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Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951) m’a offert le petit camion en bois qui se trouve aujourd’hui sur une étagère de mon bureau, voisinant en bonne intelligence mais sans intention préconçue avec les ouvrages et les biographies de Marie et Pierre Curie, Albert Einstein, Max Planck, Ettore Majorana, Louis de Broglie, ainsi que ceux de Gilles de Gennes (1932-2007), de Roland Omnes ou encore de Vladimir Kourganoff (1912-2006) mes professeurs à la fac des sciences d’Orsay au début des années soixante-dix. 

Je sais juste, parce qu’on me l’a indiqué ultérieurement, que le « pépé » l’avait fait lui-même à partir de planches de bois de cagettes de fruits et légumes récupérées en fin de marché à Angers du côté du boulevard Foch. 

En réalité, cet oubli n’en est pas un. Il n’est pas imputable à l’obsolescence de mes neurones, qui menace impitoyablement tous les baby-boomeurs de mon acabit. Il est simplement dû au fait que ce cadeau, probablement l’unique jouet que mon grand-père maternel eut le loisir de me fabriquer de ses mains, remonterait à Noël 1950 ou, au plus tard, au jour de mon deuxième anniversaire, en février 1951. Et qu’à cet âge très précoce, la mémoire très sélective fonctionne selon des critères qui échappent à la logique des adultes.  

Il se trouve qu’à la charnière des années 1950 et 1951, l’hiver et en particulier le mois de février furent très rigoureux en Anjou. Cela explique en partie que, de cette période lointaine de ma prime enfance, je n’ai guère conservé en mémoire qu’une sensation de froid intense. Presque toutes les autres émotions « inoubliables » s’étant diluées dans d’improbables réminiscences de perceptions réelles ou imaginées à partir de récits postérieurs de ma mère ou de ma grand-mère. Ou des deux conjuguées.  

A l’évidence, cette météo exceptionnelle aux antipodes climatiques du réchauffement global aujourd’hui rabâché, m’avait beaucoup plus impressionné que tous les autres évènements de ma vie quotidienne d’alors. Une vie plutôt choyée d’un tout petit garçon, gratifié de l’affection des siens dans une famille modeste, mais ouverte au monde, par les engagements militants de ses parents au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne pendant la guerre, puis dans l’action catholique ouvrière et enfin dans le syndicalisme confessionnel.      

Dans ce contexte, la rudesse du climat dans les logements ouvriers mal chauffés d’après-guerre n’engendrait pas la tristesse ni d’ailleurs la mélancolie, mais elle laissa durablement des traces dans l’imaginaire des petits enfants. Et ce sont elles finalement qui survécurent à l’usure du temps.

Force est de reconnaitre que le contraste entre le confort spartiate de cette époque et celui dont on bénéficie ‘aujourd’hui est saisissant. Il est même inconcevable pour les générations montantes, addicts aux smartphones, à la télé et aux jeux vidéo, qui d’un « clic » peuvent modifier l’ambiance thermostatée de l’endroit où ils se trouvent. 

Jadis, a contrario, en l’absence de chauffage centralisé dans des appartements mal isolés, la lutte contre le froid consistait à vivre calfeutré et emmitouflé dans des pullovers assez raides souvent tricotés avec de la laine récupérée. Restrictions obligent. Et à ne sortir dans les jardins enneigés, que fagotés, de pied en cap, à la manière d’un Paul-Emile-Victor (1901-1995), l’explorateur polaire à la mode du moment. 

L’accoutrement composé en outre de la « capuche » et du « cache-nez » de rigueur, était inconfortable mais il fut à l’origine de souvenirs impérissables. Et encore, notre mère étant couturière, les vêtements étaient bien coupés et à notre taille. 

En outre, la « bouillotte » de brique chauffée dans le four de la cuisinière à bois et à charbon (boulets) permettait les soirs de trop grand froid d’affronter bravement les draps glacés en attendant que l’édredon de coton, gonflé de plumes, réchauffé à la chaleur humaine ne prenne le relai et n’assure l’équilibre thermique du lit, condition indispensable à une nuit de sommeil paisible…   

hiver 1951 Angers

Ainsi, c’est la température ambiante qui dictait sa loi et c’est elle, qui au détriment de toute autre considération, « imprima » durablement sur nos jeunes cerveaux encore vierges. Dans ces conditions, le jouet du grand-père était sans doute de second ordre. 

Confronté à la froidure des temps, tout le reste des sensations voire des émois et des sentiments, y compris ceux considérés légitimement comme essentiels et déterminants pour l’avenir, telle l’affection de nos parents, désertèrent notre conscience instantanée et s’effacèrent dans le bruit de fond des activités obligées donc normales. Comme si ce qui relevait de l’ordinaire était voué à l’oubli dans cet environnement glacial qui mobilisait notre énergie et nous tenait en éveil. Comme si notre regard sur le monde était entièrement circonscrit à la lutte pour se réchauffer.   

Un drame, pourtant, bouleversa cet équilibre et rompit cette harmonie précaire. Il endeuilla toute la famille cette année-là et brouilla nécessairement les repères. 

A l’automne 1951, ce grand-père bricoleur du dimanche, mourut subitement foudroyé par un infarctus alors qu’il n’était âgé que de cinquante-et-un ans. Je n’avais pas eu le temps de le connaitre, de m’approprier consciemment notre parenté, ni celui de nouer avec lui, les rapports de proximité qu’un petit-fils entretient généralement avec son grand-père!  

Louis passa ainsi brutalement du statut de grand-père réel et peut-être de familier attentionné à celui de grand-père virtuel. L’homme théorique supplanta rapidement celui chaleureux de chair, d’os, et de léger embonpoint, auquel le bébé avait dû sourire et babiller. Le garçonnet que j’étais l’effaça de sa mémoire.

Notre connivence mutuelle voire notre complicité naissante s’étaient en fait évanouies au fur et à mesure qu’un autre homme qui, pourtant, lui ressemblait comme un frère, avait pris sa place et comblait le vide de son absence….S’est progressivement dessiné un autre personnage, au travers des histoires bienveillantes et systématiquement édifiantes, qu’on n’a cessé, par la suite, de me raconter à son sujet pour honorer sa mémoire.    

De la sorte, je ne saurais plus aujourd’hui identifier le son de sa voix, si jamais on l’avait effectivement enregistrée. Le temps m’avait manqué pour la mémoriser et elle s’était tue pour toujours à l’automne 1951. Sans le recours de la photographie, j’aurais également oublié son visage. Disparurent également du champ de ma conscience, les gestes d’attention qu’il prodiguait au bébé que j’étais. 

Enfin, ma bibliothèque olfactive élimina rapidement de son thésaurus, l’odeur de tabac froid qu’en qualité de fumeur de « gris » à rouler il diffusait un peu partout et dont il avait forcément imprégné sa capote et son képi de policier municipal ainsi que son tablier de « petit jardinier de la Treille ». 

On m’a raconté qu’il était d’un caractère aimable, paisible, paterne même. Bref, que l’homme était naturellement bon, Je le crois volontiers mais il demeurerait pour moi une sorte d’étranger de ma lignée, en d’autres termes, un inconnu, s’il n’y avait justement ce petit camion verdâtre en bois, confectionné de ses mains qui atteste sans discussion de son existence et de nos échanges d’antan.  

C’est sur ce camion que repose désormais la seule certitude dont je puisse me prévaloir à son propos car à travers ce modeste objet qu’il a façonné minutieusement, et auquel il a consacré quelques heures, je sais que c’est à moi qu’il s’adressait et à personne d’autre…

Notre dialogue qui se poursuit en dépit du temps qui passe, emprunte aujourd’hui ce chemin! Et à travers ce lien intemporel – presque charnel – ce petit camion témoigne de notre histoire commune.

Pour autant, Louis a t-il imaginé – intuité – que, par le biais de ce jouet, il continuerait, bien au-delà de sa propre fin, à irriguer ma réflexion et à m’entretenir de notre héritage commun, celui d’une civilisation aujourd’hui en péril?

Pouvait-il concevoir que ce petit camion constituerait pour moi, plusieurs décennies plus tard, un point d’ancrage et une porte entrouverte sur l’insaisissable et énigmatique « légende des siècles » et sur l’origine du monde?

Rien n’est certain! Car dans la durée, tout est mouvement et tout disparait sauf l’éphémère.  

Je présume en tout cas, sans pouvoir l’expliquer que le choix de ce petit camion de dix-sept centimètres de long sur huit de large aux roues en pièces de monnaies trouées des années 1920, n’est pas anodin. Ni même innocent! Même si, dans cette France d’après-guerre qui n’avait pas encore franchi le cap de la consommation de masse, l’objectif de Louis était initialement – et probablement avant tout – d’offrir un jouet, absent des rayonnages des magasins ou trop couteux, à l’ainé de ses petits-enfants. 

Quoiqu’il en soit, sans peut-être l’avoir clairement anticipé, Louis construisit, une « machine à remonter le temps ». Un cadeau d’autant plus utile et précieux, qu’on engrange les années, qu’elles finissent par peser ostensiblement et que les inconvénients qui en résultent, ont une fâcheuse tendance à se multiplier. 

A ce stade de mon récit, une pause s’impose!

A cet instant, j’imagine que les rares lecteurs de ce billet – ceux qui, indulgents, m’ont accompagné jusque là – envisagent sérieusement de quitter le navire, autrement dit de snober leur écran pour passer à autre chose. Je les comprends car moi-même, je me demande où va me conduire cette histoire de grand-père bricoleur qui colonise ma mémoire impudemment à son insu et à la mienne! 

A force de circonvolutions autour de ce fantomatique camion, on finirait presque par l’oublier sur son étagère. Un peu comme on oublie Arthur Rimbaud quand on lit Rimbaud dans « Une saison en enfer » ou dans les  » Illuminations ».  Un peu comme on rate le génie du poète de Charleville-Mézières  quand on veut, à toute force, donner sens à sa vie erratique et élucider les motifs qui l’ont poussé à s’égarer à Aden et à Harar avant de mourir, cul de jatte, cancéreux et gangreneux à Marseille…Un peu comme si on le croisait sans suspecter la force révolutionnaire de son écriture et surtout sans percer d’autre secret que ceux dont on est soi-même habités!  C’est tout ce qui caractérise mon camion d’enfance, une recherche de réponse à une lancinante interrogation qui n’en exige peut-être pas ….

Peut-être qu’en se baladant un été avec lui, guidé, par exemple, par Sylvain Tesson, ce serait plus clair. Mais rien n’est moins sûr! 

Que puis-je écrire concrètement de ce camion? 

Que c’est en 1975, au décès d’un mes grands oncles paternels, Auguste Cailletreau (1892-1975), chauffeur dans le service de santé des armées pendant la Première guerre mondiale, que je compris grâce à une photo-carte postale datée d’avril 1916, que mon petit camion en bois était une reproduction bricolée et simplifiée du célèbre camion Berliet « CBA ».

Un de ces camions qui circulèrent en grand nombre sur la Voie Sacrée entre Bar-le-Duc et Verdun au cours de cette terrible année 1916.  

Auguste Cailletreau au centre appuyé à son camion

Le plus souvent « carrossé en plateau bâché à ridelles », ce camion fabriqué à grande échelle dans les ateliers Berliet de Lyon et Vénissieux  était destiné en priorité à l’armée française. « Simple et robuste », il pouvait transporter une charge utile de plusieurs tonnes et être équipé de support de batterie DCA. Il fut donc partie prenante des combats, outre sa participation déterminante à l’approvisionnement de Verdun en 1916…Ce camion contribua ainsi à la victoire de la bataille de Verdun.

En tant que véhicule du service de santé des armées, il pouvait également accueillir un bloc opératoire et des appareils de radioscopie, pour localiser les impacts des balles et les éclats d’obus dans les blessures ensanglantées des poilus.

Marie Curie elle-même qui, avec sa fille Irène Curie, mit son savoir faire au service des blessés de guerre sur le Front, fut d’ailleurs photographiée au volant d’un de ces camions, qualifiés pour la circonstance de « Petites Curie« … 

C’est donc assez naturellement que mon grand-père, ancien combattant des derniers mois du conflit trouva là l’inspiration patriotique pour me fabriquer ce petit camion. Le temps aidant, il est devenu, à mes yeux, une sorte d’emblème ou de drapeau d’une Nation française combattante, fière d’elle-même et créative. Une Nation, de nos jours, actuellement controversée dans sa quintessence, sa culture, les principes universels qu’elle donna au monde et son histoire, et dont l’existence même se trouve menacée par des vagues d’obscurantisme importé.  

Mon petit camion désormais symbole de résistance nationale, survivra comme il traversa discrètement toutes les périodes parfois dangereusement turbulentes de l’après-guerre et qu’il résista à tous les changements jusqu’à parfois se faire oublier dans un angle mort des rayonnages de ma bibliothèque…

Jusqu’à se réfugier silencieusement et en bonne compagnie auprès de Marie Curie.

Il n’y a pas de hasard! 

Quelle est, en effet, la part du hasard dans le fait que ma petite-fille âgée de deux ans et demi – du même âge que celui que j’avais en 1951 – découvrant le camion alors qu’elle joue avec des personnages « Lego », reproduise l’équipage d’une « Petite Curie » en plaçant spontanément et sans incitation de ma part, un infirmier aux commandes du camion?  

Avril 2021

Dans la foulée, je me suis permis de lui parler des rayons X, de leurs propriétés et de quelques notions sur les rayonnements ionisants … La base, quoi!

Elle n’y a pas prêté la moindre attention. Elle avait évidemment raison! C’était hors sujet. 

Alors, je me suis dit que si je cassais ma pipe d’ici quelques mois – hypothèse de moins en moins réfutable avec le temps qui passe – elle ne se souviendrait sûrement que du réchauffement climatique et accessoirement du petit camion de mon grand-père, son arrière-arrière grand-père. 

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PS: Livres évoqués  :

L’œuvre d’Arthur Rimbaud (Un saison en Enfer, Illuminations, etc.) 

Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson – Editeur Equateurs parallèles- avril 2021

Doit-on halluciner ou se soumettre ? Ou les deux ! …

Cette satanée pandémie rebat et redistribue manifestement les cartes. Toutes les cartes. Et pas seulement celles relatives à notre santé. Celles aussi de notre entendement!

Il faut dire que les Diafoirus qui se succèdent à un rythme soutenu sur les plateaux TV et que relaient avec gourmandise les réseaux sociaux y sont pour quelque chose. Ils y mettent du leur pour nous donner le tournis et nous casser le moral. 

On en sourirait volontiers si l’enjeu était de nous distraire et si les malades n’étaient qu’imaginaires. Malheureusement, ce n’est pas le cas, chacun commençant à voir apparaitre dans son entourage proche ou éloigné, des victimes de ce fléau collectif venu du bout du monde, dont on dit en outre qu’il prend un malin plaisir à tromper notre vigilance immunitaire en changeant en permanence de casaque… Disons que le virus malfaisant se comporte comme tous les prédateurs microscopiques de son espèce, avec lesquels nous cohabitons plus ou moins pacifiquement depuis la nuit des temps !

Face à cela, nos éminents experts en infectiologie, épidémiologie, virologie et autres spécialistes toujours plus nombreux du bavardage savant simulent de mieux en mieux – et avec un réel talent comique – les médecins de Molière, comme « de grand(s) benêt(s) nouvellement sorti(s) des écoles, qui font toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps ».

Les Diafoirus (Wikipédia)

Leurs hésitations et leur ignorance présomptueuse, maquillées de leur fatuité, servent en fait les intérêts de ceux qui les cornaquent habilement dans les allées du pouvoir. Ces derniers peuvent ainsi agir à leur guise face aux contradictions des patriciens de la médecine, pour imposer une nouvelle vision de l’ordre public qui n’a plus que de lointains et formels rapports avec l’ordre républicain…

C’est ainsi que le citoyen devient le sujet d’une majesté présidentielle, balloté entre les appétits autoritaires des uns et l’arrogance d’une prétendue science des autres! Le tout, ficelé dans une avalanche de règles administratives. Mais ce n’est pas mon propos du jour…

S’agissant précisément de la vaccination qui est toujours en avance sur nos voisins européens, les jours de conférence de presse ministérielle et en retard les autres jours, l’apport informatif des chercheurs et des soignants surbookés, s’exprimant dans le hall de leurs hôpitaux « saturés », peut se résumer, grosso modo à un seul diagnostic sibyllin « ni pour, ni contre, bien au contraire » ! Ils ajoutent généralement avec la tranquille assurance du sachant « de première ligne » que c’est une raison de plus, pour maintenir voire renforcer les mesures restrictives de liberté » et les gestes qui font barrage à la convivialité virale! 

C’est ainsi également qu’on nous dira tantôt que les vaccins sont la principale porte de sortie de cette ornière infectieuse dans laquelle on est envasé depuis un an, mais que, le lendemain, les mêmes du haut de leur chaire académique affirmeront péremptoirement que ce ne sera pas suffisant pour retrouver une « vie normale ».

D’ailleurs, les professeurs argumenteront, pour faire bonne mesure, sur le fait que lesdits vaccins, quelles que soient les stratégies développées pour les concevoir, dont au passage le nombre explose comme s’il s’agissait de faire honneur à l’économie de marché, ne sont pas en fait de « vrais » vaccins au sens pasteurien du terme.

En effet, ils ne nous immuniseraient pas complètement et pas longtemps contre le virus et surtout seraient impuissants à contrer ses fantasques mutations. Enfin, ils ne nous permettraient pas, d’ici des années, de côtoyer de trop près nos semblables sans les contaminer…

Résultat de cette contre-propagande : alors que le bon sens voudrait que les personnels médicaux et paramédicaux de France se précipitent massivement pour se faire vacciner, on apprend incidemment que nombre de soignants le refusent et que dans le même temps, le coronavirus est en passe de devenir la principale affection nosocomiale. On hallucine! 

Mais le pompon de l’information fantaisiste, tronquée ou truquée (comme on veut), ce sont les effets secondaires imputés à certains vaccins, avec en point d’orgue pour l’un d’entre eux, le coup du risque de thrombose des grosses veines du cerveau et de la formation de caillots sanguins ! Diable! 

Evidemment, il est difficile de demeurer béatement serein quand on entend un mec ou une nana en blouse blanche avec caducée de l’assistance publique sur la poitrine et la mine harassée par des nuits de veille sur « le front de vague », relayer une telle menace sur un des vaccins commercialisés.

Le ou la spécialiste aura beau s’efforcer de corriger l’effet désastreux de son discours à cette heure de grande écoute, en précisant timidement que les autres vaccins aussi présentent des inconvénients, rien n’y fera pour rétablir la confiance populaire. 

Rien n’y fera même s’il ou elle complète son propos devant les caméras qui lui assurent une notoriété éphémère, qu’il ne faut tout de même pas trop s’affoler car le bénéfice l’emporte très largement sur le risque encouru, que les effets toxiques déplorés sont rarissimes et qu’ils n’affectent que les jeunes et plutôt des femmes ! Ouf les vieux mâles respirent!  Je le sais car j’en suis un. Pour une fois que la providence n’en fait pas des têtes de turc (si j’ose dire)! 

Mais comme malgré tout, comme l’avenir des jeunes c’est de devenir vieux, on se méfie. Et ce, en dépit des commentaires empathiques du reporter journaliste qui tempère en ajoutant que ces petites surprises désagréables sont, somme toute, classiques et que ce vaccin incriminé, d’ailleurs privilégié en Angleterre, a fait ses preuves, puisqu’il a permis outre-Manche, la réouverture des pubs, des terrasses et de certains lieux de culture!

Trop tard, les braves gens qui pourtant ne gagnent jamais la timbale au loto, frémissent à l’idée d’être des gros lots dans le malheur. Ils ne veulent surtout pas prendre le risque de se faire inoculer ce vaccin potentiellement mortifère, et exigent un autre vaccin. Même le président omniscient aurait, dit-on, manifesté une certaine crainte…

Voilà comment on fracasse – on flingue – une campagne de vaccination, en balançant des ferments de suspicion infondée, qui forcément prennent le dessus sur le raisonnement rationnel.

Le charlatanisme a toujours été plus efficace pour influer sur les comportements que les équations différentielles qui pourtant sont souvent plus représentatives de l’évolution d’un système physique qu’un rêve éveillé ou qu’une rumeur fondée sur d’improbables statistiques.

Sérieusement, tout de même, ces effets secondaires délétères existent! Mais ils existent comme pour tous les risques à caractère stochastique, liés à une activité humaine. Le simple fait de traverser une rue expose à un risque mortel dont on sait calculer la probabilité, et pourtant il nous arrive – moins fréquemment actuellement – de changer de trottoir !

Prendre une pilule contraceptive ou enfiler une capote anglaise peuvent également exposer à des effets délétères redoutables chez certaines personnes …  Idem donc pour toute forme de consommation, licite ou non, y compris celle de produits anodins et recommandés dans l’alimentation…

Sans parler des médocs et des vaccins qui nous ont épargnés depuis plus d’un siècle des méfaits de la plupart des maladies infectieuses qui décimaient auparavant les populations.

Bref, tout est dangereux, rien n’est dangereux. c’est une question de dose, de posologie, de protocoles appropriés et de bonnes pratiques. Cette dangerosité s’exprime aujourd’hui en termes de probabilité.

Dosa sola fecit venenum (Paracelse 1493-1541)

Œuvre de M-T. Taudin «  EPIDEMIE » (2020) Extrait du forum France-Patchwork

La question toutefois qui se pose, est celle de savoir si, au nom d’une transparence, vertu cardinale et imprudente des temps modernes, toute information brute doit être « balancée » dans le grand public si celui-ci n’est pas à même de la comprendre à sa juste mesure, de l’assimiler et de l’interpréter à son profit et à celui de la collectivité…

Il y a plus de dix ans, j’ai été victime d’un infarctus. D’authentiques toubibs pas nécessairement férus d’épidémiologie m’ont à peu près remis sur patte, avec néanmoins quelques contraintes, en particulier celle de prendre quotidiennement des médicaments…

En fait, je ne me suis jamais vraiment intéressé aux effets indésirables graves (rares) pouvant subvenir. Ce n’est que fort récemment, pressé par l’injonction sécuritaire qui contamine tout le monde, que j’ai enfin parcouru la rubrique des notices traitant des effets secondaires graves mais rares. Je ne regrette pas d’avoir retardé cette échéance, car l’aurais-je fait plus tôt que je ne serais probablement plus de ce monde pour en parler, emporté par la trouille ou par ma décision de m’abstenir de suivre des prescriptions médicales « suicidaires ». 

J’aurais snobé les médocs!

C’est en effet avec horreur que je découvre aujourd’hui ce à quoi j’avais échappé jusqu’à présent.

Des effet rares mais violents et parfois létaux, tels que des réactions allergiques brutales, des angio-oedèmes, des crises cardiaques soudaines et sans sommation, des gonflements du visage, des fractures de la hanche, des vomissements ou des nausées ininterrompues, des inflammations préoccupantes du foie etc…

J’y ai échappé mais, forcément je m’interroge. Car, depuis…

J’ai la rate qui s’dilate
J’ai le foie qu’est pas droit
J’ai le ventre qui se rentre
J’ai l’pylore qui s’colore
J’ai l’gosier anémié
L’estomac bien trop bas
Et les côtes bien trop hautes
J’ai les hanches qui s’démanchent
L’épigastre qui s’encastre
L’abdomen qui s’démène
J’ai l’thorax qui s’désaxe….
(Chanson 1934 de Gaston 0uvrard )

Internet – site FMF

Dès potron-minet, tout est prêt pour le repas de Pâques cette année!

La table aseptisée au gel hydroalcoolique – le seul qu’on puisse consommer sans modération sur la voie publique sans craindre une verbalisation – est dressée, propre comme l’atmosphère stérile d’une salle blanche. Pas besoin de sortir les rallonges. Elle n’attend plus que ses improbables convives. Ils ne viendront aujourd’hui qu’au travers des écrans qu’on pourra si on le souhaite, poser sur la table! 

Coronavirus oblige! Coronavirus impose… 

Pâques ce sera quand même « jour de fête » cette année! Comme toujours. Mais d’une fête de la sobriété et de la joie « positive » réfrénée! A noter d’ailleurs qu’on parvient plus aisément à freiner sa joie et à interdire les rassemblements familiaux qu’à ralentir la progression du microbe! Exemple éloquent des bienfaits de la modernité mondialisée! 

Malgré tout, conformément à la tradition, une chasse est ouverte – non plus celle « aux » œufs en chocolat, réservée aux enfants dans le jardin derrière les arbustes et les pots de fleurs. Non! il s’agit désormais d’une nouvelle chasse citoyenne, incertaine et sans merci – nous dit-on!! – au virus sino-britannique mâtiné de samba des favelas et de rugby sud-africain, mais aussi d’un affût, un brin sadique, de tous les empêcheurs de tourner en rond et asociaux notoires, qui persistent à marivauder et à se bécoter sur l’espace public, et que la maréchaussée républicaine a pour « consigne » de réprimer avec fermeté. 

Pâques 2021, ce sera donc, à coup sûr, un jour de fête, celui d’une solitude saturée d’informations et d’expertises contradictoires, de transgressions tolérées mais réprimées, et de souffrance pour les malades pris en otages par tout le monde! Ce sera un jour de plus où les bavards médiatiques aux ordres du « palais présidentiel » nous sommeront d’être dociles sous peine d’amende et de nous soumettre sans chercher à comprendre à des injonctions liberticides souvent absurdes. 

Un jour de plus où l’on nous prédira les pires tracasseries en cas d’insoumission, où l’on récitera avec gourmandise la litanie (pascale) des pauvres gens accablés par le virus, où l’on nous menacera cyniquement du spectre de la saturation hospitalière réelle ou arrangée et de la nécessité prochaine de trier entre ceux qu’il faudra sauver et les autres.

Un jour enfin où ceux qui disent détenir les clés de notre avenir nous accuseront de toutes les déviances pour masquer leur mépris à notre endroit et leur coupable impuissance. Et ce, quoiqu’ils prétendent en se parant avec présomption de toutes les vertus anticipatrices et en nous assurant de leur bienveillance simulée! 

Bref, La chasse aux œufs – aux vrais œufs de Pâques – est reportée aux calendes grecques, comme tout le reste d’ailleurs! Pâques 2021, ce sera donc seulement un jour de « presque » fête pour les cinéphiles qui visionneront le film éponyme de Jacques Tati, en cultivant la nostalgie de leur enfance et des temps heureux.

En consolation, on regardera avec bonheur, le cerisier du jardin qui, depuis quelques jours, est en fleurs…Et dans moins de trois mois, « le temps des cerises » sera enfin revenu. 

En cette année plus qu’en toute autre, ce temps-là de la floraison printanière des arbres et de la germination des végétaux est le bienvenu. Attendu. Espéré. Outre qu’il atteste que les saisons existent encore, contrairement aux prévisions cataclysmiques des prophètes de l’apocalypse climatique, il incarne la seule promesse qui vaille et que l’on consente désormais à entendre, celle d’un souffle d’espérance libératoire qui échappe aux caprices technocratiques et aux facéties infectieuses et macabres des microorganismes pathogènes.

Un temps libérateur à tous égards, tant de ce satané virus que de l’arrogance mensongère des nouveaux versaillais qui prolifèrent un peu partout dans le monde.

Cent cinquante ans après la Commune de Paris, le message du « temps des cerises » demeure vivant et roboratif.  Et les cerisiers en fleurs, s’il en était besoin, nous le rappelle. 

L’utopie et la générosité des Communards sont des thèmes éternels qui restent d’actualité et même d’actualité prégnante en 2021. Et la chanson de Jean-Baptiste Clément aussi.

Quand nous chanterons le temps des cerises,

Et gai rossignol et merle moqueur 

Seront tous en fête

Les belles auront la folie en tête 

Et les amoureux du soleil au cœur ….

Joyeuses Pâques à tous 

____

La tradition ça se respecte! Ses rites également. 

Ainsi, chaque année, je reçois un « appel » téléphonique du 18 juin d’une facétieuse ancienne collègue, adepte de l’humour répétitif.  Et de même, je ne saurais laisser passer un 1er avril, dédié en principe aux fausses nouvelles rigolotes et aux vraies plaisanteries, sans évoquer ce fameux « poisson » que l’on collait jadis dans le dos de nos petits camarades d’école… 

On en riait de bon cœur, mais à l’époque le cœur y était vraiment! Aujourd’hui, de très nombreuses décades plus tard, c’est assez différent d’autant que je ne fréquente plus les préaux d’école que pour rejoindre les classes transformées périodiquement en bureaux de vote.

Et il n’y a plus guère que mon cardiologue pour me rappeler les avantages à attendre de la consommation de poisson, animal sans mémoire donc sans rancune, mais dont la chair bien que dépourvue de propriétés aphrodisiaques, possède des vertus anticholinestérasiques appréciables! 

Cette année, eu égard au contexte fébrile lié à la pandémie virale et aux sujétions édictées par la dictature de l’urgence sanitaire, je pensais qu’une certaine sobriété s’imposerait en matière de poisson d’avril. L’heure ne semblait pas être à la jubilation. Erreur! Les festivités de rigueur du 1er avril ont même débuté la veille au soir…

Le « poisson d’avril » que des langues de vipère, toujours promptes à critiquer, surnomment désormais le « poison d’avril » et dont les réseaux sociaux font leurs choux gras, s’est imposé dès vingt heures le 31 mars sur toutes les chaines de télévision française vouées au service élyséen.

Wolinski dans L’Huma (1980)

A cet instant en effet, notre bien-aimé souverain – ou qui se croit tel – fan comme ma collègue de naguère du comique de répétition, nous a récité la même antienne que celle dont il nous crédite désormais régulièrement depuis un an avec grosso modo les mêmes trémolos dans la voix.

Par rapport aux prestations précédentes, la mise en scène était sans doute plus modeste que d’habitude, mais le sermon demeurait « invariant ». L’exercice de style était d’autant plus périlleux que cette énième redite aurait pu fatiguer le téléspectateur citoyen et occulter le cœur du message « en responsabilité » que voulait délivrer le roi républicain. Lequel cherchait à la fois à nous endormir en se présentant comme un bon pasteur vaccinateur et à nous terroriser en décrivant l’effrayante viralité et voracité des « variants » du coronavirus, l’objectif étant d’imposer à la France entière, un « coucouche panier » consenti (de force) à partir de dix-neuf heures, assorti d’une limitation de la bride ou de la longe à dix bornes autour de chez soi! 

Accessoirement, il s’agissait aussi de fermer les commerces de fringues de centre ville où il n’y a jamais personne à cause des supermarchés périphériques bondés mais pas trop grands dès lors qu’ils vendent des nouilles. Et enfin de demander aux projectionnistes de cinéma de télétravailler! 

On peut postuler sans flagornerie excessive – mais avec un peu tout de même – que cette prestation fut unanimement comprise et appréciée. Et ce, bien qu’à de multiples égards, d’aucuns auraient pu la qualifier de carrément surréaliste!

Appréciée par tous, au premier rang duquel les « marcheurs au pas », elle fut la bienvenue car en période de disette culturelle et de spectacles vivants, on n’est pas trop regardant! 

En tout cas, ce fut un moment de bonheur virtuellement partagé, et, en ce qui me concerne, heureusement pimenté d’un ou deux verres de vin d’Anjou et de quelques rondelles de saucisson sec, pour éviter un assoupissement prématuré et inconvenant compte tenu des efforts fournis par le comédien pour nous convaincre de sa bonne foi! 

Wolinski dans L’Huma (1980)

En résumé, sa majesté – ci-devant Président de la République française – nous a annoncé comme si c’était un scoop, qu’il était plutôt satisfait de lui-même, qu’il était en outre le plus doué et le plus lucide des chefs d’Etat de la planète, et que grâce aux mesures « temporaires » et toujours plus restrictives des libertés qu’il avait décidé de nous infliger dès la fin très proche des litanies pascales, juste après l’issue heureuse de la résurrection christique, on accumulerait – promis mais pas juré – un capital garanti de libertés futures.

Promis mais pas juré, on retrouvera – si on n’a pas été, d’ici là, envoyé ad patres – une vie encore plus normale que normale. Mais l’échéance de cette félicité terrestre retrouvée ne saurait actuellement être précisée à cause du caractère aléatoire et capricieux des méfaits du virus. Ce que l’on sait en revanche avec certitude selon le président pythie, c’est que ce bonheur espéré ne saurait s’acquérir qu’en acceptant de bonne grâce, notre maintien en résidence surveillée ou, si l’on préfère, en détention provisoire. Et de surcroît à domicile ou presque, afin de réduire le bilan carbone de nos déplacements pour satisfaire les écolos qui s’échauffent en ce moment sur le projet de loi « climat »! Tout bénef…

Nous n’avons pas tout compris de la démonstration, mais l’important c’est d’y croire.

La foi ne résulte jamais d’un raisonnement logique. Parfois d’un pari. Mais le plus souvent, elle peut juste surprendre sur le chemin de Damas. 

Qu’y a t-il à comprendre dans la cohérence de cette batterie de mesures que notre premier consul réincarné a concocté dans le secret des brumes de l’Olympe! On pourrait juste lui opposer en tant qu’homme de peu de foi, qu’il aurait peut-être pu préalablement les soumettre pour avis « simple » au Parlement! Mais cette omission est, au pire, une faute vénielle qui n’émeut que les accros de la démocratie. Elle a d’ailleurs été réparée dans les heures qui ont suivi, puisque l’Assemblée a été convoquée fissa par les laquais du prince chargés d’assurer le service après-vente. Dès ce premier avril – c’est-à-dire le jour-même de sa convocation – elle était sommée avec le Sénat de « débattre » sur des règles d’ordre public déjà édictées! Et de voter, juste pour « rire »! 

Et effectivement, cette mascarade consultative a bien eu lieu et a permis d’offrir aux citoyens français un spectacle télévisé digne d’un 1er avril poissonneux d’antan. Comique à satiété. Je ne commenterai pas plus, laissant ce soin aux gazettes plus qualifiées que moi pour le faire, d’autant qu’elles regorgent d’experts en politologie sanitaire appliquée, d’épistémologues avertis, de philosophes circonstanciels, d’épidémiologistes urgentistes et autres infectiologues angoissés! 

Plus classique, je me suis dit que le mieux pour commémorer ce jour de liesse enfantine serait sans doute de prendre une photo des poissons rouges de mon propre bassin! De mon point de vue, ça devait permettre de marquer le coup en évitant l’écueil de l’humour noir plutôt mal vu, par les temps qui courent, surtout lorsqu’on est un indécrottable indigène de la République et de plus un homme blanc de plus de cinquante ans…

Je m’y suis appliqué mais je ne suis parvenu qu’à capter un cliché flou, comme si mes poissons refusaient obstinément de se désolidariser de leur écosystème liquide et ondulatoire, préférant me laisser dans l’incertitude sur leur position réelle.

Ca m’a rappelé des trucs de physique fondamentale appris jadis – approchés plutôt – sur le statut de la réalité ultime… J’ai pensé que ça pourrait très honnêtement faire office de « poissons d’avril acceptables » en ces temps de confusion et de clair-obscur sur nos perspectives d’avenir.  

Pour conclure : « Poisson d’avril » bien grillé au barbecue…

Il y a cent-cinquante huit ans, le mardi 10 mars 1863 s’éteignait à « l’hospice civil d’Angers » Louise Perrine Desvignes.

Hôpital St Jean – Collection iconographique – Célestin Port -AD 49

L’acte de décès établi deux jours plus tard par un adjoint au maire d’Angers sur la déclaration de « deux domestiques » de l’hospice précise qu’elle était « ménagère » et âgée de soixante seize ans! En réalité, elle n’avait que soixante et onze ans comme en atteste son acte de baptême en l’église Saint-Maurille de Chalonnes-sur-Loire où elle a vu le jour le 2 février 1792.  Cette erreur administrative n’a pas en soi une grande importance, mais elle incarne, comme en point d’orgue, le destin décalé de cette pauvre Louise, discrète et oubliée, qui a du affronter, au cours de son existence, de multiples et cruelles épreuves. Et ce, de sa tendre enfance pendant les « guerres de Vendée » sur la rive gauche de la Loire en contrebas de la Corniche angevine jusqu’à cet ultime jour de 1863.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fatalité ne l’a guère épargnée…

La liste des drames intimes qu’elle dut surmonter – du moins ceux que l’on connaît – est assez impressionnante. Pour autant, je ne lui avais jamais consacré jusqu’à ce jour, d’article spécifique, alors que j’ai évoqué ici la plupart des siens, notamment ses infortunés parents ainsi que sa descendance à laquelle j’appartiens au cinquième degré par ma mère. Doublement même, puisque, deux de mes arrière-grands-parents, Alexis Turbelier (1864-1942) et Augustine Durau (1867-1941), ses petits-enfants, se sont mariés alors qu’ils étaient cousins germains. 

Ainsi, parce qu’elle était peut-être trop effacée, l’histoire familiale avait presque oublié son nom. Et elle s’est injustement retrouvée dans « l’angle mort » – si j’ose dire! – de mes petites chroniques alors qu’elle fut le témoin mais aussi l’actrice à son insu, et surtout une des victimes des tragiques désordres des siècles précédents, à commencer par les affrontements fratricides et même génocidaires des guerres de Vendée de 1793 et 1794, qui la privèrent de son père et réduisirent sa mère à la misère.

Par la suite, elle connut bien d’autres drames et partagea avec son mari charpentier puis forgeron des galeries et carrières de charbon, la dure condition ouvrière des mineurs du Bassin de la Basse Loire au dix-neuvième siècle, au chevalement de la Tranchée à Montjean-sur-Loire, en passant par Chalonnes jusqu’aux puits de Languin au nord-ouest de Nort-sur-Erdre sur la rive droite de la Loire; les lieux de naissance de ses quatre enfants s’alignant en surface sur l’axe des affectations paternelles, autrement dit, sur le sillon houiller souterrain à cheval entre le Maine-et-Loire et la Loire Atlantique.

Bassin Houiller – Source Wikipédia

A l’issue d’une vie de labeur, ponctuée de nombreuses déconvenues et de phases douloureuses, elle mourut probablement assez seule et quasi-indigente à Angers.

Il fallait donc réparer (un peu) ce délit mémoriel d’ignorance! 

Ce qui, bizarrement, a attiré mon attention sur son sort – outre l’anniversaire de son décès signalé par les logiciels généalogiques qui traquent désormais nos aïeux avec le même zèle intrusif que nos modernes réseaux sociaux lorsqu’il s’agit de dénicher d’improbables amis – c’est une information chinée dans la presse de ma ville natale d’Angers, aux termes de laquelle un centre de vaccination contre le Covid 19 avait été ouvert en ce début d’année 2021 aux « Greniers Saint-Jean ».

La distance entre les greniers Saint-Jean et l’ancien hôpital éponyme de la cité n’excède guère une lieue d’Anjou. Je l’ai hardiment franchie et même, par l’esprit, carrément annulée dans ma hâte à ressusciter ma lointaine aïeule.   

En effet, c’est probablement dans l’hôpital Saint Jean, joyau de l’architecture gothique hospitalière du Haut Moyen Age que Louise Perrine  Desvignes rendit l’âme. Jusqu’à la fin du second empire, avant que l’actuel hôpital ne prenne le relai, il fit office d’hospice civil de la ville.

Incidemment, c’est dans ce lieu où jadis furent accueillis tant de malades incurables, de lépreux et de pestiférés et qui a résonné pendant des siècles, des plaintes et de la souffrance des agonisants, qu’est exposé de nos jours  » Le Chant du Monde », ce flamboyant ensemble de tapisseries du peintre, céramiste et licier Jean Lurçat (1892-1966)…

J’ignore évidemment ce qui a motivé le choix des Greniers Saint-Jean pour l’administration des vaccins, que j’associe un peu promptement à celui de l’hôpital pour le Chant du Monde. En fait dans les deux cas, j’y vois le symbole d’une renaissance. J’y vois le défi de la vie face à la mort. Une mort qui rôde depuis des siècles dans ces parages sans jamais être parvenue à prendre le dessus. J’y vois enfin un présage d’optimisme conforme au message de modernité que nous délivre encore aujourd’hui l’œuvre de Jean Lurçat. 

Prenant acte des crimes et des épreuves qui ont endeuillé l’histoire du monde, Lurçat conçoit en effet son travail comme un enjeu d’intelligence et de confiance dans l’avenir mais aussi dans la capacité de l’humanité à dominer ses contradictions, ses malheurs et ses pulsions destructrices. A cette fin, l’artiste use de l’exubérance de sa palette de couleurs, de l’harmonie qu’elle suggère et de la poésie qui en émane et qu’elle exprime au-delà des mots.    

Bien avant de servir d’écrin au Chant du Monde, la magie de l’architecture gothique angevine embellissait déjà ce lieu à la fois funeste et inspirant, où l’espoir et le désespoir ne cessèrent jamais d’alterner. Elle fut peut-être un réconfort pour la « petite lingère » Louise Perrine, quand elle fut admise ici par une nuit sans lune, un certain huit janvier 1863.

Très mal en point et convoyée depuis son taudis de la rue Chef-de-Ville sur une charrette brinquebalante tirée par des voisins compatissants par les ruelles pavées des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Nicolas, elle entrevit sûrement dans ses ultimes instants de conscience,  la magnificence de l’art ogival des Plantagenet, incarné par les élégantes voûtes de la grande salle des mourants. Comme un avant-goût du Ciel, auquel elle croyait pouvoir prétendre comme épilogue d’une vie difficile. Pour elle, il n’y avait sûrement pas d’autre option pour survivre que d’implorer le Ciel, fût-ce à mauvais droit, car il l’avait si souvent oubliée!

Pour la forme, imaginons-la quand même, en cet instant où elle s’apprête à plonger dans le néant! Imaginons-la, transfigurée par l’esthétique du lieu, abandonnant toute rancœur à l’encontre d’un créateur sourd et absent, qui ne lui avait vraiment pas fait de cadeau!

Je n’approuve pas mais je comprends.   

La lingère – Léon Delachaux (1860-1919)

Mis à part les éléments d’état civil qui franchissent les siècles, et dont témoignent les archives communales et départementales, cinq ou six générations suffisent à effacer toute trace ici-bas d’un quidam de basse condition. A fortiori s’il s’agit d’une femme de milieu pauvre, qui n’a pas eu la chance de croiser la route d’un peintre amoureux pour en dresser le portrait. De surcroît, les premières photographies ou les daguerréotypes, plus démocratiques, ne fixèrent des visages de femmes du peuple que dans le dernier quart du dix-neuvième siècle.

Louise Perrine n’était déjà plus de ce monde. 

Il s’agit là d’une inégalité de « genre » ( comme on dit maintenant quand on est « branché » féministe/écolo ou qu’on veut le paraître).  Car s’agissant des hommes, les registres militaires (registres de matricules) renseignés lors de la conscription en précisent les principales caractéristiques morphologiques à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et même avant pour ceux ayant participé à l’épopée du premier empire. 

Pour une femme, il n’y a que l’imagination du narrateur qui puisse combler cette absence de données, et l’interprétation qu’on peut attribuer aux documents administratifs la concernant, abandonnés ici ou là dans un contexte historique donné.

On ne sait donc rien des traits du visage d’une femme, ni de sa taille ou de sa beauté et plus généralement de sa prestance avant la fin du dix-neuvième siècle, sauf bien entendu si elle appartient à l’aristocratie ou la bourgeoisie manufacturière du capitalisme naissant et que son portrait couvre les murs du salon de musique de la propriété familiale.  

Pour Louise Perrine Desvignes, ce n’était pas le cas. Point de lambris dorés remontant à la nuit des temps, point de galeries d’ancêtres, point de salon, point de castel. Point d’écrits de sa main non plus, car elle ne savait ni lire, ni écrire. On en est réduit à des conjectures parfois hasardeuses en postulant par exemple que l’époque particulièrement troublée qu’elle traversa, fut certainement déterminante pour elle, amplifiée par une insigne malchance qu’imposèrent certaines circonstances a priori imprévisibles, comme le décès brutal de certains de ses proches encore jeunes.  

Louise Perrine naquit à Chalonnes-sur-Loire le 2 février 1792. Elle était la seconde enfant d’une fratrie de trois sœurs, composée d’une sœur ainée, Jeanne, née en 1790 à Chalonnes-sur-Loire et d’une cadette Marie née en 1793 à Saint-Aubin-de-Luigné, un village rural de la rive gauche de la Loire, traversé par le Layon, où résidaient ses grands-parents paternels et où leur mère Magdeleine Vigneau (1761-1836) s’était réfugiée avec ses filles quand leur père Jean Desvignes (1762-1794) eut rejoint les rangs des insurgés vendéens.

A la naissance de Louise Perrine, les parents Jean et Magdeleine étaient en couple depuis le 11 août 1789. Jean exerçait la profession tantôt de « garçon marinier », tantôt de « voiturier-par-eau ». Bref de batelier sur la Loire…  

En cet hiver 1792, la région – les Mauges – au sud-ouest de l’Anjou sur la rive gauche de la Loire entre Angers et Ancenis était encore relativement calme. Elle n’était pas à feu et à sang, mais déjà de sombres nuages annonciateurs de la révolte vendéenne du printemps 1793 s’accumulaient dangereusement.

La « Constitution civile du clergé » promulguée en Juillet 1790 avait en effet indisposé ce pays de forte tradition religieuse. La majorité des prêtres et des clercs étaient devenus « réfractaires » , refusant de prêter serment à la dite Constitution. 

En outre, au début de l’année 1792, la monarchie vacillait et la marche vers sa disparition et l’instauration de la République était engagée. Dans l’ouest, face aux insoumissions croissantes, la pression et la répression du pouvoir central s’accentuèrent vers les curés mais aussi vers les villageois qui les protégeaient. Par provocation autant que par souci de rétablir l’ordre, l’Assemblée Constituante avait décrété une loi d’exil prescrivant la déportation des prêtres insoumis. 

Dans ces conditions, les populations de l’Ouest notamment de l’Anjou, du Poitou et du Bas-Maine, initialement plutôt favorables aux acquis et promesses de la Révolution manifestèrent alors explicitement leur désapprobation en organisant des messes clandestines et en cachant les curés insubordonnés. Mais, ce qui mit le feu aux poudres, outre l’exécution du Roi le 21 janvier 1793, ce fut la réquisition de 300000 hommes décrétée par la Convention pour combattre aux frontières les troupes des monarchies européennes coalisées pour écraser la Révolution Française. 

Le début de l’insurrection « vendéenne » armée débuta en mars 1793 dans la région de Saint-Florent-le Vieil. On peut légitimement présumer que le père de Louise Perrine, Jean Desvignes (1762-1794), batelier de Loire, donc essentiel d’un point de vue logistique aux mouvements des bandes armées de part et d’autre du fleuve, fut immédiatement favorable aux rebelles. En tout cas, il fut certainement de ceux qui offrirent leurs services à l’armée catholique et royale pour l’aider à franchir le fleuve en octobre 1793 et entamer sa funeste « Virée de Galerne », qui aboutira au désastre et au massacre impitoyable par les troupes républicaines des derniers insurgés de la « Vendée militaire » dans les marais de Savenay en Loire Atlantique en décembre 1793. 

Jean Desvignes fut arrêté chez lui à Chalonnes à la fin du mois de décembre 1793 et emprisonné à Angers. Il fut condamné à mort par un jugement expéditif d’une commission militaire et exécuté dans des conditions barbares par fusillade dans les prairies de Sainte Gemmes sur les bords de Loire avec quinze cents autres compagnons suppliciés. 

Ainsi Louise Perrine avait tout juste deux ans quand elle devint orpheline de père. Un père qu’elle avait vu partir à pied, les mains liées attaché à une corde, entre deux gendarmes à cheval. Sa sœur Marie n’était âgée que de quatre mois!

Un père sans sépulture qu’elle ne revit pas, car les « valeureux » révolutionnaires laissèrent leurs dépouilles pourrir et flotter au fil de l’eau jusqu’à ce que des paysans des Pont-de-Cé ou de Bouchemaine, pris de compassion, en inhumèrent nuitamment quelques uns! 

La vie par la suite ne fut pas facile pour les trois filles en très bas âge, et surtout pour leur mère Magdeleine Vigneau qui vécut alors de mendicité et de quelques travaux de fileuse de chanvre à façon. Comme domestique aussi, dans les fermes, dans les champs et sur les coteaux au moment des moissons ou des vendanges.

Peu ou prou proscrite et soupçonnée de complicité avec les rebelles vaincus, Magdeleine sombra dans une période de grande misère, et en situation de semi-clandestinité.

Pendant plusieurs années, on ignore même ce qu’elle devint et même où elle résidait. En 1812 et 1813, on la retrouva dans la banlieue d’Angers où elle fit établir deux actes de notoriété et un acte d’indigence par le commissaire de police de la ville. Une modeste pension des survie lui fut allouée en 1818 au nom du roi. 

Bien sûr, aucune des trois filles ne fréquenta un quelconque établissement scolaire… 

Les deux sœurs de Louise Perrine, Jeanne et Marie, se marièrent à Montjean-sur-Loire en 1814 et 1813, l’une avait vingt ans l’autre vingt-quatre. Louise Perrine Desvignes fut la moins précoce: elle ne convola « en justes noces » qu’à trente et un ans révolus le 22 janvier 1823 à Montjean avec Mathurin Jean Turbelier (1801-1841) charpentier/forgeron aux mines, de neuf ans son cadet. 

L’acte de mariage indique qu’à ce moment-là, elle était lingère.  

De cette union qui inaugura certainement la période la plus heureuse de sa vie, naquirent quatre enfants: le 24 janvier 1824 à Montjean une fille Marie Emerance, puis le 16 février 1825 Mathurin Julien, Victoire en 1829 et enfin à Nort-sur-Erdre en 1832 Françoise Félicité Turbelier… 

Le bonheur fut malheureusement de courte durée, puisque le 28 aout 1832, Marie Emerance, sa petite fille, décède à l’âge de huit ans, peut-être victime de l’épidémie de choléra qui sévissait alors en France et dans l’Ouest. Et ce, jusqu’au terme de l’automne de cette année-là.  

Quatre plus tard en 1836, c’est sa propre mère – sa mère « courage » – la veuve du fusillé de Saintes Gemmes – qui s’en alla à son tour. Elle avait soixante quinze ans.

Mais le comble de la détresse interviendra le 6 décembre 1841 quand le mauvais sort de nouveau s’acharnera sur elle, et de la manière la plus cruelle qui soit, pour une mère de famille d’enfants encore en bas âge. Cette fois, c’est son mari Mathurin Jean, tout juste âgé de quarante qui meurt à Nort-sur-Erdre.

S’agissait-il d’un accident de la mine? Chacun sait qu’à l’époque, la mortalité au travail était importante, surtout dans les galeries souterraines en front de taille où les mesures de sécurité étaient lacunaires voire carrément inexistantes. Rares étaient les familles de carriers, de mineurs ou de métiers intervenant au fond, qui n’étaient pas endeuillées. C’est l’hypothèse la plus plausible pour expliquer le décès si jeune et brutal de Mathurin Jean Turbelier. Ce n’est cependant pas la seule puisqu’il est avéré aussi que quelques jours après la disparition de son fils, Marie Gatel, sa propre mère mourut! De chagrin? d’épidémie? Du fait du hasard? Nul ne saura jamais… 

Louise Perrine Desvignes traina encore sa misère pendant les vingt années qui suivirent, élevant péniblement ses enfants. La suite montra qu’elle s’en acquitta honorablement.

Ultérieurement, on la retrouva de temps à autre, mentionnée dans des actes d’état civil. Elle est manifestement présente et consentante au mariage de son fils Mathurin Julien à Montjean le 27 novembre 1848. Progressivement, silencieusement elle devint invisible. 

On ne connaitra jamais le visage de Louise Perrine Desvignes. On ne verra jamais son sourire. On ne mesurera jamais sa tristesse ni a fortiori la joie de vivre qui lui a été confisquée dès ses premières années. On n’entendra jamais le son de sa voix. On sait en revanche qu’elle dut vivre dans le souvenir des atrocités commises au nom de la République par les colonnes infernales de soudards envoyés par la Convention pour mâter le Vendée Militaire.

On sait que ce véritable génocide est l’objet depuis plus de deux siècles d’un insupportable déni officiel et que ses stigmates indélébiles hantèrent tous les survivants, dont les enfants des victimes, qui miraculeusement survécurent. Louise Perrine et ses sœurs étaient de celles-là. 

Des cicatrices invisibles mais réelles demeurent, peut-être même chez leurs lointains descendants, fussent-ils aujourd’hui d’ardents républicains! 

Si le devoir de mémoire existe – ce qui peut se discuter – il existe pour tous, y compris pour ces gens-là, victimes de l’histoire et de la folie de leurs semblables.  

Disons qu’à l’adresse de celles et ceux qui ont hérité de quelques-uns de ses gènes, je me suis efforcé – maladresses incluses – de faire le job, c’est-à-dire de rendre à Louise Perrine Desvignes, un peu de cette justice dont, de son vivant, elle a du ignorer le sens et la portée! 

Acte de décès de Louise Desvignes – 1863 Angers- AD49

 

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Notes 

Articles de ce blog, dédiés à Jean Léon Desvignes, père de Louise Perrine Desvignes épouse Turbelier:   

  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794) voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – 11 mars 2013
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – 8 juin 2013

Article dédié à Françoise Félicité Turbellier, fille de Louise Perrine Desvignes: 

  • Des mines de la Basse Loire à la Chouannerie, l’héritage de Françoise Félicité Turbellier (1832-1895) – 22 décembre 2019

Article dédié à deux arrière petits enfants de Louise Perrine Desvignes

  • Artiste et Patriarche: Alexis Turbelier (1864-1942) – 10 octobre 2011
  • Discrète, tenace et efficace « Grand-mère Augustine » Durau (1867-1941) – 19 septembre 2011
Il est des absences qu’il vaut mieux ne jamais évoquer, ni solliciter, sauf à révéler les aspérités de sa propre existence et rompre ainsi l’illusion d’une harmonie qu’on s’est laborieusement échiné à construire avec la complicité du temps qui passe, la force de l’oubli et surtout l’affection des siens. Avec aussi une dose de compréhension concédée par ceux qui nous aiment.
 
On n’a d’ailleurs pas d’autre option de vie que d’enterrer le passé, fût-t ‘il en son époque, chargé d’espérance. Car il n’a évidemment nulle vocation à survivre, encore moins à se substituer au présent et à hypothéquer le futur.
 
Mais cette sagesse, faite aussi de reniements en vue d’un confort émotif assumé et même revendiqué, n’exclut ni la mélancolie, ni la nostalgie d’histoires révolues qui auraient pu se concrétiser autrement. Seuls le hasard et la curiosité peuvent parfois nous sortir de cette douillette léthargie et remettre en lumière ce jardin secret soigneusement soustrait au regard d’autrui. 
 
Alors réapparait, sans crier gare, cette part intime de soi-même, qui rappelle que ce qu’on croyait définitivement enfoui, persiste à exister à bas bruit dans un recoin déserté de notre imaginaire! 
 
Les amis d’autrefois
S’ils entendent ça
Les amis du passé
Vont se rappeler
Nous n’étions, nous n’étions
Qu’à peine moins vieux
Nous avions, nous avions
Envie d’être heureux
 
Ces « amis d’autrefois » chantés jadis par Anne Sylvestre (1934-2020), ce sont, bien sûr, les camarades d’école, de lycée ou d’université, ceux d’Angers, de Nantes, de Paris et d’Orsay, puis les collègues de bureau des cinquante dernières années, et enfin, ces passagères clandestines de l’existence, actrices essentielles d’éphémères rencontres, qui, hier ou avant-hier, réveillèrent nos émotions. Celles qui nous donnèrent l’audace de franchir des rubiconds inconnus et risqués, celles qui nous firent croire qu’on était beaux, intelligents et avec lesquelles nous échangeâmes quelques baisers.
 
Nous souvenons-nous aujourd’hui que c’est avec elles et par elles, que nous apprîmes, enlacés dans les herbes folles, à canaliser et à apprivoiser nos passionnelles inclinations?   
 
A l’automne de nos vies, alors que s’installent les prémisses de la vieillesse, avec leur lot de restrictions, de désagréments et de rêves, qui, par la nature des choses, n’ont plus pour objectif d’embrasser l’insondable horizon du monde et sa diversité, ce sont à celles-là, partenaires anonymes et temporaires de nos marivaudages d’antan et de nos parades amoureuses inabouties qu’il faudrait rendre un hommage mérité pour tout ce qu’on leur doit! Consciemment ou non. Et pas à elles seulement, car l’existence est aussi une course d’endurance et de long terme. 
 
Elles, malgré tout, que Georges Brassens (1921-1981), esthète des mots s’il en fut, qualifia pudiquement de « passantes » et qu’on n’osera jamais remercier publiquement. Elles qu’on ne peut plus nommer, qui furent les complices consentantes de nos premiers ébats et les spectatrices bienveillantes de nos innocentes passions désormais interdites, anachroniques comme nos visages fatigués. Elles, qui suscitèrent nos premiers émois et en compagnie desquelles nous nous initiâmes aux subtiles arcanes transgressives des jeux amoureux! 
 

Tableau d’une artiste angevine contemporaine Catherine Terrien

   
Un jour pourtant -on ne sait plus quand ni pourquoi – on crut de bonne foi qu’il fallait casser le fil qui nous liait à elles et nier comme une évidence, l’exquise intrication qui s’était nouée entre nous, du jour où nos chemins s’étaient croisés. Qu’il fallait, en somme, les oublier pour poursuivre notre route et même s’excuser de les avoir rencontrées pour sauver le présent et préserver l’avenir.
 
Comme des gamins pris en flagrant délit de phantasme romanesque devenu inconvenant, il fallut durablement se convaincre que ces jeunes filles en fleur, rencontrées au fin fond de la Carinthie autrichienne, sur les rives du Rhin ou sur les pentes des volcans éteints d’Auvergne et leur prolongement languedocien n’avaient en fait jamais existé. Il fallut se résoudre à admettre que cet incompréhensible attrait pour la fragrance de mûre sauvage n’était attachée à aucun souvenir précis, et que les ibis invisibles des étangs d’Ile-de-France n’évoquaient rien d’autre que des oiseaux échassiers à long cou au bec recourbé. Rien de plus et pourtant! Et tant d’autres impressions qu’il fallut dégriffer! 
 
Il fallut par exemple réduire le souvenir du foyer des jeunes de la Madeleine à Angers pendant les sixties à celui d’un chaste patronage paroissial. Et au bout du compte, effacer les racines et les traces d’un passé trop confidentiel et impudique, plus rêvé que réellement vécu, pour s’accommoder sans regret, sans remords et sans réticence, d’un présent rendu  » aimable » et socialement acceptable. Tel fut le pari de fidélité des sentiments – en partie réussi – mais rattrapé par le temps, qu’il convenait de tenir coûte que coûte pour vivre sereinement dans l’instant et s’approprier sans douleur d’un quotidien souvent trop prévisible.   
 
« Les passantes » durent faire les frais de cette transformation imposée par une fureur de vivre dont elles ne pouvaient être désormais le moteur central. Dès lors, elles n’eurent d’autre perspective que de s’évanouir à leur insu dans les insondables brumes de notre mémoire. Il était dans l’ordre des choses, de n’y plus faire la moindre allusion. L’exclusivité des sentiments, gage d’équilibres incertains mais réels, imposait de s’automutiler spontanément de pans entiers de notre propre histoire pour garantir la paix des ménages et la nécessaire quiétude procréatrice. 
 
D’instinct, elles comprirent que minuit avait sonné pour Cendrillon et que leur prince n’en était pas un. Elles privilégièrent alors d’autres compagnies que la nôtre, lassées sûrement de notre inconstance et de nos serments de pacotille. De peur d’être emprisonnées dans des déclarations sans lendemain, elles nous remercièrent, fermant définitivement la porte de leurs alcôves. N’écoutant plus nos ultimes requêtes, elles nous abandonnèrent, fortes de notre consentement implicite, à nos pitoyables utopies et à nos déclarations d’amour présumé éternel.
 
De la sorte, on recouvra une certaine forme de liberté d’aimer qu’on s’empressa de museler dans d’autres relations jusque ce que l’une d’entre elles soit déclarée pérenne.  
 
Ainsi se construit une vie. Notre vie, joyeuse et comblée. Et les décennies s’écoulèrent sans encombre, presque sans embarras, hormis les classiques tracas domestiques que d’aucuns doivent affronter. Demeure juste aujourd’hui un parfum persistant d’inachevé et un zeste de mélancolie, dont on ne sait s’il annonce la fin d’un film à échéance rapprochée, un simple épisode ou s’il incarne l’impossible deuil de notre jeunesse et des sirènes qui l’ont enchantée.
 

Œuvre d’une artiste angevine contemporaine Catherine Terrien

 
Faut-il vraiment conclure? Sans doute pas, sinon pour témoigner que cet échafaudage de stratégies laborieusement imaginées pour échapper au passé et à ces passions obsolètes et désormais coupables, qui lui ont conféré jadis sa saveur, ne résiste pas à l’épreuve du temps. La durée n’est en effet d’aucun secours pour plonger dans une sorte de virtualité sans appel ce qu’on a d’abord aimé puis abandonné dans un lobe périphérique de notre mémoire cognitive. A la première occasion, les souvenirs se bousculent, intacts et exigeants comme si le temps s’était rétréci. 
 
Ce fut mon cas récemment en apprenant avec une indicible tristesse – en consultant un moteur de recherche des décès en France – qu’une de ces inoubliables « passantes », éloignée de mon horizon depuis plus d’une décennie, était décédée prématurément au seuil de la retraite, il y a trois ans et demi dans un hôpital parisien…
 
Mon trouble fut de même intensité lorsque je découvris par le même biais numérique, la disparition à Angers, en mars 1983, à l’âge de trente quatre ans, de celle à laquelle un  jeune homme de seize ans balbutia pour la première fois un  » je t’aime »!
 
A ces deux-là, particulièrement, étoiles lumineuses et scintillantes de mon univers d’autrefois et aux quelques autres, qui disparurent de ma vie comme elles y étaient apparues, discrètement mais en laissant une trace indélébile, quel autre hommage puis-je désormais leur rendre, que de leur dédier ces quelques strophes extraites de la chanson de Brassens, « Les passantes »?
 
Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais
 
A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui

………….
 
Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir

Banc public

 

Dans un ouvrage qui vient de paraitre (janvier 2021) aux éditions Odile Jacob, titré « l’Homme façonné par les virus », les auteurs, Frédéric Tanguy responsable du laboratoire d’innovation vaccinale à l’Institut Pasteur de Paris, et Jean-Nicolas Tournier, chef du département « Microbiologie et maladies infectieuses » à l’Institut de recherche biomédicale des armées, citent dans leurs conclusions cette phrase du grand physicien théoricien anglais et cosmologiste Stephen William Hawking (1942-2018) :

« Le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance ».

Cet aphorisme tombe à point nommé après « l’annus horribilis » que nous venons de vivre, au cours de laquelle la pandémie imputable au Covid 19 a réveillé, au nom d’une « Science » invoquée trop fréquemment à tort et à travers, et souvent prise en otage, à peu près autant de vocations de charlatans que de savants. Une pandémie qui en outre a probablement fait circuler via les différents médias et réseaux sociaux, à peu près autant de croyances indémontrables voire d’inepties sur les méfaits de ce virus et sur les propriétés de ses différentes mutations (variants) que de résultats étayés fondés sur des protocoles expérimentaux validés par la communauté scientifique.

Ne me prévalant pas de compétence universitaire en biologie, virologie, microbiologie, immunologie, infectiologie ou encore en épidémiologie – disciplines proliférant actuellement sur les médias – je me garderai bien d’ajouter de la confusion à la confusion et de proposer « ma » propre théorie sur les prochains développements de la pandémie. De même j’éviterai de me livrer à la facilité inquisitrice à la mode, qui veut que l’on désigne d’emblée des coupables ou des incapables responsables de la diffusion de l’infection. D’ailleurs s’agissant de la dissémination mondiale du virus, il n’est nul besoin d’être grand clerc pour pronostiquer que le virus a tout simplement emprunté l’avion, comme tout un chacun, et qu’en conséquence une des causes évidentes de sa propagation est la multiplication incessante et dérégulée des échanges à travers le monde. Quoiqu’il en soit, l’heure n’est pas (encore) aux contentieux inutiles. Les rhéteurs et les imprécateurs sont déjà suffisamment légion pour nous embrouiller.

J’observe sobrement qu’en dépit des bavardages des « diafoirus » de toutes les chapelles et malgré les multiples conseils et injonctions liberticides qu’on ne manque pas de nous infliger quotidiennement, l’épidémie est parvenue en moins d’un an, à endeuiller de nombreuses familles, à déstabiliser nos vies personnelles et collectives, à désorienter nos gouvernants, à mettre en péril nos structures de soins médicaux et notre système de santé, à fragiliser dangereusement nos démocraties, à restreindre nos libertés et, cerise sur le gâteau, à porter un coup fatal à nombre de secteurs économiques producteurs de richesse. Sans compter l’anéantissement d’une grande partie de la production culturelle! Au total, cette crise sanitaire qualifiée urbi et orbi « d’inédite » obscurcit nos désirs d’avenir et nous sape insidieusement le moral en nous privant, chaque jour un peu plus, de tout ce qui constituait, il y a peu, le plaisir de vivre. Pire! De vivre ensemble.  

Si donc je n’ai rien à dire sur le fond scientifique et accessoirement médical de cette pandémie et que je me contente, comme tous, d’espérer un retour rapide à une existence (presque) normale, grâce notamment à la vaccination de masse, je me crois néanmoins autorisé à penser qu’il faut sans délai se préparer à une sorte d’aggiornamento « culturel » voire idéologique, auquel ce virus nous contraint, et envisager sérieusement de redéfinir notre place – sinon notre raison d’être – dans l’univers immense et infiniment diversifié des organismes vivants. 

Un aggiornamento qui, à la suite de cette épreuve, nous conduira probablement à réviser nos vieux et plus ou moins tacites paradigmes anthropocentristes en vertu desquels notre espèce occuperait une place centrale dans la création « au sommet de l’arbre du vivant ». Il nous faudra en effet faire le deuil de cette interprétation tendancieuse et erronée de la théorie de Charles Darwin (1809-1882), aux accents créationnistes inavoués qui de fait, nie sournoisement l’évolution des espèces, tout en prétendant l’accepter.

Non, l’évolution des espèces vivantes n’implique pas que la finalité de la vie et son aboutissement s’incarnent dans un « homo sapiens » à l’image de Dieu. Non, les lois de la nature ne se conforment pas à notre conception pro domo et religieuse de l’éthique. Le « hasard et la nécessité » s’appliquent, sans exception, à toutes les formes d’organisation de la matière vivante, du virus nanométrique à l’énorme baleine bleue! 

Faute de procéder à cette révision drastique de notre vision du vivant, le risque n’est pas négligeable d’être de nouveau pris de court lors de la prochaine poussée épidémique!           

Et de ce point de vue, l’ouvrage précité (l’homme façonné par les virus) fort bien documenté – et opportunément publié – fournit au béotien curieux, nombre de données contextuelles qui permettent de regarder la pandémie virale actuelle et les menaces infectieuses futures avec un certain recul, eu égard aux enseignements tirés des fléaux épidémiques du passé, à leur influence sur les grands événements de notre histoire et à l’état actuel des connaissances scientifiques en microbiologie et génétique.  

Ce livre n’est d’ailleurs pas le seul à la portée du grand public, qui mette l’accent sur les nouvelles formes de cohabitation/collaboration que nous avons instauré – et que nous devrons admettre de bon ou de mal gré – avec l’ensemble des espèces vivantes, à commencer par celles qui composent notre « microbiote » sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre et que nous hébergeons à la surface ou dans notre corps. Une incroyable quantité « de bactéries, de virus, d’êtres unicellulaires, dont la seule raison d’être est de vivre et de se reproduire, en nouant des relations d’intérêts réciproques avec les milliards de cellules propres de notre organisme.

« Nous sommes constitués d’autant de cellules humaines que de cellules bactériennes » importées au fil de notre histoire personnelle

Dans ces conditions, le narcissisme de l’homo sapiens que nous sommes tous, devient une incongruité contre nature. Et la principale vertu pour s’accommoder sans dommage de cet état de fait, est la lucidité mais aussi l’humilité, d’autant qu’il semblerait que moins de 15% des espèces vivantes ont été jusqu’à présent identifiées.

Dans notre propre intérêt, une nouvelle compréhension des équilibres naturels, dénuée d’arrogance anthropocentriste s’impose donc, qui s’affranchisse de toute hiérarchisation injustifiée et inféconde des espèces, ainsi que de tout réductionnisme d’essence génétique (déterminisme génétique absolu) ou religieuse ( « Dieu l’a voulu ainsi »).  

D’autres ouvrages plus anciens avaient déjà ouvert la voie de cette réflexion vers une nouvelle vision de l’ordre du monde, fondée sur la raison. Nous n’avons peut-être pas toujours su les lire ou les comprendre! D’où notre sidération face à l’épidémie de coronavirus, qui n’est certainement pas le dernier épisode de ces « luttes » pour la vie dont nous sommes à la fois, les acteurs, les témoins et parfois les victimes et dont notre génome porte les traces.

Un même principe de vie anime cette colossale ménagerie. Un même principe de vie à propos duquel nous nous disputons, toutes espèces confondues, depuis la nuit des temps. Appartenant à l’espèce humaine, comme tous ceux qui voudront bien lire ces lignes, je confesse nourrir une « petite » préférence pour cette famille, dont j’apprécie qu’elle soit dotée de nombreux avantages sélectifs sur les autres espèces, même si sa complexité fait aussi sa faiblesse. 

fractale choux

Bref, exception faite de l’œuvre de Darwin qui demeure plus que jamais d’actualité, en particulier, son ouvrage majeur publié en 1859 sur « l’Origine des Espèces au moyen de la Sélection Naturelle, ou la Préservation des Races les meilleures dans la Lutte pour la Vie », citons quelques essais plus proches de nous, qui, faisant état des prodigieux travaux des dernières décennies en matière de génomique, de génétique et de paléogénétique. plantent le décor en montrant « la fabuleuse diversité » des bactéries et plus généralement des microorganismes dont bien sûr les virus:

  • La logique du vivant – une histoire de l’hérédité – (1970) de François Jacob (1920-2013) Prix Nobel de Médecine, une référence incontournable; 
  • Le Hasard et la Nécessité -Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne – (1970)  de Jacques Monod (1910-1976) Prix Nobel de Médecine;
  • Ni Dieu, ni gène – pour une autre théorie de l’hérédité – de Jean-Jacques Kupiec, biologiste et épistémologue et de Pierre Sonigo, biologiste moléculaire et virologue, un des pionniers de l’identification du SIDA 

Né lors baby-boom d’après-guerre, j’ai connu (subi) comme tous ceux de ma génération vivant en Europe, les maladies infantiles infectieuses bénignes. J’ai appris en outre que la vaccination dont Louis Pasteur fut en France le génial promoteur m’avait épargné les plus redoutables affections et que s’agissant des autres, les antibiotiques suffisaient pour les éliminer!  

Alexander Fleming (1881-1955) découvreur de la pénicilline en 1929

A cette époque, l’agression épidémique semblait nous accorder une trêve. On en avait hâtivement déduit un paradigme dominant qui « postulait » que les maladies les plus redoutables comme la peste, les dysenteries, le choléra, la variole, la tuberculose et toutes les autres pathologies graves d’origine bactérienne ou virale étaient en voie d’extinction. Elles avaient disparu de nos contrées et partout ailleurs elles s’éteindraient sous l’effet du progrès et du développement économique.

Ces résultats encourageants et présumés définitivement acquis avaient été obtenus grâce à la prévention vaccinale, à la révolution pasteurienne, grâce aussi aux préceptes d’hygiène qu’on nous inculquait et enfin grâce aux progrès considérables de la médecine curative « boostée » par des médicaments efficaces, dont, bien sûr, les antibiotiques!

Incidemment, l’utilisation massive (trop) des insecticides (DTT) et des pesticides permirent non seulement d’accéder à l’autonomie alimentaire en Europe, de produire une nourriture globalement saine d’un point de vue bactériologique et surtout de supprimer nombre de colonies d’insectes porteurs et transmetteurs de pathologies infectieuses. Ironie du temps, on affirme plutôt l’inverse aujourd’hui…

En dépit de ce vent d’optimisme sanitaire, on n’ignorait pas que la lèpre, le paludisme, la fièvre jaune, le typhus etc. subsistaient encore de manière endémique dans les contrées les plus pauvres du globe, où les conditions climatiques s’y prêtaient et où leur transmission étaient facilitée par l’absence d’hygiène et par la promiscuité avec certains animaux domestiques ou consommés (zoonoses) et par piqures de moustiques locaux.  

Enfants, notre sérénité face au risque infectieux relayait en fait la confiance de nos parents dans les bienfaits de la médecine « moderne » qui affectivement avait fait reculer drastiquement les maladies les plus effrayantes comme la tuberculose où la variole, maladies tueuses de la période précédente. Cette apparente accalmie bactérienne ou virale avait tellement éloigné la pression épidémique, que la disparition de certaines maladies ne faisait plus débat. Devenu invisible, l’ennemi mortel était réputé ne plus exister, terrassé par l’intelligence humaine! 

Ma mère vouait d’ailleurs un culte absolu au progrès scientifique. A rebours de la tendance actuelle à l’autoflagellation et aux commémorations des tragédies passées, elle considérait qu’il n’y avait pas lieu de s’encombrer la mémoire des malheurs de jadis. Elle était à cet égard représentative de la génération des Trente Glorieuses, qui après avoir souffert des privations de la guerre, n’avait pas d’autre souci que d’aller de l’avant sans s’attarder à regarder dans le rétroviseur.   

Lorsque nous étions un peu « patraques », elle convoquait  le « docteur Heck » le mythique médecin de famille qui se déplaçait, de jour comme de nuit. Et généralement, après prescription d’antibiotiques à large spectre,  l’affection était rapidement circonscrite. Le moins drôle, c’était les séances de vaccination dans le centre de protection médicale et infantile du quartier et les piqures dans l’épaule !

Au fond, les seules maladies qui, à nos yeux, menaçaient encore notre santé et représentaient à nos yeux de réels périls, c’étaient les cancers et les « crises cardiaques ». Ils avaient tué mes deux grands-pères. A Angers, non loin des carrières, on évoquait aussi la schistose, la silicose des mineurs d’ardoise de Trélazé et l’alcoolisme…

Ce n’est que bien plus tard, que surgirent de nouvelles préoccupations sur certaines maladies émergentes, comme les dégénérescences de tous ordres dont la survenue était en partie liée à l’augmentation constante de l’espérance de vie. Et bien sûr, on commença aussi à identifier de nouvelles maladies imputables à la pollution, notamment en milieu de travail, au delà des maladies professionnelles reconnues de longue date comme le saturnisme ou les affections toxiques dues au benzène …

En résumé, jusque dans le dernier quart du vingtième siècle, exception faite des spécialistes, la plupart d’entre nous interprétait le risque épidémique  comme un risque du passé, ou à tout le moins, comme un risque en voie de disparition à brève échéance. On pensait en effet connaitre la plupart des clés permettant de le contourner.

Le signalement des premiers cas de sida en France en 1981 changea fondamentalement la donne! Le rétrovirus mortifère sortait de la clandestinité!  

Le malaise s’intensifia lorsque au début de ce siècle, certains virus notamment de grippes, plus agressives et mortifères que d’ordinaire, défièrent les schémas classiques sur le risque infectieux. Mais, il ne s’agissait alors que d’alertes sur l’omniprésence résiliente du phénomène bactérien et viral, car ces épidémies furent assez aisément circonscrites, plusieurs d’entre elles s’éteignant même spontanément. 

N’empêche que ces premiers signaux après un siècle de trêve attestaient de la résurgence d’un risque épidémique mondial. Plusieurs facteurs expliquaient sans doute ce phénomène qui ébranla nombre de nos certitudes, en particulier la croissance démographique et les mouvements incessants de population qui favorisent les contaminations croisées entre des peuples immunisés et d’autres naïfs vis-à-vis d’un microorganisme pathogène. Les aztèques ont plus sûrement été éliminés par les infections exogènes apportées par les découvreurs des Amériques que par les armes des conquistadors. D’autres motifs furent avancés comme l’inefficacité croissante des antibiotiques contre les bactéries et les bacilles, ou encore les variations climatiques ou la pollution environnementale…

Mais la principale cause de ces bouffées épidémiques inattendues est à rechercher indirectement dans notre vision anthropocentriste du monde biologique.  Notre erreur est d’abord d’ordre épistémologique. Pensant avoir été créés à l’image d’un hypothétique dieu, nous nous sommes crus omnipotents et autorisés à aborder l’univers du vivant sous l’angle de la survie d’une seule espèce, la nôtre. Et de concevoir la prévention des épidémies avec cette perspective.

Cette myopie fautive nous a conduit à ignorer idéologiquement les millions d’espèces et de microorganismes avec lesquels nous cohabitons depuis probablement des milliards d’années. Et de surcroit en leur prêtant des intentions qu’ils n’ont pas. Les ignorant, il était impossible de les comprendre et donc d’actualiser scientifiquement et structurellement nos moyens pour lutter contre les épidémies. 

Au moins, la crise sanitaire actuelle due au Covid 19 nous a permis de redécouvrir – ce qui aurait dû relever de l’évidence – que nous sommes partie liée avec toutes les bactéries et tous les virus de la terre. Quoiqu’on fasse et quoiqu’on veuille, nous n’aurons jamais d’autre choix que de vivre avec. Eux comme nous attestent de l’histoire de la vie sur notre planète, et dans ce contexte la nôtre n’est qu’un épiphénomène particulier dans une fresque beaucoup plus grandiose.

Se refuser de penser ainsi, c’est se condamner à de douloureux contresens. C’est finalement se désarmer par déni du réel ou par refus d’une complexité dérangeante. C’est s’interdire a priori de jouer complètement notre propre partition dans le cirque de la vie ! Laquelle consiste à optimiser nos choix pour limiter les dommages…

Inverser la tendance est une priorité qui suppose de prendre conscience, sans barguigner, que l’aventure humaine sur terre, jusque dans l’intimité de son génome, témoigne de tous les combats gagnés ou perdus avec les autres espèces y compris humaines (Néandertal). Cela suppose aussi d’approfondir la compréhension de toutes ces cohabitations « d’intérêt » – au sens de la sélection darwinienne – que nous sommes parvenus à établir avec d’autres histoires sur la base d’innombrables métissages sur des millions de générations. 

Pour conclure, m’inspirant des travaux précités, je dirai que cette tragédie du Covid 19 aura, malgré tout, servi à quelque chose, si elle nous apprend la lucidité et la modestie sur notre propre condition ainsi que sur la complexité de nos rapports avec notre environnement. Ce sera finalement gagnant si de surcroit, en s’abstenant de recourir à des faux-semblants ou de se réfugier dans des solutions explicatives simplistes peu ou prou métaphysiques, cette crise nous fortifie intellectuellement pour affronter sans se laisser surprendre les fièvres épidémiques du futur. 

Au préalable, il nous faut nous faire à l’idée que :

  • Les lois de l’évolution des espèces vivantes énoncées par Darwin sont universelles et qu’aucun type d’organisation du vivant ne jouit d’un statut privilégié;
  • La matière vivante est d’abord une matière – au sens physico-chimique du terme – et donc soumise aux lois de la nature, commune à toute matière; 
  • Notre génome est un livre d’histoire; 
  • Notre corps est un écosystème.  

 

Cerneaux de noix – cerveau 

____

 

   PS : Mal Aria (mauvais air), le titre de ce billet a donné son nom à la Malaria, l’autre appellation du paludisme, appelée aussi « fièvre des marais ». Il s’agit d’une parasitose transmise par des moustiques. 

Il est des évidences, autrement dit des « truismes », dont, par convenance, par souci d’être en cohérence avec la dureté des temps ou par esprit grégaire, on s’accapare sans vraiment en mesurer la pertinence ou toutes les implications. Ainsi en est-il de cette affirmation que la pandémie virale actuelle modifie notre rapport au monde! Il s’agit bien sûr d’un point de vue, voire d’un cliché mais de bon sens, que d’ailleurs serinent avec l’autorité que leur confèrent les titres académiques, tous les intellectuels bien en cour commentateurs patentés du moral des troupes.

Force est de reconnaitre que la formule a sa part de vérité et qu’elle fait flores lorsqu’on est effectivement confronté aux multiples contraintes et interdictions/recommandations, que fait peser le coronavirus sur notre vie quotidienne.

Comment en effet penser dans le contexte épidémique actuel que notre façon d’appréhender notre environnement affectif, culturel, intellectuel ou économique, demeurerait invariante alors qu’au contraire ce qui caractérise l’époque, c’est précisément l’incertitude génératrice de bouleversements face à des menaces diverses. Lesquelles n’augurent pas, a priori, des lendemains qui chantent et des matins calmes?

Du fait de la « crise sanitaire » dont on nous rebat sans cesse les oreilles, les injonctions à notre endroit se sont multipliées. Foisonnantes, souvent contradictoires, voire absurdes et de plus en plus liberticides, elles visent sans doute à nous protéger de la maladie, mais elles manifestent sûrement aussi – et peut-être avant tout – le désarroi et l’impuissance de nos gouvernants à faire face rationnellement à leurs responsabilités.

L’ordre public qui en résulte, et dont la justification finit par interroger, est de plus en plus perçu comme étant contre nature. Il n’est en effet pas dans l’ordre des choses – du moins dans celui dont on s’accommodait jusqu’alors – d’approcher ses semblables en se masquant le visage ou de les aborder en s’abstenant de manifester le moindre signe de civilité impliquant un contact corporel, fût-t-il un furtif toucher ou un timide effleurement de la joue, du doigt ou des lèvres!

Il n’est pas naturel pour l’animal social et tactile que nous nous imaginions être, d’être enjoints de se tenir à distance de ceux qu’autrefois on croisait sans crainte. Il est même carrément surréaliste, voire inimaginable de devoir recourir à des écrans numériques pour converser avec les autres. Et ce d’autant que « les autres » ce sont indifféremment tous ceux ou celles qui n’appartiennent pas au cercle étroit de nos relations intimes. Et même ces derniers qui savent tout de nous et sont censés partager nos lits et regarder la télé en notre compagnie s’inquiètent au premier toussotement potentiellement contaminant, de notre présence rapprochée à leurs côtés!

C’est dans cet étrange contexte que se dessine, peut-être durablement, notre nouveau rapport au monde! Et pas seulement au « monde concret » avec lequel, héritiers des premiers hominidés, nous interagissons depuis toujours au travers de nos sens. Le monde dont il s’agit ici est plus vaste encore, pris dans sa globalité, avec sa part de mystère, d’irrationnel et d’inexplicable. C’est en fait notre rapport à la réalité que cette crise dite sanitaire semble remettre en cause. Et là, on touche à l’essentiel et à la quintessence de ce que nous sommes.

Aux contacts physiques dont les savants en neuroscience nous apprennent qu’ils sont déterminants dans la production d’hormones du bien-être et de la bonne santé mentale, favorisant en outre le rapprochement et la confiance mutuelle, se substituent des relations privilégiant la suspicion à l’égard de quiconque.

Quiconque, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, devient équivoque. Bientôt on exigera à chaque instant qu’il exhibe en tous lieux et en toutes circonstances, la preuve formelle attestée par un tampon numérique d’un laboratoire agréé, de sa « virginité coronavirale ». Faute de quoi, le destin qui s’offrira à lui passera par un « confinement » librement consenti mais étroitement épié, autrement dit, par un retrait assumé et qualifié abusivement de « volontaire » de la société civile, un peu à la manière dont jadis les futures moniales sous l’influence patriarcale étaient soustraites au monde dans le secret de leurs cloitres.

Le réprouvé « sanitaire » – suspect de contamination ou effectivement malade – ne devra plus alors être approché qu’à distance et regardé qu’au travers des deux dimensions étriquées d’un écran plat conçu uniquement pour le bavardage!

Dans ces conditions où l’humanité se trouve mutilée d’une part d’elle-même, que deviennent alors les autres voies que tout un chacun emprunte pour décrypter le réel, comme la manière de se comporter dans un espace ouvert non contraint par l’étroite lucarne d’un ordinateur, ou celle de s’approprier un lieu autrement qu’en s’aidant du décor virtuel fourni par un prêt-à-porter informatique?

Pire, dans ce contexte singulier où le réel et la fiction deviennent insensiblement indissociables, comment transmettre de vrais sentiments et d’authentiques émotions? La vie sociale, professionnelle et a fortiori affective ne saurait se résumer à des transferts factuels d’informations pixellisées!

Comment passer outre la médiation technique pour reprendre pied avec le réel et retrouver tout ce que la vie comporte d’indicibles et de précieux témoins comme les rites non codifiés de séduction, identifiants des personnalités, mais aussi les odeurs d’ateliers et de bureaux, celles de la sueur également et tout cet univers de saveurs, de sensations, de parfums ou de perceptions qui, au cours de nos histoires personnelles, ont structuré notre mémoire et notre imaginaire reptilien?

Où désormais retrouver ces petits cailloux de mémoire sensorielle, semés sur les routes aujourd’hui fermées de nos parcours individuels? Où les discerner dorénavant ailleurs que dans nos rêves, quand les circonstances ne semblent plus offrir d’autre option de connaissance de l’autre que la transmission de copies sans relief plus ou moins fidèles et aseptisées de leur « bonne bouille » via des ondes électromagnétiques? L’image possède l’apparence des visages côtoyés avant, mais remodelés par les technologies de la « révolution numérique » et lissés – en quelque sorte désincarnés – par le jeu des réglages de couleurs, de luminosité et de contrastes des écrans, par les imperfections de l’électronique.

Jamais la complainte du « pauvre Rutebeuf » (1230-1285) chantée par Léo Ferré (1916-1993) n’est autant d’actualité qu’aujourd’hui!

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Tout se passe comme si, sous la pression de la pandémie, notre univers s’était en quelque sorte rétréci aux limites de notre ordinateur, de notre smartphone ou de notre tablette, et dans le même temps s’était entièrement virtualisé. Les personnes qui colonisent nos écrans ou celles qu’il nous arrive de rencontrer, le faciès affublé de leurs becs de canard, ressemblent sans doute à nos relations d’antan mais apparaissent inaccessibles, comme les fantômes ou les chimères et même les bonnes fées qui parfois peuplent nos songes et parfois nos cauchemars.

De confinements en couvre-feu, on finirait presque par douter de leur appartenance au monde réel. En tout cas, tel qu’on le concevait. Existent t’ils vraiment tous ceux-là qui furent nos proches, nos amis, nos collègues, notre famille qu’on n’embrasse plus que virtuellement? Ne seraient-ils plus que les simulations de nos cercles d’antan?

Cet enchevêtrement et cet amalgame entre le virtuel et le réel, avec les questionnements que nécessairement ils induisent, apparaissent de plus en plus crûment et même douloureusement au fur et à mesure que la crise s’installe dans la durée et que ses issues espérées perdent en crédibilité.

Mais cette métaphysique que semblent suggérer et imposer les événements est-elle si nouvelle qu’il y parait?

Cette difficulté à cerner le réel est-elle le résultat d’une conjoncture exceptionnelle ou l’expression modernisée d’une interrogation millénaire à laquelle l’humanité a tenté, de tout temps, d’apporter des réponses plus ou moins satisfaisantes, en particulier au travers des religions et du recours à la transcendance. Ne serait-ce que pour juguler l’angoisse de la mort qui clôt la minuscule parenthèse de vie qui nous est donnée dans l’échelle des temps!

La crise sanitaire n’aurait-t ‘elle  joué dans cette hypothèse que le rôle de révélateur de questions récurrentes et non résolues depuis l’origine du monde? Questions que la puissance technologique développée dans les périodes récentes aurait en partie occultées. La modernité triomphante et ses indiscutables succès auraient-ils fait taire toute forme de doute existentiel? C’est mon point de vue.

Pourtant depuis un peu plus d’un siècle, tant la science que la philosophie et plus récemment la littérature avec le prix Goncourt 2020 ont remis au goût du jour cette question cruciale du « statut du réel » et dans la foulée, son cortège d’interrogations sur la nature de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, sur celle du temps et de l’entropie de l’univers, sur le néant et sur le vide cosmique… Nombre de certitudes séculaires ont ainsi été ébranlés sans pour autant que des ébauches de conclusions définitives aient été esquissées!

La science moderne fait d’ailleurs figure de proue dans la documentation de ces interrogations sur le réel aux confins de la métaphysique. Jadis définie comme une subtile et complexe mécanique dont la science « classique » s’était fixée pour objectif primordial (ontologique) d’en définir les infinis rouages, la réalité n’est plus aujourd’hui interprétée comme un concept caractérisant une entité absolue et indépendante de toute contingence – y compris de nous-mêmes – et « en théorie », accessible à la connaissance.

La science postule désormais et « modestement » que ce qui existe n’existe qu’à la condition expresse qu’on s’y intéresse, qu’on l’observe et qu’on le teste! Dans ces conditions, la recherche d’une définition de portée universelle du monde réel est une vaine aventure voire carrément un faux problème!

La physique quantique apparue au début de vingtième siècle – mais pas seulement elle – a largement contribué à cette transgression – arguments à l’appui – de la notion classique et horlogère de la réalité et, à l’abandon du déterminisme absolu des lois de la Nature, considéré comme évident antérieurement.

La communauté scientifique n’adhéra cependant pas spontanément à cette vision « décoiffante » de la nature, qui place le hasard au centre du jeu et surtout, fait de tout observateur, le « deus ex machina », d’un système qui, par hypothèse, ne cessera pas de le dépayser et qu’on peut grossièrement résumer par : « Ce que je peux observer relève du réel, ce que je n’observe pas, n’existe pas en soi! »

Certains savants, parmi les plus grands comme Albert Einstein, usèrent de tout leur talent pour contester cette conception ( » Dieu ne joue pas au dés!  » disait-il ). Ils cherchèrent en particulier à montrer que le recours aux lois du hasard pour expliquer certains phénomènes physiques masquait en fait le domaine immensément vaste de notre ignorance. A leurs yeux, la théorie quantique était tout simplement incomplète…

Mais en dépit de leurs efforts réitérés, des décennies durant, ils échouèrent à invalider la physique quantique!

A mille lieues de ces controverses, la pandémie nous fait malgré tout « toucher » du doigt cette fragilité conceptuelle du réel. Peut-être même qu’elle y introduit une interprétation inattendue! Par les nouveaux modes de vie, qu’elle impulse, elle actualise en tout cas l’allégorie de la caverne de Platon. Alors que nous pensions être les maitres du monde, nous prenons soudainement conscience non seulement de notre impuissance mais surtout des limites de notre perception. Nous savons par expérience que ce qui existe à nos yeux n’est que le reflet d’une réalité qui se projette sur notre fond d’écran. On admet sans vraiment se l’avouer que la réalité profonde nous échappe à jamais.

Dans un registre mitoyen, « l’Anomalie » l’ouvrage d’Hervé Le Tellier – prix Goncourt 2020 – aborde aussi cette préoccupation de l’impossible définition du réel, voire de sa duplication et de l’intrication du passé et du présent. C’est probablement le thème du livre – plus que son style parfois aride et truffé de néologismes anglosaxons – qui a conduit le jury à lui attribuer ce prix prestigieux.

Cette impossibilité de capter le réel est en effet dans l’air du temps!

Personne n’a vu le virus mortifère qui nous assaille mais tout le monde pourtant croit détenir sa part de vérité à son propos! Part terrifiante ou rassurante, « espérante » et désespérante. Changeante… mutante.

Le poète, là encore, détient sûrement les sésames nécessaires pour se faire une raison, contre mauvaise fortune, bon cœur :

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Tout est affaire de décor
Changer de lit, changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
C’est au physicien Erwin Schrödinger (1887-1961), prix Nobel et pionnier de la mécanique quantique, que j’emprunterai cependant ma conclusion (citée dans la dernière livraison de La Recherche de février 2021 par Philippe Pajot rédacteur en chef):
 » Comment la physique et la chimie peuvent-elles rendre compte des événements qui se déroulent dans l’espace et dans le temps à l’intérieur même des frontières d’un organisme vivant? »
Autrement dit, par construction, nous sommes voués à demeurer ignorants tout en en sachant toujours plus! Il faut faire avec et s’en accommoder!

Mon « bout du monde »

Click & Collect

Dans sa « sixième livraison » du mois de juin 1889, la revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou – document introuvable chiné par un ami qui m’en a fait don – un chapitre signé du vicomte Olivier Pierre Charles de Gourcuff (1853-1938) était dédié à un certain Paschal Robin du Faux, un « petit » poète angevin du seizième siècle, admirateur de Joachim du Bellay et de Ronsard…

L’homme était né en 1538 en « pays d’Anjou » à Villevêque et décédé en 1593.

Je n’aurais probablement pas prêté attention à ce versificateur d’un autre temps, si la menace épidémique actuelle ne m’avait contraint au « confinement » et surtout si une météo plus clémente m’avait permis de battre la campagne. A tort, je n’aurais pas pris la peine de lire deux vers de ce poète inconnu des anthologies de la Pléiade, d’autant qu’ hormis quelques stances, odes et élégies, l’essentiel de son œuvre a disparu des bibliothèques et de la mémoire des conservateurs de patrimoine.

En fait, ce qui, de prime abord, intrigue chez ce personnage, c’est le nombre important de ses amis ou admirateurs, dont Ronsard et du Bellay mais aussi un certain René de Pincé, propriétaire d’un logis éponyme devenu musée à Angers, et un dénommé François Grudé, sieur de La Croix du Maine (1552-1592) – écrivain manceau également oublié – qui disait de lui qu’il était « docte en grec, latin et françois ».

Lors de mes humanités classiques au lycée d’Angers, j’aurais donc pu croiser cet homme… évidemment, en faisant fi des siècles qui nous séparent! Si donc tel avait été le cas, j’aurais vraisemblablement, rencontré un personnage amène et chaleureux, un érudit et un homme doué d’un peu de talent et de souffle poétique. Mais pas trop pour ne pas effaroucher ses amis et juste assez pour intéresser un auditoire sans l’agacer ou le complexer.

Fort de ces réflexions, j’eus même le sentiment qu’il s’adressait directement à moi, l’expatrié angevin en Ile-de-France! 

Pour tromper le temps maussade, je me mis donc à le lire. 

Vous mes amys, que l’étude loingtaine Retient épars, loin d’Angers, à l’écart Soit sur les bords de Garonne ou de Seine Soit par l’Itale, ou bien en autre part: 

Si de fortune, on vous dit des nouvelles De notre Anjou, qu’y fait vostre Paschal, Qu’il ne voyage et que les neuf pucelles Ne l’ont déjà fait aux autres égal : 

Sçachez, amis que sa muse est contente, D‘avoir tant d’heur, qu’à son Loir Angevin Elle oye a l’ayse une voix excellente que fait sonner notre grand Balduin » 

Autant admettre d’emblée, qu’à l’exception de l’allusion finale au « grand Balduin » (1547-1994) chanteur réputé à l’époque et maitre de chapelle de l’école franco-flamande, je n’ai pas tout compris de son discours. La langue française du seizième siècle présente, certes, de nombreux traits communs avec celle du vingt-et-unième, mais en diffère suffisamment, par ses mots, son orthographe et sa syntaxe, pour que, saisissant la généralité d’un texte, on bute parfois sur le détail. Et c’est précisément dans ce détail que se trouve la saveur du temps mais aussi que se niche l’enfer! 

Le français de la Pléiade n’est pas un idiome étranger ou un patois exotique, mais il est d’une compréhension malaisée pour un lecteur du vingt-et-unième siècle, car étroitement lié à un contexte dont on ne maitrise pas tous les codes. D’où la difficulté à en apprécier la « substantifique moelle »! Cette difficulté est finalement assez proche de celle qu’éprouve un septuagénaire de mon acabit, pétri de classicisme linguistique lorsqu’il entend, à défaut de comprendre, un texte énoncé en verlan avec un accent trainant de banlieue, truffé d’élisions ou d’apocopes… 

Finalement par temps de pluie, Paschal Robin du Faux m’a donc permis de revisiter certains des déterminants du langage, non à la manière d’un expert, mais d’un vieil ingénu qui découvre à la fois l’universalité de l’expression humaine et la contextualisation des mots et de la syntaxe.  » la France s’incarne d’abord dans sa langue » observe à juste titre l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse dans un interview à l’hebdomadaire l’Express de décembre 2020. 

Or la France du milieu du seizième siècle, bien qu’étant l’aïeule de celle du vingt-et-unième, et donc « génétiquement » assez proche, en diffère pourtant notablement… De même que la France des banlieues n’est pas toujours en phase avec celle des campagnes ou des centres-villes, alors toutes procèdent en principe de la même Nation et sont assujetties aux mêmes lois ! La « poésie urbaine » n’est pas toujours comprise des nostalgiques de la poésie romantique!  

La façon de s’exprimer est multiple et peut donc s’offrir d’importantes variations. On peut les interpréter à tort comme des fantaisies voire comme d’inadmissibles barbarismes, parfois comme de simples appels à la rébellion, si on refuse d’entendre que ces évolutions dépendent du milieu dans lequel le langage se déploie et des exigences du moment. La langue accompagne les transformations et les traumatismes sociologiques et démographiques… 

Mine de rien, Paschal Robin du Faux, m’a permis, comme Montaigne, de prendre du champ par rapport à Malherbe sans néanmoins me résoudre à l’enterrer… 

Poussant plus loin l’analyse, je me suis alors souvenu que pendant la Grande Guerre de 14-18, celle que Georges Brassens, chantre des mots, disait « préférer » à toutes les autres, les poilus avaient développé leur propre argot. Ils « picolaient » pour tromper leur ennui et juguler leur peur, ou pour « se donner la pêche » avant d’extraire leurs copains désarticulés ensevelis dans des trous d’obus.

Ils « s’épongeaient » abondamment, comme ils disaient, lorsqu’il fallait franchir le parapet de la tranchée pour partir à l’assaut des premières lignes « boches », en tenant fermement leur « cure-dents », leur « épingle à chapeau » ou leur « fourchette » (diverses appellations de la baïonnette). Ainsi, ils inventèrent leurs mots. Des mots « frontières » que les planqués de l’arrière ne pouvaient pas comprendre! Des mots « sésame » aussi qui, exprimant leur sidération, gommaient le fossé creusé par la « Camarde » entre eux et leurs morts.   

Initialement, cet argot des tranchées n’était compris que sur le front. Seuls les soldats savaient ce que signifiait déboucher un  » biberon d’antidérapant, d’aramon de pays » ou une chopine de « picmuche ». Ils se comprenaient lorsqu’ils ouvraient une « boite de singe » ou « fermaient la devanture » pour la nuit en se « gazant » de leur bouffarde.

Ils savaient ce que signifiait « s’étourdir en se jetant derrière la cravate une lampée de criq, de casse-patte ou de roule-par-terre », rapportés par les « cambrousards » de retour de permission! Autant en profiter – se disaient-ils – car qui sait si demain, ils n’auront pas à becqueter que des clarinettes ( se passer de manger), surtout s’ils doivent subir une attaque à la « tachette ou à la rosalie » (baïonnettes) , après un déferlement de l’intendance allemande.   

La plupart des mots ou des locutions de ce vocabulaire de guerre disparurent de l’usage courant dans les décennies qui suivirent. On ne les entendit plus que dans les banquets d’anciens combattants entre les deux guerres, jusqu’à ce que les derniers d’entre eux s’en furent. 

Quelques-uns de ces mots, cependant, subsistèrent et se retrouvèrent dans les dictionnaires. Une poignée vinrent enrichir le langage vernaculaire des ateliers et des usines! Ainsi survécurent les mots ou les termes, encore usités de nos jours, comme le « boulot »(travail), les  » bras cassés » (personnes paresseuses) ou encore les « pompes » (chaussures)… Quelques expressions populaires surnagèrent également comme « mettre en boîte » (se moquer), « avoir les grelots » (avoir peur) ou « avoir le bourdon »… 

En fait, il semble bien que les « crises » de toutes natures, parce qu’elles bouleversent les habitudes et les comportements et qu’elles nécessitent de prendre des mesures innovantes, accélèrent ces évolutions ou ces créations de vocabulaire. Elles apportent leur lot de mots nouveaux, mieux adaptés aux circonstances que les termes anciens qui souvent ne savent plus rendre compte comme il faudrait, de la spécificité, de la gravité ou de l’urgence de la situation.

Le contexte actuel lié à l’épidémie de coronavirus n’échappe manifestement pas à cette règle. Sans prétendre développer une thèse sur ce sujet, dont les linguistes ou les académiciens, feront certainement, un jour, leurs choux gras, il apparait d’ores et déjà que plusieurs voies se dessinent.

Certaines étaient déjà en germe dans la période précédente, comme le recours accru au franglais tant au niveau du vocabulaire que des locutions ou expressions courantes… Tout se passe comme si ces néologismes importés, initialement baragouinés par les officines de communication commerciale ou de propagande institutionnelle étaient censés mieux incarner le caractère international de la pandémie et caractériser les diverses parades imaginées pour y faire face. 

Les exemples abondent et sont devenus si courants que leur ignorance disqualifie ceux qui en sont affectés ou veulent les ignorer.

Pour mémoire, citons la pratique du « Click and Collect » (cliqué-retiré), un service, imposé par la crise, consistant à commander en ligne ses achats et les retirer ensuite dans un magasin situé à proximité de son domicile.  Ce mode d’achat est en concurrence avec la vente « en drive » où le client passe commande sur Internet et retire sa marchandise dans un entrepôt accessible aux véhicules.    

Bien d’autres expressions anglaises se sont désormais introduites dans le langage courant, telles que celles liées aux contraintes actuelles sur la consommation des biens. Ainsi en est-il du « streaming » qui caractérise un mode de diffusion numérique de contenus culturels, en particulier musicaux.    

De même assiste t’on au développement du crowdfunding, une méthode de financement d’un projet en faisant appel au grand public. Une autre façon de mettre, au gout du jour, les antiques coopératives saint-simoniennes du dix-neuvième siècle. L’habillage est plus « in »

S’agissant de la pandémie elle-même, les « autorités sanitaires » dont les spécialités télévisuelles se sont multipliées au rythme effréné du virus , constituent une nouvelle aristocratie des savoirs. Elles comprennent des ensembles aux contours assez flous, mixant dans une sorte de showbiz permanent, les experts de l’art médical, de la science et de la politique.

Lesquels, par exemple, préfèrent décrire leur stratégie défensive contre le coronanavirus intrusif en parlant « urbi et orbi » de « testing and tracing for coronavirus » là où leurs prédécesseurs auraient plutôt évoqué « le dépistage et la recherche du virus ». 

D’ailleurs le virus lui-même, bien qu’apparu en Chine a été baptisé d’un acronyme de langue anglaise,  » Corona virus disease 2019″ (Covid 19), choisi, le plus naturellement du monde, et sans probablement le moindre état d’âme, par l’Organisation Mondiale de la Santé. 

Ainsi, l’épidémie consacre l’impérium linguistique anglosaxon sur les échanges internationaux – de toutes natures, y compris viraux – et amplifie la contamination de notre langue par des anglicismes alors que dans la plupart des cas, un équivalent français existe. 

Il n’est pas certain pour autant que cette avalanche d’expressions ou de termes anglosaxons permettent de combler nos carences hexagonales récurrentes dans la pratique de l’anglais. Ce qui est en revanche indiscutable c’est que notre langue nationale est progressivement colonisée par celle d’un Shakespeare, lui-même contaminé par une sorte de slang ou de sabir, jusqu’à parfois faire disparaitre des radars francophones leurs correspondants du crû…  

Faut-il s’en inquiéter? Oui si le résultat final se solde par une perte de sens, autrement dit, par la confiscation de pans entiers de notre patrimoine linguistique. Et que, ce faisant, c’est notre unité nationale qui est mise en péril. Non, si ces apports exogènes apparaissent comme des phases transitoires de type inflammatoire, et surtout s’ils sont conformes à ce que la langue française, a de tous temps, toléré sans se renier. Non, s’ils manifestent un phénomène normal d’adaptation de notre langage originel à des contraintes sociales, politiques, économiques ou sanitaires, jusqu’alors inédites. 

Cette apparente colonisation de la langue française par l’anglais est forte mais elle n’est pas la seule source d’évolution langagière que cette crise sanitaire révèle. Plusieurs autres tendances interviennent, d’une part le détournement de sens de certains mots ou leur sollicitation dans des contextes assez éloignés de leur utilisation habituelle, et d’autre part la création de néologismes français pour satisfaire certaines recommandations spécifiques contre l’épidémie.

La notion de « gestes barrière » appartient à cette dernière catégorie. Il ne s’agit pas, à proprement parler de mots nouveaux mais de l’association de deux substantifs pour illustrer l’impérieuse nécessité de s’opposer à la diffusion du virus. Cette notion générique recouvre d’ailleurs plusieurs principes composites de prévention, comme la « distanciation sociale », concept étrange presque assimilable à un oxymore ( du style « obscure clarté »), le confinement, terme plutôt utilisé jusqu’à présent dans le domaine nucléaire, le lavage des mains au liquide « hydroalcoolique » (seule solution alcoolique recommandée en toutes circonstances), le port de masques initialement inutile devenu quasiment obligatoire, et enfin la vaccination. 

Ni les idées, ni les mots ne sont nouveaux, c’est leur emploi et leur conjugaison dans un contexte inattendu qui les font apparaitre comme les termes indispensables d’une stratégie audacieuse et novatrice. Le concept de « cas-contact » procède de la même démarche.

Gageons malgré tout que ces mots composés à vocation protectrice  – « quoi qu’il en coûte » – ne soient pas à la pandémie ce que la ligne Maginot fut face aux divisions blindées du général Guderian en mai 1940. Inefficaces! 

Enfin, on ne saurait conclure cet inventaire de surprises sémantiques liées aux méfaits du coronavirus, sans citer d’authentiques néologismes, qui présentent, à l’oreille, cette particularité d’apparaitre classiques alors qu’ils ont été créés pour les besoins de la cause!

C’est le cas par exemple des adjectifs « présentiel » et « distanciel » que spontanément tout le monde comprend, mais qu’on cherchera en vain dans les dictionnaires accessibles au commun des mortels. Commodes, ils permettent de qualifier des rassemblements réels, éventuellement assortis de « jauges »,  tantôt sous forme virtuelle via la généralisation du « télétravail » ou des « téléconférences » réalisées au moyen de plateformes collaboratives sécurisées.  Suit un thésaurus impressionnant de termes qui consacrent l’expansion désormais irréversible voire incontrôlable des échanges numériques et de la suprématie d’Internet.   

Heureusement ou malheureusement, il demeure des invariants dans cette révolution linguistique à marche forcée: il s’agit en particulier des euphémismes, des litotes, des non-dits, des zeugmes, dont la haute technocratie persiste aujourd’hui comme hier, à user sans modération pour endormir notre vigilance ou taire nos réticences. 

En un mot, la langue de bois demeure éternelle, sans parler des procédures bidons comme la création de commissions à foison ou de hauts conseils à tirelarigot, pour rendre légitimes des décisions qui ne le sont guères ou si peu! 

Le mot « crise » est à cet égard symptomatique. Il est devenu un terme à la mode chez les dirigeants comme chez les commentateurs. Un mot « fourre-tout » qui renvoie aussi bien à des mal-être intimes comme la crise d’adolescence qu’à des drames collectifs. Le mot se substitue désormais à d’autres plus spécifiques, naguère employés, mais probablement plus anxiogènes, pour évoquer des situations tragiques et toujours complexes, auxquelles nos sociétés sont régulièrement confrontées.

Ainsi, un krach boursier et monétaire devient une crise économique et financière.  

La « crise sanitaire » se substitue à la notion d’épidémie employée jadis! Cette licence qui n’a rien de poétique permet de s’affranchir de vérités trop crues et surtout de se réserver des voies de sortie honorables en cas de désaveu par les faits. La notion de « crise » est commode, peu engageante au fond, car elle permet, la main sur le cœur, d’afficher son souci indéfectible de transparence tout en demeurant ambigu …

Mais il s’agit là d’une autre débat qui outrepasse très largement le périmètre de mon propos du jour qui ne porte modestement que sur les évolutions sémantiques.  

Album de Noël…

Décembre 1950 à Angers : Un père Noël en noir et un blanc et un petit garçon âgé d’un peu moins de deux ans.

Cinq ans après la guerre, l’optimisme est de rigueur, y compris dans les familles ouvrières modestes. On entre vraiment dans les Trente Glorieuses. On croit encore au progrès. Mais c’est aussi le début de la Guerre Froide. Un père Noël a investi le hall des « Nouvelles Galeries » place du Ralliement à Angers. 

On se promène sur le boulevard Foch en toute innocence : ici devant le « Grand Cercle », le même petit garçon, rigolard encore!  

 

25 Décembre 1980 : Trente ans plus tard, le petit garçon a grandi, il s’est marié et il est devenu le père d’une petite fille et très très bientôt de deux. Le père Noël, cette fois, s’est déplacé jusqu’à Massy à la résidence des deux Rivières, là où habitent les grands parents paternels de la petite fille.

Si ce n’est pas le bonheur, franchement ça y ressemble comme deux gouttes d’eau ou plus précisément en cette période hivernale, comme deux flocons de neige! On croit toujours au progrès, on mise sur l’avenir et, en plus, on est heureux. 

Décembre 2020. Quarante plus tard, on déchante. On est en liberté surveillée et on parie sur la décroissance. L’ordre moral règne un peu partout, les microbes nous assaillent. Le débat et la discussion laissent leur place à la violence qui s’installe jusque sur notre paillasson…D’aucun peut « s’autoriser » à tuer trois gendarmes, pères de famille, à la veille de Noël, car il se dispute avec son épouse! Ca fait froid dans le dos…

La pauvreté gagne du terrain, à grandes enjambées ! Les « soupes populaires » deviennent la normalité, et la mendicité se mue en un exercice quotidien de communication quasi-institutionnelle…

De surcroit, on nous ressasse sans cesse qu’on est responsable du réchauffement climatique, même quand il fait froid! Avec les mêmes accents de touchante sincérité, on peut à la fois nous affirmer que la biodiversité est gravement menacée et déplorer l’apparition incessante de mutations virales et microbiennes incontrôlées et foisonnantes!  

Pour notre « pénitence » enfin, on nous somme désormais de nous réunir par écrans numériques interposés. Le progrès est devenu un « gros mot » sauf s’il procède de la virtualité numérique.

Dans ces conditions, se rassembler en famille à Noël devient presque un acte de résistance, quasiment délictuel. En tout cas fortement encadré car les « pères et mères la morale » qui se succèdent sans relâche sur les écrans TV en nous prodiguant en permanence leurs injonctions de prudence, veillent et dénoncent les fauteurs de trouble !

Le mot d’ordre n’est plus de s’amuser ensemble mais de « se protéger » pour « protéger les autres », autrement dit d’embrasser sans toucher, de câliner sans caresser, de parler sans postillonner et surtout ne pas chanter ! 

Qu’est devenu le merveilleux enchantement collectif quand Noël est bâillonné ? 

 

Joyeux Noël malgré tout à tous.