Feeds:
Articles
Commentaires

Non ce n’est pas un poisson d’avril.

Sous peu, pronostique Jean-Louis Borloo, des listes communautaires se présenteront aux élections municipales qui imposeront  localement« la charia». Sans sombrer dans le catastrophisme, on peut s’interroger.

Force est en effet de constater qu’on n’en est peut-être pas si éloigné, quand on observe, ici ou là, la mainmise grandissante des mouvements salafistes sur des populations désorientées par la crise sociale et identitaire, là où il y a peu, le mouvement associatif occupait le terrain culturel, éducatif et sportif !

On frémit à l’idée qu’une frange de la jeunesse issue de l’immigration qui, à bon droit, aspirait auparavant à prendre sa place au sein de la société française et qui s’insurgeait contre les difficultés qui lui étaient opposées, se détourne désormais des principes de la République… Pire, manipulée par l’obscurantisme islamiste, elle ne se réclame même plus de la nationalité française…

Dans ce contexte, l’attentat islamiste de Trèbes qui a coûté la vie à quatre innocents, dont le colonel Arnaud Beltrame, héros de la Nation, ainsi que l’assassinat antisémite d’une vieille dame de confession juive, Mireille Knoll, ne sont pas des épiphénomènes horrifiants dans un ciel serein. Ils témoignent à la suite d’une désormais longue – trop longue – série de tragédies, de crimes et de victimes, que la gangrène de l’obscurantisme religieux et meurtrier gagne du terrain…

Ces massacres nous indiquent qu’il ne faut plus surseoir pour dire « clairement les choses »!  Il faut les énoncer sans tergiverser et sans faux-semblant.  « Tourner autour du pot » ou ne pas désigner explicitement l’ennemi, revient à laisser libre cours aux assassins, voire à les excuser. Retarder la prise de conscience en privilégiant les causes sociétales et sociales à nos malheurs, c’est nous désarmer idéologiquement pour défendre notre conception de la civilisation et notre façon de « vivre » les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité !

Je pensais naïvement que cette récente et tragique leçon – la énième du genre – serait un ultime coup de semonce qui nous ouvrirait les yeux, et qu’au moins nos élus abandonneraient « leur langue de bois » traditionnelle et leurs compromis (compromissions) d’antan, destinées à s’attirer les bonnes grâces d’électeurs circonstanciels, futurs fossoyeurs de leurs propres idéaux et des nôtres!

A ma grande surprise, ce n’est pas le cas !

Dans une petite commune francilienne de la banlieue sud, que je connais, le maire a cru bon d’évoquer dans l’éditorial de sa dernière feuille d’informations municipales – datée d’avril 2018 – les deux drames qui viennent d’endeuiller notre pays (l’attentat islamiste de Trèbes et l’assassinat antisémite de Paris).

Le propos et le projet ne sont, en soi, guère discutables. Et d’ailleurs, l’homme n’est pas dénué de talent, ni de force de conviction, lorsqu’il s’agit de glorifier, des trémolos dans la plume, les valeurs de la République. Il n’a pas, non plus, son pareil pour opérer de grands écarts historiques ou des comparaisons audacieuses avec notre passé révolutionnaire.

Ainsi compare-t-il le colonel Arnaud Beltrame à Joseph Bara, un jeune volontaire originaire de Palaiseau, tambour dans un régiment de hussards, tué à quatorze ans, en 1793, pendant les « Guerres de Vendée » en criant « Vive la République », ou encore au mythique Joseph Agricol Viala, tombé « héroïquement » en Provence dans les rangs des montagnards au début de la Terreur !

Je n’ai évidemment rien à redire à ce lyrisme, parfois un peu pesant, un tantinet sectaire et moralisant « en diable » de ce brave maire. Chacun son truc!  Et, en plus, ça me distrait…J’aime bien ceux qui se prennent pour Victor Hugo!

En outre, ça n’enlève ni n’ajoute rien à sa fonction d’administrateur de la ville et d’édile régional, dont les fidèles semblent vanter l’habilité et les insignes qualités de syndic public, forgées et bonifiées par une longue carrière d’apparatchik au sein d’un grand parti autrefois en vogue.

                                         Extrait -Journal Municipal

En revanche, j’ai franchement tiqué – pour dire vrai, je n’en croyais pas mes yeux – lorsque j’ai lu dans ce bel éditorial, digne d’un tribun de la troisième République, qu’« Arnaud Beltrame et Mireille Knoll sont tous les deux morts des coups de couteaux d’obscurantistes qui n’ont rien à voir avec quelle que religion que ce soit » !

Ces propos sont carrément hallucinants, lorsqu’on sait que le terroriste de Trèbes, qui se revendiquait de l’Etat islamiste, et qui fut par la suite adoubé par Daesh, a tué dans le Supermarché en criant « Allahu akbar » (Dieu est le plus grand).

Révoltant lorsqu’on sait que la vieille dame juive parisienne a été assassinée parce que, précisément, elle était juive !

Une telle myopie, un tel contresens ou une telle complaisance sous la plume d’un élu respectable sont confondants et surtout inquiétants. Et ce, d’autant que dans la suite de son discours, il s’efforce implicitement mais laborieusement de justifier son propos en se référant au principe républicain de laïcité, qui lui interdirait -es qualité – d’aborder l’explication de ces phénomènes mortifères en questionnant une religion! Tout le monde sait pourtant que là est le terreau du mal. Tout le monde, certes, mais pas lui. Du moins, feint-il de nous le faire croire…

Cette attitude de déni – politiquement correcte, il y a peu – n’est plus tolérable (admissible). Même si elle est motivée par le souci de ne « stigmatiser » personne – pour reprendre une expression à la mode – car elle est, de mon point de vue, dangereusement irresponsable au regard de l’avenir…Et bien sûr, elle énonce une proposition dont tout le monde sait qu’elle est fausse et contredite par les faits…

Qu’un responsable public, soucieux de justice et de paix civile, s’abstienne de jeter le discrédit sur l’ensemble des pratiquants d’une religion et qu’il s’attache à montrer que le radicalisme religieux est une déviance concernant une minorité de croyants, relève sans doute de son devoir ! Et c’est recevable en première analyse, car rien n’est pire que l’incitation à la haine indifférenciée.

Qu’il nie farouchement le lien avec la religion, des attentats islamistes, est une ânerie qui le décrédibilise…Quelle confiance apporter ensuite à quelqu’un dont la lucidité semble faire défaut, ou qui semble délibérément refuser de considérer la réalité telle qu’est, en la confondant avec celle dont il rêve ?

Ce type de discours négationniste est dangereux, parce qu’il fait douter de la démocratie, qui pervertirait à ce point le bon sens des élus, et parce que, dans l’ombre, les manipulateurs, les obscurantistes promoteurs d’illusions mortelles et les charlatans de toutes obédiences sont à l’affût… La charia municipale y fera son marché !

A t-il appréhendé, ce maire, les conséquences délétères de son propos » chèvre et choux »?  Sûrement pas, car on dit que c’est un brave homme!

Publicités

Il y a tout juste cent ans, le 27 mars 1918 en fin d’après-midi, sous un ciel gris et pluvieux, dans lequel alternaient les averses et de timides éclaircies, l’adjudant Albert Venault, âgé de 25 ans, était grièvement blessé au ventre à proximité du village de Fignières à cinq kilomètres au nord de Montdidier…

Albert Venault (1893-1918)

Sous la mitraille ennemie, ininterrompue depuis midi, il dirigeait la retraite de sa section, ordonnée par l’état-major après l’épuisement des munitions. Tout indique que « méprisant le danger » (selon le journal de son unité), face aux incessantes attaques des fantassins allemands positionnés sur le moindre dénivelé de terrain, il a pris tous les risques, pour protéger le repli de ses hommes… Trop sans doute, car selon les citations à l’ordre de son régiment, il s’était, à de nombreuses reprises, distingué pour sa bravoure au combat. Il s’était constitué en dernier rempart face aux mitrailleuses.

Dès qu’il fut touché, un infirmier et des brancardiers se précipitèrent à son secours « sous un feu effroyable » mais, en dépit de trois tentatives successives, où ils parvinrent à le mettre à l’abri d’un talus, ils ne purent réaliser le pansement d’urgence qui aurait stoppé l’hémorragie…

Les premiers soins ne lui furent en fait prodigués qu’une heure plus tard après avoir regagné les lignes françaises dans un petit bois tout proche…

Dans la nuit, il fut transporté, agonisant, dans une ambulance, vers un hôpital de campagne à une quarantaine de kilomètres au Nord-Ouest de Fignières, dans le village de Namps-au-Val où il décédera dans la journée du 28 mars 1918…

Albert Venault était le frère aîné de ma grand-mère maternelle Adrienne Turbelier, née Venault (1894-1973). C’était son compagnon de jeux, son principal confident et son complice de toujours. Jamais elle ne se consolera de cette perte. Jamais elle ne l’oubliera, continuant de l’évoquer, la larme à l’œil, un demi-siècle plus tard. J’en fus témoin!

Albert fut une des multiples victimes de cette ultime et effroyable offensive allemande en Picardie du printemps 1918.

« L’opération Michel » – ainsi nommée par l’état- major allemand – débuta le 21 mars 1918. L’objectif de son stratège, le général Ludendorff, était de percer une brèche entre les troupes anglaises (canadiennes et australiennes) et l’armée française, et en s’y engouffrant, de s’ouvrir la voie vers Paris …

Et il y avait mit le paquet en mobilisant trois armées et une concentration impressionnante d’artillerie, chargée de pilonner sans relâche les lignes françaises et anglaises, et même Paris, préalablement à un déploiement monstrueux de troupes d’attaque sur le terrain!

La mort d’Albert intervint trois jours seulement après que les alliés prirent conscience, sous l’impulsion de Georges Clémenceau, du danger mortel de cette poussée allemande de la dernière chance. Et qu’ils décidèrent de mettre en place une unité de commandement, confiée au futur maréchal Foch, nommé généralissime.

Albert ne connaîtra pas la victoire qui commença à s’esquisser dans les semaines qui suivirent!

Lui, il était sous les drapeaux depuis janvier 1913, depuis son engagement pour trois ans à la mairie de Parthenay, dans les sapeurs du 6ième génie d’Angers…Il était terrassier de profession, il était patriote: ça lui convenait!

Depuis le début de la guerre en août 1914, il avait donc été sur tous les fronts de la Champagne à la Belgique, de Verdun au chemin des Dames, de l’Artois à l’Alsace, de la Somme à la frontière suisse …

Sous le feu ennemi, dans les pires conditions de danger, il avait, comme tous ses camarades du génie, construit, un peu partout sur la ligne de front, divers ouvrages de défense, participé au creusement des tranchées et érigé des ponts pour franchir des rivières…Maintes fois, il était revenu à l’ouvrage, maintes fois ce qu’il avait échafaudé avait été détruit par l’ennemi!

Quelques jours avant ce funeste 28 mars, son régiment était encore Lorraine, dont il avait gardé la carte, retrouvée dans sa capote après sa mort!

c

Albert repose désormais dans le petit cimetière militaire britannique de Namps-au-Val dans la Somme, au milieu des soldats de sa Majesté avec quelques poilus français tombés au cours de cette offensive. Je lui rendis visite, il y a quelques années, au nom de sa sœur qui ne s’est jamais recueilli sur sa tombe.

A titre posthume, il reçut la croix de guerre avec palme et la médaille militaire.

 

C’était un de mes grands-oncles.

PS: Le 26 novembre 2011, je lui ai déjà consacré un billet sur ce blog: « Albert Venault, un frère admiré et trop tôt disparu ».

Je savais bien que les deux douilles d’obus en cuivre de la Guerre de 14-18, qui trônaient côte à côte sur la commode de ma grand-mère Adrienne Turbelier (1894-1973) à Angers dans les années soixante, recelaient leur part de mystère…Plus exactement, je me doutais qu’on ne m’avait peut-être pas tout dit à leur propos…

Après la disparition de celle à laquelle elles étaient en principe destinées – justement Adrienne – elles se retrouvèrent au cours des années 70, sur la tablette murale d’un radiateur de la cuisine de mes parents à Massy, juste en face d’une batterie de casseroles en cuivre étamé, propriété dans un passé lointain d’une légendaire « Tante Nini »…

Depuis quarante ans, les douilles siégeaient donc là, silencieuses mais partie prenante d’un décor dans lequel elles n’avaient a priori rien à faire, un peu comme des « soliflores » sans fleur ou des plumiers sans porte-plumes et sans plume!

Tout récemment, par la force des circonstances, les petits tubes cylindriques (9,5 cm de haut au collet) durent, une nouvelle fois, émigrer. Mais cette fois, vers mon bureau de retraité besogneux, où ils cohabitent désormais avec d’autres reliques de la Grande guerre, des photos de « nos » poilus, le livret militaire de tel grand-oncle  – Auguste Cailletreau (1892-1975) – ou encore,  la carte d’état major trouvée sur la dépouille de l’adjudant, Albert Venault (1893-1918), le frère d’Adrienne, tué lors de l’ultime offensive allemande dans la Somme.

Ainsi, depuis au moins 1920 ou 1921, ces deux douilles de même calibre sont devenues des éléments inséparables de la bimbeloterie familiale! Mais, elles n’ont pas, pour autant, livré tous leurs petits ou peut-être, grands secrets…

Ce qui est certain, c’est que ces douilles sont des éléments de cartouches d’obus de canons de 37 mm à tir rapide. Lesquels plus légers que les fameux canons de 75 de l’artillerie lourde, furent utilisés par tous les corps d’armée durant la guerre de 14-18, cette boucherie génocidaire dont le regretté et génial provocateur Georges Brassens disait la « préférer » à toute autre.

Il est vrai, « mon colon », que le poète est mort bien avant de connaitre les exploits barbares du vingt-et-unième siècle, qui n’ont rien à envier aux carnages du monde d’avant!

Montées sur des affûts en forme de trépied, ces armes plus offensives que défensives – qu’on appelait aussi des mitrailleuses – étaient facilement transportables. C’est la raison pour laquelle, elles furent largement mises à contribution par les unités d’infanterie française, à partir de 1916, pour les assauts vers les tranchées adverses. Leur maniement n’exigeant pas un long apprentissage, ni de longs calculs préalables de trajectoire, elles n’étaient pas réservées aux seuls artilleurs issus de Polytechnique.

Leurs obus – dont de nombreuses douilles circulent encore dans les brocantes dominicales et printanières – pouvaient néanmoins percer les blindages peu épais des positions ennemies, après que les « gros calibres » de l’artillerie basée à l’arrière eurent fragilisé les ouvrages les plus robustes et désorganisé les premières et secondes lignes ennemies…

Les hommes de troupe des régiments d’infanterie, comme mon grand-oncle, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918) effectuaient régulièrement des stages pour se perfectionner à l’utilisation de ces canons. Ainsi qu’en atteste le cliché ci-dessous, où on le voit assis derrière la culasse en position de « pointeur » la main sur la roue de réglage d’azimut.

La mémoire familiale a conservé la trace de ces périodes de formation car Alexis en informait sa sœur Germaine. Dans ses lettres, il prétendait même se réjouir de ces phases d’instruction comme « servant  » de pièces d’artillerie. De fait, elles l’écartaient, durant quelques jours, des zones de combats proprement dites… Pour lui comme pour la plupart de soldats, cette bouffée d’oxygène était d’autant plus appréciée qu’il ne s’éloigna jamais longtemps de la région de Verdun ou du front de Picardie, entre le printemps 1916 et sa fin tragique au printemps 1918 dans la Somme…

Ces « trêves » formatrices constituaient donc des moments de détente, non hypothéquées par l’omniprésence de la mort imminente. Hors des heures d’instruction, il en profitait donc pour se faire tirer le portrait avec ses potes, ou pour rédiger tranquillement sa correspondance. Mais aussi pour récupérer des douilles en cuivre, qui, une fois les exercices réalisés pouvaient s’apparenter à de beaux objets et se muer en honorables cadeaux pour les planqués de l’arrière, et d’abord pour les petites minettes auxquelles ils rêvaient sous la mitraille. Le poilu en manque d’affection les agrémentait du prénom de l’élue de son cœur ! C’est ainsi qu’un objet initialement destiné à tuer se muait comme par magie en médiateur nostalgique de sentiments amoureux contrariés par la tourmente. Cependant, tous les poilus ne possédaient pas le même talent de graveur… Tous ne parvenaient pas à réaliser leur oeuvre au cours des stages de mitrailleurs … Une fois revenus dans les boyaux de première ligne, ils l’achevaient comme ils pouvaient dans les casemates ou les abris de fortune des tranchées, pour tromper l’attente entre deux attaques. Et pour oublier l’horreur du quotidien.

Dans ces conditions, il était raisonnable de penser que ces « deux douilles de la famille Turbelier » – exhumées d’outre-tombe – aient été récupérées par Alexis au cours de ces pauses réparatrices . Cette hypothèse semblait d’ailleurs confortée par sa correspondance à sa sœur, dans laquelle il évoqua pudiquement et à plusieurs reprises en 1917 son « béguin » naissant pour Adrienne. Les lettres qu’il lui adressait ne nous sont malheureusement pas parvenues.

Mais ce scénario « romantique et inspiré » était toutefois contredit par une tenace tradition familiale, qui postulait au contraire que c’était à son frère cadet Louis Turbelier (1899-1951) que l’on devait ces fameuses douilles, et que c’est lui qui avait gravé le prénom d’Adrienne sur l’une d’elles, au milieu d’un bouquet de tendres « pensées » !

Cette histoire que j’ai longtemps cru « arrangée » avait le mérite de rendre au père de famille que devint Louis, un honneur que personne d’ailleurs ne lui contestait ouvertement! Elle était, en tout cas, la plus familialement correcte, et la plus édifiante aussi. En effet, à la différence de son frère aîné, disparu, Louis avait survécu à la guerre et avait épousé Adrienne en 1921… Ce que d’aucuns auraient pu, par malveillance, lui reprocher en l’accusant implicitement d’avoir un peu pris la place de l’autre.

Pour autant, cette pieuse tradition orale, relayée par les enfants d’Adrienne et de Louis, constituait-elle la seule vérité? N’aurait-t’elle eu au fond pour seule finalité que d’assurer l’équilibre et la paix de la famille durant toute la suite du siècle?

Alexis étant mort au combat, l’aurait-on ressuscité en en faisant un rival malheureux et posthume de son frère?

Le temps s’est écoulé depuis lors, et a fait son oeuvre…Tout enjeu est désormais vain! Plus personne n’a de motif pour se dresser sur ses ergots!

Aussi, n’est-il plus illégitime ou sacrilège de se poser la question de savoir si ces douilles peuvent encore parler? Et si oui, qu’ont-elles à nous dire qui aurait pu, autrefois, froisser quiconque?

Sur le cul de chaque douille, autour de l’amorce, figure son identification. Sous forme codée, y sont indiqués le calibre de la munition, son modèle ainsi que la date de fabrication de l’obus et l’atelier qui l’a produite.

Douille 1 – dont la surface cylindrique comporte le prénom Adrienne 

Douille 2 – sans gravure sur les génératrices du cylindre 

Les mentions figurant sur la douille 1 – celle qui comporte le prénom d’Adrienne sur le cylindre – précisent qu’il s’agit d’un obus de 37 mm du modèle 1885, provenant des ateliers du Parc d’Artillerie De Paris (PDPs). Et qu’elle appartient au lot 386 usiné au premier trimestre 1918.

Celles de la douille 2 (sans ornement sur la surface cylindrique) présentent les même caractéristiques, à ceci près, qu’il s’agit du lot 101 fabriqué au deuxième trimestre 1916.

Toutes deux comportent la petite flamme de l’infanterie.

Qu’en conclure?

Tout d’abord que la tradition familiale ne mentait pas en ce qui concerne la douille « décorée » (1) : c’est bien Louis l’auteur des gravures à l’intention d’Adrienne Turbelier née Venault… En effet, la cartouche correspondante, sortie des ateliers d’artillerie au printemps 1918, ne pouvait pas matériellement – compte tenu des délais d’acheminement des munitions sur le front – se retrouver entre les mains d’Alexis Turbelier, foudroyé par un obus à Ainval près de Montdidier le 16 avril 1918!

En revanche, cette chronologie est tout-à-fait compatible avec l’incorporation de Louis dans l’armée à partir d’avril 1918. En outre, sa profession de ferblantier le prédisposait plus que son frère, employé de banque et musicien amateur, à travailler le métal au ciseau et à la pointe dure!

Pour la seconde douille, le scénario est sensiblement différent: tournée en 1916 dans les ateliers d’armement, il est probable que la paternité de sa récupération soit imputable à Alexis. Louis à l’époque était encore trop jeune pour être mobilisé et les armes de 1916 n’étaient plus sur le terrain en 1918… Sans doute peu doué pour le travail à l’établi, Alexis aurait très bien pu se contenter de l’offrir à Adrienne avec une rose, comme témoignage de son amour tout neuf !

Cette double origine expliquerait qu’Adrienne n’ait jamais voulu dissocier les deux douilles: l’une attestant discrètement d’une première passion brisée par la guerre, l’autre de sa fidélité à celui qui devint son mari et le père de ses enfants! Bon prince, Louis, en souvenir de son frère, aurait toléré ce compromis esthétiquement en sa faveur…

Point n’est besoin comme dans la fable de La Fontaine de désigner qui, dans cette histoire, est le loup, qui est l’agneau!

 » Si ce n’est toi, c’est donc ton frère :
Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens … »

Sur mon étagère, je respecte la tradition: les douilles sont placées côte à côte!

En mon for intérieur, je leur avais promis que leurs souffrances ne seraient pas oubliées, que leurs fins ne passeraient pas par profit et pertes, et qu’il y aurait une suite.

Voici donc, ci-dessous, la lettre que j’ai adressée, ce jour, à Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, à propos de la fin de vie des personnes très âgées, et des conditions peu acceptables dans lesquelles on meurt aujourd’hui en France, quand on n’est plus productif :

 »  La tribune publiée dans le Journal Le Monde (1er mars 2018), dans laquelle un collectif de députés appelle à réviser la loi Claeys-Léonetti sur la fin de vie, n’aurait suscité de ma part qu’un intérêt discret, il y a un ou deux ans…

Il se trouve qu’elle fait désormais écho à deux épreuves que j’ai dû affronter récemment et qui me conduisent à porter un regard différent, sans doute moins philosophique mais plus réaliste, sur la question de la fin de vie des personnes très âgées…

Plus généralement, ces deux épisodes douloureux m’ont amené – ainsi que mes proches – à m’interroger sur la place que notre société, pourtant pétrie de « principes », entendait réserver à ses grands vieillards. Ayant observé que ce sujet constituait aussi une préoccupation de votre ministère, je me permets brièvement de vous rapporter mon expérience et vous livrer ma réflexion…

Mes deux parents, respectivement âgés de 91 et 94 ans, sont décédés l’un en novembre 2017 des suites d’un cancer du pancréas diagnostiqué en août, et l’autre en février 2018 victime d’une infection pulmonaire délibérément non soignée dans l’EHPAD où elle résidait depuis deux mois.

J’ai pu ainsi constater – à deux reprises dans un laps de temps limité – que les conditions dans lesquelles on meurt actuellement en France ne sont pas convenables. Je partage, à cet égard, la critique exprimée par les parlementaires.

De fait, les choix des patients, qu’ils soient de mourir dans la dignité, ou à l’inverse de vivre, ne sont pas vraiment respectés, ni dans les unités de soins palliatifs, ni dans les structures d’accueil des personnes dépendantes.

Et je n’ai pas le sentiment qu’il s’agit seulement d’une question de moyens, car ce qui me semble en cause, c’est le regard que portent les responsables notamment médicaux, sur les personnes qui leur sont confiées. Sous couvert de bienveillance et d’empathie, ils abusent d’un magistère ou d’une prétendue expertise, qui dépossèdent les patients de toute possibilité de demeurer maitres de leur destin…

De mon point de vue, tout se passe comme si les « Droits de l’Homme » perdaient toute validité dès lors qu’on franchit le seuil d’une unité de soins palliatifs ou d’un EHPAD…Tout se passe comme si, les médecins en responsabilité dans ces structures oubliaient le serment d’Hippocrate et n’avaient, pour préoccupation principale, que d’assurer en toute bonne conscience, une bonne gestion des effectifs !

Mon père est ainsi mort de faim et de soif en souffrant le martyr, cinq jours après avoir été hospitalisé (il a juste eu le temps de livrer un court témoignage écrit de sa détresse et sa douleur) et ma mère est morte faute de soins parce qu’un médecin avait décrété, contre son gré, qu’en raison de son veuvage, elle n’avait plus le goût de vivre !

Depuis, j’ai pu observer que nombreux sont ceux qui partagent ce point de vue…

Mon propos rejoint donc celui des députés.

Alors que notre pays se félicite, à juste titre, de l’augmentation de l’espérance de vie, grâce aux progrès de la médecine et aux actions de prévention (dont la vaccination), il serait regrettable que ce bilan soit terni par le manque d’humanisme dont pâtissent manifestement nos grands vieillards en fin de vie…Vous savez, comme moi, qu’on mesure le degré d’une civilisation à la manière dont elle traite ses anciens et dont elle les entoure au moment où ils partent…

Je me tiens bien entendu à la disposition de vos services et de vous-même, pour préciser certains aspects de cette correspondance, étant entendu que mon objectif n’est pas tant de stigmatiser le rôle de certains, que de contribuer – fût-ce modestement – à améliorer une situation qui ne m’apparaît pas humainement satisfaisante. Accessoirement, en souvenir de mes parents qui furent des militants engagés des « Droits de l’Homme »….

Vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien accorder …. »

Le numéro 533 de mars 1978 du mensuel « La Recherche » signale la découverte à la fin de l’année 2017, d’une nouvelle espèce d’orang-outan au nord de l’île de Sumatra, que les primatologues ont appelée «Pongo Tapanuliensis ». Pour les  profanes de mon espèce, rien que son nom quasi imprononçable est une curiosité. En tout cas, tout un programme!

Mais au-delà de ce curieux nom de patricien de l’empire romain décadent, et qui constitue sans doute une difficulté pour devenir intimes, il faut être lucide: ce n’est pas parce que les « taxonomistes » l’auraient affublé d’un patronyme plus parlant dans le genre « Marcel » ou « Dupon avec un « t » ou un « d » terminal, qu’on se serait plus réjoui de sa venue dans la grande famille des homininés et même des hominidés, nos chers aïeux. 

Tous les passionnés de généalogie le savent : c’est toujours la fête, lorsqu’au détour d’archives, on déniche un fil d’Ariane qui laisse entrevoir un nouveau cousinage. Comment en effet ne pas s’enthousiasmer lorsque notre arbre s’enrichit sur une de ses plus hautes branches de rameaux jusqu’alors masqués par les frondaisons foisonnantes des embranchements plus accessibles?

N’empêche que dans le cas de notre « Pongo », il était plus que temps qu’on fasse sa connaissance, car, selon les scientifiques, on n’en dénombrerait plus guère actuellement que huit-cents à l’état sauvage ! Autant dire qu’on découvre ce lointain cousin au moment où la branche sur laquelle il est assis est en train de pourrir. L’espèce des « Pongo Tapanuliensis » est en train de disparaître sous les coups de boutoir destructeurs de la civilisation envahissante de l’Homo Sapiens, qui détruit irrémédiablement son écosystème… Devenu « migrant » ou « SDF » dans sa propre forêt, notre malheureux Pongo se retire silencieusement de l’Histoire du monde alors qu’il n’a pas encore franchi le pas de la porte!

Dessin Hergé (Tintin)

Fort de cet attristant constat, la revue s’efforce alors d’étendre son analyse démographique à l’ensemble des « grands singes » , catégorie générique à laquelle le nouvel arrivant appartient, et dont il est symboliquement le dernier « presque mort-né ».

Le résultat est édifiant. Sur les cinq continents, nos « proches » cousins dans la chaîne de l’évolution, à savoir les orang-outan, les gorilles mais également les bonobo ou les chimpanzés, semblent sérieusement menacés « d’extinction ». Tous ensemble, ils ne seraient plus – au mieux – que 765000 à l’état sauvage.

Bref, on compterait moins d’un million de « grands singes », à comparer avec les 7,44 milliards « d’Homo sapiens » !

Homo sapiens est donc manifestement redoutable!  Car après avoir dominé et éliminé, au cours des quarante mille dernières années, toutes les autres espèces humaines, comme l’homme de Néandertal, l’homme de Denisova et d’autres de ses concurrents potentiels, il s’attaque désormais à l’existence de toutes les autres espèces cousines…

Ce projet criminel – hypocritement non revendiqué – est néanmoins sur le point d’aboutir…Ainsi, ayant éradiqué tous ceux qui lui ressemblent, il jouira d’un fallacieux sentiment de jouissance perverse et de domination du monde vivant…

Et après?

Après, il s’en prendra probablement à lui-même, avec la même efficacité et avec le même cynisme, en inventant de nouvelles classifications ou justifications pour éliminer les plus fragiles. D’ailleurs, cette suite mortifère est déjà bien engagée…

C’est pour l’entraver qu’il faut sauver « les grands singes » en dehors des zoos.  Pour nous sauver nous-mêmes!

PS: Ce billet est complémentaire sur la même thématique de mon papier publié ici en septembre 2014   » Salut les Denisoviens« .

 

Dans son recueil de souvenirs, rédigé en 1985, Maurice Pasquier (1926-2017) – mon père – n’évoquait pas explicitement le chantier forestier 1607 autrement appelé « camp de Beauregard », qui avait été installé durant la seconde guerre mondiale sur la commune de Clefs entre Baugé et La Flèche, en limite du Maine-et-Loire et de la Sarthe …

Il y faisait juste une allusion en mentionnant qu’au matin du mardi 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, il fut réquisitionné par « l’occupant » pour être bucheron dans une forêt proche de Baugé…Il était à son travail d’ajustage, dans l’entreprise de filatures et de corderies Bessonneau, lorsqu’il apprit son départ forcé – toutes affaires cessantes – pour le pays baugeois! Ce matin là, pourtant, les perspectives étaient moins sombres que de coutume, car déjà circulait dans les ateliers la rumeur d’un débarquement massif des troupes américaines sur les côtes normandes…La chape de plomb nazie semblait soudainement moins lourde.

Aussi, malgré sa tristesse d’être enrôlé de force, c’est avec « l’espoir au cœur » – selon ses propres termes – qu’il se résolut à cette épreuve qui, de toute façon, s’imposait à lui! Juste le temps de faire un saut, chez lui, rue de la Madeleine pour prendre son paquetage, et il gagna la gare Saint-Laud à Angers. Là, il devait monter dans le tortillard du « Petit Anjou » en direction de Baugé…

Comme il le pressentait, le départ fut retardé durant de longues heures, le temps pour les agents des compagnies de chemin de fer de déblayer des voies et de remettre provisoirement en état quelques unes des lignes bombardées dans la nuit du dimanche de Pentecôte, moins de huit jours auparavant !

Comme tous les angevins brutalement réveillés peu avant minuit, le 28 mai 1944, par le hurlement des sirènes et par le vrombissement des avions Lancaster, Maurice avait été le témoin impuissant de cette tragédie nocturne, meurtrière et néanmoins annonciatrice d’une promesse de libération… Il avait entendu les déflagrations des bombes incendiaires explosant sur la gare Saint Laud et avait aperçu au loin, le quartier attenant en proie aux flammes qui rougeoyaient tout l’horizon.

Le bâtiment de la gare avait été éventré. Plusieurs locomotives détruites et les rails déformés, tandis qu’une grande partie des immeubles du quartier était en ruine. Pour cette seule nuit, on ne déplora pas moins de deux-cent morts et autant de blessés. Sans compter les quelques sept-mille sinistrés en quête d’un abri.

Maurice connaissait bien l’étendue des dégâts que ce carnage avait occasionnés. D’une part, au travers du témoignage de son père – Marcel Pasquier (1892-1956) – cheminot au fret de la gare Saint Laud, et d’autre part parce que lui-même s’était porté volontaire pour participer aux éprouvantes opérations de secours dans les immeubles écroulés…

Place de la Visitation à Angers (Ouest France)

Comme d’autres jeunes de son quartier – dont mes oncles maternels, les frères Turbelier de la rue Desmazières – il avait tenté d’extraire des survivants des décombres encore fumants! Souvent en vain… C’était surtout à des morts qu’ils avaient eu affaire. Ce spectacle épouvantable, associé à la chaleur et à l’odeur nauséabonde des cadavres en voie de décomposition le hantait encore, près de trois quarts de siècle plus tard.

Maurice avait assurément connu la peur et l’effroi, mais il s’abstenait d’en parler, comme frappé d’amnésie.

Dans ce décor d’apocalypse, il ne fut donc pas étonné d’apprendre que le petit train du Maine-et-Loire – le Petit Anjou – ne circulait pas normalement quelques jours seulement après le drame! De son point de vue, il n’y avait d’ailleurs pas d’urgence.

Ce n’est donc que dans l’après-midi du 7 juin 1944 qu’il rejoignit Baugé… Là, des camions « affrétés » par l’occupant, c’est-à-dire réquisitionnés, faisaient la navette pour parcourir les quinze kilomètres qui séparaient la gare du chantier forestier, le chantier 1607. Lequel se situait au nord-est de Clefs à proximité du Château de Mélinais

Bien que n’étant pas volontaires pour abattre des arbres en forêt, Maurice et ses camarades d’infortune n’étaient pas, pour autant, des prisonniers. Ils jouissaient en principe d’une certaine liberté de mouvement et étaient même censés toucher un salaire …

Le camp lui-même n’était plus directement administré par l’armée d’occupation, ni placé sous son autorité. De la sorte, ces « bûcherons d’occasion « , pour la plupart originaires des pays de Loire pouvaient espérer bénéficier de « permissions », qu’ils mettraient à profit pour retrouver leurs familles, et se doter des produits de première nécessité que leur soudaine assignation leur avait interdit d’emporter!

Cet affichage de façade qui rappelait un peu les « chantiers de jeunesse » des débuts du pétainisme, ne trompait en réalité personne, car chacun était conscient que l’exploitation des forêts françaises était à la botte de l’occupant et qu’elle était destinée à satisfaire ses seuls besoins, notamment en énergie primaire pour le chauffage et les gazogènes, ainsi qu’à la fabrication de poteaux d’étaiement des mines de charbon du Nord de la France, sous son contrôle…

Cet apport circonstanciel de main-d’œuvre était indispensable en ce printemps 1944, car la Wehrmacht essuyait de nombreux revers, qui la privaient d’une grande partie des ressources qu’elle s’octroyait auparavant par le pillage des territoires autrefois conquis, mais qui devenaient incertains du fait des combats …

Lorsque Maurice parvint au Camp de Beauregard dans la soirée du mercredi 7 juin 1944, les effectifs des résidents étaient quasiment réduits aux seuls encadrants… En effet, le camp avait été l’objet le 22 novembre 1943 d’une rafle des juifs français et étrangers, qui y avaient été « internés » entre 1942 et 1943, et qui constituaient l’essentiel des présents.

A l’exception de six d’entre eux, qui réussirent à s’échapper, aidés par des habitants du coin, tous les autres furent arrêtés par les nazis qui avaient encerclé le camp, et furent déportés à Auschwitz.

Aucun n’échappa à la mort.

Plaque apposée  sur la place la mairie de Clefs portant le nom des victimes juives (Source Internet)

Mon père ignorait tout de cette tragédie quand il s’installa dans les baraquements partiellement inoccupés du camp… En effet, les nazis ou leurs complices pétainistes n’assuraient guère la publicité de leurs crimes racistes ou de leurs exactions. En particulier, dans les régions où ils les commettaient…

Cependant, quoiqu’on fasse ou quelque précaution qu’on prenne pour masquer les méfaits, les lieux conservent longtemps les stigmates des horreurs qui s’y déroulèrent. Ainsi, l’ambiance au camp de Beauregard devait être bien lugubre en ce printemps 1944, et on peut penser que l’atmosphère était oppressante, pour toute personne débarquant à la tombée de la nuit dans cette clairière isolée au milieu de la forêt.

Maurice, comme ses compagnons d’un jour ne furent certainement pas insensibles à ce climat lourd et équivoque qui hantait l’endroit. Ils ne pouvaient pas ne pas s’interroger sur le sort réservé à ceux qui les avaient précédé ici, dont ils ne savaient certes rien mais dont ils devaient forcément ressentir la présence immanente et invisible! En ce dernier printemps de barbarie nazie – sans doute le plus féroce pour la France martyrisée – le « chantier 1607 » apparaissait comme un théâtre déserté, où erraient en quête de justice, les ombres des juifs assassinés qui travaillaient là, six mois plus tôt.

Comment dans ces conditions et dans ces circonstances, ne pas être moralement ébranlé? Comment ne pas se sentir abandonné par la « providence » ? Comment, en outre, ne pas être déprimé, en découvrant les paillasses défoncées faisant office de lit et d’une manière générale, le caractère fruste de l’hébergement?  Comment surmonter la promiscuité? Comment enfin accepter cette fatalité qui transforme soudainement un ajusteur aimant son métier en un forçat tenu de scier du bois en forêt, dix à douze heures par jour? Comment s’accommoder de la rudesse d’une telle tâche, lorsqu’en plus, on est médiocrement nourri?

Autant d’angoissantes pensées qui conduisirent Maurice à confier son désarroi, à la seule personne qui, au-delà, des mots, saurait décrypter son cri de détresse, à savoir sa mère!

Le lendemain même de son arrivée, il lui écrivit…

Ce premier courrier parvint à Marguerite Cailletreau (1897-1986) le 10 juin 1844 au matin, car paradoxalement la Poste fonctionnait…

Elle prit immédiatement sa plume et lui répondit!

oxa

Cette réponse d’une mère à son fils en difficulté, Maurice l’a conservée précieusement jusqu’à la fin de ses jours.

Pudiquement, il nous l’a transmise sans commentaire parmi d’autres lettres de cette époque qu’il n’a pas voulu détruire et qu’il nous a laissé découvrir sans consigne préalable… Maurice, par pudeur ou par timidité ou peut-être par éducation était avare de confidences sur ses sentiments intimes…

Sa mère était sans doute pour quelque chose dans cette retenue. Et dans une certaine mesure, sa lettre du 10 juin 1944 témoigne de cette conception presque janséniste des relations affectives… Mais cette réserve apparente qui exclut toute déclaration intempestive ou exubérante des sentiments, n’exprime ni désintérêt, ni désamour. Bien au contraire, l’ensemble du texte n’est qu’un témoignage de la profonde affection qu’elle porte à son fils, mais de manière détournée en s’intéressant à ce qu’il mange et en lui prodiguant des conseils pour éviter qu’il ne se fatigue et pour préserver sa santé…

Elle forme le souhait que cette guerre se termine et que tous se retrouvent…Elle lui donne des nouvelles du quartier et détail amusant, elle lui transmet le « bonjour » des « deux Turbelier », les frères d’Adrienne, notre mère qu’il ne rencontrera que quelques mois plus tard! Pointe une certaine émotion, quand elle remercie Maurice le lui avoir souhaité son anniversaire…

Mais il est vrai qu’il faut attendre la fin de la lettre pour qu’elle ose exprimer plus directement sa tendresse, mais seulement au travers d’une formule dans laquelle elle s’oublie au profit du couple qu’elle forme avec son mari, le père de Maurice.

 » Tes parents qui t’aiment et qui t’embrassent bien affectueusement »

Toutes les correspondances qu’elle lui adressera par la suite se concluront de la même manière… Et pour toutes, elle signera de son nom d’épouse  » Pasquier ».

Cette lettre du 10 juin 1944 est intéressante à un autre titre: elle atteste que Marguerite Cailletreau savait écrire – et même assez bien pour une personne qui n’avait suivi pour toute étude qu’un enseignement primaire dans l’école laïque du Lion d’Angers avant la guerre de 14-18. Ce constat contrevient à l’image que l’on a souvent brossé d’elle, d’une femme entièrement clouée dans sa cuisine, sacrifiée à ses enfants et à son ménage!

Le lundi 12 juin 1944, elle réécrira à son fils où elle fait part de ses inquiétudes sur ses conditions de vie… Désormais, le ton est plus tendre…Elle l’interpelle à plusieurs reprises (« Mon Maurice ») et se déclare prête – Dieu sait comment – à lui fournir ce dont il aurait besoin et qu’il ne pourrait pas se procurer…

Le 16 juin, de nouveau elle prend sa plume pour son fils, mais il s’agit cette fois de l’associer à la vie de la famille: elle lui annonce que son frère Jean a obtenu son certificat d’études et lui fait part de sa lassitude de cette guerre et de l’angoisse des alertes de bombardements désormais quotidiennes.

Le samedi 17 juin 1944, Maurice obtient une première permission. Ce sera aussi sa dernière, car ayant rejoint Angers, il ne réintégrera pas le chantier 1607 où il ne sera demeuré au total qu’une dizaine de jours!

« Déserteur » pour les autorités allemandes, il devra se cacher… Jusqu’au jour, probablement à la mi-juillet 1944, où il sera repris par la Feldkommandantur d’Angers…

Passé à tabac, il sera envoyé dans un autre camp, du côté de Chinon, plus rude et placé sous l’autorité directe de l’armée allemande…Il s’en évadera…

C’est une autre histoire.

 

Deux photographies…

L’une est datée du 19 décembre 2017: on y voit une vieille femme assise dans un fauteuil roulant qui sourit à l’objectif. Sans doute un peu émue, elle vient d’intégrer, de son propre chef, un  » établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes » (EHPAD) à Massy… En fait, sa dépendance n’est liée qu’à son état physique qui ne lui permet plus, depuis son récent veuvage, de faire face en toute autonomie à l’ensemble des taches domestiques.

Mais son dossier médical, préalable à son admission, renseigné par son médecin traitant et entériné, après examen, par le médecin coordonnateur de la « maison de retraite », indique qu’elle jouit d’un « bon état cognitif », qu’elle n’est en rien désorientée et qu’en outre elle ne souffre d’aucune pathologie dégénérative, chronique ou infectieuse, susceptible de mettre en cause son diagnostic vital ou de porter atteinte à la sécurité sanitaire de l’établissement!

Autrement dit, cette personne, en l’occurrence, ma mère Adrienne Turbelier épouse Pasquier, n’est pas une « résidente à risque » pour l’établissement. Les seuls soins spécifiques qui doivent lui être prodigués sont en lien avec sa mobilité réduite, conséquence d’une ostéoporose ancienne, combinée à son grand âge! La facture de l’établissement en contrepartie de son « hébergement » tient d’ailleurs très largement compte de ce handicap…

A noter au passage qu’eu égard au prix de journée, pratiqué, ce type d’établissement est – de facto – interdit aux gens de condition modeste, qui n’auraient pour tout revenu, que la pension de retraite servie par la Sécurité Sociale! Ce coût le rend également inaccessible aux retraités de classe moyenne, qui ne disposeraient pas d’un patrimoine pour faire l’appoint au-delà de leurs pensions! Et pourtant, les services rendus – notamment médicaux – sont assez loin d’égaler l’excellence de résidences à quatre étoiles! 

L’autre cliché a été pris moins de deux mois plus tard, le 13 février 2018 dans le cimetière sud de Massy: il s’agit de la tombe tout juste refermée de la même personne, Adrienne Pasquier (1923-2018)…

Entre temps, elle est décédée le 6 février 2018 dans un hôpital d’Athis Mons, des suites d’une affection pulmonaire initialement « mal soignée ». Elle y avait été admise le 1er février 2018 en provenance du service des urgences de l’hôpital de Massy où, à la demande expresse de la famille, elle avait été hospitalisée, la veille, en dépit des réticences exprimées par le médecin coordonnateur de l’EHPAD.

Que s’est-il donc passé? Comment en est-on arrivé là?

Tous ceux qui ont connu Adrienne savaient qu’elle n’était pas en proie à la neurasthénie. Qu’elle n’avait nullement le goût du suicide! Tous vantaient sa force vitale exceptionnelle et sa confiance presque ingénue dans l’avenir ainsi que sa farouche volonté de vivre malgré les épreuves de l’existence… Comme tout le monde, elle avait connu la souffrance et parfois le malheur comme la mort de Maurice son époux le 7 novembre 2017 à l’issue d’un cancer incurable et après soixante dix ans d’union fusionnelle. Ou la disparition, il y a sept ans et demi, d’une de ses filles…

Mais jamais elle n’avait songé à renoncer à se battre contre la fatalité et à se laisser mourir, comme l’a suggéré de manière péremptoire et inconvenante, le médecin coordonnateur de l’EHPAD.

Son dossier médical d’admission précisait d’ailleurs qu’elle n’était nullement dépressive, qu’elle ne souffrait pas de crise d’angoisse, ni d’hallucinations, qu’elle n’était pas apathique et que ses « comportements moteurs » n’étaient pas aberrants.

Au contraire même! Ainsi, quelques jours avant l’explosion de sa maladie, elle s’était inscrite à toutes les animations et ateliers ludiques ou éducatifs de la maison de retraite. Quelques heures avant sa mort, alors qu’elle était encore pleinement consciente, elle espérait toujours guérir avec une soif de vivre hors du commun. Malheureusement, compte tenu de son état devenu critique, cette perspective apparaissait illusoire à tous ceux qui l’assistaient, y compris au personnel médical de l’hôpital qui avait néanmoins lutté pied à pied contre un mal envahissant irrémédiablement pour tenter de la tirer d’affaire! De l’avis de tous, cette guerre sans merci contre l’infection bronchique était intervenue trop tard!

Personne, hormis le médecin coordonnateur de la maison de retraite, ne s’était donc cru autoriser à affirmer qu’elle « voulait peut-être partir ». Il est vrai que cette scandaleuse posture faussement compassionnelle de l’impudent thérapeute lui permettait de justifier son inertie et sa démission face à la maladie. Sa passivité à soigner n’avait en effet échappé à personne – même pas à ses confrères et consœurs d’ordinaire indulgents.

Cette indolence coupable de la part d’un praticien pourrait même fonder, selon certains de nos conseils, l’ouverture d’une enquête judiciaire pour présomption d’homicide par imprudence ou négligence ou pour non-assistance à personne en danger … Sans compter une autre, parallèle, diligentée par le conseil de l’Ordre des médecins, pour manquement aux principes de la déontologie médicale et pour reniement du serment d’Hippocrate, et éventuellement un signalement auprès de l’Agence Régionale de Santé !

Même si les reproches semblent patents, il faut néanmoins présumer que l’homme malgré sa désinvolture, fut de « bonne foi »!  C’est l’honneur de notre état de droit et de notre civilisation que de ne pas condamner sans procès équitable …

Pour autant, les différentes étapes de l’agonie de ma mère, dont nous avons maintenant reconstitué avec précision  la chronologie sont indiscutables. Les faits et les propos, dont pour l’essentiel nous fûmes nombreux à être témoins, sont têtus.

Notre mère a présenté les premiers symptômes de sa bronchite le samedi 20 janvier 2018, au travers d’un léger toussotement. Dès le lendemain, deux de ses petites filles qui lui rendaient visite, constatèrent une évolution significative de sa maladie, qui nous a conduit à demander l’intervention, dès que possible, de son médecin traitant. Les relevés téléphoniques attestent que cette requête n’a pas été suivie d’effet. Il a fallu qu’une des filles d’Adrienne, se substituant au service médical défaillant de l’EHPAD, en fasse elle-même la demande…

Toujours est-il que le mardi 23 janvier 2018, ma mère n’avait toujours pas vu de médecin, alors que sa toux était de plus en plus grasse, qu’elle peinait à dégager ses bronches et qu’en outre elle disait souffrir de son dos ! Face à mon insistance, le médecin coordonnateur accepta néanmoins de « l’ausculter ».  pour la première fois.  De mauvaise grâce d’ailleurs car il me fit sentir que c’était un privilège qu’il m’accordait, eu égard à sa charge de travail et au fait qu’il n’était pas censé intervenir !

S’agissant des douleurs lombaires, il dit en s’adressant à ma mère avant même de procéder au moindre examen médical: « C’est la vieillesse, et la vieillesse n’est pas une maladie » !

Ensuite, la faisant asseoir au bord du lit, il s’installa auprès d’elle tandis qu’en toute hâte, il l’examinait avec son stéthoscope porté en bandoulière ! Pour finalement conclure au bout de deux minutes d’investigation : « Tout va bien, il s’agit d’un encombrement mineur des voies aériennes supérieures qui disparaîtra de lui-même, si elle crache » !

Il ne prescrivit rien, en rappelant que ça ne relevait pas de ses compétences et s’en alla… Parvenant à le rattraper dans le couloir, je lui fis admettre du bout de lèvres qu’elle pouvait soulager ses douleurs par l’administration d’un antalgique classique dont il se garda bien de préciser la posologie.

Dans la soirée, ceux qui lui rendirent visite, apprirent qu’elle serait tombée de son lit. Ce que les infirmières contestèrent! Ce qui est sûr en revanche, c’est que c’est la famille qui dut l’aider, ce soir-là, à se nourrir!

Le lendemain  24 janvier 2018, la situation de notre mère ne s’améliorait pas mais, pour les infirmières agissant sous l’autorité du médecin coordonnateur, il n’y avait toujours pas lieu de s’inquiéter… Sa respiration devenait de plus en plus malaisée.

Au total, jusqu’au mardi 30 janvier 2018 – soit dix jours après les premiers symptômes de l’infection – ma mère ne bénéficia d’aucun traitement digne de ce nom, propre à combattre cette inflammation infectieuse des poumons. Inflammation pernicieuse, que n’importe qui aurait pu diagnostiquer… N’importe qui, sauf le médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui persistait à se désintéresser de la maladie de ma mère, alors que tous les signaux étaient au rouge… A moins qu’il s’agisse d’incompétence…Ou pire encore!

Le mardi 30 janvier 2018, le médecin traitant put enfin intervenir. « Elle » prit immédiatement la mesure de la gravité de l’infection, confirmant qu’il s’agissait d’une bronchite infectieuse grave, qui, pour des sujets très âgés – comme pour des nourrissons – pouvait se révéler impardonnable! La situation lui apparaissait d’autant plus critique que, dans les dix jours précédents, rien n’avait été entrepris pour la combattre. Même un adulte dans la force de l’âge aurait probablement eu des difficultés à s’en sortir dans de telles conditions.

Elle ordonna immédiatement des antibiotiques et des séances de kinésithérapie respiratoire, ainsi que les examens biologiques qui s’imposaient en fait dès le début !

Cette prescription dictée par l’urgence ne plut guère au médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui se considérait, à juste titre, comme désavoué par sa jeune consœur. En présence de la famille, il s’évertua même de la déconsidérer et de lui faire – sans succès – une leçon assez malvenue…

Clairement, s’affrontaient deux conceptions antagonistes de la médecine: d’une part celle incarnée par le médecin traitant qui pensait que son métier consistait à soigner sa patiente, indépendamment de son âge, et d’autre part celle du médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui, à l’inverse semblait considérer qu’à partir d’un certain âge, la nature doit faire son œuvre! Cette pétition de principe s’appuie sur une certain nombre de règles prétendument éthiques, rassemblées sous le néologisme « d’humanitude », en vogue actuellement dans nombre d’EHPAD.

Sous couvert du respect absolu de la dignité de chacun des pensionnaires, en particulier de ceux dont on peut penser qu’ils abordent la fin de leur vie, « l’humanitude » qui joue de sa similitude sémantique avec « le devoir d’humanité » revient à confier cyniquement aux médecins coordonnateurs des maisons de retraite, le sort ultime des vieillards! Une sorte d’euthanasie passive sans le consentement des intéressés!

Le mercredi 31 janvier 2018,  l’état de notre mère continuait de se dégrader, sans que l’on puisse apprécier si le traitement préconisé par le médecin traitant avait effectivement été respecté… Elle fut placée sous assistance respiratoire et ne voulut plus ni se lever, ni s’habiller, ni s’alimenter!

En fin d’après midi, à la demande insistante de la famille, elle fut transférée aux urgences de l’hôpital de Massy… On connait la suite!

Il est déjà sans doute trop tard pour espérer éradiquer l’infection! Mais, ce sera tout de même tenté par les médecins hospitaliers, dans la continuité des recommandations du médecin traitant deux jours auparavant!

Faute de soins en temps opportun, elle est finalement morte victime de l’entêtement d’un médecin d’une maison de retraite, qui privilégiait ses folles utopies « régulatrices » et sectaires, à la volonté de ses patients dont , quoiqu’il en dise, il avait la charge sur le plan médical…

En effet, l’article D312-158 du Code de l’action sociale et des familles, qui définit les missions médicales et administratives du médecin coordonnateur, stipule notamment « qu’il élabore le projet de soins de l’établissement, qu’il coordonne le travail de l’équipe soignante et des intervenants libéraux, qu’il veille à l’application des bonnes pratiques gériatriques et participe à l’évaluation de la qualité des soins dans l’institution. »

« En cas d’urgence, il peut s’occuper des prescriptions médicales et octroyer des médicaments aux résidents et il élabore le projet de soins individualisé du résident.  »

Nulle part, il n’est précisé qu’il doit en outre, être l’assistant zélé de la Camarde! Ou la voiture-balai des Enfers…

Le moins qu’on puisse espérer désormais, c’est qu’un inventaire sans complaisance soit effectué des pratiques médicales de celui dans les griffes duquel ma mère a eut la malchance de tomber!

Et que toutes les mesures soient prises à l’issue de ce bilan, pour que ce médecin coordonnateur – ainsi que ses confrères qui seraient tentés de l’imiter – ne puisse poursuivre son action mortifère auprès d’autres résidents sans défense… Pour ma mère, c’est évidemment trop tard, mais si son sacrifice pouvait ouvrir les yeux des responsables, elle ne serait pas morte pour rien…

Militante jusqu’au bout, mais cette fois, malgré elle! Pour l’honneur de notre mère, il était de notre devoir de rappeler le martyr qu’elle dut subir du fait de l’inconséquence meurtrière de certains et de principes pseudo-philosophiques s’apparentant à des tartuferies destinées à donner le change!

Mais au-delà de cette écœurante façade, il y a un vrai débat national à conduire d’urgence, compte tenu de la démographie croissante des grands vieillards! Faute de quoi, la barbarie prendra le dessus car elle est déjà à nos portes…

              Vue de la chambre d’hôpital de ma mère, le 6 février 2018

 

PS: J’ai déjà eu l’occasion de formuler sur ce blog – dans un article du 27 juin 2012 intitulé « Sur les hauteurs d’Arromanches » – tout le mal que je pensais de l’action mortifère de ce pitoyable diafoirus de banlieue, que je tenais déjà à l’époque, pour le principal responsable de la mort d’une autre de mes proches…