et tactile que nous nous imaginions être, d’être enjoints de se tenir à distance de ceux qu’autrefois on croisait sans crainte. Il est même carrément surréaliste, voire inimaginable de devoir recourir à des écrans numériques pour converser avec les autres. Et ce d’autant que « les autres » ce sont indifféremment tous ceux ou celles qui n’appartiennent pas au cercle étroit de nos relations intimes. Et même ces derniers qui savent tout de nous et sont censés partager nos lits et regarder la télé en notre compagnie s’inquiètent au premier toussotement potentiellement contaminant, de notre présence rapprochée à leurs côtés!

C’est dans cet étrange contexte que se dessine, peut-être durablement, notre nouveau rapport au monde! Et pas seulement au « monde concret » avec lequel, héritiers des premiers hominidés, nous interagissons depuis toujours au travers de nos sens. Le monde dont il s’agit ici est plus vaste encore, pris dans sa globalité, avec sa part de mystère, d’irrationnel et d’inexplicable. C’est en fait notre rapport à la réalité que cette crise dite sanitaire semble remettre en cause. Et là, on touche à l’essentiel et à la quintessence de ce que nous sommes.

Aux contacts physiques dont les savants en neuroscience nous apprennent qu’ils sont déterminants dans la production d’hormones du bien-être et de la bonne santé mentale, favorisant en outre le rapprochement et la confiance mutuelle, se substituent des relations privilégiant la suspicion à l’égard de quiconque.

Quiconque, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, devient équivoque. Bientôt on exigera à chaque instant qu’il exhibe en tous lieux et en toutes circonstances, la preuve formelle attestée par un tampon numérique d’un laboratoire agréé, de sa « virginité coronavirale ». Faute de quoi, le destin qui s’offrira à lui passera par un « confinement » librement consenti mais étroitement épié, autrement dit, par un retrait assumé et qualifié abusivement de « volontaire » de la société civile, un peu à la manière dont jadis les futures moniales sous l’influence patriarcale étaient soustraites au monde dans le secret de leurs cloitres.

Le réprouvé « sanitaire » – suspect de contamination ou effectivement malade – ne devra plus alors être approché qu’à distance et regardé qu’au travers des deux dimensions étriquées d’un écran plat conçu uniquement pour le bavardage!

Dans ces conditions où l’humanité se trouve mutilée d’une part d’elle-même, que deviennent alors les autres voies que tout un chacun emprunte pour décrypter le réel, comme la manière de se comporter dans un espace ouvert non contraint par l’étroite lucarne d’un ordinateur, ou celle de s’approprier un lieu autrement qu’en s’aidant du décor virtuel fourni par un prêt-à-porter informatique?

Pire, dans ce contexte singulier où le réel et la fiction deviennent insensiblement indissociables, comment transmettre de vrais sentiments et d’authentiques émotions? La vie sociale, professionnelle et a fortiori affective ne saurait se résumer à des transferts factuels d’informations pixellisées!

Comment passer outre la médiation technique pour reprendre pied avec le réel et retrouver tout ce que la vie comporte d’indicibles et de précieux témoins comme les rites non codifiés de séduction, identifiants des personnalités, mais aussi les odeurs d’ateliers et de bureaux, celles de la sueur également et tout cet univers de saveurs, de sensations, de parfums ou de perceptions qui, au cours de nos histoires personnelles, ont structuré notre mémoire et notre imaginaire reptilien?

Où désormais retrouver ces petits cailloux de mémoire sensorielle, semés sur les routes aujourd’hui fermées de nos parcours individuels? Où les discerner dorénavant ailleurs que dans nos rêves, quand les circonstances ne semblent plus offrir d’autre option de connaissance de l’autre que la transmission de copies sans relief plus ou moins fidèles et aseptisées de leur « bonne bouille » via des ondes électromagnétiques? L’image possède l’apparence des visages côtoyés avant, mais remodelés par les technologies de la « révolution numérique » et lissés – en quelque sorte désincarnés – par le jeu des réglages de couleurs, de luminosité et de contrastes des écrans, par les imperfections de l’électronique.

Jamais la complainte du « pauvre Rutebeuf » (1230-1285) chantée par Léo Ferré (1916-1993) n’est autant d’actualité qu’aujourd’hui!

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Tout se passe comme si, sous la pression de la pandémie, notre univers s’était en quelque sorte rétréci aux limites de notre ordinateur, de notre smartphone ou de notre tablette, et dans le même temps s’était entièrement virtualisé. Les personnes qui colonisent nos écrans ou celles qu’il nous arrive de rencontrer, le faciès affublé de leurs becs de canard, ressemblent sans doute à nos relations d’antan mais apparaissent inaccessibles, comme les fantômes ou les chimères et même les bonnes fées qui parfois peuplent nos songes et parfois nos cauchemars.

De confinements en couvre-feu, on finirait presque par douter de leur appartenance au monde réel. En tout cas, tel qu’on le concevait. Existent t’ils vraiment tous ceux-là qui furent nos proches, nos amis, nos collègues, notre famille qu’on n’embrasse plus que virtuellement? Ne seraient-ils plus que les simulations de nos cercles d’antan?

Cet enchevêtrement et cet amalgame entre le virtuel et le réel, avec les questionnements que nécessairement ils induisent, apparaissent de plus en plus crûment et même douloureusement au fur et à mesure que la crise s’installe dans la durée et que ses issues espérées perdent en crédibilité.

Mais cette métaphysique que semblent suggérer et imposer les événements est-elle si nouvelle qu’il y parait?

Cette difficulté à cerner le réel est-elle le résultat d’une conjoncture exceptionnelle ou l’expression modernisée d’une interrogation millénaire à laquelle l’humanité a tenté, de tout temps, d’apporter des réponses plus ou moins satisfaisantes, en particulier au travers des religions et du recours à la transcendance. Ne serait-ce que pour juguler l’angoisse de la mort qui clôt la minuscule parenthèse de vie qui nous est donnée dans l’échelle des temps!

La crise sanitaire n’aurait-t ‘elle  joué dans cette hypothèse que le rôle de révélateur de questions récurrentes et non résolues depuis l’origine du monde? Questions que la puissance technologique développée dans les périodes récentes aurait en partie occultées. La modernité triomphante et ses indiscutables succès auraient-ils fait taire toute forme de doute existentiel? C’est mon point de vue.

Pourtant depuis un peu plus d’un siècle, tant la science que la philosophie et plus récemment la littérature avec le prix Goncourt 2020 ont remis au goût du jour cette question cruciale du « statut du réel » et dans la foulée, son cortège d’interrogations sur la nature de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, sur celle du temps et de l’entropie de l’univers, sur le néant et sur le vide cosmique… Nombre de certitudes séculaires ont ainsi été ébranlés sans pour autant que des ébauches de conclusions définitives aient été esquissées!

La science moderne fait d’ailleurs figure de proue dans la documentation de ces interrogations sur le réel aux confins de la métaphysique. Jadis définie comme une subtile et complexe mécanique dont la science « classique » s’était fixée pour objectif primordial (ontologique) d’en définir les infinis rouages, la réalité n’est plus aujourd’hui interprétée comme un concept caractérisant une entité absolue et indépendante de toute contingence – y compris de nous-mêmes – et « en théorie », accessible à la connaissance.

La science postule désormais et « modestement » que ce qui existe n’existe qu’à la condition expresse qu’on s’y intéresse, qu’on l’observe et qu’on le teste! Dans ces conditions, la recherche d’une définition de portée universelle du monde réel est une vaine aventure voire carrément un faux problème!

La physique quantique apparue au début de vingtième siècle – mais pas seulement elle – a largement contribué à cette transgression – arguments à l’appui – de la notion classique et horlogère de la réalité et, à l’abandon du déterminisme absolu des lois de la Nature, considéré comme évident antérieurement.

La communauté scientifique n’adhéra cependant pas spontanément à cette vision « décoiffante » de la nature, qui place le hasard au centre du jeu et surtout, fait de tout observateur, le « deus ex machina », d’un système qui, par hypothèse, ne cessera pas de le dépayser et qu’on peut grossièrement résumer par : « Ce que je peux observer relève du réel, ce que je n’observe pas, n’existe pas en soi! »

Certains savants, parmi les plus grands comme Albert Einstein, usèrent de tout leur talent pour contester cette conception ( » Dieu ne joue pas au dés!  » disait-il ). Ils cherchèrent en particulier à montrer que le recours aux lois du hasard pour expliquer certains phénomènes physiques masquait en fait le domaine immensément vaste de notre ignorance. A leurs yeux, la théorie quantique était tout simplement incomplète…

Mais en dépit de leurs efforts réitérés, des décennies durant, ils échouèrent à invalider la physique quantique!

A mille lieues de ces controverses, la pandémie nous fait malgré tout « toucher » du doigt cette fragilité conceptuelle du réel. Peut-être même qu’elle y introduit une interprétation inattendue! Par les nouveaux modes de vie, qu’elle impulse, elle actualise en tout cas l’allégorie de la caverne de Platon. Alors que nous pensions être les maitres du monde, nous prenons soudainement conscience non seulement de notre impuissance mais surtout des limites de notre perception. Nous savons par expérience que ce qui existe à nos yeux n’est que le reflet d’une réalité qui se projette sur notre fond d’écran. On admet sans vraiment se l’avouer que la réalité profonde nous échappe à jamais.

Dans un registre mitoyen, « l’Anomalie » l’ouvrage d’Hervé Le Tellier – prix Goncourt 2020 – aborde aussi cette préoccupation de l’impossible définition du réel, voire de sa duplication et de l’intrication du passé et du présent. C’est probablement le thème du livre – plus que son style parfois aride et truffé de néologismes anglosaxons – qui a conduit le jury à lui attribuer ce prix prestigieux.

Cette impossibilité de capter le réel est en effet dans l’air du temps!

Personne n’a vu le virus mortifère qui nous assaille mais tout le monde pourtant croit détenir sa part de vérité à son propos! Part terrifiante ou rassurante, « espérante » et désespérante. Changeante… mutante.

Le poète, là encore, détient sûrement les sésames nécessaires pour se faire une raison, contre mauvaise fortune, bon cœur :

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Tout est affaire de décor
Changer de lit, changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
C’est au physicien Erwin Schrödinger (1887-1961), prix Nobel et pionnier de la mécanique quantique, que j’emprunterai cependant ma conclusion (citée dans la dernière livraison de La Recherche de février 2021 par Philippe Pajot rédacteur en chef):
 » Comment la physique et la chimie peuvent-elles rendre compte des événements qui se déroulent dans l’espace et dans le temps à l’intérieur même des frontières d’un organisme vivant? »
Autrement dit, par construction, nous sommes voués à demeurer ignorants tout en en sachant toujours plus! Il faut faire avec et s’en accommoder!

Mon « bout du monde »

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Dans sa « sixième livraison » du mois de juin 1889, la revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou – document introuvable chiné par un ami qui m’en a fait don – un chapitre signé du vicomte Olivier Pierre Charles de Gourcuff (1853-1938) était dédié à un certain Paschal Robin du Faux, un « petit » poète angevin du seizième siècle, admirateur de Joachim du Bellay et de Ronsard…

L’homme était né en 1538 en « pays d’Anjou » à Villevêque et décédé en 1593.

Je n’aurais probablement pas prêté attention à ce versificateur d’un autre temps, si la menace épidémique actuelle ne m’avait contraint au « confinement » et surtout si une météo plus clémente m’avait permis de battre la campagne. A tort, je n’aurais pas pris la peine de lire deux vers de ce poète inconnu des anthologies de la Pléiade, d’autant qu’ hormis quelques stances, odes et élégies, l’essentiel de son œuvre a disparu des bibliothèques et de la mémoire des conservateurs de patrimoine.

En fait, ce qui, de prime abord, intrigue chez ce personnage, c’est le nombre important de ses amis ou admirateurs, dont Ronsard et du Bellay mais aussi un certain René de Pincé, propriétaire d’un logis éponyme devenu musée à Angers, et un dénommé François Grudé, sieur de La Croix du Maine (1552-1592) – écrivain manceau également oublié – qui disait de lui qu’il était « docte en grec, latin et françois ».

Lors de mes humanités classiques au lycée d’Angers, j’aurais donc pu croiser cet homme… évidemment, en faisant fi des siècles qui nous séparent! Si donc tel avait été le cas, j’aurais vraisemblablement, rencontré un personnage amène et chaleureux, un érudit et un homme doué d’un peu de talent et de souffle poétique. Mais pas trop pour ne pas effaroucher ses amis et juste assez pour intéresser un auditoire sans l’agacer ou le complexer.

Fort de ces réflexions, j’eus même le sentiment qu’il s’adressait directement à moi, l’expatrié angevin en Ile-de-France! 

Pour tromper le temps maussade, je me mis donc à le lire. 

Vous mes amys, que l’étude loingtaine Retient épars, loin d’Angers, à l’écart Soit sur les bords de Garonne ou de Seine Soit par l’Itale, ou bien en autre part: 

Si de fortune, on vous dit des nouvelles De notre Anjou, qu’y fait vostre Paschal, Qu’il ne voyage et que les neuf pucelles Ne l’ont déjà fait aux autres égal : 

Sçachez, amis que sa muse est contente, D‘avoir tant d’heur, qu’à son Loir Angevin Elle oye a l’ayse une voix excellente que fait sonner notre grand Balduin » 

Autant admettre d’emblée, qu’à l’exception de l’allusion finale au « grand Balduin » (1547-1994) chanteur réputé à l’époque et maitre de chapelle de l’école franco-flamande, je n’ai pas tout compris de son discours. La langue française du seizième siècle présente, certes, de nombreux traits communs avec celle du vingt-et-unième, mais en diffère suffisamment, par ses mots, son orthographe et sa syntaxe, pour que, saisissant la généralité d’un texte, on bute parfois sur le détail. Et c’est précisément dans ce détail que se trouve la saveur du temps mais aussi que se niche l’enfer! 

Le français de la Pléiade n’est pas un idiome étranger ou un patois exotique, mais il est d’une compréhension malaisée pour un lecteur du vingt-et-unième siècle, car étroitement lié à un contexte dont on ne maitrise pas tous les codes. D’où la difficulté à en apprécier la « substantifique moelle »! Cette difficulté est finalement assez proche de celle qu’éprouve un septuagénaire de mon acabit, pétri de classicisme linguistique lorsqu’il entend, à défaut de comprendre, un texte énoncé en verlan avec un accent trainant de banlieue, truffé d’élisions ou d’apocopes… 

Finalement par temps de pluie, Paschal Robin du Faux m’a donc permis de revisiter certains des déterminants du langage, non à la manière d’un expert, mais d’un vieil ingénu qui découvre à la fois l’universalité de l’expression humaine et la contextualisation des mots et de la syntaxe.  » la France s’incarne d’abord dans sa langue » observe à juste titre l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse dans un interview à l’hebdomadaire l’Express de décembre 2020. 

Or la France du milieu du seizième siècle, bien qu’étant l’aïeule de celle du vingt-et-unième, et donc « génétiquement » assez proche, en diffère pourtant notablement… De même que la France des banlieues n’est pas toujours en phase avec celle des campagnes ou des centres-villes, alors toutes procèdent en principe de la même Nation et sont assujetties aux mêmes lois ! La « poésie urbaine » n’est pas toujours comprise des nostalgiques de la poésie romantique!  

La façon de s’exprimer est multiple et peut donc s’offrir d’importantes variations. On peut les interpréter à tort comme des fantaisies voire comme d’inadmissibles barbarismes, parfois comme de simples appels à la rébellion, si on refuse d’entendre que ces évolutions dépendent du milieu dans lequel le langage se déploie et des exigences du moment. La langue accompagne les transformations et les traumatismes sociologiques et démographiques… 

Mine de rien, Paschal Robin du Faux, m’a permis, comme Montaigne, de prendre du champ par rapport à Malherbe sans néanmoins me résoudre à l’enterrer… 

Poussant plus loin l’analyse, je me suis alors souvenu que pendant la Grande Guerre de 14-18, celle que Georges Brassens, chantre des mots, disait « préférer » à toutes les autres, les poilus avaient développé leur propre argot. Ils « picolaient » pour tromper leur ennui et juguler leur peur, ou pour « se donner la pêche » avant d’extraire leurs copains désarticulés ensevelis dans des trous d’obus.

Ils « s’épongeaient » abondamment, comme ils disaient, lorsqu’il fallait franchir le parapet de la tranchée pour partir à l’assaut des premières lignes « boches », en tenant fermement leur « cure-dents », leur « épingle à chapeau » ou leur « fourchette » (diverses appellations de la baïonnette). Ainsi, ils inventèrent leurs mots. Des mots « frontières » que les planqués de l’arrière ne pouvaient pas comprendre! Des mots « sésame » aussi qui, exprimant leur sidération, gommaient le fossé creusé par la « Camarde » entre eux et leurs morts.   

Initialement, cet argot des tranchées n’était compris que sur le front. Seuls les soldats savaient ce que signifiait déboucher un  » biberon d’antidérapant, d’aramon de pays » ou une chopine de « picmuche ». Ils se comprenaient lorsqu’ils ouvraient une « boite de singe » ou « fermaient la devanture » pour la nuit en se « gazant » de leur bouffarde.

Ils savaient ce que signifiait « s’étourdir en se jetant derrière la cravate une lampée de criq, de casse-patte ou de roule-par-terre », rapportés par les « cambrousards » de retour de permission! Autant en profiter – se disaient-ils – car qui sait si demain, ils n’auront pas à becqueter que des clarinettes ( se passer de manger), surtout s’ils doivent subir une attaque à la « tachette ou à la rosalie » (baïonnettes) , après un déferlement de l’intendance allemande.   

La plupart des mots ou des locutions de ce vocabulaire de guerre disparurent de l’usage courant dans les décennies qui suivirent. On ne les entendit plus que dans les banquets d’anciens combattants entre les deux guerres, jusqu’à ce que les derniers d’entre eux s’en furent. 

Quelques-uns de ces mots, cependant, subsistèrent et se retrouvèrent dans les dictionnaires. Une poignée vinrent enrichir le langage vernaculaire des ateliers et des usines! Ainsi survécurent les mots ou les termes, encore usités de nos jours, comme le « boulot »(travail), les  » bras cassés » (personnes paresseuses) ou encore les « pompes » (chaussures)… Quelques expressions populaires surnagèrent également comme « mettre en boîte » (se moquer), « avoir les grelots » (avoir peur) ou « avoir le bourdon »… 

En fait, il semble bien que les « crises » de toutes natures, parce qu’elles bouleversent les habitudes et les comportements et qu’elles nécessitent de prendre des mesures innovantes, accélèrent ces évolutions ou ces créations de vocabulaire. Elles apportent leur lot de mots nouveaux, mieux adaptés aux circonstances que les termes anciens qui souvent ne savent plus rendre compte comme il faudrait, de la spécificité, de la gravité ou de l’urgence de la situation.

Le contexte actuel lié à l’épidémie de coronavirus n’échappe manifestement pas à cette règle. Sans prétendre développer une thèse sur ce sujet, dont les linguistes ou les académiciens, feront certainement, un jour, leurs choux gras, il apparait d’ores et déjà que plusieurs voies se dessinent.

Certaines étaient déjà en germe dans la période précédente, comme le recours accru au franglais tant au niveau du vocabulaire que des locutions ou expressions courantes… Tout se passe comme si ces néologismes importés, initialement baragouinés par les officines de communication commerciale ou de propagande institutionnelle étaient censés mieux incarner le caractère international de la pandémie et caractériser les diverses parades imaginées pour y faire face. 

Les exemples abondent et sont devenus si courants que leur ignorance disqualifie ceux qui en sont affectés ou veulent les ignorer.

Pour mémoire, citons la pratique du « Click and Collect » (cliqué-retiré), un service, imposé par la crise, consistant à commander en ligne ses achats et les retirer ensuite dans un magasin situé à proximité de son domicile.  Ce mode d’achat est en concurrence avec la vente « en drive » où le client passe commande sur Internet et retire sa marchandise dans un entrepôt accessible aux véhicules.    

Bien d’autres expressions anglaises se sont désormais introduites dans le langage courant, telles que celles liées aux contraintes actuelles sur la consommation des biens. Ainsi en est-il du « streaming » qui caractérise un mode de diffusion numérique de contenus culturels, en particulier musicaux.    

De même assiste t’on au développement du crowdfunding, une méthode de financement d’un projet en faisant appel au grand public. Une autre façon de mettre, au gout du jour, les antiques coopératives saint-simoniennes du dix-neuvième siècle. L’habillage est plus « in »

S’agissant de la pandémie elle-même, les « autorités sanitaires » dont les spécialités télévisuelles se sont multipliées au rythme effréné du virus , constituent une nouvelle aristocratie des savoirs. Elles comprennent des ensembles aux contours assez flous, mixant dans une sorte de showbiz permanent, les experts de l’art médical, de la science et de la politique.

Lesquels, par exemple, préfèrent décrire leur stratégie défensive contre le coronanavirus intrusif en parlant « urbi et orbi » de « testing and tracing for coronavirus » là où leurs prédécesseurs auraient plutôt évoqué « le dépistage et la recherche du virus ». 

D’ailleurs le virus lui-même, bien qu’apparu en Chine a été baptisé d’un acronyme de langue anglaise,  » Corona virus disease 2019″ (Covid 19), choisi, le plus naturellement du monde, et sans probablement le moindre état d’âme, par l’Organisation Mondiale de la Santé. 

Ainsi, l’épidémie consacre l’impérium linguistique anglosaxon sur les échanges internationaux – de toutes natures, y compris viraux – et amplifie la contamination de notre langue par des anglicismes alors que dans la plupart des cas, un équivalent français existe. 

Il n’est pas certain pour autant que cette avalanche d’expressions ou de termes anglosaxons permettent de combler nos carences hexagonales récurrentes dans la pratique de l’anglais. Ce qui est en revanche indiscutable c’est que notre langue nationale est progressivement colonisée par celle d’un Shakespeare, lui-même contaminé par une sorte de slang ou de sabir, jusqu’à parfois faire disparaitre des radars francophones leurs correspondants du crû…  

Faut-il s’en inquiéter? Oui si le résultat final se solde par une perte de sens, autrement dit, par la confiscation de pans entiers de notre patrimoine linguistique. Et que, ce faisant, c’est notre unité nationale qui est mise en péril. Non, si ces apports exogènes apparaissent comme des phases transitoires de type inflammatoire, et surtout s’ils sont conformes à ce que la langue française, a de tous temps, toléré sans se renier. Non, s’ils manifestent un phénomène normal d’adaptation de notre langage originel à des contraintes sociales, politiques, économiques ou sanitaires, jusqu’alors inédites. 

Cette apparente colonisation de la langue française par l’anglais est forte mais elle n’est pas la seule source d’évolution langagière que cette crise sanitaire révèle. Plusieurs autres tendances interviennent, d’une part le détournement de sens de certains mots ou leur sollicitation dans des contextes assez éloignés de leur utilisation habituelle, et d’autre part la création de néologismes français pour satisfaire certaines recommandations spécifiques contre l’épidémie.

La notion de « gestes barrière » appartient à cette dernière catégorie. Il ne s’agit pas, à proprement parler de mots nouveaux mais de l’association de deux substantifs pour illustrer l’impérieuse nécessité de s’opposer à la diffusion du virus. Cette notion générique recouvre d’ailleurs plusieurs principes composites de prévention, comme la « distanciation sociale », concept étrange presque assimilable à un oxymore ( du style « obscure clarté »), le confinement, terme plutôt utilisé jusqu’à présent dans le domaine nucléaire, le lavage des mains au liquide « hydroalcoolique » (seule solution alcoolique recommandée en toutes circonstances), le port de masques initialement inutile devenu quasiment obligatoire, et enfin la vaccination. 

Ni les idées, ni les mots ne sont nouveaux, c’est leur emploi et leur conjugaison dans un contexte inattendu qui les font apparaitre comme les termes indispensables d’une stratégie audacieuse et novatrice. Le concept de « cas-contact » procède de la même démarche.

Gageons malgré tout que ces mots composés à vocation protectrice  – « quoi qu’il en coûte » – ne soient pas à la pandémie ce que la ligne Maginot fut face aux divisions blindées du général Guderian en mai 1940. Inefficaces! 

Enfin, on ne saurait conclure cet inventaire de surprises sémantiques liées aux méfaits du coronavirus, sans citer d’authentiques néologismes, qui présentent, à l’oreille, cette particularité d’apparaitre classiques alors qu’ils ont été créés pour les besoins de la cause!

C’est le cas par exemple des adjectifs « présentiel » et « distanciel » que spontanément tout le monde comprend, mais qu’on cherchera en vain dans les dictionnaires accessibles au commun des mortels. Commodes, ils permettent de qualifier des rassemblements réels, éventuellement assortis de « jauges »,  tantôt sous forme virtuelle via la généralisation du « télétravail » ou des « téléconférences » réalisées au moyen de plateformes collaboratives sécurisées.  Suit un thésaurus impressionnant de termes qui consacrent l’expansion désormais irréversible voire incontrôlable des échanges numériques et de la suprématie d’Internet.   

Heureusement ou malheureusement, il demeure des invariants dans cette révolution linguistique à marche forcée: il s’agit en particulier des euphémismes, des litotes, des non-dits, des zeugmes, dont la haute technocratie persiste aujourd’hui comme hier, à user sans modération pour endormir notre vigilance ou taire nos réticences. 

En un mot, la langue de bois demeure éternelle, sans parler des procédures bidons comme la création de commissions à foison ou de hauts conseils à tirelarigot, pour rendre légitimes des décisions qui ne le sont guères ou si peu! 

Le mot « crise » est à cet égard symptomatique. Il est devenu un terme à la mode chez les dirigeants comme chez les commentateurs. Un mot « fourre-tout » qui renvoie aussi bien à des mal-être intimes comme la crise d’adolescence qu’à des drames collectifs. Le mot se substitue désormais à d’autres plus spécifiques, naguère employés, mais probablement plus anxiogènes, pour évoquer des situations tragiques et toujours complexes, auxquelles nos sociétés sont régulièrement confrontées.

Ainsi, un krach boursier et monétaire devient une crise économique et financière.  

La « crise sanitaire » se substitue à la notion d’épidémie employée jadis! Cette licence qui n’a rien de poétique permet de s’affranchir de vérités trop crues et surtout de se réserver des voies de sortie honorables en cas de désaveu par les faits. La notion de « crise » est commode, peu engageante au fond, car elle permet, la main sur le cœur, d’afficher son souci indéfectible de transparence tout en demeurant ambigu …

Mais il s’agit là d’une autre débat qui outrepasse très largement le périmètre de mon propos du jour qui ne porte modestement que sur les évolutions sémantiques.  

Album de Noël…

Décembre 1950 à Angers : Un père Noël en noir et un blanc et un petit garçon âgé d’un peu moins de deux ans.

Cinq ans après la guerre, l’optimisme est de rigueur, y compris dans les familles ouvrières modestes. On entre vraiment dans les Trente Glorieuses. On croit encore au progrès. Mais c’est aussi le début de la Guerre Froide. Un père Noël a investi le hall des « Nouvelles Galeries » place du Ralliement à Angers. 

On se promène sur le boulevard Foch en toute innocence : ici devant le « Grand Cercle », le même petit garçon, rigolard encore!  

 

25 Décembre 1980 : Trente ans plus tard, le petit garçon a grandi, il s’est marié et il est devenu le père d’une petite fille et très très bientôt de deux. Le père Noël, cette fois, s’est déplacé jusqu’à Massy à la résidence des deux Rivières, là où habitent les grands parents paternels de la petite fille.

Si ce n’est pas le bonheur, franchement ça y ressemble comme deux gouttes d’eau ou plus précisément en cette période hivernale, comme deux flocons de neige! On croit toujours au progrès, on mise sur l’avenir et, en plus, on est heureux. 

Décembre 2020. Quarante plus tard, on déchante. On est en liberté surveillée et on parie sur la décroissance. L’ordre moral règne un peu partout, les microbes nous assaillent. Le débat et la discussion laissent leur place à la violence qui s’installe jusque sur notre paillasson…D’aucun peut « s’autoriser » à tuer trois gendarmes, pères de famille, à la veille de Noël, car il se dispute avec son épouse! Ca fait froid dans le dos…

La pauvreté gagne du terrain, à grandes enjambées ! Les « soupes populaires » deviennent la normalité, et la mendicité se mue en un exercice quotidien de communication quasi-institutionnelle…

De surcroit, on nous ressasse sans cesse qu’on est responsable du réchauffement climatique, même quand il fait froid! Avec les mêmes accents de touchante sincérité, on peut à la fois nous affirmer que la biodiversité est gravement menacée et déplorer l’apparition incessante de mutations virales et microbiennes incontrôlées et foisonnantes!  

Pour notre « pénitence » enfin, on nous somme désormais de nous réunir par écrans numériques interposés. Le progrès est devenu un « gros mot » sauf s’il procède de la virtualité numérique.

Dans ces conditions, se rassembler en famille à Noël devient presque un acte de résistance, quasiment délictuel. En tout cas fortement encadré car les « pères et mères la morale » qui se succèdent sans relâche sur les écrans TV en nous prodiguant en permanence leurs injonctions de prudence, veillent et dénoncent les fauteurs de trouble !

Le mot d’ordre n’est plus de s’amuser ensemble mais de « se protéger » pour « protéger les autres », autrement dit d’embrasser sans toucher, de câliner sans caresser, de parler sans postillonner et surtout ne pas chanter ! 

Qu’est devenu le merveilleux enchantement collectif quand Noël est bâillonné ? 

 

Joyeux Noël malgré tout à tous. 

 

 

Les hommages à Paul Loridant ne vont cesser de s’accumuler dans les jours qui viennent, de la part de ministres – d’anciens aussi – de parlementaires, de maires, d’élus municipaux enfin. Il fut un des leurs, à la tête de la ville nouvelle des Ulis dans l’Essonne pendant de longues années. En fait, depuis sa création en 1977 jusqu’à la charnière du siècle et au-delà.

Il n’y a donc guère de lieux et d’équipements ou même de traditions dans cette ville qu’il n’ait marqué de son empreinte. « De sa patte » devrait-on dire.  

Tous ces hommages sont et seront amplement justifiés. Mieux même, mérités car c’est un homme de grand talent qui s’est éteint dans la soirée du 21 décembre 2020, « victime d’une longue maladie » dont on dit qu’il a refusé l’emprise jusqu’aux derniers instants.

Le bonhomme était en effet d’un calibre à part. Il n’était pas de ceux qui se soumettent, sans combattre et de bonne grâce, à la fatalité. Sa conception de l’existence s’incarnait en priorité dans l’action et non dans le repli sur des positions acquises ou dans la préservation frileuse d’intérêts partisans.

Pour lui, la vie, c’était une histoire de volonté et de mouvement, interprétés et personnifiés – servis – par une expression parfois tonitruante, dérangeante même, de convictions tranchées et bien trempées. A ses yeux, elle n’avait de sens que si elle incarnait une énergie dont la légitimité reposait sur les principes mêmes de la République, à savoir l’instauration et le maintien d’un subtil dosage constamment revisité entre la liberté, l’égalité et la fraternité. 

Ce sont ces principes qu’il ne cessa de réaffirmer, qui servirent de cadre structurant à toute sa vie politique et qu’il s’efforça d’appliquer avec rigueur et constance tout au long de sa carrière. Parfois sans prudence et même au détriment de ses propres intérêts…Sans précaution, il n’hésitait pas en effet à dire publiquement ce que beaucoup n’osaient même pas penser tout bas. Et ce, sans se préoccuper de sa propre sécurité ou notoriété lorsqu’il lui apparaissait qu’un quidam, quels que soient ses origines, sa couleur, son âge ou son statut, troublait l’ordre public en transgressant cyniquement les principes de la République, fondements, pour lui comme pour nous, de la vie en société. 

On n’imagine donc pas qu’il ait laissé la camarde le terrasser sans lutter! L’idée même de la mort était exclue de son vocabulaire et de sa syntaxe!

Ma première rencontre avec Paul date du début des années 1980. Le prétexte ou, si l’on préfère, les circonstances en étaient la politique. Je fus même, pendant plus d’une décennie, un membre de son équipe municipale. Mais jamais, je ne fus ni un client ni un obligé, et je crois qu’il m’en sut gré, si j’en juge par les relations plus ou moins fréquentes, mais toujours chaleureuses que nous entretînmes par la suite jusqu’à ce triste mois de décembre 2020.

Et ce, en dépit, de nos nombreuses discussions, souvent vives et contradictoires, mutuellement provocatrices, mais dont nous ne nous sommes jamais tenus rigueur. 

« Mon petit » disait-il en simulant la lassitude pour conclure un débat sans conclusion … Tel était Paul que beaucoup appelaient « Paulo » avec tendresse! Comme me disait un jour un ami:  » il aimait bien avoir raison, surtout s’il avait tort »! Mais avait-il tort? 

« Je vous l’avais bien dit… »

Alors qu’il nous quitte, ce n’est pas de son action politique dont je souhaite en priorité me souvenir, bien qu’elle ne soit en rien négligeable, tant localement que nationalement. 

Je me limiterai à avancer qu’il exerça probablement ses différentes fonctions électives avec plaisir et peut-être même gourmandise, mais aussi avec probité, sérieux et compétence, là où certains de sa génération, s’en servirent comme d’un tremplin pour un futur destin national. A bon droit, des personnes plus qualifiées que moi dresseront, espérons-le, le bilan exhaustif de ses mandats publics et abonderont le livre de son existence de ses multiples apports.

Ce dont, à cet instant, il me semble devoir témoigner, c’est bien sûr de l’affection réelle qu’on lui portait et dont réciproquement il créditait tous ses amis, sans d’ailleurs se laisser enfermer par un esprit partisan qu’il n’invoquait avec vigueur, que lorsqu’étaient mises en cause ou bafouées les valeurs d’humanité dont il se prévalait dans ses discours et qui inspiraient sa manière d’être.

L’homme comptait des copains dans toutes les familles de pensée, car il était à la fois chaleureux et tactile, toujours prompt aux chastes embrassades. Pouvant apparaitre bravache à l’égard d’opposants politiques, voire boutefeu et provocant, il était pourtant intrinsèquement tolérant…Mais un tolérant ronchon, rusé aussi, car c’était un tacticien hors pair. Et dans ce cocktail, il plaçait la bienveillance pour ses administrés et ses amis au premier rang de sa ligne de conduite.

Maire, sénateur, il participait systématiquement – malgré un agenda bien rempli – aux séances de travail du Centre Communal d’Action Sociale, non pour manifester de la méfiance à l’égard de son adjoint-délégué, mais pour s’informer en temps réel des tensions sociales et des détresses de ses concitoyens. C’était son thermomètre! 

Paul admettait des points de vue contraires au sien, mais dans des limites « raisonnables « et en tout cas. ne prenait pas de pincettes pour dire ses « quatre vérités » à un interlocuteur qu’il jugeait malhonnête, paresseux ou trop opportuniste. 

Humaniste « à l’ancienne » – à la mode des Lumières – il comprenait parfaitement qu’on puisse soutenir d’autres thèses que la sienne, dès lors qu’elles n’étaient pas trop fumeuses, et qu’elles pouvaient déboucher sur des réalisations pratiques bénéfiques et mesurables. Dès lors, également, qu’elles ne ne contribuaient pas à générer plus d’injustice et d’inégalités.

Par nature et par goût, il ne se prétendait pas théoricien marxiste de la cause ouvrière ou spécialiste du déterminisme historique, mais plutôt quelqu’un de guidé par le bon sens. Lequel consistait essentiellement à rendre service de façon utile et pragmatique à ses concitoyens, sans pour autant taire ses divergences avec ceux dont les actions lui paraissaient insidieuses et néfastes. 

Plus qu’un patron, c’était un guide travaillant sans relâche à la sauvegarde de la cohésion sociale de sa commune…A ce titre, son action de bâtisseur, non d’un empire à la Boris Vian, mais d’une ville, fut certainement déterminante. 

Cette volonté de compréhension et de demeurer constamment en phase avec les battements du cœur de sa cité a permis à la ville des Ulis, ville nouvelle multicolore et initialement en construction, de vivre pendant des décennies dans une relative paix sociale, sans caillassage de banlieue ou événement perturbateur majeur défrayant la chronique. Sans qu’une quelconque idéologie perverse s’accapare les trottoirs et les cages d’escalier! Voilà désormais l’héritage de Paul, qu’il faut préserver comme le bien le plus précieux. 

Dans ces derniers temps, l’avenir de « sa » commune le préoccupait au premier chef. Déjà, il y a trente ans, il nous en parlait. Je me souviens en particulier de ces déambulations nocturnes dans la ville des Ulis endormie où il évoquait l’âme de la cité pendant qu’on collait ses affiches électorales. Ces collages que les réseaux sociaux ont rendues obsolètes, relevaient presque d’une démarche initiatique pour les militants que nous étions alors.

Tout en nous entretenant du futur et de ses utopies visionnaires jusqu’à fort tard dans la nuit, il notait scrupuleusement les nids de poule de la chaussée, le mobilier public dégradé et les parterres défleuris, qu’il signalait  dès potron-minet aux services municipaux! Le fleurissement de la ville relevait selon lui de l’acte politique majeur.  

Paul Loridant n’est plus.

Il nous restera le souvenir d’un homme d’autorité et de courage. De courage, comme le jour où il a refusé en ma présence de célébrer un mariage forcé, malgré les conseils de bonnes âmes apeurées et en dépit des pressions exercées ici ou là, pour lui rappeler que c’était conforme à la tradition et respectueux du multiculturalisme. En dépit des réticences de la jeune fille qui craignait des représailles paternelles et qu’il a fallu ensuite protéger …

On se souviendra également que la procrastination n’était pas sa tasse de thé, pas plus que la pratique de l’euphémisme ou de la litote. Il parlait vrai sans affèterie ni complaisance clientéliste. On se rappellera qu’à cet égard, il possédait toutes les qualités requises pour être chef: il décidait, il assumait et de se défaussait pas face aux responsabilités.  

Bref, l’homme avait de la « gueule ». Dans tous les sens du terme d’ailleurs, car il aimait la bonne chère, le bon vin et les banquets à l’ancienne… « Disponible et proche de tous », tel était son bréviaire!  

Pour tous ces motifs nous sommes immensément tristes aujourd’hui car nous perdons un ami. 

Pour ma part, je m’associe à la peine de son épouse Catherine, de ses filles et petits-enfants, et leur présente mes plus sincères condoléances.

Avec Paul, l’avenir était souvent imprévisible mais toujours meilleur qu’hier. Sans lui, c’est forcément l’inverse. 

1989

 

Vous aviez, ma belle,
Les plus beaux mollets du canton
Vous aviez, ma belle,
Les plus beaux jupons
Vous aviez, ma belle,
Les faveurs de tous les garçons
Vous étiez, ma belle,
Leur plus beau fleuron…

Certaines rencontres, pas nécessairement perçues sur le moment comme déterminantes, apparaissent avec le recul du temps, comme des révélateurs d’émotions jusqu’alors inexplorées. Elles éveillent, influencent et structurent notre sensibilité et, ensuite, orientent nombre de nos choix et de nos décisions, dont, en tout cas, ne saurait rendre compte la seule rationalité de nos intentions affichées.  

Bien des années plus tard, lorsque les circonstances s’y prêtent, comme récemment à l’occasion de la mort de la chanteuse Anne Sylvestre (1934-2020), et que nous en profitons pour dépoussiérer nos mémoires, ces événements surgissent de notre passé. A bon droit, on pourrait les estimer anodins et passer outre. Nous-mêmes, d’ailleurs, ne les avons-nous pas enfouis au tréfonds de nos oubliettes et de nos débarras mémoriels, pêle-mêle avec nos regrets et nos remords? 

Ces événements pourtant nous rappellent que jadis nous étions effectivement vivants et qu’il fut un temps où l’utopie d’un monde plus solidaire et plus juste ne relevait pas de la vulgarité ou de la naïveté ringarde. Nous avons changé. Notre cuir est devenu trop insensible aux respirations et soubresauts d’un monde malade – peut-être agonisant. Il n’a pas toujours été aussi dur.

Ces événements nous remettent également en mémoire qu’avant l’apparition de nos premières rides, nous nous moquions du quant-à-soi des positions sociales et de la nôtre en particulier, ainsi que des convenances et des postures avantageuses. Nous nous remémorons qu’avant d’être lassés de tout, confrontés à des repères insaisissables ou à des standards esthétiques ou de civilisation que nous ne comprenons plus, certains écrits, certaines voix, certaines mélodies pouvaient jadis nous émouvoir jusqu’aux larmes, nous bouleverser et même transformer durablement notre rapport au monde. Larmes de tendresse ou tout simplement de sensibilité, qu’on n’ose plus verser de nos jours, face à un ordinateur ou à une messagerie électronique! 

Les drames de la vie nous enseignent ce que depuis longtemps nous ne savions plus. Et c’est ainsi qu’en dépit des vicissitudes et des déboires, nos émotions d’antan, nos enthousiasmes de jeunesse continuent en silence d’imprimer leur marque sur notre manière d’être et de penser. Nous ignorons trop souvent néanmoins qu’ils persistent à bas bruit à nourrir nos rêves.

La disparition d’Anne Sylvestre (1934-2020) le 30 novembre 2020 nous ramène à « ces amis d’autrefois » qu’on avait fini par négliger, accaparés par la dictature de l’accessoire et par l’immédiateté d’une actualité brownienne. Et ce, au détriment de l’essentiel, la recherche du sens dans un labyrinthe d’absurdités! Malheureusement, ce rappel à l’ordre par la mort d’une chanteuse, interposée, ne semble pas en mesure de contrecarrer le mouvement en cours de destruction massive de la quintessence même de notre humanité, à savoir sa fantaisie créatrice, viatique incontournable de son plaisir de vivre. Nous sommes quotidiennement les témoins contrits de ce mouvement suicidaire insidieux qu’alimentent avec complaisance la promotion des obscurantismes de toutes natures, la culture effrénée de l’individualisme grégaire et enfin la virtualisation de l’existence soumise aux caprices et à la surveillance des technologies numériques.

Malgré les mises en garde de l’Histoire, nous regardons piteusement ailleurs. Et, nous soumettant aux injonctions des puissants, nous assistons, abouliques, à la dégradation d’une société dont nous avions hérité. Une société certes imparfaite, mais que nous aimions et que nous avions l’ambition de transformer pour l’améliorer.

Par pans entiers, sont actuellement remis en cause la plupart des paradigmes auxquels on adhérait parce qu’ils nous semblaient naturellement incarner le progrès et les principes universels liés à la condition humaine. Désormais, tous les prétextes sont bons, y compris le recours à des philosophes bien en cour ou le spectre d’une menace sanitaire génocidaire, pour restreindre certaines de nos libertés fondamentales comme celle de se déplacer à sa guise, et pour faire bonne mesure, nous culpabiliser au cas où nous serions rétifs.      

De la sorte, le décès d’Anne Sylvestre nous sidère, car il emporte et réactive la mémoire d’une époque, celle de la jeunesse d’après-guerre – la nôtre – celle des Trente Glorieuses, riche de l’amour que lui portaient ses ainés et des espoirs qu’elle suscitait. Une jeunesse plutôt heureuse, gentiment transgressive et parfois provocatrice, qui écoutait Georges Brassens, lisait Boris Vian et récitait les poèmes de Jacques Prévert devant les feux de camp les soirs d’été! 

C’est au cours de l’été 1966 que je découvris les chansons d’Anne Sylvestre. Ecoutées en boucle sur un électrophone au son nasillard, elles furent pour moi une balise de survie dans un contexte difficile et déprimant. Mieux, elles illuminèrent la fin de « ma » saison cette année-là, comme une parenthèse heureuse et guillerette, comme une arme de dérision donc de libération.

Par la suite, je n’ai jamais cessé de réserver une place à part dans le panthéon de mes artistes préférées à Anne Sylvestre, mais je n’eus jamais le loisir d’assister directement à ses tours de chant! La magie d’Internet permet aujourd’hui de compenser! 

J’étais alors âgé de dix-sept ans. Je travaillais comme saisonnier, préposé à la vaisselle, dans une pension de famille, louée par le comité d’entreprise de la compagnie française Thomson Houston. C’était en Autriche, à Rottendorf, un village de Carinthie, perdu au milieu des collines et des pâtures, au cœur des Alpes orientales, non loin des frontières yougoslaves et italiennes. 

Vingt ans après la fin de la guerre, l’endroit ne présentait en apparence aucun stigmate de cette période tragique de l’histoire de l’Autriche. Ce qui frappait au contraire, c’était le calme et la sérénité qui semblait émaner des paysages où alternaient des bois de sapins, des prairies verdoyantes et des alpages de moyenne altitude. 

Rien ne semblait devoir troubler cet ordre immuable d’une nature préservée. La présence humaine était concentrée dans de petits villages et dans des fermes caractéristiques de l’habitat traditionnel d’Europe centrale. Un univers végétal, au sein duquel tout paraissait ordonné et méticuleusement entretenu, fruit du labeur d’hommes attachés à cette terre depuis la nuit des temps.

Pour autant, ce théâtre de verdure, trop à l’équerre pour être honnête et tiré au cordeau, m’effrayait. A mes yeux, l’harmonie du paysage sombrait dans une sorte d’esthétisme figé, qui m’angoissait. J’appartenais en effet à une génération qui aspirait au mouvement et rêvait d’en découdre avec l’histoire pour embrasser la modernité.

C’est la raison pour laquelle, je ne voulais pas me perdre dans la contemplation naïve d’un miroir aux alouettes glorifiant la virginité de la nature, mais qui, conçu par des géomètres, aboutissait à la réalisation sans âme d’une carte postale trop bien léchée. Cet ordonnancement me rappelait trop l’obsession eugénique, purificatrice et écologique de ceux qui vingt ans auparavant nourrirent en ces contrées (notamment) le criminel projet de construire un empire millénaire exempt de métissage.    

Evidemment cette impression était d’une grande injustice à l’égard des paysans autrichiens, mais, à mon âge, le graal ne pouvait pas consister, ni se résumer à admirer les jardins revisités de Lenôtre à la mode de l’Autriche-Hongrie d’antan, ou à se perdre dans une sorte de contemplation quasi-mystique de la magnificence de paysages sculptés par des siècles de tradition paysanne. Non! mon propos n’était pas, alors, à la méditation délicieuse sur la splendeur du monde, mais à la nécessité de le rendre plus juste et vivable…

C’était deux ans avant mai 1968! 

Un tel environnement ne me convenait donc pas. Je le soupçonnais même, méchamment, de receler quelque inavouable vérité héritée d’un passé honteux, dont je pressentais qu’en tant qu’étranger, il me serait caché. 

Enfin, comble de déconvenue pour quelqu’un censé s’exprimer en « allemand première langue » après sept années de lycée, je constatai avec dépit, ma difficulté à baragouiner quelques mots dans la langue de Goethe, et en plus, sans être compris! Quelle déception aussi de devoir se contenter de sourire candidement mais sans « piger » dès lors qu’un dialogue excédait quelques monosyllabes!   

En cet été 1966, j’avais donc  » le cœur à l’ombre ». J’étais le jouet d’une sorte d’irrépressible sentiment d’ennui, amplifié par une désagréable sensation d’asphyxie. Un traumatisme probablement comparable à celui éprouvé à la naissance quand l’air s’engouffre dans les poumons du nouveau-né! Fallait-il donc franchir tant de kilomètres depuis Angers pour retrouver, loin de ma terre natale, les peurs de ma prime enfance? 

Enfin, pour couronner le tout, la pension de famille était intrinsèquement austère. Froide comme un chalet de montagne mal chauffé et hanté. En outre, hors les jeux de société traditionnels mis à la disposition des résidents dans la salle commune, les loisirs étaient rares. Y compris pour les vacanciers qui ne s’y attardaient pas et partaient à l’aventure dès potron-minet. On ne les croisait guère qu’aux heures des repas dans la salle à manger. 

Les plaisirs étaient inexistants pour la petite brigade des gens du service, qui s’affairaient sans relâche sous la houlette irascible d’une « gérante » autrichienne entre deux âges, sorte de mère maquerelle contrariée, au charme improbable et à la voix rauque et gutturale d’une fumeuse compulsive. 

Angela, comme on l’appelait, nous commandait avec la brutalité sadique d’un « serpat » de régiment colonial, de sorte qu’on l’imaginait assez bien, en des périodes plus tragiques, faire office de kapo! Sa fonction était de nous faire marner! Et en ce qui me concerne, devant des bacs à vaisselle, car l’établissement qui pouvait accueillir une vingtaine de familles, ne possédait pas de lave-vaisselle.  

Les conditions de travail étaient donc rudes et les rares moments de détente étaient des luxes le plus souvent volés. Sous la férule patronale, il n’était guère loisible de quitter la pension pour conter fleurette dans le champ d’à côté, encore moins d’envisager une randonnée pédestre de quelques heures dans les collines environnantes.

L’idée d’une escapade dans le bourg le plus proche, Feldkirchen, distant d’une dizaine de kilomètres, était même incongrue. Encore plus chimérique, le projet de se rendre dans la ville plus importante de la région Klagenfurt, capitale de la Carinthie, cité d’art et de tourisme, à quelques vingt kilomètres d’ici sur les rives du lac alpin de Wörthersee. 

La seule exception dont je me souvienne, à ce régime disciplinaire, fut la cérémonie organisée par Angela en l’honneur de la championne de ski Erika Schinegger, originaire de la commune voisine d’Agsdorf, qui venait de rafler le titre mondial de descente à la française Marielle Goitschel. Titre qui lui fut d’ailleurs retiré une vingtaine d’années plus tard, lorsqu’il fut établi qu’en raison de son intersexuation, elle n’était pas une femme mais un homme. Nous l’avions pressenti à la vue de ses mollets de footballeur et de sa carrure de rugbyman!  

 

Rottendorf (Carinthie) au début des années soixante

Donc, pour « tuer » le temps et tromper l’ennui, pendant les pauses entre deux services, il ne restait qu’à lire ou à écouter de la musique dans la salle commune, improvisée auditorium…

Pour les livres en français, le choix se limitait aux grands classiques étudiés au lycée et pour la musique, on avait vite fait le tour des possibilités, surtout si l’on excluait les chants folkloriques tyroliens, les marches, les ballets ou les valses de Johann Strauss et ses frères.

Mais il y avait aussi quelques pépites et les enregistrements d’Anne Sylvestre appartenaient à cette catégorie.  Un mois durant, j’échappais donc à la morosité en écoutant ses chansons, en compagnie de Gaby une jeune Viennoise de mon âge, qui venait régulièrement passer ses vacances à Rottendorf et avec laquelle j’avais sympathisé. La solitude monacale de l’endroit lui pesait, comme à moi. De même, la rigueur quasi-prussienne de la directrice l’importunait. Sûrement, par solidarité car elle ne relevait pas de son autorité! 

Gaby était la gaité! Et pourtant, elle n’avait pas été épargnée par la vie et la cruauté humaine! Ni par la fatalité car elle était affectée d’un léger handicap. C’était une jeune juive, née dans une famille presqu’entièrement massacrée à Auschwitz… Et naturellement, la tragique histoire des siens était un de nos principaux sujets de conversation… S’exprimant uniquement en allemand, elle ne parvint sans doute jamais pas à me faire comprendre l’ampleur de l’horreur et de la tragédie subie par ses grands-parents, ses oncles et tantes, ses cousins et ses cousines, même si, avec le temps, nos rapports de chaste connivence devinrent progressivement des relations de complicité, presque de fraternité, et que d’autres manières de communiquer, comme des expressions de visage ou des gestes vinrent compléter un langage commun qui nous faisait défaut. 

J’eus par exemple le sentiment que les mélodies d’Anne Sylvestre facilitaient notre compréhension mutuelle et amplifiaient l’empathie que je ressentais à l’égard de cette jeune femme enjouée mais perpétuellement songeuse. Volubile et mutique. Je ne mesurais pas alors sa difficulté d’exister après les drames qu’elle avaient du endosser par délégation, avant-même d’être née… 

Cette belle rencontre avec Gaby fut pour moi primordiale et à l’origine de beaucoup de mes engagements futurs. Elle restera à jamais associée à Anne Sylvestre, dont j’ignorais – à ce moment là – la propre histoire familiale qui ne fut pas non plus un long fleuve tranquille. Je sus ultérieurement que ses chansons en étaient l’expression symbolique. Anne Sylvestre était pudique dans l’évocation du passé des siens. 

A l’inverse « ma » petite viennoise était plutôt volubile et expansive. Elle ne passait rien sous silence et avait fait de moi un confident. Sans doute, chercha-t-elle  au travers de mon écoute imparfaite mais bienveillante à se délester partiellement d’un poids qui encombrait son existence.  Un poids qu’elle avait reçu en héritage. Un héritage précieux dont elle se revendiquait avec fierté et dont elle s’efforçait de témoigner, par fidélité aux siens exterminés par les nazis. 

Ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard quand je fus tiraillé à mon tour par des questionnements héréditaires à propos de cette funeste période du nazisme, que je pris conscience de la profondeur de cet étrange puzzle, dont les pièces avaient été virtuellement distribuées  à part inégale dans la salle de jeux d’une pension de famille autrichienne, entre une petite Gaby dont j’ai perdu la trace depuis lors, Anne Sylvestre, facilitatrice à son insu de cette histoire, et moi. 

Voilà une des raisons, parmi mille, qui motive ma tristesse au moment où elle s’en va!

Aujourd’hui, l’été de cette année-là s’en est définitivement allé… C’est également le cas des « amours qu’on effeuille »! 

Les amours qu’on effeuille, feuille
Les amours de l’été
Quand z’ont perdu leurs feuilles, feuilles
On les brûle pour se chauffer, car l’été
Car l’été s’en est allé
Si je vous aimais clair
Brûlé de soleil et de mer
Vous aimerai-je en hiver?
Vous étiez doux et beau
Vous étiez lisse et chaud
Comment serez-vous sous la neige et l’eau?
 

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Le 26 novembre 2020 est décédée dans un hôpital de la banlieue ouest de Paris, Marguerite Boussemart épouse Brun, née le 7 novembre 1929 à Angers.

Marguerite que j’ai juste entrevue dans mon enfance, était la cousine germaine de ma mère Adrienne Turbelier épouse Pasquier (1923-2018).  Elle était la fille de Gustave Boussemart (1891-1938) et de Juliette Turbelier (1894-1966), la sœur de mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951). 

« A la Madeleine » en 1938 ou 1939 à Angers. Marguerite, Adrienne, Alexis Turbelier (1864-1942); Georges et Albert Turbelier .

Bien qu’il ne soit pas de tradition ici de mettre en ligne des annonces nécrologiques, j’ai pensé devoir le faire, d’une part parce que toute règle souffre l’exception, et d’autre part, parce que j’ai le sentiment de m’acquitter ainsi d’un devoir de mémoire en lieu et place de ma mère.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle entretint en effet avec Marguerite une relation nouée dans l’enfance, d’affection complice et presque de grande sœur et de confidente depuis l’époque de l’adolescence sous l’occupation.

Bien sûr, la vie fit par la suite son œuvre et les sépara. Alors, leur connivence mutuelle née de leur cousinage ne pouvait plus guère se manifester, en raison de l’éloignement géographique et de l’âge, qu’au travers d’épisodiques mais réguliers entretiens téléphoniques entre Massy et Villevêque, où elles habitaient respectivement. Et ce jusqu’à la disparition d’Adrienne!

Je peux témoigner que ma mère évoquait fréquemment sa cousine, et toujours avec une pointe de mélancolie et de nostalgie, ces incontournables compagnons de route du grand âge! 

J’ignore ce qu’il advient désormais de l’une et l’autre, disparues. J’ignore si le néant – versus – le vide qui les a aspiré l’une et l’autre, leur laissera quelque répit pour discuter du temps qui passe, du temps passé et de celui qui ne passe plus …

Peut-être y retrouveront-elles quelque écho du plaisir de vivre qu’elle cultivait autrefois, de conserve!  

Sans que je sache trop pourquoi, la cathédrale Saint-Maurice d’Angers, m’apparait être l’écrin idéal pour accueillir ces retrouvailles et redonner cours à une conversation engagée, il y a fort longtemps, et qui forcément restera à jamais inachevée! Adresse probable de tant de souvenirs pour l’une comme pour l’autre, mais aussi pour chacun d’entre nous, angevins de cœur et de conviction, la cathédrale, symbole de l’Anjou, offre sans doute d’étonnantes perspectives pour la poursuite hors du temps de leur intelligence commune naguère recherchée et cultivée. 

Magnifiquement photographiée en ce petit matin brouillardeux de novembre 2020 par Monique Manceau, une amie de ma mère, elle ouvre ainsi une porte sur le souvenir de ces deux cousines disparues, qui autrefois en franchirent sûrement le porche, cierge ou non à la main, à l’exemple de ces nuages hésitant, qui aujourd’hui prennent d’assaut le soleil levant en s’appuyant sur les flèches presque millénaires de l’édifice. 

Cathéd. St-Maurice – Nov 2020. Ph. Monique Manceau

Requiescat in pace

PS: Rose L’Angevine, une habituée de ce blog, presque une co-auteure, est également une cousine germaine de Marguerite et d’Adrienne. Elle apportera sûrement son témoignage.  

Verboten!

Sur les murs de la fac de Nanterre en mai 1968, une main anonyme avait tagué: 

 » Le n’importe quoi érigé en système ».

On ignorait que cette aphorisme en forme de constat désabusé ou de sentence provocatrice, était, à ce point, prémonitoire de ce qui se passerait plus d’un demi-siècle plus tard dans notre beau pays de France!

Plus loin, à la même époque et toujours à Nanterre, un autre quidam, citant le poète Antonin Artaud (1896-1948) avait gribouillé sur l’amphi de la musique ; « Ce n’est pas l’homme, c’est le monde qui est devenu anormal »!

En 2020, il semble que nous soyons parvenus, à tous égards, à ce monde-là, inquiétant et redouté en 1968. Un monde aux antipodes de nos aspirations d’alors. Des décisions récentes « imposées » par la conjoncture, mais, édictées, comme un point d’orgue à de régressives évolutions rampantes, en attestent de manière indiscutable et malheureusement éblouissante. 

Là ou nous rêvions de libération, on nous propose l’enfermement des corps et des consciences. Là où nous chérissions la liberté, on ne nous propose que des interdits! 

Ces décisions ont été prises par des godelureaux ambitieux qui ont oublié que la France n’est pas seulement le théâtre de leurs atermoiements irresponsables, contradictoires ou de leur phraséologie empêtrée, ni le terrain de jeux des marchés internationaux en recherche de profits maximisés, mais que c’est aussi le pays de Voltaire, de Diderot et de Victor Hugo! 

La dernière trouvaille de ces freluquets chaudement installés depuis trois ans dans les ors de la République a été d’interdire l’ouverture des librairies. Autrement dit, la vente de bouquins est prohibée jusqu’à nouvel ordre, là où depuis le siècle des Lumières, il était d’usage de s’en procurer.

Bien sûr, c’est pour la bonne cause! Celle de la santé publique « qui n’a pas de prix », nous a t-on ressassé à plus soif! L’alibi est de taille: retarder la propagation « hors de contrôle » d’un méchant virus venu de Chine, pour éviter l’engorgement des hôpitaux laissés en jachère depuis trente ans. Depuis que la santé publique n’est plus regardée comme une politique stratégique d’intérêt général et qu’elle fut versée d’autorité dans le périmètre des activités à productivité et rentabilité médiocres à soumettre d’urgence aux lois darwiniennes du Marché! 

Il s’agissait donc de combattre un virus sélectivement mortifère, féroce pour les plus fragiles. Mais, un virus qui, selon nos édiles et le bavardage de leurs « experts » ne frappait pas n’importe où. Facétieux et taquin, et sûrement moins fruste qu’on ne l’imaginait, il était réputé se complaire dans les librairies, bibliothèques et autres petits commerces, alors qu’on le disait ignorer les quais et les rames bondés des métros ainsi que les transports en commun! Un virus – sauvage – mais en quelque sorte cultivé!  

Ainsi depuis une quinzaine de jours et pendant une durée formellement indéterminée – comme le refroidissement du fût du canon – les librairies sont bouclées et les libraires confinés dans leur niche, occupés à broyer du noir.

Mais toute chose à son revers, y compris la soi-disant sagesse « précautionneuse » de nos ministres.

C’est ainsi qu’on s’aperçut rapidement que ce qu’on venait peut-être de gagner en espérance de vie, en se privant docilement des livres, était préjudiciable à notre plaisir de vivre. On s’aperçut aussi que cette abstinence imposée de nouvelles lectures risquait de pénaliser notre équilibre psychologique. On remarqua enfin que la République perdait, du même coup, une partie de son âme et se retrouvait en grand danger de ne plus être ce qu’elle était depuis la Révolution française, à savoir la patrie des savoirs et de la culture, dont les livres demeuraient une des principales composantes.  

Force est de constater alors que l’obsession sanitaire « qui rend fou  » était devenu un prétexte pour verrouiller – mine de rien – notre droit à penser de manière autonome. Un droit qu’on croyait pourtant imprescriptible, fort duquel on pouvait affronter l’existence en s’affranchissant des clichés prêts à consommer d’une pensée prédigérée. Par excellence, le livre nous offre cette irremplaçable occasion de nous exonérer des incontournables canaux télévisuels ou numériques.

Aucun des médias « grand public » ne s’est d’ailleurs vraiment attardé sur cette interdiction, ni ému sur sa portée ontologique et symbolique pour les libraires empêchés d’exercer en toute liberté, un métier qu’ils conçoivent pour la plupart comme un devoir de transmission culturelle et d’éducation.

Les télés et les radios n’ont eu rien de fondamental à opposer à cette régression en marche. Trop contents probablement de disposer administrativement du monopole de la parole pour émettre les standards d’une pensée convenue.

C’est sans doute la raison pour laquelle, ils se sont contentés d’évoquer – compassion confraternelle oblige – le désespoir économique, au demeurant réel et préoccupant, des « acteurs » de la filière « livre »!  La disparition – même provisoire – des étalages et des présentoirs apporte effectivement un coup de grâce à un secteur d’activité malmené depuis des années.  Le petit libraire indépendant, qui s’efforçait déjà de lutter, à armes inégales contre les vents contraires de la facilité numérique, en promouvant les livres par ses fiches de lecture, est désormais condamné à mourir du fait du comportement méprisant et de l’entêtement imbécile de ceux-là mêmes qui devraient au contraire le soutenir.

Faute d’oxygène, autrement dit, faute de clients poussés vers d’improbables et hasardeuses rencontres littéraires sur les gigantesques plateformes apatrides de vente en ligne, il n’a plus d’espace, donc plus d’avenir. Et sans lui, le notre devient incertain! 

Quel autre choix aura t’il alors que de baisser définitivement le rideau? 

Mais il ne s’agit que d’un aspect du problème! 

Au-delà de son impact économique désastreux, cette décision gouvernementale, officiellement motivée par des exigences de santé publique », paraît non seulement injustifiée et destructrice de l’ensemble d’un secteur professionnel, mais surtout elle porte atteinte à l’image de la France, pays de culture littéraire millénaire.

Et ce qui est peut-être encore plus troublant voire rageant, c’est que cette décision est ridicule. En effet, personne n’a jamais vu de longues et interminables files d’attente de gens agglutinés en rangs serrés devant les librairies, à l’exemple de ce qui se passait à proximité des épiceries du temps des restrictions et du rationnement imposés par l’occupant nazi entre 1940 et 1945.    

Le virus n’est sans doute pas très futé. Mais on peut quand même aisément imaginer, sans être expert en statistiques ou en épidémiologie, qu’en dépit de son absence probable de pensée cognitive, il « percevra » instinctivement que ses « chances » de coloniser les humains et donc d’assurer sa survie, sont infiniment plus grandes, là où les foules sont les plus denses. Autrement dit, plutôt dans le métro que dans une librairie indépendante de quartier! 

Et pourtant le métro fonctionne et les librairies de quartier ferment! Ce que le virus sait spontanément, nos gouvernants semblent l’ignorer.

Mieux, tout dévoués à leur maitre dont ils ne sont que les mandataires obligés, et englués dans leur confinement intellectuel de petits fonctionnaires besogneux, les responsables officiels de ces mesures discriminatoires ont laissé entendre l’inconcevable, à savoir que les livres ne relevaient pas de l’essentiel. 

Au Panthéon, les Grands Hommes ont du se retourner dans leurs tombes…Mais pas seulement eux, tous ceux et celles, écrivains et écrivaines, qui ont contribué au cours des siècles et des décennies passées et encore aujourd’hui, à asseoir le rayonnement intellectuel de la France. Nos professeurs aussi qui nous prodiguaient jadis leurs conseils de lecture! 

Seuls les êtres écervelés comme les vers de terre se contentent de salades pour vivre sans s’embarrasser de nourriture intellectuelle! Est-ce là le mépris dans lequel nous tiennent nos gouvernants?  

Tel est ce nouveau monde merveilleux, qu’on nous promettait il y a trois ans, et dont la pandémie virale, a révélé la véritable nature, celle d’un pouvoir né sur les ruines d’un autre défaillant et incarné en réalité par un homme seul entouré de serviteurs, et qui se prend pour un dieu. 

En attendant des jours meilleurs, les étagères de livres dans les magasins sont interdites d’accès et délimitées comme les scènes de crime de nos petits polars télévisuels de première partie de soirée! Tout un symbole de voir un Jean d’Ormesson, pétillant philosophe récemment disparu et dorénavant confiné, sourire tristement derrière un bandeau de la police judiciaire! 

D’une certaine manière, le jeune homme capricieux, au pouvoir par défaut depuis trois ans, est l’héritier inattendu et apostat de ces étudiants romantiques qui en 1968 badigeonnaient « Soyez réalistes, demandez l’impossible » sur  les murs de la faculté parisienne de Censier. Il en a juste fait évoluer l’interprétation. Etre réaliste de nos jours, c’est se jouer de la démocratie, tandis que demander l’impossible c’est décréter l’impensable: emprisonner les livres! 

On s’y habituera!   Ou pas! 

Fermer les librairies, il fallait le faire, tout de même! Il fallait y penser! Il l’a fait et ils l’ont suivi…naturellement! Un jour, peut-être, on brûlera les livres comme un déchet recyclable en biocarburant. 

Il est des circonstances où il faut préférer les mots des autres, aux siens propres. Où il est préférable de recourir aux phrases du poète pour exprimer avec justesse ce que l’on ressent! Où ce sont les autres mieux que nous-mêmes qui entrent en empathie avec nous-mêmes.

Aucune combinaison syntaxique de mon crû ne saurait en effet rendre compte de l’ampleur de ce sentiment de solitude, devenu depuis durable, éprouvé en cette triste matinée humide d’un jour de novembre, il y a trois ans. 

C’était au passage par une porte dérobée d’un hôpital de banlieue de convoyeurs pressés transportant sur un brancard brinquebalant un sac de plastique noir normalisé et bouclé par une fermeture éclair …Le corps de mon père destiné au centre parisien du don des corps! On sut par la suite l’odieux sort qui lui fut sûrement réservé! 

Qui mieux que les vers octosyllabiques d’Alfred de Musset (1810-1857) de « La Nuit en décembre » un long poème écrit en novembre 1835, saurait illustrer cet épisode de souffrance intime et d’abandon ressenti à ce moment là, alors que le camion s’éloigne, englouti dans la brume automnale qui envahit en contrebas les prairies de l’Hurepoix… Une séquence parmi tant d’autres que le temps qui passe nous inflige, en contrepartie sans doute des insignes bonheurs qu’aussi, il nous consent !

Pour Musset, le romantique, la poésie est un exutoire: le baume qui lui permet d’apaiser sa douleur, une occasion réparatrice de parcourir son passé d’enfant, d’adolescent puis d’amoureux éconduit en « réveillant les fantômes d’un double étranger et complice ». D’un fidèle mais parfois oppressant compagnon de route. 

Ce n’était pas tout-à-fait mon propos ce 8 novembre 2017, alors que la dépouille de mon père n’était déjà plus perceptible qu’au travers la minuscule trainée de gaz d’échappement du véhicule dans le lointain. Aucune George Sand, aucune rupture sentimentale n’en étaient en cet instant l’alibi! Juste le plus redoutable des abandons: la mort. Le poème de Musset à ce moment-là m’allait comme un gant, sans que je sache d’ailleurs trop pourquoi. Il ne m’a plus quitté comme certains poèmes de Rimbaud.  

(Courts extraits choisis)

Du temps que j’étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s’asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. 

……

Un an après, il était nuit, J’étais à genoux près du lit Où venait de mourir mon père. Au chevet du lit vint s’asseoir Un orphelin vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère

…….

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin? 

……

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, Pèlerin que rien n’a lassé?

…… 

Je ne suis ni dieu, ni démon, Et tu m’as nommé par mon nom Quand tu m’as appelé ton frère; Où tu vas, j’y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j’irai m’asseoir sur ta pierre. 

Le ciel m’a confié ton cœur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude; Je te suivrai sur le chemin; Mais je ne puis toucher ta main;  Ami, je suis la Solitude.  

—-

 

 

 

 

Dans la liste des arrêts administratifs imposés par le second confinement de l’année, figurent les salons de coiffure. Comme pour tous les négoces non considérés comme essentiels par nos inconstantes « autorités sanitaires », tous les figaros et barbiers de France ont donc été tenus de remiser leurs rasoirs, leurs ciseaux, leurs brosses et leurs peignes, de fermer leurs flacons de shampoings ainsi que leurs teintures « ailes de corbeau », et, sous peine d’amende, de baisser les rideaux de fer de leurs boutiques à compter du vendredi 30 octobre 2020. 

Et ce, jusqu’à ce que ce satané « virus qui rend fou » soit décrété vaincu ou en voie de l’être par les multiples diafoirus qui bavardent et s’étripent en confrontant leurs ignorances prétentieuses sur nos écrans! A supposer même que le maniement du coupe-choux – dorénavant strictement encadré par le plan Vigipirate – et celui des blaireaux en poils de sanglier soient de nouveau autorisés, il est évident que le plus important pour le petit commerce est de permettre aux clients échevelés de s’extraire de leur résidence surveillée, le temps – nécessairement inférieur à soixante minutes – d’une coupe au bol ou d’un indéfrisable de proximité. Quitte à ce que, dans la précipitation réglementaire et heureusement conjoncturelle, on tolère des accommodements sur l’emplacement précis de la raie ou qu’on fasse son deuil de la taille de la barbe, de la moustache et des sourcils ainsi que de l’ajustage des pattes, en deçà ou au-delà du masque chirurgical obligatoire.  

La chasse aux poils est fermée. Donc d’ici le jour béni de sa réouverture et de la liberté retrouvée, notamment celle de couper les cheveux en quatre, il faudra s’accommoder de la croissance sauvage de nos facétieux épis dorénavant non domestiqués et observer avec indulgence le développement anarchique de nos tignasses. Du moins pour ceux qui ne voient pas disparaitre dans le syphon crasseux de leurs lavabos, une proportion significative de la crinière qui faisait autrefois leur fierté!

Pour certains, déprimés confinés, il faudra peut-être en revenir aux antiques traditions conviviales de l’épouillage et du démêlage! Mais forcément dans le « huis clos de sa pauvre masure » en s’efforçant, malgré la rudesse des temps et la désespérance de s’occuper utilement sans s’arracher les cheveux.

Tout est bon pour attendre la levée d’écrou en pestant contre les restrictions édictées avec cynisme par les autorités publiques imprévoyantes et moralisatrices, qui masquent par leur discours, tantôt compassionnels, tantôt culpabilisant, leur propre inconséquence et leur versatilité! 

Et dans le même temps, les salons de coiffure casquent! 

Photo Internet

A ce stade de mon récit, j’imagine que ceux qui n’en ont pas abandonné la lecture, doivent s’interroger avec perplexité sur mon intérêt soudain pour cette profession que j’ai probablement trop négligée dans ma lointaine jeunesse, surtout influencée par le chanteur Antoine. Ceux qui parfois me croisent dans un hypermarché de banlieue sont sûrement les plus étonnés par ce regain de tendresse à l’égard d’une corporation découverte assez récemment alors que son service ne s’imposait plus vraiment à moi! Faute de plus en plus remarquable de combattants en nombre suffisant et encore vaillants . 

Ni les uns, ni les autres de mes contradicteurs raisonneurs n’auraient tort. Et pourtant il ne s’agit pas d’un caprice!    

De même que les anagrammes me ravissent ( dans le genre  » Les liaisons dangereuses » et  » Les ailes sanguines d’Eros), j’aime les coïncidences « renversantes »! 

Mon intérêt pour les salons de coiffure, comme incarnation des petits commerces de nos villes et villages, sinistrés par des décisions aussi injustes qu’incompréhensibles et inefficaces pour combattre l’épidémie coronovirale, procède en fait d’un constat, celui d’un isochronisme hasardeux qui laisse toute le monde indifférent, sauf moi pour lequel il fait sens! Un sens un peu tiré par les cheveux! 

Ainsi ai-je remarqué que la date de début de confinement, fixée au 30 octobre 2020 correspondait à la date anniversaire de la naissance d’un mes lointains cousins, Marcel Maurice Pasquier, le 30 octobre 1895 dans le bourg angevin du Lion d’Angers au domicile de ses parents tenanciers d’un bistrot-tabac. Il y a donc cent-vingt cinq ans! 

L’événement, j’en conviens, est d’importance relative. Elle aurait même été nulle si, dans le même temps, je ne m’étais rappelé que, dès la fin de sa scolarité obligatoire en 1908, Marcel Maurice s’était orienté vers la coiffure, comme apprenti puis comme ouvrier… Mais que dans les premiers mois de la guerre à l’automne 1914, lui qui n’était pas immédiatement mobilisable, s’engagea pour cinq ans dans les armées de la République.

L’hécatombe parmi nos troupes, lors des premières offensives, l’avait fortement impressionné, révolté et finalement solidarisé avec les soldats! 

Marcel Maurice au centre – 1914

Il fut tué sur le front belge à la fin mai 1915!  N’ayant pas eu le loisir de vivre, il disparut progressivement de la mémoire collective familiale, qui n’évoquait plus que très rarement dans ses soirées au coin du feu, ce patriote sacrifié, formé à l’école de la République de Jules Ferry.

Ceux qui l’ont croisé ont aujourd’hui tous disparus! Aussi m’a-t-il semblé que cette curieuse synchronie qui s’imposait à moi, me fournissait aussi une occasion d’évoquer le souvenir de cet enfant de France, épris de sa patrie. Il n’a pas fui. Il ne s’est pas dérobé aux exigences civiques que lui avaient inculquées ses instituteurs. Faisant face à ses responsabilités de citoyen, il n’a pas placé ses droits au-dessus de son devoir, et il n’a pas cherché à se réfugier ailleurs, loin des combats, en laissant aux autres la tache de prendre les armes contre un ennemi menaçant l’intégrité du territoire. 

Il ne fut d’ailleurs pas le seul, vingt autres jeunes hommes de ma famille ou proches d’elle, furent embarqués dans ce premier conflit mondial. Six y laissèrent la vie alors qu’aucun n’avait passé l’âge de trente ans.  

On aura compris que cette coïncidence des dates m’a servi de prétexte, en une période où la France, au-delà de l’épidémie qui la frappe, est confrontée à une période périlleuse de doutes, sans précédent dans son histoire récente, sur son identité, sur ses principes d’humanité violemment et même sauvagement contestés par une partie de ceux qu’elle accueille généreusement sur son sol, et sur sa mission civilisatrice dans le concert des Nations.  

A l’exemple des poilus de 14-18, elle ne surmontera ces difficultés que dans l’unité de tous français, d’où qu’ils viennent et quoiqu’ils croient, mais à la condition qu’elle ne se compromette en rien – et jamais – dans l’infamie et le renoncement à ses valeurs et aux principes fondateurs de la République, que sont la liberté dans toutes ses acceptions, l’égalité de droits et des chances, la fraternité et la laïcité, ciment et ferment de la cohésion nationale! 

J’aurais pu intituler ce billet  » Coiffeur mais d’abord patriote »! 

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PS: En octobre 2011, j’ai dédié à Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) un chapitre d’un billet de ce blog, dont plusieurs extraits sont reproduits ci-dessous:  

Sur Marcel Maurice Pasquier, je dispose de peu de données, bien qu’il soit à la fois le cousin germain de mon grand-père Marcel Emile Pasquier et de mon grand-oncle Auguste Cailletreau, ainsi que de sa sœur Marguerite (1897-1986), ma grand-mère paternelle. Ce que je sais, se résume au fait qu’avant la guerre, il était ouvrier-coiffeur. C’était un beau jeune homme à la chevelure châtain clair et aux yeux bleus, plutôt plus grand que la moyenne des garçons de son époque: sa fiche dans le registre des matricules militaires indique qu’il mesurait 1m64.

Marcel Maurice qui, compte tenu de son âge, n’était pas mobilisable au début de la guerre, début août 1914, était probablement un ardent patriote. Ainsi, dès l’automne, il se déclara « engagé volontaire pour cinq ans » et fut incorporé à compter de novembre 1914, comme soldat de 2ième classe au 135ème régiment d’infanterie basé à Angers. Un régiment presque exclusivement composé d’angevins et de bretons. Il est mort, probablement dans une ambulance de campagne, des suites de ses blessures dans les tranchées de première ligne, le 29 mai 1915 à Acq dans le Pas-de-Calais. Il avait tout juste vingt ans!

Son décès fut notifié le 6 juillet 1915 à la mairie du Lion d’Angers où il était né le 30 octobre 1895, ainsi qu’à ses parents, Baptiste Pasquier et Angèle Houdin.

A partir de novembre 1914, Marcel Maurice a donc participé à tous les combats de son régiment. Lequel fut d’emblée parmi les plus éprouvés. (…)

De même, sur sa « guerre », on ne sait rien de précis l’impliquant personnellement : on ignore quel affrontement lui fut fatal. (…) 

(…) Marcel Maurice pressent sans doute qu’il ne survivra pas longtemps. Selon un témoignage transmis par une de ses nièces (…) Marcel qui avait obtenu une permission pour la fête de Noël 1914, serait reparti en disant à ses parents: » Je vous dis adieu, je ne reviendrai pas ».

Marcel Baptiste décède le 29 mai 1915 (…) Il est aujourd’hui inhumé au cimetière du Lion d’Angers dans une concession familiale acquise par ses parents dans les années 1920. En novembre 2008, elle fut d’ailleurs sur le point d’être déclarée abandonnée. Heureusement en 2010, la tombe existait toujours, préservant les restes de ce poilu « mort pour la France ».

Il eût été en effet injuste que le rapatriement au Lion d’Angers de la dépouille de ce poilu sur l’initiative de ses parents, ait remis en cause le principe selon lequel tout sacrifié pour la Nation bénéficie d’une sépulture prise en charge, ad aeternam, par l’Etat.

Le 22 juillet 1915, l’Etat avait accordé 110 francs de secours à son père en dédommagement de la mort de Marcel Maurice: pour solde de tout compte! » 


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Nota : L’anagramme cité dans le billet est issu d’un ouvrage très déroutant, publié chez Flammarion en novembre 2011 intitulé « Anagrammes renversantes » dont les auteurs sont respectivement Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow. RV donc chez  » Les éditions Flammarion » dont les facétieux auteurs ont repéré l’anagramme:  » L’arôme des mots à l’infini ».