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Deux photographies…

L’une est datée du 19 décembre 2017: on y voit une vieille femme assise dans un fauteuil roulant qui sourit à l’objectif. Sans doute un peu émue, elle vient d’intégrer, de son propre chef, un  » établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes » (EHPAD) à Massy… En fait, sa dépendance n’est liée qu’à son état physique qui ne lui permet plus, depuis son récent veuvage, de faire face en toute autonomie à l’ensemble des taches domestiques.

Mais son dossier médical, préalable à son admission, renseigné par son médecin traitant et entériné, après examen, par le médecin coordonnateur de la « maison de retraite », indique qu’elle jouit d’un « bon état cognitif », qu’elle n’est en rien désorientée et qu’en outre elle ne souffre d’aucune pathologie dégénérative, chronique ou infectieuse, susceptible de mettre en cause son diagnostic vital ou de porter atteinte à la sécurité sanitaire de l’établissement!

Autrement dit, cette personne, en l’occurrence, ma mère Adrienne Turbelier épouse Pasquier, n’est pas une « résidente à risque » pour l’établissement. Les seuls soins spécifiques qui doivent lui être prodigués sont en lien avec sa mobilité réduite, conséquence d’une ostéoporose ancienne, combinée à son grand âge! La facture de l’établissement en contrepartie de son « hébergement » tient d’ailleurs très largement compte de ce handicap…

A noter au passage qu’eu égard au prix de journée, pratiqué, ce type d’établissement est – de facto – interdit aux gens de condition modeste, qui n’auraient pour tout revenu, que la pension de retraite servie par la Sécurité Sociale! Ce coût le rend également inaccessible aux retraités de classe moyenne, qui ne disposeraient pas d’un patrimoine pour faire l’appoint au-delà de leurs pensions! Et pourtant, les services rendus – notamment médicaux – sont assez loin d’égaler l’excellence de résidences à quatre étoiles! 

L’autre cliché a été pris moins de deux mois plus tard, le 13 février 2018 dans le cimetière sud de Massy: il s’agit de la tombe tout juste refermée de la même personne, Adrienne Pasquier (1923-2018)…

Entre temps, elle est décédée le 6 février 2018 dans un hôpital d’Athis Mons, des suites d’une affection pulmonaire initialement « mal soignée ». Elle y avait été admise le 1er février 2018 en provenance du service des urgences de l’hôpital de Massy où, à la demande expresse de la famille, elle avait été hospitalisée, la veille, en dépit des réticences exprimées par le médecin coordonnateur de l’EHPAD.

Que s’est-il donc passé? Comment en est-on arrivé là?

Tous ceux qui ont connu Adrienne savaient qu’elle n’était pas en proie à la neurasthénie. Qu’elle n’avait nullement le goût du suicide! Tous vantaient sa force vitale exceptionnelle et sa confiance presque ingénue dans l’avenir ainsi que sa farouche volonté de vivre malgré les épreuves de l’existence… Comme tout le monde, elle avait connu la souffrance et parfois le malheur comme la mort de Maurice son époux le 7 novembre 2017 à l’issue d’un cancer incurable et après soixante dix ans d’union fusionnelle. Ou la disparition, il y a sept ans et demi, d’une de ses filles…

Mais jamais elle n’avait songé à renoncer à se battre contre la fatalité et à se laisser mourir, comme l’a suggéré de manière péremptoire et inconvenante, le médecin coordonnateur de l’EHPAD.

Son dossier médical d’admission précisait d’ailleurs qu’elle n’était nullement dépressive, qu’elle ne souffrait pas de crise d’angoisse, ni d’hallucinations, qu’elle n’était pas apathique et que ses « comportements moteurs » n’étaient pas aberrants.

Au contraire même! Ainsi, quelques jours avant l’explosion de sa maladie, elle s’était inscrite à toutes les animations et ateliers ludiques ou éducatifs de la maison de retraite. Quelques heures avant sa mort, alors qu’elle était encore pleinement consciente, elle espérait toujours guérir avec une soif de vivre hors du commun. Malheureusement, compte tenu de son état devenu critique, cette perspective apparaissait illusoire à tous ceux qui l’assistaient, y compris au personnel médical de l’hôpital qui avait néanmoins lutté pied à pied contre un mal envahissant irrémédiablement pour tenter de la tirer d’affaire! De l’avis de tous, cette guerre sans merci contre l’infection bronchique était intervenue trop tard!

Personne, hormis le médecin coordonnateur de la maison de retraite, ne s’était donc cru autoriser à affirmer qu’elle « voulait peut-être partir ». Il est vrai que cette scandaleuse posture faussement compassionnelle de l’impudent thérapeute lui permettait de justifier son inertie et sa démission face à la maladie. Sa passivité à soigner n’avait en effet échappé à personne – même pas à ses confrères et consœurs d’ordinaire indulgents.

Cette indolence coupable de la part d’un praticien pourrait même fonder, selon certains de nos conseils, l’ouverture d’une enquête judiciaire pour présomption d’homicide par imprudence ou négligence ou pour non-assistance à personne en danger … Sans compter une autre, parallèle, diligentée par le conseil de l’Ordre des médecins, pour manquement aux principes de la déontologie médicale et pour reniement du serment d’Hippocrate, et éventuellement un signalement auprès de l’Agence Régionale de Santé !

Même si les reproches semblent patents, il faut néanmoins présumer que l’homme malgré sa désinvolture, fut de « bonne foi »!  C’est l’honneur de notre état de droit et de notre civilisation que de ne pas condamner sans procès équitable …

Pour autant, les différentes étapes de l’agonie de ma mère, dont nous avons maintenant reconstitué avec précision  la chronologie sont indiscutables. Les faits et les propos, dont pour l’essentiel nous fûmes nombreux à être témoins, sont têtus.

Notre mère a présenté les premiers symptômes de sa bronchite le samedi 20 janvier 2018, au travers d’un léger toussotement. Dès le lendemain, deux de ses petites filles qui lui rendaient visite, constatèrent une évolution significative de sa maladie, qui nous a conduit à demander l’intervention, dès que possible, de son médecin traitant. Les relevés téléphoniques attestent que cette requête n’a pas été suivie d’effet. Il a fallu qu’une des filles d’Adrienne, se substituant au service médical défaillant de l’EHPAD, en fasse elle-même la demande…

Toujours est-il que le mardi 23 janvier 2018, ma mère n’avait toujours pas vu de médecin, alors que sa toux était de plus en plus grasse, qu’elle peinait à dégager ses bronches et qu’en outre elle disait souffrir de son dos ! Face à mon insistance, le médecin coordonnateur accepta néanmoins de « l’ausculter ».  pour la première fois.  De mauvaise grâce d’ailleurs car il me fit sentir que c’était un privilège qu’il m’accordait, eu égard à sa charge de travail et au fait qu’il n’était pas censé intervenir !

S’agissant des douleurs lombaires, il dit en s’adressant à ma mère avant même de procéder au moindre examen médical: « C’est la vieillesse, et la vieillesse n’est pas une maladie » !

Ensuite, la faisant asseoir au bord du lit, il s’installa auprès d’elle tandis qu’en toute hâte, il l’examinait avec son stéthoscope porté en bandoulière ! Pour finalement conclure au bout de deux minutes d’investigation : « Tout va bien, il s’agit d’un encombrement mineur des voies aériennes supérieures qui disparaîtra de lui-même, si elle crache » !

Il ne prescrivit rien, en rappelant que ça ne relevait pas de ses compétences et s’en alla… Parvenant à le rattraper dans le couloir, je lui fis admettre du bout de lèvres qu’elle pouvait soulager ses douleurs par l’administration d’un antalgique classique dont il se garda bien de préciser la posologie.

Dans la soirée, ceux qui lui rendirent visite, apprirent qu’elle serait tombée de son lit. Ce que les infirmières contestèrent! Ce qui est sûr en revanche, c’est que c’est la famille qui dut l’aider, ce soir-là, à se nourrir!

Le lendemain  24 janvier 2018, la situation de notre mère ne s’améliorait pas mais, pour les infirmières agissant sous l’autorité du médecin coordonnateur, il n’y avait toujours pas lieu de s’inquiéter… Sa respiration devenait de plus en plus malaisée.

Au total, jusqu’au mardi 30 janvier 2018 – soit dix jours après les premiers symptômes de l’infection – ma mère ne bénéficia d’aucun traitement digne de ce nom, propre à combattre cette inflammation infectieuse des poumons. Inflammation pernicieuse, que n’importe qui aurait pu diagnostiquer… N’importe qui, sauf le médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui persistait à se désintéresser de la maladie de ma mère, alors que tous les signaux étaient au rouge… A moins qu’il s’agisse d’incompétence…Ou pire encore!

Le mardi 30 janvier 2018, le médecin traitant put enfin intervenir. « Elle » prit immédiatement la mesure de la gravité de l’infection, confirmant qu’il s’agissait d’une bronchite infectieuse grave, qui, pour des sujets très âgés – comme pour des nourrissons – pouvait se révéler impardonnable! La situation lui apparaissait d’autant plus critique que, dans les dix jours précédents, rien n’avait été entrepris pour la combattre. Même un adulte dans la force de l’âge aurait probablement eu des difficultés à s’en sortir dans de telles conditions.

Elle ordonna immédiatement des antibiotiques et des séances de kinésithérapie respiratoire, ainsi que les examens biologiques qui s’imposaient en fait dès le début !

Cette prescription dictée par l’urgence ne plut guère au médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui se considérait, à juste titre, comme désavoué par sa jeune consœur. En présence de la famille, il s’évertua même de la déconsidérer et de lui faire – sans succès – une leçon assez malvenue…

Clairement, s’affrontaient deux conceptions antagonistes de la médecine: d’une part celle incarnée par le médecin traitant qui pensait que son métier consistait à soigner sa patiente, indépendamment de son âge, et d’autre part celle du médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui, à l’inverse semblait considérer qu’à partir d’un certain âge, la nature doit faire son œuvre! Cette pétition de principe s’appuie sur une certain nombre de règles prétendument éthiques, rassemblées sous le néologisme « d’humanitude », en vogue actuellement dans nombre d’EHPAD.

Sous couvert du respect absolu de la dignité de chacun des pensionnaires, en particulier de ceux dont on peut penser qu’ils abordent la fin de leur vie, « l’humanitude » qui joue de sa similitude sémantique avec « le devoir d’humanité » revient à confier cyniquement aux médecins coordonnateurs des maisons de retraite, le sort ultime des vieillards! Une sorte d’euthanasie passive sans le consentement des intéressés!

Le mercredi 31 janvier 2018,  l’état de notre mère continuait de se dégrader, sans que l’on puisse apprécier si le traitement préconisé par le médecin traitant avait effectivement été respecté… Elle fut placée sous assistance respiratoire et ne voulut plus ni se lever, ni s’habiller, ni s’alimenter!

En fin d’après midi, à la demande insistante de la famille, elle fut transférée aux urgences de l’hôpital de Massy… On connait la suite!

Il est déjà sans doute trop tard pour espérer éradiquer l’infection! Mais, ce sera tout de même tenté par les médecins hospitaliers, dans la continuité des recommandations du médecin traitant deux jours auparavant!

Faute de soins en temps opportun, elle est finalement morte victime de l’entêtement d’un médecin d’une maison de retraite, qui privilégiait ses folles utopies « régulatrices » et sectaires, à la volonté de ses patients dont , quoiqu’il en dise, il avait la charge sur le plan médical…

En effet, l’article D312-158 du Code de l’action sociale et des familles, qui définit les missions médicales et administratives du médecin coordonnateur, stipule notamment « qu’il élabore le projet de soins de l’établissement, qu’il coordonne le travail de l’équipe soignante et des intervenants libéraux, qu’il veille à l’application des bonnes pratiques gériatriques et participe à l’évaluation de la qualité des soins dans l’institution. »

« En cas d’urgence, il peut s’occuper des prescriptions médicales et octroyer des médicaments aux résidents et il élabore le projet de soins individualisé du résident.  »

Nulle part, il n’est précisé qu’il doit en outre, être l’assistant zélé de la Camarde! Ou la voiture-balai des Enfers…

Le moins qu’on puisse espérer désormais, c’est qu’un inventaire sans complaisance soit effectué des pratiques médicales de celui dans les griffes duquel ma mère a eut la malchance de tomber!

Et que toutes les mesures soient prises à l’issue de ce bilan, pour que ce médecin coordonnateur – ainsi que ses confrères qui seraient tentés de l’imiter – ne puisse poursuivre son action mortifère auprès d’autres résidents sans défense… Pour ma mère, c’est évidemment trop tard, mais si son sacrifice pouvait ouvrir les yeux des responsables, elle ne serait pas morte pour rien…

Militante jusqu’au bout, mais cette fois, malgré elle! Pour l’honneur de notre mère, il était de notre devoir de rappeler le martyr qu’elle dut subir du fait de l’inconséquence meurtrière de certains et de principes pseudo-philosophiques s’apparentant à des tartuferies destinées à donner le change!

Mais au-delà de cette écœurante façade, il y a un vrai débat national à conduire d’urgence, compte tenu de la démographie croissante des grands vieillards! Faute de quoi, la barbarie prendra le dessus car elle est déjà à nos portes…

              Vue de la chambre d’hôpital de ma mère, le 6 février 2018

 

PS: J’ai déjà eu l’occasion de formuler sur ce blog – dans un article du 27 juin 2012 intitulé « Sur les hauteurs d’Arromanches » – tout le mal que je pensais de l’action mortifère de ce pitoyable diafoirus de banlieue, que je tenais déjà à l’époque, pour le principal responsable de la mort d’une autre de mes proches…

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Requiescat in pace

Mon père était croyant… Il est mort le 7 novembre 2017 en région parisienne.

Sa vie durant, il avait misé sur l’intelligence et sur le progrès! Et c’est donc – tout naturellement – selon lui, qu’il avait fait don de son corps à la science…

« Un don à la vie » comme l’ont souligné les responsables de l’Université Paris Descartes, qui, avec d’autres institutions et associations concernées, avaient organisé le 20 janvier 2018,  une cérémonie collective au crématorium du Père Lachaise pour rendre hommage aux donateurs.

Il s’agissait aussi d’expliquer en toute sérénité à leur famille, le sens et l’utilité de ce don, dont parfois, on pourrait douter à l’heure du numérique, de la simulation, des algorithmes qui calculent tout et des cellules biologiques que l’on prétend reproduire et cultiver à sa convenance sur la paillasse de son laboratoire …

 

Crématorium du Père Lachaise

Une cérémonie laïque, sobre et pudique. Pleine d’humanité surtout, qui, effectivement, permit à chacun d’entamer son nécessaire « travail de deuil », en l’absence matérielle du corps de son défunt mais dans une meilleure compréhension du geste.

Hier un courrier du Centre du don des Corps m’informait que les cendres de mon père avaient été déposées le 12 décembre 2017 au jardin du souvenir -division 102 – du cimetière parisien de Thiais…

« 102 » le numéro de chambre de son épouse, notre mère, dans sa maison de retraite!  Assez troublante coïncidence qui les réunit, de nouveau outre tombe – outre l’absence de tombe – soixante dix ans après leur mariage en décembre 1947 à Angers… Comme un clin d’œil complice du hasard, principal moteur de toute évolution! Comme si le hasard n’était pas toujours si hasardeux qu’on l’imagine!

Une « sacrée » tentation pour numérologues qui chercheront sans doute un signifiant dans ce nombre qui n’est que « sphénique » et de surcroît « abondant » (au sens mathématique du terme)… Mais, moi, je n’aime guère recourir à la pensée magique pour donner sens à ce qui n’en a pas! Je signale juste une touchante curiosité aléatoire…

Chacun fait comme il l’entend… Et on a le droit de rêver…

Quoiqu’il en soit, le vent d’hiver les ramènera sûrement un jour – ensemble – vers l’Anjou, au moins en songe … et pourquoi pas, sur les chemins tracés par Joachim du Bellay (1522-1560)…

  • « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
    Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
    Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
    Vivre entre ses parents le reste de son âge !
  • Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
    Fumer la cheminée, et en quelle saison
    Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
    Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
  • Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
    Que des palais Romains le front audacieux,
    Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :
  • Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
    Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
    Et plus que l’air marin la doulceur angevine. »

En 1948, boulevard Foch à Angers

 

Pour les gens de ma génération, c’est-à-dire celle des petits-enfants des soldats de 14-18, celle du baby-boom d’après la seconde guerre mondiale et celle, étudiante, qui, en mai 1968, se révolta contre l’ordre établi, les célébrations de l’armistice mettant fin au premier conflit mondial, sont ancrées tels des rituels laïques et patriotiques, remontant à l’enfance et l’adolescence. C’était dans les années cinquante et soixante du siècle dernier… Et, pour moi, s’y ajoute une composante de religiosité provinciale dans un quartier périphérique d’Angers, celui de la Madeleine!

En ces temps lointains de la quatrième république agonisante et de l’émergence de la cinquième dans les soubresauts de la guerre d’Algérie, nombreux étaient les « poilus de la Grande guerre » encore valides qui défilaient chaque année à l’occasion du « 11 novembre » derrière leurs porte-drapeaux, en arborant fièrement les insignes de leurs régiments et leurs  » accroche-cœurs » gagnés sur les champs de bataille à Verdun ou ailleurs. Parmi eux, il y avait beaucoup de « petits vieux » du quartier, et même mon premier instit’ Ernest Cragné (1887-1965) qui, dans les années trente, avait été aussi celui de mes oncles Albert (1925) et Georges Turbelier (1927-2009)…

Après la « sonnerie aux morts » par le trompettiste attitré de la fanfare du patronage, puis une « Marseillaise » éraillée mais de rigueur, et enfin une minute de recueillement devant le monument dans l’église, où figuraient les noms de leurs camarades de classe « morts pour la France », ils noyaient leur passé ou leur chagrin et parfois leur tacite culpabilité d’avoir survécu à la boucherie, à la buvette du cercle paroissial de « boules de fort ». Là, ils débouchaient en cadence des alignements de fillettes « d’antidérapant » rouge ou blanc, qu’ils descendaient à grandes lampées dans des verres tronconiques à l’angevine.

Et chacun y allait du récit de ses exploits, s’attardant sur les faits d’armes mémorables dont il aurait été l’acteur ou le témoin, au chemin des Dames à la côte 304, à Mort-Homme, en Picardie, dans les Flandres, sur la Marne ou dans les Dardanelles! Depuis quarante ans, leurs narrations étaient patinées par le temps, un peu idéalisées surement, mais si criantes de vérité, lorsqu’elle étaient racontées par ces vieilles trognes qui s’illuminaient, tels des phares gyroscopiques calés sur la victoire de 1918. Le jour du 11 novembre,c’était leur jour de gloire… Le seul de l’année où on les regardait comme des demi-dieux.  Leurs histoires, étaient plus vraies que vraies en somme, puisque, sans s’affranchir de la narration des faits, c’est de leur détresse dont il nous entretenait pudiquement derrière certaines fanfaronnades.

Depuis toujours, ils étaient au rendez-vous de cet anniversaire, qui symbolisait le jour où ils furent délivrés de l’angoisse de la mort immédiate, dans le même temps où ils durent faire le deuil des copains qu’ils laissaient derrière eux. Tous adhérents d’une amicale d’anciens combattants, tous solidaires et à jour de leurs cotisations, ils savaient ce que chacun allait dire! Peu importe d’ailleurs, car ce qui comptait avant tout, c’était d’être là à se serrer les coudes en comptant les rangs. Lesquels, déjà, s’éclaircissaient tristement.

A ce jeu, mon grand-oncle Auguste Cailtreau (1892-1975) – mon « grand-père » par substitution – ne participait pas ou guère. Quand il était exceptionnellement présent à une manifestation d’anciens dans le quartier Sainte Bernadette, il se contentait d’écouter modestement les exploits de ses amis. Ce n’est qu’en le poussant dans ses derniers retranchements, qu’il consentait du bout des lèvres à « avouer » qu’en tant que chauffeur du colonel, il avait conduit le clairon de l’armistice sur les premières lignes du front bulgare à l’aube du onze novembre 1918.

Il n’aurait toutefois pas raté, avec Nini son épouse, le traditionnel repas de l’amitié qu’organisait son amicale dans une auberge des bords de Loire.

Et nous, gamins, à peine incommodés par l’odeur acre de la vinasse et des fumées de tabac qui se déployaient en larges volutes dans l’atmosphère de la salle municipale ou paroissiale, nous assistions, alibis de l’avenir, à cette scénographie dont on savait d’avance le déroulement et l’issue…Dans un coin, les drapeaux, les étendards et les fanions étaient en berne, jusqu’à la prochaine sortie!

Un tantinet insolents, nous écoutions à peine ces pépés qui ressassaient chaque année les mêmes rengaines, dont on ne savait s’il s’agissait d’épisodes réellement vécus ou d’édifiantes fictions patriotiques rodées par des décennies de mémoire sélective. Ce qui est certain, c’est qu’il n’aurait pas fallu nous pousser outre mesure pour qu’on les raconte à leur place, sans omettre ni l’ambiance dans les tranchées avant et après l’attaque, ni la peur des soldats lorsque les « machines à découdre » de l’ennemi arrosaient les premières lignes, ni la répulsion que suscitait la puanteur des cadavres en décomposition oubliés dans les boyaux de première ligne… On riait quand même quand ils évoquaient « la trouillote » et surtout les « boites de singe » infectes, avec lesquelles ils étaient censés s’alimenter dans les rares moments d’oisiveté autorisée. Sans compter le rouge qui tache, la bouffarde, la gnôle, les bandes molletières crasseuses et les ceintures de flanelle!

Parfois leurs regards s’assombrissaient lorsqu’ils évoquaient en regardant du coin de l’œil, les quelques gueules cassées présentes, qui, contre toute attente, avaient déjoué les pronostics médicaux, et survivaient en dépit de tout. Loques humaines pensionnées de l’Etat, ces pauvres éclopés résistaient misérablement aux sévices du temps en masquant le trou béant de leurs mâchoires arrachées par des éclats d’obus, avec des prothèse en cuir. Le reste du temps, calfeutrés été comme hiver dans de minuscules guérites de la Loterie Nationale, ces pauvres mutilés tentaient de conjurer un sort qui leur avait été presque fatal dans les tranchées, en vendant des billets « gagnants » à des badauds sur les boulevards!

Parfois, certains vétérans versaient une larme qui laissait une trace blanchâtre sur leurs visages râpeux en se perdant dans les méandres de leurs rides! Alors on s’émouvait aussi à l’écoute pour la énième fois de l’insupportable attente que devaient endurer leurs potes moribonds, embrochés par une « Rosalie »boche ou une « tachette » teutonne… La « valise diplomatique » du chirurgien chargé de faire le ménage dans les chairs déchiquetées arrivait toujours trop tard, sauf à panser un mort, tandis qu’au loin l’artillerie ennemie lançait sa « musique » infernale sur les copains montant en première ligne en vue du prochain assaut…

J’appartiens à cette génération, la dernière à avoir approché ces hommes au courage contraint qui traînaient leur misère depuis si longtemps. Désabusés sur l’espèce humaine, ils s’efforçaient de faire diversion en se congratulant mutuellement… Peu communicatifs finalement sur leur détresse intime, ils préféraient ressasser les mêmes histoires de guerre, sans trop s’attarder sur leurs illusions perdues dès l’automne 1914…On leur avait volé la jeunesse et tout ce qui la caractérise, la joie, la confiance, l’ingénuité et l’amour. Les femmes. Bref le gout de vivre!

Ces hommes de chair et d’os, guerriers par devoir s’étaient mués en héros malgré eux, et ce faisant, étaient devenus des symboles sans l’avoir recherché. Mais ils demeuraient hantés par le souvenir de tous ceux, moins chanceux qu’eux qui avaient été assassinés à leurs côtés, victimes de la même imposture sur la justification de ce premier conflit meurtrier – quasi génocidaire – de l’ère moderne!

Pour moi, l’armistice de 1918 reste indissociable de ces hommes vieillissants, qui ne parvenaient pas à cicatriser les blessures physiques et morales qu’on leur avait infligés pour le bon plaisir de « va-t-en-guerre » des différents camps en présence!

En cette année du centenaire, c’est d’abord vers eux que vont mes pensées… Eux que je tutoyais autrefois et qui sont aujourd’hui des mythes à usage multiple et tous des soldats inconnus.

Ceci explique cela. Je conserve depuis quarante ans dans mon portefeuille, la carte de poilu d’Orient de mon grand-oncle! Une manière de relayer leur témoignage en me revendiquant de l’un d’entre eux! Une manière aussi de me positionner comme le légataire et l’héritier de ces troufions de 14-18, qui, par leur sacrifice, imposèrent une certaine idée de la Nation, fière de ses principes humanistes et de la civilisation qu’elle incarne. Une Nation qui rejette avec détermination toutes les formes d’obscurantisme notamment religieux, et qui sait se mobiliser quand c’est nécessaire pour défendre sans concession, les principes des Lumières. .

Les décennies ont fini par avoir raison du souffle des derniers témoins directs de cette guerre d’extinction massive, qui priva la France et l’Europe d’une part importante de leur jeunesse mâle. Le dernier survivant de cette guerre, Lazarre Ponticelli s’est éteint, il y a tout juste dix ans. Le temps est donc venu de procéder aux commémorations sans le support des témoignages directs de « poilus »…

Désormais, grand-parents, c’est à nous qu’il revient de contrecarrer l’amnésie tendancieuse, qui, depuis quelques cycles scolaires, a privé notre jeunesse de ce passé pourtant si proche et de lui transmettre ce pan de notre récit national! En ce sens, les manifestations patriotiques officielles du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918 sont non seulement utiles mais nécessaires.

Non pour se complaire dans l’évocation morbide de cette longue parenthèse qui a ensanglanté notre sol et qui a endeuillé presque toutes les familles françaises entre 1914 et 1918, mais pour rappeler que la guerre n’est pas une fiction. Pour rappeler aussi que la paix n’est pas une donnée naturelle mais qu’elle se gagne laborieusement à partir d’équilibres précaires susceptibles à tout moment d’être remis en cause par la folie meurtrière de quelques-uns ou par des idéologies perverses et mortifères comme le nazisme ou, actuellement, l’islamisme!

Ces poilus d’antan auraient voulu que leur guerre fût la « der des der »: ce ne fut pas le cas.

Par nature, la guerre est sale. De ce point de vue, celle de 14-18 a ouvert le ban d’une série ininterrompue jusqu’à nos jours, de massacres et d’atrocités en tous genres…L’année du centenaire de l’armistice de 1918 offre l’opportunité de redire que la guerre ne saurait jamais se résumer à la manipulation de consoles électroniques pour détruire des figurines virtuelles sur un écran vidéo!

Au-delà de leur folklore et de rites surannés qui ne parleront sans doute plus aux jeunes générations, les cérémonies d’antan avaient le mérite de souder la Nation autour de leurs héros, dans un hommage collectif rendu à ceux qui l’avaient défendue au détriment de leurs vies… et de se solidariser avec les rescapés, mutilés, gazés, estropiés!

Il s’agit désormais d’entendre la parole de ceux qui nous crient d’outre tombe, leur horreur de la guerre… Aucun survivant de la Grande Guerre ne vécut paisiblement par la suite. Tous passèrent le restant de leur existence dans la hantise de ce cauchemar, en compagnie des fantômes de leurs frères, de leurs maris ou de leurs amis emportés dans la tourmente. Mon grand-père paternel privilégia le mutisme.

Ma grand-mère maternelle – Adrienne Venault (1894-1973) – ne se remit jamais de la mort de son frère Albert et de son « chéri », Alexis, tués tous les deux à quelques semaines d’intervalle au cours des ultimes offensives allemandes du printemps 1918 dans la Somme.

Ne pas les oublier, c’est faire nôtre leurs mises en garde, car la menace d’une conflagration généralisée demeure aussi prégnante que jadis. Sous des formes différentes par rapport au début du siècle dernier, mais avec une efficacité mortifère décuplée, grâce aux progrès de la technologie! Pas plus actuellement qu’hier, nous ne sommes donc prémunis contre une explosion d’horreurs et de barbaries, qui fut la signature tragique du siècle précédent…L’actualité nous montre que c’est même précisément le contraire. Mais nous sommes prévenus!

Comment s’interdire à l’avenir « d’enrichir » les monuments aux morts de nos villes et villages, d’interminables litanies de noms? Comment s’empêcher d’en ériger de nouveaux sur les avenues de nos villes pour honorer les victimes du terrorisme imbécile? Comment surtout, face à la montée des périls, vaincre en sauvegardant les valeurs de notre civilisation?

Un siècle s’est écoulé depuis l’arrêt des hostilités de la première Guerre Mondiale. Un laps de temps sans signification à l’échelle des espèces vivantes! Et c’est précisément ce qui fait craindre que les pulsions de mort demeurent inchangées…L’homme de 1914 ressemble comme un frère à celui de 2018. L’un et l’autre ressentent les mêmes souffrances dans les mêmes circonstances, avec la même intensité qu’il y deux mille ou trente mille ans!

A Mort-Homme près de Verdun en 1916 -Cote 304

A ce titre, le devoir d’histoire est incontournable. Et il est légitime que ces cérémonies du centenaire revêtent un certain faste, d’autant que cette inimaginable tragédie de 14-18 a conditionné l’ensemble du vingtième siècle et servi de marchepied à la barbarie nazie des années trente et quarante…

Personne ne trouvera donc à redire dans le fait que des manifestations en grandes pompes soient organisées un peu partout en France, même si d’aucuns – dont je suis – craignent, que, comme à l’accoutumée, les responsables politiques du moment ne confisquent ce moment de communion nationale et qu’ils n’en profitent pour transformer ces soldats « bleu horizon » – ces soldats de la République – en porte-flambeaux de leurs propres ambitions. Ils nous ont si souvent montré que ce « fameux devoir de mémoire »dont ils nous rebattent les oreilles avec une sorte de délectation suspecte n’est le plus souvent qu’un outil de communication à leur profit!

Déjà, on nous annonce que l’actuel locataire de l’Elysée, toujours prompt à donner des leçons au monde, a invité, aux célébrations du centenaire, quatre-vingt chefs d’Etats! Mais peut-on réellement en vouloir à ce jeune homme un tantinet mégalo et narcissique, de saisir l’aubaine pour faire de cet événement l’écrin de sa propre gloire? Peut-on lui reprocher de prendre à témoin de ses propres obsessions d’un nouvel ordre mondial, ces vingt millions de morts et autant de mutilés de la première guerre qualifiée de « mondiale »? Les sondages nous en diront plus, le moment venu! Au moins, faisons lui crédit de l’hommage aux « poilus » – fût-il détourné vers un autre objectif!

Peu importe au fond, les dérisoires postures ou impostures de circonstance des « grands » de ce monde, car les soldats de 14-18 ont déjà été abusés tant de fois qu’ils ne sont plus à cela près… L’important c’est qu’on les ramène sur le devant de la scène, avant, peut-être, de les enterrer définitivement.

Ils méritent bien qu’on se souvienne d’eux quelques instants sur les lieux même des tueries, même si c’est avec la grandiloquence convenue de VIP avides de se mettre en valeur, en récitant des discours faussement compassionnels et truffés d’arrière-pensées.

Il faut se faire une raison et admettre que l’hommage public de la Nation ne pourra guère s’incarner autrement, faute de mieux. Il faudra se satisfaire de ces pantalonnades télévisuelles, ponctuées d’avis aseptisés et de « leçons à tirer » dispensées par des palanquées d’experts militaires et d’historiens médiatiques, le tout, sur fond de « Marseillaise » et de défilés des troupes devant des élus endimanchés!

Dans les temps morts des cérémonies, entre deux interviews de personnalités, on nous expliquera savamment pourquoi le maréchal Foch a manœuvré comme il l’a fait en 1918 pour contrer les offensives d’Hindenburg et de Ludendorff dans la Somme ou en Alsace… On nous « révélera » pourquoi, la victoire n’a été acquise qu’à l’automne, et pas avant…Comme Pétain en son temps, certains regretteront que le cessez-le-feu entériné par l’armistice, ait empêché les alliés d’alors d’occuper par les armes le territoire allemand! De grands classiques…

Mais une fois le calme revenu, l’hommage redeviendra privé...

C’est dans le silence du souvenir et dans les allées des grandes nécropoles, que les familles viendront rechercher l’invisible présence de leur poilu disparu! C’est là que se jouera le second acte de ces commémorations du centenaire, le plus touchant et le plus sincère aussi!

Ce sera l’occasion de faire parler les pauvres objets qui leur appartenaient et qu’on a retrouvé sur leur dépouille au moment de leur mort au combat, comme la plaquette d’identification en alu qu’ils portaient au poignet!

Objets et carte, trouvés sur le corps de l’adjudant Albert Venault (1893-1918) – mon grand-oncle 

On consultera les photos de ces jeunes hommes rigolards en uniforme, qui n’aspiraient qu’à vivre alors qu’ils étaient condamnés par les prédécesseurs de nos dirigeants actuels… On relira leurs correspondances: inconscient ou censure obligent, l’omniprésence de la mort y était systématiquement évacuée au profit de rêves de lendemains improbables qui chantent… On redira les noms de ceux que l’on connait, pour qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli de l’hommage universel et collectif..

On se souviendra qu’ils durent tous subir d’intolérables tortures physiques et morales avec pour seul horizon dans la boue des tranchées que l’éclair aveuglant des fusées des artilleries adverses sur des paysages dévastés…Tous s’emmerdaient …

Aussi, au-delà des commémorations de façade,  la meilleure manière de leur redonner vie cent ans après le drame, et « dans le même temps » de se vacciner contre les guerres, serait de consulter les admirables ouvrages de leurs frères d’armes, comme Roland d’Orgelès, Erich Maria Remarque, Henri Barbusse, Maurice Genevoix… Par leur talent, ceux-là surent rendre compte de la cruauté et de l’absurdité de cette guerre, décrire les instants de doute et d’épouvante lors des assauts à la baïonnette où la seule alternative des soldats était de mourir ou de tuer!

Et pourtant, la guerre n’en fit pas des sauvages!

C’est à René-Gustave Nobécourt (1897-1989), un journaliste, écrivain et historien de la Grande Guerre que j’emprunterai en guise de conclusion ou de préambule à cette année du centenaire, les quelques lignes qui suivent, relatives à la poussée victorieuse des troupes françaises en Thiérache à quelques jours de l’armistice:

 » Malgré ce ciel crasseux et dégoutant, et cette terre détrempée qui engluait les godillots, les bandes molletières et le pan des capotes ils pressentaient maintenant la victoire. Non pas encore, certes au bout de cette étape, mais s’y employant ainsi qu’une promesse. N’allaient-ils pas au devant d’elle à travers ce pays de prairies de vergers et de vastes futaies, cette Thiérache où les soldats en pantalon rouge avaient retraité dans les premiers jours de la guerre?  » ( L’année du onze novembre » édité chez Robert Laffont en 1968)…

C’était le 5 novembre 1918. Mon grand-père paternel, chasseur d’Afrique, Marcel Pasquier (1892-1956)  étaient de ces soldats, qui avançaient ce jour-là … dans le pays de sa naissance!

La fête peut commencer! 

 

 

 

 

 

Il y a des semaines plutôt fastes en manière théâtrale.

Ainsi, en cette fin d’année 2017, qui nous a causé par ailleurs tant de tracas et de malheurs, j’ai eu le privilège d’assister en moins de cinq jours à deux interprétations différentes de Tartuffe.

D’une part, celle imaginée par Molière en 1669, revisitée dans l’esprit de sa folie baroque originelle par Michel Bouquet et Michel Fau au Théâtre de la Porte Saint-Martin, et celle, plus conventionnelle, et pour tout dire, assez fade, glosée depuis le « salon d’angle » du palais de l’Elysée par une sorte de réincarnation moderne du héros assez antipathique du plus célèbre de nos dramaturges.
A la différence de la première version consacrée par le public depuis plus de trois siècles, la seconde plus solennelle, était trop convenue. Ânonnée sans grand talent par un acteur sans aspérité, semblant lire son texte sur un prompteur, elle aurait pu être méchamment assimilée à une contrefaçon, voire à une laborieuse mystification. La prestation « décalée » du comédien cravaté, qui arborait fièrement les insignes de « Grand Maître » de la Légion d’Honneur, transpirait, avec des postures de fausse confidence, le médiocre ersatz d’un scénario déjà produit à maintes reprises sur la même scène par tous ses prédécesseurs.

Mais à la décharge du besogneux et « illustre » interprète, je reconnais ne pas être totalement objectif… Jamais en effet je n’ai aspiré appartenir à la cohorte de ses zélés adorateurs ou thuriféraires. N’est pas Christophe Castaner ou Richard Ferrand qui veut !

Et pour être tout à fait précis, les conditions dans lesquelles j’ai écouté ce prône – énième « remake » des vœux présidentiels – n’étaient pas des plus favorables.  Je ne les ai subis qu’en « différé » sur le petit écran numérique d’un Samsung Galaxy, pour tuer le temps au cœur d’une nuit ventée de la Saint-Sylvestre, en attendant un improbable RER à la station Luxembourg… Et pour couronner le tout, à la lumière blafarde, humide et incertaine des projecteurs réglementaires de la RATP!

Peut-être qu’avec un whisky – douze ans d’âge – et les deux pieds dans mes charentaises, je me serais délecté de ce discours de jeune homme trop sage qui se prend pour le roi du monde ! Pour l’heure, « et dans le même temps », je pestais aussi contre l’attente.

Du coup, ça m’a donné l’idée de présenter – moi aussi – mes vœux pour cette année 2018.

N’étant pas président et ne prétendant pas le devenir, je me sens plus libre dans l’énoncé des considérants.

En tout cas, je ne suis pas tenu, de dire hypocritement qu’en ce jour de fête, mes pensées s’adressent prioritairement à ceux qui souffrent, aux pauvres, aux réfugiés, aux esseulés de la vie. Je ne suis pas contraint de rappeler, pour forme, ma reconnaissance éternelle pour les militaires qui se battent pour nos libertés sur tous les fronts de guerre dans le monde.

La mine simulant la révélation sur le chemin de Damas, je ne suis pas obligé de dire que j’aime tout particulièrement les fonctionnaires et parmi eux les policiers et les pompiers qui se sacrifient sans compter pour assurer notre sécurité…

Non prisonnier des figures imposées du « discours politiquement correct », rien ne me contraint non plus à exprimer ma compassion à l’adresse de tous les oubliés de la vie, que par ailleurs, je me ferai un plaisir de taxer à la première occasion… Car, malgré tout, si j’étais président,  je n’oublierais pas secrètement – que mon premier réflexe – celui du cœur – fut de considérer que les exclus de la réussite, ceux qui traversent anonymement l’existence et les gares, ne sont fondamentalement rien ! Rien dans la marche du monde…

Libéré de ces préambules qui sont en fait le fond incontournable d’un discours de vœux d’un président, c’est bien volontiers que je m’apprêtais à former, pour tous mes amis, ma famille et au-delà mes concitoyens, des vœux de bonheur, de santé et de pleine félicité…

Et pour illustrer mon propos, je pensais exhumer de derrière les fagots d’un vieux recueil de comptines d’Anjou et des pays de Loire  le pays de mes aïeux – une ritournelle de circonstance !

Las !

Par les temps qui courent, la prudence impose en effet de renoncer à ce téméraire projet, et à placardiser l’idée d’une antienne quelconque pour agrémenter mon compliment! Force est de reconnaître en effet qu’aucun des refrains fredonnés naïvement par nos ancêtres n’apparaît convenable et ne correspond désormais aux standards du « moralement correct » ambiant. Aucun n’évite l’écueil du racisme, de la ségrégation, de la grivoiserie sexiste…

Entre les chansons à boire qui risquent de porter atteinte aux campagnes gouvernementales de sobriété obligatoire et les rengaines faisant l’apologie du marivaudage de « genre », le risque n’est pas négligeable de se retrouver – en s’y référant avec nostalgie – en position d’être accusé de promouvoir le harcèlement sexuel, voire l’incitation à la haine, à l’agression raciste et même au viol !

Oserais-je aujourd’hui chantonner en public « La fille du Labouroux » vieille chansonnette angevine un peu polissonne, qui met en scène un « biau maréchoux » proposant gaillardement à une « belle » de dormir ensemble?

Que dire de cette chanson autrefois populaire en Poitou et en Vendée – « Quand vous pass’rez par Nantes » – qui conseille sans complexe d’aller « mirer les filles, qui sont à marier, ma lurlurette » !

J’en passe … et des meilleures à prohiber de son répertoire, pour cause de mauvais « genre » selon les théories en vigueur!

La conclusion s’impose : pas d’histoire d’amour suspecte dans l’expression des vœux, surtout si elle recèle un soupçon contre nature d’inégalité !

De même, convient-il d’éviter d’user de mots qui « stigmatisent » selon une expression devenue le « nec plus ultra » de la pensée officielle… En 2018 comme en 2017, il demeurera sans doute possible et non répréhensible de « dénoncer son porc », mais de préférence si celui-ci n’appartient pas à une catégorie de la population se revendiquant d’archaïsmes religieux rejetant précisément le porc ! Il restera licite de s’indigner contre l’incivilité de celui qui crache dans les ascenseurs ou se gare sur les parkings pour handicapés, mais de préférence s’il peut, sans dommage, être intégré dans la cohorte des beaufs irrécupérables nostalgiques de la colonisation. Dans le cas contraire, par exemple, s’il appartient à ce qu’il est convenu d’appeler la « diversité », il vaudra mieux s’abstenir… La confusion entre phobie et racisme est plus que jamais dans l’air du temps! Comme il est d’ailleurs dans l’air du temps de masquer un antisémitisme primaire, renaissant et banlieusard en se réfugiant dans l’antisionisme…

Dans ces conditions, on conviendra que former des vœux n’est pas un exercice si aisé qu’il y parait! Il pourrait même être risqué.

Surtout si l’on veut s’écarter des sentiers battus, en ne se limitant pas aux lieux communs œcuméniques, propres à contenter tout le monde et son frère, tels que la santé, la jeunesse d’esprit, l’argent, le bonheur et l’amour, la paix !

D’ailleurs, ce cocktail de bons sentiments est parfaitement acceptable, et certainement préférable à l’inverse !

Pour ma part, j’’y ajouterai un vœu qui me semble primordial si l’on veut survivre – collectivement et individuellement – et se soustraire à la robotisation et à l’asservissement panurgien des cerveaux, dans laquelle on cherche à nous entraîner : l’impertinence…

L’impertinence comme garante de notre liberté, comme bouée de sauvetage de notre libre-arbitre , comme viatique salvateur de notre pensée… Celle qui ne se cache pas derrière les mots pour édulcorer le propos et le rendre digeste par les milices de la bien-pensance qui peuplent les plateaux ! Celle de Coluche, de Hara-Kiri et de Pierre Desproges, versus Pierre Dac…

L’impertinence qui, seule, peut réussir à nous rendre pertinent ! Il y a urgence à la réhabiliter…

Tel est finalement mon seul vœu pour 2018, pour chacun d’entre nous, pour tous et pour l’idée qu’on se fait de la civilisation…

Le risque est en effet de plus en plus manifeste, que la roue qui tourne soit de plus en plus « voilée » !

Comme le temps passe! C’était le 26 décembre 1828 à Montjean-sur-Loire en Anjou…

Ce jour-là, sous le règne du très conservateur roi de France Charles X, Angélique Pasquier, épouse de Louis Fillion, un filassier de chanvre du cru, met au monde Marie Fillion (1828-1911).

La petite Marie, cadette de la famille, sera elle-même, mère d’une très nombreuse descendance, dont mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) qui naîtra également à Montjean-sur-Loire, quelques trente six ans plus tard.

D’elle, on ne sait rien ou presque, hormis quelques souvenirs glanés ici ou là, et rapportés par une de ses petites filles angevines, Germaine, qui, à la charnière du vingtième siècle, passait parfois quelques jours de vacances à Montjean chez sa grand-mère dans sa maison de la place du Vallon, proche de l’entrée de l’ancienne mine de charbon!

Rien en tout cas qui justifierait aux yeux d’un historien académique, qu’elle franchisse allègrement les décennies en imprimant une indélébile marque sur la postérité…

On possède malgré tout une photographie d’elle – une seule – perdue au milieu du remariage d’un de ses fils en 1897, alors qu’elle était déjà âgée, et veuve depuis un an de son perreyeur ou carrier d’époux, Mathurin Turbelier (1825-1896) ! Elle porte la coiffe des paysannes riveraines de la Loire…
Autant dire qu’en 2017, son anniversaire avait toutes les chances de passer inaperçu, s’il ne m’était venu à l’idée en ce lendemain de Noël gris, brumeux et pluvieux, de vagabonder au travers des imprévisibles labyrinthes de mon arbre généalogique à la recherche de quelque rameau oublié qui puisse retenir mon attention et m’offre la chance de nouer une improbable aventure sans lendemain et sans risque avec une gente dame d’autrefois …

Point d’Emilie de Breteuil dans ma gibecière, ni de Louise de Prusse! En fait, je ne suis tombé que sur cette adorable grand-mère au regard de « Tigre » vendéen et méfiant, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici, mais dont je n’avais encore jamais fêté la naissance ! « Pour cause, me dira t’-on, on ne peut célébrer la naissance de tous les aïeux figurant sur notre série géométrique généalogique ».

Malgré tout, on peut faire des exceptions! Et, en l’occurrence, cent quatre-vingt-neuf berges, ça compte pour cette riveraine de mon fleuve de cœur, la Loire, ma « terre » fluide, en perpétuel mouvement au rythme des saisons … Comme se plait souvent à le rappeler – et bien plus joliment que moi – l’académicienne et écrivaine Danielle Sallenave, originaire de Savennières !


Et en plus ça « tombe » bien, car Marie Fillion est l’incarnation même de ma famille maternelle, métissée des deux rives mais entièrement ligérienne …

Par sa mère, Angélique Pasquier (1790-1866) – « fille de confiance » de son état – Marie serait plutôt influencée par la rive droite du fleuve en aval d’Angers et en amont d’Ancenis. Cependant, tant par le lieu de sa naissance, que par son ascendance paternelle, elle ne pouvait être qu’héritière des us et des coutumes de la rive gauche du côté de Saint-Florent-le Vieil, Bouzillé et des Mauges… Des mœurs et convictions ancestrales que je revendique encore aujourd’hui sans toutefois y adhérer.

Certes, son père était né bien en amont, à Saumur en 1795, mais par la force des événements tragiques qui avaient contraint ses parents à s’y réfugier à la suite des combats fratricides des guerres de Vendée à Saint-Florent-le-Vieil et des actes génocidaires à jamais impunis, perpétrés par les troupes de la Convention pour mâter la rébellion…

Marie est née avec ce fardeau et ces fantômes … et nous aussi, forcément!

Parmi les autres perdreaux de l’année 1828, il faut évidemment citer son presque compatriote Jules Vernes, né à Nantes le 8 février 1828… Mais aussi du côté de l’Oural, ces contrées dont Marie n’imaginaient peut-être même pas qu’elles puissent exister, un certain Léon Tolstoï, le 28 août 1828…

Il est possible enfin qu’elle ait entendu parler par un colporteur de passage à Montjean, de René Caillié, un gâs des Deux-Sèvres et explorateur réputé, qui, en 1828, réussit à rallier Tombouctou au Mali à partir du Sénégal, et qui, surtout, parvint pour la première fois dans l’histoire occidentale, à en revenir vivant !

Finalement, on ne saura jamais ce qu’elle sut vraiment du monde qui l’entourait, alors qu’elle traversa deux monarchies – Bourbon et Orléans – deux Républiques dont une « Lamartinienne » et un empire napoléonien…Non plus qu’on élucidera cette curieuse concordance des dates, qui fit que, née au lendemain de la Nativité chrétienne, elle mourut la veille de la Fête nationale, le 13 juillet 1911 à l’hospice civil de Montjean-sur-Loire.

Bon anniversaire, petite Marie !

 

Ça commence à faire beaucoup!

Hier c’était Jean d’Ormesson qui tirait son exquise révérence, aujourd’hui c’est Johnny qui range définitivement sa dernière guitare désaccordée et il y un un mois, c’était mon père qui fermait pour toujours ses yeux déjà éteints.

Décidément cet automne 2017 nous fait vieillir prématurément…

Ces trois-là, aux destins si différents, je les aimais depuis toujours, ou presque. Je ne les approuvais pas nécessairement dans tout ce qu’ils réalisaient, n’appréciais pas toujours ce qu’ils écrivaient et n’adhérais pas systématiquement – loin s’en faut – à tout ce qu’ils pensaient et disaient…Ils m’étaient à la fois étrangers et si proches.

Je les aimais tout simplement pour ce qu’ils étaient, sans trop me l’expliquer…

Désormais, ils ont quitté la scène – des scènes uniques pour chacun d’entre eux par rapport à moi. Alors je suis un peu perdu, sans trop savoir pourquoi, car je suis « grand » depuis longtemps et parce que c’est dans la nature des espèces vivantes de disparaître… Pourquoi ces trois-là, plus que d’autres demain, nous donnent-t’ils le sentiment d’être orphelins? Pourquoi leur départ semble hâter le nôtre? Nous donne un coup de vieux!

« On meurt parce qu’on a été vivant » se plaisait à répéter Jean d’Ormesson: une fausse évidence pas si évidente!

En leur mémoire qui hante – à des titres divers – mon panthéon personnel, me reviennent à l’esprit ces réflexions de Charles de Gaulle en 1932 dans le « Fil de l’Epée » :  » Certains hommes répandent, pour ainsi dire de naissance, un fluide d’autorité dont on ne peut discerner au juste en quoi il consiste (…) Il en va de cette matière comme de l’amour qui ne s’explique point sans l’action inexprimable d’un charme »…

Et le charme, comme chacun sait, c’est du bois dur, indestructible mais pas facile à travailler…

Vivement le retour du printemps sous la charmille avec des rosés de Loire à flots et des rillons de porc… en compagnie de copains « d’abord » et de vieilles canailles !

Pour l’heure, j’en ai ras le bol de rédiger des nécrologies!

Ajusteur

« Ajusteur » : c’est la réponse que fit mon père à l’aide-soignant qui l’accueillait dans sa chambre de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital de Bligny.

C’était il y a un mois, le 2 novembre 2017 . Il entrait en agonie et devait mourir cinq jours plus tard.

Tandis qu’il l’installait sur le lit médicalisé dont chacun pressentait que ce serait sa dernière couche et qu’il lui passait le bracelet de rigueur sur lequel figurait son nom, deux dates et un code-barres, le jeune homme sans doute désireux d’introduire un peu d’humanité et un soupçon de connivence, dans un contexte qui ne s’y prêtait guère, lui avait en effet demandé sa profession ! Par la fenêtre, une lumière blafarde d’automne pluvieux peinait à éclairer la scène… Désespérant! Seul un érable à moité déshabillé ou quelque arbre lui ressemblant, esseulé sur la pelouse de l’hôpital parvenait à transmettre une petite touche de couleur, mordorée… A condition de se pencher!

« Ajusteur » répéta mon père d’une voix faible mais avec détermination et une étonnante assurance pour un homme qui présentait déjà tous les stigmates d’une fin prochaine ! Il semblait presque agacé que cette « révélation » qui n’en était pas une, nous ait surpris. Oui, il était bien ajusteur. Là était sa véritable identité, celle dont il se revendiquait aujourd’hui. Il la brandissait comme un ultime défi de la vie sur la mort, car elle le renvoyait à un passé lointain de travail et de sueur, celui de sa jeunesse angevine dans les corderies, câbleries et filatures de chanvre Bessonneau… Celui de ses copains d’atelier à « L’Appareillage », à « Mini-tract », aux « Pressoirs Vaslin », à « Alsetex », à « Thomson » et ailleurs…

Non, il ne pouvait se résoudre à ce que son existence désormais vacillante se résume à son pauvre corps de vieillard décharné et torturé, rongé par le cancer, et présentement réduit à une succession de données alphanumériques incarnées par des traits d’épaisseur variable, bien arrimées à son poignet! Est-il en effet, convenable d’identifier un homme au seuil de l’éternité au moyen de petits traits noirs codés? Il ne voulait pas qu’on oublie derrière la réalité scabreuse et ouatée de sa fin de vie, qu’il avait été aussi un gaillard, jeune et vigoureux, qui, armé d’une lime avait su travailler et façonner le fer et l’acier doux…

Bien sûr, il savait que nous savions qu’il y avait bien longtemps, près d’un demi-siècle, qu’il avait déserté les ateliers d’ajustage. Définitivement en fait à la fin du printemps 1970 en quittant  » la Thomson » pour émigrer vers un emploi tertiaire touristique en région parisienne.

Et pourtant, c’est vers ce métier de métallurgiste, choisi initialement par ses parents, mais qu’il s’était pleinement approprié, qu’allèrent ses pensées… Au moment où il quittait son environnement familier pour un voyage sans retour, ce métier d’ajusteur lui apparaissait comme une dernière sauvegarde de lui-même. Il primait sur toutes ses autres activités, ses passions ou ses engagements connus auparavant, comme la politique ou le syndicalisme.

Parce qu’il n’était pas dupe de ce qui l’attendait, le reste, hormis l’ajustage, se retrouvait donc soudainement cantonné au rang d’encombrantes occupations dont il préférait désormais ne plus parler! A l’heure des vrais comptes, ceux que l’on dresse au terme de son existence, quand tout semble se dérober et qu’on s’apprête à partir sans bagage, toute posture confortable assurant une position sociale lui semblait sans nul doute malvenue, incongrue et secondaire. Après un long cheminement intime, son enjeu désormais était de s’en tenir à l’essentiel, sans s’embarrasser de convenances, sans tricherie et sans déni accommodant, devenus inutiles, en l’absence de raison d’être et de perspective! Telle était, en tout cas, la leçon que notre père semblait vouloir nous prodiguer en cet après-midi sombre!

Et manifestement, alors que le dénouement tragique semblait proche, le seul métier qui trouvait grâce à ses yeux, le seul qui surnageait dans la déroute finale annoncée, le seul dont il souhaitait se revendiquer comme d’un marqueur identitaire avant de disparaître, était celui d’ajusteur.

C’est avec lui qu’il était devenu un homme, vivant de son travail et nourrissant sa famille! C’est avec lui qu’il avait rencontré les amitiés les plus durables et qu’il avait découvert la solidarité des luttes ouvrières.

Les douloureuses épreuves endurées avant son entrée dans l’unité des soins palliatifs, à peine atténuées par les doses croissantes de morphine, n’avaient en rien entamé sa lucidité sur les handicaps de son grand âge, sur ses chances infimes de survie, et sur l’issue fatale vers laquelle « son » cancer du pancréas le poussait irrémédiablement! Il s’adressait d’ailleurs à lui, familièrement comme au plus tenace et intime de ses ennemis implacables. Il entretenait avec lui, une vieille relation; il attendait même cette confrontation, tout en la redoutant, depuis soixante-et-un ans, depuis que ce cancer-là – précisément celui-ci – avait tué son père.

Ce sont ces mêmes souffrances physiques et morales, qu’il aurait pu assimiler à un chemin christique, dont il franchissait une à une les stations, qui lui avaient permis -prétendait-il – d’accéder à une sorte de sérénité et d’opérer la part des choses entre les succès assumés de son existence et ses soi-disant échecs. C’est possible bien que longtemps j’ai douté de sa sincérité sur ce point, car je connaissais aussi les talents de manipulateur de mon père, qui préférait en toutes circonstances braver l’impossible plutôt que de consentir à avouer sa faiblesse … Il pouvait mentir pour nous épargner toute inquiétude sur son état de santé. C’est même en partie pour ces motifs, qu’au-delà de l’amour que naturellement je lui portais et que pudiquement il me rendait, je l’admirais du temps de sa grandeur et maintenant qu’il était à la peine, enfermé dans sa vision spartiate de la dignité!

Écrivant cela, je suis conscient que je peux choquer certains, mais il n’aurait pas pas apprécié que je lui rende un hommage mièvre et opportuniste, car nous ne nous sommes jamais aimé autrement que dans l’affrontement des idées! Il appréciait, je crois, cette exigence implicite, sur laquelle nous étions finalement tombés d’accord, de « nous dire les choses » en toute franchise, en nous respectant mutuellement mais sans faire l’économie de la brutalité verbale de nos échanges.

Comme tout homme estimant détenir « la » vérité, il masquait souvent une certaine propension à l’intolérance en tenant un discours convenu sur la tolérance! Moi aussi… Nous nous entendions donc sur la méthode, qui ne préjugeait ni de nos accusations réciproques d’obscurantisme ou de mauvaise foi, ni de nos fâcheries passagères à responsabilités partagées! C’est sur ces bases que nous fondions depuis toujours notre affection, qui ne fut jamais prise réellement en défaut!

Ce qui me semble certain en revanche, c’est que « sa foi de charbonnier » en un dieu rédempteur et infiniment bon, y fut pour quelque chose dans cette tranquillité d’esprit qu’il affichait ostensiblement à l’approche de la mort, événement dramatique consubstantiel à toute espèce vivante. Il l’entrevoyait comme une nouvelle vie céleste, qu’il espérait éternelle et pleine de béatitude. Sa conception de la transcendance n’était évidemment pas la mienne, mais je le concède – et je lui ai dit – je peux admettre qu’on se débrouille qu’on peut lorsqu’on est face à l’incompréhensible. J’admets également sans m’y reconnaître, qu’il est certainement plus confortable d’aborder la mort comme un passage vers un monde meilleur que comme une fin… Je crois même, par provocation, lui avoir asséné un jour qu’il s’agissait, selon moi, d’une forme de facilité qui fait injure à la raison! Je ne pense pas qu’il m’en ait tenu grief…

Preuve en est : au cours de ces derniers mois, où je me rendais quotidiennement à son chevet, il a bien voulu m’associer en tant qu’observateur bienveillant, en tant que fils surtout et parfois en tant que confident, à l’exégèse de sa vie, à ses inventaires parfois faussement repentants et à l’exercice de dépouillement presque franciscain de ses illusions passées. Il s’y est livré avec une persévérance touchante dans les semaines qui ont précédé son décès! Obstinément, il voulait faire le ménage, jusque dans ses lettres de jeunesse et fournir un écrin après sa mort, à tout ce qu’il estimait honorable et donc « transmissible » !

Force est de reconnaître que l’un et l’autre, nous sûmes définitivement taire nos incompréhensions et nos controverses d’autrefois, sans exiger un quelconque ralliement ou reniement. Peu importe nos divergences d’antan et nos affrontements dialectiques musclés, les circonstances nous imposaient juste d’être unis sans arrière-pensée. Aujourd’hui je lui sais gré de cette pétition de principe, dont je le crédite avec reconnaissance, plus que toute son « oeuvre » antérieure de syndicaliste chrétien ou de militant politique social-démocrate, qu’il est d’usage de mettre en avant dans les hommages officiels!

En conclusion, dieu ne nous fut jamais indispensable, ni même utile pour nous parler. Au contraire, il aurait pu nous nuire! Mon père savait en effet de longue date, nos profondes et irréconciliables divergences sur les questions religieuses, et plus récemment sur nos choix politiques. A cet égard, j’ai eu le sentiment que son discernement habituel et son aptitude à l’analyse politique furent émoussés sous les assauts sournois de la maladie et qu’il fut pris en défaut par la propagande du « jeunisme » conservateur en vogue.  Peu importe! Sans chercher à diagonaliser nos matrices idéologiques, je crois que nous nous respectâmes jusqu’au bout et que nous affrontâmes ensemble le sort funeste qui l’attendait. Nous étions juste solidaires contre un mal qu’il nous fallait combattre sans rémission et dont on n’ignorait pas qu’il finirait par prendre le dessus…

C’est dans ce contexte que mon père s’était interrogé à de nombreuses reprises en ma présence, sur son héritage moral et intellectuel après sa disparition! Sans pour autant m’investir comme son légataire… Je pense aussi qu’il se préoccupait sans trop oser le formuler, de l’image qu’il laisserait auprès de sa famille, au premier chef, de sa nombreuse descendance, et de ses amis!

C’est dans ce cadre qu’il soumettait l’ensemble de son passé à la moulinette du doute méthodique.

C’est ainsi que passèrent à la trappe de sa propre histoire, ses responsabilités directoriales dans le secteur touristique au cours de la seconde partie de sa carrière professionnelle. Hormis les amitiés qu’il avait nouées et qu’il préserva, elles lui avaient laissé un gout amer d’inachevé, donc d’échec. Il n’avait pas su, selon lui, promouvoir durablement l’idée d’un tourisme social et culturel ouvert à tous. Il se reprochait de n’avoir pas pris d’initiative à temps pour contrecarrer les visées mercantiles des fossoyeurs de cette utopie humaniste, et d’avoir assisté impuissant, à sa dénaturation puis à sa destruction. Il en souffrait car avec d’autres, il avait contribué à faire vivre ce projet dès les années soixante … Avec le recul, il considérait qu’il avait perdu son temps et que son action dans le tourisme social avait été finalement dérisoire, même si elle lui avait permis de jouir d’une certaine aisance financière que son métier initial d’ajusteur n’aurait pas su lui assurer.

Bien que connaissant son travail d’introspection et le tri sélectif de son « oeuvre », je fus tout de même étonné et profondément ému de l’entendre, ce 2 novembre 2017, répondre à l’infirmier que son métier c’était l’ajustage ! Il ne jouait plus et j’aurais pu anticiper son propos, car souvent, il m’avait entretenu de son attachement pour son métier d’origine, l’ajustage et plus généralement la mécanique.

Souvent, il m’a dit regretter de n’avoir pas su profiter de sa retraite pour se doter d’une forge à charbon et pour s’équiper d’un petit tour et usiner des pièces métalliques, voire d’une fraiseuse ou d’une perceuse à colonne. Le « petit coin » qu’il avait aménagé à la manière d’un atelier dans une pièce débarras de son appartement à Massy, était censé incarner cet espace dédié au bricolage, dont il aurait aimé disposer à son aise… Dans ce pâle ersatz de son rêve, penché sur son petit établi de fortune, il retrouvait un peu des gestes et des sensations de l’ajusteur-outilleur, qu’il n’avait, au fond, jamais cessé d’être, et même de l’apprenti d’il y a trois quart de siècle! Outre ses outils à main et sa visserie qu’il classait scrupuleusement, tout était là, au moins symboliquement, jusqu’à la reproduction en plâtre du profil de Goethe par David d’Angers qu’on lui avait donné comme prix de sa réussite au CAP d’ajusteur et comme premier du département de Maine-et-Loire pour l’année 1943…

Cette période d’apprentissage et son épilogue furent effectivement fondateurs de toute sa vie ultérieure, ainsi qu’il le rapporta lui-même dans un essai de mémoires rédigé en 1986:

 » En septembre 1940, je rentre en apprentissage aux établissements Bessonneau, une entreprise de tissage, filature, câblerie très connue en France. (…) On y formait de très bons ajusteurs et tourneurs, qui ensuite, pour la plupart, passaient jeunes ouvriers, après leur Certificat d’Aptitude Professionnelle (CAP) au service Entretien.

Je me souviens de ce premier contact avec l’usine, on rentrait à la sirène, on commence à la sirène, on terminait  sa matinée et sa journée à la sirène. (…) Cette première matinée fut une découverte, d’un milieu nouveau, inconnu, qui me donnait une certaine angoisse. Mais j’étais confiant, bientôt nous allions travailler, manier des outils, utiliser des machines, faire des pièces … !

Les premières semaines furent décevantes, limer…, toujours limer un morceau de fer qui n’arrivait jamais à contenter notre instructeur, la surface n’était  jamais plane à sa guise! Car cette pièce il fallait la faire porter au « marbre »,  la frotter sur cet outil  parfaitement plan, véritable juge de paix.

Il fallait garnir la surface du marbre avec une matière qu’on appelait « sanguine », poudre rouge, qu’il fallait délayer dans de l’eau. La pièce limée, passée sur le marbre devait pour être bien plane, avoir sur toute sa surface de petits points rouges. Or ce maudit morceau de fer était toujours bombé. Il en a fallu des heures, des jours, des poulettes aux mains – ces mains d’hiver gonflées par des engelures et que l’on peut à peine plier – pour parvenir à limer droit.

Cela a été pour moi la période la plus difficile et la plus décevante. J’avais tellement rêvé…Je ne comprenais pas que limer c’était la base du métier, l’indispensable connaissance si l’on voulait être un bon ajusteur.

Pendant trois ans, en pleine guerre, j’ai fait cet apprentissage préparant le CAP. J’ai été fier de pouvoir dans un moindre temps, limer droit, respecter les « cotes » à 1/100 près, de percer des trous aux diamètres exacts pour «tarauder». A Bessonneau nous étions gatés, la plupart des mesures étaient anglaises, ceci parce que les métiers à tisser, à filer étaient tous de fabrication anglaise, ce qui nous obligeait à compter en « pouces » …, mais n’éliminait pas pour autant les normes françaises 6/100 – 8/125 etc…

(…)  En juin 1943j’ai passé mon CAP., un grand moment, nous avions huit heures pour exécuter une pièce d’ajustage, respecter exactement les cotes. C’était un emboîtement cubique dont l’assise était carrée. Il fallait faire coulisser cette pièce «mâle », dans une autre pièce « femelle ».  J’ai terminé cette pièce le premier et de loin, en cinq heures et obtenu 19,6 sur 20. Reçu à la moyenne de 16,2 à cause de l’épreuve de dessin industriel que je n’avais pas bien comprise, j’ai cependant obtenu la mention bien, premier du département comme ajusteur, et une médaille, dont je suis très fier. Ma réussite a eu pour conséquence d’être nommé à l’outillage, section enviée par les ajusteurs. J’allais devenir ajusteur-outilleur, le haut de gamme dans le métier, du moins le pensait-on! « 

Combien de fois, l’ai-je vu déplorer la perte de la pièce d’ajustage de son CAP! Sa vie durant, il l’a recherchée en vain, tout en sachant qu’elle avait probablement été égarée au cours d’un déménagement.

Il y a peu encore, il m’en parlait avec des regrets dans la voix, tentant vainement – en dépit d’une déficience visuelle invalidante liée à une dégénérescence maculaire des deux yeux – d’en redessiner les contours, au jugé, sur une feuille de papier, qu’il s’efforçait ensuite de plier pour lui donner le volume adéquat…Pour mieux me faire comprendre! Il était important pour lui de se souvenir de cette pièce et de me le faire partager.

Témoignent malgré tout de cette époque lointaine, qui nourrissait sa mélancolie, et de ce métier qu’il chérissait encore à quelques jours de sa disparition, quelques outils dans son atelier de fortune et les planches de dessin technique normalisé que le jeune arpette réalisait sous le contrôle de son instructeur. Juste avant de procéder au façonnage effectif à l’étau et à la lime d’une tête de marteau, d’un compas maître de danse ou d’une équerre à chapeau!

Ultérieurement il découvrit les machines-outils!

Exercices de l’apprenti ajusteur Pasquier

C’est finalement cet héritage d’enthousiasme pour l’usinage et pour la transformation mécanique de la matière, ainsi que son amour du travail bien léché, qui constituent son legs le plus précieux. Il nous appartient désormais de le valoriser et de le transmettre, bien que l’ajusteur d’antan ait, en tant que tel, laissé la place depuis longtemps à un informaticien hautement qualifié, qui programme sur son écran, les mouvements d’une machine-outil à commandes numériques ou désormais d’un robot… Malheureusement aussi, d’un travailleur surexploité à l’autre bout du monde.

Reste que si le métier a évolué, s’est parfois délocalisé, la magie de la métallurgie restait identique dans le regard de mon père, lorsqu’il l’évoquait!

Il avait raison, papa, ce 2 novembre 2017 de rappeler que son vrai et seul métier, c’était bien l’ajustage…

C’était celui que j’indiquais avec fierté à chaque début d’année scolaire sur la fiche de liaison que nous faisaient remplir nos professeurs… C’est aussi la réponse que je donnais à ceux qui me questionnaient sur l’auteur de la curieuse règle en laiton, incrustée de cylindres en inox que je trimbalais dans mon cartable:   » C’est mon père qui l’a faite, il est ajusteur » …

Enfin, c’est l’ajusteur, accessoirement syndicaliste CFTC puis CFDT, qui m’aidait tard le soir après une réunion syndicale, à boucler mes exercices de trigonométrie…

Il est mort très âgé mais trop tôt. Un paradoxe!

Avec qui désormais pourrais-je me chamailler? Si un peu de temps nous avait été accordé, je l’aurais sûrement convaincu de certaines de ses erreurs présumées!… A moins que ce ne fût l’inverse!!

« Démagogue » m’aurait-il rétorqué! « Sectaire » aurais-je répondu. Et, on se serait reparti pour un tour, toujours complices pour dénoncer les dérives archaïques et obscurantistes d’une certaine « modernité » à contre-courant du progrès! Et poursuivre ensemble nos interminables discussions sur l’histoire de notre famille, sur Angers, et Le Lion d’Angers ! C’est fini.