Feeds:
Articles
Commentaires

Ce samedi 15 octobre 1938, les bruits de bottes de l’Allemagne nazie se faisaient de plus en plus menaçants. Les accords de Munich piteusement signés sous la pression d’Hitler – secondé par Mussolini, – quinze jours auparavant, le 30 septembre par la Grande Bretagne et la France, n’avaient évidemment rien résolu. Les deux grandes démocraties européennes représentées par le Premier ministre anglais, Arthur Neville Chamberlain (1869-1940) et le président du Conseil français, Edouard Daladier (1884-1970), ont rivalisé à la fois de fausse naïveté et de lâcheté.

Au nom d’une promesse fallacieuse de sauvegarde de la paix en Europe, la France et l’Angleterre ont ainsi abandonné la Tchécoslovaquie – les Sudètes dans un premier temps – à la sauvagerie nazie et aux appétits criminels et prédateurs d’Hitler, le führer démoniaque de l’Allemagne…

C’était il y a quatre-vingt un ans!

Winston Churchill (1874-1965), le vieux lion (successeur de Chamberlain) qui devint le héros de la résistance de la Grande Bretagne et de l’empire britannique, aurait dit à propos de cet épisode peu glorieux:

« Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre. »

On connait la suite tragique de cet démission et ses funestes conséquences pour l’Europe et pour le monde…

Pourtant, il n’est malheureusement pas certain que toutes les leçons de cette pathétique farce diplomatique aient été comprises. Il semble même qu’elles été oubliées, lorsqu’on mesure l’impuissance aujourd’hui des démocraties, à faire entendre la voix de l’humanité, de la civilisation et de la morale face aux crimes de l’islamisme.

Les leçons du passé semblent vaines lorsque nos Etats, respectueux du droit, se limitent à de modestes réprimandes ou à des sanctions économiques qu’ils n’appliqueront qu’à reculons, à l’encontre d’un dictateur inflexible comme le président turc Erdogan. Lequel faisant fi du droit international, agresse et envahit le nord de la Syrie, son pays voisin, en vue d’y perpétrer un génocide presque revendiqué de la communauté kurde, que viscéralement il ne se cache pas d’exécrer!

Malgré tout, ce samedi 15 octobre 1938, ne fut pas qu’une journée annonciatrice de périls mortels.

Ce fut aussi une journée ordinaire qui, pour beaucoup, prit même le contre-pied du malheur en misant sur le bonheur et sur l’avenir. Ce fut le cas, en particulier, dans les familles, qui accueillirent, ce jour-là, un nouveau-né!

C’est précisément à cette date-là que dans ma bonne ville d’Angers, est née Marie-Thérèse Gallard, dernière d’une fratrie comportant déjà deux garçons, et plus connue par les lecteurs de ce blog, sous le pseudonyme de « Rose l’Angevine »!

Aujourd’hui, c’est son anniversaire et nous lui souhaitons le plus heureux et joyeux possible, entourée de l’affection de ses proches et avec ses amies.

Cousine germaine de ma mère, Rose est, depuis des décennies, une passionnée de généalogie, et à ce titre, elle est à l’origine de la plupart de mes billets sur l’histoire de notre famille…

Mais son horizon ne se limite pas à ses recherches sur nos aïeux communs. Il est et demeure beaucoup plus large, car elle cultive aussi avec soin ses relations avec nos lointains cousins d’Outre Atlantique, installés depuis des générations au Québec, qu’elle visita à plusieurs reprises…Et, elle est enfin une experte reconnue et talentueuse du patchwork!

Ce samedi 15 octobre 1938, quand elle ouvrit un œil curieux et interrogatif sur notre monde étrange et qu’elle prit pour la première fois son souffle, la météo angevine était – selon le Petit-Courrier, le quotidien local – semblable ( à peu près) à celle que l’on observe quatre-vingt et un ans plus tard…Ni chaud, ni froid, ni pluvieux, ni ensoleillé: automnal, avec le délire hystérique du « réchauffement climatique » en moins.

Hormis l’actualité internationale angoissante et les tensions en Europe et en Asie (déjà), rien de notable n’était à signaler à Angers… La ville vivait encore dans le calme d’avant la tempête, vaquant paisiblement à ses occupations habituelles, belle endormie provinciale à l’ombre de sa cathédrale, des tours de son château médiéval et de son tribunal, seulement distraite par les petits faits divers, les annonces légales, les nouvelles de l’état civil du chef-lieu et des cantons environnants, ainsi que des drames domestiques de chiens écrasés…

Sans omettre, les assemblées générales des amicales de jardiniers.

Le Petit Courrier de l’Anjou du 15 octobre 1938 -AD 49 – capture d’écran  

Un bonheur d’insouciance et d’inconscience du danger…

Rien de notable donc, si ce n’est, peut-être, parmi les événements sortant de l’ordinaire, un salon de la TSF qui ouvrit ses portes, ce jour-là. Salle Chemellier tout près de la mairie d’Angers. C’est justement là que le père de Rose dut se rendre, ce samedi, pour déclarer l’enfant à l’Etat civil! Il n’est pas douteux qu’à cette occasion Michel Joseph Gallard fit un « court » détour par le salon, car c’était un homme de progrès, fasciné par la radio et les transmissions par les ondes.

Ce n’est cependant que dans l’édition du Petit Courrier datée du lundi 17 octobre 1938 que la naissance de « Rose » fut mentionnée, mais de telle sorte que la méprise était permise sur la date exacte de l’accouchement…

En regard de la liste des bébés du jour, un encadré annonçait la projection au cinéma Le Vauban sur le boulevard Foch, d’un film Paramount de 1937 : « Une étoile est née ».

Juste et opportune observation!

Le Petit Courrier de l’Anjou du 17 octobre 1938 -AD 49 capture d’écran

Coïncidence?

En tout cas, une annonce en phase avec les circonstances, à moins que ce ne soit le vœu d’une fée bienveillante! Sûrement un présage sympathique et une perspective prémonitoire du destin de Rose !

Les étoiles scintillent!

 

PS: Pour moi qui suis parvenu à l’automne de ma vie, mais peut-être pas encore au crépuscule, ce jour du 15 octobre renvoie en outre à certains de mes plus lointains souvenirs, enfouis par un demi-siècle d’amnésie… Des souvenirs qui évoquent irrésistiblement  » les Passantes » de Georges Brassens…

Allez savoir pourquoi!

 

 

Selon le Petit Larousse, il y a coïncidence lorsque des faits surviennent simultanément. On évoque également la « coïncidence » lors d’une rencontre fortuite de circonstances sans relation apparente de causalité. La notion est donc beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. L’expression « point commun » n’est pas moins ambiguë puisqu’en tant que « qualificatif » elle renvoie à quelque chose de rare ou d’original et que comme « substantif », elle évoque une caractéristique ou une propriété « commune » entre des personnes, des événements, des lieux ou des objets.

Comme toujours, s’agissant de notions abstraites du langage courant, elles recèlent souvent aussi leur part de mystère (lequel, par hypothèse, échappe aux définitions dictées par le seul bon sens). En outre, elles sont souvent sources d’apories et ou de paradoxales contradictions… En effet, si d’aventure, on veut approfondir, on se trouve rapidement confronté à un univers de complexité. Lequel, tel une boîte de Pandore, n’offre guère d’autre alternative que de subir et d’espérer… Il n’est évidemment pas question ici d’ouvrir cette boite démoniaque.

On se contentera de noter de curieuses coïncidences et des points communs inattendus, sans trop philosopher à leur propos, ni chercher à se convaincre qu’ils pourraient être signifiants. En effet, pour éviter de se perdre dans d’hasardeuses conjectures, mieux vaut souvent – mais pas tout le temps – se contenter de constats amusants, que de vivre dans l’insatisfaction perpétuelle d’une recherche ontologique qui a peu de chance d’aboutir. On postulera donc a priori qu’ils sont « insignifiants ». autrement dit, qu’ils sont dépourvus de sens masqué.  Bien que…

Généralement, il semble en effet préférable de ne pas rechercher au-delà des apparences, bien que ce soit en se posant de « fausses bonnes » questions sur des faits triviaux n’intéressant que les curieux impénitents, que l’on découvre parfois des dimensions insoupçonnées de la réalité. Ainsi, c’est en s’interrogeant sur la meilleure façon de synchroniser des horloges géographiquement éloignées qu’Albert Einstein (1879-1955) s’intéressa, au début du siècle dernier, à la définition de la « simultanéité » de deux événements distants, et que, ce faisant, il fut conduit à remettre en cause l’idée d’un temps et d’un espace, absolus, dont pourtant on s’accommodait depuis la plus haute antiquité. Dans la foulée, il développa la théorie de la relativité « restreinte », puis « générale »! Et depuis, grâce à lui ou par sa faute, on se sait plus guère s’il faut distinguer l’espace et le temps, et surtout, on si l’un et l’autre ne sont que des « illusions tenaces », comme il le constatait amèrement à la fin de son existence!

Notre quotidien fourmille d’expériences simples de « coïncidences » provoquées comme la synchronisation saisonnière de la pendule comtoise de nos arrières-grands parents avec l’heure numérique de notre smartphone. On n’a bien sûr pas le moins du monde, conscience qu’en se livrant à ce petit exercice dans notre salon, on effectue une manipulation, dont l’explication la plus aboutie devrait s’appuyer sur les théories les plus récentes de la physique contemporaine…Cette ingénuité nous préserve de tout regret ou remord. Il est heureux que la connaissance de ces théories qui défient notre perception sensible ne soit pas un prérequis exigé pour mettre nos montres à l’heure. Sinon, nous serions plongé, à chaque fois, dans des abîmes inconfortables de perplexité!

Au jour le jour, la vie n’est cependant pas faite que d’itérations et de répétitions recelant les secrets de l’univers… Il arrive aussi que des « coïncidences » ou des « points communs » attirent opportunément notre attention sans qu’il soit nécessairement besoin d’en rechercher d’autre explication que dans le pur hasard… Quoique!

Notre expérience commune est riche de ces concours de circonstances, insolites, qui généralement agrémentent les anecdotes de fin de banquet, un peu à la manière des « anagrammes renversantes » citées par le philosophe et physicien Etienne Klein et par le pianiste, compositeur et poète Jacques Perry-Salkow dans un merveilleux petit fascicule (publié en novembre 2011) dédié à ce « jeu savant et loufoque qui consiste à mélanger les lettres d’un mot pour en former un autre »! Et peut-être par ce biais, de révéler le « sens caché des noms et des expressions »!

Que penser par exemple de l’anagramme de « Etre ou ne pas être, voilà la question » qui devient « Oui et la poser n’est que vanité orale » ? Ou de celle-là, plus troublante encore (parmi mille autres):  » L’origine du monde » et la « Religion du démon« !  »

Enfin, cette dernière anagramme, réconciliatrice de la science et de la poésie, mais aussi – espérons-le – prophétique:

 » La courbure de l’espace-temps… »  et « Superbe spectacle de l’amour« !  

L’émotion « esthétique » est de même nature lorsque nous sommes témoins directs d’étranges rencontres spatio-temporelles!  Ainsi en fut-il, lorsque j’appris que j’étais né le même jour calendaire que Jules Vernes, mais cent-vingt et un ans plus tard! Ce qui est remarquable, ce n’est pas tant la concordance des temps, en soi banale, qui procède d’une évidence statistique (nous naissons tous le même jour que beaucoup d’autres), mais l’émotion ressentie à l’annonce de cette coïncidence.

Comme si, en soi, elle faisait sens, ce qui manifestement n’est pas le cas! Deviendrait-elle néanmoins « signifiante », si pour singer le célèbre écrivain – faute de pouvoir rédiger à sa manière – je m’éteignais le 24 mars 2026, strictement au même âge que l’illustre nantais?  Confronté au néant, pourrais-je alors m’abandonner au délice de ce point commun coïncidant?

Dans l’ordre de ces occurrences curieuses, la disparition récente de Jacques Chirac (1932-2019) – largement commentée par les médias, notamment par les manchettes et articles du journal Le Monde – m’a fourni l’occasion de découvrir un étonnant point commun entre le destin militaire de l’ancien Premier ministre et celui de mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956).

Qu’on en juge!

A la fin de l’année 1910, mon grand-père s’engagea dans les chasseurs d’Afrique et dès janvier 1911, se retrouva à Blida en Algérie comme cavalier dans le 1er Régiment des chasseurs d’Afrique… Il y demeura jusqu’au mois d’août 1912, date à laquelle son escadron fut cantonné à Souk El Arba dans la montagne non loin de la frontière marocaine…

Souk el-Arba, c’est précisément le poste qu’a tenu l’officier Jacques Chirac en 1956 à la tête d’un escadron de trente-deux hommes du 1er régiment puis du 11ème régiment (aujourd’hui dissous) de chasseurs d’Afrique. Dans ses mémoires publiées en 2009, l’ancien Premier ministre décrit l’endroit comme  » une zone sauvage, désertique, réduite à quelques maisons en torchis posés sur un promontoire, au sommet duquel on dispose d’une vue très large sur les oueds au sud et les plaines au nord. La mer est proche, à quatre kilomètres à vol d’oiseau mais difficile d’accès en camion militaire… » Un paysage que mon grand-père contempla…

Dans la cour des Invalides, le 30 septembre 2019, parmi les corps d’armée venus lui rendre les honneurs militaires, c’est donc tout naturellement qu’il y avait un détachement du 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique (1er RCA), celui de mon grand-père…

Cette simple coïncidence ne devrait susciter aucune observation particulière. Elle atteste juste du fait, qu’à un demi siècle de distance, les deux hommes avaient fait leurs classes au combat dans le même régiment et en partie au même endroit, l’un comme chasseur à cheval de première classe, l’autre comme officier d’une cavalerie de blindés!

On pourrait – devrait – d’ailleurs s’en tenir là, si ce « point commun » n’en avait appelé un autre en écho.

A partir de 1916, mon grand père rejoignit la France pour combattre sur le front français et, après l’armistice de 1918, participer à l’occupation de la Rhénanie. A cette occasion, il fut muté comme cavalier et infirmier au 6ème Régiment de Chasseurs d’Afrique, le même encore une fois, que celui au sein duquel Jacques Chirac termina son service militaire en Algérie!

Carnet de route de Marcel Pasquier

N’ayant accordé qu’une seule fois mon suffrage à Jacques Chirac, en 2002, mais m’inclinant respectueusement devant le Président qui eut le courage de ne pas engager la France dans une guerre imbécile en Irak, et devant celui qui reconnut officiellement la lourde responsabilité de l’Etat français dans les rafles des juifs pendant la seconde guerre mondiale, je fus heureux de découvrir qu’en dépit peut-être de désaccords politiques, des éléments plus personnels – des points communs avec un être cher –  me reliaient à lui… Fussent-ils dérisoires…

Ce fut aussi l’occasion d’évoquer – une fois de plus ici – la mémoire de mon grand-père, Marcel Pasquier.

Comme quoi, finalement, les coïncidences hasardeuses, et les convergences qui n’en sont pas, ne sont pas toujours dénuées d’intérêt, même si elles ne flirtent pas avec « l’Universel »…

Quand je dis cela, je ne dis rien! D’autant que je sais que ce type de « dissertation » a peu de chance de devenir viral et d’inonder les réseaux sociaux de la planète, mais ça peut quand même distraire quelques secondes les très nombreux descendants actuels à la quatrième ou cinquième génération de Marcel Pasquier, et agrémenter les discussions familiales à l’heure des anecdotes rigolotes!

Photo Internet

 

 

Pour reprendre pied avec le réel et redevenir, à l’exemple de Montaigne, « membre de sa vie », rien de tel que de s’attabler, un soir de fin d’été à Sarlat, à la terrasse d’une auberge périgourdine non loin de la maison natale d’Etienne de la Boétie (1530-1563) et de se régaler d’une omelette aux cèpes et aux pommes de terre sarladaises, arrosée d’un verre de Pécharmant.

Alors, mieux qu’en se référant à de laborieuses démonstrations, la magie des lieux et des saveurs aidant, on mesure par le goût, ce que recouvre la notion de civilisation et l’importance en France de sa transmission. Sauf à se résigner à la perte d’une grande part de notre identité, cet héritage autrement appelé « art de vivre » a donc vocation à être précieusement préservé comme tout patrimoine culturel et témoin intemporel de notre histoire.

Malheureusement, ce bien commun immatériel est actuellement en grand danger de disparition – du moins en l’état – du fait notamment des contraintes et de la standardisation imposée par les exigences de rentabilité financière du commerce mondial. Mais pas seulement, car sa fragilisation provient aussi – et peut-être surtout – de son dénigrement systématique par des « intellectuels » autoproclamés de la diversité, militants forcenés du « politiquement correct » qui ne cessent de le présenter comme un archaïsme, dont il faudrait se libérer d’urgence pour que puisse émerger une « nouvelle » société multiculturelle… C’est d’ailleurs le sort réservé à l’ensemble des traditions françaises caricaturées et présentées comme des freins à l’évolution de la société, vers un modèle de cohabitation « négociée » de communautés jalouses de leurs spécificités identitaires. Certains vont même jusqu’à considérer que ces transmissions mémorielles issues du terroir – dont incidemment la dégustation de l’omelette aux cèpes ou du grillon pur porc – portent injurieusement préjudice aux rites culturels, confessionnels ou sociétaux récemment importés et imposés sur l’espace public par des communautés étrangères accueillies en France…

En effet, à la différence des migrations d’antan qui s’efforçaient, non sans difficulté d’ailleurs, de se fondre dans les valeurs et les principes de la République, mais qui, malgré tout, y parvenaient généralement en moins d’une génération, sans renier leurs aïeux mais en développant un folklore spécifique, l’objectif prioritaire d’une partie des nouveaux venus ne semble plus être l’adoption des us et coutumes, encore moins les règles de droit de l’Etat d’accueil, mais de bénéficier des protections sociales ou régaliennes qu’à bon droit la République garantit à toute personne. Dans cette perspective, les seules lois républicaines qui trouvent grâce à leurs yeux, sont celles détournées de leur sens originel pour convenance communautaire (confer. les lois de 1905 sur la laïcité) qui peuvent être considérées comme « acceptables » par leur droit coutumier ou religieux, souvent liberticide, discriminatoire et ségrégationniste des pays d’origine.

Dans ce contexte, la finalité d’intégration citoyenne de tout nouvel arrivant désirant vivre en France, qui devrait être « la règle d’or » non négociable, préalable à l’assimilation, semble paradoxalement perçue par les bien-pensant d’organisations faussement caritatives ou humanitaires, parfois influencées par des intérêts étrangers, comme une abstraction génératrice d’exclusions… L’avenir, selon eux, résiderait dans la juxtaposition des cultures et des communautés humaines, en lieu et place d’une fraternelle citoyenneté! Autrement dit dans la négation de la Nation.

Quant aux naïfs « autochnones » – dont je suis – et dont on n’attend plus grand chose, sinon une perpétuelle repentance affligée et l’expiation des « méfaits coloniaux » de leurs ancêtres, ils se trouvent progressivement repoussés vers les oubliettes de l’histoire. Boucs-émissaires de l’air du temps, ils sont de facto ringardisés avec leurs omelettes aux truffes, leurs patates sarladaises, leur pinard, leur jambon aux herbes, leurs fromages de tête de porc fermier et leurs pieds de cochon…

Pourquoi s’étonner dans ces conditions, que ces « nouveaux indigènes franchouillards » désignés d’office comme l’incarnation vivante d’un passé exécré par les tenants de la prétendue modernité, nourrissent le sentiment de ne plus être en capacité d’exercer leur pleine souveraineté, ni de maîtriser leur destin sur leur propre sol? Pourquoi faudrait-il en être surpris, alors que d’autres, pieusement assujettis à des rites exogènes en contradiction flagrante avec les principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité, prospèrent « gentiment », et que, protégés par le principe de tolérance et de libre opinion, indissociable du génie français, ils se livrent sans vergogne à toutes sortes de provocations, d’atteintes à l’ordre public et de trafics illicites, comme celui à grande échelle de stupéfiants?

Voilà pourquoi la défense de la tradition culinaire française relève pleinement de la défense nationale!

La fonction sociale, civilisatrice et assimilatrice de la cuisine n’est d’ailleurs pas une découverte récente. Depuis la nuit des temps, toutes les générations en ont testé la validité, sinon l’évidence. Et ce, bien avant que les hommes de Cro-Magnon ne s’installent en Périgord, colonisent la vallée de la Vézère, il y a quelque vingt mille ans, et ne réalisent les admirables peintures rupestres de Lascaux…

En fait, cette union sacrée et consubstantielle de la bonne chère et de la civilisation date de l’époque très lointaine, où d’audacieux « homos » domestiquèrent le feu, un danger initialement redoutable, mais qui, pour peu qu’on s’en donne les moyens, peut à la fois éloigner les prédateurs et rendre la vie plus douce et les aliments cuits, plus digestes et surtout plus goûteux …

Et c’est probablement parce qu’il adhérait sans réserve et sans état d’âme, à cette conception d’une culture humaniste privilégiant en toutes circonstances le plaisir de se restaurer autour d’une bonne table, et parce qu’il s’en revendiquait sans s’en excuser, y compris dans ce qu’elle implique de risques éventuels, de menaces ou de dangers à affronter, que Jacques Chirac qui vient de disparaître, imprimera durablement sa marque dans l’histoire de France… Tant que la France qu’il a connue, survivra encore dans les provinces, devenues des régions de calibre européen et mondial, cet aspect de sa personnalité comptera dans son bilan. Et sans doute, autant que les quelques sages décisions qu’il a prises durant sa présidence, comme le refus d’engager la France dans une guerre imbécile en Irak en 2002 ou la reconnaissance officielle en 1995 de la complicité active de l’Etat français dans l’extermination des juifs entre 1940 et 1944.

La célébration de ses funérailles avec autant d’émotion populaire, de fastes officiels et de pompes interminables – comme si l’on avait voulu retarder le plus possible l’ultime séparation – manifeste certainement une crainte collective de voir partir avec lui, un des derniers représentants et défenseur de cet art de vivre à la française. Le fait qu’une grande partie de la communauté nationale, notamment dans ses strates les plus modestes, s’y soit impliquée affectivement, conforte cette impression!

De son temps, « la bonne bouffe à la française » avait droit de cité!

Le conservera t’elle dans le contexte actuel de dilution civilisationnelle? Survivra t’elle à la multiplication des interdits obscurantistes, religieux, antispécistes, véganistes sur l’alimentation, qui empoisonnent déjà le quotidien des écoles et de certains lieux de restauration publique… A cette aune, les divergences politiques et les clivages traditionnels sont forcément secondaires et n’apparaissent plus guère que comme d’inconsistantes et subalternes guerres picrocholines…

Ce 18 septembre 2019 au soir, dans l’ombre portée de la vieille cathédrale Saint Sacerdos et de la maison de la Boétie, nous étions seuls parmi la foule majoritairement anglo-saxonne qui ripaillait à nos côtés. Seuls mais accompagnés de tous les fantômes de nos proches disparus, qui nous initièrent ici à la table périgourdine.

La délicieuse excitation des papilles était d’ailleurs la même que celle éprouvée, il y a plus de quarante ans, quand on me fit découvrir cette allégorique omelette … Et pour moi, « le rapporté », elle était en tous points comparable, à celle, jadis ressentie aux côtés des miens dans mon Anjou natale, face à un mythique pâté aux prunes, un brochet au beurre blanc, un gigot d’agneau pascal sur un lit de haricots blancs ou de simples rillettes de porc…

Avec le temps, tout finit, en effet, par se confondre.

Ainsi, à force de cheminer depuis des décennies, au travers du Périgord Noir et d’admirer les méandres de la Dordogne du haut de la barre de Domme, je m’imagine être un peu chez moi ici!

Beaucoup plus tard dans la nuit, lorsque la météo est favorable, que sur la place du Peyrou, les hirondelles ont regagné leur nid dans les soupentes des vieilles charpentes et que les lampadaires ont été éteints, des myriades d’étoiles scintillent sur fond de clocher roman de la vieille cathédrale.

Elles aussi défient notre perception du temps et de l’espace. Elles nous révèlent à la fois un autre passé, infiniment lointain, et un avenir cosmique qui n’a que faire de nos actuels petits états d’âme politico-écolo-climatiques.

C’est une autre histoire …

 

PS: Ce billet d’humeur – contribution libre au débat engagé par le gouvernement sur les migrations – est le dernier ébauché en compagnie de la petite chatte Junia penchée sur mon épaule.

 

Je n’étais pas son maître. Elle n’était pas ma chose… C’était juste une présence aimante, constante, inspirante et ronronnante à nos côtés. A mes côtés en particulier, et si singulièrement.

La petite chatte Junia nous a quittés dans la nuit du 23 au 24 septembre 2019, seule, dans une clinique vétérinaire où elle avait été admise quelques heures auparavant… Elle n’était âgée que de cinq ans… Et sa disparition crée un vide immense qu’on ne soupçonnait pas… Elle était pleinement membre de notre famille.

Je ne crois pas, en effet, avoir rédigé un seul texte, une seule ligne, ces dernières années, sans qu’à un moment donné, elle ne se soit installée tout près de moi sur mon bureau… Elle adorait s’y lover et au premier regard de ma part, elle émettait un bref miaulement de contentement, assorti d’un clignement d’yeux… Mais, si l’endroit où elle souhaitait s’allonger, était trop encombré à son goût, elle m’interpellait de ses beaux yeux bleus et je m’exécutais pour débarrasser « sa place ».

Lorsqu’elle piétinait le clavier de mon ordinateur ou qu’elle contournait l’écran en se dandinant sans se soucier le moins du monde de la rédaction en cours, elle pouvait parfois susciter mon agacement. Mais un agacement passager, fugace, car le mot qu’elle effaçait en minaudant et en ronronnant, avait rarement vocation à résister à une relecture… Elle avait toujours raison et ses mimiques de tendresse compensaient tout éventuel dérangement.

Telle était Junia, ma fidèle comparse en écriture…

Elle m’était devenue indispensable. A telle enseigne que je ne sais si je pourrai désormais continuer à jouer au chat et à la souris avec les mots, en sautillant d’une époque à une autre avec la légèreté de cœur qu’elle savait si bien transmettre. Sans trop me prendre au sérieux, grâce à elle en tout cas, je réécrivais sans relâche…

Sans elle, sans son soutien, sans ses incursions dans mon univers, sans son impatience discrète à fouler ma prose, bref sans son exigence amicale, sans surtout notre connivence et notre complicité mutuelle, aucune ligne ne portera plus sa griffe. Aucune ligne n’en sera plus digne.

Pour tant d’autres motifs encore, elle nous manque déjà atrocement, car peu d’animaux dits de « compagnie » ont, comme elle, partagé à ce point et si intensément, tous les instants de nos vies! Sa fin tragique et si rapide amplifie même ce sentiment d’abandon et d’injustice que nous ressentons face à cette vie brisée si précocement par la maladie.

Nous sommes très tristes. Je suis très triste.

Merci, petite minette, Merci petite Junia, qui m’avait adopté comme partenaire en historiettes et ami pour la vie … Comme frère peut-être…Merci en tout cas pour toute cette affection et ces instants de bonheur sans contrepartie que tu nous a constamment prodiguée !

Repose désormais en paix dans ce jardin où tu aimais te prélasser sous le soleil.

De mes quatre arrière-grands-mères, Louise Hélène Lucie Desse  est indiscutablement la plus discrète, la plus insaisissable aussi et la seule qui soit née en région parisienne. En l’occurrence à Puteaux le 15 mai 1867, l’année de la deuxième Exposition Universelle du Second Empire…

Située sur la rive gauche de la Seine, à l’ouest de Paris, la ville de Puteaux était alors en pleine mutation. Du village initial de maraîchers, pratiquant la culture vivrière le long du fleuve et sur les collines ou plateaux alentour, il ne restait déjà pratiquement plus rien, sauf dans les souvenirs nostalgiques des vieux putéoliens.

Grâce à son port fluvial, qui facilitait le transport des marchandises, surtout depuis la construction en 1865 du barrage et des écluses de Suresnes, la ville de Puteaux connaissait un développement important des échanges commerciaux, engagé quelques années auparavant, et un authentique essor économique incarné par l’implantation de nombreux ateliers de filatures, d’usines textiles, et de fabrications de teintures et d’encre d’imprimerie…

Cette industrialisation qui se poursuivra durant toute la fin du dix-neuvième siècle, se diversifiera ensuite vers les industries d’armement, puis, sous la troisième république vers celles de l’automobile. Bientôt la vallée de la Seine depuis les rives du quinzième arrondissement parisien jusqu’à Puteaux et bien au-delà, accueillera les premiers et légendaires constructeurs de voitures et de camions. La première moitié du vingtième siècle verra en outre s’y installer l’industrie aéronautique…

Ces changements structurels entraînèrent naturellement une poussée démographique et des bouleversements considérables, avec l’arrivée de nombreuses populations ouvrières issues des campagnes françaises et même de l’étranger, notamment d’Italie. Lors de la naissance de Louise, l’ancien petit monde paysan qui assurait jusqu’alors une partie de l’approvisionnement alimentaire des arrondissements de l’ouest parisien, s’effaçait irrémédiablement au profit d’une modernité grouillante, brouillonne et souvent tapageuse… Voire carrément rebelle et subversive pour la nouvelle bourgeoisie née du capitalisme triomphant du second empire, qui occupait les étages nobles des immeubles haussmanniens construits à Paris intra muros sur la rive droite de la Seine. On se méfiait de cette main d’oeuvre immigrée de fraîche date, en principe taillable et corvéable à merci, mais qui se montrait de plus en plus souvent turbulente et indocile.

Les premiers chemins de fer banlieusards, qui encerclaient la capitale offraient à cet égard la possibilité à ces hordes de miséreux d’investir aisément les pavés parisiens, en se jouant des « fortifs » et des barrières de l’octroi.

Ces bouleversements démographiques expliquent en partie, la présence ici, en ces dernières années du second empire, de la jeune mère de Louise, Hélène Ruphine Ernestine Desse (1847-1920), transfuge d’une famille de petits paysans , anciennement meuniers, originaires de la Thiérache ardennaise…

Le monde que découvre la petite Louise, première enfant d’Hélène Ruphine Ernestine, est sans doute potentiellement riche de promesses. Mais pour l’heure, c’est loin d’être un Eldorado. Y vivent en effet chichement des travailleurs pauvres venus ici vendre leur force de travail pour échapper à la misère de certaines provinces déshéritées.

Louise naît dans un milieu où la précarité était de règle et contrastait avec les fortunes insolentes qui s’étalaient à quelques kilomètres de là à vol d’oiseau sur l’autre rive du fleuve, en lisière du bois de Boulogne et de l’hippodrome de Longchamp.

A Puteaux, le paysage campagnard de jadis, déjà passablement dégradé, était désormais mité d’habitats et de cabanes construites dans des terrains vagues entre les hangars et les entrepôts des manufactures. Des bidons-ville avant l’heure.

Les cheminées de brique des usines voisinaient avec les jardins ouvriers et déversaient régulièrement leurs lourds nuages de fumées noires sur la ville. C’est dans cet environnement incertain, malsain et malodorant, où la fraternité ouvrière, condition de survie, cohabitait avec la violence d’une jungle de pauvreté endémique…

C’est dans ce monde étrange, que Louise posa son premier regard… Un milieu où la pollution rendait parfois l’air irrespirable et où les enfants rarement scolarisés jouaient sur des tas d’ordures ou des montagnes de résidus industriels.

Ce n’est pas un hasard si c’est à Puteaux que militèrent plusieurs grands noms du mouvement ouvrier, futurs leaders de la Commune de Paris de 1871… C’est ici en particulier que se déroulèrent certaines des épopées les plus mémorables du syndicalisme français, comme la grève des ouvriers teinturiers de Puteaux en juillet 1866, dont le principal animateur fut un certain Benoit Malon (1841-1893), futur dirigeant de la Première Internationale et député de Paris.

Il jouera un rôle important lors de la « Commune de 1871 », et peut-être aussi dans la vie de la mère de Louise!

Bien que rien ne soit jamais écrit d’emblée, il est indiscutable que, dans ce décor digne des « Misérables » de Victor Hugo ou des descriptions des bas quartiers londoniens de Charles Dickens, la petite Louise abordait la vie avec un certain handicap. En outre, bien qu’elle fût une enfant tendrement aimée par sa mère, elle souffrit probablement d’être née de père inconnu et sans famille proche.

Ses grands-parents maternels, vivant en Thiérache, étaient absents, physiquement et de cœur, car Hélène, la mère de Louise entretenait des rapports complexes avec ses propres parents depuis son départ incompris vers la région parisienne en 1865.

En fait, Louise ne rencontrera pour la première fois sa famille maternelle qu’à l’âge de six ans, en 1873, quand Hélène se résoudra à retourner au pays. Mais jamais, elle ne connaîtra son grand-père, Noël Desse (1823-1871), décédé deux ans auparavant.

Elle passera donc toute son enfance sans réelle référence masculine, en dehors des compagnons de sa mère, qui mettra au monde huit autres enfants, tous nés de pères inconnus. Un choix de vie d’ailleurs parfaitement assumé et même revendiqué, puisque Hélène ira jusqu’à faire modifier l’acte de naissance d’un de ses enfants, sur lequel était mentionné le nom d’un père, qu’elle considérait comme indûment attribué par un employé d’état-civil, à un brave homme venu effectuer la déclaration de naissance.

S’agissant précisément du père de Louise, le registre des naissances de la mairie de Puteaux pour l’année 1867 indique qu’il est « non dénommé ». Sa mère, sans profession, réside chez un peintre d’une quarantaine d’années, Jean Arod, au 52 de la rue de Paris, l’actuelle rue Jean Jaurès.

Cette absence de père pesa certainement sur l’existence de la petite fille, fût-ce de manière inconsciente, et au-delà d’elle, sur les générations suivantes, telle une blessure indicible et peut-être transmissible.

Rien n’indique cependant que ce père « non dénommé » fut réellement inconnu.

Il est même probable que sa mère entretint avec ce père « biologique » une relation affective de quelques années, à laquelle mirent, sans doute, fin les événements de 1870 et surtout ceux de 1871 avec l’épilogue tragique de la Commune de Paris…

De nombreux indices donnent en effet à penser qu’Hélène Ruphine Ernestine Desse fréquentait dès cette époque des militants de la première internationale, partisans de l’union libre…

Des années plus tard, Hélène exercera le métier de vannière dans la région de Vervins…Métier que s’efforcera d’apprendre Benoit Malon, le banni, un des rares survivants, membre de la Commune de Paris, réfugié en Italie et en Suisse…

Le 15 mai 1888, à la mairie de Brunehamel dans l’Aisne, la petite Louise alors âgée de dix-neuf ans épousera Charles Pierre Pasquier son aîné de près d’une quinzaine d’années… Il eurent ensemble trois enfants, dont Marcel Pasquier, mon grand-père…

Louise Desse épouse Pasquier au deuxième rang à droite

Mais il s’agit d’une autre histoire!

Louise décédera le 14 novembre 1939 à Vervins.

 

PS : voir également les articles ci-dessous référencés sur ce blog:

  • Une vie romanesque ou présumée telle: Hélène Ruphine Ernestine Desse – 5 juillet 2013.
  • Les secrets de Charles Pasquier (1855-1931) – 6 juin 2012.
  • Charlotte Pasquier, ouvrière de filature (1890-1905) – 27 mars 2016.
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3 décembre 2011.

 

 

 

15 août 2019

Aujourd’hui comme il y a cinquante ans, le temps des vacances est un peu celui de l’insouciance! Celui de la famille réunie, celui des amis retrouvés, celui aussi de la découverte de nouveaux horizons et de paysages de France. C’est parcourir « en vrai » les routes comme on le faisait jadis virtuellement en promenant son doigt sur les cartes scolaires Vidal Lablache qui parementaient les murs des salles de classes de notre école primaire…Pour ceux d’entre nous, dont les grand-mères avaient conservé dans un tiroir oublié d’une commode, le  » Tour de la France par deux enfants » lu au début du siècle en cours moyen des écoles de la Troisième République, certains lieux parlaient peut-être plus que d’autres. La magie évocatrice de la toponymie comblait le déficit d’images des manuels d’avant 1914…

Ainsi dans le regard des deux petits héros – orphelins lorrains – de ce livre fondateur de la génération des poilus de 14-18, défilaient le ciel et la terre de France, des montagnes du Jura au lac de Genève, du Mont-blanc et des glaciers alpins aux vignes de Bourgogne, du Languedoc vu de la mer au canal du Midi avec ses ponts tournants, des Pyrénées, avec le cirque de Gavarnie et le gave de Pau jusqu’au Golfe de Gascogne.

Et tant d’autres endroits magiques de l’hexagone.

Parmi eux, la ville de Bordeaux, capitale de la Guyenne figurait en bonne place dans l’estuaire de la Gironde, puis, plus loin vers le nord, Nantes la ville de la duchesse Anne, en bateau, par vent de noroît jusqu’à l’estuaire de la Loire, et sur le fleuve jusqu’au quai de la Fosse:

 » Un jour que le petit Julien s’était attardé tout un après-midi dans la cabine à faire ses devoirs, il fut bien étonné en revenant sur le pont de ne plus apercevoir la mer, mais un beau fleuve borde de verdoyantes prairies et semé d’îles nombreuses. Le navire remontait le fleuve, d’autres navires le descendaient, allaient et venaient en tous sens.

– Oh! André, dit Julien, on croirait revenir à Bordeaux. fleuve 

– Nous approchons de Nantes, dit André; tu sais bien que Nantes est comme Bordeaux un port construit sur un fleuve, sur la Loire.

Le navire en effet, après plusieurs heures et plusieurs étapes, arriva devant les beaux quais de Nantes. Julien fut enchanté de se dégourdir les jambes en marchant sur la terre ferme. Il alla avec André faire des commissions dans cette grande ville, qui est la plus considérable de la Bretagne et une de nos principales places de commerce. 

Mais le séjour fut de courte durée. On chargea rapidement sur le navire des pains de sucre venant des importantes raffineries de la ville, des boîtes de sardines et de légumes fabriquées aussi à Nantes, et des vins blancs d’Angers et de Saumur. Puis on redescendit le fleuve. On repassa devant l’île d’Indret où fument sans cesse les cheminées d’une grande usine analogue à celle du Creusot. On revit à l’embouchure de la Loire les ports commerçants de Saint-Nazaire et de Paimboeuf, où s’arrêtent les plus gros navires de l’Amérique et de l’Inde. Enfin on retrouva la pleine mer « 

Ce monde de la « Belle Epoque » avait bien entendu quasiment disparu dans les années cinquante et soixante du siècle dernier, dans la période emblématique des « Trente Glorieuses ». Mais lorsque, enfants, nous partions en vacances en juillet ou août, notre émerveillement, notre excitation et notre candeur étaient comparables à ceux d’André et de Julien, plus d’un demi-siècle auparavant…

Toute la famille était tassée dans la 2 Chevaux Citroën paternelle. Sur la banquette arrière, les quatre enfants tentaient de cohabiter pacifiquement, les pieds entravés dans les provisions de route ou les seaux de plage embarqués à la dernière minute. Les pelles et les râteaux ainsi que quelques jouets, qui n’avaient pas trouvé place dans le coffre surencombré remplissaient ce qui restait d’espace vide entre les sièges… La vitre arrière était évidemment en grande partie masquée par ce chargement hétéroclite…

Plus tard, une Simca Aronde puis une P 60 vinrent remplacer la pauvre « Deux Pattes » à bout de souffle. Mais l’encombrement de l’habitacle demeurait invariable… Et, dans les côtes un peu raides, notre père, cramponné à son volant, persistait à vouloir aider sa voiture alourdie qui manifestement peinait. A cette fin, il pensait qu’en l’accompagnant d’un étrange mouvement cadencé du buste d’avant en arrière, il lui fournirait l’impulsion secourable qui la soulagerait! En vain bien sûr… Mais l’auto finissait toujours par franchir la colline!

Ma mère, en ces circonstances, constatait invariablement, avec une ingénuité qui demeure touchante plusieurs décennies plus tard, qu’aucun véhicule ne nous suivait. Et nous, par jeu, nous notions, en nous chamaillant les noms des villages traversés et les numéros des départements des véhicules qui nous doublaient, dont les passagers nous regardaient effrontément comme des êtres bizarres.

Vacances 1953 Le Lion d’Angers

Jusqu’à la démocratisation massive des vols aériens intercontinentaux – en gros à partir des années quatre-vingt – il n’était en revanche guère question de partir hors de la métropole, dans les « colonies » du bout du monde, en Afrique ou dans les îles du Pacifique ou de l’Océan Indien. Les voyages au sein d’une Europe qui n’était pas encore communautaire, étaient rarissimes, sauf de brèves incursions à quelques kilomètres des frontières en territoire « étranger » (Allemagne, Italie et Espagne) lorsque nos lieux de vacances se trouvaient à proximité…

1958 Saint-Gilles Croix de Vie

Le passage de la douane nous impressionnait, surtout lorsque nos parents cachaient une innocente bouteille d’Izarra, qu’ils avaient décidé de soustraire au regard faussement inquisiteur d’un douanier peu regardant! On aimait se faire un peu peur!

Les « Trente Glorieuses » furent une période heureuse, une ère de plein emploi et d’une certaine redistribution des richesses qui, après les épreuves et les privations de la guerre, profita aux français de toutes les classes sociales, y compris des plus modestes, celle des ouvriers à laquelle appartenaient nos parents.

Ce sont dans ces années-là que furent ébauchés les principes du tourisme social, qui permit à des milliers de familles sans grands moyens financiers, mais soucieuses de culture et de loisir, de bénéficier de congés, à coût modéré, dans la plupart des régions de France, y compris les plus touristiques…

Juillet 1961 Albé

Les congés payés, fixés à quinze jours en 1936, avaient certes ouvert la voie. Mais leur passage à trois semaines en 1956 puis à quatre semaines en 1965 permit d’entrevoir des séjours plus lointains et plus longs en France, en particulier dans des « maisons de famille », puis dans des villages de vacances à vocation sociale, qui offraient aux familles, le gîte et optionnellement le couvert ainsi que la possibilité d’une animation spécifique pour les enfants et des pauses culturelles et ludiques pour les ados et les adultes…

Pour les familles ouvrières, ces vacances étaient l’occasion de se soustraire aux soucis du quotidien sans hypothéquer durablement leur budget et d’offrir à leurs enfants des loisirs de qualité. En septembre, à la rentrée scolaire, comme ceux des milieux bourgeois, ils pouvaient raconter leurs aventures de vacances dans les cours d’école…Ces congés d’été, c’était enfin l’occasion de tisser d’autres liens avec un monde à notre portée, qui fleurait bon le grand large ou l’ait vivifiant de cimes, hors du cadre contraint et étriqué du quartier, du centre aéré ou du patronage paroissial…

Pour les jeunes, ce contexte favorisait les rencontres et c’est ainsi que s’initièrent et se nouèrent leurs premières amours avec la complicité de la nuit tombante sur la plage abandonnée ou au détour obscur d’une sente de montagne. Ces flirts pudiques et ces timides marivaudages d’une soirée, les yeux dans les étoiles, constituent toujours, des décennies plus tard, les jardins secrets jalousement gardés dans lesquels les mêmes – nous-mêmes – devenus vieux, aiment encore se réfugier, les jours de déprime, alors que tous les protagonistes d’alors se sont depuis longtemps évanouis vers des horizons centripètes et ont disparu à jamais…

Pique nique en Auvergne 1963

Justement, que reste-il de ces vacances aujourd’hui?

Plus rien en apparence, sinon quelques photos de ces instants enchantés d’antan, retrouvées au hasard d’albums de famille pieusement légués par ceux qui nous ont quittés… Des photos qu’il n’est généralement pas besoin de commenter, mais qui confèrent au temps, par nature insaisissable, indéfinissable et qui d’ordinaire ne cesse de nous échapper, une dimension et un relief qu’on ne lui soupçonnait pas!

Comme si ces photos, muettes par essence, devenaient soudainement douées d’une dimension paradoxale intégrant dans un même mouvement tous les épisodes de nos existences. Comme si elles avaient ce pouvoir de nous faire entrevoir à la fois, le présent, le passé et l’avenir. Comme si, pour notre plaisir, le temps consentait à suspendre son vol » en harmonisant l’ensemble disparate de nos horloges intimes.

Troupeau de chèvres au Malzieu – août 1963

Ces photos de vacances – seulement quelques unes ici – ont ce pouvoir étrange de recadrer notre univers dans un ensemble plus vaste où le temps et l’espace s’amalgament et où il devient possible de revivre en boucle nos souvenirs d’enfance et d’adolescence, sans nostalgie excessive mais avec l’éblouissement de nos tendres années.

Et d’en éprouver le même bonheur qu’à l’époque où nous étions en culottes courtes…

Bien sûr, ce n’est qu’une sensation – presque une opinion en forme d’émotion – la mienne sur le clavier Azertyuiop de mon ordinateur !

Un instantané de mélancolie aussi: nous étions six joyeux drilles en famille sur les routes de France en ce temps-là, et nous ne sommes plus que trois à sauvegarder cette mémoire-là.

 

Avec la famille en Alsace -années 60 

Entre le 24 juillet et le 2 août 1944, Marguerite Cailletreau (1897-1986) adressa six lettres d’Angers à son fils Maurice Pasquier (1926-2017), arrêté à la mi-juillet par la Feldgendarmerie d’Angers et réquisitionné pour abattre des arbres en forêt de Chinon…

« L’entreprise forestière Les Hucherolles » à Chinon, dans laquelle Maurice était retenu, présentait la caractéristique d’être à la fois un lieu d’internement de l’armée d’occupation, destiné aux fortes têtes ou aux indésirables comme les républicains espagnols réfugiés en France depuis 1939, et un des nombreux camps de travail forcé de la France occupée, appelés à fournir des matières premières à la Wehrmacht, notamment du bois pour ses gazogènes.

Maurice était là en représailles, comme déserteur du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.).

En effet, il avait déjà été « requis » une première fois, le 6 juin 1944 à Angers. Au petit matin, alors qu’il pointait à son poste de travail d’ajusteur à l’usine du Mail des établissements Bessonneau, sa hiérarchie flanquée d’un fonctionnaire de la main d’oeuvre, lui avait notifié ainsi qu’à plusieurs de ses camarades d’atelier, qu’il devait, toutes affaires cessantes, faire son paquetage pour partir dans un chantier d’abattage du bois en forêt de Baugé.

Inutile de préciser que cette injonction de se rendre fissa vers « le chantier 1607 du camp de Beauregard à Clefs d’Anjou dans le nord-est du Maine-et-Loire » contraria vivement Maurice, d’autant qu’elle n’était assortie d’aucun préavis. Et pour ajouter au désarroi des jeunes travailleurs qui craignaient le pire de cette affectation surprise, une rumeur insistante d’un débarquement allié en Normandie commençait à se répandre parmi les jeunes ouvriers. Lequel, attendu depuis des années laissait présager une Libération prochaine du joug nazi. Rater ce rendez-vous avec l’histoire et encore une fois par la faute des boches ne les enchantait vraiment pas!

A Clefs d’Anjou, Maurice n’était pourtant pas, à proprement parler, prisonnier. Il était juste contraint de travailler pour l’armée d’occupation. Bénéficiant donc par principe de permissions de sortie, il profita de la première qui lui fut octroyée pour « se faire la malle ».  Ainsi, onze jours après être parti de chez lui, il rejoignait la ville d’Angers, distante d’une cinquantaine de kilomètres, avec la ferme intention de plus jamais revoir le camp de Beauregard.

Il comptait évidemment sur ses copains du « patronage paroissial de la Madeleine » et sur ses camarades de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C) pour lui trouver une planque, car il savait qu’il avait pris des risques. Il était enfin conscient qu’étant un des responsables locaux de la J.O.C, sa fuite faisait sens pour les nazis et qu’elle ne passerait pas inaperçue. Aux yeux des troupes d’occupation, il changea effectivement de statut: de simple « réquisitionné » il devenait un réfractaire ou un déserteur et potentiellement un « terroriste ».

Il fut donc activement recherché par la police allemande. Plus intensément sans doute qu’il ne le pressentait lui-même!

Et, finalement, elle lui remit la main dessus, à la mi juillet 1944 alors qu’il était de passage chez ses parents au 65 rue de la Madeleine à Angers. Les hommes de main qui vinrent l’arrêter étaient deux jeunes français, auxiliaires de la Gestapo angevine, dont un certain Jacques Vasseur (1920-2009), qui échappa à l’épuration en 1945 mais qui retrouvé près de vingt ans plus tard, fut condamné à mort en 1965 et gracié par le général de Gaulle…

Pour l’heure, les deux traîtres étaient parvenus à tromper la vigilance de Marguerite Cailletreau, la mère de Maurice, en se faisant passer pour des militants de la J.O.C…

Tabassé dans les locaux de la Kommandantur, il fut ensuite « transféré » en car, vers « l’entreprise forestière des Hucherolles à Chinon. Un car qui, d’ailleurs tomba en panne en cours de route et que les requis désormais détenus durent pousser pour qu’il redémarre sur la levée de la Loire!

Le régime disciplinaire de ce camp directement administré par l’armée d’occupation était censé être très sévère, proche d’un régime pénitentiaire dur. Mais, eu égard à la tournure que prenait la guerre et à l’avancée des troupes anglo-américaines, les gardiens du camp, qui n’étaient pas des S.S,  assurèrent prudemment leurs arrières en ne se comportant pas en tortionnaires sadiques.

Réservistes de l’armée allemande, ils n’appartenaient pas aux troupes d’élite fanatisées qui se battaient sur le front normand et n’étaient en réalité que des soldats aspirant à retourner chez eux au plus tôt sans trop d’ennuis.

La défaite du Reich devenait en effet de plus en plus probable. Surtout depuis le désastre de l’armée allemande à Stalingrad en février 1943 et désormais avec la réussite du débarquement allié.  Le Haut Commandement allemand avait beau multiplier les communiqués de victoire, d’ailleurs complaisamment relayés (en français) par la presse collaborationniste locale comme le Petit Courrier, les vieux soldats allemands du camp des Hucherolles, qui, pour beaucoup, avaient combattu en 14-18, n’étaient guère dupes sur les chances de succès de « leur » Reich et étaient donc peu enclins à manifester un zèle d’ardent geôlier, qui risquait de leur être reproché plus tard.

Les raids des bombardiers alliés qui survolaient presque chaque soir le camp, sans que la chasse allemande fût en mesure de riposter et la D.C.A. de les atteindre, confirmaient leurs craintes et confortaient leur attitude de prudence!

Le désarroi des matons de la Wehrmacht et leur démotivation constituèrent une chance pour Maurice et pour ses compagnons, qui finalement s’en tiraient plutôt bien, en dépit des multiples restrictions de liberté, d’un travail éreintant dès potron-minet et du manque crucial de nourriture roborative.

Sans que la vie puisse être qualifiée de supportable, les « détenus » jouissaient donc de certaines tolérances accordées par leurs opportunistes gardiens, comme celles de pratiquer leur culte avec des prêtres de Chinon, et de communiquer avec l’extérieur. Ils pouvaient en particulier correspondre avec leurs familles sans être systématiquement censurés et recevoir du courrier.

Il n’empêche qu’ils étaient quand même prisonniers et qu’ils devaient accomplir des travaux de forçats dans la forêt.

Dans un petit opuscule de mémoires « Les Feuilles Mortes se ramassent à la pelle », Maurice décrit brièvement les conditions de vie démoralisantes dans le camp pour un jeune homme de dix-huit ans et harassantes sous la chaleur intense de juillet 1944.

Heureusement, cette éprouvante aventure ne dura pas car il put s’évader de nouveau, mais cette fois, sans être rattrapé, le 9 août 1944, à la veille de la Libération d’Angers par les troupes américaines.

 » J’étais le seul français dans la »piaule » où l’on m’avait parqué, tous étaient sympas, c’étaient des communistes espagnols que la guerre civile avait chassés de leur pays et qui s’étaient faits arrêter en France par les Allemands ! J’étais bien seul, ils causaient entre eux dans leur langue. Nous n’avions pratiquement rien à manger. Nous partions à six heures en forêt, là encore, j’étais bûcheron, nous rentrions le soir vers dix-neuf heures trente, épuisés. Notre maigre menu était vite expédié.

Une chance, j’avais réussi à rentrer en relation avec un curé d’une paroisse proche, ainsi qu’avec quelques jeunes. Ils se débrouillaient pour nous apporter quelques victuailles. Avant la fin de la guerre, que l’on sentait proche, je me suis évadé avec deux autres copains français d’un bâtiment voisin. Nous avons fait soixante-dix kilomètres à pied, sans rien manger ou presque, couchant par force une nuit à la belle étoile, alors que les Allemands patrouillaient à notre recherche, traversant la Loire sur une barque de pêche, à la tombée de la nuit, le silence était impressionnant et pesant, troublé par un motard allemand qui logeait la levée. J’ai eu peur. Nous sommes arrivés à Angers, la veille de la Libération, cette première nuit de liberté je l’ai passée dans une cave, bercé par le bruit du canon…« 

C’est dans ce contexte que Marguerite Cailletreau écrivit régulièrement à son fils pour le soutenir et l’encourager! Et ce, à raison d’un courrier tous les deux jours, en moyenne. Six lettres au moins furent ainsi soigneusement rédigées à l’encre bleu-pétrole d’une écriture régulière, tantôt sur un « papier à lettres », tantôt sur de simples feuilles détachées d’un cahier d’écolier.

Maurice les conserva pieusement, sa vie durant, dans leurs enveloppes d’origine!

Les relire, soixante quinze ans plus tard, est profondément émouvant. Et à divers titres!

En premier lieu, parce que l’auteure de ces lignes est ma grand-mère paternelle dont j’ignorais qu’elle pût être aussi prolixe pour rédiger autant de lignes dans un laps de temps aussi court, et d’autre part parce que ces lettres surgissant d’un passé qu’on pensait définitivement enterré font écho à notre époque. Elles apparaissent toujours d’une criante actualité, en particulier lorsque la télévision, le soir, au Journal de 20 heures relate les atrocités qui endeuillent toujours la planète et que, s’attardant sur les multiples conflits en cours, elle montre des victimes civiles innocentes, des pères et des mères, criant leur détresse face aux souffrances infligées à leurs enfants…

Marguerite n’exprimait rien d’autre, il y a trois quart de siècle. Elle rappelle que quelles que soient les époques, la violence et la barbarie continuent de semer la même terreur, et la souffrance est identique pour ceux et celles qui les subissent dans leur chair et dans leur cœur!

Les lettres de Marguerite témoignent, avec pudeur et retenue, de l’amour inconditionnel d’une mère pour son enfant. Mais, au-delà, elles rendent compte aussi de l’obstination de celle qui a donné la vie, à miser sur cette dernière contre vents et marées, plutôt que sur la mort pourtant immanente et souvent imminente et aléatoire en ces périodes de guerre.

Avec ses mots, elle décrit sa vie quotidienne qu’elle souhaite faire partager à l’absent comme si de rien n’était! Comme pour banaliser un quotidien objectivement tragique. Elle écrit pour l’aider à vivre en le soustrayant, le temps d’une lecture, à la médiocrité de sa condition présente. Elle s’efforce, sans affectation excessive et sans grandiloquence, de rendre compte de l’ambiance dans la famille, des petits événements du quartier et dans la ville, sans taire les difficultés ni ses craintes ou ses peurs, notamment lorsque les lugubres sirènes de la défense passive avertissent de l’imminence d’un bombardement et qu’il faut vite rejoindre les abris…

Ces lettres révèlent une femme forte, qui, en tout état de cause, demeure debout même si parfois on perçoit beaucoup de lassitude et même la tentation du découragement ! Accablement furtif, car dans la phrase suivante, elle se ressaisit et apparaît de nouveau déterminée à affronter les épreuves qui accablent sa famille, en s’oubliant elle-même pour protéger les siens. Cette mission dont elle s’est dotée laisse peu de place à ses états d’âme personnels…

Il faut dire qu’on s’épanche peu dans la famille et que la guerre n’est pas un motif suffisant pour changer de paradigme affectif! Son job n’est d’ailleurs pas tant de compatir ou de pleurer, que d’agir, d’organiser et de ravitailler…Du moins c’est ainsi qu’elle semble le concevoir en première intention. D’abord assurer et rassurer pour ne pas succomber au désespoir, et armer moralement son fils!

Confiante dans l’avenir, on devine pourtant qu’elle est épuisée de devoir supporter une guerre qui s’éternise et de s’accommoder des privations dans une ville occupée depuis quatre ans par des troupes étrangères de plus en plus menaçantes…

Le style de Marguerite ne manifeste aucune prétention littéraire. Elle met en forme ses textes avec les outils syntaxiques dont elle dispose et les souvenirs lointains des enseignements dont elle a bénéficié dans la petite école primaire du Lion d’Angers près de quarante ans auparavant. La grammaire et le respect de l’orthographe ne participent pas de ses priorités.

Mais peu importe, car elle parvient à se faire comprendre et surtout à provoquer d’authentiques émotions qui ne doivent rien à des exercices convenus ou à des effets de manche ou de posture… Elle parle des siens en toute simplicité, et, sans détour, des responsabilités qu’elle estime devoir assumer à leur égard! En un mot, elle parle juste, car elle ne simule pas. En ce sens, il s’agit bien d’une forme de littérature populaire qui flirte avec l’universel. Elle reste digne en dépit des circonstances. Et c’est sans doute aussi pour ce motif que Maurice a souhaité transmettre ces écrits de sa mère aux générations futures…

Il est en revanche dommage qu’on ne possède pas en écho, les lettres qu’il lui adressait! Marguerite les a emportées avec elle!

La première lettre est datée du 24 juillet 1944.

Depuis l’arrestation de Maurice une dizaine de jours auparavant, Marguerite ne savait plus rien de lui. Ce matin du 24 juillet, après avoir reçu deux cartes, elle prend la plume. Soulagée mais inquiète, elle s’empresse de répondre, comme pour poursuivre un dialogue imaginaire interrompu lors de l’arrestation de son fils. Elle s’enquiert de sa santé et surtout de son alimentation. La nourriture en ces temps de disette est pour elle une préoccupation majeure, primordiale en zone occupée qui vit depuis quatre ans sous l’empire d’un rationnement permanent.

Ceux qui vivent en ville, sans potager et sans relation dans les campagnes environnantes vivent la faim au ventre, en dépit d’indigestions de rutabagas et de topinambours.

 » Heureusement que tu avais apporté à manger » se félicite t’elle, comme s’il pouvait encore disposer d’une réserve de biscuits secs, alors qu’il est parti depuis plus d’une semaine!

Elle constate avec satisfaction qu’il a pu trouver des copains de la J.O.C sur place, mais prudente, elle lui conseille de choisir avec soin ses amis. Elle sait qu’on peut parfois se tromper et les déconvenues sont douloureuses.

Sans doute parce qu’il lui a confié qu’il souffrait encore des coups portés lors de son arrestation et de son interrogatoire musclé dans les « bureaux » de la Kommandantur, elle le presse de se faire soigner.

Mais c’est surtout la guerre qui est omniprésente dans ses écrits: 

 » Dimanche (23 juillet 44) je suis allée au cimetière. J’y ai trouvé ton oncle, il est embêté »… 

Au delà de cette remarque apparemment anodine, c’est le drame vécu par son frère Auguste Cailletreau (1892-1975) qu’elle évoque. Père anéanti par le décès de son fils unique en 1937, il doit désormais supporter la présence chez lui de soldats allemands qui occupent les entrepôts à grains dont il assure en principe le gardiennage, rue Dupetit-Thouars. De surcroît, l’attitude de compromis bienveillant que semble afficher son épouse avec la soldatesque ennemie, trouble et chagrine l’ancien poilu d’Orient… A tort d’ailleurs, car il fut établi depuis que Nini fournissait, sans contrepartie autre que de satisfaire son patriotisme, des informations à des réseaux de résistance en Anjou.  

 » Puis ce fut l’alerte » poursuit Marguerite.

« Il y en eut d’ailleurs quatre dans la journée de dimanche. Des bombes sont tombées sur Avrillé. La pointe de l’église d’Ingrandes a été détruite. Chemillé, Chalonnes, toute la contrée ainsi que Segré ont été touchés et il y a des morts.

Cette nuit, nous avons été réveillés brusquement; une bombe est tombée – parait-il – sur Pruillé. Enfin, tu vois, Mon Maurice, c’est partout! « 

C’était effectivement partout!

Les occupants étaient sur les dents car tout le monde pressentait, Marguerite comme tous, que la Libération était proche… Des combats étaient prévisibles, dont on ne mesurait pas a priori l’intensité et les conséquences sur la population. A ce propos, elle demande à son fils s’il est « commandé » directement par les allemands!

Enfin, elle donne des nouvelles de Marcel, son mari cheminot et père de Maurice.

Depuis cette funeste nuit de la Pentecôte de fin mai 1944 où la gare Saint-Laud d’Angers et tout le quartier environnant furent détruits par les bombardiers de la R.A.F, occasionnant de nombreux morts, blessés et sinistrés, Marcel a été affecté à la gare Saint Serge…Incidemment elle signale qu’il est allé jusqu’à Champtocé pour chercher un peu de ravitaillement…Elle n’en dira pas plus! 

Puis après avoir rappelé qu’elle devait s’interrompre pour « terminer sa lessive », et après avoir exhorté son fils – «  Mon Maurice » – à se ménager au maximum, elle conclut en lui demandant d’écrire souvent…

Cette première lettre s’achève comme toutes les suivantes par un : « Bon baiser de nous tous ».

« Tes parents qui t’aiment et qui t’embrassent bien affectueusement. Pasquier »

Étrangement, s’agissant d’une mère à son fils, elle ne signera jamais autrement que sous son nom patronymique de femme mariée. Jamais le mot « maman » ne figurera au bas de ses lettres. Et pourtant, la fréquence de ses courriers ainsi que son empressement à le conforter, à se préoccuper de sa santé et de ses conditions de vie, prouvent que c’est bien une maman qui s’exprime. Elle ne feint ni ne force son affection. Elle aime son fils…

Mais elle ne franchit jamais les frontières de l’intimité! Car dans ce contexte incertain, c’est « la mère de famille » responsable qui tient les rênes et qui prend l’avantage sur la maman qui câline!

Dans son second courrier daté du 26 juillet 1944, Marguerite qui n’a probablement pas intégré l’idée que Maurice était, avant tout prisonnier des allemands, et non un travailleur sous contrat avec l’occupant, lui demande d’adresser son certificat de travail pour qu’elle puisse « toucher ses titres alimentaires »...

Puis reviennent les bombes et les alertes.   » Ah vivement la fin » s’exclame-t’elle!

Photo 1945 Maurice Pasquier – pont sur la Loire

La suite est consacrée aux nouvelles familiales et aux petites questions d’intendance:

« J’arrive de chez Trouvé (le cordonnier du quartier) pour ton soulier. Il est fermé et ils ne prennent plus de travail. Je vais donc encore attendre. J’envoie une carte pour la fête d’Annie ( sa petite-fille) et une pour Jacques (son petit-fils)… Je te joins quelques timbres. Écris-nous de temps en temps car ça nous paraîtra moins long!  A Angers, il n’y a rien de nouveau, nous allons bien. J’espère que cette lettre te trouvera de même.

Marcel Pilet (son gendre, cheminot) reprendra des services de nuit le 2 août à la gare Saint-Serge et ça le fait râler. Renée et lui te souhaitent le bonjour.

Les Petits Trains d’Anjou sont supprimés depuis hier, parait-il! Tu vois, il n’y a plus de communication nulle part!

Grand-père (Joseph Cailletreau) te dit le bonjour et ce matin, il a bien eu peur… « 

A cette époque, le grand-père très âgé, aveugle et dépendant a été accueilli chez sa fille.

Le lendemain 27 juillet 1944, recevant une lettre de Maurice, elle s’attable de nouveau pour écrire… Ses inquiétudes s’alimentent toujours des mêmes thèmes, la guerre, les alertes de nuit, le ravitaillement mais aussi la douleur de l’absence, celle de son fils aîné, père de famille, retenu en Allemagne dans le cadre du S.T.O, mais aussi celle de Maurice. La tournure de ses phrases devient parfois plus personnelle, plus intime, comme si elle craquait

 » … Je n’ai pas de nouvelle de Marcel (son fils aîné en Allemagne) depuis le 20 juin. Quelle vie. D’autres sont rentrés pour le 14 juillet! Je me fais de la bile. Jean (son fils cadet) scie du bois.

Je vois que tu n’es plus là car ça me manque. »   

Outre ses formules et sa signature désormais rituelles, elle termine son message par un sourire:

 » Bonjour de chez Renée ( sa fille). Gérard (son petit-fils âgé alors de deux ans) fait de gros sourires. »

Le 29 juillet 1944, elle adresse une nouvelle lettre, puis le 1er août 1944 et enfin le 2 août 1944!

Dans sa lettre du 2 août, elle écrit :

 » … Vivement la fin.

Tu dois savoir la nouvelle: les américains approchent. Alors que va-t’il se passer, Mon Maurice?

Fais bien attention à toi, je t’en prie. J’ai confiance. Espérons que bientôt ce cauchemar sera fini, sinon on risque de  tomber fou. Voilà trois alertes depuis deux heures et il est cinq heures….

………

….Allons, mon Maurice, j’espère que bientôt, nous serons tous réunis« 

Le 9 août 1944, Maurice s’évadait du camp de Chinon. Le 10 août, Angers était libérée…

A la fin de cette année-là, Maurice fit la connaissance de ma mère et cinq ans plus tard, il devint mon père. Il nous transmit sa haine du fascisme, mais pas des allemands…C’est lui qui imposa que ma première langue en classe de sixième fut l’allemand, de conserve avec le latin.

Mais il s’agit, là, d’une autre histoire, dans laquelle nécessairement Marguerite ne joua plus qu’un second rôle!

PS :

  • Des précisions sont apportées sur le chantier 1607 du camp de Beauregard à Clefs (49) sont apportées dans mon article mis en ligne dans ce blog le 28 février 2018.
  • Voir également la lettre du 16 juillet 1944 de Marcel Pasquier (1920-1999) requis du S.T.O en Allemagne, à son frère Maurice, mise en ligne sur ce blog dans la rubrique « Leur prose »
  • Voir enfin l’opuscule de mémoires de Maurice Pasquier (1926-2017) – « les feuilles mortes se ramassent à la pelle » – mis en ligne sur ce blog dans la rubrique « Leur prose ».