Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Marcel Pasquier (1892-1956)’

Evoquer aujourd’hui « l’identité française » c’est prendre le risque d’être immédiatement classé parmi les bavards effrontés qui osent encore braver le bien penser ambiant. C’est s’exposer à figurer en bonne place dans les rangs des réactionnaires de la pire espèce, des « racistes », des individus sourds à la modernité et aux exigences de la « diversité ». C’est enfin intégrer de plein pied, la catégorie honnie par les islamo-gauchistes et racialistes modernes, des ennemis déclarés d’une « créolisation » culturelle uniforme qui, selon eux, irait de soi comme un progrès fatal. Dans ce contexte, la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918, tombe à point nommé pour nous rappeler que le patriotisme et le sens du devoir national ne furent pas toujours perçus comme des abstractions ringardes assimilables à des manifestations agressives d’un nationalisme obtus et criminel, nostalgique de l’esclavagisme…

Les combattants de 14-18 étaient en effet des nôtres. On en est fier car ils ne se sont pas dérobés à leur devoir pour défendre une certaine conception de la vie en commun au sein d’une société dont pourtant ils savaient les imperfections, ainsi que pour préserver une culture millénaire, dont nous n’avons pas à rougir et dont on est en droit de se revendiquer comme d’un attribut incontournable de la civilisation. Ils se sont battus pour sauvegarder notre intégrité territoriale et morale ainsi que la souveraineté de la Nation française, mais aussi pour refuser l’aliénation à des puissances ou à des idéologies étrangères contraires à notre conception de l’humanisme. Plus fondamentalement encore, ils se sont sacrifiés pour faire vivre des « valeurs » et des libertés dont nous continuons de jouir mais qui sont aujourd’hui menacées.

Ils n’allèrent pas à l’affrontement guerrier de gaité de cœur, mais très rares furent ceux qui choisirent de fuir au-delà des mers pour chercher asile ailleurs et s’exonérer ainsi du devoir de défense de leur pays, le nôtre.

En ce sens, ils demeurent des exemples en une actualité qui trop souvent glorifie l’inversion de certains des principes qui servirent de socle à l’identité française.

Point n’est donc besoin d’aller chercher midi à quatorze heures pour appréhender la signification de l’identité française aujourd’hui considérée comme suspecte: elle se trouve dans le courage de ces soldats qui firent le deuil des plus belles années de leur jeunesse et trop fréquemment de leurs vies, pour défendre leur patrie.

Elle est dans le courage de leurs compagnes qui ensemencèrent les champs, firent tourner les usines à leur place pour assurer la survie du pays et approvisionner les différents fronts. Elle est dans l’abnégation dont attestèrent les citoyennes et citoyens de France, qui mirent en sommeil leurs ambitions personnelles et leurs intérêts individuels, au profit de la collectivité. Là est l’identité française qui n’est pas discriminatoire comme on le prétend actuellement, ni exclusive de telle ou telle catégorie de population, mais intégrante dès lors qu’on y met du sien sans arrière-pensée sécessioniste et qu’on cherche à construire dignement l’avenir dans le respect des lois, sans accuser en permanence certains aspects d’un passé qui comporte sans doute certaines zones d’ombre mais dont personne n’est actuellement redevable et encore moins responsable. Un passé qui fut aussi glorieux et porteur d’une message universel qui fait sens au regard de la civilisation gréco-latine dont nous sommes les héritiers.

Il y a donc urgence à restaurer la grandeur de l’identité française, pour être fidèle aux poilus de la Grande Guerre et à leur sacrifice, il y a plus d’un siècle.

Tous les soldats de la Grande Guerre doivent bien sûr être honorés en ce jour. Mais nécessairement, chacun réveille en lui, en priorité, les souvenirs des siens, ceux qui ont été emportés dans la tourmente, ceux qui ont été blessés, ceux qu’ils a croisés dans son enfance, et ceux qu’il a adoptés pour s’être intéressé de plus prêt à leur sort …

Mes « morts pour la France:

  • Albert Venault (1893-1918) adjudant du 6ème Régiment du Génie d’Angers, un de mes grands oncles,
  • Alexis Turbelier (1897-1918), caporal du 135ème RI d’Angers, un de mes grands oncles,  
  • Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) soldat du 135 ème RI, un cousin de mon grand-père paternel
  • Léon Elie Toulemon (1889-1914), soldat du 9 ème RI, un cousin du côté de mon épouse
  • Georges Duguet (1895-1914), soldat du 32 ème RI, un musicien, voisin d’Angers
  • Léon Antoine Chauviré (1880-1914) , un voisin,
  • Les frères Paul et Henri Barbin du Lion d’Angers, morts des suites de la guerre, pharmaciens et fils de l’employeur occasionnel d’un de mes arrière grands pères

Les « blessés ou mutilés »

  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) cavalier, chasseur d’Afrique, mon grand père paternel – mobilisé de 1910 à 1919, titulaire de la croix de guerre et de la médaille militaire
  • Gustave Firmin Debenay (1889-1951) soldat du 125 ème RI, grand-père de mon épouse
  • Lucien Montazel (1898-1989) soldat, blessé de guerre, trépané, cousin de mon épouse  
  • Gustave Boussemart (1891-1938) soldat du 148 ème RI, grand-oncle   
  • Michel Joseph Gallard (1896-1962), sous-lieutenant du 135 ème RI d’Angers, mobilisé aux deux guerres et titulaire de la Légion d’Honneur, grand-oncle  

Les autres

  • Auguste Cailletreau (1892-1975), soldat « poilu d’Orient »; Grand oncle
  • Joseph Cailletreau (1888-1973), soldat prisonnier de guerre; Grand oncle
  • Ernest Cragné, instituteur, soldat, mon premier instituteur
  • Albert Théophile Debenay (1894-1975) grand oncle de mon épouse,
  • Baptiste Pasquier (1890-1937), Cousin germain de mon grand-père
  • Paul louis Joseph Delhumeau (1888-1945), aumônier militaire, cousin de ma grand-mère paternelle
  • Louis Turbelier ( 1899-1951), mobilisé en 1918, mon grand-père maternel ( frère cadet d’Alexis mort pour la France)

Fusillé pour l’exemple

  • Maurice Beaury (1892-1915) soldat angevin victime de la bêtise/cruauté de l’état major de son régiment

Marcel Pasquier (1892-1956) mon grand-père

Read Full Post »

Après huit années d’armée et de combats en Algérie, au Maroc et enfin à partir de l’automne 1916 sur le Front français, le chasseur d’Afrique Marcel Pasquier (1892-1956) avait au moins deux bons motifs d’être optimiste en cette fin d’année 1918. Le premier motif partagé par tous les soldats fut évidemment l’armistice si longtemps attendu, signé dans la clairière de Rethondes en forêt de Compiègne au petit matin du 11 novembre, qui mettait fin, le jour même à onze heures, aux affrontements meurtriers et aux tirs d’artillerie sur l’ensemble des lignes de front. Il libérait enfin les combattants des différentes armées en présence de cette angoisse permanente de la mort qui les tenaillaient depuis quatre ans.

La seconde raison qu’avait Marcel d’entrevoir l’avenir avec une certaine sérénité, était son mariage, le 21 octobre 1918 au Lion d’Angers, avec une jeune lionnaise, de cinq ans sa cadette, Marguerite Cailletreau (1897-1986), rencontrée au cours de l’été 1916, alors qu’il était en permission chez son oncle Baptiste Pasquier, habitant du bourg. Au soir de sa vie, Marguerite disait que ce fut un coup de foudre réciproque. Pudique, Marcel n’a, pour sa part, laissé aucun témoignage direct sur cet épisode, mais, dès l’automne 1916, il a « biffé » de son carnet intime, les adresses de ses autres amies de cœur.  « Biffé » mais pas « effacé »! On ne sait jamais…

Quoiqu’il en soit, l’hypothèque de la poursuite du massacre étant levée, il pouvait entrevoir l’avenir avec sérénité et se laisser aller à rêver d’une vie familiale paisible avec son épouse. Leur lune de miel avait été malheureusement écourtée, puisque moins d’une semaine après les noces, il dut rejoindre son régiment.

En conséquence, dès le 3 novembre 1918, Marcel se retrouvait en première ligne sur les rives de la Meuse dans la boucle de Saint-Mihiel au sud de Verdun aux côtés des troupes américaines…

Par la suite, jusqu’à l’armistice, il participa à toutes les offensives des armées alliées. D’ailleurs, durant ce dernier mois de guerre, l’armée allemande démoralisée et mal ravitaillée par des bases arrière désorganisées du fait de l’agitation révolutionnaire à Berlin, ne cessa donc de battre en retraite.

C’est dans ce contexte, à l’issue d’avancées victorieuses ininterrompues qu’au jour de l’armistice, son escadron, le quatrième escadron du sixième régiment de chasseurs d’Afrique avait atteint Saint-Pierre-sur-Vence dans le département des Ardennes. C’est là que Marcel entendra le clairon sonner la fin des hostilités. Il se trouvait alors à moins de cent kilomètres des lieux de son enfance, à Vervins en Thiérache où vivaient encore ses parents dans une zone occupée par l’ennemi depuis quatre ans….  

Après quelques jours à Saint-Pierre-sur-Vence, l’arme au pied, mais prêt à intervenir en cas de violation du cessez-le-feu, le sixième régiment de chasseurs d’Afrique, conformément aux clauses de l’armistice, remonta via la Belgique et le Luxembourg vers l’Allemagne tandis que les divisions allemandes devaient parallèlement se retirer – sous quinzaine – des régions picardes, lorraines et alsaciennes, sous leur botte depuis l’été 1914. Elle devait de surcroît évacuer toute la rive gauche du Rhin. 

Pour Marcel, la frontière allemande en Rhénanie Palatinat fut franchie le 10 décembre 1918, presque en même temps que les troupes américaines. En effet, les conditions d’armistice imposées à l’Allemagne comportaient l’occupation par les alliés des têtes de pont de Mayence, Coblence et Cologne sur la rive droite du Rhin et l’instauration d’une zone neutralisée de dix kilomètres sur cette même rive droite de la Hollande à la Suisse… 

Entre décembre 1918 et juin 1919, Marcel fut donc modestement un acteur de cet ultime épilogue de la Grande Guerre, au cours duquel, au fil des cantonnements successifs de son escadron, il descendit le Rhin jusque dans le Bade-Wurtemberg et en Forêt Noire… 

Cette occupation militaire n’avait rien, par principe, d’une escapade touristique sur les bords du légendaire Rhin romantique de la Lorelei, mais ce n’était pas non plus la guerre… Dans ses carnets, Marcel observe que les habitants de ces régions occupées dorénavant par les alliés, et qui avaient été relativement préservés par la guerre, sont « serviables » mais que naturellement, ils « n’aiment pas beaucoup les français ». 

Curieusement, bien qu’il ne s’en explique pas, il les trouve  » mal habillés quoique vêtus de costumes chers ». Il concède cependant à ces paysans rhénans qu’ils « travaillent beaucoup ». En fin de compte, le pays lui fait une « assez bonne impression ». 

La vallée du Rhin et ses coteaux semblent le fasciner, comme je le fus également moi-même, bien des décennies plus tard, chaque fois que j’eus le privilège de parcourir ces mêmes lieux qui inspirèrent Goethe et tant de poètes!

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment

Le Rhin romantique (photo JLP)

Ainsi, à la date du 8 mai 1919, alors que son régiment était basé à Eckarsweier,  non loin de Fribourg-en-Brisgau dans le Bade-Wurtemberg , il écrit : 

Je me suis mis en tête de faire une grande promenade. Je suis parti à midi et demi et suis allé jusqu’à Willstät à six kilomètres de Eckartsweier et, de là, à Kork, puis à Bodersweier, et de Bodersweier à Kehl (au bord du Rhin en face de Strasbourg) et enfin, je suis retourné à Eckartsweier… 

Ce jour-là, il est manifestement en grande forme. Une condition physique, somme toute normale, pour un jeune homme de vingt-sept ans, qui ne ressent de ses années de guerre qu’une légère douleur – au demeurant persistante – dans la « région trochantérienne » gauche – globalement la région de la fesse au haut du fémur – souvenir d’une blessure par balle de gros calibre en 1912 au Maroc. 

Lors cette balade, il aura tout de même parcouru, quelques vingt-cinq kilomètres en moins de deux heures et demi, dans les paysages superbes et vallonnés des confins de la Forêt Noire et par un temps qu’il qualifie lui-même de splendide.  Toutefois il ne précisa pas s’il s’était déplacé à cheval ou à pied! 

En résumé, ce 8 mai 1919, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes… De surcroît, malgré les obligations du soldat, dont il ne pouvait s’affranchir, il semblait disposer quasiment « à vau-l’eau » d’un temps personnel non contraint et bénéficier manifestement de loisirs.

En sa qualité d’infirmier depuis la mi-août 1918, il n’était en effet plus tenu comme le cavalier qu’il était auparavant, d’effectuer les corvées quotidiennes liées à l’entretien des montures et au nettoyage des écuries. Pendant les hostilités, si l’on en juge par ses écrits, la fonction d’infirmier n’avait rien d’une sinécure. constamment occupé à soigner les plaies, les aseptiser, effectuer des pansements ou encore apporter les premiers soins à des victimes de gaz asphyxiants ou « vésicants ».  Et souvent, accompagner des mourants démembrés par des obus et transpercés à la baïonnette!  Après les assauts et les bombardements, la tâche était risquée et éprouvante tant moralement que physiquement.

Mais, depuis le cessez-le-feu, le va-et-vient des brancards, transportant des hommes ensanglantés s’était interrompu et les infirmeries des unités de combat s’étaient progressivement vidées de leurs « gueules cassées » qui avaient toutes rejoint les hôpitaux militaires de l’arrière… Ne restaient désormais que les malades souffrant de pathologies « classiques » ou supposées telles comme cette « foutue » grippe – importée, disait-t’on, par le corps expéditionnaire américain. Cette grippe sévissait dans les rangs depuis avril 1918, sans gravité notable au début.

Mais, depuis l’automne 1918 jusqu’au printemps 1919, sa contagiosité et sa virulence s’étaient considérablement accrues.  On l’appelait la « grippe espagnole » bien qu’elle se fût déclarée aux Etats-Unis au printemps 1918. Une rumeur prétendait même que cette maladie avait été provoquée par des conserves alimentaires venues d’Espagne contaminées par des agents allemands. La réalité était autre. Elle est désormais connue et son origine, comme l’actuelle pandémie, serait à rechercher en Chine. 

Les symptômes étaient presque toujours les mêmes chez les jeunes soldats qui en étaient atteints, et qui, ayant échappé à la mort pendant la guerre, voyaient leur vie menacée par une grippe, une fois la paix revenue. Les premiers signes de la maladie se manifestaient d’abord sous la forme d’une forte fièvre parfois accompagnée d’une extrême fatigue et de céphalées épouvantables. S’ensuivaient généralement des troubles respiratoires plus ou moins importants, qu’on appelait de façon générique des « bronchites ». En quelques jours, ils pouvaient conduire un infortuné soldat au seuil de la mort, du fait notamment de surinfections bactériennes favorisées par un affaiblissement concomitant de leur système immunitaire et bien sûr, à l’époque, de l’absence d’antiobiotiques!

Toutefois, à la différence de la pandémie virale actuelle imputable à un coronavirus, dont les formes gravissimes semblent surtout concerner les personnes les plus âgées des populations, la grippe de 1918-1919 – d’ailleurs imputable à un virus différent (de type H1N1) s’attaquait surtout à de jeunes adultes entre vingt-cinq et trente ans.  

Heureusement la plupart des poilus en réchappait mais certains, malgré tout, en conservèrent des stigmates et furent affligés d’handicaps, y compris après leur guérison officielle… Ce fut probablement le cas de mon grand-père Marcel, qui dut en outre endurer, sa vie durant, des difficultés de mobilité, liées à sa blessure de 1912, se surajoutant aux conséquences d’un paludisme ancien contracté comme chasseur d’Afrique dans le Maghreb entre 1911 et 1916! 

En mai 1919, Marcel Pasquier se trouvait donc sans conteste, dans le cœur de cible de la « grippe espagnole », le risque étant amplifié par son affectation à l’infirmerie du régiment, et aux soins qu’il devait prodiguer aux malades sans que nécessairement toutes les précautions fussent prises. 

Néanmoins, sa santé ne souffrit d’aucune alerte notable jusqu’à la fin mai 1919.

Le 17 mai, son escadron changea de lieu de garnison pour rejoindre la caserne Saint-Nicolas à Strasbourg. Et à cette occasion, Marcel dit sa satisfaction d’avoir participé à la revue du colonel et au défilé qui s’ensuivit. Tout donne même à penser qu’il visita ensuite la capitale de l’Alsace redevenue française, qu’il la trouva « belle » ainsi qu’il le mentionne dans son précieux petit carnet de guerre… 

C’est sans doute vers le 25 ou 26 mai 1919 que son état de santé commença à se dégrader et qu’il suscita de l’inquiétude, notamment chez ses collègues, les autres soignants du régiment…

En tout état de cause, il fut admis le 27 mai 1919 à « l’hôpital 10 A à Neudorf -Strasbourg », en raison comme le précise le billet d’admission, hâtivement renseigné par un médecin auxiliaire – d’un « état grippal au cours du service ».

Ce diagnostic initial n’évoluera pas fondamentalement.

A son départ de l’hôpital de Strasbourg, le jeudi 12 juin 1919 – soit  deux semaines plus tard – le médecin traitant se contentera de préciser que Marcel Pasquier fut victime d’une « bronchite grippale » et préconisera un mois de convalescence, répartie en une permission de dix jours qu’il passera auprès de sa jeune épouse au Lion d’Angers, et en un séjour de vingt jours dans un établissement hospitalier spécialisé.

Dès le samedi 14 juin 1919, il rejoindra donc le Lion d’Angers.

Dix jours plus tard, il sera admis à l’hôpital militaire de Bligny en région parisienne (ancienne Seine-et-Oise et désormais en Essonne) qui, en tant qu’annexe et sanatorium de l’hôpital Dominique Larrey de Versailles accueillait depuis 1914, des sous-officiers et soldats atteints de tuberculose et de diverses affections pulmonaires…   

Marcel y résidera une quinzaine de jours, car selon son carnet, il est présent à Angers, au 14 juillet 1919. Il est en permission libérable et d’ailleurs le 19 juillet 1919, après plus de huit ans sous les drapeaux, il fut enfin démobilisé… 

La grippe espagnole lui aura épargné la vie sans que l’on sache précisément la gravité de son affection.

Mais elle lui aura laissé des séquelles. C’est la raison pour laquelle le médecin-chef du Centre de Réforme d’Angers, constatant en 1922, son « état général médiocre » proposa qu’on lui octroie une pension d’invalidité de 40% justifiée par  » une induration du sommet pulmonaire. Susmatité sus-épineuse et sous-claviculaire »

Autrement dit, il souffre d’une forme de fibrose pulmonaire, qui lui occasionnera par la suite des troubles fonctionnels respiratoires… 

Mais la période de l’entre-deux guerres est déjà à l’économie des finances publiques au détriment des petites gens.

Ainsi, bien que le diagnostic des médecins de l’administration ne fasse état d’aucune amélioration de son état de santé et même qu’à l’inverse, ils précisèrent que Marcel était affecté d’une sclérose pulmonaire du sommet droit , le chef de bureau « compétent » – un certain Lescamel – du ministère des Pensions, des Primes et des Allocations de guerre, crut bon dans sa grande sagesse, de considérer qu’il s’agissait d’un handicap mineur. En conséquence, il lui « rabota » par deux fois son taux d’invalidité pour le ramener en 1927 à 10%! Ce qui réduisait d’autant sa rente! 

Le zélé fonctionnaire dont on ne sait d’ailleurs s’il fut lui-même un ancien combattant ou simplement un rond-de-cuir planqué, s’était déjà signalé en 1923 en décidant d’autorité que la douleur – certes supportable – ressentie à la jambe par Marcel du fait de sa blessure par balle en 1912 n’ouvrait pas droit à pension.

Selon lui, un léger boitillement à vie n’était en rien une gêne! 

En guise d’épilogue, au moment où la France entière est menacée par une pandémie virale mortifère d’ampleur inédite et comparable par ses effets et par l’effroi qu’elle provoque à l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1919 (qui fit -pense-t’on- vingt millions de morts dans le monde) il est bon de se rappeler que l’humanité au cours de son histoire vécut et surmonta de nombreuses tragédies analogues.

Aujourd’hui, nous sommes certainement mieux gréés techniquement et scientifiquement que jadis pour y parer, et parvenir à vaincre la maladie. Cela suppose d’abord d’être solidaires et disciplinés dans la mise en oeuvre des consignes de prévention et des mesures barrière pour freiner la contagion.

Faire preuve ensuite d’optimisme et se convaincre, coûte que coûte, qu’on peut toujours progresser pour domestiquer des phénomènes qui nous sont a priori très défavorables ! Cela suppose de croire un peu dans les progrès de la science pour déjouer les mécanismes mortifères de ces virus qui nous font la guerre.

Et enfin, on peut aussi miser sur la chance et croiser les doigts car l’expérience multiséculaire des épidémies dévastatrices d’origine bactérienne, bacillaire ou virale montre qu’elles disparaissent toujours des radars à un moment ou à un autre, au cours des changements de saisons ou au hasard d’une mutation génétique de l’agresseur. Et ce, sans qu’on sache précisément pourquoi. 

S’agissant du cas particulier de mon grand-père, ce n’est pas la grippe espagnole qui l’a tué, ni la guerre, ni la tuberculose à laquelle il a également échappé, mais une des maladies dégénératives des temps modernes, un cancer… Et même d’un parmi les plus redoutables et toujours incurables, le cancer du pancréas. C’était en 1956! 

Infirmières américaines à New York, en partance pour la France en 1918

PS : L’hôpital de Bligny dans l’Essonne, dans lequel Marcel Pasquier effectua sa convalescence en 1919, fut rendu à sa vocation d’hôpital civil après guerre. Devenu un Centre hospitalier privé, c’est celui – coïncidence troublante – au sein duquel son fils Maurice Pasquier vécut les ultimes jours de son existence et où il décéda le 6 novembre 2017 dès suites d’un cancer du pancréas… Étrangement, de la même maladie que celle qui emporta Marcel en 1956! .

 

 

 

Read Full Post »

Alors que la crise sociale née de l’inutile et dangereuse réforme du système des retraites n’en est certainement qu’à ses prémisses après plus d’un mois de grève, j’imagine la fureur des pourfendeurs « d’amalgame » devant la publication, ici et maintenant, de ces quelques clichés, exhumés d’outre-tombe, de cheminots angevins de l’entre deux guerres, syndiqués de la C.G.T.U. proche du Parti communiste français fondé à Tours en 1920.

Quasiment tous sont d’anciens combattant de la première guerre mondiale. Ils ont payé de leurs personnes, les utopies mortifères de ceux qui voulurent la tuerie de masse ou ne surent l’endiguer, et dont fut victime toute l’Europe et une grande partie du monde. Parmi ces syndicalistes, qui ont fait courageusement leur devoir sous l’uniforme de « poilus », mais désormais désabusés par l’inconséquence des hommes politiques, figure mon grand-père, Marcel Pasquier (1892-1956).

Je conçois que ce rappel photographique – en soi anodin – des engagements de nos aînés soit perçu par certains comme une provocation inopportune et comme une instrumentalisation du passé pour soutenir les revendications des cheminots du vingt-et-unième siècle.

Peu importe, d’ailleurs, si cette référence à notre histoire commune chagrine les tenants du « nouveau monde » prosélytes forcenés d’un ordre public injuste, ou si ça irrite les matamores bien-pensant, prétendument porte-paroles d’une indignation populaire soudainement éprise d’égalité.

Il ne s’agit juste, de mon point de vue, que d’un innocent clin d’œil discret et désapprobateur à l’adresse de ceux qui relayent complaisamment les obsessions réformatrices, rétrogrades et piteusement comptables d’un banquier d’affaires devenu Président de la République.

J’assume cette mise en ligne et son interprétation, qui, à mes yeux, manifeste non seulement, la solidarité des travailleurs de jadis avec la lutte de ceux qui se battent aujourd’hui, mais surtout exprime l’idée que le combat actuel pour la sauvegarde de principes humanistes, actés après-guerre, lors de la création de la Sécurité Sociale, est de même nature que celui mené autrefois pour les promouvoir et qu’ils demeurent, plus que jamais, pertinents!

A trois ou quatre générations de distance, les enjeux sont finalement les mêmes, avec des risques amplifiés d’accroissement des inégalités de classes, du fait de la mondialisation d’un capitalisme hors sol, devenu exclusivement financier.

Mon grand-père avec ses potes de la CGTU angevine dans les années 30 

J’entends, bien sûr, la sainte colère de ces petits bourgeois, qui se révulsent à l’idée que leurs enfants devraient financer demain les rentes des héritiers des damnés de la terre qui trimaient sur les voies de chemin de fer dans les années trente! Pourquoi – s’indignent-ils – un cheminot confortablement assis derrière un ordinateur devrait-il bénéficier d’une retraite précoce et d’un régime particulier par rapport aux autres travailleurs?

Mais, pourquoi, ces mêmes « pères de la morale publique » ne s’interrogent-ils pas avec la même vigueur égalitaire sur les dividendes exorbitants touchés par certains investisseurs apatrides à partir de richesses créées ici ou ailleurs,  sur le dos de travailleurs surexploités et parfois tenus en esclavage (comme dans les théocraties pétrolières ou certains ateliers malsains d’Etats d’Extrême Orient développant des taux de croissance à deux chiffres)?

Pourquoi ne se rebellent-ils pas, ces parangons de vertu républicaine, sur les sommes d’argent faramineuses distribuées, par exemple, à des actionnaires par les compagnies titulaires de concessions autoroutières et volées aux usagers desdites autoroutes. Lesquelles compagnies, en toute logique, ne devraient pas avoir lieu d’être?

Pourquoi, ces « braves gens » ne sont-ils que si sélectivement à l’affût des inégalités et des abus, dont souffre effectivement notre société?

Pourquoi faudrait-il tolérer qu’au vingt-et-unième siècle, tous ne bénéficient pas des mêmes droits et des mêmes avantages en matière d’accès à la retraite, alors que « dans le même temps » les technologies numériques qui envahissent tous les secteurs d’activité, raréfient le recours au travail humain, y pallient de plus en plus fréquemment et suppriment des emplois? Pourquoi ne pourrait-on pas, dans cette perspective, avec l’apport bienvenu de la modernité, appliquer à tous, les régimes de retraite plus favorables?

Pour des questions de fric, pardi!

Juste cela…Rien que cela.

Et à cet égard, il n’y a pas de fatalité, ni une seule voie possible. Il n’y a pas de passé, de présent ou d’avenir. C’est un choix permanent de société! En 1789, comme en 1936, comme en 1945 et 1968!

Les cheminots du fret à la gare Saint-Laud d’Angers dans les années 30

PS: Ceux qui l’ont connu, sauront reconnaître Marcel Pasquier sur ces deux clichés!

 

Read Full Post »

Selon le Petit Larousse, il y a coïncidence lorsque des faits surviennent simultanément. On évoque également la « coïncidence » lors d’une rencontre fortuite de circonstances sans relation apparente de causalité. La notion est donc beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. L’expression « point commun » n’est pas moins ambiguë puisqu’en tant que « qualificatif » elle renvoie à quelque chose de rare ou d’original et que comme « substantif », elle évoque une caractéristique ou une propriété « commune » entre des personnes, des événements, des lieux ou des objets.

Comme toujours, s’agissant de notions abstraites du langage courant, elles recèlent souvent aussi leur part de mystère (lequel, par hypothèse, échappe aux définitions dictées par le seul bon sens). En outre, elles sont souvent sources d’apories et ou de paradoxales contradictions… En effet, si d’aventure, on veut approfondir, on se trouve rapidement confronté à un univers de complexité. Lequel, tel une boîte de Pandore, n’offre guère d’autre alternative que de subir et d’espérer… Il n’est évidemment pas question ici d’ouvrir cette boite démoniaque.

On se contentera de noter de curieuses coïncidences et des points communs inattendus, sans trop philosopher à leur propos, ni chercher à se convaincre qu’ils pourraient être signifiants. En effet, pour éviter de se perdre dans d’hasardeuses conjectures, mieux vaut souvent – mais pas tout le temps – se contenter de constats amusants, que de vivre dans l’insatisfaction perpétuelle d’une recherche ontologique qui a peu de chance d’aboutir. On postulera donc a priori qu’ils sont « insignifiants ». autrement dit, qu’ils sont dépourvus de sens masqué.  Bien que…

Généralement, il semble en effet préférable de ne pas rechercher au-delà des apparences, bien que ce soit en se posant de « fausses bonnes » questions sur des faits triviaux n’intéressant que les curieux impénitents, que l’on découvre parfois des dimensions insoupçonnées de la réalité. Ainsi, c’est en s’interrogeant sur la meilleure façon de synchroniser des horloges géographiquement éloignées qu’Albert Einstein (1879-1955) s’intéressa, au début du siècle dernier, à la définition de la « simultanéité » de deux événements distants, et que, ce faisant, il fut conduit à remettre en cause l’idée d’un temps et d’un espace, absolus, dont pourtant on s’accommodait depuis la plus haute antiquité. Dans la foulée, il développa la théorie de la relativité « restreinte », puis « générale »! Et depuis, grâce à lui ou par sa faute, on se sait plus guère s’il faut distinguer l’espace et le temps, et surtout, on si l’un et l’autre ne sont que des « illusions tenaces », comme il le constatait amèrement à la fin de son existence!

Notre quotidien fourmille d’expériences simples de « coïncidences » provoquées comme la synchronisation saisonnière de la pendule comtoise de nos arrières-grands parents avec l’heure numérique de notre smartphone. On n’a bien sûr pas le moins du monde, conscience qu’en se livrant à ce petit exercice dans notre salon, on effectue une manipulation, dont l’explication la plus aboutie devrait s’appuyer sur les théories les plus récentes de la physique contemporaine…Cette ingénuité nous préserve de tout regret ou remord. Il est heureux que la connaissance de ces théories qui défient notre perception sensible ne soit pas un prérequis exigé pour mettre nos montres à l’heure. Sinon, nous serions plongé, à chaque fois, dans des abîmes inconfortables de perplexité!

Au jour le jour, la vie n’est cependant pas faite que d’itérations et de répétitions recelant les secrets de l’univers… Il arrive aussi que des « coïncidences » ou des « points communs » attirent opportunément notre attention sans qu’il soit nécessairement besoin d’en rechercher d’autre explication que dans le pur hasard… Quoique!

Notre expérience commune est riche de ces concours de circonstances, insolites, qui généralement agrémentent les anecdotes de fin de banquet, un peu à la manière des « anagrammes renversantes » citées par le philosophe et physicien Etienne Klein et par le pianiste, compositeur et poète Jacques Perry-Salkow dans un merveilleux petit fascicule (publié en novembre 2011) dédié à ce « jeu savant et loufoque qui consiste à mélanger les lettres d’un mot pour en former un autre »! Et peut-être par ce biais, de révéler le « sens caché des noms et des expressions »!

Que penser par exemple de l’anagramme de « Etre ou ne pas être, voilà la question » qui devient « Oui et la poser n’est que vanité orale » ? Ou de celle-là, plus troublante encore (parmi mille autres):  » L’origine du monde » et la « Religion du démon« !  »

Enfin, cette dernière anagramme, réconciliatrice de la science et de la poésie, mais aussi – espérons-le – prophétique:

 » La courbure de l’espace-temps… »  et « Superbe spectacle de l’amour« !  

L’émotion « esthétique » est de même nature lorsque nous sommes témoins directs d’étranges rencontres spatio-temporelles!  Ainsi en fut-il, lorsque j’appris que j’étais né le même jour calendaire que Jules Vernes, mais cent-vingt et un ans plus tard! Ce qui est remarquable, ce n’est pas tant la concordance des temps, en soi banale, qui procède d’une évidence statistique (nous naissons tous le même jour que beaucoup d’autres), mais l’émotion ressentie à l’annonce de cette coïncidence.

Comme si, en soi, elle faisait sens, ce qui manifestement n’est pas le cas! Deviendrait-elle néanmoins « signifiante », si pour singer le célèbre écrivain – faute de pouvoir rédiger à sa manière – je m’éteignais le 24 mars 2026, strictement au même âge que l’illustre nantais?  Confronté au néant, pourrais-je alors m’abandonner au délice de ce point commun coïncidant?

Dans l’ordre de ces occurrences curieuses, la disparition récente de Jacques Chirac (1932-2019) – largement commentée par les médias, notamment par les manchettes et articles du journal Le Monde – m’a fourni l’occasion de découvrir un étonnant point commun entre le destin militaire de l’ancien Premier ministre et celui de mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956).

Qu’on en juge!

A la fin de l’année 1910, mon grand-père s’engagea dans les chasseurs d’Afrique et dès janvier 1911, se retrouva à Blida en Algérie comme cavalier dans le 1er Régiment des chasseurs d’Afrique… Il y demeura jusqu’au mois d’août 1912, date à laquelle son escadron fut cantonné à Souk El Arba dans la montagne non loin de la frontière marocaine…

Souk el-Arba, c’est précisément le poste qu’a tenu l’officier Jacques Chirac en 1956 à la tête d’un escadron de trente-deux hommes du 1er régiment puis du 11ème régiment (aujourd’hui dissous) de chasseurs d’Afrique. Dans ses mémoires publiées en 2009, l’ancien Premier ministre décrit l’endroit comme  » une zone sauvage, désertique, réduite à quelques maisons en torchis posés sur un promontoire, au sommet duquel on dispose d’une vue très large sur les oueds au sud et les plaines au nord. La mer est proche, à quatre kilomètres à vol d’oiseau mais difficile d’accès en camion militaire… » Un paysage que mon grand-père contempla…

Dans la cour des Invalides, le 30 septembre 2019, parmi les corps d’armée venus lui rendre les honneurs militaires, c’est donc tout naturellement qu’il y avait un détachement du 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique (1er RCA), celui de mon grand-père…

Cette simple coïncidence ne devrait susciter aucune observation particulière. Elle atteste juste du fait, qu’à un demi siècle de distance, les deux hommes avaient fait leurs classes au combat dans le même régiment et en partie au même endroit, l’un comme chasseur à cheval de première classe, l’autre comme officier d’une cavalerie de blindés!

On pourrait – devrait – d’ailleurs s’en tenir là, si ce « point commun » n’en avait appelé un autre en écho.

A partir de 1916, mon grand père rejoignit la France pour combattre sur le front français et, après l’armistice de 1918, participer à l’occupation de la Rhénanie. A cette occasion, il fut muté comme cavalier et infirmier au 6ème Régiment de Chasseurs d’Afrique, le même encore une fois, que celui au sein duquel Jacques Chirac termina son service militaire en Algérie!

Carnet de route de Marcel Pasquier

N’ayant accordé qu’une seule fois mon suffrage à Jacques Chirac, en 2002, mais m’inclinant respectueusement devant le Président qui eut le courage de ne pas engager la France dans une guerre imbécile en Irak, et devant celui qui reconnut officiellement la lourde responsabilité de l’Etat français dans les rafles des juifs pendant la seconde guerre mondiale, je fus heureux de découvrir qu’en dépit peut-être de désaccords politiques, des éléments plus personnels – des points communs avec un être cher –  me reliaient à lui… Fussent-ils dérisoires…

Ce fut aussi l’occasion d’évoquer – une fois de plus ici – la mémoire de mon grand-père, Marcel Pasquier.

Comme quoi, finalement, les coïncidences hasardeuses, et les convergences qui n’en sont pas, ne sont pas toujours dénuées d’intérêt, même si elles ne flirtent pas avec « l’Universel »…

Quand je dis cela, je ne dis rien! D’autant que je sais que ce type de « dissertation » a peu de chance de devenir viral et d’inonder les réseaux sociaux de la planète, mais ça peut quand même distraire quelques secondes les très nombreux descendants actuels à la quatrième ou cinquième génération de Marcel Pasquier, et agrémenter les discussions familiales à l’heure des anecdotes rigolotes!

Photo Internet

 

 

Read Full Post »

De mes quatre arrière-grands-mères, Louise Hélène Lucie Desse  est indiscutablement la plus discrète, la plus insaisissable aussi et la seule qui soit née en région parisienne. En l’occurrence à Puteaux le 15 mai 1867, l’année de la deuxième Exposition Universelle du Second Empire…

Située sur la rive gauche de la Seine, à l’ouest de Paris, la ville de Puteaux était alors en pleine mutation. Du village initial de maraîchers, pratiquant la culture vivrière le long du fleuve et sur les collines ou plateaux alentour, il ne restait déjà pratiquement plus rien, sauf dans les souvenirs nostalgiques des vieux putéoliens.

Grâce à son port fluvial, qui facilitait le transport des marchandises, surtout depuis la construction en 1865 du barrage et des écluses de Suresnes, la ville de Puteaux connaissait un développement important des échanges commerciaux, engagé quelques années auparavant, et un authentique essor économique incarné par l’implantation de nombreux ateliers de filatures, d’usines textiles, et de fabrications de teintures et d’encre d’imprimerie…

Cette industrialisation qui se poursuivra durant toute la fin du dix-neuvième siècle, se diversifiera ensuite vers les industries d’armement, puis, sous la troisième république vers celles de l’automobile. Bientôt la vallée de la Seine depuis les rives du quinzième arrondissement parisien jusqu’à Puteaux et bien au-delà, accueillera les premiers et légendaires constructeurs de voitures et de camions. La première moitié du vingtième siècle verra en outre s’y installer l’industrie aéronautique…

Ces changements structurels entraînèrent naturellement une poussée démographique et des bouleversements considérables, avec l’arrivée de nombreuses populations ouvrières issues des campagnes françaises et même de l’étranger, notamment d’Italie. Lors de la naissance de Louise, l’ancien petit monde paysan qui assurait jusqu’alors une partie de l’approvisionnement alimentaire des arrondissements de l’ouest parisien, s’effaçait irrémédiablement au profit d’une modernité grouillante, brouillonne et souvent tapageuse… Voire carrément rebelle et subversive pour la nouvelle bourgeoisie née du capitalisme triomphant du second empire, qui occupait les étages nobles des immeubles haussmanniens construits à Paris intra muros sur la rive droite de la Seine. On se méfiait de cette main d’oeuvre immigrée de fraîche date, en principe taillable et corvéable à merci, mais qui se montrait de plus en plus souvent turbulente et indocile.

Les premiers chemins de fer banlieusards, qui encerclaient la capitale offraient à cet égard la possibilité à ces hordes de miséreux d’investir aisément les pavés parisiens, en se jouant des « fortifs » et des barrières de l’octroi.

Ces bouleversements démographiques expliquent en partie, la présence ici, en ces dernières années du second empire, de la jeune mère de Louise, Hélène Ruphine Ernestine Desse (1847-1920), transfuge d’une famille de petits paysans , anciennement meuniers, originaires de la Thiérache ardennaise…

Le monde que découvre la petite Louise, première enfant d’Hélène Ruphine Ernestine, est sans doute potentiellement riche de promesses. Mais pour l’heure, c’est loin d’être un Eldorado. Y vivent en effet chichement des travailleurs pauvres venus ici vendre leur force de travail pour échapper à la misère de certaines provinces déshéritées.

Louise naît dans un milieu où la précarité était de règle et contrastait avec les fortunes insolentes qui s’étalaient à quelques kilomètres de là à vol d’oiseau sur l’autre rive du fleuve, en lisière du bois de Boulogne et de l’hippodrome de Longchamp.

A Puteaux, le paysage campagnard de jadis, déjà passablement dégradé, était désormais mité d’habitats et de cabanes construites dans des terrains vagues entre les hangars et les entrepôts des manufactures. Des bidons-ville avant l’heure.

Les cheminées de brique des usines voisinaient avec les jardins ouvriers et déversaient régulièrement leurs lourds nuages de fumées noires sur la ville. C’est dans cet environnement incertain, malsain et malodorant, où la fraternité ouvrière, condition de survie, cohabitait avec la violence d’une jungle de pauvreté endémique…

C’est dans ce monde étrange, que Louise posa son premier regard… Un milieu où la pollution rendait parfois l’air irrespirable et où les enfants rarement scolarisés jouaient sur des tas d’ordures ou des montagnes de résidus industriels.

Ce n’est pas un hasard si c’est à Puteaux que militèrent plusieurs grands noms du mouvement ouvrier, futurs leaders de la Commune de Paris de 1871… C’est ici en particulier que se déroulèrent certaines des épopées les plus mémorables du syndicalisme français, comme la grève des ouvriers teinturiers de Puteaux en juillet 1866, dont le principal animateur fut un certain Benoit Malon (1841-1893), futur dirigeant de la Première Internationale et député de Paris.

Il jouera un rôle important lors de la « Commune de 1871 », et peut-être aussi dans la vie de la mère de Louise!

Bien que rien ne soit jamais écrit d’emblée, il est indiscutable que, dans ce décor digne des « Misérables » de Victor Hugo ou des descriptions des bas quartiers londoniens de Charles Dickens, la petite Louise abordait la vie avec un certain handicap. En outre, bien qu’elle fût une enfant tendrement aimée par sa mère, elle souffrit probablement d’être née de père inconnu et sans famille proche.

Ses grands-parents maternels, vivant en Thiérache, étaient absents, physiquement et de cœur, car Hélène, la mère de Louise entretenait des rapports complexes avec ses propres parents depuis son départ incompris vers la région parisienne en 1865.

En fait, Louise ne rencontrera pour la première fois sa famille maternelle qu’à l’âge de six ans, en 1873, quand Hélène se résoudra à retourner au pays. Mais jamais, elle ne connaîtra son grand-père, Noël Desse (1823-1871), décédé deux ans auparavant.

Elle passera donc toute son enfance sans réelle référence masculine, en dehors des compagnons de sa mère, qui mettra au monde huit autres enfants, tous nés de pères inconnus. Un choix de vie d’ailleurs parfaitement assumé et même revendiqué, puisque Hélène ira jusqu’à faire modifier l’acte de naissance d’un de ses enfants, sur lequel était mentionné le nom d’un père, qu’elle considérait comme indûment attribué par un employé d’état-civil, à un brave homme venu effectuer la déclaration de naissance.

S’agissant précisément du père de Louise, le registre des naissances de la mairie de Puteaux pour l’année 1867 indique qu’il est « non dénommé ». Sa mère, sans profession, réside chez un peintre d’une quarantaine d’années, Jean Arod, au 52 de la rue de Paris, l’actuelle rue Jean Jaurès.

Cette absence de père pesa certainement sur l’existence de la petite fille, fût-ce de manière inconsciente, et au-delà d’elle, sur les générations suivantes, telle une blessure indicible et peut-être transmissible.

Rien n’indique cependant que ce père « non dénommé » fut réellement inconnu.

Il est même probable que sa mère entretint avec ce père « biologique » une relation affective de quelques années, à laquelle mirent, sans doute, fin les événements de 1870 et surtout ceux de 1871 avec l’épilogue tragique de la Commune de Paris…

De nombreux indices donnent en effet à penser qu’Hélène Ruphine Ernestine Desse fréquentait dès cette époque des militants de la première internationale, partisans de l’union libre…

Des années plus tard, Hélène exercera le métier de vannière dans la région de Vervins…Métier que s’efforcera d’apprendre Benoit Malon, le banni, un des rares survivants, membre de la Commune de Paris, réfugié en Italie et en Suisse…

Le 15 mai 1888, à la mairie de Brunehamel dans l’Aisne, la petite Louise alors âgée de dix-neuf ans épousera Charles Pierre Pasquier son aîné de près d’une quinzaine d’années… Il eurent ensemble trois enfants, dont Marcel Pasquier, mon grand-père…

Louise Desse épouse Pasquier au deuxième rang à droite

Mais il s’agit d’une autre histoire!

Louise décédera le 14 novembre 1939 à Vervins.

 

PS : voir également les articles ci-dessous référencés sur ce blog:

  • Une vie romanesque ou présumée telle: Hélène Ruphine Ernestine Desse – 5 juillet 2013.
  • Les secrets de Charles Pasquier (1855-1931) – 6 juin 2012.
  • Charlotte Pasquier, ouvrière de filature (1890-1905) – 27 mars 2016.
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3 décembre 2011.

 

 

 

Read Full Post »

En hommage à mon père Maurice Pasquier.  

Mieux que moi, il saurait écrire sur son père.  

 

En décembre 2011, je publiais ici deux billets (1) dédiés à Marcel Emile Pasquier (1892-1956) dans lesquels je m’efforçais de décrire l’itinéraire d’un jeune ouvrier pâtissier natif de Vervins en Thiérache, engagé en décembre 1910 et pour cinq ans dans un régiment de chasseurs d’Afrique. Emporté dans la tourmente de l’occupation militaire française dans le Maghreb puis dans la tragédie du premier conflit mondial, il ne retrouva la vie civile que neuf ans plus tard… En 1919!

Entre temps, il avait participé aux opérations dites de « pacification » au Maroc en 1912 puis à la guerre des tranchées sur le front français du côté de Verdun. Après le 11 novembre 1918, il découvrit la Rhénanie et le Bade-Wurtemberg que son régiment occupa militairement conformément aux accords d’armistice avec l’Allemagne vaincue. En même temps que la beauté des paysages et des forêts d’outre Rhin, il mesura alors l’hostilité des populations civiles à l’égard des vainqueurs, qui jamais ne sont assimilables à des libérateurs.  

Ce qui m’avait intrigué à l’époque, au-delà des événements historiques, parfois tragiques, dont il avait été le témoin et l’acteur, au cours desquels il avait été blessé, c’est sa volonté manifeste d’occulter ultérieurement cette phase peu banale de sa jeune existence. Il semblait même avoir tout fait ultérieurement, pour la gommer, comme s’il avait eu à s’en repentir! Ce qui n’était pas le cas et ça n’avait pas lieu d’être, puisque cette période s’était soldée par plusieurs distinctions, dont la croix de guerre et la médaille militaire! L’amnésie volontaire était-elle sa thérapie pour survivre aux horreurs dont il avait été le témoin?

Heureusement, en dépit de son silence ou de sa pudeur sur ses faits d’armes ou ses actes de bravoure, y compris vis-à-vis de ses propres enfants, qui ignorèrent jusqu’à son décès en 1956, l’existence de ses décorations, notre héros avait scrupuleusement consigné par écrit l’essentiel de ses péripéties militaires et guerrières.

C’est donc en me fondant sur une copie d’un premier document relatant ses combats, retrouvé au décès de son épouse – ma grand-mère – en 1986, que j’avais pu reconstituer en 2011, une partie de son histoire entre 1910 et 1919. De manière factuelle, car je n’étais pas parvenu à élucider ses ressorts intimes ou ses motivations profondes. Dans ses textes, comme dans sa vie quotidienne, Marcel était en effet avare de confidences sur ses états d’âme !

Après-guerre, l’homme était devenu cheminot, comme beaucoup d’anciens combattants. D’abord affecté à la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours, puis au fret à la gare d’Angers Saint-Laud, il avait vécu le reste de son âge – sans histoire – avec sa famille dans le quartier de « la Madeleine » …

Pour ma part, je ne l’ai entrevu qu’au cours de ma petite enfance – sans vraiment le connaitre – dans les mois précédant son décès en 1956 d’un cancer du pancréas.

Faute de témoignages inédits de tiers ou de documents d’archives inexplorées, je pensais en 2011 que mes investigations s’en tiendraient là. Et ce, en dépit de mon insatisfaction de n’avoir que partiellement approché et compris cet homme et surtout, de n’être pas parvenu à percer le mystère de son engagement dans l’Armée d’Afrique, alors qu’il venait d’achever son apprentissage de pâtissier, un métier qu’il affectionnait si l’on en croit le soin apporté à la rédaction de son carnet de recettes!

Je m’étais fait à l’idée qu’il garderait ses secrets et que nous ne saurions probablement jamais les raisons qui l’avaient conduit à taire son glorieux passé militaire, à l’inverse de beaucoup d’anciens combattants, qui, entre les deux-guerres, tentèrent d’en tirer profit, parfois en l’enjolivant un peu. Ou qui tout simplement se regroupaient pour peser politiquement sur l’avenir du pays. De manière plus anecdotique, j’aurais aimé connaitre les raisons qui l’ont poussé après sa démobilisation, à laisser de côté sa passion des chevaux, fidèles compagnons de ses années de guerre, sans même manifester auprès des siens, le moindre désir de pratiquer l’équitation.

Pas plus aujourd’hui qu’hier, je ne suis en mesure d’apporter de réponses définitives à ces questionnements, mais la « découverte » récente à la suite du décès de sa fille Renée, de deux carnets supplémentaires de notes manuscrites, permet de retracer plus précisément son parcours durant cette deuxième et terrible décennie du vingtième siècle. Et, pourquoi pas, d’en mieux décrire, sinon comprendre, les méandres!

Ces textes surgis inopinément du néant, dont les originaux m’ont été transmis grâce à la diligence d’une cousine – via mon père, le fils de Marcel – sont très troublants, car, contrairement au premier document consulté, qui correspondait plutôt à un journal rédigé de façon synthétique, au jour le jour, les deux carnets nouvellement exhumés, s’apparentent plus à des bribes ou à des esquisses de « mémoires ». Sans exagérer, on pourrait presque en conclure qu’ils attestent d’une certaine ambition littéraire, en l’occurrence inassouvie!

Au-delà du rappel des faits et des combats qu’il a livrés, Marcel n’hésite pas, en effet, à se mettre en scène et à nous entretenir des épreuves qu’il a dû surmonter, de sa souffrance intime, voire de ses doutes, notamment lorsqu’il fut blessé à la cuisse en 1912. De même, lorsque l’occasion se présente, il nous suggère le plaisir esthétique qu’il ressent face à certains paysages ou ses sensations devant telle situation…Cherchant à nous faire partager son quotidien de soldat, il ne passe pas sous silence, certaines bacchanales avec ses compagnons!

(Maroc fin 1913) . Je passe cuisinier des sous-off. Je reste un bon moment, mais un jour, en faisant le marché, je me saoule, et je ne fais pas la cuisine. Je me fais relever par l’adjudant Fontaine qui veut me foutre en prison…J’en réchappe...

En outre, à la différence du premier document, son propos couvre désormais toute la période considérée de 1910 à 1919 et comporte beaucoup de souvenirs authentiquement personnels, en particulier sur ses trajets par mer pour se rendre dans le Maghreb ou en revenir !

Cette partie « maritime », totalement absente du premier carnet, est donc inédite, et fut probablement ignorée de ses proches. Ces « aller-et-retour » entre la France et l’Afrique du Nord furent en outre plus nombreux que je ne l’imaginais lors de la rédaction de mes premiers billets. Je n’avais identifié à l’époque qu’un transport initial par bateau de Marseille à Alger fin décembre 1910 et un autre du Maroc vers Bordeaux en 1916 pour rejoindre le front français. Dans la réalité, il furent plus nombreux, et les destinations ne se limitèrent pas aux ports cités.

A n’en pas douter, ces déplacements par mer, généralement sur des paquebots des Compagnies Maritimes de transport de voyageurs entre la France, l’Algérie ou le Maroc, constituèrent des expériences inoubliables pour Marcel, l’ouvrier pâtissier de Thiérache, qui  n’avait jamais été confronté auparavant aux caprices ou aux sujétions de la navigation au grand large.  Son « carnet de route » comporte d’ailleurs une annexe où il mentionne les « principaux paquebots » sur lesquels il a navigué et les dates correspondantes… Ainsi peut-on constater qu’entre janvier 1911 et octobre 1916, Marcel effectua neuf  déplacements au long cours sur sept navires différents.

Extrait du carnet de route Marcel Pasquier

  • De Marseille à Alger entre le 30 décembre 1910 et le 2 janvier 1911.

Engagé le 28 décembre 1919 à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique basé à Blida en Algérie, Marcel est parti le jour même pour Marseille où il arrive le 29 décembre 1910. Cantonné, cette première nuit, au Fort-Saint-Jean à l’entrée du port, il embarque dès le 30 décembre à midi, au quai de la Joliette sur le paquebot « Maréchal Bugeaud », un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, d’un peu plus de deux mille tonneaux et d’une centaine de mètres, mis en service en 1890, pour le transport de passagers entre la France et l’Algérie. Il fut déclassé en 1927.

Ce premier voyage  sur les mers, fut sans doute initiatique, mais en rien d’agrément. Outre le temps pour s’amariner et surmonter le mal de mer, que Marcel dut probablement subir sans en préciser la durée nauséeuse, cette première traversée fut l’occasion d’être confronté à la furie des éléments. Son carnet note que la mer était « très mauvaise » dans le golfe du Lion. Avec une « touchante » attention proche du bizutage ou du cynisme, le commandant de bord avait indiqué aux jeunes gens effrayés, l’endroit précis des récifs de Minorque, où, dans des circonstances comparables, le paquebot Général Chanzy avait soudainement fait naufrage le 10 février 1910. De tonnage équivalent au leur, le navire avait été terrassé une nuit par une tempête épouvantable qui fit périr cent-cinquante personnes, un seul passager ayant survécu! De quoi mettre en confiance…

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçurent les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger apparaît dans sa splendeur matinale aux regards émerveillés des jeunes recrues.  Marcel écrit :

Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches.

Le paquebot accoste sur le quai d’Alger le 2 janvier 1911 à 14 heures.

La suite immédiate est moins plaisante. La jeune troupe, fraîchement débarquée est dirigée vers une caserne de transit, le « dépôt des isolés », sans doute un peu glauque – selon Marcel – près du port et de la gare de l’Agha.

Le lendemain, 3 janvier 1910, les jeunes engagés partiront pour Blida.

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – 21 au 25 mars 1912.

En mars 1912, après plus d’un an en Algérie sans incident notable, l’escadron de chasseurs à cheval de Marcel est envoyé par mer en mission vers le Maroc, à partir d’Alger. L’ambiance, là-bas, est beaucoup moins paisible, puisque s’y déroulent des opérations dites de « pacifications » contre des tribus et des tabors de l’armée chérifienne en révolte après l’adoption d’un traité de protectorat imposé par la France au Sultan Moulay Hafid.

Marcel embarque à Alger à bord du paquebot « Arménie » de la compagnie Paquet, du nom de l’armateur français qui l’avait fondé en 1875 pour établir des liaisons commerciales et touristiques en Méditerranée et dans tout le Maghreb et le Moyen Orient, ainsi que via Gibraltar et par cabotage, dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.

Du départ d’Alger le 21 mars 1912 jusqu’à Oran, où le bateau fait une escale d’une journée pour embarquer des troupes, Marcel signale dans son carnet que la mer est de nouveau agitée…

Cependant, passé le détroit de Gibraltar, le parcours se déroule sans encombre jusqu’à Casablanca. Un seul point noir: en 1912, le port n’est pas encore accessible aux navires de moyen tonnage, qui ne peuvent par conséquent pas mouiller à quai. Le port moderne est en construction…

Cette caractéristique n’échappe évidemment pas à Marcel! D’autant moins que son escadron est contraint – armes et chevaux compris – de monter sur des « barcasses » en pleine mer pour rejoindre le port. Arrivées à quai, les cargaisons humaines et animales sont hissées au moyen de palans (grues)  dont les cordes sont tirées à main d’homme par les dockers arabes. L’exercice est périlleux mais tout se passe bien et le débarquement a lieu le 25 mars 1911.

Marcel signale dans son carnet que la ville de Casablanca, dans la périphérie de laquelle son escadron bivouaquera quelques jours, lui apparaît – « à cette époque » – peu attrayante et « très sale ». Le 31 mars 1911, il en partira pour Ber-Réchid. Déjà il regrette l’Algérie.

  • De Casablanca à Oran – 14 au 16 février 1913   

Au cours d’une embuscade, le 27 novembre 1912, Marcel est blessé assez sérieusement à la cuisse par une balle de gros calibre qui lui fracture le fémur et endommage l’articulation. Évacué à dos de mulet sur l’hôpital de Marrakech, il y demeura jusqu’au 16 décembre 1912, date à laquelle il fut transféré sur l’hôpital de Casablanca pour radiographier sa blessure et achever sa convalescence. Enfin le 14 février 1913, il fut évacué sur l’hôpital d’Oran par voie de mer à bord du paquebot « Iméréthie », de la Compagnie Paquet, qui effectue un service de transport hebdomadaire desservant Oran, Tanger et Casablanca.

Cette fois, le voyage s’effectue sur une mer d’huile.

La traversée, écrit, Marcel, est très bonne jusqu’à Oran.

Ce qui lui permet, entre autres, d’apprécier le paysage et d’admirer le fort de Santa-Cruz qui domine la rade du port d’Oran, perché sur la crête du massif de l’Aïdour. Dans son enthousiasme,  il n’hésite à qualifier Oran de

 » belle ville de bord de mer ».

Le soir de l’arrivée, il est admis à l’hôpital dans le « quartier des convalescents »… Temporairement d’ailleurs, car dès le lendemain, il reprend la mer en direction de la métropole qu’il a quittée plus de deux ans auparavant!

  • D’Oran à Port-Vendres – 17 et 18 février 1913

Le 17 février 1913, Marcel embarque à bord de La Medjerda pour une traversée de la Méditerranée en direction de Port-Vendres dans les Pyrénées Orientales, près de Collioures. Port-Vendres est à l’époque une des bases arrière de l’armée d’Afrique sur la côte méditerranéenne.

Il y va d’un cœur léger car, cette fois, il part en permission de longue durée, qui lui fut octroyée en raison de sa blessure du mois de novembre 1912. Dans quelques jours, il sera à Vervins (02) auprès des siens! 

Malheureusement, la Medjerda est un bateau qu’il qualifie de « mauvais » et la traversée se déroule par une météo très défavorable dans une mer déchaînée. A Port-Vendres, en outre c’est le froid et la neige tombant à gros flocons qui accueillent notre permissionnaire vers 23 heures dans la lumière blafarde des projecteurs, ce mardi 18 février 1913…

Désagrément passager cependant, car le surlendemain, jeudi  20 février 1913, sur le quai de la gare de Vervins, sa famille l’attendait et tout fut oublié. Il résidera parmi les siens pour une convalescence d’un mois, qui sera d’ailleurs prolongée d’un mois à Laon.   

Le paquebot Medjerda que Marcel n’aimait pas, connaîtra un destin tragique: le 10 mai 1917, il sera torpillé par le sous-marin allemand U34 et coulera emportant avec lui dans les abysses 352 passagers et marins sur les 623 personnes embarquées.

  • De Port-Vendres à Alger – 29 et 30 avril 1913 

Au terme de sa permission, Marcel est reparti de Vervins le 26 avril 1913. Mais parvenu à Port-Vendres trop tard pour embarquer sur la navette d’Oran, il attend deux jours au « dépôt des isolés » (lieu de quarantaine) avant que sa hiérarchie ne se décide à lui faire prendre le prochain navire en partance pour Alger, en l’occurrence, le paquebot à hélice, La Marsa, appartenant à une compagnie de navigation française, la Compagnie Mixte. « Mixte » car sa flotte comprend des navires à voiles et à vapeur.

La Marsa est un bateau relativement récent de 91 mètres de long et de 2000 tonneaux dont Marcel garde un souvenir d’autant plus positif qu’il note dans son carnet que la traversée de la Méditerranée en ce printemps 1913 fut « superbe »! Débarqué à Alger, Marcel est aussitôt muté dans le 5ième régiment de chasseurs d’Afrique, basé en Algérie, où il demeurera pour son plus grand plaisir jusqu’en novembre 1913.

 … Je revois tous les beaux pays de ma première année de service !

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – novembre 1913 

En novembre 1913, Marcel est réaffecté au Maroc avec son escadron.  Il emprunte, de nouveau, « Le Maréchal Bugeaud », le bateau, à bord duquel il fit sa première traversée de la Méditerranée au nouvel an 1910.

Jusqu’à Casablanca, le voyage le long des côtes africaines s’est déroulé sans problème, permettant aux passagers civils et militaires, de jouir pleinement des paysages, en particulier au passage du détroit vers l’Atlantique.

  • De Casablanca à Bordeaux. Aller août 1916. Retour début septembre 1916. 

Au mois d’août 1916, alors que Marcel est encore au Maroc, il bénéficie d’une permission d’un mois, la seconde depuis son engagement en 1910.  Mais, il ne peut plus retourner à Vervins dans sa famille, car la ville est située en arrière de la ligne de front du côté allemand.

Il décide donc de se rendre au Lion d’Angers où réside le frère cadet de son père, Baptiste Pasquier qu’il n’a jamais rencontré…et dont, un des fils également prénommé Marcel avait été tué à la guerre en 1915.

Je suis bien reçu et je passe un mois agréable. Je fais la connaissance de ma fiancée…

écrira-t-il quelques mois plus tard!

En attendant, il embarque à Casablanca sur un navire, le Figuig, anciennement britannique, mais racheté par la Compagnie générale transatlantique. Le bateau, mis en service en 1904 est presque neuf et, à cette époque, il est affecté à la liaison régulière Casablanca-Bordeaux.

Marcel montera à son bord « à l’aller », en août 1916, et « au retour » en septembre 1916.

Pour de multiples raisons, il ne conservera pas un très bon souvenir de ce voyage de retour au Maroc. Parmi ses motifs « objectifs », il se plaint de la surcharge du bateau en passagers – « il y a trop de monde » !  Il note en plus que la pluie ne les a pas épargnés pendant la plus grande partie du trajet. Aussi, apprécie-t-il  de retrouver le soleil de Casablanca et du Maroc.

Pas pour longtemps!

  • De Casablanca à Bordeaux – 11 au 15 octobre 1916 

Le 1er octobre 1916, il reprend l’océan à Casablanca vers Bordeaux, à bord du paquebot Martinique de la Compagnie générale transatlantique. Son cheval « Ruban », un jeune étalon qui vient d’être castré, l’accompagne dans cette ultime expédition maritime. Il s’agit désormais de rejoindre directement le front français à Dormans dans la Marne, puis Verdun…

Mais c’est une toute autre histoire!

Après la guerre et durant le reste de son existence, il ne semble pas que Marcel soit remonté à bord d’un paquebot. Tout juste sur de paisibles barques de pêcheur occasionnel sur l’Oudon au Lion d’Angers ou sur la Maine à Angers! Et encore…

_____

(1) – Billets de 2011 :

  • Marcel Emile Pasquier: de la guerre coloniale à la Grande Guerre (1911-1919) – 13/12/2011. 
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3/12/2011. 

Ces deux billets sont en cours d’actualisation pour tenir compte des nouvelles données issues des carnets de Marcel fort opportunément redécouverts.

 

Remerciements sincères à Nicole P.T. qui a bien voulu nous transmettre les carnets de Marcel, exhumés des archives de sa mère Renée, décédée en 2016.

 

 

Read Full Post »

Chaque jour, plus de cent mille voyageurs pressés, le nez sur leur tablette ou l’écouteur de leur smartphone à l’oreille, fréquentent la gare de l’Est à Paris… Un bon nombre traverse le grand hall d’accueil des voyageurs des Grandes Lignes, et passe avant d’arriver sur les quais sous la peinture impressionnante accrochée sur la verrière qui ferme le passage vers la salle des Pas-Perdus, donnant accès aux trains…Combien y prêtent attention?

Cette immense composition de soixante mètres carrés représente le « Départ des Poilus » vers les fronts de l’Est en août 1914… Elle est l’œuvre du peintre américain francophile Albert Herter (1871-1950) qui en fit don à la France en 1926 en souvenir de son fils Everit, tué sur le front près de Château-Thierry au cours de l’année 1918…

Cette peinture est à la fois réaliste et symbolique…Sans se soucier de la chronologie, le père malheureux, se serait représenté au-dessus de sa signature, en homme prématurément vieilli tenant un bouquet de fleurs face à sa femme en robe blanche, tandis que son fils, au centre, les bras en croix fête prématurément une victoire qu’il ne goûtera jamais. Cette fresque fut inaugurée en 1926 par le maréchal Foch… Depuis cette date, elle connut plusieurs avatars, avant d’être finalement restaurée en 2006 et, en principe, définitivement réinstallée à son emplacement d’origine en 2008…

La gare et son incessant brouhaha constituent l’écrin idéal pour ce tableau qui bruisse encore des pleurs des femmes qui embrassent leurs chéris mobilisés, en partance pour la guerre, ainsi que du tumulte et des cris d’allégresse de soldats avinés, heureux d’en découdre enfin avec un ennemi héréditaire que la plupart ne connait pas. Ils ont ivres pourtant de sa déroute annoncée… « Nach Berlin! »

A moins que ces forfanteries de bleus en pantalon de couleur encore garance, ou que ces bravades de blancs-becs, dont on sut plus tard qu’ils furent sacrifiés en grand nombre, ne masquent une sorte de résignation vantarde de gamins apeurés qui savent, en leur for intérieur, qu’ils partent pour mourir! Il faut regarder et écouter ce tableau pour se faire une idée de l’ambiance de cette mobilisation du 2 août 1914, en prenant le temps d’entendre le bruit des échappements des locomotives à vapeur, des bielles en mouvement et des grincements des roues sur les rails. il faut respirer les fumées qui tourbillonnent au delà des odeurs d’eaux de toilettes défraîchies des passagers de notre siècle. Elles nous étouffent au gré des vents en se jouant des fermes de la charpente, avec plus d’authenticité qu’un arôme de « mûre sauvage » s’exhalant d’un parfum Yves Rocher.  Il faut humer ce tableau avant de prendre son train de banlieue. Et se dire qu’ils étaient là, il y a cent ans et qu’ils nous regardent aujourd’hui!

En ce centenaire de l’engagement militaire américain aux côtés des alliés au cours de la première guerre mondiale, qui fit basculer l’issue du conflit, cette peinture, qui n’évoque pas, stricto sensu, le corps expéditionnaire américain – qui compta jusqu’à un million de recrues en juin 1918 – témoigne néanmoins de l’indéfectible amitié franco-américaine que l’artiste glorifie, dans le même temps où il s’efforce d’exorciser sa tragédie personnelle.

Une très vieille affection pour le nouveau monde, consacrée sous La Fayette pendant la guerre d’indépendance et qui ne s’est jamais démentie depuis et qui s’est même renforcée lors des épisodes les plus tragiques de notre histoire, dont le dernier conflit mondial où les troupes américaines payèrent un très lourd tribut pour nous libérer du joug nazi …

Ce 24 mars 2017, ici même, c’est à cette fraternité et à cette communauté de destin entre les nations américaines et françaises que je songeais en regardant ce tableau. En dépit de ces dimensions hors normes, il a toute sa place dans cette gare, qui depuis le milieu du dix-neuvième a vu tant de départ vers l’Est… Pas toujours glorieux d’ailleurs lorsqu’elle fut le théâtre lamentable de l’embarquement de tant de victimes juives de la solution finale en partance vers les camps d’extermination… La gare de l’Est est aussi un théâtre d’ombres !

 

Comment ne pas penser à ceux des miens, poilus de 14-18, qui franchirent de nouveau ce hall en 1917 ou 1918, rescapés du massacre après des années de guerre, tiraillés par l’angoisse, rongés parfois par la peur et désespérés d’avoir vu disparaître tant de leurs copains et toutes leurs illusions? Je les vois, emmitouflés dans leurs capotes répugnantes de crasse, tirant en maugréant leurs havresacs et leurs armes?

Dans cette foule grouillante de jeunes hommes fatigués, issus de toutes les nations alliées, parmi ces soldats au traits creusés en uniformes élimés et à la barbe de plusieurs jours, comment ne pas entrevoir la silhouette de mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956), repartant vers le front à quelques semaines de son mariage en Anjou, pour rejoindre son régiment de chasseurs d’Afrique et reprendre un combat sans fin aux côtés désormais, des 1er, 4ième et 5ième corps d’armée US? Ce fut la dernière bataille d’envergure de la Grande Guerre, celle du Saillant de Saint Mihiel dans la région de Verdun, les 12 et 13 septembre 1918? Il y était.

Et maintenant! Alors que cette solidarité franco-américaine tangue sous les coups de boutoir imbéciles, les vulgarités de corps de garde et les grossièretés machistes d’un ancien animateur de téléréalité, milliardaire bavard et velléitaire, devenu le 45 ième président des Etats Unis, il est bon de rappeler – et même de se convaincre – qu’en dépit des nuages sombres d’une incompréhensible et périlleuse conjoncture internationale, l’Amérique demeure encore le meilleur garant de nos démocraties et de nos libertés…Et notre meilleure amie malgré ses défauts! Pourvu que ça dure !

Plus de cent seize mille soldats américains périrent en France entre 1917 et 1918.

 

Hall d’arrivée. Gare de l’Est

 

Read Full Post »

D’elle, personne ne nous a jamais parlé ! Probablement qu’on aurait même ignoré jusqu’à son existence, si elle n’avait figuré, en adolescente un peu triste – fanée avant l’âge – au premier plan d’un cliché photographique de médiocre qualité, daté du tout début du siècle dernier en compagnie de ses parents Charles Pasquier (1855-1931) et Louise Desse (1867-1939), ainsi que de son frère cadet Marcel Pasquier (1892-1956) – mon grand-père paternel – et de sa toute jeune sœur Marthe Pasquier (1900-1979)…

1903-1904

1903-1904

Aucun doute n’était possible, cette jeune fille endimanchée et coiffée d’un chignon « Belle Epoque », qui tient par la main une petite fille, devait être l’aînée de la famille. Une sœur oubliée de mon grand-père, issue – Dieu sait comment – des greniers d’une préhistoire familiale qui l’aurait effacée des tablettes, à la suite, probablement, d’une disparition qu’on peut supposer soudaine -voire imprévisible – et qui se serait produite peu de temps après la prise du cliché!

Cette jeune personne, infortunée, dont on saura par la suite qu’elle se prénommait « Charlotte Hélène » n’a en effet laissé aucune empreinte postérieurement! Ni dans les carnets de son frère Marcel qui pourtant notait méthodiquement tous ses correspondants épistolaires depuis son enrôlement dans les chasseurs d’Afrique en 1910 jusqu’à sa démobilisation en 1919 de retour de la Première guerre mondiale. Ni parmi les témoins mentionnés dans les registres des mariages d’après-guerre.

Le silence ultérieur de mon grand-père sur l’existence de sa sœur aînée peut évidemment intriguer! Certes, l’homme n’était guère disert. Force est d’ailleurs de constater qu’il ne s’attarda pas non plus sur le récit de ses campagnes en Algérie ou au Maroc entre 1910 et 1912, ou sur sa guerre de 1914-1918 sur le front français. Discret, il était plutôt avare de confidences sur les « exploits » de sa jeunesse, y compris vis-à-vis de ses enfants, qui ne découvrirent qu’après son décès en 1956 ses carnets de guerre et les décorations dont il avait été honoré, en particulier sa croix de guerre. La lecture de ses carnets d’avant 1920 atteste d’une grande pudeur et d’une indiscutable réticence à faire étalage de ses sentiments intimes, mais aussi d’une réelle sensibilité et, en certaines circonstances dramatiques, d’une aptitude à l’empathie et à la compassion! Après, il semble qu’il n’écrivit plus.

S’agissant de Charlotte, sa « grande » sœur, dont la vie fut broyée dans la fleur de sa jeunesse, tout semble s’être passé comme si, déstabilisé par sa perte, Marcel n’en avait jamais définitivement fait le deuil et qu’il avait enfoui son chagrin au très-fonds de lui-même, préférant se taire à jamais à son sujet, plutôt que d’exhiber sa souffrance! Qui sait si cette tragédie personnelle qui le percuta de plein fouet, alors qu’il n’avait que treize ans, n’a pas constitué une de ses principales motivations pour s’engager dans l’armée d’Afrique à la mairie de Nancy, le 29 décembre 1910.

Charlotte était née le 15 février 1890 à Aubenton dans l’Aisne. Mais était-elle vraiment l’aînée de la fratrie?  Non, car un garçon prénommé Maurice l’avait précédé en 1889, qui était décédé à l’âge de huit mois. Marcel n’avait évidemment tissé aucun lien d’affection avec ce frère mort trois ans avant sa naissance. Son évocation ne réveillait en lui aucune vieille cicatrice, et il n’avait pas à pleurer quelqu’un qu’il n’avait pas connu, dont la disparition ne pouvait guère l’impliquer qu’au travers de la peine récurrente éprouvée par ses parents. Pour sa sœur, compagne privilégiée de sa petite enfance, il en allait autrement !

Moyennant quoi, pour continuer à vivre, s’il ne chercha pas à gommer l’existence – factuelle, à ses yeux – de ce frère fantôme, allant jusqu’à prénommer en 1926, son second fils Maurice, il ne sut jamais partager avec autrui la souffrance provoquée par la mort de Charlotte!

Mais c’est néanmoins lui qui conserva la seule trace que nous possédons d’elle, à savoir cette photographie familiale datée probablement des mois précédant son décès.

La consultation des archives numérisées du département de l’Aisne, ont permis de préciser que Charlotte rendit l’âme, seulement « âgée de quinze ans et huit mois », à l’hospice civil de la ville de Vervins, dans la matinée du dimanche 15 octobre 1905 et que sa mort fut constatée par un médecin mandaté par les autorités municipales…

Archives Vervins

Archives Vervins (AD 02)

On y apprend en outre qu’elle était « ouvrière de filature » de même d’ailleurs que son père Charles Pasquier mentionné dans l’acte ! A l’époque, l’arrondissement de Vervins, de Flavigny-le-Grand et d’Aubenton comportait en effet plusieurs filatures mécanisées de laine cardée, qui employaient au début du 20ième siècle quelques mille-sept-cents ouvriers dont une grande proportion de jeunes femmes, voire de très jeunes femmes ! Certaines de ces manufactures étaient installées sur les rives de la petite rivière « le Vilpion » en contrebas du centre-ville de Vervins, et plus précisément dans le quartier des Foulons, où résidait la famille Pasquier !

Compte tenu de la loi du 2 novembre 1892 qui interdisait d’employer des enfants de moins de treize ans – douze ans pour ceux ayant obtenu leur certificat d’études – pour une durée quotidienne limitée à dix heures avant seize ans, on peut penser que Charlotte Pasquier fut engagée dans la filature aux côtés de son père, au plus tôt en 1902, mais plus vraisemblablement en 1903 !

ouvrieres de filature en 1900

Les conditions de travail dans les filatures mécanisées étaient sans doute moins éprouvantes que dans la métallurgie ou dans les mines de charbon, mais les accidents du travail n’y étaient pas rares du fait notamment des courroies de transmission de l’énergie motrice des métiers à filer, qui pouvaient happer les salariés au moment des changements de bobine. De même, l’ambiance malsaine de travail dans laquelle régnait une humidité importante – pour maintenir un degré d’hygrométrie suffisant pour la souplesse des fils – entraînait chez les salariés des bronchopneumopathies, en particulier la tuberculose – d’autant plus mortifères que les malades étaient jeunes. On ne parlait pas encore de maladies professionnelles!

Bien entendu, s’agissant de Charlotte, on ignore les causes de son décès prématuré. Mais, eu égard à son âge et à son métier, deux hypothèses – non exclusives l’une de l’autre – peuvent être formulées : d’une part l’accident du travail à la suite duquel elle aurait été gravement blessée quelques jours avant de succomber à l’hôpital, et d’autre part la maladie pulmonaire incurable qui l’aurait asphyxiée… Les deux options sont crédibles ! La première pourrait être confortée par le fait que deux jours après le décès de Charlotte, une autre ouvrière, Amélie Banière, également ouvrière de filature, âgée, de vingt-quatre ans est morte à l’hospice civil de Vervins. Les deux jeunes femmes auraient pu être solidairement victimes du même accident, si – ce qui était fréquent alors – l’une, ayant voulu porter secours à l’autre, avait été emportée par la machine. La seconde possibilité pourrait être étayée par la mine et l’allure souffreteuses ainsi que par le visage émacié de Charlotte sur la photographie prise peu de temps avant le drame.

Manufacture en ruine à Vervins

Manufacture en ruine à Vervins

Il ne s’agit là que de spéculations – réalistes toutefois – qui ont juste pour objet de rappeler en ce jour de Pâques (Pasques) l’existence d’une jeune fille – ma grande-tante- morte injustement à quinze ans au début du siècle dernier, et presque oubliée depuis ! Et de rendre hommage à sa mémoire de petite tâcheronne sacrifiée des filatures de Thiérache…

C’est pour éviter ce type d’injustices révoltantes – la mort d’une fille de quinze ans exploitée dix heures par jour – que des générations de travailleurs imposèrent des règles minimales de décence patronale! On appelait ça le code du travail!

 

Read Full Post »