Feeds:
Articles
Commentaires

Avant l’ère bénie de la « Révolution Numérique » et de la transformation monarchique « en marche » (forcée) de notre beau royaume de France, nos anciens avaient une fâcheuse tendance à conserver la moindre paperasse officielle, facture de gaz, quittance de loyer et même carte postale ou d’électeur… Au cas où!

Au cas où, il faudrait justifier, qu’avant d’être ce qu’ils étaient devenus , ils existaient déjà, il y a quelques soixante dix ans. Mais, ils étaient alors jeunes et audacieux avec des projets pleins la tête.

L’avantage de cette manie d’archiviste, c’est qu’après leur disparition, leurs « ayant droit », successeurs, légataires ou héritiers – bref leurs enfants – peuvent les redécouvrir sous un jour nouveau, partiellement ignoré jusqu’alors. Ils s’aperçoivent alors que ceux – que récemment, ils accompagnaient quotidiennement dans leur dur calvaire jusqu’à l’épilogue final et fatal – furent jadis réellement leurs parents!

Ils avaient oublié que l’état de relative dépendance morale et affective de leurs pères et mères, concrétisait, sans que nul ne l’ait vraiment formulé, une étrange inversion des rôles, imposée progressivement par l’âge. Tout cela semblait naturel dès lors qu’on admettait que le grand vieillissement et les handicaps qu’il traîne dans son sillage, sont des jalons obligatoires et, selon certains, rédempteurs de l’existence. Ce faisant, le passé de nos parents jeunes disparaissait des radars, hormis quelques épisodes marquants et aseptisés que les principaux intéressés ressassaient sans relâche et qui servaient à nourrir la mythologie familiale… comme l’occupation allemande de 1940 à 1944, le syndicalisme ouvrier et chrétien des pays de Loire durant les Trente Glorieuses, les événements de mai 1968 à Angers, et la victoire de Mitterrand en 1981 …

Mais le contexte n’est manifestement plus le même quand les principaux protagonistes ont pris définitivement congé de notre monde, et que, dans une ultime pirouette, ils ont rejoint les mânes de leurs ancêtres et des nôtres. Il ne reste que ces pauvres papiers, méticuleusement rangés dans des boites en carton, pour témoigner objectivement de leur existence et leur redonner un peu de leur statut d’êtres vivants autonomes que les affres du temps leur avait confisqué…

Cette frénésie parentale à vouloir tout conserver a néanmoins sa contrepartie incontournable, presque un inconvénient, la nécessité d’opérer un tri. Et trier, c’est choisir mais c’est aussi éliminer sans s’efforçant de ne pas trahir. Comme si biffer des pans de vie de ceux qui nous ont précédé, relevait des obligations quasi-contractuelles des enfants. Comme si l’on était autorisé à le faire pour laisser la voie libre à l’avenir! Difficile gageure car l’enfer est toujours dans le détail.

Cet exercice que d’aucuns pourraient assimiler à une sorte de parcours initiatique d’émancipation dans les méandres d’un passé dont nous ne fûmes que des figurants, des seconds couteaux – fussent-ils  essentiels, a, quand même, tendance à plomber nos jours et nos nuits. D’autant que ce passé là ne nous appartient pas!

Même en postulant avec optimisme que ce « devoir de mémoire » – tant vanté de nos jours – contribue à faciliter  » notre travail de deuil », force est de reconnaître que le risque n’est pas nul de se laisser accaparer par ces vies d’êtres chers, qui nous ont conçus mais dont nous ne sommes ni les obligés, ni les reproductions! Le danger serait de s’y perdre au détriment de notre propre vie, comme si nous ne pouvions qu’être sidérés et tétanisés par le souvenir enjolivé à notre guise de nos disparus, plutôt que d’affronter le futur sans trop se laisser lester par le passé des autres!

Ainsi, même quand on revendique hautement sa piété filiale, il n’est pas anodin pour le moral  de se coltiner des masses d’archives poussiéreuses, surtout si l’on s’entiche de croire que ces traces furent intentionnellement rassemblées pour permettre aux regrettés parents de survivre indéfiniment à leurs disparitions.  Ce travail d’écrémage n’est au demeurant pas indifférent pour nos bronches, car dans un environnement figé depuis des années, les poussières sédimentent! Les effleurer les remet en suspension dans tous les sens du terme.

Quelquefois cependant, on tombe sur une perle ou une pépite, digne, à nos yeux, d’accéder à la postérité. On la savoure avant d’entamer le carton suivant. Nous pensons qu’elle nous réconcilie, avec nos défunts parents, avec lesquels d’ailleurs, on exclut toute fâcherie posthume … S’il fallait le faire, c’était avant.

Maintenant on se plait juste à râler en toussotant, et c’est notre façon de leur rendre vie!

Ainsi j’ai découvert – ô rassurante surprise narcissique – que mon père, Maurice Pasquier (1926-2017) n’avait pas d’enfant avant février 1949, mais qu’au cours de la première quinzaine de février 1949, sa feuille de paie d’ouvrier « ajusteur » dans les ateliers d’Angers de l’entreprise parisienne « l’Appareillage Aéronautique » faisait état de « congés de naissance » rémunérés.

Leur durée n’était que de vingt-quatre heures ouvrés! Autrement dit – probablement – de trois jours calendaires de huit heures de travail. Juste le temps de faire connaissance et de photographier le nouveau-né au format 6×9 avec un appareil à soufflet.

En cas de différend sur le décompte des heures, je présume qu’il serait bien tard pour saisir les prud’hommes, tous les acteurs de cette histoire ayant disparu – et même de très longue date même, s’agissant de l’entreprise.

En fait, après vérification, y compris sur les bulletins ultérieurs, je me suis aperçu que mon père, âgé alors de vingt-trois ans, avait bénéficié de son dû.

En effet, aux termes de la loi du 18 mai 1946  » tendant à accorder au chef de famille (…) un congé supplémentaire à l’occasion de chaque naissance à son foyer » (sic) – en particulier de son article 2 – la durée de ce congé de naissance avait été fixée à trois jours, pris en charge par l’employeur!

A ma grande surprise, la législation a peu évolué depuis cette époque.

Certes la notion de « chef de famille » a été gommée des tablettes, mais la durée  légale du congé de naissance est toujours de trois jours. Lequel est toutefois  cumulable avec un congé « paternité » qui n’existait pas à l’époque, et dont la durée est de onze jours… Ce dernier n’étant d’ailleurs qu’un droit relatif puisqu’en principe il suspend le contrat de travail et n’est donc pas nécessairement rémunéré par l’employeur…

Ce « congé de paternité » et de naissance pour les pères fait aujourd’hui débat. Il fait même carrément « mauvais genre » depuis que l’on sait – ou croit savoir – que les différences entre les parents porteurs ou  non, de chromosomes XX ou XY, sont exclusivement d’ordre culturel !

Bref, comme l’a confirmé récemment l’actuelle ministre de la santé, le congé parental – ou mieux en langage techno, « la prestation partagée d’éducation de l’enfant » – évoluera nécessairement d’ici la fin du quinquennat!

Elle attend juste, es qualité de gentille collaboratrice disciplinée,  le feu vert du maître, c’est-à-dire la position du monarque, qui s’y connait en parentalité …comme dans tous les domaines d’ailleurs!

Mais là, il s’agit d’une toute autre histoire que j’évoque, pour mémoire – histoire de polémiquer un peu – car cette annonce ministérielle dilatoire se télescope avec les vieux papiers « parentaux » que pour l’heure, je m’efforce d’évacuer et que je parviens tout juste à transférer d’une boite dans une autre !

Maurice en 1948 

Demeure un enseignement pour soi-même: éliminer et déstocker au max, avant fermeture définitive du clapet! Sinon d’autres seront contraints de le faire, et pas nécessairement à notre convenance. Mais faut-il s’embarrasser de convenances après la mort? Comment rester fidèle en dépouillant?

—-

PS: Je remercie les deux premier auteurs de commentaires qui m’ont permis de corriger une première version qui comportait une erreur dans l’interprétation comparée du bulletin de salaire et de la loi de 1946.

 

 

 

 

 

Publicités

« Avant » c’était ici au cours du dernier quart du siècle précédent et de son prolongement dans la première décennie du nouveau millénaire…

C’était les apéros en famille au milieu des fleurs sur la terrasse.

C’était ces discussions qui s’éternisaient les soirs d’été avec les amis de passage ou la famille de province, tous disparus aujourd’hui. Ou presque!

« Avant », c’était aussi la fierté de ma mère, veillant sur ses semis, dans une minuscule serre protégée des intempéries et installée par mon père, face à la fenêtre de sa cuisine. C’était sa satisfaction de nous offrir pour nos carrés de jardin, des plants de salade, de tomate ou d’asters, emballés dans du « Sopalin » humidifié, emprisonné dans une feuille d’aluminium froissé. La plupart des autres pousses était destinée au potager « miraculeux » de leur fermette d’Onville en Beauce, et ultérieurement au « jardin de Louisette ».

C’était encore les courses folles des enfants se faufilant à vive allure à travers ce labyrinthe végétal, en chevauchant d’improbables jouets à roulette, chinés aux « encombrants ».  Presque toujours mais pas toujours, ils parvenaient à esquiver les bacs à fleurs, les jardinières, ou les pots de rosiers ou de lauriers, qui peuplaient la terrasse … Parfois ils les égratignaient, à moins que ce ne fussent leurs genoux. « Avant » c’était leurs rires, lorsque prétextant l’arrosage, ils s’aspergeaient mutuellement, au grand dam de leur parents mais avec la complicité de papy …

C’était enfin la famille rassemblée sur la terrasse, un verre de vin d’Anjou à la main, pour regarder les feux de Bengale ou d’artifice, lancés des balcons ou du square voisins, les nuits de l’an neuf ou de fête nationale.

Ça, c’était avant et ce n’est plus qu’un souvenir! Un souvenir refuge pour les jours sombres…

« Après », ce fut ce matin de mai 2018, sur la terrasse vide, désertée à jamais par les fleurs de mon père et de ma mère. Une terrasse devenue muette et orpheline, silencieuse des cris d’enfants qui l’animaient jadis. Une terrasse où rien ne vient plus troubler le ballet aérien des mésanges et leur contentement de se restaurer en piaillant sous l’auvent de la cuisine. Mais il n’y a plus de  mésanges, car personne n’approvisionne plus la mangeoire à oiseaux, qui, du reste, a été enlevée. Plus aucun cri n’effraie les pies voleuses, locataires de l’érable d’en face, en perpétuelle attente d’une aubaine alimentaire. Elles passent leur chemin, c’est tout! A quoi bon interrompre ou troubler leur envol en vue d’un larcin qui n’a plus lieu d’être.

Infortunée terrasse que je foule seul, et dont la rambarde n’a dorénavant plus d’autre fonction que de servir de support publicitaire à l’agence immobilière qui vient d’en assurer la vente…

Le décor extérieur des immeubles alentour demeure. Identique à lui-même. Immuable depuis près d’un demi siècle. Pour autant, la rupture entre le passé et le présent semble définitivement consommée, tandis que l’idée du futur ne renvoie plus guère qu’à un sentiment d’opacité et d’imprévisibilité!  Désolant spectacle et déstabilisante perspective.

Me vient alors à l’esprit cette célèbre chanson de Guy Béart:

« Il n’y a plus d’après à  Saint-Germain-des-Prés, 
Plus d’après-demain, plus d’après-midi 
Il n’y a qu’aujourd’hui quand je te reverrai à Saint-Germain-des-Prés 
Ce n’sera plus toi, ce n’sera plus moi 
Il n’y a plus d’autrefois « 

Mais voilà qu’opportunément surgit aussi – comme s’il fallait rendre cohérentes mes pensées et mes arrières pensées – l’éternelle question de la continuité/discontinuité des instants et des moments de nos pitoyables existences! Celle obsédante de tous les rendez-vous manqués! Celle lancinante qui fut à l’origine de mes études. Celle à laquelle je crains de ne jamais savoir répondre… En un mot, celle du temps qui passe.

Mais « l’avant » et « l’après » ont-ils vraiment un sens lorsqu’ils s’appliquent au temps ?

Cette question n’aurait-elle pas plus de pertinence que l’interrogation adressée à un explorateur de l’Arctique, auquel on demanderait ce qu’il observe au nord du pôle nord ! Guère plus de bien-fondé non plus que de s’inquiéter de l’existence d’un temps avant le temps! Ou d’un temps comme celui de Lamartine qui suspendrait son vol.

Au cours des deux derniers siècles, les théoriciens de la physique – Albert Einstein en tête – se sont accaparés cette problématique existentielle, qu’ils finirent, sur notre injonction, par transformer en un enjeu philosophique… Selon eux, le temps et l’espace sont étroitement imbriqués, et sont « nés » jumeaux de l’acte fondateur et fécondant de notre univers, le Big-Bang d’il y a 13,7 milliards d’années.

Et justement à propos de cet univers, dont il semble que l’on sache tout – ou presque – (tout le sel de cette énigme réside dans l’adverbe « presque »), on dit maintenant qu’il serait lui-même issu, de microscopiques fluctuations du vide « quantique », autrement dit d’un vide suffisamment « plein de rien », hormis d’énergie, pour produire en même temps, l’infiniment grand et l’infiniment petit, dont nous serions les lointains descendants…

Le scénario de notre généalogie cosmique est d’ailleurs désormais assez abouti pour nous faire passer, en un tour de neurones et quelques fractions de fractions infinitésimales de seconde, de « rien à quelque chose », à la suite d’une hypothétique explosion cataclysmique qui progressivement aurait troqué le dé à coudre, hyper-dense des premiers instants, en un univers de milliards de galaxies, et en une matière dont nous sommes constitués…Du moins, avons-nous de bons motifs de penser que cet échafaudage est un compromis plausible.

Quelques milliards d’années plus tard, nous sommes là, prisonniers de notre illusion du temps et de l’espace ! J’en fus encore le jouet ce matin.

Il demeure que dans cette débauche relativement récente de découvertes, il manque encore, pour aboutir à une certaine compréhension de l’incompréhensible, la « vision » de l’instant initial, c’est-à-dire, de ce petit souffle hasardeux, générateur de presque rien mais à l’origine de tout, et précurseur d’un temps et d’un espace encore indifférenciés au sein desquels on continue de faire notre marché de chimères !

C’est pourtant dans ce lieu et dans ce temps qui n’en sont pas vraiment – bien qu’on se plaise à le croire, faute de pouvoir procéder autrement – que se sont calés d’emblée les paramètres et les caractéristiques de notre univers, parmi, probablement, de multiples autres choix possibles !

Bref on se retrouve là sans trop savoir pourquoi, n’ayant pour toute boussole que notre raison ! Une arme performante et efficace – jouissive même – pour peu qu’on se refuse aux facilités de l’assistanat de la pensée et aux délices de l’obscurantisme qui postule la primauté de la révélation sur le savoir!

N’empêche qu’on n’échappe pas à l’interrogation sur le temps qui passe. Que ce soit sur une terrasse massicoise endeuillée ou dans un aréopage de scientifiques éminents, et parfois inutilement bavards. Comme moi présentement! Mais on finit toujours par s’interroger à la manière d’un Augustin d’Hippone qui au quatrième et cinquième siècle de notre ère dissertait déjà sur la nature du temps !

Certes nos réponses sont différentes des siennes et la quête de sens – si tant est qu’elle porte sa propre finalité – n’est pas notre préoccupation première.

N’empêche!

« Qu’est-ce donc que le temps ? » écrivait Saint Augustin dans ses « Confessions ».

« Si personne ne me le demande, je sais.

« Si, on me le demande et que je veux l’expliquer, je ne sais plus. Pourtant, je suis sûr de savoir que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé, et que si rien n’advenait, il n’y aurait pas de temps futur, et que si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent.

« Ces deux temps, passé et futur, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus et le futur n’est pas encore ?

« Et le présent, s’il était toujours présent, s’il ne passait pas dans le passé, il ne serait plus un temps mais l’éternité.

« Si le présent pour être un temps, doit passer dans le passé, comment dire qu’il est, puisqu’il est de n’être plus ? Nous ne pouvons dire vraiment que le temps est, parce qu’il tend à ne pas être… »

Le temps ne serait-il donc qu’une illusion… Mais une illusion tenace, comme le déplorait Einstein à la fin de sa vie…

J’aurais pu témoigner de cette ténacité, ce matin à Massy, sur la terrasse de l’appartement de mes défunts parents…

A ce compte, la vie elle-même n’est peut-être qu’une illusion, née d’un big-bang individuel et domestique, qui donne à chacun la possibilité de construire et de prospérer dans son temps et son espace propres! La mort étant le stade ultime de l’augmentation entropique de notre univers singulier.

La fenêtre d’où ils nous saluaient lorsque nous partions – Avant.

,

Juste un modeste bouquet de muguet, aujourd’hui transplanté de la terrasse massicoise de l’allée Albert Thomas, où il avait fait souche vers un autre « ailleurs » de banlieue, où il s’efforce de survivre…

Pour une fois encore, en ce premier jour de mai – celui d’une nouvelle époque où ils ne sont plus – il forme au nom d’Adrienne et de Maurice Pasquier, tous les vœux de bonheur qu’eux-mêmes n’auraient pas manqué de prodiguer dès potron-minet à tous ceux qu’ils aimaient…

Tant de souvenirs, de symboles et de ferments de notre culture collective et familiale, ainsi que de notre mémoire des luttes ouvrières d’antan, restent attachés à ces clochettes au parfum si spécifique, qu’il eût été injuste de les oublier définitivement dans un coin de jardin ou de terrasse.

Surtout cette année, où, témoins désormais orphelins d’un temps révolu, ces grappes de clochettes continuent d’incarner les combats pour la justice sociale, la solidarité et la démocratie, qu’ont conduits, depuis la nuit des temps tous ceux qui contestèrent l’ordre établi des puissants. Et parmi ces indomptables et utopiques militants d’un avenir « radieux », Adrienne et Maurice, jusqu’à leur dernier souffle.

Un demi-siècle après les « événements de mai 1968″, ces luttes sociales et désormais sociétales demeurent une exigence. Elles sont même plus d’actualité que jamais, avec le retour – sous les traits d’une fausse modernité – des vieilles rengaines conservatrices de l’avant-dernier siècle, dénoncées en leur temps par Jaurès et ses compagnons dont Albert Thomas (1878-1932)… Celui de l »Allée » et du Bureau International du Travail!

Les clochettes du muguet ne se contentent donc pas d’être l’écho de notre mélancolie ou de notre nostalgie face à un monde qui semble se déliter, et qui se déchire. Non plus qu’elles ambitionnent de se limiter à sonner le glas de notre jeunesse, mais le tocsin de la révolte salvatrice, en perspective d’un toujours espéré « Temps des cerises »!

L’année 1918 fut la dernière de la première guerre mondiale, mais pas la moins cruelle. En particulier dans ma propre famille!

Autant de motifs qui m’amènent à souhaiter que l’hommage qui sera rendu « aux poilus » à l’occasion du centième anniversaire de la « Victoire du 11 novembre 1918  » soit grandiose. De nombreuses manifestations, officielles ou privées, sont d’ailleurs prévues qui marqueront l’événement.

Jadis, ces célébrations auraient été qualifiées de « patriotiques ». Désormais, il est plus « in » – autrement dit plus politiquement correct – de rendre les honneurs au nom d’un « devoir de mémoire » élargi, quitte, parfois, à tordre sensiblement la réalité historique et à remettre en cause les souvenirs que nous avaient transmis ceux qui, parmi nos proches, firent cette guerre ou eurent à en souffrir. Quitte aussi à modifier le récit que nous en faisaient nos professeurs, il y a quelques cinquante ans!

Dans ce contexte, associer dans un même hommage, les combattants de tous les camps qui s’affrontaient férocement est sans nul doute une évolution souhaitable, pour se prémunir des tragédies du siècle précédent. Décréter, une bonne fois pour toutes, la « paix des braves » entre tous les hommes de troupe qui s’étripaient sur le terrain, est également une exigence raisonnable pour affronter les défis de demain. Mais, encore convient-il de ne pas sombrer dans une sorte d’angélisme béat ou d’amalgame œcuménique, juste destinés à justifier ou conforter des enjeux politiques actuels… Aussi nobles fussent-ils!

A force de vouloir tout lisser pour ne « stigmatiser » personne, on prend le risque de brouiller l’image même des combattants de 14-18 et d’oublier pudiquement de nommer l’ennemi d’alors. Et, à travers lui, de dénoncer les idéologies perverses qui avaient armé son glaive…

J’appartiens à cette génération qui demeure fière de ses « poilus » et qui persiste à partager nombre de leurs idéaux. Le fait d’appartenir à la même Europe que la République Fédérale d’Allemagne, celle d’Adenauer, de Willy Brandt et d’Angela Merkel, et de s’en revendiquer sans complexe, en dépit des aléas de construction de l’Union, n’implique pas, même un siècle après, qu’on place sur le même plan la République Française de 1914 et l’empire allemand de Guillaume II.

De même, est-on en droit de s’émouvoir lorsque pour des motifs conjoncturels ou en raison d’évolutions démographiques de notre propre pays, on travestisse insidieusement les faits, pour coller à l’air du temps, en développant une conception « révisionniste » de la Grande Guerre, plus conforme aux standards mémoriels actuels. Lesquels mettent en priorité l’accent sur la repentance du passé colonial de la France, dont le procès ne peut plus guère être instruit qu’à charge à l’encontre de l’ensemble du peuple français.

Ainsi, contrairement aux évidences statistiques désormais vérifiables et accessibles, on finirait presque par voler la victoire aux « poilus » de métropole, pour l’attribuer, sans coup férir, au sacrifice – voire à l’immolation – des troupes coloniales du Maghreb,  de l’Afrique équatoriale, de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie!

S’il ne s’agit évidemment pas de nier la contribution du sang, imposée à ces pauvres soldats « du bout du monde » qui durent se battre sur les fronts européens, au nom d’enjeux qui leur étaient étrangers, il est inexact de prétendre qu’ils subirent un sort plus cruel que les combattants autochtones. Il est faux de dire qu’ils furent affectés de manière discriminatoire en première ligne, aux positions les plus meurtrières! Les chiffres parlent: sur près de 8 millions de jeunes hommes mobilisés en métropole, plus de 18% périrent durant les quatre ans du conflit, alors que les pertes dans les troupes coloniales (700.000 hommes), intervenues plus tardivement en première ligne, seraient de l’ordre de 12%. En attestent les interminables listes de noms qui figurent sur tous les monuments aux morts des villes et des villages de France.

En revanche, il est indéniable que la victoire finale n’aurait pu être acquise, sans le concours logistique et humain – et surtout massif à partir de 1917 – des troupes américaines, canadiennes, australiennes et néo-zélandaises. Jusqu’au printemps 1918, personne en effet ne pouvait pronostiquer à coup sûr l’effondrement de l’armée allemande et des empires centraux.

Au-delà de ces généralités que l’on doit à la vérité, ces données factuelles ne rendent évidemment aucunement compte de l’effroi que cette guerre dantesque finit par susciter dans la plupart des familles françaises, au fur et à mesure des années et du nombre croissant de disparus. Presque toutes furent endeuillées. Toutes connurent l’angoisse lorsque subitement la correspondance de « leur » soldat s’interrompait et que, quelques semaines plus tard, elles recevaient la visite d’un édile municipal, parfois accompagné du curé, venant leur annoncer par procuration du préfet ou des autorités militaires, la disparition au « champ d’honneur » de leur fils, de leur frère, de leur mari ou de leur père.

Quasiment personne, y compris dans les provinces les plus éloignées du front – comme l’Anjou, ma province natale – n’échappa en outre à la vision cauchemardesque de ces grands blessés de guerre, de ces « gueules cassées », qui, dès les premiers affrontements de l’été 1914, furent rapatriés en grand nombre vers « l’arrière » dans des hôpitaux militaires de fortune, où la population locale – notamment beaucoup de jeunes femmes – était appelée à prêter main-forte aux effectifs soignants et infirmiers débordés!

Au printemps 1918, en Anjou, le moral de la population oscillait – selon l’historien Alain Jacobzone – entre la frayeur face aux revers militaires des alliés confrontés à l’offensive de Ludendorff en Picardie et dans les Flandres, et l’espoir d’une fin prochaine, qui malgré tout, semblait se profiler.

Mais, là encore, en dépit de leur précision analytique et de leur pertinence, les recherches historiques ne savent pas rendre compte de cette souffrance indicible et intime de ceux ou de celles, qui furent victimes de la disparition d’êtres chers, foudroyés à l’aube de leur vie. Notamment dans les derniers mois de la guerre!

Sait-on si ce gouffre de solitude et de malheur, qui s’ouvrait sous les pas des parents des tués, fut un jour franchi, surmonté et même dépassé ou si, au contraire, ils ou elles s’y perdirent à jamais, n’offrant d’eux ou d’elles-mêmes, le restant de leur vie, qu’une apparence de quiétude – souvent de pure convenance – pour donner le change?

Sait-on si ils ou elles parvinrent un jour – ne serait-ce qu’un instant – à effacer les cicatrices de ces blessures existentielles qui en firent des handicapés du cœur, ou si au contraire, les stigmates de leurs secrètes fêlures s’imposèrent à eux jusqu’au terme de leur existence?

Imagine-t-on quels dérèglements ou traumatismes, ces massacres en série, sans justification d’âge et sans préavis de maladie, provoquèrent dans les familles des morts au « champ d’honneur » ? Bref, se remet-on un jour des dégâts occasionnés par la guerre dans sa bimbeloterie intime?

Rédigeant ces lignes, je m’aperçois que, mine de rien, c’est de ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault (1894-1973) dont il est question. D’elle, qui, en un seul mois, de mars à avril 1918, vit disparaître sur le front entre Amiens et Montdidier, son frère, l’adjudant Albert Venault (1893-1918) et le jeune homme qu’elle aimait, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918).

Adrienne et Alexis

Au cours de ce sinistre printemps 1918, le destin ou la fatalité, qui lui avaient fait entrevoir le meilleur de la vie, lui avaient finalement prodigué le pire. Comme si la terre s’était dérobée et que l’horizon précurseur d’un avenir radieux s’était définitivement rétréci. Sans revenir sur les circonstances de ces décès – que j’ai déjà très longuement évoquées ici  (voir références en fin d’article) – j’ai désormais la conviction avec le recul du temps et peut-être l’expérience, que je suis passé – comme tous ceux qui l’ont connue – à côté de la vérité profonde de celle que j’appelais affectueusement « Mémé ». J’aurais dû comprendre que les comportements d’Adrienne ne pouvaient plus être regardés à l’aune des critères ordinaires des gens du commun qui traversent la vie sans flirter avec la tragédie.

A ma décharge, elle fit certainement tout pour qu’il en soit ainsi, cultivant d’elle-même après le drame, une image de femme insensible et forte, qui se situait aux antipodes de celle de la jeune femme joyeuse, volontaire et délurée qu’elle était auparavant. La mort lui avait arraché ceux qu’elle aimait, l’obligeant pour survivre à troquer l’insupportable réalité en une fiction réparatrice inviolable. Pour la galerie, elle força le trait de la respectabilité ultramontaine dont probablement elle n’avait que faire!

En épousant en 1921, le frère de son ami disparu, elle ne visait sans doute d’autre but que d’accéder à un statut social de raison, préservant les apparences d’une femme mariée sans histoire, devenue une mère attentive et, bien plus tard, une grand-mère aimante. Parallèlement, elle s’offrait,  consciemment ou non, un espace de liberté en compagnie de ses fantômes bien-aimés, qui excluait le reste du monde.

Personne ne fut jamais admis à pénétrer dans ce référentiel imaginaire dans lequel elle évoluait sans contrainte, se livrant à un bonheur débridé et virtuel, auquel elle avait pourtant officiellement renoncé en privilégiant une vision presque janséniste du devoir! Personne ne saura jamais dire s’il lui est arrivé de s’écarter de cette ligne de conduite et de donner chair à ses rêves…

Seules deux photographies des héros disparus, qu’elle imposa en bonne place dans le petit appartement conjugal puis familial qu’elle occupa à Angers jusqu’à la fin des années soixante, témoignaient de son passé. Par leur présence incongrue, qui bravait l’infortuné mari, alibi d’une histoire incompréhensible, elles pouvaient laisser entendre qu’Adrienne n’avait rien oublié de ce passé antérieur, et que sa vie intérieure ne se limitait pas à la prière des morts aux offices de l’église paroissiale de la Madeleine, le dimanche….

A la fin de sa vie, sans me les faire lire, elle me montra cependant les lettres de ses chers disparus, qu’elle transportait précieusement avec elle depuis 1918! Il n’est pas impossible qu’elle continuait d’attendre d’improbables réponses à ses ultimes demandes ou une confirmation de serments éternels qui ne pouvaient plus être honorés…

C’est ainsi en tout cas, qu’elle s’organisa pour survivre, bon an mal an, à la cassure dramatique de 1918, qui la priva pour toujours de sa jeunesse insouciante. Ne jamais oublier et n’en parler jamais. Garder pour elle, ses sentiments en s’efforçant de faire respecter l’image d’une femme sévère, brutale, prude et un tantinet bigote, qu’elle s’était patiemment construite et qu’elle souhaitait livrer à son entourage comme unique trace d’elle-même … S’abstenir de partager ses secrets avec quiconque qui pervertirait sa relation avec ses martyrs.

Son rôle de composition était à ce point intégré et réussi, qu’il n’est pas impossible qu’elle s’égara elle-même dans les méandres de sa mélancolie, jusqu’à peut-être aimer sincèrement son mari, un authentique brave homme. A-t’elle en revanche réussi à se faire aimer? Oui, sans doute…

Pour ma part, je ne renie pas, l’affection qu’elle me porta! Mais je me dis aussi qu’étant de ses petits-fils, j’avais le privilège de n’avoir pas été témoin du passé, de l’attente mortelle d’une correspondance de guerre qui, un jour d’avril, rata pour toujours, son rendez-vous hebdomadaire… Cette attente insatisfaite de ce printemps 1918, la transforma irrémédiablement.

N’ayant jamais été parti prenante de ses inclinaisons ou de ses inclinations, tout en étant, malgré moi, une sorte de confident à titre posthume, il m’était donc permis d’imaginer sans fausse pudeur, la femme amoureuse de 1918, ainsi que sa déchirante détresse à l’automne de cette année-là, alors qu’elle portait le deuil et que le reste du monde fêtait bruyamment la victoire…

Forcément, je n’avais d’autre choix que l’empathie, la compassion et la compréhension…

Il manque juste une conclusion définitive à ce conte! Il fallait seulement qu’un siècle après, ces choses fussent écrites en mémoire des deux héros d’Adrienne…

                                                  Champ de bataille

 

 

Quelques-unes des références de ce blog, évoquant la mort tragique d’Albert Venault et d’Alexis Turbelier en 1918 et publiés sur ce blog:

  • Albert Venault (1893-1918), un frère aîné admiré et trop tôt disparu – billet du 26 novembre 2011;
  • Labours d’automne dans la Somme en 2011- Alexis Turbelier (1897-1918) – billet du 10 octobre 2011;
  • Alexis Turbelier (1897-1918), dans l’enfer de Verdun, avril-mai 1916″ – billet du 6 mai 2016 

 

 

Non ce n’est pas un poisson d’avril.

Sous peu, pronostique Jean-Louis Borloo, des listes communautaires se présenteront aux élections municipales qui imposeront  localement« la charia». Sans sombrer dans le catastrophisme, on peut s’interroger.

Force est en effet de constater qu’on n’en est peut-être pas si éloigné, quand on observe, ici ou là, la mainmise grandissante des mouvements salafistes sur des populations désorientées par la crise sociale et identitaire, là où il y a peu, le mouvement associatif occupait le terrain culturel, éducatif et sportif !

On frémit à l’idée qu’une frange de la jeunesse issue de l’immigration qui, à bon droit, aspirait auparavant à prendre sa place au sein de la société française et qui s’insurgeait contre les difficultés qui lui étaient opposées, se détourne désormais des principes de la République… Pire, manipulée par l’obscurantisme islamiste, elle ne se réclame même plus de la nationalité française…

Dans ce contexte, l’attentat islamiste de Trèbes qui a coûté la vie à quatre innocents, dont le colonel Arnaud Beltrame, héros de la Nation, ainsi que l’assassinat antisémite d’une vieille dame de confession juive, Mireille Knoll, ne sont pas des épiphénomènes horrifiants dans un ciel serein. Ils témoignent à la suite d’une désormais longue – trop longue – série de tragédies, de crimes et de victimes, que la gangrène de l’obscurantisme religieux et meurtrier gagne du terrain…

Ces massacres nous indiquent qu’il ne faut plus surseoir pour dire « clairement les choses »!  Il faut les énoncer sans tergiverser et sans faux-semblant.  « Tourner autour du pot » ou ne pas désigner explicitement l’ennemi, revient à laisser libre cours aux assassins, voire à les excuser. Retarder la prise de conscience en privilégiant les causes sociétales et sociales à nos malheurs, c’est nous désarmer idéologiquement pour défendre notre conception de la civilisation et notre façon de « vivre » les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité !

Je pensais naïvement que cette récente et tragique leçon – la énième du genre – serait un ultime coup de semonce qui nous ouvrirait les yeux, et qu’au moins nos élus abandonneraient « leur langue de bois » traditionnelle et leurs compromis (compromissions) d’antan, destinées à s’attirer les bonnes grâces d’électeurs circonstanciels, futurs fossoyeurs de leurs propres idéaux et des nôtres!

A ma grande surprise, ce n’est pas le cas !

Dans une petite commune francilienne de la banlieue sud, que je connais, le maire a cru bon d’évoquer dans l’éditorial de sa dernière feuille d’informations municipales – datée d’avril 2018 – les deux drames qui viennent d’endeuiller notre pays (l’attentat islamiste de Trèbes et l’assassinat antisémite de Paris).

Le propos et le projet ne sont, en soi, guère discutables. Et d’ailleurs, l’homme n’est pas dénué de talent, ni de force de conviction, lorsqu’il s’agit de glorifier, des trémolos dans la plume, les valeurs de la République. Il n’a pas, non plus, son pareil pour opérer de grands écarts historiques ou des comparaisons audacieuses avec notre passé révolutionnaire.

Ainsi compare-t-il le colonel Arnaud Beltrame à Joseph Bara, un jeune volontaire originaire de Palaiseau, tambour dans un régiment de hussards, tué à quatorze ans, en 1793, pendant les « Guerres de Vendée » en criant « Vive la République », ou encore au mythique Joseph Agricol Viala, tombé « héroïquement » en Provence dans les rangs des montagnards au début de la Terreur !

Je n’ai évidemment rien à redire à ce lyrisme, parfois un peu pesant, un tantinet sectaire et moralisant « en diable » de ce brave maire. Chacun son truc!  Et, en plus, ça me distrait…J’aime bien ceux qui se prennent pour Victor Hugo!

En outre, ça n’enlève ni n’ajoute rien à sa fonction d’administrateur de la ville et d’édile régional, dont les fidèles semblent vanter l’habilité et les insignes qualités de syndic public, forgées et bonifiées par une longue carrière d’apparatchik au sein d’un grand parti autrefois en vogue.

                                         Extrait -Journal Municipal

En revanche, j’ai franchement tiqué – pour dire vrai, je n’en croyais pas mes yeux – lorsque j’ai lu dans ce bel éditorial, digne d’un tribun de la troisième République, qu’« Arnaud Beltrame et Mireille Knoll sont tous les deux morts des coups de couteaux d’obscurantistes qui n’ont rien à voir avec quelle que religion que ce soit » !

Ces propos sont carrément hallucinants, lorsqu’on sait que le terroriste de Trèbes, qui se revendiquait de l’Etat islamiste, et qui fut par la suite adoubé par Daesh, a tué dans le Supermarché en criant « Allahu akbar » (Dieu est le plus grand).

Révoltant lorsqu’on sait que la vieille dame juive parisienne a été assassinée parce que, précisément, elle était juive !

Une telle myopie, un tel contresens ou une telle complaisance sous la plume d’un élu respectable sont confondants et surtout inquiétants. Et ce, d’autant que dans la suite de son discours, il s’efforce implicitement mais laborieusement de justifier son propos en se référant au principe républicain de laïcité, qui lui interdirait -es qualité – d’aborder l’explication de ces phénomènes mortifères en questionnant une religion! Tout le monde sait pourtant que là est le terreau du mal. Tout le monde, certes, mais pas lui. Du moins, feint-il de nous le faire croire…

Cette attitude de déni – politiquement correcte, il y a peu – n’est plus tolérable (admissible). Même si elle est motivée par le souci de ne « stigmatiser » personne – pour reprendre une expression à la mode – car elle est, de mon point de vue, dangereusement irresponsable au regard de l’avenir…Et bien sûr, elle énonce une proposition dont tout le monde sait qu’elle est fausse et contredite par les faits…

Qu’un responsable public, soucieux de justice et de paix civile, s’abstienne de jeter le discrédit sur l’ensemble des pratiquants d’une religion et qu’il s’attache à montrer que le radicalisme religieux est une déviance concernant une minorité de croyants, relève sans doute de son devoir ! Et c’est recevable en première analyse, car rien n’est pire que l’incitation à la haine indifférenciée.

Qu’il nie farouchement le lien avec la religion, des attentats islamistes, est une ânerie qui le décrédibilise…Quelle confiance apporter ensuite à quelqu’un dont la lucidité semble faire défaut, ou qui semble délibérément refuser de considérer la réalité telle qu’est, en la confondant avec celle dont il rêve ?

Ce type de discours négationniste est dangereux, parce qu’il fait douter de la démocratie, qui pervertirait à ce point le bon sens des élus, et parce que, dans l’ombre, les manipulateurs, les obscurantistes promoteurs d’illusions mortelles et les charlatans de toutes obédiences sont à l’affût… La charia municipale y fera son marché !

A t-il appréhendé, ce maire, les conséquences délétères de son propos » chèvre et choux »?  Sûrement pas, car on dit que c’est un brave homme!

Il y a tout juste cent ans, le 27 mars 1918 en fin d’après-midi, sous un ciel gris et pluvieux, dans lequel alternaient les averses et de timides éclaircies, l’adjudant Albert Venault, âgé de 25 ans, était grièvement blessé au ventre à proximité du village de Fignières à cinq kilomètres au nord de Montdidier…

Albert Venault (1893-1918)

Sous la mitraille ennemie, ininterrompue depuis midi, il dirigeait la retraite de sa section, ordonnée par l’état-major après l’épuisement des munitions. Tout indique que « méprisant le danger » (selon le journal de son unité), face aux incessantes attaques des fantassins allemands positionnés sur le moindre dénivelé de terrain, il a pris tous les risques, pour protéger le repli de ses hommes… Trop sans doute, car selon les citations à l’ordre de son régiment, il s’était, à de nombreuses reprises, distingué pour sa bravoure au combat. Il s’était constitué en dernier rempart face aux mitrailleuses.

Dès qu’il fut touché, un infirmier et des brancardiers se précipitèrent à son secours « sous un feu effroyable » mais, en dépit de trois tentatives successives, où ils parvinrent à le mettre à l’abri d’un talus, ils ne purent réaliser le pansement d’urgence qui aurait stoppé l’hémorragie…

Les premiers soins ne lui furent en fait prodigués qu’une heure plus tard après avoir regagné les lignes françaises dans un petit bois tout proche…

Dans la nuit, il fut transporté, agonisant, dans une ambulance, vers un hôpital de campagne à une quarantaine de kilomètres au Nord-Ouest de Fignières, dans le village de Namps-au-Val où il décédera dans la journée du 28 mars 1918…

Albert Venault était le frère aîné de ma grand-mère maternelle Adrienne Turbelier, née Venault (1894-1973). C’était son compagnon de jeux, son principal confident et son complice de toujours. Jamais elle ne se consolera de cette perte. Jamais elle ne l’oubliera, continuant de l’évoquer, la larme à l’œil, un demi-siècle plus tard. J’en fus témoin!

Albert fut une des multiples victimes de cette ultime et effroyable offensive allemande en Picardie du printemps 1918.

« L’opération Michel » – ainsi nommée par l’état- major allemand – débuta le 21 mars 1918. L’objectif de son stratège, le général Ludendorff, était de percer une brèche entre les troupes anglaises (canadiennes et australiennes) et l’armée française, et en s’y engouffrant, de s’ouvrir la voie vers Paris …

Et il y avait mit le paquet en mobilisant trois armées et une concentration impressionnante d’artillerie, chargée de pilonner sans relâche les lignes françaises et anglaises, et même Paris, préalablement à un déploiement monstrueux de troupes d’attaque sur le terrain!

La mort d’Albert intervint trois jours seulement après que les alliés prirent conscience, sous l’impulsion de Georges Clémenceau, du danger mortel de cette poussée allemande de la dernière chance. Et qu’ils décidèrent de mettre en place une unité de commandement, confiée au futur maréchal Foch, nommé généralissime.

Albert ne connaîtra pas la victoire qui commença à s’esquisser dans les semaines qui suivirent!

Lui, il était sous les drapeaux depuis janvier 1913, depuis son engagement pour trois ans à la mairie de Parthenay, dans les sapeurs du 6ième génie d’Angers…Il était terrassier de profession, il était patriote: ça lui convenait!

Depuis le début de la guerre en août 1914, il avait donc été sur tous les fronts de la Champagne à la Belgique, de Verdun au chemin des Dames, de l’Artois à l’Alsace, de la Somme à la frontière suisse …

Sous le feu ennemi, dans les pires conditions de danger, il avait, comme tous ses camarades du génie, construit, un peu partout sur la ligne de front, divers ouvrages de défense, participé au creusement des tranchées et érigé des ponts pour franchir des rivières…Maintes fois, il était revenu à l’ouvrage, maintes fois ce qu’il avait échafaudé avait été détruit par l’ennemi!

Quelques jours avant ce funeste 28 mars, son régiment était encore Lorraine, dont il avait gardé la carte, retrouvée dans sa capote après sa mort!

c

Albert repose désormais dans le petit cimetière militaire britannique de Namps-au-Val dans la Somme, au milieu des soldats de sa Majesté avec quelques poilus français tombés au cours de cette offensive. Je lui rendis visite, il y a quelques années, au nom de sa sœur qui ne s’est jamais recueilli sur sa tombe.

A titre posthume, il reçut la croix de guerre avec palme et la médaille militaire.

 

C’était un de mes grands-oncles.

PS: Le 26 novembre 2011, je lui ai déjà consacré un billet sur ce blog: « Albert Venault, un frère admiré et trop tôt disparu ».

Je savais bien que les deux douilles d’obus en cuivre de la Guerre de 14-18, qui trônaient côte à côte sur la commode de ma grand-mère Adrienne Turbelier (1894-1973) à Angers dans les années soixante, recelaient leur part de mystère…Plus exactement, je me doutais qu’on ne m’avait peut-être pas tout dit à leur propos…

Après la disparition de celle à laquelle elles étaient en principe destinées – justement Adrienne – elles se retrouvèrent au cours des années 70, sur la tablette murale d’un radiateur de la cuisine de mes parents à Massy, juste en face d’une batterie de casseroles en cuivre étamé, propriété dans un passé lointain d’une légendaire « Tante Nini »…

Depuis quarante ans, les douilles siégeaient donc là, silencieuses mais partie prenante d’un décor dans lequel elles n’avaient a priori rien à faire, un peu comme des « soliflores » sans fleur ou des plumiers sans porte-plumes et sans plume!

Tout récemment, par la force des circonstances, les petits tubes cylindriques (9,5 cm de haut au collet) durent, une nouvelle fois, émigrer. Mais cette fois, vers mon bureau de retraité besogneux, où ils cohabitent désormais avec d’autres reliques de la Grande guerre, des photos de « nos » poilus, le livret militaire de tel grand-oncle  – Auguste Cailletreau (1892-1975) – ou encore,  la carte d’état major trouvée sur la dépouille de l’adjudant, Albert Venault (1893-1918), le frère d’Adrienne, tué lors de l’ultime offensive allemande dans la Somme.

Ainsi, depuis au moins 1920 ou 1921, ces deux douilles de même calibre sont devenues des éléments inséparables de la bimbeloterie familiale! Mais, elles n’ont pas, pour autant, livré tous leurs petits ou peut-être, grands secrets…

Ce qui est certain, c’est que ces douilles sont des éléments de cartouches d’obus de canons de 37 mm à tir rapide. Lesquels plus légers que les fameux canons de 75 de l’artillerie lourde, furent utilisés par tous les corps d’armée durant la guerre de 14-18, cette boucherie génocidaire dont le regretté et génial provocateur Georges Brassens disait la « préférer » à toute autre.

Il est vrai, « mon colon », que le poète est mort bien avant de connaitre les exploits barbares du vingt-et-unième siècle, qui n’ont rien à envier aux carnages du monde d’avant!

Montées sur des affûts en forme de trépied, ces armes plus offensives que défensives – qu’on appelait aussi des mitrailleuses – étaient facilement transportables. C’est la raison pour laquelle, elles furent largement mises à contribution par les unités d’infanterie française, à partir de 1916, pour les assauts vers les tranchées adverses. Leur maniement n’exigeant pas un long apprentissage, ni de longs calculs préalables de trajectoire, elles n’étaient pas réservées aux seuls artilleurs issus de Polytechnique.

Leurs obus – dont de nombreuses douilles circulent encore dans les brocantes dominicales et printanières – pouvaient néanmoins percer les blindages peu épais des positions ennemies, après que les « gros calibres » de l’artillerie basée à l’arrière eurent fragilisé les ouvrages les plus robustes et désorganisé les premières et secondes lignes ennemies…

Les hommes de troupe des régiments d’infanterie, comme mon grand-oncle, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918) effectuaient régulièrement des stages pour se perfectionner à l’utilisation de ces canons. Ainsi qu’en atteste le cliché ci-dessous, où on le voit assis derrière la culasse en position de « pointeur » la main sur la roue de réglage d’azimut.

La mémoire familiale a conservé la trace de ces périodes de formation car Alexis en informait sa sœur Germaine. Dans ses lettres, il prétendait même se réjouir de ces phases d’instruction comme « servant  » de pièces d’artillerie. De fait, elles l’écartaient, durant quelques jours, des zones de combats proprement dites… Pour lui comme pour la plupart de soldats, cette bouffée d’oxygène était d’autant plus appréciée qu’il ne s’éloigna jamais longtemps de la région de Verdun ou du front de Picardie, entre le printemps 1916 et sa fin tragique au printemps 1918 dans la Somme…

Ces « trêves » formatrices constituaient donc des moments de détente, non hypothéquées par l’omniprésence de la mort imminente. Hors des heures d’instruction, il en profitait donc pour se faire tirer le portrait avec ses potes, ou pour rédiger tranquillement sa correspondance. Mais aussi pour récupérer des douilles en cuivre, qui, une fois les exercices réalisés pouvaient s’apparenter à de beaux objets et se muer en honorables cadeaux pour les planqués de l’arrière, et d’abord pour les petites minettes auxquelles ils rêvaient sous la mitraille. Le poilu en manque d’affection les agrémentait du prénom de l’élue de son cœur ! C’est ainsi qu’un objet initialement destiné à tuer se muait comme par magie en médiateur nostalgique de sentiments amoureux contrariés par la tourmente. Cependant, tous les poilus ne possédaient pas le même talent de graveur… Tous ne parvenaient pas à réaliser leur oeuvre au cours des stages de mitrailleurs … Une fois revenus dans les boyaux de première ligne, ils l’achevaient comme ils pouvaient dans les casemates ou les abris de fortune des tranchées, pour tromper l’attente entre deux attaques. Et pour oublier l’horreur du quotidien.

Dans ces conditions, il était raisonnable de penser que ces « deux douilles de la famille Turbelier » – exhumées d’outre-tombe – aient été récupérées par Alexis au cours de ces pauses réparatrices . Cette hypothèse semblait d’ailleurs confortée par sa correspondance à sa sœur, dans laquelle il évoqua pudiquement et à plusieurs reprises en 1917 son « béguin » naissant pour Adrienne. Les lettres qu’il lui adressait ne nous sont malheureusement pas parvenues.

Mais ce scénario « romantique et inspiré » était toutefois contredit par une tenace tradition familiale, qui postulait au contraire que c’était à son frère cadet Louis Turbelier (1899-1951) que l’on devait ces fameuses douilles, et que c’est lui qui avait gravé le prénom d’Adrienne sur l’une d’elles, au milieu d’un bouquet de tendres « pensées » !

Cette histoire que j’ai longtemps cru « arrangée » avait le mérite de rendre au père de famille que devint Louis, un honneur que personne d’ailleurs ne lui contestait ouvertement! Elle était, en tout cas, la plus familialement correcte, et la plus édifiante aussi. En effet, à la différence de son frère aîné, disparu, Louis avait survécu à la guerre et avait épousé Adrienne en 1921… Ce que d’aucuns auraient pu, par malveillance, lui reprocher en l’accusant implicitement d’avoir un peu pris la place de l’autre.

Pour autant, cette pieuse tradition orale, relayée par les enfants d’Adrienne et de Louis, constituait-elle la seule vérité? N’aurait-t’elle eu au fond pour seule finalité que d’assurer l’équilibre et la paix de la famille durant toute la suite du siècle?

Alexis étant mort au combat, l’aurait-on ressuscité en en faisant un rival malheureux et posthume de son frère?

Le temps s’est écoulé depuis lors, et a fait son oeuvre…Tout enjeu est désormais vain! Plus personne n’a de motif pour se dresser sur ses ergots!

Aussi, n’est-il plus illégitime ou sacrilège de se poser la question de savoir si ces douilles peuvent encore parler? Et si oui, qu’ont-elles à nous dire qui aurait pu, autrefois, froisser quiconque?

Sur le cul de chaque douille, autour de l’amorce, figure son identification. Sous forme codée, y sont indiqués le calibre de la munition, son modèle ainsi que la date de fabrication de l’obus et l’atelier qui l’a produite.

Douille 1 – dont la surface cylindrique comporte le prénom Adrienne 

Douille 2 – sans gravure sur les génératrices du cylindre 

Les mentions figurant sur la douille 1 – celle qui comporte le prénom d’Adrienne sur le cylindre – précisent qu’il s’agit d’un obus de 37 mm du modèle 1885, provenant des ateliers du Parc d’Artillerie De Paris (PDPs). Et qu’elle appartient au lot 386 usiné au premier trimestre 1918.

Celles de la douille 2 (sans ornement sur la surface cylindrique) présentent les même caractéristiques, à ceci près, qu’il s’agit du lot 101 fabriqué au deuxième trimestre 1916.

Toutes deux comportent la petite flamme de l’infanterie.

Qu’en conclure?

Tout d’abord que la tradition familiale ne mentait pas en ce qui concerne la douille « décorée » (1) : c’est bien Louis l’auteur des gravures à l’intention d’Adrienne Turbelier née Venault… En effet, la cartouche correspondante, sortie des ateliers d’artillerie au printemps 1918, ne pouvait pas matériellement – compte tenu des délais d’acheminement des munitions sur le front – se retrouver entre les mains d’Alexis Turbelier, foudroyé par un obus à Ainval près de Montdidier le 16 avril 1918!

En revanche, cette chronologie est tout-à-fait compatible avec l’incorporation de Louis dans l’armée à partir d’avril 1918. En outre, sa profession de ferblantier le prédisposait plus que son frère, employé de banque et musicien amateur, à travailler le métal au ciseau et à la pointe dure!

Pour la seconde douille, le scénario est sensiblement différent: tournée en 1916 dans les ateliers d’armement, il est probable que la paternité de sa récupération soit imputable à Alexis. Louis à l’époque était encore trop jeune pour être mobilisé et les armes de 1916 n’étaient plus sur le terrain en 1918… Sans doute peu doué pour le travail à l’établi, Alexis aurait très bien pu se contenter de l’offrir à Adrienne avec une rose, comme témoignage de son amour tout neuf !

Cette double origine expliquerait qu’Adrienne n’ait jamais voulu dissocier les deux douilles: l’une attestant discrètement d’une première passion brisée par la guerre, l’autre de sa fidélité à celui qui devint son mari et le père de ses enfants! Bon prince, Louis, en souvenir de son frère, aurait toléré ce compromis esthétiquement en sa faveur…

Point n’est besoin comme dans la fable de La Fontaine de désigner qui, dans cette histoire, est le loup, qui est l’agneau!

 » Si ce n’est toi, c’est donc ton frère :
Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens … »

Sur mon étagère, je respecte la tradition: les douilles sont placées côte à côte!