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Si j’étais conseiller technique d’un ministre, issu de la haute administration et formé à l’Ecole Nationale d’Administration, autrement dit, si je m’estimais omnicompétent et si ma fonction consistait, non à résoudre des problèmes mais à les esquiver pour le compte des élites dirigeantes, il est certain que le titre qui me viendrait immédiatement à l’esprit pour introduire un rapport sur la période actuelle serait « une rentrée 2020 contrastée ».

Dans le contexte liberticide et intolérant que nous traversons, démoralisant en outre, le contraste – c’est le moins que l’on puisse écrire – est en effet saisissant par rapport aux années précédentes, où l’on pouvait sortir sans se masquer le visage, embrasser ceux qu’on aime sans être suspecté de leur transmettre la mort et sans culpabiliser. Heureux temps (passé inaperçu dans l’instant), où l’on pouvait s’enquérir du degré de maturité d’un melon sur l’étal d’un marché sans croiser le regard inquisiteur, subir des leçons de morale ou supporter des flots de remontrances de paranoïaques hypochondriaques ou d’emmitouflés compulsifs dopés aux statistiques de mortalité virale diffusées par les autorités sanitaires. 

Il y a peu, on pouvait encore envisager l’avenir avec une certaine sérénité. Ce n’est plus le cas. La pandémie mondiale qui nous afflige n’en est d’ailleurs pas l’unique cause. Elle n’est que le révélateur conjoncturel d’une tendance régressive antérieure.  Elle n’est en rien à l’origine des incivilités, des violences et de l’insécurité pas plus qu’elle n’est impliquée dans la montée en puissance des perversions sociétales mortifères comme le « racialisme » ou la résurgence nauséabonde de l’antisémitisme sous ses différentes formes dans certains quartiers de banlieue.

La pandémie n’est pour rien non plus dans l’autocensure, cette mutilation volontaire de l’intelligence que nous nous infligeons pour passer au travers des mailles du filet des milices de la pensée « convenue » qui pourchassent tous ceux qui y dérogent, ou pour échapper aux obsessions assassines des abrutis de dieu qui traquent les blasphémateurs.  

Coluche, Reiser et Desproges sont bien morts! Pierre Dac aussi.

Le « contraste » est une notion commode pour évoquer une ambiance générale plutôt délicate voire délétère, car il ne préjuge ni ne fait cas de la réalité « vraie ». Porte-voix muet des dénis en tous genres, il  s’accommode sans complexe des semi-vérités et contrevérités qu’il « blanchit » par omission, complaisance ou clientélisme. 

Il y a quelques années, son usage était très prisé dans la littérature administrative car il permettait, tout en faisant sérieux et raisonnable, de relativiser, voire de camoufler des situations gênantes ou des circonstances carrément anormales ou répréhensibles, qui annoncées crûment, auraient pu générer des désordres mettant en cause ceux qui gouvernent. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tout rapport destiné aux ministres devait être assorti de conclusions offrant des portes de sortie honorables, de préférence imprécises, annonçant l’issue prochaine d’une crise, et soulignant avec un optimisme mesuré que, des « marges de progrès » ayant été identifiées dans la gouvernance des affaires publiques, des pistes d’amélioration étaient d’ores et déjà mises en œuvre, charge aux responsables publics investis par le suffrage universel d’en accentuer la portée bénéfique, s’ils l’estimaient nécessaire.

Ainsi tout le monde était en principe satisfait: tout d’abord les auteurs du rapport qui attestaient, sinon de leur audace, du moins de la pertinence de leurs analyses, de leur indépendance de jugement et de leur souci de transparence, et ensuite, ceux auxquels s’adressaient ces recommandations, qui y trouvaient matière à s’autosatisfaire de leur lucidité, et pouvaient s’approprier des éléments de langage pas trop engageants pour répondre, par médias interposés, à l’impatience d’un peuple théorisé et fondamentalement méprisé.  

Cette pratique de l’euphémisme « qui ne mange pas de pain » vaut (valait) généralement une rosette aux valeureux écrivaillons quelques décennies plus tard en raison des éminents services rendus à l’Etat, au cours d’une carrière exemplaire de domestiques institutionnels. 

Cet art consommé de la litote que maitrisaient à merveille nos technocrates d’avant, présentait néanmoins le risque, qu’une fois sorti de l’anonymat du fait des honneurs « justement mérités », les hauts fonctionnaires rédacteurs de ces morceaux d’anthologie administrative soient tenus pour responsables de l’inertie étatique et « mis en examen » par un(e) juge militant(e) agissant sur plainte associative ou d’un collectif de « victimes ». 

Comme tout le monde, mieux peut-être que tout le monde, les magistrats savent en effet, opportunément, prendre les vents ascendants de l’Histoire et finissent par comprendre, non par vertu mais par intérêt, que le temps des potions édulcorantes aux propriétés dormitives est révolu. La mode n’est plus en effet à élaborer des formules creuses de rassurance pour gogos, mais au contraire d’en prendre le contrepied. Il ne se s’agit plus d’apaiser mais d’inquiéter. Entre temps le principe de précaution constitutionnalisé est passé par là, embarquant dans ses basques, la mythologie stérilisante du « risque zéro » qui devient le bréviaire officiel. Aujourd’hui, le mot d’ordre universel est de « nous foutre la trouille » dans les différents volets de notre vie! 

 

Tenture de l’Apocalypse -photo Château d’Angers Internet – Ruais

Quoiqu’on pense des données météorologiques et du mouvement des masses d’air en mai 1986 lors de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, on ne dirait plus aujourd’hui que le nuage de rejets radioactifs n’a pas franchi les frontières de notre pays, mais au contraire qu’il tourne en rond à l’intérieur de celles-ci, déversant sans relâche et jusqu’à épuisement sa nauséeuse cargaison d’éléments de fission et d’activation, provenant du cœur du réacteur sinistré! Et on ajouterait, « qu’en responsabilité » les pouvoirs publics demandent aux populations de se calfeutrer dans leurs caves sous peine d’être mis à l’amende en cas d’infraction constatée par les milices « citoyennes » nouvellement créées, seules habilitées à se balader dans les rues durant cette période de couvre-feu permanent (annoncée pour forme comme « transitoire »)! 

Il faut s’y faire : la communication officielle de jadis est frappée d’obsolescence, sans doute jugée inappropriée pour servir le projet politique ou pour masquer l’absence de projet, de ceux qui sont aux commandes.

Le discours « politiquement correct » s’appuie désormais sur d’autres mots, d’autres syntaxes, d’autres images, d’autres mythes, tout aussi insipides et trompeurs que les précédents remisés aux oubliettes, mais plus conformes aux instincts totalitaires d’une classe politique émergeante prisonnière de ses fantasmes et de ses utopies rousseauistes dégriffées. Une classe de nouveaux aristos sans cravates et en sandales, qui ne rêvent que d’interdictions. La mode est à l’apocalypse annoncée dont sont étrangement déclarés coupables ceux qui en sont désignés comme les futures victimes, à savoir les humains insouciants, jouisseurs impénitents des richesses d’une nature idéalisée…

D’où, ce thème de plus en plus ressassé de rééducation forcée des masses, dont les plus radicaux des prophètes de malheur se font les chantres au travers de leur critique acerbe et pitoyable de nos comportements, de nos us et coutumes, de nos fêtes même et de tout ce qui contribue à notre plaisir et à notre art de vivre. Et dont on aurait abusé!

A bien des égards, c’est notre culture populaire qui est caricaturée et mise en accusation comme en témoigne le procès affligeant fait récemment aux sapins qui décorent nos villes à Noël, ou au Tour de France, par des élus de grandes agglomérations.   

Tout se passe comme si ces réincarnations inquiétantes de Savonarole cherchaient à s’assurer la sujétion et la docilité des peuples en recourant à la peur et au catastrophisme, ainsi qu’au refus presque systématique de toute rationalité, notamment de celle héritée du siècle des Lumières. Mais pas seulement! Même les plus extrémistes des agitateurs du passé n’auraient pas osé franchir à ce point les frontières de la déraison et ce, qu’on adhère ou non à leur conception déterministe et parfois sanglante de l’histoire. 

Ces dérives pernicieuses aux origines idéologiques ou religieuses diverses visent non seulement à asseoir de nouvelles formes de despotisme infantilisant et à abolir toute réflexion critique sur des « vérités » assénées, mais également à remettre en cause les bases mêmes d’une civilisation « occidentale », issue de la tradition gréco-latine, dont il est dorénavant malséant de penser et surtout de dire que, pour son propre compte, on la préfère à d’autres.

En attestent la virulence des propos et les palinodies pernicieuses dont usent les détracteurs de la laïcité, pour en contester la légitimité comme élément essentiel et comme principe fondateur du pacte républicain. En atteste également la passivité de ceux qui sont chargés par nos institutions de défendre la République et ses valeurs, mais qui préfèrent éluder la réalité en usant de termes ambiguës comme « le séparatisme » pour qualifier un islamisme assassin qui prospère au sein de la société française et qui n’a d’autre objectif que d’abolir ladite République pour mettre en place un ordre public théocratique calé sur la charia. Ne pas identifier clairement l’ennemi et s’abstenir de dénoncer les catéchismes intolérants et les pratiques importées qui provoquent d’inadmissibles troubles à l’ordre public, c’est s’assurer de perdre le combat que nous livrent les extrémismes de toutes observances et obédiences, dont les clergés nous saturent de leurs imprécations sur l’imminence des chaos climatiques, divins , épidémiques et même de la énième extinction des espèces vivantes…

On croit rêver! Vivons-nous un nouvel épisode de la revanche de Jérôme Savonarole (1452-1498), ce moine halluciné qui fit trembler les florentins et vaciller les Médicis ?  

D’aucuns en tous cas s’en inspirent qui ne prêchent plus guère que la repentance de nos fautes ainsi que celles de nos aïeux, et ne savent plus trousser une allocution sans se référer au changement climatique catastrophique prévu par les algorithmes, à la sauvegarde de la planète et à sa biodiversité, quel que soit le sujet abordé. 

Pour être pris écouté et repris par les réseaux dits sociaux, tout discours politique doit en outre comporter parmi d’autres rituels incontournables, une mention explicite au fait « d’agir en responsabilité ». De même, il est désormais de bonne politique, d’éviter toute phrase qui pourrait être interprétée comme une insulte à la France girondine et de préférer à toute autre indication géographique, celle de « territoire » qui rime avec terroir… Le faux semblant s’est substitué à l’euphémisme. 

La science est désormais présentée, non comme un cadre de recherche rationnelle et persévérante de théories permettant une meilleure compréhension du monde mais comme le lieu de la révélation de la vérité.

Dans ces conditions, on est en droit de s’interroger. S’agit-il alors d’une science dès lors qu’on l’instrumentalise à des fins politiques et qu’elle s’affranchit presque totalement du principe de réfutabilité énoncé au siècle dernier par l’épistémologue Karl Popper? En quoi, alors, la science se distingue-t-elle ontologiquement de la théologie? 

Que peut-on dire en outre de cette vérité qui s’affiche scientifique lorsqu’elle est arrangée en fonction des convenances, qu’elle est poreuse aux pressions de toutes sortes, qu’elle se contredit au gré des changements de paradigmes et qu’enfin elle procède autant de l’intime conviction de ceux qui cherchent à la médiatiser, que de la démonstration? 

Récemment, le philosophe des sciences et physicien Etienne Klein illustrait malicieusement ces questionnements un peu iconoclastes en observant à propos de l’épidémie virale imputable à la Covid 19 que certains personnages politiques de haut rang, après avoir précisé qu’ils n’étaient ni médecins, ni biologistes, ni scientifiques – bref qu’ils ne revendiquaient aucune compétence scientifique – affirmaient avec autorité que tel médicament était plus efficace qu’un autre pour combattre le fléau! Rien d’étonnant puisque dans le même temps, les instituts de sondage posaient une question de même nature à des quidams d’un panel représentatif!

A partir de là, il faut tirer l’échelle! 

Mais alors, qu’elle est la vérité en cette rentrée 2020? Où est-elle? Qui la dispense?

Le maire de la petite ville où je réside écrit avec justesse dans sa lettre municipale mensuelle, que cette rentrée est « étrange »! 

Il n’a pas tort. Authentique républicain qui ne se laisse pas abuser par les mots, son constat est frappé du bon sens, d’autant qu’en ce qui le concerne, il est indiscutable qu’il n’a pas présidé, à l’échelle de sa commune, à une rentrée ordinaire, la crainte de la contagion virale imposant des procédures spécifiques, dont -soit-dit en passant – la logique est souvent énigmatique !

En soi, il a donc raison de noter que c’est effectivement étrange. Mais, il ajoute que la catastrophe redoutée ne s’est pas produite. Autre étrangeté si l’on se fie aux oracles télévisuels qui pronostiquaient le pire avec une certaine gourmandise!

L’homme est volontariste. Bien que l’étrangeté du moment n’échappe évidemment à personne, on peut penser aussi qu’une partie du malheur annoncé (espéré?) n’est qu’une construction de l’esprit ou plutôt d’esprits craintifs ou malveillants s’efforçant de nous sidérer!

Alors, pourquoi s’interdire de prévoir que cette excentricité angoissante du présent – certes perturbante – accouchera peut-être de lendemains qui chantent! 

Pour ma part, cependant, au vu du désarroi ressenti par la plupart des citoyens du monde et de mes concitoyens, au vu de la pauvreté qui gagne du terrain, accompagnée de son funeste cortège de malheurs et d’inégalités croissantes et criantes, au vu enfin de la manière dont cette épidémie sert de prétexte pour restreindre nos libertés fondamentales et pour influer défavorablement sur nos destins et sur notre quotidien,  je prétends très prosaïquement que cette rentrée 2020 est objectivement une rentrée de merde…

Mais ce n’est pas une raison pour décourager Billancourt!  

 

Il y a soixante trois ans, en septembre 1957, j’entrais en CE2-CM1 à l’école Saint Augustin d’Angers.

J’étais, parait-il, un bon élève. Pas surdoué mais appliqué, surtout en début d’année scolaire où l’instituteur Monsieur Ernest-Léon Cragné (1887-1965), un ancien poilu de 14-18, nous enseigna d’emblée la Grande Guerre et le programme de CM1, oubliant parfois que parmi ses élèves, il y avait aussi d’anciens CE1! J’en étais et je dus donc ramer un peu.

Mon carnet de correspondance atteste d’ailleurs de certaines des difficultés que je dus surmonter au cours du premier trimestre pour me mettre à niveau d’une classe à deux niveaux qui n’en faisait qu’une, et qui n’était pas, a priori, la mienne. Ce fut un peu besogneux, au cours du premier mois, en orthographe surtout mais pas en calcul mental!

Le pari fut tenu puisqu’en fin d’année scolaire en juin 1958, je fus admis en CM2 et que sur un effectif de quarante, je fus classé premier pendant trois mois, une fois second et une fois troisième. Jamais au-delà de sixième. En catéchisme, j’excellais: j’étais déjà « spirituellement » gréé pour lire le Capital! 

N’empêche que grâce au « père Cragné » – qui avait été l’instit de mes deux oncles maternels dans les années trente –  j’ai gagné un an de scolarité. L’année suivante, en CM2, l’enseignant était un frère des écoles chrétiennes – frère Marcel – de la congrégation de Saint-Gabriel de Saint-Laurent-sur-Sèvres: c’est lui qui m’a préparé avec succès à l’examen d’entrée en sixième du lycée d’Etat David d’Angers. Je lui suis encore reconnaissant. Sans arrière-pensée, il m’a fait la courte échelle pour intégrer une chapelle qui n’était pas la sienne. Bel exemple de tolérance! 

Et, dans le même temps, c’est lui qui m’a instillé, à son corps défendant sûrement, mes premiers doutes sur les questions religieuses…Bien plus tard, je me suis même interrogé sur la solidité de ses convictions métaphysiques! Croyait-il vraiment en Jésus-Christ?

Quoiqu’il en soit, il jouait avec nous au football dans la cour de récré, plutôt maladroitement, mais du fait de sa soutane, il était impossible de le dribbler en faisant un « petit-pont »! De la triche… 

Je dois beaucoup à ces deux passionnés de pédagogie qui m’ont enseigné l’essentiel de ce qui me reste de connaissances à l’heure où je rédige ces lignes…L’essentiel à l’exception de tout le reste, acquis ultérieurement au lycée et à l’Université! 

A frère Marcel, je dois en outre de « briller » en société – dans des cercles de plus en plus restreints, j’en conviens – lorsque l’occasion se présente d’évoquer la mémoire de Saint-Louis-Marie de Montfort (1673-1716) fondateur de l’ordre des frères de Saint-Gabriel et, pour faire bonne mesure, de la congrégation féminine des filles de la Sagesse, bien connue à Angers au siècle dernier.

L’effet de sidération est garanti chez mes interlocuteurs car le saint homme est aujourd’hui méconnu de tous, y compris même du clergé qui préfère vanter les enseignements des Salésiens de Saint Don Bosco et de Saint Dominique Savio.  

Sur la photographie -ci-dessus – réalisée en classe en novembre 1957, j’ignorais bien entendu presque tout de l’actualité de cette époque, à l’exception de la guerre d’Algérie qui minait le pays et que mes parents commentaient le soir en écoutant la TSF. Souvent, eux qui étaient partisans de l’indépendance de l’Algérie, ils faisaient état de leur crainte de voir partir certains de leurs jeunes amis notamment les copains d’atelier ou du syndicat de mon père, nouvellement embauché comme ajusteur-outilleur à « la Thomson-Houston » d’Angers.

Hormis le drame algérien, peu d’autres événements nationaux émergeaient dans la conscience de l’enfant que j’étais alors, si ce n’est la première victoire du coureur cycliste Jacques Anquetil le 22 juillet 1957, bien que cette année-là, parti de Nantes, le Tour de France ait snobé Angers! 

Bien sûr, les traités de Rome signés en mars 1957 qui instituaient le Communauté économique européenne et l’Euratom ne laissèrent aucune trace dans ma mémoire, pas plus que le premier ordinateur géant d’IBM. S’agissant du premier satellite artificiel soviétique en octobre, ce n’est que plus tardivement qu’il imprima mes souvenirs, lorsque le premier cosmonaute Gagarine fit plusieurs fois le tour de la terre.   

L’actualité politique et la valse des gouvernements ne me préoccupaient pas encore! Heureuse époque…Je savais juste – et vaguement – que les petites bouteilles de lait frais qu’on nous distribuait en classe aux alentours de « quatre heure de l’après-midi » et qu’on sirotait avec une paille le plus rapidement possible « pour finir premier », étaient « payées » par le gouvernement pour « renforcer nos os »! Mon père nous rappelait à chaque occasion que c’était Mendès France, dont il était fan, qui avait pris cette décision en faveur des enfants du baby-boom d’après-guerre!  

A la fin de l’année scolaire, fin mai 1958, le président Coty fit appel au général de Gaulle pour diriger le gouvernement… Je me souviens de l’émotion que cette désignation souleva, et l’espoir qu’elle suscita tout en divisant les familles. Mais là, il s’agit d’une autre histoire, la Grande Histoire. Et elle n’était pas encore à l’ordre du jour de la rentrée scolaire 1957 qui comme les années précédentes et celles qui la suivirent immédiatement, a gravé dans nos mémoires, la bonne odeur de cuir de nos cartables et celle du cirage de nos brodequins.  Sans compter le parfum des poussières de craie sur le tableau d’ardoise! 

 

 

 

Tous ceux qui l’ont connu savent que les relations de mon père – Maurice Pasquier (1926-2017) – avec la photographie relevaient presque d’une pétition de principe philosophique mais aussi d’une démarche ou d’un sentiment quasiment fusionnel avec une forme d’art incarnant le progrès et la modernité. Depuis son apprentissage d’ajusteur-outilleur au début des années quarante du siècle dernier jusqu’à la fin de la première décennie de ce siècle, il n’y eut guère d’événements dans sa vie active, publique comme certainement intime, qu’il n’ait cherché à prolonger, à pérenniser ou à embellir au travers de clichés photographiques..

Depuis toujours, l’homme de foi qu’il était, assimilait la photographie à une sorte de vision romantique, presque religieuse de la vie. Un art qu’il percevait, au-delà de la technique, comme une transcription esthétique du monde, donc comme une nécessité vitale et une recherche d’harmonie conviviale… Il aimait faire don de ses photos.

Toutes les occasions étaient par conséquent bonnes, qu’elles soient professionnelles, syndicales, amicales et, au premier chef, familiales, pour prendre des photos. Les vacances constituaient à cet égard un moment privilégié. Il ne partait jamais en voyage ou n’assistait à une cérémonie, un anniversaire ou une fête, sans embarquer avec lui, une imposante sacoche où se trouvait, en plus de son appareil photo, tout un attirail d’objectifs couvrant la plupart des circonstances possibles de prise de vue, du téléobjectif aux lentilles dédiées à la photographie de nuit ou, à celles à l’inverse prévues pour les lumières intenses. Il n’eut de cesse, sa vie durant, que de capter et d’épier pour la saisir par le biais de l’image, la quintessence des choses et des êtres, du sourire d’un enfant à la beauté d’une fleur perlée de rosée matinale dans une jardinière de sa terrasse banlieusarde. Jusqu’aux paysages grandioses de montagne ou de l’océan en furie.  

Sa recherche de l’unité du monde s’effectuait par la photographie! Il aurait apprécié aussi la voie de la science s’il en avait eu le loisir! 

A sa disparition, le 7 novembre 2017, il laissa donc derrière lui, beaucoup d’albums photo et des milliers de clichés, sans compter les négatifs et autant de diapositives couvrant les soixante dix dernières années. Un patrimoine familial qui demeure d’ailleurs en grande partie à explorer. 

Cette passion ancienne pour la photographie l’avait même conduit dans les années cinquante à se faire embaucher dans l’atelier d’ajustage de l’usine Alsaphot (Alsetex) à Angers, un fabricant industriel d’appareils photo. A cette époque, lui qui possédait un appareil à soufflets de bonne qualité, prit plaisir, à ces moments perdus, à en réaliser un autre, une boite photographique de format 6×9, d’une conception largement inspirée de la « Box alpha », l’appareil populaire de début de gamme, fabriqué par son entreprise.  Il l’offrit finalement à notre mère.

Progressivement, dans le but de perfectionner ses prises, il s’équipait de tous les accessoires imaginables pour un amateur, tels les télémètres ou les cellules photoélectriques, et bien d’autres encore. Cependant, un jour d’été 1961, il profita d’une escapade en Forêt Noire pendant des vacances familiales dans les Vosges alsaciennes pour s’acheter avec la complicité joyeuse et contrebandière de notre mère, un appareil Contaflex Zeiss Ikon! Non déclaré aux douanes: c’était avant le Marché unique! 

Pour lui, admiratif de l’industrie allemande de l’optique, cet appareil Reflex avec cellule incorporée, représentait le nec plus ultra en la matière, et de surcroît abordable sans les taxes d’importation. Il présentait d’après lui la meilleure qualité d’objectifs en Europe …

Durant trente ans, ce Zeiss qui faisait sa fierté, le suivait partout, jusqu’au jour où il estima qu’il était technologiquement dépassé, et que le maniement d’un Canon lui ouvrirait d’autres voies photographiques insoupçonnées du fait des performances optiques et électroniques supplémentaires dont les japonais l’avaient doté. 

Cet appareil fut le sien pendant une quinzaine d’années. Ce fut également le dernier appareil reposant sur la technologie séculaire argentique qu’il utilisa. En effet à l’occasion de l’anniversaire de ses quatre-vingt ans en 2006, il lui fut offert un appareil numérique Nikon, comparable du point de vue optique à son Canon, mais plus en phase avec les évolutions numériques du moment et du futur.

Maurice avec un enthousiasme juvénile en dépit de son âge, l’adopta et parvint à apprivoiser cette nouvelle technologie numérique et informatique dont il ignorait tous les fondements quelques mois auparavant. Un âge, qui en aurait découragé plus d’un… 

Jusqu’à l’automne 2011, il continua donc de photographier à tire-larigot . Et dans le même temps, il numérisait méthodiquement pour la postérité, ses clichés les plus anciens ou, ceux qui lui apparaissaient les plus réussis ou les plus révélateurs d’époques ou d’épisodes qu’il avait vécus mais dont le souvenir s’estompait.   

Malheureusement, atteint d’une dégénérescence maculaire liée à l’âge, diagnostiquée comme irrémédiable et incurable, il perdit progressivement l’essentiel de la vision.

Malgré tous les stratagèmes qu’il imaginait avec ténacité pour retarder l’échéance, sa vue lourdement dégradée, lui interdisait désormais de lire un texte, autrement que mot après mot et sans le concours d’un amplificateur d’image, de regarder la télévision au-delà de quelques centimètres d’un écran outrageusement désaxé par rapport à lui, de conduire sa voiture et enfin de prendre des photos ou d’écrire…

Ces deux derniers handicaps furent certainement les plus douloureux et moralement les plus insupportables! Il ne renonça pourtant jamais à l’écriture, 

Pour la photo en revanche, il ne s’obstina pas, probablement parce qu’il ne pouvait concevoir de produire de médiocres clichés.

Sa dernière prise de vue fut réalisée le 1er octobre 2011.

A la différence des photos antérieures, cet ultime cliché enregistré sur la carte mémoire de son appareil est loin d’être du même niveau technique que ce qu’il produisait auparavant. Il en était certainement conscient et c’est sûrement la raison principale qui l’incita à penser que ce serait le dernier.

En tout cas, le dernier qu’il se sentait encore en mesure d’entrevoir! A ce titre, c’est sûrement, aujourd’hui,un des plus émouvants et aussi des plus énigmatiques! Comme si par le truchement de cette composition d’objets ou de cette mise en scène, qui ne devait sans doute rien au hasard, il souhaitait, au soir crépusculaire de sa vie de photographe amateur, délivrer – peut-être à notre adresse – un message visuel final de ce qui, pour lui, fit sens au cours de son existence. 

Au premier plan de l’image, est présentée une médaille commémorative de la Déclaration des droits de l’homme, enchâssée dans un socle en bois qu’il avait lui-même travaillé. A côté, une petite colombe de la paix, soudée sur un capuchon de sonnette de vélo.

En arrière plan, une vierge Marie en bois, objet de toutes les dévotions de notre mère, sa référence et son amour absolus, qu’il évoque explicitement au travers d’un buffet et d’une armoire de poupée qui lui appartenaient depuis sa tendre enfance. (Objets offerts à Adrienne, ma mère, par Clémence Venault née Fradin, sa grand-mère maternelle à la fin des années 1920)

Enfin pour compléter la scène, il plaça un cadre à l’image invisible, trop éblouie par le soleil. On sait qu’il s’agit de leurs portraits! Et enfin une soupière et une boite à gâteaux en fer. Pourquoi une soupière dans le tableau? Pourquoi la boite?  

Il survécut six ans à ce cliché testamentaire, sans jamais y faire la moindre allusion, sans jamais exprimer de nostalgie à propos de cet art photographique perdu qu’il affectionnait et que la fatalité lui avait confisqué, sans jamais enfin évoquer le devenir de cette oeuvre photographique assez considérable qu’il avait patiemment constituée et scrupuleusement conservée pendant plus de trois-quart de siècle!  

Toutes les interprétations demeurent plausibles. Ce qui est certain, c’est que cette dernière photographie prise par mon père ne relève pas du pur hasard.

A nous d’en rechercher les clés et de découvrir la teneur du message. 

 

Regrets…

Juillet s’achève… De plus en plus sec et aride au fur et à mesure qu’on avance en saison. Stérile aussi comme l’inspiration lorsqu’elle n’est plus au rendez-vous, ou comme l’envie d’écrire lorsqu’elle fait défaut, évaporée ou dissoute dans la moiteur sidérante d’un été de dupes. Un été qu’on nous annonce toujours plus chaud! Toujours plus risqué aussi, qui porte tous les stigmates annonciateurs d’une barbarie qui, jour après jour, prend un peu plus ses aises, et d’une réflexion qui déserte le champ de la raison.  

Même les prévisions du temps de la veille sont plus effrayantes que celles qu’on a cru réellement vivre. Et, qu’on a peut-être vécu, aveuglés par notre insouciance, nourrie au constat ancestral, apparemment trivial – donc archaïque et consternant aux yeux des experts – qui voudrait que les canicules soient plus fréquentes en été qu’en hiver!  

Peu importe alors les hauteurs réellement observées des colonnes de mercure des thermomètres et des baromètres de jadis! Ceux qu’on se transmettait comme des outils prévisionnels précieux lors des antiques successions et que de nos jours, on abandonne dans une casse! Ce qui compte désormais c’est le temps météorologique numérisé transmis sur nos smartphones à l’endroit précis où les mécanismes de localisation nous ont « bornés ». Si les algorithmes nous affirment qu’il fait exceptionnellement chaud – chaud comme jamais depuis que l’institution météo relève des températures -, si, en outre, on nous le rabâche, l’air faussement affligé, à l’occasion des multiples bulletins des chaînes d’info en continu, on n’a guère d’autre choix que de se soumettre à ce diagnostic sans appel, de s’en convaincre et surtout de le percevoir comme tel! C’est-à-dire comme la vérité! 

Il serait même malvenu de tenter de vérifier la validité d’un calcul, pourtant trop savant pour être honnête, en se contentant d’un outil désormais antédiluvien fonctionnant au mercure et de surcroît « mauvais pour la planète ». Il serait irresponsable, à la limite, schismatique eu égard aux dogmes à la mode, de simplement regarder autour de soi avec ses propres sens et son bon sens, pour in fine battre le rappel de ses nombreux souvenirs des sécheresses d’antan. 

Dorénavant, l’été doit, chaque année, être celui de tous les records de chaleur, et, en plus, d’une chaleur qui nous serait directement et entièrement imputable du fait en particulier de nos comportements délictueux et de notre négligence coupable à l’égard d’une planète qui maintenant se vengerait! 

Notre devoir est donc d’admettre pour vrai et irréfutable, cette présomption de culpabilité qu’on nous assène en permanence dès l’apparition du premier orage estival assorti de grêlons! Ou pire encore du premier orage tropical, surclassé par précaution, comme d’ailleurs la litanie maintenant habituelle des départements placés sous vigilance colorée à la première averse un peu musclée!  

Dans ces conditions et bien d’autres comme celle d’une indiscutable faute qui, en toutes circonstances (météo ou sanitaires), nous colle désormais aux basques, telle un nouveau péché originel, l’inspiration « littéraire » et surtout la motivation du scribouillard finissent par s’émousser! A quoi bon, batifoler avec les mots quand tout semble s’effondrer dans un immense et universel renoncement! Quand tout ce qui était porteur de progrès et de rationalité semble systématiquement bafoué au profit de la promotion de tous les obscurantismes.

Il n’y a plus guère alors comme ultime refuge pour oublier nos faiblesses assénées et nous libérer de l’obsédante angoisse d’être responsables de tous les malheurs du monde, que le recours à la poésie… 

Les poètes qui n’ont jamais succombé au travers de se considérer comme des entremetteurs obligatoires de la qualité de vies qui ne feraient sens que dans la mortification et l’adoration de leur propre personne,  sont les seuls à ne pas transformer des utopies ou des rêveries en d’indigestes et absurdes catéchismes. Jamais ils n’ont prétendu être des missionnaires inspirés et exaltés censés prêcher une absolue vérité,

Personne ne s’étonnera alors que je privilégie les rimailleurs en ces moments de doute existentiel, et que parmi eux, ma préférence aille vers ceux qui ont enchanté mon enfance angevine. Au tout premier rang, il y a Joachim du Bellay (1522-1560), celui du « Petit Liré »…

Photo Internet

Ainsi, cet extrait – parmi mille – des Regrets qu’il fit publier peu de temps avant sa disparition.

Mine de rien, le jeune poète devient philosophe et, avec un soupçon de mélancolie et de sagesse désabusée, remet les choses à leur place : 

Las, où est maintenant ce mépris de fortune? Où est ce cœur vainqueur de toute adversité, cet honnête désir de l’immortalité, et cette honnête flamme au peuple non commune?

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune, les muses me donnaient alors qu’en liberté, dessus le vert tapis d’un rivage écarté, je les menais danser aux rayons de la lune?

Maintenant la fortune est maîtresse de moi, et mon cœur qui soulait, être maître de soi, est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient,

De la postérité, je n’ai plus de souci, cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi, et les Muses de moi comme étranges, s’enfuient

Il n’y a là, nul enseignement, nulle leçon à tirer. Juste un instant d’introspection et de modestie, hors du temps, et de communion intellectuelle avec un de mes « pays » d’Anjou, disparu il y a quatre siècle et demi! 

 

En principe (en toute logique) plus on va vite, plus on va loin en un temps donné, mais ça donne un peu le tournis quand on est captif d’un manège infernal. Malgré tout, en période de déconfinement et de vacances associés, il n’est pas interdit de rêver et il est rassurant de se rappeler, que, coincé chez soi, affalé dans son fauteuil, on bouge beaucoup!

Durant les deux mois où nous fûmes tenus à résidence, la terre – notre bonne Gaïa – qui se gausse comme d’une guigne des réquisitions accusatrices d’une ado scandinave qui nous somme de la sauver, a poursuivi imperturbablement son orbite autour du soleil, parcourant ainsi dans ce laps de temps plus de cent cinquante six millions de kilomètres! A quelques facéties cinétiques près, sans rapport avec l’effet de serre grétaphobe mais prévues en son temps par l’ombrageux Newton, elle a cheminé dans l’espace sans se préoccuper de nos angoisses ou des préoccupations existentielles de notre fourmilière.  

Du coup, chaque année, sans même remuer un petit doigt, chacun d’entre nous parcourt, sans s’en rendre compte près de neuf cent quarante millions de kilomètres autour du soleil à une vitesse orbitale de l’ordre de trente mille kilomètres par seconde!

Face à de tels chiffres, qu’aucune loi autre que celles de la physique et de la cosmologie ne saurait encadrer ni limiter – contrairement à la vitesse sur une route départementale – on est forcément un peu pantois! Presque sidéré. Encore beau que, depuis trois ou quatre siècles, on commence à décrypter quelques ressorts théoriques d’une « vérité » cosmique qui reste, malgré tout, à élucider et qui décoiffe!  

Notre bilan kilométrique individuel peut donc atteindre au compteur des scores qu’on aurait jamais imaginés même en les convertissant en euros du numéro gagnant du loto! Pour ma part, eu égard à mon grand âge qui me classe d’autorité dans la catégorie décrétée des candidats à risque létal par coronavirus de tous poils, j’ai franchi cette année mes soixante milliards de kilomètres de marathon cosmique en boucle autour de l’astre du jour.

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que je m’essouffle un peu!

Et, pourtant j’ai fait l’impasse – par commodité – sur la distance parcourue par le soleil dans notre chère galaxie, cette « Voie Lactée » dont la traînée n’est plus guère observable à l’œil nu en raison de la pollution lumineuse de nos nuits banlieusardes et de la contamination addictive des écrans.

Mais chacun peut faire le calcul pour sa chapelle en considérant que le soleil « orbite » autour du centre de notre galaxie à la vitesse approximative de huit cent cinquante mille kilomètres par heure, entraînant avec lui, la Terre et la ribambelle de planètes de son système… et nous avec! 

Mais le plus perturbant encore, c’est notre galaxie elle-même, qui se balade à deux millions de kilomètres par heure dans l’univers! 

Ça donne envie de se hâter lentement et de pratiquer le vélo à une allure de sénateur en rétro-pédalant. En plus, c’est dans l’air du temps! … D’un temps invariablement « durable » et perpétuellement renouvelé, qui passe au rythme des millions de kilomètres que l’on parcourt quotidiennement en toute insouciance!  

Ça invite aussi à la modestie. 

Il est des absences dont on ne se remet jamais tout-à-fait ! C’est le cas de celle de Louisette, ma sœur – notre sœur -qui est partie, il y a tout juste dix ans… On finit, malgré tout par s’y résoudre, parce qu’on n’a pas d’autre option. Tout étant mouvement, on n’a pas d’autre choix – dit-on – que d’avancer pour tenir debout.

Mais pourquoi faudrait-il pour autant s’affranchir d’un passé qui nous colle aux basques. Un passé constitué de jeux d’enfants, de rires, de chamailleries initiatiques, de controverses fondatrices, de complicités qu’on ne saurait gommer sans oublier ce que nous sommes? Dix ans après, Louisette est toujours présente car c’est l’un des visages de notre jeunesse insouciante et angevine! C’est l’un des visages essentiels du paradis perdu de notre enfance.

Indissociable à jamais de notre fratrie, elle rend vaine toute tentative de s’étourdir des facilités d’une actualité envahissante. Elle nous interdit de sombrer dans les convenances d’une amnésie sélective qui consisterait à piétiner nos souvenirs pour ne pas plomber les générations qui nous suivent! 

C’est ainsi que nous sommes faits: on peine à concevoir notre avenir en effaçant les traces les plus précieuses de notre passé. Et Louisette, jusqu’à notre propre disparition est partie prenante de ce monde d’avant dans lequel on aime se retrouver et auquel on se réfère spontanément. Mais, qu’on ne s’y méprenne pas, il ne s’agit pas de piétiner sur place en ressassant avec nostalgie les épisodes d’un monde disparu, mais de constater simplement que ce qui a existé, compte encore, et qu’à bien des égards, il demeure un des fondements du nouvel environnement qui se dessine sous nos yeux.

Certes nous savons que l’avenir ne peut être hypothéqué par le passé; nous sommes aussi conscients que le futur qu’on espère prometteur, appartient désormais à d’autres et nous n’ignorons pas que nous laisserons bientôt la place. C’est le cycle normal de la vie! Qu’on nous laisse au moins, cultiver paisiblement notre mélancolie du temps qui passe!   

Ainsi quoiqu’on en dise, faire son deuil de ceux qu’on a aimés et qui, sans doute, nous ont aimés n’est pas tâche aisée. C’est même probablement une gageure qui relève plus du rite social antalgique ou d’un mythe que d’une réalité. Pourquoi en effet, la mémoire, deviendrait-elle à ce point sélective qu’elle éclipserait sans douleur, ceux qui nous ont précédés dans le néant? La mémoire réceptacle de nos plus anciennes sensations, n’est en fait jamais totalement délivrée de ses souvenirs et de ses émotions. Les années qui se succèdent ne font rien à l’affaire. Jamais la mémoire n’a pour projet naturel de se renier, ni de se délier d’elle-même pour solde de tout compte. Seule l’extrême vieillesse peut parfois avoir raison d’elle, mais à son corps défendant… 

Tel Sisyphe, nous ne déjouons pas la mort en l’ignorant, ni ne jouons avec elle. Chacun se contente, comme il peut, de pousser sa pierre, une pierre toujours trop lourde pour franchir la montagne et moins roulante au fur et à mesure que les ans s’accumulent. 

Ainsi, une sœur disparue ne devient jamais une ex-sœur, pas plus d’ailleurs qu’une mère, un père, une fille ou un fils! Certains liens familiaux tissés dès le premier battement de cœur et au premier souffle ne souffrent d’aucune solution de substitution…  On ne remplace aucun de ceux-là, fût-ce au nom de la nécessité de vivre ! 

Louisette en 2009

Il suffit alors d’un rien, d’un presque rien, invisible et inaudible de tous, pour que le passé resurgisse à nos yeux et s’impose comme une parenthèse au sein d’un présent qui s’efface alors devant des sentiments que la mort avait mis en sommeil et qu’on croyait avoir oubliés!

Il suffit d’une date anniversaire, d’un manuscrit retrouvé au fond d’un tiroir, d’une photographie d’enfance, qui se serait glissée dans un classeur naufragé du temps, pour réentendre des voix qui nous étaient jadis familières! Pour pour nous attarder sur des regards si expressifs autrefois et aujourd’hui éteints. On se surprend alors à répondre à ces sourires, à retrouver le parfum de ces soirées d’été où nous regardions ensemble les hirondelles et les chauves-souris se disputer le ciel des insectes. Il nous arrive même d’envier la joie de vivre de ces chers fantômes. Précisément celle qu’on aimerait à notre tour transmettre sans y parvenir à la hauteur de nos espérances! 

Jalouser des morts! Il faut être vivant pour nourrir un tel sentiment!  

Il y a dix ans, Louisette s’est envolée vers les étoiles, terrassée par une maladie impitoyable, le cancer puisqu’il faut l’appeler par son nom. Elle le combattit courageusement, sans répit des années durant, avec l’énergie du désespoir, pour ses enfants, pour son mari, pour nos parents âgés et désemparés et pour nous-mêmes ses frère et sœurs !

Elle nous a quittés à l’issue d’une longue agonie, entrecoupée de phases d’espoir, de moments d’apparente rémission, de périodes de souffrance intense, tant physiquement que moralement, puis d’autres de découragements et d’abattements, et enfin d’espoirs entrevus, de fermes résolutions de désarmer un ennemi qui, pourtant, une à une fragilisait et réduisait toutes ses défenses! 

Parfaitement lucide, elle sut quand la bataille fut perdue. Elle m’en fit part crûment, deux jours avant l’échéance fatale. Ce furent les dernières paroles que j’entendis d’elle comme frère, non comme confident de ses sentiments intimes et ultimes que je ne fus pas. Par ses mots, ce jour-là, prononcés sur son lit de l’hôpital Saint-Louis, elle sut manifester dans l’intolérable souffrance qui l’assaillait, une clairvoyance désespérée, résonnant comme un appel de détresse auquel personne ne pouvait répondre, mais également son aversion de la mort et, en écho, son amour de la vie!

Je ne l’ai plus revue consciente, mais c’est cet amour de la vie et des siens que je retiens d’elle et de ces instants sacrés de fraternité partagée! 

Elle s’est éteinte dans la nuit du 7 juillet 2010! Dix ans déjà…Et depuis, elle nous manque, elle me manque

Bien sûr, n’étant que son frère aîné, c’est en tant que « petite » sœur qu’elle a su enchanter ma vie, comme probablement celle de mes deux autres sœurs! Elles ont peut-être une autre perception que moi, de leurs relations avec elle, car dans notre famille, le garçon et les filles bénéficiaient de statuts différents… Comme me le fit observer Louisette dans une longue correspondance qu’elle m’adressa à l’automne 1971 et que je conserve religieusement dans le rayon philosophique de ma bibliothèque.

N’empêche, qu’ayant été tous les quatre conçus, élevés et éduqués au sein d’un même cocon de tendresse retenue, de pudeur respectueuse et d’amour indiscutable, nos références primordiales ainsi que nos inclinations culturelles relèvent de principes communs, malgré des destins forcément spécifiques, des sensibilités propres à chacun, et des choix de vie sensiblement différents!

Paradoxalement, la mort de Louisette a permis de réaffirmer – sans qu’il soit besoin de le crier – que, comme probablement dans toutes les fratries, les liens qui nous unissaient, étaient plus forts que tout ce qui nous séparait, et que, par delà  la mort et des trajectoires de vie distincts et singuliers, nous étions, par quintessence, « inséparables »! 

Quatre enfants en vacances à la Poitevinière de Riaillé (44) en 1959

Dix ans après son départ, je ne saurais m’exprimer sur la mère, la fille ou l’épouse qu’elle fut. Je n’en ai ni la légitimité, ni la vocation.  Tout juste puis-je attester qu’elle avait la passion de ses enfants, et qu’à ses yeux , aucun d’entre eux ne primait sur les autres, quelles que soient leurs réussites exemplaires dont elle était évidemment très fière, ou parfois les difficultés et les épreuves que, comme dans toute famille, certains durent parfois subir et qu’elle affrontait avec eux! 

Ce dont en revanche, je puis témoigner, alors que sa présence reste vivace dans mon esprit, c’est de la sœur admirable qu’elle fut pour moi, généreuse, disponible, enjouée et même compréhensive en diverses circonstances de ma vie où ses conseils me furent d’appréciables viatiques.  

Avec le recul du temps, ai-je vraiment compris qui était cette comète éclairante qui illumina des pans entiers de ma vie et de notre fratrie?  Qui était-elle? 

Nul ne le sait sans doute vraiment. Ce que je peux dire, malgré tout, sans risque d’être démenti, c’est que Louisette était une femme d’une grande intelligence, qui conciliait à la fois la réflexion théorique et ontologique sur la nature des choses, un esprit analytique toujours percutant et beaucoup de pragmatisme en vertu duquel l’action notamment associative, primait toujours sur l’inertie chicanière.

Toujours accueillante, bienveillante, aimant s’entourer d’amis, elle avait le sens du rassemblement autour de ses projets et était l’élément fédérateur et rassembleur de la famille. Artiste aussi et photographe! 

Si le temps ne lui avait pas été si mesuré, nul doute que son sens de l’organisation, son enthousiasme et son caractère déterminé à défendre son point de vue, lui auraient réservé un plus grand destin, que la fatalité lui a injustement confisqué…Serait-elle devenue l’incarnation de la sagesse? Par modestie, elle l’aurait sans doute refusée.  Mais moi, je pense que oui. 

Dix ans après sa disparition, notre chagrin ne s’estompe pas.    

Louisette en 1952

Fin juin 2020 – Saint-Jean-de-Luz

Il y a quelques années, il ne me serait pas venu à l’idée de dédier une seule ligne à Firmin Van Brée, encore moins de manifester une quelconque admiration pour un homme – un belge – ingénieur, certes talentueux et diplômé de l’Université de Louvain en 1903, mais administrateur de nombreuses sociétés au Congo dit belge après son annexion en 1908 par le roi Léopold II…

Firmin van Bree

Aujourd’hui pourtant, j’ai décidé de lui consacrer un de mes petits billets!

Ce faisant, je suis conscient qu’il est très inconvenant et risqué d’évoquer – encore plus de vanter – les mérites de quelqu’un qui a débuté sa carrière professionnelle sous un régime colonial au sein de la Compagnie des Chemins de fer du Congo. Le fait qu’il ait été à l’origine de lignes toujours existantes ne compte pas !

Tintin au Congo -Hergé –

Je n’ignore pas non plus qu’il est désormais hautement critiquable de complimenter à titre posthume quelqu’un qui fut un des dirigeants de l’Union Minière du Haut Katanga. Je suppose même qu’à très court terme, ce type de dissertation ne pourra être « édité » qu’après autorisation des autorités compétentes qui vérifieront que toutes les mesures de « contextualisation » de l’exposé ont été prises avant que le texte ne soit livré à un public « divers » devenu allergique à toute assertion non conforme!   

Pour l’heure, j’imagine que la culpabilité de Firmin Van Bree serait d’emblée indiscutable pour nos intransigeants et modernes « pères la vertu » et que le fait d’avoir travaillé en Afrique à l’époque coloniale est une faute impardonnable, et, en tout cas, largement suffisante pour le ranger définitivement (avec l’auteur de ces lignes) parmi les rebuts de l’humanité.  Pour ces donneurs de leçon, victimes éternelles et témoins autoproclamés de moralité publique, Firmin Van Brée et ses semblables devraient être frappés à jamais du sceau d’infamie et cloués – symboliquement, faute de mieux – au pilori des esclavagistes, des racistes et des colonialistes assassins. 

Moyennant quoi, il faut ensuite effacer toute trace mémorielle de ces « criminels », non seulement dans les pays d’Afrique où ils auraient commis leurs horribles « méfaits », mais également dans leur propres patries. 

Peu importe dans ces conditions que Firmin Van Brée fut aussi « un généreux mécène » et qu’il finança de nombreuses institutions caritatives et d’œuvres pour l’enfance. Peu importe que, préoccupé par la question sociale en Afrique, il fut un des artisans de la création de centres médicaux au Congo, de maternités et d’établissements scolaires. Peu importe enfin qu’il fut un administrateur motivé de l’Institut de Recherche sur le Cancer, de la Fondation pour la lutte contre la lèpre et de l’Institut de Médecine Tropicale. Peu importe car ce qui compte aujourd’hui pour ces imprécateurs communautaristes, obsédés de la mémoire raciale sélective, c’est seulement qu’il fut, à leurs yeux, un exploitant – exploiteur – des richesses minières du Congo et un des acteurs d’un développement industriel colonial qui, par hypothèse, visait exclusivement à piller et à humilier le pays. … Et qui continue de le pratiquer, alors que les colons sont partis! A ce titre, pour tous ces procureurs outrés, Firmin ne saurait se prévaloir d’autre titre de noblesse que celui d’affameur du peuple africain. Titre déshonorant qui d’ailleurs pèse toujours injustement sur les épaules de ceux, qui, des décennies plus tard, souhaitent simplement porter un regard d’historien sur la question coloniale, un regard exempt de tout enjeu idéologique de circonstance et de toute complaisance à l’égard de quiconque.   

Evidemment Firmin Van Bree est moins connu que le roi Léopold II dont une statue dans un square d’Anvers a été vandalisée en juin 2020 par des imbéciles, et finalement retirée par des autorités timorées, sous la pression agressive des prétendus descendants outragés des victimes de l’esclavagisme belge. La renommée de Firmin n’égale pas celle du discret roi Baudoin qui l’a anobli en 1959 en l’adoubant chevalier du royaume de Belgique.  

Aussi, c’est avec beaucoup de réticence que je me résous à parler de cet homme, célibataire et humaniste, qui depuis sa disparition le 26 mars 1960 à Saint-Jean-de-Luz n’aspirait sans doute qu’à « vivre » une éternité paisible dans le mausolée qu’il s’était fait construire sur les hauteurs du quartier luzien de Sainte Barbe.  

Si je consens à l’évoquer aujourd’hui, au risque de lui porter – bien malgré moi – quelque dommage, c’est que les temps s’y prêtent et peut-être même qu’il y a urgence à le faire, sauf à abandonner aux pourfendeurs de notre art de vivre et de nos principes, tout ce qui nous reste de dignité. Il y a urgence à refuser le discrédit que certains s’efforcent de jeter sur notre propre histoire, souhaitant par là nous contraindre à une interminable repentance pour de prétendues erreurs dont nous sommes en rien responsables, ou pour des actes attestant de notre culture, perpétrés dans le passé par les nôtres, et abusivement qualifiés de fautes contre l’humanité.

Mais d’emblée, afin d’éviter toute ambiguïté, il faut affirmer avec force, d’une part que le racisme est un crime impardonnable, qu’elle qu’en soient ses motivations ou ses attendus, mais, que d’autre part, l’histoire du monde est d’une grande complexité où les confrontations ont malheureusement joué un rôle déterminant. Dans ce contexte, les condamnations ineptes et sans appel d’un passé que personne n’a vécu, ne sont pas admissibles, surtout si elles sont assorties d’intolérables violences, du type de celles que se plaisent à commettre d’habiles manipulateurs d’un antiracisme de façade aux indignations sélectives! Leur objectif alors n’est pas tant de réparer d’éventuelles injustices que de déstabiliser la société. 

Fort de ces pré-requis, je sais que je ne n’ai aucune légitimité pour juger de la vie de Firmin Van Bree dans sa globalité, mais je considère aussi n’avoir pas à m’abstenir – ni à m’excuser – d’admirer celles de ses réalisations exemplaires ou de certains de ses rêves, au seul motif que certains discours ségrégationnistes culpabilisant m’interdiraient d’évoquer sa mémoire! 

Paradoxalement, facétieusement, mon intérêt pour l’oeuvre de Firmin Van Brée m’est avant tout inspiré par le rejet qu’elle pourrait susciter chez les vigiles sectaires de la pensée rétrécie, toujours prompts à excommunier ceux qui ne défilent pas en hurlant sous leurs calicots haineux, dénonçant un colonialisme archaïque dont,en fait, ils sont les bénéficiaires actuels du fait du statut social que leurs braillements leur confèrent.  

Bref c’est l’actualité qui me pousse à m’intéresser plus activement à Firmin Van Brée.

Pour fréquenter épisodiquement Saint-Jean-de-Luz depuis de nombreuses années, et plus assidûment depuis une décennie, j’avais bien sûr croisé les mânes de notre héros sur le chemin des douaniers qui surplombe l’Océan, mais sans vraiment m’y attarder! 

Les digues de la baie de Saint-Jean-de-Luz. Au 1er plan Sainte Barbe. Ph. JLP

Comment en effet empreinter le sentier du littoral en direction de Guéthary à partir du promontoire dominant la baie de Saint-Jean-de-Luz et la digue de Sainte-Barbe, sans remarquer la petite chapelle que Firmin avait fait édifier à proximité de l’étrange nécropole où il repose seul depuis son décès, il y a soixante ans?

Étrange bonhomme que ce Firmin qui, à partir des années 1920, passa presque tous ses étés à Saint-Jean-de-Luz, dont il s’était épris en survolant la baie en avion et où, la retraite venue, il s’était finalement installé après avoir fait construire dans le quartier excentré de Sainte Barbe plusieurs villas et des motels! 

« Désirant être inhumé dans ce lieu tant aimé, il confia à son ami l’architecte André Pavlovsky (1891-1961) la conception d’une chapelle et d’une crypte. Selon son souhait, il y repose  » (Panneau d’information sur le chemin). 

La chapelle

Ce mausolée qui rappelle un peu les chambres mortuaires des pyramides égyptiennes, est en fait une reproduction de celle où fut enterré Saint-Firmin à Amiens. Sa porte est « en bois Wenge » provenant du Congo, son autre patrie de cœur avec la Belgique et le Pays Basque.  

A l’intérieur de la crypte, une fresque murale en faïence bleue du Portugal représente une oeuvre de la cathédrale d’Amiens illustrant la découverte miraculeuse du corps de Saint Firmin. L’originalité de cette composition réside dans le fait que les protagonistes de cette scène sont, outre lui-même, ses amis de Belgique, du Congo et de Saint-Jean-Luz, où il vécut les dernières années de sa vie. 

La chambre mortuaire

Firmin, célibataire endurci, aimait la vie, aimait s’entourer d’amis sans d’ailleurs opérer de choix ethniques… C’était un humaniste d’un profil aujourd’hui critiqué, un entrepreneur, un pragmatique qui aimait les sciences et les techniques… toutes les sciences et toutes les techniques, dès lors qu’elles amélioraient le bien être humain.

Un homme cordial selon tous les témoignages, qui savait s’entourer d’une équipe d’hommes de valeur sur laquelle il pouvait s’appuyer. Il savait enfin faire partager ses enthousiasmes à son entourage sur lequel son ascendant était « considérable »! 

A cet instant où il faut conclure me revient à l’esprit un ouvrage intitulé « Radium » dont mon regretté ami Gerno Linden (1945-2007), un autre ingénieur belge de grand talent m’avait fait don. Ce livre édité et conçu par l’Union Minière du Haut Katanga en 1931 avait été rédigé sous l’égide de Firmin Van Brée.

Outre l’information selon laquelle les minerais ferreux et de cuivre de cette région contenaient du radium et de l’uranium, plusieurs chapitres de l’ouvrage décrivent les applications thérapeutiques de ce radium, en particulier pour le traitement des cancers… A cette lecture, on comprend mieux l’implication de Firmin dans la lutte contre le cancer à laquelle il fut un des premiers industriels à apporter sa contribution effective. Un pionnier humaniste en quelque sorte mais certainement pas un esclavagiste.  

Pour ma part, cette promenade sur le chemin des douaniers du côté de Saint-Jean-de-Luz m’a permis, par un détour inattendu, de redécouvrir un cadeau de Gerno. 

Le confinement « strict », c’est-à-dire l’embastillement de la population dans son jus, autrement dit, « chez soi » pour ceux qui en possèdent un, c’est désormais fini!  Le président-roi en a décidé ainsi, tout heureux de s’auto-congratuler en notre nom. Mais, il ajoutait à la télévision ce 14 juin 2020 au soir – comme s’il voulait freiner l’enthousiasme dévastateur qu’entraînerait cette bonne nouvelle prise au pied de la lettre – que le « déconfinement » total et sans condition n’était pas encore à l’ordre du jour.

La population était d’ailleurs chaudement invitée à demeurer docile et à continuer de respecter ces fameux « gestes-barrières », seules armes disponibles contre l’agression virale, dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles depuis des semaines et dont on nous vante désormais, outre les vertus préventives, l’efficacité avérée.

Il y a six mois à peine, on ignorait l’existence même de ce concept globalisant – de gestes-barrières – qu’on aurait pris alors pour un néologisme de quelque technocrate de haut rang, sémantiquement innovant!   

En un tour de main, en tout cas, ces gestes-barrières ont modifié nos comportements et ont effacé nos antiques rituels de convenance et de civilité. Et, dans un élan grégaire encouragé en ordre parfois confus et dispersé par le « gouvernement » et par les appels ressassés à la responsabilité citoyenne, la plupart d’entre nous, tenaillés par la peur, les ont adoptés sans restriction. Hormis les sauvageons de banlieue, personne ne sort plus de sa tanière de confinement, autrement que masqué et ganté, les poches bourrées de liquide hydroalcoolique et de kleenex. Les gestes-barrières, principaux acquis prétendument positifs de cette crise sanitaire réglementent désormais, et peut-être durablement, l’accès de nos semblables à notre espace intime, jusqu’alors librement apprécié en fonction des circonstances et de nos affinités électives!

« L’enfer c’est les autres » comme disait Jean-Paul Sartre. C’est tous les autres aujourd’hui! Il faut par conséquent s’écarter le plus possible des humains croisés potentiellement contaminant, les fliquer le cas échéant, et surtout fuir physiquement leur présence pour être assuré – ou presque – de « vivre ». De mériter de survivre aussi car pour les autres, nous sommes aussi l’enfer! Evidemment, pour marivauder à vingt ans, ce n’est pas simple. M’en fiche, je ne marivaude plus que dans mes souvenirs! 

Pourquoi tant de précautions? Parce que, précisait le président de la République merveilleusement inspiré, le virus n’a pas disparu. Il persiste à se balader ici ou là. Mollement certes, car il adopte maintenant la posture de l’eau transpirant en chuintant à partir d’une imperceptible fuite d’étanchéité sur un robinet, alors qu’auparavant sa course dans nos rangs ressemblait – disait-on – à celle effrénée et affolante des neutrons d’une réaction nucléaire de fission. 

Mais, selon le Guide de la Nation, qui a consulté les oracles les plus fondés à dire l’avenir, il faut se méfier d’un virus, fût-il sous contrôle, qui vient sournoisement d’envoyer ad patres quelques centaines de milliers de personnes à travers le monde, de mettre quasiment à plat l’économie mondiale, et de susciter une peur et une fébrilité, aussi inédites historiquement qu’irrationnelles, sur l’ensemble de la planète!   

 » Il nous faudra pour longtemps encore vivre avec lui » 

Si l’on osait, après une aussi docte adresse d’un monarque à ses sujets, on ajouterait qu’il nous faudra vivre , non seulement longtemps mais toujours, avec ce satané virus! Ou, si ce n’est avec lui, avec son frère génomique.

Car, les virus – ces microscopiques « bestioles » qui, aux dires de certains, n’en seraient pas vraiment – jouent, faut-il le rappeler un rôle primordial dans l’évolution des espèces; et ce ,depuis l’apparition de la vie sur terre, il y a quelques trois milliards et demi d’années. Cette « contribution » probablement essentielle dans l’éclosion et le développement de la vie ici-bas s’exerce sans autre « motivation » que de trouver les moyens pour simplement survivre et pour se reproduire, selon la « logique du vivant » (François Jacob 1970). Ainsi l’invasion virale a tantôt pour conséquence de se déployer au détriment des organismes complexes comme les nôtres, constitués de milliards de cellules de toutes natures cohabitant en bonne intelligence, et désormais vampirisées par un envahisseur indésirable, tantôt à l’avantage de l’ensemble, lorsque cette colonisation virale invasive aboutit à un progrès adaptatif pour toutes les espèces présentes pourtant en concurrence sur le même espace vital!

Si les virus suscitent généralement de l’effroi – et à juste titre – plus que de la compréhension, c’est parce que notre perception forcément anthropocentriste de leur action se focalise moins sur les bénéfices qu’au hasard de l’évolution, ils peuvent générer, que sur les dommages indiscutables que leur instinct vital fait subir à l’espèce humaine, maillon parmi d’autres de cette biodiversité foisonnante, qui peuple notre planète depuis l’origine… Nos univers respectifs ne sont, en réalité, pas vraiment conciliables même si une cohabitation sans dégât dans un même espace-temps est possible et d’ailleurs plus fréquente qu’on ne l’imagine! 

Nos univers nous semblent peu compatibles car nos ordres de grandeur familiers n’interfèrent guère. Là où le mètre-étalon est notre « unité de référence » et où chaque humain a vocation – espère – à disposer librement de son destin, les virus misent sur leur nombre pharaonique, leur aptitude hors norme à se dupliquer et sur le hasard pour s’imposer sur des cibles de quelques dizaines de milliardièmes de mètres qu’ils choisissent comme niche écologique. Certaines de ces cellules qui gèrent pour leur compte leur propre patrimoine, sont plus réceptives à l’agresseur et parfois jouent malheureusement un rôle essentiel dans notre économie intime que l’intrusion virale peut perturber gravement. Notre seul point commun en fait est la lutte pour la survie!

Dépourvus d’affect à notre égard et invisibles, les virus ne se manifestent donc à notre échelle que par leurs éventuels effets délétères, qui eux, sont parfaitement mesurables. On estime qu’ils « ont à leur actif plus de soixante pour-cent des maladies infectieuses connues et qu’ils sont aussi à l’origine de certains cancers » ( Kupiec et Sonigo – Ni Dieu, ni Gène – Le Seuil – nov 2001). Répartis en plusieurs milliers d’espèces ou sous-espèces, leur dangerosité n’est donc pas un mythe puisqu’on les tient pour responsables de plusieurs dizaines de millions de morts dans le monde au cours de ces cinquante dernières années ( grippes et sida compris)…

Mais « dans le même temps » (pour reprendre révérencieusement un poncif présidentiel bien commode), la vie sur terre et la diversité de ses expressions ne seraient pas ce qu’elles sont sans la présence des virus! 

Ainsi, dans sa grande sagesse ou, plus prosaïquement, par un aveu implicite d’impuissance face à une capacité de nuisance qu’il ne sait endiguer, le président a manifesté une remarquable lucidité, en répétant ce qui, somme toute, n’est qu’un banal truisme : « Il nous faudra vivre avec »! 

Tout autre postulat, a fortiori, toute affirmation contraire, relèverait de l’ignorance ou de la tromperie. Ce rappel d’une évidence est donc à porter à son crédit. C’est sans doute pour l’avoir oubliée ou occultée, et, en tout cas, pour l’avoir ignorée d’un point de vue prophylactique que la panique planétaire s’est si soudainement installée, favorisée par les rumeurs, les chiffres angoissants et les fausses nouvelles diffusées en permanence sur tous les réseaux de communication du monde. 

Et cette sidération qui semble avoir touché toutes les strates de la population et tous les peuples nous a conduit à accepter, sans même nous interroger, des restrictions, voire des abandons purs et simples de nos libertés fondamentales comme celle de circuler sans contrainte, ou à tolérer en toute ingénuité des enfermements mortifères de type quartier carcéral de haute sécurité, d’innocents vieillards non consultés dans les maisons de retraite.

Pire encore, des personnes réputées raisonnables et jaloux jadis de leur autonomie, ont été jusqu’à cyniquement se réjouir du nombrilisme masochiste et de l’étrange « distanciation sociale »  que leur imposait un confinement décrété par des tiers …D’autres, convaincus subitement de leur vocation d’ermite jusqu’alors entravée par leurs amis, leurs collègues et même leurs familles se sont félicités de retrouver, par le biais de ces robinsonnades forcées, les vraies valeurs de la vie, et au passage de se réconcilier avec eux-mêmes dans une sorte de solitude monastique de patronage.  

Autant de mesures liberticides dont on veut bien considérer qu’elles pouvaient à la rigueur être admises comme une incontournable nécessité, mais dont on s’étonne qu’elles aient été approuvées, sans aucune « distanciation intellectuelle » par les plus beaux esprits du royaume. Car quoiqu’on dise, toutes ces dispositions dont on veut croire qu’elles seront rapidement oubliées, sont non seulement contraires aux principes républicains de liberté et même d’égalité, mais plus généralement, elles sont carrément antagonistes avec l’essence même de la vie. Laquelle repose, par quintessence, sur des échanges incessants avec les autres, et pas seulement, virtuellement, au travers d’écrans numériques qui n’en sont que de pâles ersatz. 

Tout s’est passé comme si, « quoiqu’il en coûte » on ait collectivement décidé d’adopter le comportement grégaire de nos ennemis désignés, les virus, en concentrant nos efforts sur la sauvegarde de la vie des corps sans trop se préoccuper de celle des esprits!  

Mais comme le souligne avec talent Bernard-Henri Lévy dans un petit ouvrage tout récent de réflexion philosophique sur la pandémie actuelle, ce virus a rendu fou!  ( Ce virus qui rend fou – Grasset mai 2020), 

« La vie donc,

La vie que l’on nous enjoignait, sur tous les tons, de sauver en restant chez nous et en résistant au démon du relâchement. 

Mais une vie nue. 

Une vie exsangue, presque nulle (…).

Une vie terrifiée d’elle même et terrée en son terrier kafkaïen transformé en colonie pénitentiaire… »

Cet épisode terrorisant est heureusement en train de s’achever.  On sait que la fin de la « crise sanitaire » qui en annonce d’autres sociales, économiques et peut-être morale, sinon politique, ne signifie pas que le virus a disparu mais qu’on peut l’apprivoiser et le maîtriser. Et cette prise de conscience est en soi une victoire et un grand pas épistémologique dans notre compréhension du monde vivant. 

L’heure est désormais celle des bilans et des règlements de compte dont raffolent les commentateurs. Déjà, les articles, les points de vue d’experts et les prises de parole sur le « monde d’après » abondent… Les pronostiqueurs de toutes observances, les prophètes de malheurs, les mages de l’économie expliquée aux nuls et les politologues patentés depuis un demi-siècle de la cinquième république – bref tous ceux qui nous disent ce qu’il faut penser – hantent les plateaux médiatiques. Ils prennent le relais des infectiologues, virologues, urgentistes de tous poils et des épidémiologistes qui avaient connu durant la crise, une croissance champignonnière de leurs effectifs. Tous ont été remisés avec leurs blouses blanches dans leurs placards hospitaliers ou dans leurs labos, dans l’attente d’un prochain épisode ou des conclusions d’un « Ségur de la Santé » censé restaurer un système de soins en péril « depuis tant d’années, du fait de l’inconséquence coupable de …. ???

Il n’est pas dans mon propos du jour, de prendre part à la curée médiatique qui se profile. Pas plus qu’il ne m’appartient de comptabiliser les âneries souvent contradictoires, les approximations hasardeuses, les analyses simplistes et tronquées qu’on s’est cru obligé de nous asséner quotidiennement pendant plusieurs mois sur l’évolution de la pandémie virale!

Sans bouder leur plaisir, les spécialistes des REX se chargeront d’instruire les réquisitions, de conserve avec les imprécateurs professionnels et les obsédés du contentieux judiciaire, toujours prompts à clouer les victimaires au pilori et à châtier les coupables … Je m’abstiendrai également d’épiloguer sur les dérives désormais systématiques des adeptes de la pensée magique, ou d’autres écolocrates obtus, qui verront dans cette crise sanitaire, l’expression d’une saine réaction défensive d’une nature agressée, et qui remercieront notre mère Gaïa de se rebeller ainsi contre les pollutions atmosphériques qu’on lui inflige, contre le consumérisme débridé et contre les déforestations des zones tropicales et équatoriales du globe!  J’allais oublier les antinucléaires qui, eux, s’égosilleront, « études scientifiques à l’appui, pour démontrer l’existence d’une certaine corrélation « scandaleuse » entre la virulence du virus et le développement industriel de l’énergie nucléaire! 

Enfin, il y a ceux qui imputeront l’épidémie aux migrants!   

Pour ma part, maintenant que je puis aller au resto sans me les cailler sur une terrasse venteuse, je suis prêt à tout « pardonner » y compris la peur irraisonnée voire la folie furieuse qu’un gars haut gradé de la Santé Publique, vêtu et triste comme un ancien agent du KGB, nous a inoculées chaque soir pendant des semaines en nous balançant des données effrayantes sur la létalité du Covid 19 et surtout sur la saturation hospitalière qui nous aurait privé de la satisfaction insigne de mourir dans de bonnes conditions.

Malgré tout, on peut réfléchir sans empiéter sur les compétences analytiques des experts des différentes disciplines, en lice. On peut penser qu’à la lumière des constats issus de cet épisode, le « Il faut vivre avec » du président ouvre la voie (entre beaucoup d’autres) à au moins trois ou quatre types de réflexions: 

  • D’une part, sur la vérité scientifique trop souvent mise en avant par les acteurs politiques, alors qu’elle n’est que contingente du contexte dans lequel elle émerge.
  • D’autre part sur la prise de pouvoir par certains mandarins de la médecine dans la définition des mesures réglementaires prescrites comme des médications, et sur notre rapport à la vérité notamment scientifique dans la gestion de la chose publique,  
  • Et enfin et surtout, sur la place qui doit nous est dévolue dans l’univers du vivant, dès lors qu’on abandonne certains paradigmes comme la hiérarchie réductionniste qui fait de l’homme l’aboutissement de l’évolution des espèces. Après la physique et la cosmologie, n’est-il pas venu le temps où les sciences du vivant – notamment la biologie – doivent mener à leur terme, leur propre révolution copernicienne, aboutie de longue date partout ailleurs. Toute espèce vivante a t’elle également vocation à vivre, et dans ce contexte, l’homme jouit-il d’une primauté qui serait refusée à d’autres, par exemple aux virus! La préservation de la biodiversité intègre t’elle les virus, les bacilles ou les bactéries « nuisibles » et plus généralement tous les micro-organismes?
  • Sur la notion de normalité. L’infiniment petit comme l’infiniment grand étant sans limite, faut-il dans ces conditions, privilégier un endroit de l’échelle plutôt qu’un autre pour définir une « normalité? 

Il s’agit de vastes débats que cette crise nous offre peut-être l’occasion d’engager. 

 

PS : Quelques ouvrages lus ou relus au cours du confinement, pour poursuivre cette réflexion: 

  • Contagions – mars 2020 Paolo Giordano – Grasset
  • Ce virus qui rend fou – mai 2020 – Bernard-Henry Levy – Grasset 
  • Ni Dieu ni gène – novembre 2000 – Jean-Jacques Kupiec, Pierre Sonigo – Seuil 
  • De la Vérité en Sciences – avril 2019 – Aurélien Barrau Dunod 
  • La Logique du Vivant – 1970 – François Jacob 
  • De l’infini – 2016 – Jean-Pierre Luminet, Marc Lachièze-Rey

 

« Une saison en enfer » qu’Arthur Rimbaud rédigea au printemps 1873 après qu’il eut mit fin à sa liaison avec Verlaine qui, dans un accès de folie, avait failli le tuer, est un texte énigmatique comme la plupart des œuvres de ce poète hors norme.

Il s’agit d’un recueil de poèmes relativement courts, l’ébauche d’un ouvrage – pourrait-on dire – que l’auteur confie avec gravité et lucidité à son lecteur. Libre à ce dernier, comme souvent dans l’oeuvre de Rimbaud, d’y donner du sens, le sens qu’il veut, et même parfois plusieurs, au gré des circonstances et de ses humeurs, selon son inspiration du moment ou ses inclinations. 

Ce livre surgit, telle une injonction de révolte, sourde et contagieuse, sombre et lumineuse, intimée sur un champ de ruines, celui des déboires sentimentaux et des déceptions de son auteur. Ecrit avec l’acharnement d’un désespoir qui se veut fécond, car ouvrant sur de nouveaux horizons, le récit est ciselé jusque dans sa ponctuation si singulière, celle perpétuellement déroutante, paradoxale et libertaire de Rimbaud. Rien n’est improvisé. Les mots, méticuleusement pesés, claquent comme des appels de détresse ou des cris de colère, sonnant la fin d’un déni, celui d’une insupportable et insaisissable réalité! 

Ainsi, ces textes composent d’abord l’épilogue d’un drame, celui de Rimbaud. Mais d’un drame qui nous concerne aussi, car pour qui s’y laisse séduire, c’est celui d’un homme auquel nous ressemblons comme des frères. Un homme qui nous interpelle et qui nous émeut. Presque un siècle et demi après avoir été écrit, il persiste mystérieusement et miraculeusement à nous prendre à témoin et à nous sommer d’agir – comme dans toute l’oeuvre de Rimbaud d’ailleurs – dès lors qu’on accepte le difficile challenge de l’abandon de soi-même aux délires du poète… 

Beaucoup de commentateurs se sont étripés à propos de ce texte à sésames multiples, mais tous ont fini par admettre que cet enfer qui torture le génie de Charleville n’est pas « définitif »! 

Comme le soulignait, il y quelques années, Louis Forestier un des meilleurs connaisseurs de la prose et de la rime rimbaldiennes, Une saison en enfer « n’est pas un lieu où l’on entrerait, abandonnant toute espérance. Contrairement à celui du christianisme, il ne dure qu’un temps, une saison ». 

Manuscrit de Rimbaud (Internet)

 

L’enfer de Rimbaud est un terrain d’aventures et d’expérimentation, de souffrances aussi, qui, en dépit de la laideur d’un monde, dont il ne s’affranchit pas, annonce néanmoins une re-naissance et l’érection d’un nouveau monde! Son enfer nous est, à cet égard, étrangement contemporain. Presque familier! 

Pour s’en rassasier, il faut le lire en principe sans se laisser distraire. Faute de quoi, comment le résumer ou même simplement l’évoquer autrement qu’en picorant presque arbitrairement, quelques mots ici ou là, ou bien en soulignant et signalant quelques bribes de phrases au travers des brefs chapitres de l’ouvrage:  

Assez! Voici la punition. En marche

Ah! les poumons brûlent, les tempes grondent! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil! le cœur … les membres…

Où va-t-on? au combat?Je suis faible! les autres avancent. Les outils, les armes…le temps!…

……………………………….

J’ai avalé une fameuse gorgée de poison. Trois fois béni soit le conseil qui m’est arrivé! – Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier. C’est l’enfer

………………………………

Qu’il vienne, qu’il vienne

Le temps dont on s’éprenne.

J’ai tant fait patience,

Qu’à jamais, j’oublie.

Craintes et souffrances

Aux cieux sont parties. 

Une saison en enfer n’est-elle pas un peu celle qui nous a tourmentés durant ce printemps! Si longtemps après avoir été écrite! Et prémonitoire d’un fléau bien actuel, épisode calamiteux ressenti et subi dans notre chair, tel un vibrion d’angoisse. Une malédiction enfin, peut-être inoculée d’en haut pour nous asservir, et fantasmée à l’extrême comme la préfiguration sidérante d’une authentique apocalypse, génocidaire de notre espèce.

Autant de circonstances affolantes qui ont conduit les illuminés du djihad à placer Dieu en quarantaine et  » Daech à déclarer l’Europe zone à risque pour ses combattants qui ont filé se moucher dans des kleenex à l’eucalyptus au fond de quelque caverne syrienne ou irakienne » (Bernard-Henri Levy).

Un fléau extra-ordinaire donc – inédit comme on dit – colombe de la paix ici, facteur de guerre là, apaisant et inquiétant, et en partie produit – tel un fruit illégitime – par notre imaginaire saturé et conditionné par des médias d’information continue foisonnant d’experts bavards en blouse blanche… Devenus les caches-sexe inspirés des costards cravates – trois pièces – des éminences ministérielles frileuses et confinées dans les ors de la République, les nouveaux diafoirus prétendument « sachant » dictent désormais leurs lois liberticides au monde! 

Rimbaud était bien des nôtres, avant la lettre. « Une saison en enfer » demeure d’actualité! 

 

 

Le premier juin 1926, c’était un mardi! Ce jour-là naissait à Angers au 65 rue de la Madeleine, Maurice Henri Eugène Pasquier (1926-2017), troisième et avant dernier enfant de Marcel Emile Pasquier (1892-1956) et de son épouse Marguerite Marie-Charlotte Cailtreau (1897-1986).

Maurice est décédé en 2017 en région parisienne, et forcément, nous, ses enfants, avons une petite pensée pour lui en ce jour anniversaire de sa naissance, il y a juste 94 ans!

Autrefois, cet anniversaire était presque systématiquement ponctué de diverses manifestations familiales, dont Maurice était souvent l’inspirateur et l’organisateur méticuleux. Il aimait en effet cultiver un profil de rassembleur et de fédérateur de sa nombreuse descendance. A chaque changement de décennie, ces fêtes devenaient grandioses! 

Maurice appartenait, à bien des égards, à cette génération d’une époque – heureusement ou malheureusement – révolue où le mari était encore le chef de famille au sens du code civil, et où il ne lui déplaisait pas d’adopter à l’occasion la posture désormais anachronique du « pater familias ».

Sans malice cependant, Maurice était juste de son temps et donc solidaire de ces hommes de bonne volonté, mais parfois incompris par une postérité militante qui les juge trop souvent avec une extrême sévérité dans l’enthousiasme de libérations qui ne sont souvent que des simulacres tapageurs!  

Mais, dans le même temps, car l’homme était complexe, il milita toute sa vie et avec une conviction qui n’avait d’équivalent que son credo chrétien de charbonnier, pour la cause ouvrière et pour l’égalité de droits entre les femmes et les hommes…  

D’ailleurs, son héritage moral et intellectuel reste sûrement encore à décoder puis à décliner, y compris dans ses contradictions qui nous valurent parfois de mémorables joutes oratoires mais qui, comme les enseignements qu’il tenta de nous prodiguer, contribuèrent à faire de nous ce que nous sommes, adoptant aujourd’hui, sans rougir, certaines des positions de principe qu’on lui contestait auparavant. La vie n’est pas simple et n’est faite qu’à coups de compromis d’intérêts divergents qui ne se révèlent que dans la durée au rythme des fragilités qui nous assaillent et se multiplient. 

Bref! Ces fêtes anniversaires de Maurice et les banquets qui allaient de pair, un peu à la manière de ceux pratiqués à la tombée de la nuit dans le village d’Astérix, resteront gravés dans nos mémoires. Ils relèvent désormais exclusivement des bons souvenirs de temps heureux dont on bat le rappel « les jours sans… »!

On les ressuscite alors sans ostentation particulière, mais avec un soupçon de mélancolie!

En effet, s’il y a un « lieu commun » ou si l’on préfère un truisme, qu’il ne faut jamais oublier, sous peine de cruelle déconvenue, c’est que les morts ne sont plus de ce monde – de notre monde- à supposer, au demeurant, qu’ils appartiennent à un autre que le passé! Ayant définitivement échappé à la litanie des siècles qui s’égrènent inlassablement, ils n’ont juste qu’une petite longueur d’avance sur nous car ils savent, eux, qu’ils sont mortels… Du moins, c’est ce qu’ils sauraient s’ils étaient en état de le savoir! 

En outre, ils n’ont probablement plus rien à faire de nos peines et de notre commisération. Mais là encore, leur désintérêt supposé à notre endroit suppose qu’on leur prête aussi l’extravagante faculté de concevoir de nouvelles émotions ou des sentiments, alors qu’ils ont été engloutis dans le grand bain d’une incompréhensible éternité multidimensionnelle.    

N’empêche, qu’on continue, malgré tout, de penser à eux avec tendresse et affection!

Qu’on soit vieux ou jeunes, ils persistent à nous habiter, sinon à nous hanter! Le travail de deuil, cette fiction, dont on nous rebat régulièrement les oreilles ne nous apparaît dès lors que comme un artifice sociétal ou psychologique imaginé pour nous apaiser, sans pour autant parvenir à nous délivrer de nos chers fantômes.

Dans la réalité, le travail de deuil, perpétuellement en cours, ressemble plutôt à un contrat à durée indéterminée avec un donneur d’ordres disparu, invisible mais toujours présent! 

Du coup, on s’accroche à ce qu’on peut pour se donner l’illusion de les faire revivre.

Sur le cliché – ci-dessus – réalisé par un photographe angevin à l’occasion du deuxième anniversaire de Maurice en 1928, ce dernier porte au cou une médaille indiquant sa date de naissance. Elle lui avait été offerte par une de ses tantes et marraine, Eugénie Chollet dite « tante Nini » épouse Cailtreau. C’est le seul témoignage matériel qui subsiste de cet instant!  Il a sa place en ce jour anniversaire! 

Un autre témoignage plus ancien de cette époque, indirectement associé à Maurice, mérite aussi d’être exhumé.

Il  s’agit d’une carte postale datée de 1926, représentant un commerce d’alimentation, au nom évocateur de « Notre Dame de la Madeleine »… Le cliché a été pris sur le vif par un éditeur angevin, place de la Madeleine, à proximité immédiate du lieu de naissance de Maurice.

Ce qui est merveilleux dans cette composition réaliste que n’auraient désavouée ni Robert Doisneau, ni Henri Cartier-Bresson, c’est l’œillade que le hasard ou la nécessité nous adresse par ce biais. En effet, aux côtés de la marchande sur son pas de porte, une jeune mère de famille avec sa petite fille, consentantes et peut-être fières, posent pour le reporter! 

En soi, cette scène est assez classique – banale même – en ces périodes de notre histoire où la carte postale est omniprésente pour rendre compte de la vie quotidienne, et qu’elle règne sans partage dans les relations sociales lointaines à la manière actuellement des smartphones, des SMS et des vidéos « amateur ». 

Ce qui est plus singulier pour moi, fils de Maurice, c’est que la jeune mère de famille, c’est Adrienne Turbelier (1894-1973) née Venault – ma grand-mère maternelle- et la petite fille de trois ans, Adrienne (1923-2018), ma mère! 

Maurice et Adrienne devront néanmoins attendre près d’une vingtaine d’années pour faire connaissance, et découvrir qu’ils habitaient, à moins d’un kilomètre l’un de l’autre; et ce, depuis leur plus tendre enfance.

Sans jamais s’être repérés! Du moins c’est ce qu’ils affirmèrent…