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Posts Tagged ‘Marcel Pasquier (1892-1956)’

Chaque jour, plus de cent mille voyageurs pressés, le nez sur leur tablette ou l’écouteur de leur smartphone à l’oreille, fréquentent la gare de l’Est à Paris… Un bon nombre traverse le grand hall d’accueil des voyageurs des Grandes Lignes, et passe avant d’arriver sur les quais sous la peinture impressionnante accrochée sur la verrière qui ferme le passage vers la salle des Pas-Perdus, donnant accès aux trains…Combien y prêtent attention?

Cette immense composition de soixante mètres carrés représente le « Départ des Poilus » vers les fronts de l’Est en août 1914… Elle est l’œuvre du peintre américain francophile Albert Herter (1871-1950) qui en fit don à la France en 1926 en souvenir de son fils Everit, tué sur le front près de Château-Thierry au cours de l’année 1918…

Cette peinture est à la fois réaliste et symbolique…Sans se soucier de la chronologie, le père malheureux, se serait représenté au-dessus de sa signature, en homme prématurément vieilli tenant un bouquet de fleurs face à sa femme en robe blanche, tandis que son fils, au centre, les bras en croix fête prématurément une victoire qu’il ne goûtera jamais. Cette fresque fut inaugurée en 1926 par le maréchal Foch… Depuis cette date, elle connut plusieurs avatars, avant d’être finalement restaurée en 2006 et, en principe, définitivement réinstallée à son emplacement d’origine en 2008…

La gare et son incessant brouhaha constituent l’écrin idéal pour ce tableau qui bruisse encore des pleurs des femmes qui embrassent leurs chéris mobilisés, en partance pour la guerre, ainsi que du tumulte et des cris d’allégresse de soldats avinés, heureux d’en découdre enfin avec un ennemi héréditaire que la plupart ne connait pas. Ils ont ivres pourtant de sa déroute annoncée… « Nach Berlin! »

A moins que ces forfanteries de bleus en pantalon de couleur encore garance, ou que ces bravades de blancs-becs, dont on sut plus tard qu’ils furent sacrifiés en grand nombre, ne masquent une sorte de résignation vantarde de gamins apeurés qui savent, en leur for intérieur, qu’ils partent pour mourir! Il faut regarder et écouter ce tableau pour se faire une idée de l’ambiance de cette mobilisation du 2 août 1914, en prenant le temps d’entendre le bruit des échappements des locomotives à vapeur, des bielles en mouvement et des grincements des roues sur les rails. il faut respirer les fumées qui tourbillonnent au delà des odeurs d’eaux de toilettes défraîchies des passagers de notre siècle. Elles nous étouffent au gré des vents en se jouant des fermes de la charpente, avec plus d’authenticité qu’un arôme de « mûre sauvage » s’exhalant d’un parfum Yves Rocher.  Il faut humer ce tableau avant de prendre son train de banlieue. Et se dire qu’ils étaient là, il y a cent ans et qu’ils nous regardent aujourd’hui!

En ce centenaire de l’engagement militaire américain aux côtés des alliés au cours de la première guerre mondiale, qui fit basculer l’issue du conflit, cette peinture, qui n’évoque pas, stricto sensu, le corps expéditionnaire américain – qui compta jusqu’à un million de recrues en juin 1918 – témoigne néanmoins de l’indéfectible amitié franco-américaine que l’artiste glorifie, dans le même temps où il s’efforce d’exorciser sa tragédie personnelle.

Une très vieille affection pour le nouveau monde, consacrée sous La Fayette pendant la guerre d’indépendance et qui ne s’est jamais démentie depuis et qui s’est même renforcée lors des épisodes les plus tragiques de notre histoire, dont le dernier conflit mondial où les troupes américaines payèrent un très lourd tribut pour nous libérer du joug nazi …

Ce 24 mars 2017, ici même, c’est à cette fraternité et à cette communauté de destin entre les nations américaines et françaises que je songeais en regardant ce tableau. En dépit de ces dimensions hors normes, il a toute sa place dans cette gare, qui depuis le milieu du dix-neuvième a vu tant de départ vers l’Est… Pas toujours glorieux d’ailleurs lorsqu’elle fut le théâtre lamentable de l’embarquement de tant de victimes juives de la solution finale en partance vers les camps d’extermination… La gare de l’Est est aussi un théâtre d’ombres !

 

Comment ne pas penser à ceux des miens, poilus de 14-18, qui franchirent de nouveau ce hall en 1917 ou 1918, rescapés du massacre après des années de guerre, tiraillés par l’angoisse, rongés parfois par la peur et désespérés d’avoir vu disparaître tant de leurs copains et toutes leurs illusions? Je les vois, emmitouflés dans leurs capotes répugnantes de crasse, tirant en maugréant leurs havresacs et leurs armes?

Dans cette foule grouillante de jeunes hommes fatigués, issus de toutes les nations alliées, parmi ces soldats au traits creusés en uniformes élimés et à la barbe de plusieurs jours, comment ne pas entrevoir la silhouette de mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956), repartant vers le front à quelques semaines de son mariage en Anjou, pour rejoindre son régiment de chasseurs d’Afrique et reprendre un combat sans fin aux côtés désormais, des 1er, 4ième et 5ième corps d’armée US? Ce fut la dernière bataille d’envergure de la Grande Guerre, celle du Saillant de Saint Mihiel dans la région de Verdun, les 12 et 13 septembre 1918? Il y était.

Et maintenant! Alors que cette solidarité franco-américaine tangue sous les coups de boutoir imbéciles, les vulgarités de corps de garde et les grossièretés machistes d’un ancien animateur de téléréalité, milliardaire bavard et velléitaire, devenu le 45 ième président des Etats Unis, il est bon de rappeler – et même de se convaincre – qu’en dépit des nuages sombres d’une incompréhensible et périlleuse conjoncture internationale, l’Amérique demeure encore le meilleur garant de nos démocraties et de nos libertés…Et notre meilleure amie malgré ses défauts! Pourvu que ça dure !

Plus de cent seize mille soldats américains périrent en France entre 1917 et 1918.

 

Hall d’arrivée. Gare de l’Est

 

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D’elle, personne ne nous a jamais parlé ! Probablement qu’on aurait même ignoré jusqu’à son existence, si elle n’avait figuré, en adolescente un peu triste – fanée avant l’âge – au premier plan d’un cliché photographique de médiocre qualité, daté du tout début du siècle dernier en compagnie de ses parents Charles Pasquier (1855-1931) et Louise Desse (1867-1939), ainsi que de son frère cadet Marcel Pasquier (1892-1956) – mon grand-père paternel – et de sa toute jeune sœur Marthe Pasquier (1900-1979)…

1903-1904

1903-1904

Aucun doute n’était possible, cette jeune fille endimanchée et coiffée d’un chignon « Belle Epoque », qui tient par la main une petite fille, devait être l’aînée de la famille. Une sœur oubliée de mon grand-père, issue – Dieu sait comment – des greniers d’une préhistoire familiale qui l’aurait effacée des tablettes, à la suite, probablement, d’une disparition qu’on peut supposer soudaine -voire imprévisible – et qui se serait produite peu de temps après la prise du cliché!

Cette jeune personne, infortunée, dont on saura par la suite qu’elle se prénommait « Charlotte Hélène » n’a en effet laissé aucune empreinte postérieurement! Ni dans les carnets de son frère Marcel qui pourtant notait méthodiquement tous ses correspondants épistolaires depuis son enrôlement dans les chasseurs d’Afrique en 1910 jusqu’à sa démobilisation en 1919 de retour de la Première guerre mondiale. Ni parmi les témoins mentionnés dans les registres des mariages d’après-guerre.

Le silence ultérieur de mon grand-père sur l’existence de sa sœur aînée peut évidemment intriguer! Certes, l’homme n’était guère disert. Force est d’ailleurs de constater qu’il ne s’attarda pas non plus sur le récit de ses campagnes en Algérie ou au Maroc entre 1910 et 1912, ou sur sa guerre de 1914-1918 sur le front français. Discret, il était plutôt avare de confidences sur les « exploits » de sa jeunesse, y compris vis-à-vis de ses enfants, qui ne découvrirent qu’après son décès en 1956 ses carnets de guerre et les décorations dont il avait été honoré, en particulier sa croix de guerre. La lecture de ses carnets d’avant 1920 atteste d’une grande pudeur et d’une indiscutable réticence à faire étalage de ses sentiments intimes, mais aussi d’une réelle sensibilité et, en certaines circonstances dramatiques, d’une aptitude à l’empathie et à la compassion! Après, il semble qu’il n’écrivit plus.

S’agissant de Charlotte, sa « grande » sœur, dont la vie fut broyée dans la fleur de sa jeunesse, tout semble s’être passé comme si, déstabilisé par sa perte, Marcel n’en avait jamais définitivement fait le deuil et qu’il avait enfoui son chagrin au très-fonds de lui-même, préférant se taire à jamais à son sujet, plutôt que d’exhiber sa souffrance! Qui sait si cette tragédie personnelle qui le percuta de plein fouet, alors qu’il n’avait que treize ans, n’a pas constitué une de ses principales motivations pour s’engager dans l’armée d’Afrique à la mairie de Nancy, le 29 décembre 1910.

Charlotte était née le 15 février 1890 à Aubenton dans l’Aisne. Mais était-elle vraiment l’aînée de la fratrie?  Non, car un garçon prénommé Maurice l’avait précédé en 1889, qui était décédé à l’âge de huit mois. Marcel n’avait évidemment tissé aucun lien d’affection avec ce frère mort trois ans avant sa naissance. Son évocation ne réveillait en lui aucune vieille cicatrice, et il n’avait pas à pleurer quelqu’un qu’il n’avait pas connu, dont la disparition ne pouvait guère l’impliquer qu’au travers de la peine récurrente éprouvée par ses parents. Pour sa sœur, compagne privilégiée de sa petite enfance, il en allait autrement !

Moyennant quoi, pour continuer à vivre, s’il ne chercha pas à gommer l’existence – factuelle, à ses yeux – de ce frère fantôme, allant jusqu’à prénommer en 1926, son second fils Maurice, il ne sut jamais partager avec autrui la souffrance provoquée par la mort de Charlotte!

Mais c’est néanmoins lui qui conserva la seule trace que nous possédons d’elle, à savoir cette photographie familiale datée probablement des mois précédant son décès.

La consultation des archives numérisées du département de l’Aisne, ont permis de préciser que Charlotte rendit l’âme, seulement « âgée de quinze ans et huit mois », à l’hospice civil de la ville de Vervins, dans la matinée du dimanche 15 octobre 1905 et que sa mort fut constatée par un médecin mandaté par les autorités municipales…

Archives Vervins

Archives Vervins (AD 02)

On y apprend en outre qu’elle était « ouvrière de filature » de même d’ailleurs que son père Charles Pasquier mentionné dans l’acte ! A l’époque, l’arrondissement de Vervins, de Flavigny-le-Grand et d’Aubenton comportait en effet plusieurs filatures mécanisées de laine cardée, qui employaient au début du 20ième siècle quelques mille-sept-cents ouvriers dont une grande proportion de jeunes femmes, voire de très jeunes femmes ! Certaines de ces manufactures étaient installées sur les rives de la petite rivière « le Vilpion » en contrebas du centre-ville de Vervins, et plus précisément dans le quartier des Foulons, où résidait la famille Pasquier !

Compte tenu de la loi du 2 novembre 1892 qui interdisait d’employer des enfants de moins de treize ans – douze ans pour ceux ayant obtenu leur certificat d’études – pour une durée quotidienne limitée à dix heures avant seize ans, on peut penser que Charlotte Pasquier fut engagée dans la filature aux côtés de son père, au plus tôt en 1902, mais plus vraisemblablement en 1903 !

ouvrieres de filature en 1900

Les conditions de travail dans les filatures mécanisées étaient sans doute moins éprouvantes que dans la métallurgie ou dans les mines de charbon, mais les accidents du travail n’y étaient pas rares du fait notamment des courroies de transmission de l’énergie motrice des métiers à filer, qui pouvaient happer les salariés au moment des changements de bobine. De même, l’ambiance malsaine de travail dans laquelle régnait une humidité importante – pour maintenir un degré d’hygrométrie suffisant pour la souplesse des fils – entraînait chez les salariés des bronchopneumopathies, en particulier la tuberculose – d’autant plus mortifères que les malades étaient jeunes. On ne parlait pas encore de maladies professionnelles!

Bien entendu, s’agissant de Charlotte, on ignore les causes de son décès prématuré. Mais, eu égard à son âge et à son métier, deux hypothèses – non exclusives l’une de l’autre – peuvent être formulées : d’une part l’accident du travail à la suite duquel elle aurait été gravement blessée quelques jours avant de succomber à l’hôpital, et d’autre part la maladie pulmonaire incurable qui l’aurait asphyxiée… Les deux options sont crédibles ! La première pourrait être confortée par le fait que deux jours après le décès de Charlotte, une autre ouvrière, Amélie Banière, également ouvrière de filature, âgée, de vingt-quatre ans est morte à l’hospice civil de Vervins. Les deux jeunes femmes auraient pu être solidairement victimes du même accident, si – ce qui était fréquent alors – l’une, ayant voulu porter secours à l’autre, avait été emportée par la machine. La seconde possibilité pourrait être étayée par la mine et l’allure souffreteuses ainsi que par le visage émacié de Charlotte sur la photographie prise peu de temps avant le drame.

Manufacture en ruine à Vervins

Manufacture en ruine à Vervins

Il ne s’agit là que de spéculations – réalistes toutefois – qui ont juste pour objet de rappeler en ce jour de Pâques (Pasques) l’existence d’une jeune fille – ma grande-tante- morte injustement à quinze ans au début du siècle dernier, et presque oubliée depuis ! Et de rendre hommage à sa mémoire de petite tâcheronne sacrifiée des filatures de Thiérache…

C’est pour éviter ce type d’injustices révoltantes – la mort d’une fille de quinze ans exploitée dix heures par jour – que des générations de travailleurs imposèrent des règles minimales de décence patronale! On appelait ça le code du travail!

 

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