Feeds:
Articles
Commentaires

Depuis l’élection d’un jeune président de la République, la vieille querelle des anciens et des modernes, qui avait tant agité les élites intellectuelles et littéraires du 17ième siècle, semble ranimée. La polémique portait alors sur le fait de savoir si les écrits des auteurs de l’Antiquité étaient supérieurs à ceux des écrivains vivants, ou si à l’inverse, partant du postulat d’un perpétuel « progrès » de la création littéraire et artistique, il convenait de donner l’avantage aux écrivains du présent sur ceux du passé !

Désormais, la controverse investit le champ de la société dans son ensemble, les tenants de la « modernité autoproclamée », prétendant que les formes antérieures d’organisation politique constitueraient le principal frein au progrès. De la sorte, la confrontation des idées, qui structurait jusqu’à présent le débat politique et qui était censé aboutir à des majorités de gouvernance, doit être non seulement perçue comme désuète et anachronique, mais néfaste en ce qu’elle aurait pour seul effet tangible de neutraliser toute évolution positive en accentuant artificiellement les antagonismes.

Aidés des techniques de communication les plus élaborées et probablement de soutiens inavoués sinon inavouables, les adeptes de cette nouvelle « modernité », forts des ambiguïtés d’un projet que le Président lui-même peine à rendre original et surtout à définir clairement, se sont emparés des principaux leviers du pouvoir.

Et dans le même mouvement, tout ce qui relevait de la gouvernance précédente est rejeté dans les brocantes de l’histoire et s’est retrouvé démonétisé, dévalorisé, et ringardisé par la magie d’un suffrage universel aux résultats indiscutables mais abusivement surinterprétés. La référence au passé devenant une faute contre l’esprit – à tout le moins, une erreur d’analyse – la dictature d’un présent associé à l’idée d’une jeunesse forcement « progressiste » et acquise au renouveau, prend en otage un avenir indéfini. Chacun, faute de cap global identifiable hors des sentiers battus ou des propos convenus, peut en entrevoir les lignes de force, à sa convenance et selon ses rêves… Un peu à la manière d’une auberge espagnole, tout nouveau converti à cette méthode est d’autant plus satisfait qu’il y trouve ce qu’il a apporté et que sa foi évangélisatrice et virulente repose pour l’essentiel sur la révélation de ses propres désirs (d’avenir).

Ce syndrome fut celui dont souffrirent dans le passé nombre de soixante-huitards qui crurent au père Noel en s’auto-convaincant qu’il existe!

Le seul mot d’ordre qui vaille est dorénavant le changement par le renouveau des hommes! Mais le changement pour aboutir à quoi ? A des lendemains qui chantent évidemment! Mais, personne parmi les nouvelles élites dont certaines ont été sauvées in extremis de l’obsolescence définitive grâce à un instinct de survie confinant à un opportunisme darwinien proche du reniement, ne s’avise pourtant à en décrire les contours, autrement que par une tautologie, en invoquant la nécessité d’un changement pour le changement et d’une nécessité de la nécessité; lesquels consistent pour l’essentiel – et sans doute seulement – en une « recomposition » de la classe politique par la mise au rencart des élus précédemment en charge des affaires publiques. Lesquels, pour forme, sont globalement accusés d’avoir été défaillants et versatiles. Et en un mot, d’être responsables de tous les maux dont pâtit notre pays…

Le couplet est connu : « Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage… ». Il fait merveille avec le vieux slogan révolutionnaire;  » Du passé, faisons table rase »!

Dans ce grand chambardement idéologique, la distinction historique entre la « droite » et la « gauche » sur la base de laquelle la France fut dirigée, bon an, mal an, depuis deux siècles, n’apparaîtrait plus pertinente. L’objectif serait de revenir à ce que dans notre jeunesse marxiste, on appelait avec dédain la « collaboration de classes » et qui serait devenu la posture théorique la plus aboutie…Dans sa version moderne, elle se concrétise par le fait que le président « tend la main » à tous ceux sans exclusive, qui veulent bien se soumettre à sa volonté et à sa manière de réformer la France, sans se soucier de leurs positionnements politiques antérieurs !

Que n’avait-on songé plus tôt que les contradictions ou les conflits d’intérêts entre les différentes strates de la société pouvaient se dissoudre magiquement dans une nouvelle forme de gouvernance, la « bienveillance » présidentielle ?

Que n’a-t-on découvert plus tôt que les querelles idéologiques, autrefois considérées comme fécondes entre les partisans de la liberté et les défenseurs de l’égalité, entre les « exploiteurs » et les « exploités » ne seraient que des vues de l’esprit, de surcroît démobilisatrices, donc réactionnaires ?

Dans une perspective de recomposition qui suppose de tourner le dos à l’ancien monde et de miser sur la jeunesse, le nouveau Président eut l’intuition géniale de concevoir un parti unique d’union nationale, créé à sa dévotion et qui s’efforcerait idéalement d’éradiquer les partis politiques « traditionnels ». Et ce, en dépit du concours, pourtant prévu par la Constitution, que ces partis sont censés apporter à l’exercice de la démocratie…

Dans la pratique des institutions au fil de l’eau, ceux qui refuseraient de se fondre dans la majorité présidentielle ne disposeraient plus que d’une voix marginale dans le débat public. Les partis rétifs au changement se verraient qualifiés honteusement de « partis radicalisés », et seraient ainsi rejetés aux confins extrêmes et nauséabonds du paysage politique. Du côté des défaitistes et des « populistes » inconséquents!

Ces « partis du passé » dont le sort désespéré serait irrémédiablement scellé, n’auraient plus vocation ni légitimité à participer aux arbitrages entre les différentes options économiques, sociétales et sécuritaires, auxquelles une Nation est en permanence et naturellement confrontée. Considérés comme fossilisés sur leurs convictions d’antan, ils n’auraient même plus la possibilité d’évoluer, car reconnus inaptes à se réformer, et condamnés par la société française et la République « en marche » !

On l’aura compris, le discours officiel est donc de considérer que les clivages anciens sont révolus. Il serait temps d’adopter d’autres schémas plus dynamiques de réflexion politique, qui mettent en présence les « progressistes » dévoués à la pensée présidentielle et tous les autres, les conservateurs, les vieux tocards, les corrompus, les ergoteurs, et d’une manière générale tous ceux qui font obstacle à la renaissance de la vie politique française. De la sorte, la France prendrait enfin pied dans le vingt-et-unième siècle, selon des modalités et vers un objectif que, le moment venu, les vestales présidentielles décrypteront aux organes de presse convenablement choisis pour diffuser la « parole » !

L’heure serait par conséquent venue de s’affranchir de toutes les postures partisanes et de communier sans réserve à la gamberge présidentielle. De même, convient-il,  faisant le pari de la jeunesse d’esprit contre un vieux monde rebelle qui l’aurait trahie, de conforter durablement le renouvellement de la pensée politique par un renforcement médiatisé de la moralisation de la vie publique. D’où l’idée d’offrir en pâture aux foules réclamant justice, quelques opportunes mesures en trompe l’œil, des amuse-gueule ou des exutoires pour stigmatiser un passé désormais honni !

Mais il y a mieux encore en vitrine, la jeunesse du Président, celle de son parti et le recours à des hommes et des femmes issues de la « société dite civile » sont présentés comme des viatiques et des garanties irrécusables pour la réussite d’un projet en grande partie ignoré.

Tout juste sait-on ce qu’on doit savoir de ce projet pour avancer – être « en marche » – et que ressassent toutes les gazettes : il est novateur et serait l’ultime chance de la France pour échapper au déclin. Par un étrange raisonnement, « la société civile », composite par essence, apparaît comme la panacée pour initier avec succès l’animation de cette nouvelle « Renaissance » !

Tout semble se passer, en outre, comme si, par quintessence, elle était lucide et détentrice de vérités sur les « caps » à prendre, que le jeu de la démocratie classique, prosaïquement fondée sur le suffrage universel et la représentativité des élus, n’aurait jamais permis d’identifier !  Dans ce monde qui se dessine sous nos yeux, et dont on prétend qu’il incarne la société prospère du futur, mieux vaut donc être vierge de tout engagement politique antérieur pour mener une action politique dans ce cadre présidentiel rénové !

L’appartenance à la « société civile » est présentée comme la caution indiscutable de celui ou celle de ses membres, qui demain servira l’intérêt général sans jamais se compromettre comme les piètres professionnels de la politique qui l’ont précédé.

Alors qu’un quidam de la société civile est paré de toutes les vertus de probité, l’idée même qu’un élu de longue date ou un militant consciencieux d’un parti ait pu s’engager dans la politique avec désintéressement et dévouement semble carrément incongrue. La suspicion est de mise et toute conversion au projet présidentiel n’est possible qu’à la condition expresse, que le repenti se débarrasse de son encombrant passé au seuil de cette nouvelle ère de félicité. Tel est en tout cas l’axiome qu’il faut désormais intégrer en cet an « zéro » de la modernité …

Dans un pays traversé depuis une décennie par une crise économique, identitaire et morale, et déstabilisé par un chômage massif de sa jeunesse, l’argument d’une régénération qui pose en préalable de « dégager » les anciens responsables, ne manque évidemment pas de susciter des adhésions en grand nombre, et même un engouement quasi-irrationnel chez tous ceux qui y voient un gage de moralité retrouvée et de réussite assurée.

Ces phénomènes d’exaltation collective n’ont rien d’exceptionnel dans l’histoire du monde…Ils se manifestent depuis toujours au rythme des générations qui se succèdent. La règle d’or veut que les générations en place soient vigoureusement contestées par celles appelées à prendre leur place. Et ces dernières, pour asseoir leur légitimité n’ont de cesse de présenter, sous leur plus mauvais jour, l’œuvre et le bilan de leurs anciens ! Jusqu’au jour où elles subissent à leur tour, les foudres et les pulsions destructrices de leurs enfants….

Souvent ces « révolutions » qu’elles soient violentes ou paisibles, qu’elles soient issues des urnes ou des armes, ou qu’elles aient été héritées, ont été incarnées par des hommes providentiels qui progressivement et habilement ont tissé leur toile pour assujettir leurs concitoyens à leur « bon plaisir » tout en se faisant les chantres de la liberté.

L’histoire regorge de ces hommes, qui, par l’ambiguïté ou la brutalité de leurs doctrines, ont su imposer leur autorité, parfois leur tyrannie en apportant des réponses présentées comme les seules possibles pour surmonter la rigueur du moment. Leur discours apparaît d’autant plus crédible que les populations qui les entendent, aspirent à des changements radicaux, qu’une rotation « normale » des responsabilités ne permettrait pas d’espérer rapidement. Les catégories d’âge les plus jeunes qui piaffent dans l’antichambre sont naturellement les plus accessibles à ces promesses de changement et à cette accélération présumée du cours des choses! Ce sont aussi les plus déçues par la suite!

Les médias « sociaux » aidant, le mouvement d’adhésion s’amplifie, jusqu’à conduire des gens raisonnables à renier des convictions d’antan que la veille, encore, ils défendaient avec âpreté! En mécanique de fluides, on qualifierait le phénomène de « turbulent »!  C’est un peu, ce à quoi l’actualité nous convie…

En mai 1968, alors que nous-mêmes appartenions à cette génération qui aspirait à déloger le gaullisme triomphant des « Trente glorieuses » avions-nous seulement conscience de la portée de slogans, tels « qu’il est interdit d’interdire » ou encore « sous les pavés, la plage » ? N’aurions-nous pas ultérieurement déchanté si un jeune aventurier, talentueux, et issu de rien s’était emparé « avec audace » de notre « mal-être » et, sur sa bonne mine, l’avait artificiellement entretenu pour s’emparer du pouvoir à des fins personnelles ? Il n’en a rien été…

Mais d’autres épisodes historiques ont plus mal tourné !

La jeunesse est certes un atout majeur, mais n’est en rien une qualité ou une garantie.

Adolf Hitler n’était âgé que de quarante-quatre ans lorsqu’il devint démocratiquement chancelier du Reich, avec le soutien d’une frange non négligeable de la jeunesse allemande ! Benito Mussolini n’avait que trente-neuf ans…Les exemples sont multiples des dérives autoritaires et liberticides, voire criminelles des jeunes dirigeants.

La démocratie et le multipartisme braillards sont sans doute des modes imparfaits de gouvernance, susceptibles d’entraîner de regrettables retards dans la gestion des affaires publiques et d’introduire, par excès de formalisme juridique ou procédural, de l’inertie dans la résolution des difficultés collectives. Ils peuvent parfois être des handicaps face aux défis de notre siècle, mais ils préservent nos valeurs et nos principes de vie en commun et garantissent la tolérance à l’égard de tous et de tous les points de vue…

Aussi, est-il sage de réfléchir, avant de donner mandat sans réelle contrepartie autre que rhétorique, à ceux qui nous inciteraient à confier à un seul clan, tous les leviers du pouvoir! Rien ne justifie de se laisser berner par l’argument de disposer d’une « majorité absolue » en échange d’une hypothétique efficacité décisionnelle et réformatrice!

A quel titre devrions-nous nous départir – nous mutiler – délibérément du pouvoir de censurer ou d’enrayer une machine infernale qui, d’aventure, s’attacherait à annihiler ou à réduire nos libertés? Ou tout simplement ferait fausse route, par rapport à son programme annoncé…

En toutes circonstances, il faut savoir tirer des leçons de l’histoire. S’il est impérieux de demeurer constamment vigilant sur les résurgences d’un passé totalitaire et d’en garder la mémoire, il est également essentiel de se garantir contre de nouveaux despotismes ou simplement populismes démagogiques, que nous aurions adoubés, par ingénuité, par distraction ou par défaut!

Dans la période actuelle, s’il n’y a pas encore lieu de « crier au loup » et d’adopter une attitude d’opposition sans rémission, il faut néanmoins regarder avec circonspection cet appel récurrent qui nous est infligé de chausser avec enthousiasme les godillots moutonniers des groupies présidentiels.

Aux prochaines élections législatives, je voterai démocrate, c’est-à-dire, pour le progrès selon l’ancienne mode et selon mes antiques convictions , ou si l’on préfère « conservateur » aux termes de la terminologie actuellement en vigueur. Je suis de ceux qui pensent qu’on peut – et même qu’on doit – concilier ses idées et son positionnement politique…

Je voterai aussi en m’inspirant du bon usage du principe de précaution, partant de l’idée qu’il n’est pas forcément très avisé de mettre tous ces œufs dans le même panier !

En cette fin de soirée de ce mercredi-là, l’intervention du dernier orateur était à peine achevée qu’un nouveau tribun, conseiller nouvellement désigné, prit la parole en ces termes :

« L’heure n’est pas au discours, mais aux actes. Notre présence dans ce conseil est, pour notre ville, le symbole de la révolution nationale qui s’accomplit. Si le gouvernement (…) a cru devoir nous désigner, c’est sans doute moins pour des considérations individuelles que pour affirmer, par ce geste, le changement profond qui doit se produire en France et rendre ce changement plus aisé, en appelant des hommes affranchis de tout lien avec les traditions et les habitudes du passé et plus libres, et par conséquent, de promouvoir l’esprit nouveau qui doit régner désormais.

« Esprit réaliste et constructeur : le temps des sophismes et des arguties est révolu. Il s’agit de vivre, de réparer les ruines et de bâtir la maison de demain. Pour cela, il faudra briser le formalisme désuet, rompre avec les routines, et choisir des méthodes plus rapides et plus hardies.

« Esprit corporatif et social : ce ne sont plus, comme auparavant, les préférences, les caprices ou les égoïsmes individuels qui dicteront les décisions à prendre, mais le souci d’assurer l’expression et le respect des tous les intérêts légitimes.

« Esprit de concorde et d’union : finies les querelles partisanes que favorisait la triste politique électorale et qu’elle introduisait jusque dans les assemblées municipales, où elle n’aurait jamais dû trouver accès. Finis les persécutions et les ostracismes contre de bons citoyens, dont le seul crime est de ne pas partager l’idéologie officielle.

« Entre (nous), en dehors et au-dessus de toute haine de faction, de tout préjugé mesquin et d’un même cœur, nous voulons faire régner autant que le permettent nos difficultés actuelles, la douceur et l’urbanité traditionnelle de notre province, et faire de notre cité la plus accueillante, la plus fraternelle et la plus élégante des grandes capitales régionales de France.

« En union absolue avec le gouvernement réparateur qui nous a fait confiance, nous affirmons notre volonté sincère de nous conformer à ce programme et nous prenons l’engagement de le réaliser de notre mieux… »

On peut penser qu’à l’issue d’une lecture attentive de ce beau morceau d’éloquence politique, d’aucuns y verront quelque analogie de forme et de fond avec une certaine mode, qui viserait aujourd’hui à réduire le rôle dévolu par la Constitution aux partis politiques dans l’exercice de la démocratie.

D’autres s’imagineront peut-être que c’est par pure malice que j’exhume ce texte, qui, à bien des égards, fait écho aux efforts déployés en ce début de vingt-et-unième siècle, pour bannir tout débat contradictoire et déclarer « hors-jeu » tous ceux d’esprit voltairien, qui persisteraient à s’en revendiquer. Le mauvais esprit de désunion nationale, la corruption et l’incompétence sont des motifs aussi éternels que recevables pour éliminer les opposants ou les déconsidérer.

Admettons! Les uns comme les autres n’ont peut-être pas tout-à-fait tort de me prêter de si facétieuses et obscures intentions et même de m’accuser de défaitisme à l’aube d’une nouvelle ère de bienveillance et de bienfaisance.

Néanmoins, ce discours, sorti des catacombes, qui semble coller à certaines idées du moment, je le l’ai pas inventé ! Il relève en fait de l’histoire contemporaine et de surcroît, la plus sombre subie par notre pays. Celle d’avant-hier, alors que la France était occupée par les nazis et que la République avait été abolie.

Son auteur s’appelait Marcel de la Bigne de Villeneuve (1889-1958), un éminent juriste qui après avoir été professeur à l’école française du Caire entre 1920 et 1935, enseignait le droit à l’Université catholique d’Angers, sa ville natale. La mienne aussi! Il venait d’être imposé maire-adjoint d’Angers.

C’est le 14 mai 1941 qu’il le prononça devant le nouveau Conseil municipal d’Angers, désigné par le gouvernement de Vichy, lors de sa séance d’installation par le préfet pétainiste. Alors que l’armée allemande était omniprésente dans la ville, l’orateur faisait en quelque sorte allégeance aux autorités du régime de Vichy, à sa politique de collaboration et à sa profession de foi antidémocratique.

Au-delà de ce sinistre rappel, ce texte qui, en soi, pourrait paraître anodin, seulement motivé par un patriotisme désuet, montre que les mots et les phrases n’ont de poids que dans un contexte donné. Et ce contexte, qui le condamne et le rend mortifère est le suivant: ce même mercredi 14 mai 1941 à Paris des milliers de juifs étrangers reçurent une convocation, un « billet vert » les invitant à se présenter» dans divers lieux de rassemblement «pour examen de leur situation».

Leur liste avait été établie grâce au fichier du recensement des autorités françaises, sur ordre de l’occupant allemand. Trois mille sept cent juifs furent arrêtés à cette occasion, parqués à Beaune-La-Rolande avant d’être envoyés dans des camps d’extermination !

Cette rafle du « billet vert » précéda de quatorze mois celle du Vel d’Hiv ! De la Bigne de Villeneuve, si prompt à dénoncer le régime des partis accusés d’avoir sacrifié la France, était, ce jour-là, volontairement ou non, complice des assassins.

Comparaison n’est heureusement pas toujours raison.

A quelques jours d’une échéance électorale qui pourrait nous être funeste, tant les nuages s’assombrissent au fur et à mesure que les candidats à la Présidence de la République s’entêtent dans leurs bavardages en se regardant le nombril, le temps n’est plus à la publicité comparative entre les uns et les autres !

Les augures sondagiers, qui se trompent presque toujours, nous annoncent régulièrement les pires déconvenues. Puis se ravisent! Au total, on observe que leur apport à notre réflexion pour éclairer nos choix est heureusement dérisoire, ainsi que celui des médias qui s’efforcent pourtant depuis des mois de les orienter dans le sens qui leur sied! Charge, un jour, aux historiens d’élucider leurs réelles motivations. De même, devront-ils certainement se pencher sur le rôle obscur tenu par certaines institutions de la République, censées observer la plus stricte neutralité, mais qui, en la circonstance, ont démontré une étrange aptitude à accélérer leurs procédures, en dépit de leur coutumière inertie et de l’absence chronique de moyens dont elles prétendent souffrir.

Le résultat de ce pitoyable spectacle – que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d’hallucinant – et qui nous est servi quotidiennement depuis de longs mois, c’est que, pour la première fois dans ma désormais très (trop) longue carrière de citoyen et d’électeur, je m’interroge encore – à quelques jours du scrutin – sur l’identité de celui qui bénéficiera de mon suffrage.

Dans le passé, il m’est déjà arrivé de voter avec enthousiasme pour une personnalité avec laquelle j’avais le sentiment de partager un socle de valeurs communes. Ce fut par exemple le cas en 1981, avec Mitterrand. Par la suite, force est de reconnaître qu’il fut très loin de satisfaire les espoirs que nous avions mis en lui.  A l’époque, j’ignorais qu’il avait été décoré de la francisque par le Maréchal Pétain et qu’il entretenait des relations amicales pérennes et pour le moins discutables avec René Bousquet (1909-1993) l’ex-secrétaire général de la police du régime de Vichy, et principal organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv en juillet 1942 et de la déportation vers les camps d’extermination de treize mille juifs. Enfin, personne avant la fin de son règne ne s’avisa de révéler les dépenses couteuses d’une seconde famille qu’il faisait supporter par l’Etat.

Il m’est arrivé aussi de voter conformément à l’idée que je me faisais du moindre mal : là ce serait plutôt à 2012 qu’il faudrait se référer, lorsque j’ai voté par défaut pour François Hollande. Sans trop d’illusion sur ce que pourrait effectivement réaliser un apparatchik de la politique de son acabit. En un sens, la suite ne m’a pas surpris – sinon déçu – tant ce président au profil de Louis Philippe, sans réelle autorité, fut incapable de transposer en actes significatifs, son discours programmatique sur le « Changement ».

La situation actuelle est carrément inédite… Pour le vieil homme que je suis désormais, il ne s’agit plus de promouvoir par mon vote d’intimes convictions sur l’organisation de notre Nation dans un souci d’une plus grande justice sociale, ni de se prononcer par défaut pour le moindre mal, mais tout simplement de choisir « le moindre pire » ! Et même cette ambition limitée n’est pas un mince challenge, lorsque des candidats issus de rien et sans réel projet sont artificiellement propulsés sur le devant de la scène, tandis que d’autres sont descendus en flamme au nom d’une « éthique » à géométrie variable pour des « fautes de maintien » qu’on pourrait reprocher à presque tous leurs détracteurs ! Tandis que d’autres enfin transforment leur campagne électorale en une suite de spectacles d’illusionnisme, épicés d’effets spéciaux en tous genres.

Comment, dans ces conditions, ne pas être troublé jusqu’à douter de la validité d’une telle caricature de démocratie, alors que notre pays est confronté à un ensemble de périls mortifères comme le terrorisme islamiste, le chômage et la misère de masse, une interminable crise économique et la perte de nombre de ses repères humanistes et identitaires ?

Il est certain que si le vote blanc était comptabilisé parmi les suffrages exprimés et qu’il offrait la faculté de renvoyer à leurs chères études la plupart des « amuseurs » publics, qui colonisent nos antennes à longueur de soirées,  l’option la plus pertinente serait naturellement celle-là ! Aucun en effet ne semble trouver grâce à nos yeux.

Mais la question ne pose pas. Il faudra donc subir l’un ou l’autre de ces prétendants à la magistrature suprême durant un quinquennat, en formant le vœu que ce destin obligé – un sombre tunnel loin des Lumières – ne soit fatal ni à la France, ni à la République, ni à l’idée que l’on se fait de la démocratie et qu’il permette, malgré tout, de panser les maux les plus patents de la société française, dont le chômage, ou qu’à tout le moins, il en atténue les effets… L’heure n’est plus à évaluer le degré de conformité, aujourd’hui et surtout demain, des rustines ou des recettes qu’on nous vante, déclinées à plus soif dans les projets des candidats starisés, avec notre propre vision du bien public. Il s’agit juste de sauver les meubles avant qu’ils ne disparaissent sous des flots de promesses électorales contradictoires ou qu’ils soient bradés sur les places publiques lors d’un vide-poubelles dominical et printanier.

Promesses, auxquelles paradoxalement, ceux qui les formulent ne semblent même pas croire vraiment! Que dire d’un candidat, adepte manifeste de la politique de gribouille, qui va jusque préconiser la légalisation du cannabis, au motif que la distribution de cette drogue sous le contrôle de l’Etat serait le meilleur moyen de tarir son commerce illicite qui gangrène les banlieues. Coup double selon ce nouveau Don Quichotte, car ce faisant, l’Etat devenu trafiquant récupérerait une partie d’un « revenu universel » qu’il verserait d’une autre main! On croit rêver… Et de fait, on rêve ou on cauchemarde…

Bien d’autres curiosités, tout aussi fantaisistes, émaillent les programmes des candidats !

Dans ce contexte assez préoccupant, car il s’agit tout de même de l’avenir de la France, c’est-à-dire de celui de nos enfants et de leurs enfants, il ne semble rester que le hasard darwinien et son essoreuse sélective pour sauver la mise d’un pays meurtri, et une fois de plus au bord d’un gouffre. Gouffre virtuel dans lequel on aimerait tant précipiter tous ces modestes braquets de la politique qui s’injurient sous nos yeux.

Le hasard – le « bon heur » –  se joue heureusement de ces petits joueurs qui prétendent nous fixer le cap, sans jamais parvenir à nous rendre intelligible et cohérente leur conception de l’Ordre Public, qu’en principe, la fonction à laquelle ils aspirent, a pour finalité de garantir.

Préoccupés par leurs chamailleries moralisantes, aveuglés par leur égocentrisme ou enivrés par les trouvailles de leurs habiles experts en communication, aucun ne semble attester du fait que la noblesse de la politique – dont tous ont fait un métier – réside d’abord dans sa contribution à juguler la violence au sein de la société humaine et non à la susciter. En langage policé, c’est ce qu’on appelle l’Ordre Public, qui n’est respectable et respecté que s’il est compatible avec les « valeurs » de la République et acceptable par le plus grand nombre !

Aucun des candidats en lice n’a su aborder cette question du « Vivre ensemble » dans sa globalité et n’a su éclairer l’avenir de ce bien précieux, autrement qu’en se calant laborieusement sur ses propres obsessions tantôt sécuritaires, tantôt égalitaristes, tantôt xénophobes. Aucun – exceptés peut-être les marxistes antédiluviens  et dans une certaine mesure l’extrême droite – n’a su faire œuvre de pédagogie pour donner du sens à son projet et esquisser les grandes lignes de l’adaptation toujours nécessaire de cet Ordre public républicain aux contraintes de l’heure. Cet Ordre est pourtant le traceur des démocraties évoluées, dès lors, à l’évidence qu’il résulte de l’adhésion du plus grand nombre. Sa finalité est d’assurer la paix civile en faisant partager un projet commun, de garantir la sécurité collective et individuelle – en particulier des plus faibles – de préserver les libertés et de réduire les inégalités sociétales, sans renoncer aux différences ou à la compétition loyale…

Au lieu de cela, tous se sont perdus dans l’énoncé de tonnes de propositions indigestes et parfois sectaires, qui pour la plupart diviseront ou disséqueront la société, en alimentant les dissensions en son sein.  C’est au demeurant normal, lorsque l’objectif n’est pas tant d’unifier la nation autour d’un avenir commun que de séduire le chaland ou des clientèles, sans être nécessairement habité du souci primordial de servir l’intérêt général !

A cet égard, les positionnements partisans d’autrefois, fondés sur des clivages idéologiques incontestés étaient bien plus confortables, bien qu’avec le recul ils furent souvent factices…

Il se trouve que j’ai retrouvé le fascicule que François Hollande avait fait éditer en 2012 sous le titre alléchant du « Changement c’est maintenant » …Jusqu’alors, il m’avait servi de marque-page dans un bouquin que j’avais oublié sur une étagère sans être jamais parvenu à le lire! Ce qui frappe, cinq ans après, c’est que le seul changement immédiatement visible, est le portrait du candidat ! Pour le reste, il serait cruel de rappeler certains passages présentés comme des engagements qu’on n’attend plus ! J’en recommande néanmoins la lecture pour apprécier le décalage avec la réalité…

Au même moment, j’achevais la lecture d’un bouquin – plus volumineux – de Jean-Louis Debré, publié en collection de poche. L’auteur désormais déchargé de toute obligation de réserve, y rend public un « journal » tenu jusqu’au printemps 2016, au terme de son mandat de président du Conseil Constitutionnel… Cet ouvrage (« Ce que je ne pouvais pas dire ») rédigé comme un dérivatif voire un défouloir par un homme, qui par sa fonction, ne pouvait plus s’exprimer publiquement est d’une étonnante lucidité et d’une grande liberté de ton…Les commentaires ou les jugements qu’il formule à propos de certaines têtes d’affiche du microcosme politique sont souvent très justes… L’ouvrage est finalement plus tendre qu’on n’aurait pu le supposer à l’égard du président sortant, alors qu’il est sans appel pour son prédécesseur.

Ainsi à la date du 24 février 2016, Jean Louis Debré écrit : «  Aujourd’hui les opposants de gauche reprochent à François Hollande, à grand renfort de publicité, sa présumée trahison idéologique en lui faisant grief d’une politique libérale qu’aurait pu bien mener la droite si elle était au pouvoir. Notre histoire contemporaine montre pourtant qu’il en a souvent été ainsi, car dans son principe et sa réalité, l’action gouvernementale sous la cinquième République échappe aux logiques des partis ».

Poursuivant sa démonstration, Jean-Louis Debré montre avec malice que les présidents se sont souvent écartés de leur logique partisane initiale pour conduire de grandes réformes figurant dans le programme de leurs adversaires politiques. Hollande n’a fait rien d’autre – ni de plus – que ses prédécesseurs… Il a réformé à contre-emploi, après que la fonction dans les ors de la République eut créé l’organe !

Ainsi, doit-on rappeler les « réformes de gauche » réalisées par la droite : le vote des femmes, un projet que Léon Blum n’avait pas osé conduire et que de Gaulle a institué, la nationalisation gaullienne des grandes entreprises à la Libération, l’indépendance de l’Algérie, la décolonisation, la reconnaissance de la Chine populaire, l’intéressement et la participation des travailleurs, l’IVG, l’abaissement de la majorité à dix-huit ans, etc.  Et bien d’autres qu’il cite…

Il y a donc de l’espoir ! Même de médiocres candidats peuvent se transformer en présidents supportables… Mais cela suppose qu’ils s’imposent et ne se laissent pas déborder par leur propre majorité ou envahir par la faiblesse de leur caractère… On peut regretter cet axiome, mais tel est l’esprit de la Cinquième république !

Au terme de ce cheminement buissonnier aux travers des grandeurs et turpitudes des candidats à la Présidence, j’ignore, à cette heure, la couleur de mon vote au premier tour des élections présidentielles…

En revanche, je sais comment je voterai aux législatives qui suivront, faute de savoir encore pour qui ! Mon député, je l’espère, sera celui, fidèle aux principes des droits de l’homme, qui se revendiquera et se reconnaîtra dans l’action du président élu, conformément à l’esprit des institutions de la cinquième République… Mes options idéologiques actuelles ou passées seront alors de second ordre, car tout autre choix condamnerait l’élu du suffrage universel à l’impuissance, faute de majorité fiable… C’est ce dont a probablement pâti François Hollande, avec ses « frondeurs ». On en mesure actuellement les conséquences néfastes…

Une autre méthode consisterait à voter « au petit bonheur la chance »… Il n’est pas impossible qu’en fin de compte, les performances s’avèrent équivalentes.

Sans qu’il soit besoin de le préciser, cette stratégie exclut tout compromis avec l’idéologie d’extrême droite.

 

 

 

« Y-a des jours, Y-a des jours ! » Comme aimait le répéter feu l’Abbé Pierre, en laissant traîner sa voix et en rajustant son béret, les jours où précisément tout semblait aller à vau-l’eau! Et ces jours-là, accablé par une actualité qui lui froissait la soutane, le bon père à la cape d’hirondelle mitée s’autorisait sûrement le doute à propos de la bienveillance infinie de la Sainte Providence! En tout cas, je n’en serais pas étonné! D’autant qu’en ce qui me concerne, ça fait un bail que providentiellement je lui ai donné définitivement congé pour l’éternité…

Force, pourtant, est de reconnaître, à l’instar du vieux chiffonnier de la charité, « qu’y-a des jours » où on ne trouve pas de corde assez solide pour se pendre, et d’autres où cyniquement on se marre du matin au soir! D’autres enfin, où l’on peut choisir de rire ou de pleurer en dépit des malheurs ou des bonheurs du monde!

Aujourd’hui, dès potron-minet, après avoir entendu le rappel, toujours bienvenu, de la litanie des catastrophes et des tragédies du weekend dans la « Première Radio de France » – et ce pour la énième fois, au cas où par insouciance coupable j’aurais raté un épisode – après, en outre, avoir écouté la chronique « horoscopique » d’Alba qui nous dit toujours ce qu’il faut « bien » penser jusqu’à demain et, finalement, après avoir souri ou franchement rigolé, aux saillies oratoires et aux foucades rhétoriques des tribuns de la plèbe qui se sont époumonés sur les estrades, dimanche, je me suis préparé un premier café, en poudre encapsulée dans un percolateur de cuisine…

Puis un deuxième kawa en dégustant comme il sied les envolées lyriques d’un gars un peu bougon croisé jadis, et qui, hier sur les quais du Vieux Port à Marseille, se prit soudainement pour Jean Jaurès sur la butte du Chapeau Rouge au Prés-Saint-Gervais en 1913, à moins qu’à « l’insu de son plein gré », il n’ait adopté les allures et les postures d’un autre orateur de talent, socialiste italien d’avant 1914 au destin ultérieur peu recommandable!

J’ai savouré aussi le résumé d’une harangue un peu racoleuse d’un sarthois ci-devant Premier ministre, qui demandait qu’on le suive sans nécessairement l’aimer! Autrefois, ça s’appelait tapiner! Sauf que désormais, c’est après qu’on paiera.  J’ai même eu droit à une étrange et inattendue chronique sur les horreurs de la seconde guerre mondiale et la responsabilité présumée de la France…Une pitoyable et inutile controverse est née, où l’on apprenait tout de go que de Gaulle et Mitterrand étaient de dangereux « révisionnistes », que Chirac était un historien de la trempe de Michelet, et que la « vérité » historique procède de la révélation, donc du dogme.

Bref de quoi se tordre de rire pour les douze heures suivantes!

 

Et par hasard, je suis tombé sur le Petit Courrier de l’Anjou, daté du 10 avril 1934, en tapotant sur Internet…

Rien de nouveau sous le soleil à quatre-vingt-trois ans de distance.

Mais quand même, j’ai noté un éditorial d’un certain général René Fonville (1859-1934) qui ironisait sur la reprise d’une conférence à Genève sur le désarmement, à laquelle ne participaient que les démocraties tandis que dans son coin, un dénommé Hitler, chancelier d’Allemagne, faisant un bras d’honneur à l’Europe entière et, bafouant les clauses du Traité de Versailles de 1919, réarmait à tout crin, y compris dans les zones rhénanes démilitarisées.

Je crois légitime de rendre hommage à la clairvoyance du Général Fonville en citant quelques lignes de son billet prophétique sur la « Conférence de désarmement », dont lui-même d’ailleurs, n’a jamais pu vérifier le bien-fondé:

 » Tout le système échafaudé est, si l’on peut dire, en porte-à-faux. Ce sera l’étonnement, la stupéfaction des historiens à venir, que pendant des mois, des années, des personnages importants, des chefs de gouvernement, aient pu perdre leur temps à ce jeu hypocrite ».

La suite, on la connait…

En grignotant le pain dur de la veille, beurré aux oméga 3, je me suis dis que, face au fascisme islamiste comme hier face au nazisme hitlérien, l’angélisme d’un désarmement dissuasif ne suffira pas à annihiler la menace!

Le Petit Courrier a déjà assez à faire avec son époque, pour que je me dispense de l’embarrasser avec la notre. Et pourtant les ressemblances sont souvent troublantes en période de crise! Ainsi, le Président du Conseil Doumergue ne demandait-il pas « aux Anciens combattants et aux victimes de guerre de consentir sur l’ensemble du budget de leurs pensions à une réduction exceptionnelle de 3% »! Un précurseur.

J’imagine que cette mesure a dû plaire dans les rangs de ceux, qui, depuis 1918, vendaient des billets de tombola en cachant leur « gueule cassée » dans l’ombre de leur kiosque, ou chez ceux qui se baladaient en chaise roulante, en exhibant sur leur poitrine des batteries, en guise d’ultimes témoignages de leur jeunesse « bipédique » engloutie dans la boue des tranchées…

Après, il y eut 1936, puis 1940! Quelle date fera référence pour notre avenir?

Heureusement, il n’y avait pas que de la tristesse ou de sombres perspectives dans ce journal d’un autre temps . En Anjou, on venait de fêter le vainqueur du critérium cycliste du printemps!  Et puis, il y avait des « réclames » pour rappeler le  » siècle de succès » du café Gland Doux …

Dommage que ce café Gland Doux – le bien nommé – ait disparu des rayonnages, remplacé depuis lors et à leur désavantage par des foules d’authentiques « glandus » qui, chaque soir actuellement,  monopolisent nos fréquences radiophoniques pour imposer leur propre pub!

J’en étais là de mes réflexions désabusées, quand un de mes potes de facebook nous informa que  » selon la science, les hommes chauves semblent rencontrer plus de succès, être plus intelligents et plus virils »…

Il parait que c’est sur cette base que l’épiscopat français au plus haut niveau aurait décidé de prohiber la tonsure, et de suggérer aux jeunes impétrants de se déguiser en druides ou en Hubert Reeves… Vaut mieux avoir l’air con que d’être incité « scientifiquement » à développer des attitudes inappropriés » comme on dit désormais chez les castrais!

Pour ma part, je reprends courage! Content de vieillir comme une AOC en me bonifiant. De moins, c’est ce que promet la recherche scientifique, car pour l’heure ce n’est pas patent.

 

La ville d’Angers fut libérée du joug nazi par l’armée américaine du général Patton, le 10 août 1944!

Ce jour-là, en début de soirée, Michel Debré (1912-1996) alias « Jacquier » dans la Résistance, qui avait été nommé commissaire de la République par le Général de Gaulle, se présenta seul auprès du préfet régional pétainiste Charles Donati en train de dîner ! Sans s’embarrasser d’inutiles circonvolutions rhétoriques ou de convenances protocolaires, il lui notifia sans ambages que la République était rétablie et que désormais c’était lui, au nom du gouvernement provisoire, qui assurait la représentation de l’Etat dans la capitale des ducs d’Anjou…

Le haut fonctionnaire déchu s’y attendait. Aussi, accueillit-t-il l’intrus sans broncher et reçut la nouvelle sans élever la moindre protestation ou objection, et sans prononcer de déclaration solennelle qui l’aurait dédouané de sa servilité passée auprès de l’ennemi ou qui l’aurait statufié devant l’histoire. Bon prince, le nouveau patron des lieux accorda à Donati, un quart d’heure pour débarrasser son bureau, quitter ses appartements et la préfecture! Et peut-être – qui sait – terminer à la hâte, son dernier repas dans la salle à manger autrefois monastique de l’hôtel de la préfecture, ci-devant abbaye Saint-Aubin….

Dès lors, le nouveau préfet de région s’attela sans tarder à ses fonctions! Le reporter du journal Ouest-France  le décrivit en ces termes: « A le voir si jeune et si actif dans le grand bureau de la Préfecture où il nous reçoit – sa porte est ouverte à tous – on ne peut manquer d’évoquer les grandes figures des jeunes conventionnels qui firent la 1ère République et dont il est, à coup sûr, le descendant et le continuateur. »

Michel Debré dans son bureau à Angers

Pendant ce temps, dans le centre-ville d’Angers, dans les quartiers périphériques ou dans les faubourgs, l’annonce de la Libération se répandit comme une traînée de poudre, tandis que les troupes américaines qui avaient massivement franchi la Maine dans la matinée, investissaient méthodiquement les lieux publics et les grands boulevards , et s’installaient pour bivouaquer dans certains parcs ou jardins, comme le Jardin Fruitier, rue Desmazières, en face de l’appartement de mes grands-parents maternels…

Après quatre ans d’occupation nazie, la population pouvait enfin sortir, faire la fête et hurler sa joie de retrouver la liberté, même si quelques francs-tireurs isolés, soldats oubliés de l’armée allemande en déroute, ou des miliciens désemparés, encore habités par leurs chimères, persistaient, ici ou là, à faire le coup de feu! Comme pour sauver un honneur perdu de longue date, ou tenter d’exorciser leur sort désormais désespéré et irrémédiablement scellé.

Partout, c’était l’allégresse, dont se souviennent encore avec la même émotion les témoins d’alors, aujourd’hui nonagénaires.  Partout, refleurirent des drapeaux tricolores, sortis de la naphtaline des caves ou des greniers dans lesquels ils dormaient depuis quatre ans… comme des champignons comestibles regardés avec gourmandise dans une clairière enfin ensoleillée après une nuit pluvieuse. Tous les bâtiments officiels étaient pavoisés, tandis que des G.I., rigolards sur leurs chars Patton et acclamés par la foule, distribuaient des cigarettes américaines en privilégiant les jeunes filles peu timides qui escaladaient le fût de leurs canons, avides peut-être, ultérieurement, d’autres performances plus festives encore avec ces beaux gars bien nourris venus du Far West !

Pour les nouvelles autorités préfectorales, la tâche était écrasante, car au-delà des nids de résistance nazie qu’il fallait définitivement réduire, il convenait aussi de maintenir un semblant d’ordre public, ne serait-ce que pour éviter, au nom d’une « juste épuration », des jugements expéditifs et sommaires, des débordements de violence et même des règlements de compte privés, auxquels la population soudainement décomplexée après des années de privation, de répression et de silence, pouvait être tentée de se livrer à l’égard de ceux ou celles qu’elle accusait à tort ou à raison d’avoir pactisé avec l’ennemi…Mais surtout, il fallait assurer l’approvisionnement de la ville pour nourrir des habitants déjà passablement affamés par quatre ans de disette et d’ingestions forcées de topinambours et de rutabagas.

Comble de difficulté, il n’y avait plus de maire pour relayer les instructions préfectorales et prêter main forte aux services de l’Etat, eux-mêmes passablement désorganisés du fait de la défection prudente ou « suscitée » de quelques fonctionnaires hiérarchiques, un peu trop compromis avec le régime de Vichy.

En outre, Michel Debré, en homme avisé malgré sa jeunesse, se méfiait des résistants de la dernière heure, qu’il croisait dans les couloirs de la préfecture, et dont il pressentait, non sans motif, que leur zèle à passer à l’action avait parfois pour motivation l’occultation de leurs propres et encore récentes zones d’ombre. Voire dans certains cas, de leurs odieuses turpitudes. Il craignait que certains, mus par une soif de justice aussi dévorante que peut-être intéressée – et que ne pouvait justifier à lui seul un amour aussi soudain qu’intempestif de la patrie – ne s’arrogeassent des droits ou des prérogatives sans rapport évident avec le service de l’intérêt général…

Disons, pour faire simple, que la situation était complexe et c’est la raison pour laquelle il était nécessaire de hiérarchiser les priorités. Parmi celles-ci, le rétablissement dans les meilleurs délais d’un état de droit et de l’autorité des pouvoirs publics était primordial… Ainsi, dès le 30 août 1944, après une rapide instruction pour détecter de dirimantes incompatibilités pour faits de collaboration trop manifestes avec le régime de Pétain, un arrêté préfectoral rétablit vingt-quatre des conseillers municipaux de l’ancienne équipe, en désigna treize nouveaux et renomma premier magistrat de la ville, Victor Bernier (1868-1952) l’ancien maire d’Angers, démissionnaire depuis le 30 mars 1944.

Victor Bernier
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Le vieil homme (76 ans) s’était distingué par son courage en juin 1940 en se portant au-devant des panzers allemands sur la route de Paris, flanqué du préfet Pierre Ancel (1885-1966), pour déclarer « Angers ville ouverte », et ainsi lui épargner « les horreurs et les dangers d’un combat de rue » et la destruction. Le commandant allemand de l’unité blindée avait en effet menacé par un message télégraphié d’être sans pitié pour « cette jolie ville » en cas de résistance armée. Ceint de son écharpe tricolore et brandissant un drapeau blanc, Victor Bernier avait ensuite accompagné les chars ennemis jusqu’aux Ponts-de-Cé.

De surcroît, durant la longue et douloureuse épreuve de l’occupation, l’attitude du maire fut constamment digne, son seul souci étant de protéger ses concitoyens, sans faillir à l’honneur et sans manifester de sympathie pour l’ennemi.

C’était donc à un homme respecté, raisonnable, expérimenté que Michel Debré faisait confiance et renouvelait les fonctions. Un homme qui connaissait parfaitement les rouages de l’administration communale qu’il avait en effet dirigé sans discontinuer depuis 1935 après avoir exercé un premier mandat à la fin de la première guerre mondiale…

La charge qu’on lui confiait était cependant temporaire, car l’objectif était d’organiser des élections municipales régulières le plus rapidement possible, de telle sorte que les édiles municipaux retrouvent rapidement une authentique légitimité issue des urnes… Parmi les conseillers municipaux rétablis dans leur fonction par Michel Debré, figurait un certain Auguste Allonneau (1885-1963), un ancien édile socialiste, professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers, élu depuis 1929 et révoqué par le régime de Vichy en 1940 de l’enseignement et de ses fonctions électives.

Confortés par cette indispensable remise en ordre des institutions et des services officiels, Michel Debré et Victor Bernier administrèrent, tant bien que mal, la ville pendant les premiers mois qui suivirent la Libération, veillant en premier lieu au ravitaillement en vivres et en combustibles…Mais pas seulement, car, au-delà des déclarations d’intention, il fallait aussi restaurer les pratiques démocratiques après des années de dictature, et notamment préparer les élections municipales prévues au printemps 1945…

A cette fin, le corps électoral devait être totalement remanié, non seulement pour l’actualiser – ce qui n’avait pas été opéré depuis plusieurs années – mais surtout le compléter pour y intégrer les femmes qui, pour la première fois, dans l’histoire de la République, étaient appelées à voter et étaient éligibles. …Enfin, certaines questions devaient être tranchées comme l’inscription sur les listes électorales des militaires engagés dans les armées alliées en Allemagne, ou encore, des prisonniers ou des ouvriers du STO qui n’avaient pas encore rejoint leurs foyers… Questions souvent plus délicates qu’il n’y parait, car, pour certains d’entre eux, on ignorait s’ils étaient encore en vie…

Après une campagne électorale assez mouvementée au cours du printemps 1945, où beaucoup de clivages politiques d’avant-guerre – souvent surannés – réapparurent sous les préaux d’école, le premier tour du scrutin eut lieu le 29 avril 1945…Six listes sollicitaient le suffrage des angevins, qui représentaient l’ensemble de l’échiquier politique d’alors, à l’exception, bien sûr, des nostalgiques du pétainisme dont les partis avaient été dissous et interdits.

Eu égard aux modalités de vote, ce premier tour ne fut pas décisif,  puisque il ne permit pas de pourvoir un seul siège de conseiller municipal!

Au second tour, qui se déroula le dimanche 13 mai 1945,  les partis de gauche formèrent une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite symboliquement par un résistant angevin, républicain de toujours, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans le camp d’extermination de Mauthausen.

Malgré l’absence de son leader, c’est cette liste de large d’union à gauche, qui  remporta l’élection face à la liste apolitique « républicaine modérée d’union et d’action municipale. Le Mouvement républicain populaire (MRP), un parti démocrate-chrétien nouvellement créé et issu de la Résistance, refusa de participer au vote, considérant que son positionnement centriste l’empêchait de se rallier à l’un ou l’autre des « deux blocs » en lice.

Cette défection du MRP fut certainement regrettée par nombre d’électeurs modérés, lassés des excès de tribune de la droite et de la gauche. Mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951) était sûrement de ceux-là. Sans être politiquement engagé, on sait qu’il se revendiquait d’une forme paisible de démocratie chrétienne, protectrice de la famille et des plus démunis, sans nourrir l’ambition d’ébranler les fondements d’une société angevine séculaire. Mais, il ne livra jamais la moindre confidence sur la manière dont il se détermina ce jour-là de 1945, à supposer même qu’il eut décidé de s’exprimer en faveur d’un camp ou d’un autre. Il est parti en emportant le secret de l’isoloir dans sa tombe.

En revanche, pour son épouse – ma grand-mère – Adrienne Venault (1894-1973), la présomption est grande que son premier vote se soit porté vers la liste estampillée « apolitique » c’est-à-dire de droite, face à la gauche socialo-communiste. Dans ma famille paternelle, les choix étaient probablement plus incertains, même si l’on peut raisonnablement supposer que mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956), adhérent cheminot de la CGT à la gare Saint-Laud, ait préféré la liste de gauche !

Cinq jours après le vote, le 18 mai 1945, un conseil municipal extraordinaire décida d’élire Auguste Allonneau, maire d’Angers avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947 et devint ainsi le premier maire socialiste d’Angers. En 1946, il sera même élu député SFIO du Maine-et-Loire, mandat qu’il exercera au sein de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. J’ai lu un de ses rapports sur la fibrose des mineurs d’ardoise (schistose) dans les archives des maladies professionnelles, lorsque, dans les années 1980 j’assurais le secrétariat de la commission des maladies professionnelles au ministère du travail.

Auguste Allonneau
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Auguste Allonneau était né le 24 juin 1885 à Cours, un petit village poitevin des Deux-Sèvres situé entre Parthenay et Niort, où ses parents Augustin Allonneau et Marie Patarin étaient cultivateurs… Élève puis étudiant brillant, il obtint une licence de mathématiques en 1908, qui lui ouvrit les portes d’une carrière professorale exercée d’abord dans différents lycées ou collèges de province, avant d’être affecté au lycée David d’Angers après la guerre de 1914. Une ville qui ne lui était pas inconnue, puisque c’était celle de son service militaire comme soldat du 6ième régiment du Génie, entre 1906 à 1908.

Durant la Grande Guerre, il fut d’abord mobilisé comme infirmier puis affecté comme professeur au Prytanée de La Flèche, pour finir dans les services auxiliaires lors de l’armistice de 1918. Sa découverte du mouvement socialiste (SFIO) était antérieure d’une dizaine d’années, en 1909, alors qu’il était prof de maths dans un collège à Manosque dans les Alpes du sud.

L’histoire du mouvement ouvrier retiendra de lui, qu’il fut un des congressistes de Tours à la fin décembre 1920 dans la salle du Manège, qui entérina la scission du mouvement socialiste et la création du Parti Communiste Français.

Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’à cette occasion, mon grand-père Marcel Pasquier, alors cheminot à Saint-Pierre-des-Corps l’ait aperçu dans la délégation des militants de l’Ouest. Auguste Allonneau, proche initialement des « reconstructeurs » tels Marcel Cachin (1869-1958) ou Ludovic-Oscar Frossard (1889-1946), favorables à l’unification du mouvement socialiste français, y compris en y intégrant sa tendance bolchévique, se ralliera finalement à Léon Blum au sein de la « vieille maison » SFIO!

——-

Si mon billet n’avait porté que sur les premières élections municipales en Anjou après la seconde guerre mondiale, et sur l’évocation du mouvement socialiste angevin, j’aurais à cet instant pleinement rempli mon contrat. Et il ne me resterait plus qu’à brosser une édifiante et savante conclusion sur les difficultés de rétablir la démocratie après des années d’oppression.

Avec malice, je me serais peut-être aventuré à esquisser une comparaison hasardeuse avec l’actualité politique française et internationale. Peut-être même me serais-je livré à une ou deux petites provocations, destinées à réveiller un lecteur inattentif… Et pour éviter tout procès d’intention et préserver ma réputation déjà écornée d’homme de progrès social, je me serais sûrement fendu d’une conclusion moralisante dédiée aux bobos parisiens, de telle sorte que les générations futures si d’aventure, elles me lisaient, me perçoivent comme un sage assimilable à un Montaigne de banlieue parisienne, solitaire dans son bureau des bords d’un affluent de l’Orge, comme l’autre dans sa tour girondine.

Et bien sûr, j’aurais changé le titre de « mon oeuvre » qui évoque curieusement ma grand-mère, et qui n’aurait pas lieu d’être, en tout cas, sous la forme annoncée.

Bref, si j’avais rédigé ces lignes en fin d’année 2016, c’est ainsi que j’aurais procédé…

Tout a basculé en fait à la mi-février 2017

Je venais à peine de ranger mon encrier, après avoir rédigé un petit couplet sur le plus lointain de mes aïeux connus sous le titre un peu pompeux de « Généalogie quantique » (14 février 2017), lorsque le son cristallin émis par mon smartphone m’indiqua qu’un message venu d’ailleurs venait d’être intercepté par cet autre moi-même. Ce signal eut pour effet de m’extraire de la torpeur réparatrice dans laquelle m’avait englué l’émotion provoquée par ce grand-père à la quinzième génération qui aurait pu jouer aux cartes (géographiques) avec Christophe Colomb…

Le message venait sans doute de faire trois ou quatre fois le tour de notre planète bleue en jouant à saute-mouton d’un satellite à un autre, pour parvenir jusqu’au petit appareil qui m’est désormais aussi indispensable que ma télé ou mon lit. Il provenait en fait de la région nantaise, et son auteur était une auteure, en l’occurrence Rose l’Angevine, ma très honorée cousine généalogiste, bien connue des familiers de ce blog.

Elle m’informait qu’à l’issue d’une chasse à l’homme – ou à la femme – sans concession au travers des archives des Deux-Sèvres et à la faveur de ses accointances dans les différents cercles de chercheurs de crânes édentés du Grand Ouest, elle était parvenue à démontrer que le premier maire d’Angers – l’Auguste Allonneau évoqué ci-dessus – appartenait à la parentèle lointaine de ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, dont j’écrivais, juste avant, qu’elle n’aurait certainement pas voté pour un socialiste!

Ainsi en 1945, le premier maire socialiste était un cousin de ma grand-mère… Très éloigné en l’occurrence, même si tous les deux étaient originaires du pays de Gâtine en Poitou! Sauf erreur de calcul de ma part, toujours possible dès qu’on compte sur ses doigts en s’agrippant comme on peut aux rameaux les plus élevés d’un arbre généalogique, ils seraient cousins au quinzième degré.

Et leurs ancêtres communs à partir du la huitième génération ascendante seraient les « Allonneau » seigneurs de Saint-Pardoux, Saint-Maixent ou Parthenay. Tous des notables du crû, dont tous les biens furent confisqués sous la Révolution, singulièrement après 1793 ou 1794, lors de la répression féroce conduite par les colonnes de la Convention Nationale, contre tous ceux qui avaient pris le parti de la Vendée Militaire…

Ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973 aurait sans doute apprécié de savoir qu’elle descendait « en droite ligne » de nobliaux poitevins des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Peut-être un peu moins, qu’elle était la cousine d’un socialiste, fût-il finalement assez modéré! Mais elle ignorait ces données dont je n’ai pris connaissance qu’en février 2017!

Le sachant, pour inaugurer son droit de vote au printemps 1945, aurait-elle déposé dans l’urne un vote motivé par l’esprit de famille? Eu égard à nos nombreuses discussions sur la fin de sa vie, c’est peu probable.

J’aimais soutenir la controverse avec elle et c’était réciproque… Femme d’une vive intelligence, elle n’était pas, à proprement parler, une « progressiste »…Pour autant, ce n’était pas une bourgeoise. Aussi loin que me portent mes souvenirs, je l’ai toujours connue vêtue de noir sans coquetterie ni affectation. Depuis son veuvage en 1951, elle vivait seule et chichement dans un minuscule deux-pièces au premier étage d’une maison sans confort au 20 de la rue Desmazières à Angers. Ses ressources étaient exclusivement constituées de la maigre retraite de réversion de son mari – mon grand-père – qui avait été gardien de la paix municipal jusqu’à son décès prématuré…

Nécessité faisant force de loi, elle comptait scrupuleusement « ses sous » et comme beaucoup de gens modestes, elle votait à droite, au grand dam de la gauche qui ne comprend jamais pourquoi…Pas plus hier qu’aujourd’hui!

A la décharge d’Adrienne – si tant est qu’il faille l’excuser d’options idéologiques respectables qu’elle assumait sans complexe – elle avait subi dans sa propre chair, les désordres de la guerre entre 1914 et 1918 et la jeune fille délurée et émancipée, qu’elle fut auparavant s’était progressivement muée en une femme d’ordre, qui cultivait une certaine méfiance à l’égard de ceux qui remettaient en cause les institutions incarnant l’autorité, politique ou même religieuse!

Cette attitude « conservatrice » ne procédait pas de l’intime conviction que rien ne doit jamais bouger, mais plutôt, de l’idée que tout ce qui bouscule l’ordre établi, suscite fréquemment plus d’inconvénients que d’avantages, plus de malheurs que de bonheur, en particulier pour les « petites gens »! Et encore, elle ignorait que ses ancêtres avaient été spoliés. Au fond, son côté « réac » – comme on dirait aujourd’hui – procédait d’une forme de stoïcisme paysan. Elle pensait que ceux que « la nature » avait placé en bas de l’échelle avaient plutôt intérêt à accepter leur sort – fût-il médiocre – que de tenter le diable.

Adrienne, avec son »air de ne pas y toucher »

Quoiqu’elle disait devant moi, je n’ai jamais pensé qu’elle croyait la nature humaine vertueuse, ni même qu’elle plaçait la« Vertu », au pinacle des qualités cardinales… Mais évidemment, elle cherchait à nous le faire croire et je crois que c’est ce double visage de Janus que j’ai beaucoup aimé chez elle!

Résignée à la fin de sa vie, elle se soumettait par convention à des devoirs sociaux, garants d’un ordre qu’elle avait renoncé depuis longtemps à discuter, encore moins à remettre en cause.

Il m’arriva plus d’une fois de discuter pied à pied ses conceptions, notamment lors de événements de 1968, lorsque, jeunes insouciants, nous prétendions qu’il était interdit d’interdire. Croyant bousculer l’ordre ancien, nous pensions, mus par un romantisme échevelé, que « sous les pavés se trouvait la plage ». Elle s’en amusait sans trop s’en inquiéter: elle savait que ça nous passerait! Sans état d’âme, elle vota pour les candidats gaullistes aux élections législatives de juin 1968 après la dissolution de l’Assemblée Nationale.

Désormais, le temps s’est écoulé et j’ai tendance à considérer son point de vue comme une forme d’adaptation darwinienne aux circonstances de la vie, un mélange complexe de sagesse et d’intelligence… « Il y a des riches, il y a des pauvres, et c’est très bien ainsi » disait-elle fréquemment, alors qu’elle appartenait elle-même au camp des pauvres !

Aurait-elle aimé savoir que son lointain cousin était un leader socialiste? Peut-être, « par roublardise » comme elle disait!

 

PS: Sur les différents épisodes de la Libération d’Angers vécus par mes proches, et sur les premières élections municipales d’après guerre vécus par mes proches, voir notamment mes billets du 24 mars 2014, « De la Libération d’Angers à la Roche de Mûrs-Erigné » et du 23 avril 2014 « Adrienne Turbelier peut voter… »ainsi que le mémoire d’Albert Turbelier « Souvenirs de jeunesse », référencé dans ce blog à la date 30 septembre 2011)…

Nonante-quatre

A Angers, il y a exactement quatre-vingt-quatorze ans – le 31 mars 1923 – Adrienne Venault (1894-1973) mettait au monde son premier enfant, né de son union avec Louis Turbelier (1899-1951). L’accouchement eut lieu à leur domicile au premier étage d’un modeste « deux-pièces » sans confort, situé au 20 rue Desmazières.

Y assistaient une sage-femme du quartier, et probablement la future grand-mère Clémence Fradin (1861-1931) veuve Venault qui, habitait avec le couple depuis leur mariage en 1921.

Ce jour-là, la presse locale rapporte que la Loire et la Maine étaient en crues, sous l’effet des giboulées de mars!

20 rue Desmazières – photo JLP années 70

L’enfant, une petite fille, fut déclaré(e) à la mairie d’Angers deux jours plus tard, sous le nom d’Adrienne, Marie-Louise, Joséphine Turbelier... Pourquoi deux prénoms sur trois se référant à la légende napoléonienne? Nul ne sait!

En tout cas, conformément à l’usage – et peut-être une circulaire administrative – Le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou à l’époque – fit mention de cette naissance dans son encart consacré à l’état-civil, le mercredi 3 avril 1923… Ce jour-là, les annonces cohabitaient sur la même page que les programmes des cinémas.

Ainsi on prenait connaissance d’un seul coup d’œil, des variations heureuses ou malheureuses de l’état-civil urbain et des nouveautés cinématographiques diffusées au Cinéma Palace en centre ville. Dans les actualités Pathé, on pouvait ainsi noter un documentaire sur les obsèques de la grande actrice Sarah Bernhardt, décédée quelques jours auparavant à Paris…

                               AD 49

L’enfant avec un nœud dans les cheveux, qui, sur le cliché de 1924 ci-dessous, snobe le photographe dans les bras de sa mère, juste devant son père coiffé comme Marcel Proust, c’est la petite Adrienne. Une fois grande et devenue amoureuse, elle devint mère. Disons-le clairement: la mienne et celle de mes sœurs!

Aujourd’hui, elle poursuit, bon œil mais moins bon pied, son dialogue avec le monde: un parcours sans faute sur notre étrange planète bleue, entourée d’un nombre désormais presque incalculable d’arrière-petits-enfants ! Et pour longtemps encore…

Bon anniversaire maman...

Lorsqu’elle confine au drame comme récemment ce fut le cas dans le lycée de Grasse ou encore au cœur de Londres où des lycéens de Concarneau furent gravement blessés, l’actualité offre parfois l’occasion de rendre hommage au courage des enseignants et d’évoquer leurs lointains prédécesseurs, qui, dans des temps anciens, ont accompagné « nos humanités » ainsi qu’on appelait l’enseignement dispensé dans l’enseignement secondaire avant 1968.

De fait, c’était bien de « culture humaniste » dont il s’agissait. Et les maîtres, qui nous la transmettaient, se considéraient d’abord comme des « humanistes » en mission, avant que certains d’entre eux, contraints par la rudesse des temps, ne retiennent de leur vocation d’éducateurs que leur statut de fonctionnaires de l’Education Nationale, soucieux de préserver des avantages acquis ou des prérogatives…

Avec le recul du temps, je confirme que l’encadrement enseignant du Lycée David d’Angers, celui des « Trente Glorieuses » était bien composé d’hommes et de femmes qui n’avaient d’autre souci que de nous ouvrir les portes de la culture et de nous en nourrir!  Bien sûr, il est possible que, la nostalgie aidant, je force un peu le trait et embellisse rétrospectivement mes souvenirs d’adolescence du petit brin de tendresse, qui aide l’homme d’âge mûr à vivre sans regret les dernières étapes de sa vie. Peut-être même, qu’à la lumière des soubresauts de l’histoire en marche, succombe-je à la tentation de trop idéaliser un passé désormais antérieur, qui m’amène, sans y prendre garde, à confondre le jeune homme fringuant et sûrement prometteur que j’étais (à mes yeux), et l’environnement scolaire dans lequel il évoluait…

En effet, dans ces années soixante du siècle dernier, les coups de boutoir de l’âge n’avaient pas encore produit leurs effets érosifs. D’un point de vue collectif, personne n’avait encore vraiment conscience que le déclin français était déjà amorcé, masqué par une croissance conjoncturelle à faire rêver les faux prophètes de l’économie, et qui servait de moteur à un consumérisme triomphant bénéficiant à tous…C’est précisément cette boulimie de fièvre acheteuse qui sera bientôt accusée de tous les maux par les étudiants en révolte.

Dans ce contexte, notre bon vieux lycée napoléonien, revisité à ma guise, fait figure, dans son décor d’époque, d’asile insouciant de la mémoire et d’ultime refuge, dans lequel prospèrent nos illusions d’un paradis perdu depuis longtemps…

La réalité était certainement moins idyllique que les traces qu’elle laisse dans nos esprits désabusés et menacés de dégénérescence sélective. Mais, peu importe, car même les petites tracasseries disciplinaires d’alors, qui ont servi de terreau aux jacqueries jubilatoires de la fin de cette décennie gaullienne, apparaissent désormais comme des rites initiatiques indispensables, dont on se prend à regretter qu’ils aient disparus du thésaurus éducatif sous les pavés de 1968… Et même bannis comme d’encombrants archaïsmes!

Le présent siècle, qui n’enterrera pas que nos errements et nos utopies, ne pourra évidemment jamais nous faire oublier la période des Trente Glorieuses, qui persiste à habiter notre imaginaire, parce qu’elle fut le théâtre de nos premières émotions intellectuelles, de nos premiers émois sentimentaux, mais aussi de nos premiers engagements militants. Pour toutes ces raisons, on ne saurait l’évoquer autrement qu’en se rappelant notre optimisme confiant, dans un monde reconfiguré après la seconde guerre mondiale autour d’une Amérique certes dominante, mais qui assumait pour nous, malgré nos rodomontades gaulliennes, une guerre froide avec une Union Soviétique menaçante.

En Anjou, en tout cas, cette époque n’était pas hypothéquée, comme c’est le cas désormais et partout, par le spectre d’une crise économique et sociale lancinante, éreintante pour le moral et condamnant une part significative de la jeunesse à sortir du système scolaire sans diplôme négociable, tandis qu’un quart environ recherche en vain un travail pour survivre, ou l’oubli en sombrant dans des expédients mortifères et liberticides…Du temps des « Trente Glorieuses », l’épée de Damoclès n’était encore qu’une figure allégorique de la mythologie grecque sans prise effective sur notre quotidien et sur notre avenir.

Notre seul enjeu était d’apprendre sans nous préoccuper de lendemains professionnels, qui, de toute façon seraient assurés. Face à un avenir qu’on entrevoyait sans crainte, notre seule interrogation était de savoir quelle position dans l’échelle sociale nous était réservée. On espérait que la réponse résidait dans nos résultats scolaires et ultérieurement universitaires, tout en supputant que les accointances et les réseaux relationnels étaient aussi de puissants leviers de la réussite. Ceux qui, comme moi, étaient issus de milieux ouvriers évolués, culturellement favorisés et formés à l’esprit de Lumières par le biais du syndicalisme chrétien, étaient conscients que les études -fussent-elles brillantes – ne pouvaient suffire à réduire les inégalités sociales et qu’on ne pouvait pas tout attendre de l’école, l’ascenseur social privilégié de la République. On en attendait toutefois beaucoup!

Pour autant, nous n’étions pas des militants engagés dans l’enceinte du lycée, où la distribution de tracts et la propagande politique et syndicale étaient prohibées et réprimées. Sanctionnées plutôt, car nous n’avions pas à faire à des tortionnaires! Au dehors, en revanche, nous partagions les options politiques de nos parents, fondées sur la fraternité ouvrière, le syndicalisme démocratique et la lutte pour l’émancipation et la justice sociale…

Les événements de 1968, que j’ai vécus en tant qu’étudiant et adhérent de l’UNEF, ont considérablement bouleversé ce paysage désormais évanoui, qui postulait que le lycée préparait le jeune à la vraie vie, tout en lui épargnant, durant le temps scolaire, les affres et les troubles de la société. Le lycée, n’était pas, à proprement parler, sanctuarisé, mais on n’estimait pas que sa vocation était de laisser prospérer en son sein des oppositions idéologiques.

Ainsi, l’accent était mis sur l’apprentissage des savoirs en tant qu’aventure intellectuelle et esthétique. Y était associé celui de l’esprit dialectique et du « doute » cartésien comme méthode d’investigation du réel…

En revanche, l’initiation à de futurs métiers et les conditions de l’insertion professionnelle n’étaient pas au programme, car ce prérequis n’apparaissait pas indispensable dans le cadre de l’enseignement de « culture générale classique » qui nous était dispensé. Elles étaient reportées à bien plus tard, à la fin des études au lycée, au-delà même du temps universitaire. Cette exigence si prégnante aujourd’hui était en grande partie sans objet à l’époque.

De même, si les règles de civilité et de civisme, figurant dans le règlement intérieur du lycée, étaient des obligations non négociables, auxquelles la communauté lycéenne devait se soumettre sans rechigner, l’exercice de la citoyenneté à une époque où la majorité n’intervenait qu’à vingt-et-un ans, n’était abordé que de manière théorique, au travers des cours d’histoire et d’instruction civique dans la glorification de la République et de la Patrie. La participation des élèves aux instances disciplinaires du lycée ou aux conseils de classe était essentiellement symbolique, et leur intervention dans la pédagogie n’était évidemment pas envisagée. Le projet pédagogique d’alors s’efforçait de n’impliquer l’adolescent que sur ce qui relevait effectivement de ses devoirs et des performances qu’on était en droit d’attendre de lui, dans l’acquisition des connaissances, en évitant de le distraire en l’associant à l’agitation du monde adulte, propre à troubler la quiétude requise pour l’étude.

A ces conditions, que chacun avait d’ailleurs intériorisées, de gré ou de force, la question aujourd’hui obsédante des « savoirs fondamentaux » ne se posait pas vraiment, parce tout était axé sur l’étude avec l’objectif de progresser, y compris dans les disciplines d’éveil artistique ou sportif. En outre, dans la société provinciale d’alors, la population scolaire était culturellement homogène de telle sorte qu’il n’y avait pas lieu – pour reprendre les thèses actuelles du linguiste Alain Bentolila – d’imaginer de processus spécifiques d’intégration identitaire et d’appartenance à une communauté nationale, par le biais par exemple de la langue!

Les inégalités sociales et structurelles entre les lycéens n’étaient pas, pour autant effacées par le jeu du règlement intérieur. Les antagonismes sociaux non plus, mais ils n’étaient pas perçus comme des facteurs pertinents et déterminants pour la réussite scolaire. Si elles se manifestaient, c’était plutôt autrement par le fait que toute une classe d’âge n’était pas admise au lycée! Ou ailleurs dans les loisirs éducatifs extérieurs que la bourgeoisie angevine offrait en complément de sa scolarité, à sa progéniture. Ainsi, en était-il de la pratique du piano ou de l’équitation dans le manège tout proche de la rue Célestin Port, voire des sports d’hiver ou des séjours linguistiques à l’étranger pendant les « petites » vacances de Noël ou de Pâques !

Mais ces activités annexes et extérieures ne constituaient, croyait-on, que des atouts négligeables pour réussir en français, en latin, en maths et en physique… En outre, en classe de « première » et de « terminale », le café de la Mairie du Boulevard Foch jouait un rôle équivalent de dérivatif aux études, et sa fréquentation n’était pas discriminante! Un hot-dog et une mousse étaient déjà à la portée de presque toutes les bourses…

Globalement, cet univers du Lycée David d’Angers des « années soixante »  – qu’on devait retrouver à l’identique dans la plupart des grands lycées publics de France – était probablement assez comparable à celui d’avant la seconde guerre mondiale et même d’avant la guerre de 14, du temps de l’Instruction publique de la Troisième République!

A-t-il laissé des traces dans l’enseignement d’aujourd’hui? Les profs actuels sont-ils les héritiers de ceux d’antan? Peuvent-ils se revendiquer des même performances que leurs « prestigieux » prédécesseurs, alors que tous les indicateurs internationaux – dès lors qu’ils ne sont pas destinés à tresser des couronnes aux ministres en fonction – disent le contraire?

Ce questionnement est pertinent mais il a ses limites! Il est en effet vain de chercher à comparer ce qui n’est pas comparable. La France a vécu depuis cette lointaine époque de profondes mutations, notamment démographiques et culturelles, qui invalident des comparaisons termes à termes. Mais au moins, est-on en droit de se demander si la motivation, le dévouement et l’attention portée aux élèves demeure la même aujourd’hui qu’hier…

Spontanément, ce n’était pas mon sentiment et j’avais quelques arguments qui le confortaient, en particulier, dans la période récente, mon expérience décevante de la « Réserve Républicaine de l’Education Nationale », créée après les attentats islamistes de janvier 2015… Candidat adoubé par le rectorat de ma région, je ne fus mis à contribution qu’une seule fois par un brave conseiller d’orientation d’un collège de banlieue, qui, tout penaud, m’a informé quelques jours après m’avoir sollicité, que le projet pédagogique dans lequel il comptait m’associer, pour offrir une aide à des élèves en perdition, avait été rejeté par les professeures. Elle ne souhaitaient pas, y compris sous leur tutelle, d’interventions extérieures dans leur établissement scolaire!

A contrario, l’attitude « héroïque » du proviseur du lycée de Grasse ainsi que le comportement exemplaire des professeurs de Concarneau lors de l’attentat de Londres, m’ont conduit à corriger cette image négative qu’au fil des années, des faits divers scabreux et au vu des résultats discutables, je m’étais faite du corps enseignant dans les collèges et lycées publics de France.

Comme beaucoup, me référant mélancoliquement à mon passé au lycée David d’Angers, il me semblait que le zèle éducatif et la disponibilité professorale n’étaient plus que des curiosités exotiques attestant d’un passé lointain, et qu’ils avaient été supplanté par une forme de corporatisme revendicatif, où la seule échappatoire au malaise et aux échecs de la pédagogie en vigueur était d’ordre quantitatif  et ne se mesurait qu’en termes d’effectifs supplémentaires…C’est d’ailleurs un discours relayé en chœur par les candidats à l’élection présidentielle en cours, qui ne s’affrontent guère que sur le nombre de postes créés!

La dramatique affaire du lycée de Grasse témoigne heureusement du fait que le pessimisme n’est pas forcément la meilleure option et que mon triste constat sur la dégradation de l’esprit « hussard noir de la République » doit être tempéré. A Grasse, l’agression par le lycéen incriminé aurait pu tourner au massacre sans l’intervention et le sang-froid du proviseur. Mais au-delà de cet acte de bravoure, au cours duquel il fut blessé, ce qui force l’admiration et sollicite le souvenir de ses propres maîtres, c’est qu’il a su imposer son autorité pour faire échouer le projet mortifère et fou de cet élève perdu dans ses fantasmes assassins…

Ultérieurement, alors qu’il était sûrement choqué par l’épreuve traumatisante qu’il venait de subir, il a su répondre aux journalistes qui l’interrogeaient avec beaucoup d’humilité en se cachant derrière sa fonction et avec bienveillance – y compris à l’égard de son agresseur – mettant constamment en avant son rôle d’éducateur qu’il disait vouloir reprendre au plus vite, sans s’appesantir sur son cas personnel. Sans s’attarder sur sa propre souffrance, cet homme, à l’exemple de mon propre proviseur jadis, s’effaçait devant sa mission…

A l’instant où il s’exprimait, c’est donc la figure emblématique et respectée d’André David-Cavaz (1910-1977) le proviseur du lycée David d’Angers,  qui s’imposa à moi. Dans le propos du proviseur de Grasse, je retrouvais la même considération pour ses élèves, la même passion du métier, la même vocation que celle que j’avais perçue, plus d’un demi-siècle auparavant quand je passais l’examen du baccalauréat. La même discrétion aussi !

     André David-Cavaz

D’où l’idée, au travers de ce billet qui évoque ce grand ancien de la profession, décédé, il y a quarante ans, de rendre hommage aux proviseurs de France, si injustement chahutés aujourd’hui et souvent regardés comme les boucs-émissaires responsables des difficultés d’une Education Nationale qui peine à se mettre au diapason de la modernité en préservant sa raison d’être au service des élèves. Et qui, peut-être, voulant absolument inscrire l’école au cœur de la société et de ses débats, en a épousé maladroitement les contradictions, en oubliant son devoir de transmission de savoirs et d’une culture.

J’ai croisé André David-Cavaz durant mes études au lycée à la charnière des années soixante et dans les années qui suivirent. Il avait, en effet, été nommé proviseur du lycée David d’Angers en 1957 et y était demeuré jusqu’à sa retraite au début des années 1970.

Avec les années, cet ancien professeur d’allemand s’était non seulement imposé par son autorité et une certaine vision de l’élitisme républicain indissociable de la recherche de l’égalité des chances, mais il avait fini par s’identifier à l’établissement qu’il dirigeait et auquel il vouait un attachement sans faille. Tel un stigmate dont il tirait fierté, il en portait d’ailleurs une partie du nom. Fruit du hasard évidemment, car c’est en 1888 que le lycée prit le nom du célèbre sculpteur angevin David-d’Angers (1758-1856) à l’occasion du centenaire de sa naissance et qu’en outre aucun élément ne permet d’imaginer un lien de parentèle entre les deux personnages.

On prétend néanmoins que André David-Cavaz s’amusait lorsque des curieux, des notables obséquieux ou des journalistes, lui demandaient s’il était de la famille de l’artiste, gloire angevine indiscutable du siècle précédent! Malicieusement, car il n’était pas dépourvu d’humour à froid, il éludait la question, laissant son interlocuteur imaginer la réponse la plus appropriée.

Du personnage privé, d’abord un peu austère en dépit d’un physique rondouillard et d’une apparence débonnaire, l’élève que j’étais, ignorait presque tout. On disait, sans trop savoir, qu’il était originaire de l’Isère ou de quelque part, du côté des Alpes. On disait qu’il était célibataire, qu’il vivait avec sa mère aux étages supérieurs du bâtiment d’honneur du lycée dans un appartement de fonction. Personne en tout cas ne l’avait aperçu en galante compagnie, ni ici, ni en ville, et personne ne se serait avisé de dire quoi que ce soit sur ses orientations sexuelles ou sur ses « affinités électives »…Ce n’était pas dans l’air du temps que d’imaginer méchamment, ce qui, de fait, ne nous regardait pas!

Pour tous, il suffisait qu’il soit entièrement voué à sa tâche éducative. Cette besogne à laquelle il consacrait sa vie ne se limitait d’ailleurs pas à assurer aux heures ouvrables, la logistique d’un lycée prestigieux ou à présider des conseils de professeurs. Elle l’accaparait en permanence.

L’homme était très peu disert sur sa personne et il n’aurait jamais livré de confidences à un élève, non parce qu’il cherchait à préserver d’inavouables secrets, mais parce qu’il estimait que sa fonction n’impliquait pas qu’il fasse étalage de son intimité. L’indiscrétion sur sa vie privée l’aurait sans doute privé de la distance nécessaire pour être respecté et asseoir son autorité…

Ce devoir de réserve, qu’il s’imposait avec rigueur, se manifestait par une volonté affirmée d’éviter toute familiarité inopportune, mais elle n’excluait nullement la compréhension, voire même l’empathie ou la compassion à l’égard de ceux qui lui étaient confiés et dont la réussite était son seul enjeu. En revanche, jamais, il ne lui serait venu à l’idée de tutoyer un élève.

Lors des intercours, il parcourait les couloirs du lycée, seul ou en compagnie du censeur ainsi que du surveillant général. Il n’intervenait que très rarement directement auprès d’un élève et en public, surtout s’il s’agissait de le réprimander. Il laissait ce soin à ses subordonnés! Comme toujours, la nature avait bien fait les choses – à moins que ce ne fût l’académie – car dans cet étrange attelage qui déambulait en silence sans afficher de complicité apparente, le proviseur dominait d’une tête le censeur, qui n’arrivait qu’à la hauteur de son nœud papillon, et qu’on avait d’ailleurs affublé du sobriquet de « Fa-dièse » – plus près du sol! 

En revanche, le proviseur recevait ceux de « ses » lycéens signalés en difficulté ou qui le sollicitaient! Il recevait dans un bureau lustré et bien rangé, éclairé au soleil couchant, qui donnait sur la cour d’honneur. Il consacrait à cet entretien, à ce colloque singulier, tout le temps nécessaire, écoutant et conseillant. Et cette attention quasi-paternelle, qu’il portait à son jeune interlocuteur, il pouvait la prolonger au-delà de la scolarité au lycée, car il ne s’estimait jamais quitte vis-à-vis d’un élève qui avait fréquenté son établissement…

Plus tard, alors que j’étais étudiant, je n’ai pas hésité à lui demander conseil sur les options académiques que j’envisageais de privilégier, et c’est de bonne grâce, qu’il m’a prodigué ses recommandations, alors qu’il n’avait plus, en principe, rien à faire avec moi.

Mon souvenir le plus marquant qui atteste de sa proximité avec « ses » élèves, a trait à l’examen du bac. Quelques jours avant, je fus affecté d’une poussée acnéique ou infectieuse disgracieuse, et ma résolution était prise de ne pas me présenter aux épreuves, le nez barbouillé de teinture d’iode. Et ce d’autant moins, qu’elles se déroulaient dans un autre lycée de la ville, le lycée Chevrollier, et que j’allais devoir plancher aux côtés des « filles de Joachim du Bellay »… Alerté par mes parents inquiets, André David-Cavaz me convoqua et sut si bien plaider ma cause – à ma place – qu’il parvint à me convaincre… J’obtins ce fameux diplôme, sans lever la tête de ma copie!

Parmi mes autres souvenirs de cet homme de culture, me vient en mémoire le discours qu’il prononça le 15 novembre 1969 devant l’Assemblée Générale de l’association des anciens élèves du lycée, qu’il honorait chaque année de sa présence ainsi que le rituel banquet qui suivait…

Ce morceau de rhétorique est mémorable, car ce jour-là, il put donner toute la mesure de son talent en conciliant son admiration pour David d’Angers et son amour de la littérature allemande,  » la patrie de son imaginaire, la terre où il est possible de penser en rêvant, de fabriquer les mythes » selon une définition que formulait si bien Florent Georgesco dans Le Monde (24 mars 2017) à propos de Michel Tournier, mais qui aurait été comme un gant à André David-Cavaz.

Lequel, en verve ce soir-là entreprit d’évoquer la visite que fit David d’Angers à Goethe (1849-1832) dans « sa bonne ville de Weimar » le 26 août 1829. Le sculpteur, âgé de quarante ans et déjà auréolé de gloire souhaitait rencontrer l’illustre vieillard de quatre vingts ans, dont il voulait sculpter le buste!

Au-delà du caractère anecdotique de cet épisode – un parmi tant dans l’oeuvre considérable de David d’Angers –  et des avatars qu’il dut surmonter pour parvenir à ses fins en 1831, à peine quelque mois avant le décès du géant de la littérature allemande, ce qui frappe dans l’allocution du proviseur, c’est la part de lui-même qu’il y met, lorsque par exemple, il rappelle incidemment sa visite à Weimar en 1930 alors qu’il était étudiant. C’est son émotion qui transparaît lorsqu’il mentionne Friedrich Schiller (1759-1805), un autre maître de la poésie germanique…

Pour conclure, je l’entends encore citer – avec un soupçon de provocation contrôlée – cette phrase de David d’Angers, qu’il fait sienne:  » La nature est en Allemagne grande et poétique, les hommes pleins de science, de génie, bons et aimants »! Moins d’un quart de siècle après la guerre et les horreurs du nazisme, mon proviseur ne manquait pas de courage ou de toupet… C’était l’homme de la réconciliation franco-allemande en Anjou, qui s’exprimait derrière les propos de David d’Angers ..

Goethe par David-d’Angers

 

En 2015, le Courrier de l’Ouest – le quotidien local d’Angers – le sélectionna parmi les personnalités qui marquèrent l’Anjou du vingtième siècle, aux côtés d’Emile Joulain le poète patoisan et de Monseigneur Chappoulie, l’évêque du diocèse d’Angers des années cinquante…

Distinction méritée pour cette homme de grande culture, modeste et discret, qui plaçait sa tâche d’éducateur au dessus de tout, et qui croyait en l’égalité des chances, à condition, qu’au-delà des mots, on se dote des moyens adéquats.

« Au travers de son internat, auquel il s’intéressait particulièrement, il accueillait des élèves de tout l’Anjou et de conditions sociales diverses. Une réalité assez différente de l’image que certains se font alors du lycée et de son proviseur. » précisait le journaliste du Courrier de l’Ouest.

Aujourd’hui, je sais que André David-Cavaz a des héritiers et pourquoi pas des disciples, à Grasse et à Concarneau, et sûrement dans beaucoup d’autres lieux …

Cour d’honneur

Cour des Grands