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Elle était l’ultime représentante du mobilier parental de la salle de séjour du 6 bis rue de Messine à Angers dans les années soixante… Dernière également à être encore là, fidèle au poste dans l’appartement déserté de Massy où elle « siégeait » depuis près d’un demi siècle!

Fièrement, comme dans un dernier défi ou une ultime fanfaronnade avant liquidation, la pauvre chaise, usée par les ans et désormais inutile – encombrante –  mais toujours vaillante, se dresse sur le tas d’objets hétéroclites et de meubles fracassés qui demain, dès l’aube, partiront vers la déchetterie municipale…

En détournant le regard et en essuyant furtivement une larme, on l’a posé ici le cœur gros, un peu comme on l’aurait fait en abandonnant pour toujours entre les mains d’un vétérinaire, un vieil animal de compagnie, perclus de rhumatismes et incontinent, baveux et à bout de souffle!

Les nettoyeurs des espaces urbains, exécuteurs modernes des basses œuvres mettront ainsi un terme à son destin de siège, qui avait été scellé au cours des Trente Glorieuses. Après les restrictions et les malheurs de la guerre, son acquisition incarnait – modestement – un début d’aisance matérielle, avec la table marquetée et le buffet plat assorti en bois clair vernissé. On en n’était pas alors à s’insurger contre le consumérisme. Au contraire, on l’appelait de nos vœux, comme un des symboles de l’égalité républicaine et de la prospérité retrouvée. S’installer à son aise, c’était déjà gravir une marche de l’échelle sociale…

Demain, ses bois de chaise redeviendront anonymes avant d’être transformés en cendres fumantes …

Personne ne saura plus désormais que quatre – presque cinq- générations se sont assises dessus. Personne n’entendra plus ses craquements suspects. Personne ne témoignera plus de l’inconfort supporté par les enfants lorsqu’ils devaient y rester collés des heures, pendant ces interminables banquets de famille – réglés par la cuisson du gigot d’agneau et de ses mogettes – et arrosés de « coteaux du Layon », qui autrefois ponctuaient les fêtes familiales dans les provinces de l’Ouest.

Accessoire incontournable des communions « solennelles » d’antan, des retours de noces ou des fêtes religieuses, comme Noël ou Pâques, sa présence discrète attestait surtout du plaisir de se retrouver et de se tenir chaud face aux aléas de la vie.

Oui! Cette chaise fit partie de nous-mêmes en un temps où la famille se confondait encore avec la tribu.

Beaucoup des protagonistes de cette époque ont disparu et c’est désormais au tour de la chaise de définitivement s’évanouir sans bruit pour rejoindre nos souvenirs. Il y a d’ailleurs bien longtemps déjà qu’elle n’était plus en première ligne pour accueillir les postérieurs familiaux des grands-mères, des grands oncles ou des grandes tantes… voire des cousins, cousines et bien sûr des nôtres …

« Réserviste »de longue date, elle avait été remisée dans un coin de l’appartement… Hormis les jours de grande affluence, de plus en plus rares ces dernières années, où elle était mobilisée comme siège d’appoint, on ne la remarquait plus.

Depuis que ceux qui l’avaient acquise ne sont plus là, elle était devenue invisible. Ils étaient en effet presque les seuls à partager (encore) avec elle l’indicible mais prégnante nostalgie d’une époque révolue. Bon an, mal an, elle s’obstinait, malgré tout et à sa mesure, à être le miroir de leur jeunesse et à demeurer un témoin muet et branlant, presque obsolescent d’un passé qu’ils regardaient avec tendresse.

Elle est la dernière à quitter le navire… Désormais c’est Facebook qui comblera le vide. C’est dans l’air du temps!

Déjà les charognards s’activent autour d’elle! Peu de chance, cependant qu’ils s’y intéressent… Rafistolée -fût-ce avec amour – elle a peu de chance d’attirer le chaland sur une brocante dominicale ou un autre vide-grenier!

Adieu la chaise ! Ta place est désormais inoccupée, vide, complètement vide pour la première fois depuis quarante cinq ans. N’empêche que tu restes encombrante… Encombrante comme un reproche!

 

 

 

 

 

 

 

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En vérité, je ne me souviens pas avoir entendu déclamer cette phrase! En tout cas, pas sous cette forme rhétorique un peu pompeuse, comme s’il fallait à tout prix se convaincre par le seul artifice du verbe, d’un cousinage hasardeux!

Je me contente donc de l’imaginer en m’inspirant librement du refrain d’une célèbre comptine enfantine qu’interprétait en sautillant sur les plateaux TV Chantal Goya, l’inoxydable petite fille de la chanson française, il y a un peu plus d’une trentaine d’années.

« Bécassine, c’est ma cousine » !

Mais, cette fois, c’est « Yvette ».

Dont acte! Mais laquelle Yvette? Car nombreuses furent les dames à porter ce prénom un peu désuet, mais fréquemment attribué au cours des premières décennies du siècle dernier.

Reste également à identifier celui ou celle, supposés se revendiquer du même lignage que ladite Yvette. Je précise d’emblée qu’en première intention, il ne s’agit pas de moi…

En revanche, pour ce qui est de la personne, sujet et objet de cette dédicace tapageuse, j’affirme sans barguigner qu’il s’agit d’Yvette Chauviré (1917-2016).

Photo reprise d’Internet

De multiples pages et des livres ont été consacrés à la carrière exceptionnelle d’Yvette Chauviré, ballerine « étincelante » dans le solo de la « Mort du Cygne » et maître de ballet…Très longtemps, elle a ébloui de son talent, les principales scènes du monde, dont l’Opéra de Paris, la Scala de Milan, les Ballets de Monaco ou le Royal Ballet, etc.

Célébrissime dans les milieux de la danse, Yvette Chauviré est surtout connue du grand public pour avoir été danseuse étoile de l’Opéra de Paris…

D’ailleurs, j’appartiens à ce « grand public » qui la connait de réputation mais qui ne l’a jamais vue sur scène… J’avoue même ma totale ignorance des arcanes de cet art complexe pour lequel je n’ai probablement aucune disposition ni authentique inclination. En effet, en quelques soixante années et plus, je ne suis jamais parvenu à marcher au pas cadencé et à esquisser d’autres figures que le slow ou quelques sauts désordonnées de rock improvisé! Et encore, à la condition d’évoluer en lumière tamisée et d’être mu par une forte – et parfois douteuse – motivation !

Cette lacune est certainement imputable  – au moins en partie – à l’environnement culturel de mon enfance. Dans les milieux angevins, catholiques et ouvriers des Trente Glorieuses, les arts comme la musique ou la danse n’apparaissaient pas comme des enjeux primordiaux en comparaison de la réussite scolaire, principal vecteur d’émancipation et d’ascension sociale. La danse n’est pas, de prime abord, assise sur un principe d’égalité!

Mais rien n’est tout-à-fait définitif et l’exemple de mon propre père est à cet égard illustratif. Pudique à l’excès sur ses sentiments intimes qu’il n’exprimait le plus souvent qu’en les agrémentant de références religieuses, avare sur les ressorts de sa sensibilité, et quasiment pudibond dans sa jeunesse face au moindre trémoussement rythmé, il s’était mué, l’âge venu, en un amateur sensible et éclairé, ainsi qu’en expert passionné de la danse classique… Comme quoi, l’affection d’un grand-père pour sa petite-fille peut faire des miracles!

En tout cas, avec un tel passif de retenue héritée, on comprendra qu’il ne me soit pas venu à l’idée d’ambitionner avec outrecuidance, un quelconque partage de gènes -fût-il ténu – avec Yvette Chauviré!

Dans mon hypothétique apostrophe, le « héros »  est en réalité un vieux monsieur disparu, il y a longtemps, croisé à Angers dans les années soixante. Il s’appelait Léon Chauviré. 

Natif d’Angers, Léon était architecte mais n’habitait plus la ville depuis de nombreuses années. Après la seconde guerre mondiale, es qualité « d’architecte agréé de la reconstruction », il participa aux travaux de restauration dans des villes sinistrées.  Selon ma mère qui le connaissait, il résidait à la fin des années soixante dans l’est de la France avec son épouse, disparue tragiquement, peu de temps après, dans un accident de la route.

En 1951, avant son mariage, il habitait à Marseille comme en témoigne un tableau « sanguine et pastels » du Vieux Port qu’il signa à l’époque.  Il vivait alors avec sa mère Antoinette Duguet (1882-1951), professeur de piano, qui d’ailleurs décéda dans cette ville au cours de l’été 1951.

Marié tardivement et veuf précocement, Léon n’eut pas d’enfant.

De ce fait, sa famille était très réduite, en particulier en Anjou, son berceau familial, où il ne comptait plus pour toute famille dans les années d’après-guerre, qu’une grand-mère par alliance – Louise Toublanc (1866-1961) alias la « mère Duguet »  – deuxième épouse de son grand-père maternel – elle-même décédée en 1961 – et une cousine germaine de sa mère, Madeleine Duguet (1897-1973) qui vivait célibataire et recluse sur les coteaux bordant la rive gauche de la Loire à Ardenay non loin de Chalonnes.

D’abord agréable, amène, toujours « tiré à quatre épingles » et pétri d’urbanité, Léon avait connu bien des malheurs. A commencer, par le deuil qui l’avait frappé dans sa prime jeunesse, celui de son père Antoine Chauviré (1880-1914), « mort pour la France » en décembre 1914. Il n’avait pas deux ans… L’année suivante, c’est son oncle, Georges Duguet (1895-1915), le demi-frère de sa mère qui disparaîtra à son tour dans la tourmente de la première guerre mondiale! Sa dépouille ne sera jamais retrouvée.

Le nom de l’un et de l’autre sont inscrits sur le monument aux morts érigé dans une des chapelles de l’église paroissiale de la Madeleine à Angers, aux côtés de celui de mon grand-oncle Alexis Turbelier (1897-1918). De leurs vivants, ils se connaissaient car ils étaient proches voisins, rue Desmazières à Angers!

Bien qu’ayant quitté sa ville natale – probablement – dès la fin de ses études d’architecture, Léon revenait au moins une ou deux fois l’an à Angers. Au décès de la « mère Duguet » en 1961, il avait en effet hérité de la propriété de ses grands parents maternels, qui avaient tenu une épicerie et un bistrot dans ladite rue Desmazières. Pour les « valoriser » , il les avait transformés ainsi que leurs dépendances en « turnes » pour des étudiants de la Catho, l’université catholique angevine et en avait confié la gestion à ma mère. Il lui avait délégué la responsabilité du bon fonctionnement de l’ensemble, de son entretien et même du ménage…

Employeur de ma mère, c’était aussi un ami, une personne de confiance, car les deux familles se fréquentaient depuis près d’un siècle.

C’est au cours d’une ces visites en Anjou que Léon apprit à ma mère qu’il pensait être un cousin « éloigné » d’Yvette Chauviré. En confidence, il lui fit part aussi de sa déconvenue, lorsqu’il lui raconta sa mésaventure avec sa cousine putative. S’étant présenté au domicile parisien de la danseuse, il n’avait pu entrevoir qu’un domestique, chargé de lui signifier qu’Yvette Chauviré ne se connaissait aucune famille en Anjou, et qu’il lui apparaissait donc sans objet de faire connaissance.

Il était inutile d’insister!

Le pauvre Léon en était resté là. Il n’avait en effet pas les moyens de passer outre cette fin de non-recevoir, ni de contredire cette péremptoire affirmation… Faute de pouvoir recourir à une mémoire familiale quasi-inexistante et de disposer de documents confirmant son « intuition », il aurait du se livrer à une recherche généalogique approfondie mais il préféra se résigner. La série impressionnante d’épreuves et de malheurs qu’il avait du surmonter dès sa plus tendre enfance, avait non seulement distendu ses relations avec sa famille paternelle d’ailleurs dispersée un peu partout en France, mais surtout l’avait conduit à une certaine forme de renoncement fataliste.

A quoi bon révéler une vérité à une personne qui ne souhaite pas l’entendre!

A supposer au surplus qu’Yvette Chauviré ait entendu parler de cet hypothétique cousinage, elle n’avait vraisemblablement, nul intérêt à s’en revendiquer car elle s’était constituée par son travail et son talent, une autre famille autrement plus enrichissante dans le milieu artistique international. Pourquoi ce serait-elle embarrassée de ce pauvre hère, issu de nulle part, qui frappait à sa porte? Derrière cet homme qui se prétendait son cousin, n’y avait-il pas, de surcroît, un imposteur intéressé?

Pendant trente ans, l’affaire fut donc enterrée. Léon est mort à une date inconnue et ce n’est qu’à l’automne 2016 au décès d’Yvette Chauviré que l’histoire m’est revenue en mémoire. Une simple recherche sur Internet attestait de la très grande discrétion de l’artiste sur sa famille et ses origines.

Mais, comme pour toute personne « VIP », les généalogistes se sont emparés de sa filiation – parmi ceux-ci, mon honorable correspondante Rose L’Angevine, assidue de ce blog – et progressivement tous les aïeux et l’ensemble de la famille d’Yvette Chauviré ont été identifiés. Sa généalogie n’a plus guère de secret et est même directement consultable sur Internet… Elle peut-même être enrichie, au gré de chacun, de toutes ses ramifications possibles depuis la numérisation des archives d’état-civil!

Et cet ensemble de données désormais disponibles montrent sans ambiguïté que Léon (l’architecte de la reconstruction) avait raison!

Yvette  » c’était bien sa cousine!

Léon Antoine Chauviré (1880-1914), le père de « mon » Léon et celui d’Yvette, Henri Léon Chauviré (1890-1952) étaient cousins germains. Il en résulte que leurs grands pères paternels, tous deux charpentiers,  étaient frères.

Ainsi le vieil ami de mon enfance et Yvette possédaient en commun un arrière-grand-père, Mathurin Chauviré (1819-1874) et une arrière grand-mère, Anne Tudoux née à Villemoisan en 1820 dans le Segréen.

La famille Chauviré, quant à elle, était originaire de deux petits villages situés dans les actuels Pays de Loire, Belligné et Angrie, à la limite du Haut Anjou et de la Bretagne, à la frontière de la petite et la grande « gabelle ».

L’infortuné fils d’Antoinette Duguet n’aura pourtant jamais connu la démonstration factuelle de son lien de parenté avec Yvette, ni sa reconnaissance. Le temps lui aura manqué!

Ce qu’il ne saura pas non plus et qu’il ne soupçonnait même pas, c’est que son aïeule commune avec Yvette Chauviré, Anne Tudoux  était un descendante en droite ligne d’un certain Louis Bain né en 1579 à Villemoisan.

Lequel se trouve être également un de mes aïeux direct au dixième ou onzième degré dans la haute ramure de ma branche maternelle!

Moi aussi, je pourrais donc affirmer sans avoir recours à une approximation « à la mode de Bretagne » qu’Yvette et Léon étaient mes cousins… mais, je le concède, très très éloignés dans la nuit des temps.

Si distants, que le gène de la danse, comme celui du dessin et de l’architecture se seraient perdus en route! Du moins en ce qui me concerne!

 

Un symbole : la pendule offerte par Léon Chauviré à mes parents

 

PS : J’ai évoqué cette famille amie à plusieurs reprises dans ce blog, entre autres :

  • Le 11 novembre d’un poilu oublié: Georges Duguet – 9 novembre 2011
  • Madeleine Duguet la « solitaire » d’Ardenay – 16 juillet 2012
  • Aux « P’tits gâs » de la Madeleine morts à la guerre de 14-18 – 28 avril 2015

 

signature de Léon Chauviré

 

Aujourd’hui 1er juin 2018, il aurait fêté ses quatre-vingt douze printemps… Mais comme l’écrivait si joliment, ce matin, ma fille aînée:

« Il n’y aura pas de nouvelle bougie aujourd’hui sur le gâteau de papi, ton papa…

Mais il y aura un souvenir vivace et éternel de toutes celles posées avant. »

« Un clin d’œil » ajoutait-elle!  Il aurait aimé…Car il aimait les mots et jouer avec.

Certes il était très âgé quand il est parti dans les frimas de novembre! Certes nous le savions très malade et sans rémission possible! Rien qu’en nous observant, on aurait pu savoir qu’on savait et qu’on s’y attendait! Nous serions donc malvenus désormais de gémir comme d’antiques pleureuses ou de nous insurger contre un sort implacable car il est dans la nature et dans l’ordre des choses que s’incliner sur la tombe de ses parents, et non l’inverse! C’est la quintessence de la condition humaine.

N’empêche!

Ce matin, pour la première fois, nous nous sommes rendus, sans gâteau, sans bougie, sans cierge ou livre de prières – surtout pas – sans fleur même – à quoi bon! –  jusqu’au cimetière parisien de Thiais, où ses cendres ont été épandues – « déposées » – le 12 décembre 2017, dans le jardin du Souvenir par le centre du don des corps de l’Université Paris-Descartes.

Une nécropole végétale, vaste et verte prairie d’herbes sauvages, en attente de fauchage en ce printemps pluvieux. Les morts, sans bruit, font-ils les foins?

Division 102 – Jardin des souvenirs du cimetière parisien de Thiais

Il aurait aimé aussi ce jardin-là, ce mausolée qui n’en est pas un! Celui d’une nature luxuriante non totalement bridée mais néanmoins encadrée. Respectueuse de la diversité biologique! Du moins de l’idée qu’on s’en fait en haut lieu.

De son vivant, il aimait à la fois l’ordre juste et le mouvement rédempteur du désordre! C’est ainsi qu’il entrevoyait et évoquait la puissance du créateur, moteur de toutes choses. Nous, non!

N’empêche qu’on était ici pour lui! Comme s’il pouvait se manifester pour nous!

Allez savoir pourquoi face à ce champ sans âme qui vive … Sans le moindre indice d’une quelconque immanence, encore moins d’une hypothétique transcendance.

« La force de l’esprit » aurait-dit Mitterrand dont mon père demeura jusqu’au bout un fan! Nous, non…

Pourtant, on était là, en quête – ou plutôt presque en quête – d’une illusoire explication métaphysique, à regarder, incrédules, la végétation croître à foison! Une recherche sans but identifiable et néanmoins nécessaire, mystérieuse…

Rien n’était perceptible, hors le silence de l’absence et un sentiment irrépressible d’abandon! Et la tristesse toujours vive dans nos cœurs.

Et puis la pensée réconfortante ou nonchalante que la vie explosait ici de toute part, comme ailleurs, et peut-être un peu grâce à lui … Papa!

Une façon champêtre bien que banlieusarde de ne pas l’oublier…

Stèle de l’Université et de la Ville de Paris en hommage à ceux qui font don de leur corps à la science

 

 

« 

La vie impose à chacun de nous des « figures imposées »auxquelles il est difficile de se soustraire ou de s’affranchir.

Parmi celles-ci, la tâche visant à solder les lieux où vécurent ceux qui nous ont conçus et à y effacer définitivement toute empreinte palpable de leur présence, n’est ni la moindre, ni la plus réjouissante. En effet, rien n’a en principe vocation à échapper à ce coup de balai terminal, ni les objets, ni les photographies, ni les décors, ni les meubles. Les bibliothèques doivent disparaître avec les livres qui peuplaient leurs étagères.

Sans doute, est-ce le plus éprouvant, car ces livres sont l’âme de ce passé qu’il faut maintenant effacer. Ils sont les témoins muets et pourtant si bavards de ces vies emportées, bien qu’ici, encore rassemblés, ils ne parlent plus qu’en balbutiant à notre sensibilité… D’ailleurs faut-il les entendre? Est-il souhaitable de conserver le souvenir des circonstances dans lesquelles, patiemment collectionnés, ils parvinrent ici pour former un « tout »? De quelles rencontres, attestent-ils? De quels coups de cœur, de quelles amitiés ou de quelles inclinations de leurs propriétaires d’antan pourraient-ils encore nous entretenir?

Peu importe au fond les réponses apportées! On sait bien que cette étrange besogne dont nous devons nous acquitter et qui procède avant tout du lessivage ou de la liquidation avant fermeture, consiste à enterrer une seconde fois des êtres chers. Et dans cette phase schizophrénique, on formerait volontiers le vœu que cet agencement de volumes, cordon ténu qui nous relient à ces disparus, ne se rompe pas complètement. On souhaiterait tout garder de ce lien matériel, tout en mesurant avec acuité qu’il serait vain de tenter le contraire.

Et même que ce serait probablement insultant pour ceux qu’on déménage à contrecœur et qui voulurent notre émancipation. On voudrait leur succéder sans les remplacer! Et ce n’est pas possible sans en être profondément troublé.

Pour eux comme pour nous-mêmes, il est pourtant vital de faire du passé table rase. La page doit être tournée. Il est impératif de ne pas refuser ce deuil que personne n’a choisi, et de ne pas nous figer dans le carcan d’un passé à jamais révolu. Cela n’exclut pas qu’on souffre forcément des abandons, à commencer par celui de notre jeunesse, qui, à travers nos défunts, s’efface irréparablement…

Comment en effet peut-on s’accommoder sans broncher de la disparition brutale ou progressive mais irrémédiable des stigmates d’un passé auquel nous sommes si intimement liés, et qui constituait, il y a peu, l’équilibre référent et structurant de notre propre vie, notamment affective?

Même sexagénaires avancés, il faut accepter d’être orphelins, car personne n’a vocation à s’inscrire scrupuleusement dans les pas de ses pères ou mères, sauf à accepter de mourir avec eux!

On sait donc raisonnablement qu’il faut assumer la rupture, y compris face à des objets sur lesquels s’ancrent parfois tant de nos souvenirs. C’est la condition sine qua non, de survie de notre espèce depuis la nuit des temps et du passage de relais des générations …

En ce sens, au-delà de l’obligation qui s’impose à nous de balayer sans délais les scories du passé devant une porte close dont nous héritons, c’est notre devoir de nous y soumettre sans faillir, pour que la symbolique de notre « pas » demeure »accueillante à notre descendance et préserve sa liberté d’être.

Facile à écrire!

Moins à réaliser. A cet égard, chacun comprendra qu’il n’est pas très aisé, de toucher à l’ordonnancement d’une bibliothèque et de rompre délibérément l’imperceptible harmonie d’un ensemble constitué de bouquins rangés sur les rayonnages, sans être effleuré par une irrépressible culpabilité. On pressent, et certainement à bon droit, que leur présence ici et leurs placements respectifs n’ont rien de fortuits!

Comment autrement expliquer que « Les Misérables » de Victor Hugo voisinent avec une biographie de Guy-Marie Riobé (1911-1963) évêque d’Orléans mort mystérieusement dans les années soixante? Comment comprendre que des discours de Jean Jaurès puissent cohabiter sans dommage apparent avec des bouquins de Mitterrand et de Mendès-France, non loin des Évangiles et agrégés aux réflexions d’un prêtre ouvrier des Trente Glorieuse, René Poterie?

Comment concevoir de tels assemblages, si l’on fait l’impasse sur les convictions de celui ou celle qui les a ainsi rangés? Mais ces choix, aussi respectables fussent-ils, sont indissociables des engagements de celui ou celle qui les a disposés ainsi et ils n’ont pas vocation à devenir les nôtres.

On savait déjà tout cela du temps de leur vivant. Désormais on se trouve face à la cruelle réalité et il faut en tirer les conséquences, c’est-à- dire assumer ses responsabilité et tirer un trait final, sans renier ni condamner quiconque! Sans oublier non plus.

Et faire enfin son ultime marché dans ces centaines d’ouvrages, dont la plupart rejoindront les permanences d’Emmaüs ou les brocantes dominicales! D’autres bénéficieront d’une cure de jouvence dans nos propres rayonnages. Sauvés du naufrage, et ressuscités dans un contexte différent!

C’est ainsi qu’au moment d’être « encartonné » vers un destin inconnu, un livre parmi tant d’autres a attiré mon attention! L’ouvrage intitulé « Les pas des Heures » avait pour auteur un certain Léon Néel, un poète français de l’entre-deux guerre, dont j’ignorais jusqu’à ce jour l’existence!

L’édition date de 1935.    

Chacun comprendra que je ne pouvais laisser choir dans une poubelle anonyme, un ouvrage dont je pressentais – peut-être à tort – qu’il abordait sous forme poétique et onirique, la seule question qui vaille, ou mieux, la seule énigme qui résiste encore à notre compréhension du monde, celle du Temps qui passe et de sa réalité! « Les Pas des Heures ».

J’imaginais en tout cas que ce fut le projet et le pari du rimailleur, sans pour autant me bercer d’illusion en pensant que dans ce coin poussiéreux de la bibliothèque parentale désormais désarticulée, je découvrirai la clé du mystère…

Mais je me disais qu’en ces instants de dislocation rédemptrice du passé, une balade mélancolique dans le temps, serait la bienvenue pour échapper à la dictature de l’instant et à ses misères…

L’auteur de ce recueil, Léon Neel, m’était inconnu et d’ailleurs, il le demeure pour l’essentiel. Son existence m’aurait sans doute échappé si je n’étais tombé par hasard sur ce livre. Double hasard au demeurant, car, ayant vu le livre, fallait-il encore que la curiosité m’incite à le compulser, alors qu’il n’attire pas le regard à l’inverse d’autres, provenant d’éditions originales, plus richement illustrés ou mieux conservés…

Versificateur un peu maniéré et oublié, il semble que Néel soit l’auteur de plusieurs ouvrages de poésie. Dans les années 1930, il parvenait même – dit-on – à faire publier quelques-uns de ses poèmes dans une revue littéraire, « La Revue Normande », qui comprenait dans son « comité de patronage » les écrivains et académiciens Georges Duhamel (1884-1966) et André Maurois (1885-1967)!

Sans être une consécration, c’est tout de même une preuve d’existence!

Malheureusement, ce pauvre « Léon Neel » peine manifestement à franchir les barrières de la postérité.

En outre, ses poèmes dont la lecture n’est pas déplaisante, ne suscitent tout de même pas la même « qualité » d’émotion qu’un bijou d »Apollinaire », d’ « Arthur Rimbaud », de « Verlaine » ou même de « Robert Desnos »…  Ses trouvailles linguistiques et les situations qu’il décrit, ne sont pas celles de Prévert.

Bref, ce brave homme qui ne fut pas un génie est inclassable. Il est en effet malaisé de l’inscrire dans un courant de la poésie moderne, ni de le compter parmi les poètes incarnant l’avant-garde artistique de son temps.

Même en s’aidant du regard implacable et inquisiteur des plus puissants moteurs de recherche actuels, on ignore presque tout de sa vie. Son oeuvre – au travers du seul ouvrage que je possède – montre toutefois une indiscutable recherche esthétique, qui semble parfois évoquer celle des parnassiens…Quelquefois lorsqu’il se laisse déborder par sa propension au lyrisme didactique et enfantin, son style évoque les quatrains de Maurice Carême, qu’on apprenait par cœur jadis sur les bancs de notre école primaire! Mais sans le souffle créateur et poétique, qui nous faisait admettre le dur apprentissage de la récitation publique.

Evidemment le discours métaphorique de Neel, un tantinet emphatique, ne procède ni du symbolisme, ni du surréalisme, ni même de l’esprit de résistance d’Éluard ou d’Aragon. Aussi la logique aurait du m’inciter à ne pas embarrasser de ce chef-d’oeuvre.

Et pourtant, il a pris place dans ma bibliothèque déjà passablement encombrée!

En dépit des maladresses et des lourdeurs qui lestent l’ensemble , j’aime en effet à croire qu’à lui seul, son titre  » Les Pas des Heures » sauve le recueil et mérite le respect du aux gens d’esprit !

Plusieurs interprétations sont possibles au mot « pas ».

Pour ma part, je privilégie celle qui insinue que le Temps, principal facteur qui taraude nos vies, s’écoulerait de manière hélicoïdale, à l’exemple d’un « pas de vis » qui permet d’enfoncer cette dernière dans la matrice de matière par un mouvement de rotation-translation… Belle allégorie de l’espace et du temps, ainsi que du changement dans la permanence!

Mais ce n’est pas le seul motif qui m’a conduit à sauver le livre du sacrifice assuré!

Page 101, Léon Néel dédie un poème à Marie Curie (1867-1934), probablement écrit dans les mois qui suivirent son décès?

 

Elle fut une femme humble et silencieuse, 

Dans son labeur secret, nuit et jour, s’enfermant 

Pour surprendre et capter l’âme mystérieuse 

Qui veille dans l’atome et dort dans l’élément.

……

D’autres ont su jadis se tailler un royaume

Avec des fleurs d’azur dans leur palais vermeil;

Elle, a choisi d’ouvrir un caillou dans sa paume

Et d’en tirer pour nous un morceau de soleil.

….

Et de ce feu que nul rayonnement n’épuise

Et de cette clarté que nul souffle n’éteint,

Elle a fait, par un geste qui l’immortalise

Contre un mal fugitif un remède certain.

Et c’est cette humble femme, unique en son génie,

Qui versait ce rayon sur ce monde étonné

Et qui, même ayant clos le livre de sa vie,

Nous donne encor ce que nul n’a jamais donné. 

….

Cette poésie aux rimes un peu mièvres, aurait été récitées par son auteur au cours d’une soirée organisée en souvenir de l’illustre scientifique!

Oserait-on le lire publiquement de nos jours et le publier?  Probablement pas..

Ces vers traduisent à la fois l’image d’icone nationale et le culte, dont bénéficiait Marie Curie, après la première guerre mondiale, en tant que scientifique, titulaire de deux prix Nobel , mais également comme figure du patriotisme français et polonais, et initiatrice de la radioscopie diagnostique sur le front.

Dessin de David Antram -EDP Sciences

Ce poème rend assez bien compte également de l’engouement que suscitaient alors les découvertes scientifiques, notamment celle du radium, qui, en ces temps reculés, portait les plus grands espoirs de l’humanité souffrante…

Maintenant, sous l’effet et l’action conjugués des pourfendeurs du progrès scientifique, des ignares endoctrinés et des peureux qui ont fait de la précaution, un principe d’abstinence, le radium appartient à cette famille de radioéléments qu’il faut traquer et éliminer, soupçonnés de provoquer l’apocalypse!

Certes le discours de Neel apparaît un peu boursouflé et la forme souvent inutilement déclamatoire et quelque peu empruntée.

N’empêche, qu’en dépit de ces défauts de style à contre-courant de nos « bavardages modernes » ce sacré Neel semblait avoir tout compris de la radioactivité, en tant que propriété intrinsèque au cœur de la matière et de la part de hasard intervenant dans l’émission de cette lumière jusqu’alors inconnue, puissante et généreuse, dont on attendait les plus grands bienfaits.

Au-delà de la dimension métaphysique qu’il esquisse pour donner sens à cette réserve sans limite d’énergie, le poète rend ainsi un bel hommage à la science de son temps et au progrès que certains individus d’élite comme Marie Curie se chargeaient de décrypter et de promouvoir par un travail acharné et désintéressé…

Une belle leçon d’humanisme encore d’actualité, formulée,  il y a plus de quatre-vingt ans, et avec élégance par un poète ignoré!

Rien que pour elle, il fallait trier avant de jeter! Il n’y a rien à regretter.

 

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PS : il ne semble pas que cet auteur soit apparenté au physicien français, Louis Neel (1904-2000), dont l’oeuvre fut également sanctionnée d’un prix Nobel en 1970! Jusqu’à preuve du contraire.

 

 

 

 

 

 

Avant l’ère bénie de la « Révolution Numérique » et de la transformation monarchique « en marche » (forcée) de notre beau royaume de France, nos anciens avaient une fâcheuse tendance à conserver la moindre paperasse officielle, facture de gaz, quittance de loyer et même carte postale ou d’électeur… Au cas où!

Au cas où, il faudrait justifier, qu’avant d’être ce qu’ils étaient devenus , ils existaient déjà, il y a quelques soixante dix ans. Mais, ils étaient alors jeunes et audacieux avec des projets pleins la tête.

L’avantage de cette manie d’archiviste, c’est qu’après leur disparition, leurs « ayant droit », successeurs, légataires ou héritiers – bref leurs enfants – peuvent les redécouvrir sous un jour nouveau, partiellement ignoré jusqu’alors. Ils s’aperçoivent alors que ceux – que récemment, ils accompagnaient quotidiennement dans leur dur calvaire jusqu’à l’épilogue final et fatal – furent jadis réellement leurs parents!

Ils avaient oublié que l’état de relative dépendance morale et affective de leurs pères et mères, concrétisait, sans que nul ne l’ait vraiment formulé, une étrange inversion des rôles, imposée progressivement par l’âge. Tout cela semblait naturel dès lors qu’on admettait que le grand vieillissement et les handicaps qu’il traîne dans son sillage, sont des jalons obligatoires et, selon certains, rédempteurs de l’existence. Ce faisant, le passé de nos parents jeunes disparaissait des radars, hormis quelques épisodes marquants et aseptisés que les principaux intéressés ressassaient sans relâche et qui servaient à nourrir la mythologie familiale… comme l’occupation allemande de 1940 à 1944, le syndicalisme ouvrier et chrétien des pays de Loire durant les Trente Glorieuses, les événements de mai 1968 à Angers, et la victoire de Mitterrand en 1981 …

Mais le contexte n’est manifestement plus le même quand les principaux protagonistes ont pris définitivement congé de notre monde, et que, dans une ultime pirouette, ils ont rejoint les mânes de leurs ancêtres et des nôtres. Il ne reste que ces pauvres papiers, méticuleusement rangés dans des boites en carton, pour témoigner objectivement de leur existence et leur redonner un peu de leur statut d’êtres vivants autonomes que les affres du temps leur avait confisqué…

Cette frénésie parentale à vouloir tout conserver a néanmoins sa contrepartie incontournable, presque un inconvénient, la nécessité d’opérer un tri. Et trier, c’est choisir mais c’est aussi éliminer sans s’efforçant de ne pas trahir. Comme si biffer des pans de vie de ceux qui nous ont précédé, relevait des obligations quasi-contractuelles des enfants. Comme si l’on était autorisé à le faire pour laisser la voie libre à l’avenir! Difficile gageure car l’enfer est toujours dans le détail.

Cet exercice que d’aucuns pourraient assimiler à une sorte de parcours initiatique d’émancipation dans les méandres d’un passé dont nous ne fûmes que des figurants, des seconds couteaux – fussent-ils  essentiels, a, quand même, tendance à plomber nos jours et nos nuits. D’autant que ce passé là ne nous appartient pas!

Même en postulant avec optimisme que ce « devoir de mémoire » – tant vanté de nos jours – contribue à faciliter  » notre travail de deuil », force est de reconnaître que le risque n’est pas nul de se laisser accaparer par ces vies d’êtres chers, qui nous ont conçus mais dont nous ne sommes ni les obligés, ni les reproductions! Le danger serait de s’y perdre au détriment de notre propre vie, comme si nous ne pouvions qu’être sidérés et tétanisés par le souvenir enjolivé à notre guise de nos disparus, plutôt que d’affronter le futur sans trop se laisser lester par le passé des autres!

Ainsi, même quand on revendique hautement sa piété filiale, il n’est pas anodin pour le moral  de se coltiner des masses d’archives poussiéreuses, surtout si l’on s’entiche de croire que ces traces furent intentionnellement rassemblées pour permettre aux regrettés parents de survivre indéfiniment à leurs disparitions.  Ce travail d’écrémage n’est au demeurant pas indifférent pour nos bronches, car dans un environnement figé depuis des années, les poussières sédimentent! Les effleurer les remet en suspension dans tous les sens du terme.

Quelquefois cependant, on tombe sur une perle ou une pépite, digne, à nos yeux, d’accéder à la postérité. On la savoure avant d’entamer le carton suivant. Nous pensons qu’elle nous réconcilie, avec nos défunts parents, avec lesquels d’ailleurs, on exclut toute fâcherie posthume … S’il fallait le faire, c’était avant.

Maintenant on se plait juste à râler en toussotant, et c’est notre façon de leur rendre vie!

Ainsi j’ai découvert – ô rassurante surprise narcissique – que mon père, Maurice Pasquier (1926-2017) n’avait pas d’enfant avant février 1949, mais qu’au cours de la première quinzaine de février 1949, sa feuille de paie d’ouvrier « ajusteur » dans les ateliers d’Angers de l’entreprise parisienne « l’Appareillage Aéronautique » faisait état de « congés de naissance » rémunérés.

Leur durée n’était que de vingt-quatre heures ouvrés! Autrement dit – probablement – de trois jours calendaires de huit heures de travail. Juste le temps de faire connaissance et de photographier le nouveau-né au format 6×9 avec un appareil à soufflet.

En cas de différend sur le décompte des heures, je présume qu’il serait bien tard pour saisir les prud’hommes, tous les acteurs de cette histoire ayant disparu – et même de très longue date même, s’agissant de l’entreprise.

En fait, après vérification, y compris sur les bulletins ultérieurs, je me suis aperçu que mon père, âgé alors de vingt-trois ans, avait bénéficié de son dû.

En effet, aux termes de la loi du 18 mai 1946  » tendant à accorder au chef de famille (…) un congé supplémentaire à l’occasion de chaque naissance à son foyer » (sic) – en particulier de son article 2 – la durée de ce congé de naissance avait été fixée à trois jours, pris en charge par l’employeur!

A ma grande surprise, la législation a peu évolué depuis cette époque.

Certes la notion de « chef de famille » a été gommée des tablettes, mais la durée  légale du congé de naissance est toujours de trois jours. Lequel est toutefois  cumulable avec un congé « paternité » qui n’existait pas à l’époque, et dont la durée est de onze jours… Ce dernier n’étant d’ailleurs qu’un droit relatif puisqu’en principe il suspend le contrat de travail et n’est donc pas nécessairement rémunéré par l’employeur…

Ce « congé de paternité » et de naissance pour les pères fait aujourd’hui débat. Il fait même carrément « mauvais genre » depuis que l’on sait – ou croit savoir – que les différences entre les parents porteurs ou  non, de chromosomes XX ou XY, sont exclusivement d’ordre culturel !

Bref, comme l’a confirmé récemment l’actuelle ministre de la santé, le congé parental – ou mieux en langage techno, « la prestation partagée d’éducation de l’enfant » – évoluera nécessairement d’ici la fin du quinquennat!

Elle attend juste, es qualité de gentille collaboratrice disciplinée,  le feu vert du maître, c’est-à-dire la position du monarque, qui s’y connait en parentalité …comme dans tous les domaines d’ailleurs!

Mais là, il s’agit d’une toute autre histoire que j’évoque, pour mémoire – histoire de polémiquer un peu – car cette annonce ministérielle dilatoire se télescope avec les vieux papiers « parentaux » que pour l’heure, je m’efforce d’évacuer et que je parviens tout juste à transférer d’une boite dans une autre !

Maurice en 1948 

Demeure un enseignement pour soi-même: éliminer et déstocker au max, avant fermeture définitive du clapet! Sinon d’autres seront contraints de le faire, et pas nécessairement à notre convenance. Mais faut-il s’embarrasser de convenances après la mort? Comment rester fidèle en dépouillant?

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PS: Je remercie les deux premier auteurs de commentaires qui m’ont permis de corriger une première version qui comportait une erreur dans l’interprétation comparée du bulletin de salaire et de la loi de 1946.

 

 

 

 

 

« Avant » c’était ici au cours du dernier quart du siècle précédent et de son prolongement dans la première décennie du nouveau millénaire…

C’était les apéros en famille au milieu des fleurs sur la terrasse.

C’était ces discussions qui s’éternisaient les soirs d’été avec les amis de passage ou la famille de province, tous disparus aujourd’hui. Ou presque!

« Avant », c’était aussi la fierté de ma mère, veillant sur ses semis, dans une minuscule serre protégée des intempéries et installée par mon père, face à la fenêtre de sa cuisine. C’était sa satisfaction de nous offrir pour nos carrés de jardin, des plants de salade, de tomate ou d’asters, emballés dans du « Sopalin » humidifié, emprisonné dans une feuille d’aluminium froissé. La plupart des autres pousses était destinée au potager « miraculeux » de leur fermette d’Onville en Beauce, et ultérieurement au « jardin de Louisette ».

C’était encore les courses folles des enfants se faufilant à vive allure à travers ce labyrinthe végétal, en chevauchant d’improbables jouets à roulette, chinés aux « encombrants ».  Presque toujours mais pas toujours, ils parvenaient à esquiver les bacs à fleurs, les jardinières, ou les pots de rosiers ou de lauriers, qui peuplaient la terrasse … Parfois ils les égratignaient, à moins que ce ne fussent leurs genoux. « Avant » c’était leurs rires, lorsque prétextant l’arrosage, ils s’aspergeaient mutuellement, au grand dam de leur parents mais avec la complicité de papy …

C’était enfin la famille rassemblée sur la terrasse, un verre de vin d’Anjou à la main, pour regarder les feux de Bengale ou d’artifice, lancés des balcons ou du square voisins, les nuits de l’an neuf ou de fête nationale.

Ça, c’était avant et ce n’est plus qu’un souvenir! Un souvenir refuge pour les jours sombres…

« Après », ce fut ce matin de mai 2018, sur la terrasse vide, désertée à jamais par les fleurs de mon père et de ma mère. Une terrasse devenue muette et orpheline, silencieuse des cris d’enfants qui l’animaient jadis. Une terrasse où rien ne vient plus troubler le ballet aérien des mésanges et leur contentement de se restaurer en piaillant sous l’auvent de la cuisine. Mais il n’y a plus de  mésanges, car personne n’approvisionne plus la mangeoire à oiseaux, qui, du reste, a été enlevée. Plus aucun cri n’effraie les pies voleuses, locataires de l’érable d’en face, en perpétuelle attente d’une aubaine alimentaire. Elles passent leur chemin, c’est tout! A quoi bon interrompre ou troubler leur envol en vue d’un larcin qui n’a plus lieu d’être.

Infortunée terrasse que je foule seul, et dont la rambarde n’a dorénavant plus d’autre fonction que de servir de support publicitaire à l’agence immobilière qui vient d’en assurer la vente…

Le décor extérieur des immeubles alentour demeure. Identique à lui-même. Immuable depuis près d’un demi siècle. Pour autant, la rupture entre le passé et le présent semble définitivement consommée, tandis que l’idée du futur ne renvoie plus guère qu’à un sentiment d’opacité et d’imprévisibilité!  Désolant spectacle et déstabilisante perspective.

Me vient alors à l’esprit cette célèbre chanson de Guy Béart:

« Il n’y a plus d’après à  Saint-Germain-des-Prés, 
Plus d’après-demain, plus d’après-midi 
Il n’y a qu’aujourd’hui quand je te reverrai à Saint-Germain-des-Prés 
Ce n’sera plus toi, ce n’sera plus moi 
Il n’y a plus d’autrefois « 

Mais voilà qu’opportunément surgit aussi – comme s’il fallait rendre cohérentes mes pensées et mes arrières pensées – l’éternelle question de la continuité/discontinuité des instants et des moments de nos pitoyables existences! Celle obsédante de tous les rendez-vous manqués! Celle lancinante qui fut à l’origine de mes études. Celle à laquelle je crains de ne jamais savoir répondre… En un mot, celle du temps qui passe.

Mais « l’avant » et « l’après » ont-ils vraiment un sens lorsqu’ils s’appliquent au temps ?

Cette question n’aurait-elle pas plus de pertinence que l’interrogation adressée à un explorateur de l’Arctique, auquel on demanderait ce qu’il observe au nord du pôle nord ! Guère plus de bien-fondé non plus que de s’inquiéter de l’existence d’un temps avant le temps! Ou d’un temps comme celui de Lamartine qui suspendrait son vol.

Au cours des deux derniers siècles, les théoriciens de la physique – Albert Einstein en tête – se sont accaparés cette problématique existentielle, qu’ils finirent, sur notre injonction, par transformer en un enjeu philosophique… Selon eux, le temps et l’espace sont étroitement imbriqués, et sont « nés » jumeaux de l’acte fondateur et fécondant de notre univers, le Big-Bang d’il y a 13,7 milliards d’années.

Et justement à propos de cet univers, dont il semble que l’on sache tout – ou presque – (tout le sel de cette énigme réside dans l’adverbe « presque »), on dit maintenant qu’il serait lui-même issu, de microscopiques fluctuations du vide « quantique », autrement dit d’un vide suffisamment « plein de rien », hormis d’énergie, pour produire en même temps, l’infiniment grand et l’infiniment petit, dont nous serions les lointains descendants…

Le scénario de notre généalogie cosmique est d’ailleurs désormais assez abouti pour nous faire passer, en un tour de neurones et quelques fractions de fractions infinitésimales de seconde, de « rien à quelque chose », à la suite d’une hypothétique explosion cataclysmique qui progressivement aurait troqué le dé à coudre, hyper-dense des premiers instants, en un univers de milliards de galaxies, et en une matière dont nous sommes constitués…Du moins, avons-nous de bons motifs de penser que cet échafaudage est un compromis plausible.

Quelques milliards d’années plus tard, nous sommes là, prisonniers de notre illusion du temps et de l’espace ! J’en fus encore le jouet ce matin.

Il demeure que dans cette débauche relativement récente de découvertes, il manque encore, pour aboutir à une certaine compréhension de l’incompréhensible, la « vision » de l’instant initial, c’est-à-dire, de ce petit souffle hasardeux, générateur de presque rien mais à l’origine de tout, et précurseur d’un temps et d’un espace encore indifférenciés au sein desquels on continue de faire notre marché de chimères !

C’est pourtant dans ce lieu et dans ce temps qui n’en sont pas vraiment – bien qu’on se plaise à le croire, faute de pouvoir procéder autrement – que se sont calés d’emblée les paramètres et les caractéristiques de notre univers, parmi, probablement, de multiples autres choix possibles !

Bref on se retrouve là sans trop savoir pourquoi, n’ayant pour toute boussole que notre raison ! Une arme performante et efficace – jouissive même – pour peu qu’on se refuse aux facilités de l’assistanat de la pensée et aux délices de l’obscurantisme qui postule la primauté de la révélation sur le savoir!

N’empêche qu’on n’échappe pas à l’interrogation sur le temps qui passe. Que ce soit sur une terrasse massicoise endeuillée ou dans un aréopage de scientifiques éminents, et parfois inutilement bavards. Comme moi présentement! Mais on finit toujours par s’interroger à la manière d’un Augustin d’Hippone qui au quatrième et cinquième siècle de notre ère dissertait déjà sur la nature du temps !

Certes nos réponses sont différentes des siennes et la quête de sens – si tant est qu’elle porte sa propre finalité – n’est pas notre préoccupation première.

N’empêche!

« Qu’est-ce donc que le temps ? » écrivait Saint Augustin dans ses « Confessions ».

« Si personne ne me le demande, je sais.

« Si, on me le demande et que je veux l’expliquer, je ne sais plus. Pourtant, je suis sûr de savoir que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé, et que si rien n’advenait, il n’y aurait pas de temps futur, et que si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent.

« Ces deux temps, passé et futur, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus et le futur n’est pas encore ?

« Et le présent, s’il était toujours présent, s’il ne passait pas dans le passé, il ne serait plus un temps mais l’éternité.

« Si le présent pour être un temps, doit passer dans le passé, comment dire qu’il est, puisqu’il est de n’être plus ? Nous ne pouvons dire vraiment que le temps est, parce qu’il tend à ne pas être… »

Le temps ne serait-il donc qu’une illusion… Mais une illusion tenace, comme le déplorait Einstein à la fin de sa vie…

J’aurais pu témoigner de cette ténacité, ce matin à Massy, sur la terrasse de l’appartement de mes défunts parents…

A ce compte, la vie elle-même n’est peut-être qu’une illusion, née d’un big-bang individuel et domestique, qui donne à chacun la possibilité de construire et de prospérer dans son temps et son espace propres! La mort étant le stade ultime de l’augmentation entropique de notre univers singulier.

La fenêtre d’où ils nous saluaient lorsque nous partions – Avant.

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Juste un modeste bouquet de muguet, aujourd’hui transplanté de la terrasse massicoise de l’allée Albert Thomas, où il avait fait souche vers un autre « ailleurs » de banlieue, où il s’efforce de survivre…

Pour une fois encore, en ce premier jour de mai – celui d’une nouvelle époque où ils ne sont plus – il forme au nom d’Adrienne et de Maurice Pasquier, tous les vœux de bonheur qu’eux-mêmes n’auraient pas manqué de prodiguer dès potron-minet à tous ceux qu’ils aimaient…

Tant de souvenirs, de symboles et de ferments de notre culture collective et familiale, ainsi que de notre mémoire des luttes ouvrières d’antan, restent attachés à ces clochettes au parfum si spécifique, qu’il eût été injuste de les oublier définitivement dans un coin de jardin ou de terrasse.

Surtout cette année, où, témoins désormais orphelins d’un temps révolu, ces grappes de clochettes continuent d’incarner les combats pour la justice sociale, la solidarité et la démocratie, qu’ont conduits, depuis la nuit des temps tous ceux qui contestèrent l’ordre établi des puissants. Et parmi ces indomptables et utopiques militants d’un avenir « radieux », Adrienne et Maurice, jusqu’à leur dernier souffle.

Un demi-siècle après les « événements de mai 1968″, ces luttes sociales et désormais sociétales demeurent une exigence. Elles sont même plus d’actualité que jamais, avec le retour – sous les traits d’une fausse modernité – des vieilles rengaines conservatrices de l’avant-dernier siècle, dénoncées en leur temps par Jaurès et ses compagnons dont Albert Thomas (1878-1932)… Celui de l »Allée » et du Bureau International du Travail!

Les clochettes du muguet ne se contentent donc pas d’être l’écho de notre mélancolie ou de notre nostalgie face à un monde qui semble se déliter, et qui se déchire. Non plus qu’elles ambitionnent de se limiter à sonner le glas de notre jeunesse, mais le tocsin de la révolte salvatrice, en perspective d’un toujours espéré « Temps des cerises »!