Mon père, Maurice Pasquier, disparu il y a neuf ans, aurait eu 100 ans, le 1er juin 2026.
Second fils de Marguerite Cailletreau (1897-1986) et de Marcel Emile Pasquier (1892-1956), Maurice vit le jour à Angers au domicile de ses parents, au rez-de-chaussée d’un petit immeuble situé au 65 de la rue de la Madeleine. Il nait ainsi dans un quartier populaire – celui éponyme de la rue de sa naissance ( La Madeleine) périphérique du centre ville et mitoyen vers le nord du quartier « bourgeois » de Saint Joseph et vers l’est de celui, ouvrier de Saint-Léonard. Par la rue Saumuroise qui le traverse, il mène à Trélazé, la commune ardoisière qui jadis était une des richesses de l’Anjou. Actuellement il n’y a plus que de « vieilles carrières » d’ardoise dont l’exploitation a été abandonnée..
L’immeuble natal de Maurice, dans lequel ses parents, locataires, résidèrent jusqu’à leur disparition existe toujours, bien qu’il ait été significativement transformé au cours du siècle écoulé..
Maurice était le troisième enfant d’une fratrie qui en comportait quatre: deux ainés Marcel Charles Pasquier (1920-1999) et Renée Pasquier future épouse Pilet (1922-2016) et un frère cadet Jean Pasquier (1930-2020).
Sa famille était modeste mais faisait face avec courage aux besoins essentiels. Son père Marcel avait été embauché en mars 1920 comme « homme d’équipe » par la Compagnie de Chemins de fer d’Orléans après sa démobilisation du régiment de chasseurs d’Afrique, dans lequel il s’était engagé en 1910 et avec lequel il avait combattu durant la Grande Guerre de 14-18. IL était d’ailleurs honoré de nombreuses citations et décorations, dont il ne se vantait pas, même auprès de ses propres enfants.
A la naissance de Maurice, Marcel était employé au fret des marchandises à la gare d’Angers depuis 1922. Sa première affectation comme cheminot avait été la gare de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours, où était né son premier fils.
Marguerite, l’épouse de Marcel était originaire du Lion d’Angers. Depuis la mutation à Angers de son mari – mutation que Marcel avait sollicitée à la demande de sa femme – elle était femme au foyer , mais elle effectuait aussi quelques « ménages » occasionnels chez des particuliers du quartier de la Madeleine pour « mettre du beurre dans les épinards ».
Rue de la Madeleine. Au RDC du 65 aux volets bleus, appartement natal de Maurice
A quelques centaines de mètres du 65, en bout de rue de la Madeleine, on distingue sur la photographie le clocher de l’église paroissiale du Sacré-Cœur-de-la-Madeleine qui domine les toits. C’est dans cette église Basilique construite au 19ième siècle dans un style néogothique, que Maurice fervent catholique, fut baptisé, qu’il fit « sa communion solennelle » et qu’il se maria en 1947 avec Adrienne Turbelier (1923-2018) notre mère,
Adrienne était aussi originaire du quartier. Elle avait vu le jour en 1923 au 20 rue Desmazières, à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau du 65 rue de la Madeleine. Maurice qui fréquentait le patronage paroissial connaissait les frères cadets d’Adrienne, Albert (1925-2023) et Georges Turbelier (1927-2009) mais il ne fit connaissance de sa future épouse qu’en 1944 à l’occasion d’une fête de charité organisée pour Noël par la Jeunesse Ouvrière Chrétienne!
Années 1930 Maurice avec son frère Marcel et sa sœur Renée
1936 – « Communion solennelle » une étape quasi mystique qui comptait beaucoup pour Maurice
Maurice fut scolarisé à l’école publique de la rue de la Madeleine, actuellement dénommée, école Alfred Clément du nom d’un instituteur, résistant angevin, fusillé en 1943 à Angers.
A l’issue de sa scolarité, il obtint avec brio – mention bien – le Certificat d’Etudes Primaires, qui en principe, aurait du lui ouvrir les portes du lycée David d’Angers tout proche. Mais à l’instigation de ses parents, il fut dirigé – comme son frère ainé – vers un apprentissage d’ajusteur mécanicien dans l’entreprise de câblage Bessonneau, une des plus importantes de l’agglomération angevine à l’époque.
A l’issue de son apprentissage, qui lui fit découvrir et aimer un métier, qu’il n’avait pas délibérément choisi, il obtint en 1943, un Certificat d’Aptitude Professionnelle d’ajusteur mécanicien, gratifié également de la Mention Bien.
Dans le même temps, il s’engagea dans le militantisme chrétien au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, et fut même amené au cours de ces années de guerre et malgré son jeune âge (17 ans) à exercer des responsabilités au niveau départemental » en raison – disait-il avec modestie – non des ses propres talents mais de l’absence de ses ainés, mobilisés dans la Résistance à l’occupation allemande, donc contraints à la clandestinité, parfois internés et déportés ou prisonniers de guerre en Allemagne ».
Après la guerre, il s’orienta tout naturellement, par fidélité à ses camarades disparus mais aussi par conviction et par solidarité avec la classe ouvrière, vers l’action catholique ouvrière et le syndicalisme en adhérant à la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC).
Cet engagement le conduisit, par souci de justice sociale, à prendre des risques pour défendre la cause ouvrière. Risques assumés ultérieurement avec Adrienne, son épouse. Son militantisme lui valut souvent quelques déboires, notamment celui d’être licencié des établissements où son action syndicale n’était guère appréciée d’un patronat local souvent réactionnaire qui se considérait de droit divin! A l’époque, dans les années cinquante, les responsabilités syndicales supposaient en effet un certain courage, surtout pour un père de famille qui devait assurer la sécurité matérielle et morale des siens. A cette époque, Maurice sut concilier les contraires, et jamais nous – ses quatre enfants (Jean-Luc, Marie Brigitte, Louisette et Françoise) – n’avons eu à souffrir de son militantisme, et, aujourd’hui, des décennies plus tard, nous demeurons toujours très fiers de notre père. .
En 1964, il participa, en tant que délégué du Maine-et-Loire, au congrès confédéral extraordinaire de la CFTC et qui présida à la fondation de la CFDT.
Comment ne pas se souvenir, de ce moment inoubliable – au soir du 7 novembre 1964 – au retour des congressistes angevins à la gare Saint Laud d’Angers, et de l’enthousiasme des familles qui les attendaient pour fêter avec eux l’évolution démocratique de la CFTC vers une nouvelle forme d’organisation, la CFDT, censée mieux représenter la diversité des travailleurs et répondre à leurs aspiration?
Cette évolution du syndicalisme français était nécessaire et elle fut perçue comme telle en contrepoint de la CGT, considérée à l’époque comme idéologiquement figée et largement influencée voire carrément contrôlée par le Parti communiste français. Lequel Parti Communiste, qui se présentait comme le parti des 70000 fusillés, était inféodé au Parti Communiste Soviétique et appliquait sans discussion les directives néostaliniennes émanant de Moscou! La déstalinisation et le débat démocratique n’étaient pas encore à l’ordre du jour dans les cellules du « Parti » et dans les sections syndicales cégétistes. A tout le moins, dans la pratique des « camarades »!
En tant que leader syndical et démocrate intransigeant, Maurice fut amené à de nombreuses reprises à combattre cette mainmise communiste sur le mouvement ouvrier, et à développer sa position au cours de stages de formation destinés aux adhérents.
En 1957, il fut en embauché comme ajusteur-outilleur par l’entreprise Thomson, qui implantait à Angers, la principale usine de fabrication de postes de télévision en France. C’est d’ailleurs dans cette usine que les ingénieurs et techniciens furent les premiers à mettre au point le procédé SECAM (Séquentiel couleur à mémoire », de codage couleur du signal vidéo analogique, inventé par l’ingénieur français Henri de France.
Maurice s’engagea avec ardeur dans cette aventure technologique sans pour autant remettre en cause son combat pour une amélioration des conditions de travail sur les chaines de montage des platines de télévision.
Maurice travailla à Thomson jusqu’en 1970. Mais c’est surtout le responsable syndical, le délégué du personnel, le secrétaire du comité d’établissement puis le secrétaire du comité central d’entreprise que l’on retiendra de son passage dans ce fleuron aujourd’hui disparu de l’industrie française, où il anima le mouvement de grève local lors des événements de mai 1968.
Il conservera, sa vie durant, un souvenir empreint de nostalgie de son passage à Thomson. Lors de son dernier voyage à Angers quelques semaines avant son décès, il demandera avec une émotion non feinte, qu’on l’arrête quelques instants devant la grille d’entrée de l’usine qui fut un des établissements phares de l’industrie électronique en France mais qui, en 2017, était devenu une friche industrielle.
Lui qui laissait rarement paraître sa tristesse, eut quelque difficulté à masquer les quelques larmes qui perlaient sur son visage.
Maurice en mai 1968 s’adressant aux travailleurs sur le parvis de l’usine Thomson en grève
En 1970, il décida de changer de voie et de métier, et il choisit de s’investir dans le tourisme social avec la même passion de servir la collectivité et de promouvoir la justice sociale. En l’occurrence d’être utile en permettant à des familles ouvrières de partir en vacances dans de bonne conditions et à des coûts accessibles. Le projet Village Vacances Familles (VVF) initié quelques années plus tôt par André Guignand (1923-2013), un ancien de la JOC, avec le concours de la Caisse des Dépôts et Consignations l’avait séduit. Il resta à VVF jusqu’à sa retraite en 1986.
Bien sûr ce bref et très succinct rappel de la carrière et de la vie de Maurice Pasquier est très insuffisant pour décrire un personnage complexe qui fut, avant tout, et pour nous, notre père.
Un père aimant et présent en tant que de besoin, pour nous aider et nous soutenir. C’était aussi un passionné de photographie. Un homme épris de progrès scientifique et technique, mais aussi de justice sociale, qui pensait que rien n’était jamais perdu et que la société, certes injuste pour les plus faibles, pouvait progresser sans violence. Il pensait, en tant que chrétien, que l’humanité disposait de larges marges d’amélioration dès lors que chacun y mettait du sien sans arrière-pensées dans un esprit de tolérance à l’égard de ceux qui pensent différemment.
Son crédo, c’était l’humain!
Maurice était aussi un homme de paradoxes, qui pouvait s’exprimer sans difficulté devant un large auditoire mais qui dans l’intimité familiale demeurait discret presque timide, et pudique, répugnant à exprimer en privé et de façon ostentatoire, ses états d’âme et même ses sentiments et sa profonde affection à l’égard de ceux qu’il aimait. Pour ce faire, Maurice privilégiait le biais de l’écrit.
Fondamentalement, Maurice était en effet un littéraire et c’est avec sa plume qu’ii ouvrait son cœur. Et il s’y employait remarquablement de sa belle écriture. Celle dont il avait hérité, tant sur le fond que sur la forme de son école primaire de la rue de La Madeleine.
C’était aussi un homme fidèle en amitié, comme en témoignèrent tous ceux qui eurent la chance de le croiser et de tisser avec lui des liens durables. Un homme toujours présent pour ses enfants, ses petits-enfants et ses arrières petits enfants dont étonnamment il mémorisait toutes les dates de naissance.
Débat philosophique sur le temps qui passe
avec Robin, un de ses arrière petits fils en 2012
Les dernières années de sa vie furent à cet égard consacrées à consolider ce qu’il estimait primordial, à savoir l’unité de sa nombreuse famille. Et avec la complicité d’Adrienne, il profitait de toutes les occasions potentiellement festives ou commémoratives pour la réunir, tantôt à Massy dans leur grand appartement banlieusard, tantôt à Onville près de Pithiviers où ils avaient acquis une fermette et un jardin qu’il cultiva tant qu’il en eut la force. .
Tel était le père qui nous aimait et que nous aimions. Nous, c’est-à-dire ses quatre enfants : Marie-Brigitte, Louisette , Françoise et moi-même Jean-Luc .
Au delà de la mort qui n’était pour lui – qui était habité d’une foi du charbonnier – qu’un passage vers le Dieu créateur, il témoigna jusqu’au bout des engagements de sa vie, caractérisés par une conception exigeante et altruiste de l’existence, notamment en faisant don, comme un ultime symbole, de son corps à la science.
Notre père était un humaniste au sens le plus noble du terme. Et un humaniste chrétien, qui ne manquait jamais d’évoquer la miséricorde divine et son espoir de la rédemption/
Le 1er juin 2026, dans quelques jours, il aurait eu cent ans! Et nous pensons à lui, alors que nous-mêmes aujourd’hui affrontons les affres du vieillissement. Et que nous validons désormais nombre des questions existentielles qu’il se posait et auxquelles jadis nous n’accordions guère d’intérêt.
Comme Céline Dion dans une de ses célèbres chansons et pour des motifs comparables, mon père aujourd’hui me manque, ainsi que nos discussions parfois animées sur la politique. Nos différences d’appréciation aussi. Nos divergences même. Bref, » je voudrais oublier le temps, pour un soupir, pour un instant » … « Je voudrais parler à mon père »
Adrienne et Maurice en 1946 dans le jardin du 65 rue de la Madeleine
Maurice et Adrienne dans les années 2010 : une de leur dernières photographies, ensemble, unis et complices dans leur appartement de Massy: la même attitude de tendresse qu’en 1946
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PS: Ci-dessous, quelques articles du blog, consacrés à Maurice Pasquier et quelques textes de sa propre plume
Allocution de mon père, Maurice Pasquier (1926-2017) lors de l’anniversaire de mes 60 ans en février 2009 | 6bisruedemessine
Note sur l’action syndicale de Maurice Pasquier (1926-2017) | 6bisruedemessine
« Grand Père – Texte de Maurice Pasquier (1926-2017) | «6bisruedemessine
Allocution de Maurice Pasquier (1926-2017) au mariage d’Audrey et Gilles Bonnet – Clamart le 10 Juillet 2009 | 6bisruedemessine
Fête pour le quatre vingtième anniversaire de Maurice Pasquier – 4 juin 2006 | 6bisruedemessine
Lettre du 16 juillet 1944 de Marcel Pasquier (1920-1999) à son frère Maurice (1926-2017) | 6bisruedemessine
« Comme un beau fleuve de vie… » Maurice Pasquier | 6bisruedemessine
SOUVENIRS – 1926-1985 – de Maurice Pasquier | 6bisruedemessine
Ajusteur | 6bisruedemessine
Les 6 et 7 novembre 1964, les jours où un congrès accoucha d’un syndicat | 6bisruedemessine
La dernière photo… | 6bisruedemessine
Le Boléro de Ravel | 6bisruedemessine
« Pêcheurs d’hommes et Premier de cordée | «6bisruedemessine
Le chantier 1607 du camp de Beauregard à Clefs d’Anjou – juin 1944 | 6bisruedemessine
La montre au radium de mon père ! J’y tiens … | 6bisruedemessine