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Archive for the ‘Portraits de famille’ Category

A ses quatre enfants

 

Grâce aux archives familiales qui m’ont été communiquées concernant Marcel Pasquier (1892-1956), notamment ses trois carnets de route entre 1910 et 1919, miraculeusement conservés et retrouvés récemment, grâce également aux registres de matricule militaires désormais disponibles en ligne sur Internet, ainsi qu’aux journaux des unités combattantes de la Première guerre mondiale, il est désormais possible de reconstituer une chronologie fiable des principaux épisodes de l’existence de cet homme que j’ai personnellement peu connu, mais que d’aucuns s’accordent à considérer qu’il fut, de son vivant, peu expansif sur sa personne et plutôt discret sur ses faits d’armes au Maroc au début du siècle dernier puis sur le front français durant la guerre de 14-18.

Heureusement, il écrivait.

En complément des articles qui lui furent d’ores et déjà consacrés ici au cours de ces dernières années, il m’a semblé nécessaire de transmettre, par le canal de ce blog, à ceux de sa nombreuse descendance, qui s’y intéresseraient, la chronologie des principaux faits marquants de sa vie, tels, en tout cas, qu’il m’a été possible de les identifier…

Je crois ce travail non dépourvu d’intérêt car j’appartiens à cette génération qui pense que l’histoire, en particulier celle des nôtres, ne peut se résumer aux seules « grandes » idées ou aux travers d’une époque, en négligeant délibérément les multiples petits événements, avatars ou contrariétés, qui ponctuent, bon gré mal gré, l’existence de chacun d’entre nous. Dans ces conditions, la chronologie des faits placés dans leur contexte est d’importance primordiale et précède même, dans la narration historique, toute tentative d’interprétation des comportements et des actes. La marche du temps est en effet le principal facteur auquel, quelles que soient les périodes historiques, toute personne est soumise, ne serait-ce qu’en constatant les implacables outrages qu’elle imprime subrepticement mais sûrement sur ses artères.

Dérouler le temps propre à chacun dans l’ordre naturel où les événements sont intervenus est donc un des moyens les plus rationnels de décrire un parcours de vie et de le situer dans son environnement… Telles sont les raisons, qui m’ont conduit à livrer à « l’état brut », le contenu des « fiches de travail » que j’ai élaborées sur les différentes étapes et les péripéties, plus ou moins connues, de l’existence de mon grand-père, Marcel Pasquier.

D’autant plus, si j’ose dire, que lui-même, par pudeur, par retenue ou simplement parce qu’il fut rattrapé par le temps, n’en avait fait que très partiellement étalage auprès de ses proches. Cependant, parce qu’il avait précieusement conservé les journaux de ses campagnes, il m’a semblé qu’il m’autorisait à les exhumer par procuration et à en faire une sorte d’exploitation posthume…

Si l’on possède évidemment quelques photographies « en noir et blanc » de Marcel Pasquier, suffisantes pour discerner des ressemblances avec l’un ou l’autre d’entre nous, aucun cliché « couleur » ne semble avoir été pris, qui nous fournirait des indications plus précises sur sa chevelure ou sur son regard.  Le livret militaire permet (heureusement) de surmonter en partie cet obstacle, car on prenait soin, alors, au moment du conseil de révision de fournir une description « colorée » du jeune conscrit ou engagé, dans le même temps où l’on indiquait ses principales caractéristiques physiques et ses mensurations.

Dans le cas de Marcel Pasquier, le signalement n’est pas le même, selon qu’on se réfère au livret militaire ou à sa fiche dans le registre des matricules militaires des archives de l’Aisne. A l’exception de la taille – 1,63 mètre –  identique dans les deux documents, les autres renseignements ne concordent pas parfaitement: le livret militaire indique que les cheveux et les sourcils de Marcel Pasquier étaient « bruns » et ses yeux « noirs », alors que le registre précise qu’ils étaient respectivement « châtains foncés » et « bleu verdâtres ». Dans un cas, le front est qualifié « d’ordinaire » et dans l’autre « de hauteur, d’inclinaison et de largeur moyenne » ! S’agissant du nez, il est d’un côté « aquilin » et de l’autre « rectiligne à base horizontale « tandis que le visage est ici « plein » et là « pâle » !

On comprendra mieux dans ces conditions, l’intérêt de la photographie pour objectiver l’apparence ! Pour ma part, l’infirmier militaire qui « fixa » la couleur de mes yeux au moment du conseil de révision, décida qu’ils étaient « verts ». J’adoptai sans mot dire et sans maudire, ce constat administratif éclairé, que contestèrent au moins une sur deux des quelques « passantes » qui, au cours de ma vie, eurent l’occasion de les voir de plus près !

Pour les repères chronologiques, la subjectivité est moins prépondérante ! Quoique…

Ainsi dans ce qui suit, n’ont été retenues que les dates, qui selon moi, sont les plus révélatrices de la vie de Marcel Pasquier…Le tri était nécessaire, notamment durant la grande Guerre et la campagne marocaine de Marcel, car tous les lieux de passage étaient presque systématiquement mentionnés et datés par l’intéressé… Leur mention exhaustive aurait probablement gêné la compréhension d’ensemble.

Il m’a fallu donc choisir, en m’efforçant de ne rien omettre d’essentiel. Mais, bien sûr, ça peut se discuter !

Petite enfance de Marcel Pasquier  

  • 29 novembre 1889 : Décès à Vervins à l’âge de neuf mois de son frère ainé Maurice Pasquier ;
  • 15 février 1890: Naissance de sa sœur Charlotte à Aubenton dans l’Aisne;
  • 6 octobre 1892 : Naissance de Marcel Pasquier à l’hospice de Vervins (02);
  • 9 juin 1897 : Naissance de Marguerite Cailletreau, sa future femme, au Lion d’Angers (49) ;
  • 1898: Les Curie découvrent le radium; 
  • 11 novembre 1900 : Naissance de Marthe (1900-1979), sœur de Marcel.
  • De 1898 à 1904 : Marcel est scolarisé au collège privé Saint-Joseph de Vervins ;
  • 1905: Loi de séparation des églises et de l’Etat;
  • 1906: Congrès de la CGT- Charte d’Amiens.

Apprenti pâtissier 

  • De septembre 1904 à décembre 1906 : Marcel est apprenti pâtissier à Givet dans les Ardennes. La boulangerie pâtisserie, place Carnot existe toujours.
  • 15 octobre 1905 : Décès de Charlotte, sa sœur aînée, ouvrière de filature à Vervins, âgée de 15 ans ;
  • De janvier 1907 à octobre 1909 : Apprenti pâtissier à Charleville-Mézières dans les Ardennes ;
  • De novembre 1909 à avril 1910 : Apprenti pâtissier à Sermaize-les-Bains dans la Marne ;
  • De mai à décembre 1910 : Ouvrier pâtissier à Metz en Lorraine alors annexée à l’Empire allemand.

Chasseur d’Afrique en Algérie et au Maroc

  • 28 décembre 1910 : Engagement de Marcel à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 29 décembre 1910 : Marcel rejoint Marseille ;
  • 30 décembre 1910 : Départ pour l’Algérie, à bord du paquebot « Maréchal Bugeaud »;
  • 2 janvier 1911: Arrivée au port d’Alger ;
  • 3 janvier 1911 : Arrivée à Blida à la caserne Salignac-Fénelon;

  • 21 au 25 mars 1912 : L’escadron de Marcel part d’Algérie pour combattre la rébellion au Maroc. Le voyage d’Alger à Casablanca est effectué par bateau via le détroit de Gibraltar ;
  • 5 avril 1912 : Marcel est à Ber Réchid au Maroc ;
  • 1er juillet 1912: Ratification par le parlement français, du traité de protectorat du Maroc. Vive opposition des socialistes et indignation de Jean Jaurès qui redoute les risques de tension internationale et condamne la répression au Maroc.
  • 16 août 1912, Affaire de Souk el Arba des Mairt ;
  • 22 et 23 août 1912: Combat de Ouham;
  • 29 août 1912: Affaire » de Benguérir ;
  • Les 6 et 7 septembre 1912: Combat de Sidi-Bou-Othman contre la harka d’El Hiba;
  • 7 septembre 1912 : Marcel est présent à la prise de Marrakech par l’Armée d’Afrique du colonel Mangin ;
  • 15 octobre 1912: Marcel est en cantonnement à Mogador (Essaouira);

  • 27 novembre 1912 : Marcel est sévèrement blessé au combat au Maroc, au niveau de la cuisse gauche par une balle de gros calibre d’une arme de guerre  ;
  • 1er au 16 décembre 1912: Hospitalisation à Marrakech ;
  • 18 décembre 1912 au 13 février 1913 : Hospitalisation à Casablanca ;
  • 14 février 1913 : Marcel est évacué par la mer vers l’hôpital d’Oran ;
  • 17 et 18 février 1913 : Traversée de la Méditerranée d’Oran à Port-Vendres (Pyrénées orientales) ;
  • 20 février 1913: Convalescence-permission à Vervins. La dernière visite chez ses parents avant longtemps car l’année suivante, la guerre confinera ses parents en zone occupée par l’armée allemande ;
  • 29 et 30 avril 1913 : Retour en Algérie. Nouvelle traversée de la Méditerranée de Port-Vendres à Alger ;
  • 14 mai 1913 : Marcel est affecté au 5ème Régiment de Chasseurs d’Afrique;
  • 4 novembre 1913 : Marcel est réaffecté au 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique et refait le voyage d’Alger à Casablanca au Maroc par Gibraltar.
  • Le 11 mars 1914, le colonel commandant le 1er régiment de chasseurs d’Afrique informe Charles Pasquier, le père de Marcel, que son fils a été nommé cavalier de 1ère classe et qu’il va recevoir la Médaille Militaire en « raison de sa belle conduite et de sa blessure ».

La Première Guerre mondiale

  • 28 juin 1914 : Assassinat de l’archiduc d’Autriche, François Ferdinand, prince héritier de l’empire ;
  • 28 juillet 1914 : Le régiment de Marcel qui cantonne à Marrakech, rejoint le port de Casablanca.
  • 31 juillet 1914 : Assassinat de Jean Jaurès à Paris ;
  • 2 août 1914 : Mobilisation générale en France ;
  • 3 août 1914 : L’Allemagne déclare la guerre à la France ;
  • 13 août 1914 : L’escadron de Marcel embarque à Casablanca pour combattre sur le front français. Marcel qui boite encore des suites de sa blessure de novembre 1912, est affecté à un escadron de réserve à Casablanca ;
  • Il note qu’on leur fournit des « selles arabes » et que sa fonction consiste à réapprendre à des réservistes à monter à cheval.
  • Au cours de ce second semestre 1914, Marcel est affecté à Rabat au camp Garnier, qui servait aussi d’hôpital militaire. Il devient planton, à la disposition du colonel chef du camp, et semble désœuvré, mais finalement il se dit « heureux » d’autant qu’il peut se promener dans la ville de Rabat, car il est aussi chargé de porter les plis à la résidence du général, commandant de la place.

  • En avril 1915, il devient ordonnance du Médecin Inspecteur Lafille et « passe » au quartier général. Sa tâche consiste, entre autres, à soigner les deux chevaux du général, Ruban et Canevas. Lequel ne monte presque jamais, hormis les jours où sa fille vient lui rendre visite à Rabat. Marcel reconnait qu’il est plutôt content de son affectation qui l’épargne de la guerre en Europe.
  • 15 juillet 1916 : Marcel est nommé chevalier du Ouissam Alaouite

 Le Lion d’Angers et Marguerite

  • D’août à septembre 1916 : Marcel est en permission en France, au Lion d’Angers, chez un oncle qu’il n’a jamais vu, Baptiste Pasquier, le frère de son père, Charles injoignable car résidant toujours à Vervins en arrière du front du côté allemand. Le voyage, aller et retour, s’effectue par bateau de Casablanca à Bordeaux.
  • Au Lion, il fait la connaissance de Marguerite Cailletreau, nièce d’Angèle Houdin, l’épouse de Baptiste. Depuis ce séjour et jusqu’à leur mariage, ils entretiendront une correspondance hebdomadaire voire plus fréquente encore !
  • Au retour de permission à Rabat, on lui apprend qu’il doit repartir pour Casablanca le 3 octobre 1916, puis pour la France. Il prend le train avec son cheval Ruban.

La guerre de Marcel en Métropole

A partir d’octobre 1916 jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918, l’existence de Marcel est totalement suspendue à la guerre. Il parcourt avec son escadron presque toute la ligne de front de Saint-Quentin au nord jusqu’à la frontière suisse et le Territoire de Belfort, en passant par Verdun, au gré notamment des offensives allemandes de 1917 et du printemps 1918 jusqu’aux avancées alliées à Saint-Mihiel et dans les Ardennes de l’automne 1918. Il se trouve tantôt en première ligne dans les tranchées, tantôt en deuxième ou au repos à quelques kilomètres à l’arrière. Il assiste dans ces circonstances à l’horreur et aux massacres dus notamment aux bombardements et aux gaz asphyxiants. Heureusement,  cette période est ponctuée de quelques permissions au Lion d’Angers.

  • Du 11 au 15 octobre 1916 : Marcel rejoint le front français par mer depuis Casablanca;
  • 15 octobre 1916 : Il débarque à Bordeaux.
  • 24 octobre 1916 : Parti de Bordeaux-Bastide, il rejoint le front – avec son cheval – à Dormans en Champagne où se trouve le cantonnement du 4ième escadron de chasseurs et l’état-major du 4ième corps d’armée dont il dépend désormais;
  • 2 décembre 1916 : Départ de Dormans pour Branscourt dans la Marne, via Fère-en-Tardenois dans l’Aisne, Faverolles-et-Coëmy dans la Marne ;
  • Du 21 décembre au 28 décembre 1916, il est dans les tranchées où il participe à de très rudes combats.

Extrait d’un carnet de route – décembre 1916

  • Du 29 décembre 1916 au 4 février 1917 : permission au Lion d’Angers ;
  • 5 février 1917 : retour de permission à Branscourt dans la Marne ;
  • 10 février 1917 : Marcel est affecté au 6ème régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 12 février 1917 du 21 février 1917 : Départ de Branscourt (Marne) pour Liverdun (Meurthe-et-Moselle)
  • 5 mars 1917 : dans les tranchées du côté de Montauville(Meurthe-et-Moselle) à 50 Km au sud-est de Verdun
  • 31 mars 1917 : parti de Liverdun pour Ceintray (Meurthe-et-Moselle) via Nancy
  • 6 avril 1917 ; Béthoncourt dans le Doubs
  • 8 avril 1917 : Dans les tranchées du côté du Largin et Delle dans le territoire de Belfort à la frontière suisse ;
  • 31 mai 1917 : Nouveau séjour dans les tranchées dans les environs de Delle à Rechézy (Territoire-de-Belfort)
  • 19 avril 1917 : Puis à Florimont dans le territoire de Belfort
  • Du 13 décembre 1917 au 13 janvier 1918 : permission au Lion d’Angers ;
  • 31 mars 1918 : parti d’Orléans les Aubrais
  • 1er avril 1918 : arrivée à Sancerre dans le Cher ;
  • 3 et 4 avril à Rians (Cher)
  • 6 avril 1918 : départ de Rians pour Sancerre à 30 km ;
  • Départ pour Tours, le Mans, Evreux, Mantes : 30 heures de chemin de fer
  • 7 avril 1918 : Débarque à Vaux-sur-Somme (Somme) à vingt kilomètres à l’est d’Amiens ;
  • 8 avril 1918 : Parti de Becquincourt dans la Somme pour Saint-Omer-en-Chaussée;
  • 9 avril 1918: Offensive allemande dans les Flandres;
  • 16 avril 1918 Offoy dans l’Oise à 60 km de Vervins (massacre) pour Grandvilliers (Oise) pour Saint-Omer-en-Chaussée ;
  • 19 avril 1918 Crevecoeur-le-Grand (Oise)
  • 21 avril 1918 Rethel dans les Ardennes
  • 1er mai 1918: Soissons (Aisne)
  • Du 15 mai au 3 juin 1918 : permission au Lion d’Angers. C’est à cette occasion, que Marcel et Marguerite se feront photographier ensemble pour la première fois, probablement à l’issue de fiançailles.

  • 27 mai 1918: Désastre de l’armée française dans l’Aisne dont les positions sont submergées par l’offensive allemande. Soissons tombe le 29 mai 1918.  » Le 30 mai, les Allemands occupent les collines qui dominent la Marne à Château-Thierry et à Dormans »; 
  • 12 et 13 juin 1918: A son retour de permission, Marcel constate avec douleur que son escadron a été décimé lors d’une violente offensive allemande à Montgobert (Aisne) à quelques kilomètres de Soissons.  Entre le 29 mai et le 13 juin 1918, dix de ses camarades ont été tués, autant de disparus et une cinquantaine de blessés sur un effectif d’environ six cents trente chasseurs d’Afrique, équipages du génie et de la prévôté.   
  • 2 août 1918 : Marcel est nommé infirmier au 4ième escadron du 6ième régiment de chasseurs d’Afrique;
  • 2 août 1918: Marcel se retrouve à Génicourt-sur-Meuse (Meuse) à proximité du front à une quinzaine de kilomètres en amont et au sud-est de Verdun.
  • Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1918; l’escadron de Marcel quitte son cantonnement de Génicourt « pour aller bivouaquer au camp de Gibraltar entre Courouvre (Meuse) et Thillombois (Meuse) sur la rive gauche de la Meuse;
  • Le 11 septembre 1918: Marcel participe à l’attaque victorieuse française sur Troyon au bord de la Meuse et à la reprise, les jours suivants, de Chaillon, un village occupé depuis quatre ans par l’armée allemande.
  • Du 12 au 15 septembre 1918, Marcel est mobilisé pour escorter les nombreux prisonniers allemands des jours précédents. Il demeurera à Chaillon et dans les villages environnant, désormais « pacifiés » jusqu’à sa permission d’octobre 1918.

Escorte des prisonniers -Marcel en haut à gauche

  • 15 octobre-9 novembre 1918 : permission de mariage au Lion d’Angers ;
  • 21 octobre 1918 : Mariage de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau au Lion d’Angers;
  • 3 novembre 1918: Retour sur le front à Saint-Mihiel au sud de Verdun.
  • 5 novembre 1918: Poursuite victorieuse au contact de l’armée allemande à Fontaine-en-Dormois dans la Marne
  • 7 novembre 1918: Hagnicourt dans les Ardennes.  Les soldats sont épuisés, car ils n’ont pas mangé depuis vingt-quatre heures, les « roulantes n’ayant pas pu suivre » la marche en avant désormais accélérée!
  • 8 novembre 1918: Contact avec l’ennemi à Poix-Terron dans les Ardennes, où, selon Marcel, les français sont accueillis par les civils sous les ovations.
  • 8 novembre 1918: combat à Boulzicourt (Ardennes) où les allemands avaient installé partout des nids de mitrailleuses: deux morts et cinq blessés dans l’escadron de Marcel;
  • 11 novembre 1918 : Marcel est sur la front à Saint-Pierre-sur-Vence dans les Ardennes;
  • 11 novembre 1918 à 11 heures: armistice et cessez le feu. 
  • 16 novembre 1918: Départ de Saint-Pierre-sur-Vence vers la Belgique, le Luxembourg, puis le Bade Wurtemberg et la Rhénanie en Allemagne en application  des accords d’armistice.
  • 17 novembre 1918 : Cantonnement à Vresse-sur-Semois près de Namur (Belgique)
  • 22 novembre 1918: Cantonnement à Vesqueville en Wallonie
  • 24 novembre 1918: Cantonnement à Houffalize en Wallonie -Belgique
  • du 26 novembre au 10 décembre 1918: Cantonnement à Weiswampach (Binsfeld-Holler) au Grand Duché de Luxembourg

Occupation française de la Rhénanie (1918-1919)

  • Le 10 décembre 1918: Marcel et son escadron franchissent la frontière allemande; cantonnement à Habscheid en Rhénanie Palatinat;
  • Du 11 décembre 1918 jusqu’au 27 décembre 1918, l’escadron de Marcel change de bivouac et de cantonnement chaque jour jusqu’à Mayence sur les bords du Rhin.
  • Du 28 décembre 1918 au 21 janvier 1919: Marcel est à Mayence, capitale de la Rhénanie-Palatinat.

  • du 22 janvier au 7 février 1919: Descente du Rhin jusqu’à Strasbourg
  • Du 8 février 1919 au 16 mai 1919 : cantonnement sur la rive droite du Rhin à Kehl dans le duché de Bade, puis six kilomètres plus au sud en limite de Forêt Noire, à Eckartsweier; 
  • 17 mai 1919: Cantonnement à Strasbourg à la caserne Saint-Nicolas;
  • 27 mai 1919 : Hospitalisation à Strasbourg : « bronchite » ou « état grippal », « induration du sommet pulmonaire ». Les patrouilles en Forêt Noire en hiver en sont certainement la cause.
  • 28 juin 1919: Traité de paix signé à Versailles entre l’Allemagne et les Alliés. Le triomphe de Georges Clemenceau. 
  • 19 juillet 1919 : Marcel est démobilisé à Angers au quartier d’Espagne du 7ième Régiment de hussards Retour à la vie civile.
  • Deuxième semestre 1919: la tradition orale filiale – non confirmée par des archives – voudrait que Marcel Pasquier ait subi une période d’hospitalisation à l’hôpital de Bligny à Briis-sous-Forges en région parisienne, en raison des affections pulmonaires contractées en Forêt Noire. C’est possible…

Retour à vie civile 

  • 8 novembre 1919: Marcel et Marguerite habitent Angers, 40 rue Plantagenet ;
  • 29 février 1920: Le couple habite rue des Deux-Haies à Angers ;
  • 26 mars 1920 : Marcel devient cheminot, affecté spécial de la Compagnie de Chemins de fer d’Orléans comme homme d’équipe ;
  • 6-7-8 avril 1920 : Il est affecté à la gare de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours . C’est durant ces trois jours qu’il déménage avec son épouse de l’Anjou vers la Touraine.
  • 6 août 1920 : Naissance de Marcel Pasquier (1920-1999), premier fils de Marcel et Marguerite à Saint-Pierre-des-Corps ;
  • 1922 : Mutation à la gare d’Angers
  • 28 aout 1922 : Naissance de Renée épouse Pilet (1922- 2016), fille de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 1er juin 1926 : Naissance de Maurice Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 6 novembre 1930 : Naissance de Jean Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 24 juillet 1931 : Décès de Charles Pasquier, père de Marcel à Vervins dans l’Aisne (76 ans) ;
  • 14 novembre 1939 : Décès de Louise Desse, mère de Marcel, à Vervins (72 ans) ;

Au premier plan, assis, avec ses collègues gare Saint-Laud à Angers

  • Durant l’occupation allemande entre 1940 et 1944, il participe à sa mesure à la guerre du rail, en déroutant des trains de marchandise au triage de la gare Saint-Laud à Angers;
  • 1947 : Retraite de la SNCF ;
  • 1948 à 1956 : Employé chez Bessonneau dans chemins de fer intérieurs ;
  • 4 juin 1956 : décès de Marcel à Angers d’un cancer du pancréas ;
  • 12 décembre 1986 : Décès de Marguerite Cailletreau à Angers.

au mariage de sa fille Renée en 1943 – avec ses quatre enfants

Cette chronologie non exhaustive gagnerait bien sûr à être complétée par les réflexions de Marcel sur les événements qu’il a traversés ou auxquelles il a été associé … Sur ses motivations aussi. Certaines de ses notes laissent entrevoir des pistes. Nul doute qu’elles ouvrent cette porte, qu’il faudra franchir un jour!

Il ne s’agit donc là que d’une première approche sur la vie d’un personnage – mon grand-père- dont tous les mystères ou toutes les cachotteries sont loin d’être totalement élucidés…Un jour peut-être!

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En hommage à mon père Maurice Pasquier.  

Mieux que moi, il saurait écrire sur son père.  

 

En décembre 2011, je publiais ici deux billets (1) dédiés à Marcel Emile Pasquier (1892-1956) dans lesquels je m’efforçais de décrire l’itinéraire d’un jeune ouvrier pâtissier natif de Vervins en Thiérache, engagé en décembre 1910 et pour cinq ans dans un régiment de chasseurs d’Afrique. Emporté dans la tourmente de l’occupation militaire française dans le Maghreb puis dans la tragédie du premier conflit mondial, il ne retrouva la vie civile que neuf ans plus tard… En 1919!

Entre temps, il avait participé aux opérations dites de « pacification » au Maroc en 1912 puis à la guerre des tranchées sur le front français du côté de Verdun. Après le 11 novembre 1918, il découvrit la Rhénanie et le Bade-Wurtemberg que son régiment occupa militairement conformément aux accords d’armistice avec l’Allemagne vaincue. En même temps que la beauté des paysages et des forêts d’outre Rhin, il mesura alors l’hostilité des populations civiles à l’égard des vainqueurs, qui jamais ne sont assimilables à des libérateurs.  

Ce qui m’avait intrigué à l’époque, au-delà des événements historiques, parfois tragiques, dont il avait été le témoin et l’acteur, au cours desquels il avait été blessé, c’est sa volonté manifeste d’occulter ultérieurement cette phase peu banale de sa jeune existence. Il semblait même avoir tout fait ultérieurement, pour la gommer, comme s’il avait eu à s’en repentir! Ce qui n’était pas le cas et ça n’avait pas lieu d’être, puisque cette période s’était soldée par plusieurs distinctions, dont la croix de guerre et la médaille militaire! L’amnésie volontaire était-elle sa thérapie pour survivre aux horreurs dont il avait été le témoin?

Heureusement, en dépit de son silence ou de sa pudeur sur ses faits d’armes ou ses actes de bravoure, y compris vis-à-vis de ses propres enfants, qui ignorèrent jusqu’à son décès en 1956, l’existence de ses décorations, notre héros avait scrupuleusement consigné par écrit l’essentiel de ses péripéties militaires et guerrières.

C’est donc en me fondant sur une copie d’un premier document relatant ses combats, retrouvé au décès de son épouse – ma grand-mère – en 1986, que j’avais pu reconstituer en 2011, une partie de son histoire entre 1910 et 1919. De manière factuelle, car je n’étais pas parvenu à élucider ses ressorts intimes ou ses motivations profondes. Dans ses textes, comme dans sa vie quotidienne, Marcel était en effet avare de confidences sur ses états d’âme !

Après-guerre, l’homme était devenu cheminot, comme beaucoup d’anciens combattants. D’abord affecté à la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours, puis au fret à la gare d’Angers Saint-Laud, il avait vécu le reste de son âge – sans histoire – avec sa famille dans le quartier de « la Madeleine » …

Pour ma part, je ne l’ai entrevu qu’au cours de ma petite enfance – sans vraiment le connaitre – dans les mois précédant son décès en 1956 d’un cancer du pancréas.

Faute de témoignages inédits de tiers ou de documents d’archives inexplorées, je pensais en 2011 que mes investigations s’en tiendraient là. Et ce, en dépit de mon insatisfaction de n’avoir que partiellement approché et compris cet homme et surtout, de n’être pas parvenu à percer le mystère de son engagement dans l’Armée d’Afrique, alors qu’il venait d’achever son apprentissage de pâtissier, un métier qu’il affectionnait si l’on en croit le soin apporté à la rédaction de son carnet de recettes!

Je m’étais fait à l’idée qu’il garderait ses secrets et que nous ne saurions probablement jamais les raisons qui l’avaient conduit à taire son glorieux passé militaire, à l’inverse de beaucoup d’anciens combattants, qui, entre les deux-guerres, tentèrent d’en tirer profit, parfois en l’enjolivant un peu. Ou qui tout simplement se regroupaient pour peser politiquement sur l’avenir du pays. De manière plus anecdotique, j’aurais aimé connaitre les raisons qui l’ont poussé après sa démobilisation, à laisser de côté sa passion des chevaux, fidèles compagnons de ses années de guerre, sans même manifester auprès des siens, le moindre désir de pratiquer l’équitation.

Pas plus aujourd’hui qu’hier, je ne suis en mesure d’apporter de réponses définitives à ces questionnements, mais la « découverte » récente à la suite du décès de sa fille Renée, de deux carnets supplémentaires de notes manuscrites, permet de retracer plus précisément son parcours durant cette deuxième et terrible décennie du vingtième siècle. Et, pourquoi pas, d’en mieux décrire, sinon comprendre, les méandres!

Ces textes surgis inopinément du néant, dont les originaux m’ont été transmis grâce à la diligence d’une cousine – via mon père, le fils de Marcel – sont très troublants, car, contrairement au premier document consulté, qui correspondait plutôt à un journal rédigé de façon synthétique, au jour le jour, les deux carnets nouvellement exhumés, s’apparentent plus à des bribes ou à des esquisses de « mémoires ». Sans exagérer, on pourrait presque en conclure qu’ils attestent d’une certaine ambition littéraire, en l’occurrence inassouvie!

Au-delà du rappel des faits et des combats qu’il a livrés, Marcel n’hésite pas, en effet, à se mettre en scène et à nous entretenir des épreuves qu’il a dû surmonter, de sa souffrance intime, voire de ses doutes, notamment lorsqu’il fut blessé à la cuisse en 1912. De même, lorsque l’occasion se présente, il nous suggère le plaisir esthétique qu’il ressent face à certains paysages ou ses sensations devant telle situation…Cherchant à nous faire partager son quotidien de soldat, il ne passe pas sous silence, certaines bacchanales avec ses compagnons!

(Maroc fin 1913) . Je passe cuisinier des sous-off. Je reste un bon moment, mais un jour, en faisant le marché, je me saoule, et je ne fais pas la cuisine. Je me fais relever par l’adjudant Fontaine qui veut me foutre en prison…J’en réchappe...

En outre, à la différence du premier document, son propos couvre désormais toute la période considérée de 1910 à 1919 et comporte beaucoup de souvenirs authentiquement personnels, en particulier sur ses trajets par mer pour se rendre dans le Maghreb ou en revenir !

Cette partie « maritime », totalement absente du premier carnet, est donc inédite, et fut probablement ignorée de ses proches. Ces « aller-et-retour » entre la France et l’Afrique du Nord furent en outre plus nombreux que je ne l’imaginais lors de la rédaction de mes premiers billets. Je n’avais identifié à l’époque qu’un transport initial par bateau de Marseille à Alger fin décembre 1910 et un autre du Maroc vers Bordeaux en 1916 pour rejoindre le front français. Dans la réalité, il furent plus nombreux, et les destinations ne se limitèrent pas aux ports cités.

A n’en pas douter, ces déplacements par mer, généralement sur des paquebots des Compagnies Maritimes de transport de voyageurs entre la France, l’Algérie ou le Maroc, constituèrent des expériences inoubliables pour Marcel, l’ouvrier pâtissier de Thiérache, qui  n’avait jamais été confronté auparavant aux caprices ou aux sujétions de la navigation au grand large.  Son « carnet de route » comporte d’ailleurs une annexe où il mentionne les « principaux paquebots » sur lesquels il a navigué et les dates correspondantes… Ainsi peut-on constater qu’entre janvier 1911 et octobre 1916, Marcel effectua neuf  déplacements au long cours sur sept navires différents.

Extrait du carnet de route Marcel Pasquier

  • De Marseille à Alger entre le 30 décembre 1910 et le 2 janvier 1911.

Engagé le 28 décembre 1919 à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique basé à Blida en Algérie, Marcel est parti le jour même pour Marseille où il arrive le 29 décembre 1910. Cantonné, cette première nuit, au Fort-Saint-Jean à l’entrée du port, il embarque dès le 30 décembre à midi, au quai de la Joliette sur le paquebot « Maréchal Bugeaud », un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, d’un peu plus de deux mille tonneaux et d’une centaine de mètres, mis en service en 1890, pour le transport de passagers entre la France et l’Algérie. Il fut déclassé en 1927.

Ce premier voyage  sur les mers, fut sans doute initiatique, mais en rien d’agrément. Outre le temps pour s’amariner et surmonter le mal de mer, que Marcel dut probablement subir sans en préciser la durée nauséeuse, cette première traversée fut l’occasion d’être confronté à la furie des éléments. Son carnet note que la mer était « très mauvaise » dans le golfe du Lion. Avec une « touchante » attention proche du bizutage ou du cynisme, le commandant de bord avait indiqué aux jeunes gens effrayés, l’endroit précis des récifs de Minorque, où, dans des circonstances comparables, le paquebot Général Chanzy avait soudainement fait naufrage le 10 février 1910. De tonnage équivalent au leur, le navire avait été terrassé une nuit par une tempête épouvantable qui fit périr cent-cinquante personnes, un seul passager ayant survécu! De quoi mettre en confiance…

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçurent les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger apparaît dans sa splendeur matinale aux regards émerveillés des jeunes recrues.  Marcel écrit :

Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches.

Le paquebot accoste sur le quai d’Alger le 2 janvier 1911 à 14 heures.

La suite immédiate est moins plaisante. La jeune troupe, fraîchement débarquée est dirigée vers une caserne de transit, le « dépôt des isolés », sans doute un peu glauque – selon Marcel – près du port et de la gare de l’Agha.

Le lendemain, 3 janvier 1910, les jeunes engagés partiront pour Blida.

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – 21 au 25 mars 1912.

En mars 1912, après plus d’un an en Algérie sans incident notable, l’escadron de chasseurs à cheval de Marcel est envoyé par mer en mission vers le Maroc, à partir d’Alger. L’ambiance, là-bas, est beaucoup moins paisible, puisque s’y déroulent des opérations dites de « pacifications » contre des tribus et des tabors de l’armée chérifienne en révolte après l’adoption d’un traité de protectorat imposé par la France au Sultan Moulay Hafid.

Marcel embarque à Alger à bord du paquebot « Arménie » de la compagnie Paquet, du nom de l’armateur français qui l’avait fondé en 1875 pour établir des liaisons commerciales et touristiques en Méditerranée et dans tout le Maghreb et le Moyen Orient, ainsi que via Gibraltar et par cabotage, dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.

Du départ d’Alger le 21 mars 1912 jusqu’à Oran, où le bateau fait une escale d’une journée pour embarquer des troupes, Marcel signale dans son carnet que la mer est de nouveau agitée…

Cependant, passé le détroit de Gibraltar, le parcours se déroule sans encombre jusqu’à Casablanca. Un seul point noir: en 1912, le port n’est pas encore accessible aux navires de moyen tonnage, qui ne peuvent par conséquent pas mouiller à quai. Le port moderne est en construction…

Cette caractéristique n’échappe évidemment pas à Marcel! D’autant moins que son escadron est contraint – armes et chevaux compris – de monter sur des « barcasses » en pleine mer pour rejoindre le port. Arrivées à quai, les cargaisons humaines et animales sont hissées au moyen de palans (grues)  dont les cordes sont tirées à main d’homme par les dockers arabes. L’exercice est périlleux mais tout se passe bien et le débarquement a lieu le 25 mars 1911.

Marcel signale dans son carnet que la ville de Casablanca, dans la périphérie de laquelle son escadron bivouaquera quelques jours, lui apparaît – « à cette époque » – peu attrayante et « très sale ». Le 31 mars 1911, il en partira pour Ber-Réchid. Déjà il regrette l’Algérie.

  • De Casablanca à Oran – 14 au 16 février 1913   

Au cours d’une embuscade, le 27 novembre 1912, Marcel est blessé assez sérieusement à la cuisse par une balle de gros calibre qui lui fracture le fémur et endommage l’articulation. Évacué à dos de mulet sur l’hôpital de Marrakech, il y demeura jusqu’au 16 décembre 1912, date à laquelle il fut transféré sur l’hôpital de Casablanca pour radiographier sa blessure et achever sa convalescence. Enfin le 14 février 1913, il fut évacué sur l’hôpital d’Oran par voie de mer à bord du paquebot « Iméréthie », de la Compagnie Paquet, qui effectue un service de transport hebdomadaire desservant Oran, Tanger et Casablanca.

Cette fois, le voyage s’effectue sur une mer d’huile.

La traversée, écrit, Marcel, est très bonne jusqu’à Oran.

Ce qui lui permet, entre autres, d’apprécier le paysage et d’admirer le fort de Santa-Cruz qui domine la rade du port d’Oran, perché sur la crête du massif de l’Aïdour. Dans son enthousiasme,  il n’hésite à qualifier Oran de

 » belle ville de bord de mer ».

Le soir de l’arrivée, il est admis à l’hôpital dans le « quartier des convalescents »… Temporairement d’ailleurs, car dès le lendemain, il reprend la mer en direction de la métropole qu’il a quittée plus de deux ans auparavant!

  • D’Oran à Port-Vendres – 17 et 18 février 1913

Le 17 février 1913, Marcel embarque à bord de La Medjerda pour une traversée de la Méditerranée en direction de Port-Vendres dans les Pyrénées Orientales, près de Collioures. Port-Vendres est à l’époque une des bases arrière de l’armée d’Afrique sur la côte méditerranéenne.

Il y va d’un cœur léger car, cette fois, il part en permission de longue durée, qui lui fut octroyée en raison de sa blessure du mois de novembre 1912. Dans quelques jours, il sera à Vervins (02) auprès des siens! 

Malheureusement, la Medjerda est un bateau qu’il qualifie de « mauvais » et la traversée se déroule par une météo très défavorable dans une mer déchaînée. A Port-Vendres, en outre c’est le froid et la neige tombant à gros flocons qui accueillent notre permissionnaire vers 23 heures dans la lumière blafarde des projecteurs, ce mardi 18 février 1913…

Désagrément passager cependant, car le surlendemain, jeudi  20 février 1913, sur le quai de la gare de Vervins, sa famille l’attendait et tout fut oublié. Il résidera parmi les siens pour une convalescence d’un mois, qui sera d’ailleurs prolongée d’un mois à Laon.   

Le paquebot Medjerda que Marcel n’aimait pas, connaîtra un destin tragique: le 10 mai 1917, il sera torpillé par le sous-marin allemand U34 et coulera emportant avec lui dans les abysses 352 passagers et marins sur les 623 personnes embarquées.

  • De Port-Vendres à Alger – 29 et 30 avril 1913 

Au terme de sa permission, Marcel est reparti de Vervins le 26 avril 1913. Mais parvenu à Port-Vendres trop tard pour embarquer sur la navette d’Oran, il attend deux jours au « dépôt des isolés » (lieu de quarantaine) avant que sa hiérarchie ne se décide à lui faire prendre le prochain navire en partance pour Alger, en l’occurrence, le paquebot à hélice, La Marsa, appartenant à une compagnie de navigation française, la Compagnie Mixte. « Mixte » car sa flotte comprend des navires à voiles et à vapeur.

La Marsa est un bateau relativement récent de 91 mètres de long et de 2000 tonneaux dont Marcel garde un souvenir d’autant plus positif qu’il note dans son carnet que la traversée de la Méditerranée en ce printemps 1913 fut « superbe »! Débarqué à Alger, Marcel est aussitôt muté dans le 5ième régiment de chasseurs d’Afrique, basé en Algérie, où il demeurera pour son plus grand plaisir jusqu’en novembre 1913.

 … Je revois tous les beaux pays de ma première année de service !

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – novembre 1913 

En novembre 1913, Marcel est réaffecté au Maroc avec son escadron.  Il emprunte, de nouveau, « Le Maréchal Bugeaud », le bateau, à bord duquel il fit sa première traversée de la Méditerranée au nouvel an 1910.

Jusqu’à Casablanca, le voyage le long des côtes africaines s’est déroulé sans problème, permettant aux passagers civils et militaires, de jouir pleinement des paysages, en particulier au passage du détroit vers l’Atlantique.

  • De Casablanca à Bordeaux. Aller août 1916. Retour début septembre 1916. 

Au mois d’août 1916, alors que Marcel est encore au Maroc, il bénéficie d’une permission d’un mois, la seconde depuis son engagement en 1910.  Mais, il ne peut plus retourner à Vervins dans sa famille, car la ville est située en arrière de la ligne de front du côté allemand.

Il décide donc de se rendre au Lion d’Angers où réside le frère cadet de son père, Baptiste Pasquier qu’il n’a jamais rencontré…et dont, un des fils également prénommé Marcel avait été tué à la guerre en 1915.

Je suis bien reçu et je passe un mois agréable. Je fais la connaissance de ma fiancée…

écrira-t-il quelques mois plus tard!

En attendant, il embarque à Casablanca sur un navire, le Figuig, anciennement britannique, mais racheté par la Compagnie générale transatlantique. Le bateau, mis en service en 1904 est presque neuf et, à cette époque, il est affecté à la liaison régulière Casablanca-Bordeaux.

Marcel montera à son bord « à l’aller », en août 1916, et « au retour » en septembre 1916.

Pour de multiples raisons, il ne conservera pas un très bon souvenir de ce voyage de retour au Maroc. Parmi ses motifs « objectifs », il se plaint de la surcharge du bateau en passagers – « il y a trop de monde » !  Il note en plus que la pluie ne les a pas épargnés pendant la plus grande partie du trajet. Aussi, apprécie-t-il  de retrouver le soleil de Casablanca et du Maroc.

Pas pour longtemps!

  • De Casablanca à Bordeaux – 11 au 15 octobre 1916 

Le 1er octobre 1916, il reprend l’océan à Casablanca vers Bordeaux, à bord du paquebot Martinique de la Compagnie générale transatlantique. Son cheval « Ruban », un jeune étalon qui vient d’être castré, l’accompagne dans cette ultime expédition maritime. Il s’agit désormais de rejoindre directement le front français à Dormans dans la Marne, puis Verdun…

Mais c’est une toute autre histoire!

Après la guerre et durant le reste de son existence, il ne semble pas que Marcel soit remonté à bord d’un paquebot. Tout juste sur de paisibles barques de pêcheur occasionnel sur l’Oudon au Lion d’Angers ou sur la Maine à Angers! Et encore…

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(1) – Billets de 2011 :

  • Marcel Emile Pasquier: de la guerre coloniale à la Grande Guerre (1911-1919) – 13/12/2011. 
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3/12/2011. 

Ces deux billets sont en cours d’actualisation pour tenir compte des nouvelles données issues des carnets de Marcel fort opportunément redécouverts.

 

Remerciements sincères à Nicole P.T. qui a bien voulu nous transmettre les carnets de Marcel, exhumés des archives de sa mère Renée, décédée en 2016.

 

 

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Quatre-vingt-cinq magnifiques clichés quasiment inédits , réalisés en 1949 pour le compte de Life Magazine par le photographe américain d’origine polonaise Nat Farbman (1907-1988) sur la ville d’Angers, ont été récemment diffusés sur Internet. La consultation de ce fonds photographique désormais rendu public est une pure merveille.

Elle permet à la génération angevine du baby-boom, éblouie et sous le charme, de retrouver ses premières sensations, celles de sa petite enfance dans le décor d’une ville qui l’a vue naître, une cité provinciale qui, cinq ans auparavant, ployait martyrisée sous l’occupation nazie …

En 1949, Angers encore empreinte du dix-neuvième siècle puritain, coincée entre sa cour d’appel, son université catholique et son tout-puissant évêché, savoure pleinement sa liberté retrouvée, mais elle esquisse à peine sa mue vers une modernité encore hésitante que les Trente Glorieuses confirmeront quelques années plus tard.

A cette heure, les stigmates de la guerre, ceux des bombardements du printemps 1944 et des combats de la Libération sont encore perceptibles dans le paysage urbain. Ainsi, la Maine, la rivière qui arrose la ville, ne peut guère être franchie autrement qu’en empruntant les ponts métalliques provisoires, construits à la hâte par les américains à la mi-août 1944.

Feuilleter ce livre de clichés anciens, témoins d’une époque définitivement révolue – si éloignée idéologiquement de la nôtre qui s’oublie dans l’urgence – s’apparente en fait à une réappropriation du temps long et de la durée, transformant l’intensité émotionnelle de l’instant en une éternité! Un plaisir raffiné d’esthète que d’aucuns assimilent parfois à de la nostalgie, bien qu’elle n’en soit qu’un attribut plaisant et mélancolique!


Parmi ces photographies où cohabitent des « bonnes sœurs » en cornettes, des lavandières s’éreintant à frapper le linge dans des bateaux-lavoirs en bord de Maine, ou encore de bavardes marchandes de quatre saisons s’époumonant, les jours du marché, place Imbach ou boulevard Foch, plusieurs clichés montrent des ateliers de filature, de tissage ou de corderie de chanvre de l’entreprise Bessonneau.

Bessonneau! Une entreprise qui appartient à la légende de nos « anciens » donc au patrimoine commun des angevins. Elle régna presque sans partage sur l’industrie angevine durant la première partie du 20ième siècle, jusqu’à sa liquidation dans les années soixante…

Peut-être influencé par son épouse Pat, elle-même initiée au reportage photographique, Nat Farbman ne semble s’être intéressé qu’aux ouvrières travaillant dans ces immenses halles d’usine encombrées d’alignements de métiers à filer, voire à tisser. Autant de machines en tout cas, alimentées par la force motrice de la vapeur, transmise par des courroies reliées à des réas et des volants d’inertie, dédiés à chaque machine en tous points des ateliers…

Dans cet enchevêtrement de lanières, de longes et de brides, qui entravaient les déplacements des ouvrières majoritaires en nombre, les accidents étaient fréquents, souvent mortels, lorsque un bras, une main ou une mèche de cheveux étaient brutalement happés dans les bandes défilantes des courroies ou dans les fils de chanvre en cours de bobinage !

Pour pallier ce risque, les travailleuses de tous âges, portaient des « fichus » autrement dit des « foulards » qui en ce temps-là n’avaient rien d’islamiques! Pour les mêmes motifs, les quelques hommes des ateliers, notamment ceux affectés au graissage et à l’entretien des métiers, ceux des services d’outillage ou d’ajustage, que le reporter n’a pas cru bon de figer pour la postérité, ne se séparaient jamais de leurs casquettes ou de leurs bérets! A la débauche du soir, reprenant leur couvre-chef de ville, ils déposaient leur chique sur leur machine, qu’il recouvrait de leur coiffe crasseuse et huileuse du jour !

Ayant consacré ici un billet en 2014, aux travailleurs de cette usine qui régissait la vie de tant de gens, je n’y reviendrai pas, sauf à souligner une nouvelle fois que nombre des miens, de tous âges, de toutes générations et de tous sexes y gagnèrent péniblement leur vie à un moment ou à un autre de leur cursus professionnel, à commencer par mes deux grands-pères, mon père ainsi que mes oncles paternels qui y effectuèrent leur apprentissage d’ajusteur. Enfin plusieurs grands-oncles et même une grande tante maternelle y furent ouvriers …Et d’autres encore, familiers du quartier de Saint-Léonard ou de la Madeleine que j’ai croisés, enfant!

C’est précisément vers cette grande tante, sœur aînée de ma grand-mère maternelle que se portèrent spontanément mes pensées en découvrant deux photographies sans concession d’une ouvrière âgée et ridée, rivée sur sa machine.

Evidemment cette pauvre femme ne peut être ma tante, Marie Clémence Venault (1881-1954) que l’on reconnaît parfois au second plan de quelques clichés familiaux des années trente! En 1949, âgée de soixante-huit ans, elle n’était plus en mesure de travailler. Mais quelques années auparavant, j’imagine que le reporter américain eût pu en faire son modèle pour incarner la dure condition des ouvrières dans les manufactures de chanvre, comme Bessonneau, où les patrons héritiers de grandes dynasties industrielles locales, se targuaient de développer un capitalisme social, sous la « bienveillante » et paternelle bénédiction des autorités ecclésiastiques diocésaines! Sans trop se préoccuper d’octroyer des salaires décents pour des durées de travail convenables. Sans trop, non plus, s’intéresser aux conditions exécrables de travail de leurs personnels!

Pour n’avoir entrevu Marie Clémence qu’une ou deux fois à la fin de sa vie, épuisée et grabataire dans une chambre sombre d’un taudis de la cour du Croissant du Faubourg Saint-Michel aujourd’hui disparu, l’image que je conserve d’elle est incertaine et brouillée, mais des témoignages que j’ai pu recueillir à son propos, il apparaît que cette femme au caractère combatif et bien trempé, exprimait la joie de vivre, n’ayant de cesse de manifester sa générosité dans son entourage, jusqu’à ce que les atteintes prématurées de l’âge n’eurent raison de son optimisme et de son sens inné de la solidarité ouvrière.

Originaire de la Gâtine poitevine comme ma grand-mère, sa cadette de treize ans, fille d’un poseur de voies tué par un train, et d’une garde-barrière, elle fut, dès son adolescence, « placée » comme domestique avant de rejoindre la capitale angevine au début du vingtième siècle, pour se faire embaucher comme ouvrière de filature.

C’est sûrement là qu’elle rencontra son premier mari, un forgeron plus âgé qu’elle, des aciéries de Montrejeau. C’est aussi dans l’usine qu’elle fit la connaissance de son second mari après son veuvage… L’usine était son univers, celui de ses souffrances, de ses joies comme de ses amours!

C’est donc à elle que je pensais en regardant ces clichés pris sur le vif  de cette « vieille » ouvrière de filature, qui aurait pu être sa compagne !

Manifestement, Farbman s’y est repris à deux fois pour cadrer le personnage sur la pellicule argentique. Peut-être même lui a-t-il demandé de poser! Il a sûrement cherché à capter son regard. Mais en vain! Sans doute, cette femme se méfiait-elle d’instinct de la considération affichée des hommes de pouvoir, c’est-à-dire de tous ceux qui, à la différence de ses hommes ne portaient pas des bleus de chauffe, mais des cravates et des complets vestons! Dans ces lieux de brutalité, où rien n’est gratuit sauf la sueur des ouvrières, sa pudeur à moins que ce ne fût sa conception de la dignité, lui interdisait de concéder au photographe la moindre complaisance ou de l’entretenir dans une quelconque connivence.

De quel droit, cet étranger voyeur s’arrogeait-il l’autorisation de forcer ainsi son intimité et montrer sans détour les signes annonciateurs de sa déchéance physique prochaine? Il n’était pas présent lorsque sa beauté n’avait pas encore été altérée par les assauts d’un travail répétitif, pénible et quotidien,  de surcroît, payé au « lance-pierre ».

Il n’obtiendra pas le plus petit sourire complice! Fût-ce pour la bonne cause!

Armé de son appareil à soufflet, il parviendra pourtant à se faire partiellement oublier et réussira à surprendre son regard perdu dans ses songes d’un ailleurs improbable, et à s’en accaparer suffisamment, pour témoigner de la lassitude, de la détresse et du désabusement de son modèle! Voire de son désenchantement après une vie de labeur.

Ce cliché d’une femme vieillie avant l’âge et néanmoins belle, est à la fois émouvant et exceptionnel, mais exigeant pour l’observateur qui n’a plus le droit de regarder sans voir… Au-delà de ce qu’il laisse entrevoir, c’est l’ensemble de la condition ouvrière au lendemain de la Libération, qu’il nous révèle, si crûment incarnée par cette femme impuissante face à sa machine… Au-delà encore, il nous invite à nous interroger sur la finalité du code du travail que d’aucuns aujourd’hui s’apprête à piétiner au nom d’un hypothétique progrès qu’on n’ose plus qualifier de « social » et dont tout donne à croire qu’il ne serait que le cache-sexe d’intérêts antagonistes à ceux des travailleurs… ..

C’est pour cette femme et pour ses enfants que le droit du travail a été conçu au cours des deux derniers siècles, et pour personne d’autre. Pour les protéger des excès liberticides et mortifères de leur patron, et non pour protéger – « sécuriser » – l’employeur de ses excès de fatigue ou de la « méchanceté » agressive d’une concurrence internationale sans vergogne, qui vend partout et indifféremment des pinces à linge ou des téléviseurs fabriqués à mille lieues d’ici par des gamins!

C’est tout simple à comprendre, pourtant…

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A Angers, il y a exactement quatre-vingt-quatorze ans – le 31 mars 1923 – Adrienne Venault (1894-1973) mettait au monde son premier enfant, né de son union avec Louis Turbelier (1899-1951). L’accouchement eut lieu à leur domicile au premier étage d’un modeste « deux-pièces » sans confort, situé au 20 rue Desmazières.

Y assistaient une sage-femme du quartier, et probablement la future grand-mère Clémence Fradin (1861-1931) veuve Venault qui, habitait avec le couple depuis leur mariage en 1921.

Ce jour-là, la presse locale rapporte que la Loire et la Maine étaient en crues, sous l’effet des giboulées de mars!

20 rue Desmazières – photo JLP années 70

L’enfant, une petite fille, fut déclaré(e) à la mairie d’Angers deux jours plus tard, sous le nom d’Adrienne, Marie-Louise, Joséphine Turbelier... Pourquoi deux prénoms sur trois se référant à la légende napoléonienne? Nul ne sait!

En tout cas, conformément à l’usage – et peut-être une circulaire administrative – Le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou à l’époque – fit mention de cette naissance dans son encart consacré à l’état-civil, le mercredi 3 avril 1923… Ce jour-là, les annonces cohabitaient sur la même page que les programmes des cinémas.

Ainsi on prenait connaissance d’un seul coup d’œil, des variations heureuses ou malheureuses de l’état-civil urbain et des nouveautés cinématographiques diffusées au Cinéma Palace en centre ville. Dans les actualités Pathé, on pouvait ainsi noter un documentaire sur les obsèques de la grande actrice Sarah Bernhardt, décédée quelques jours auparavant à Paris…

                               AD 49

L’enfant avec un nœud dans les cheveux, qui, sur le cliché de 1924 ci-dessous, snobe le photographe dans les bras de sa mère, juste devant son père coiffé comme Marcel Proust, c’est la petite Adrienne. Une fois grande et devenue amoureuse, elle devint mère. Disons-le clairement: la mienne et celle de mes sœurs!

Aujourd’hui, elle poursuit, bon œil mais moins bon pied, son dialogue avec le monde: un parcours sans faute sur notre étrange planète bleue, entourée d’un nombre désormais presque incalculable d’arrière-petits-enfants ! Et pour longtemps encore…

Bon anniversaire maman...

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Il m’aura fallu patienter plus d’un demi-siècle pour apprendre l’existence d’un certain Jehan Gelée, né, semble-t-il, en l’an de grâce 1495, quelque part en Gâtine poitevine dans les environs de Parthenay, de Saint-Pardoux ou de Soutiers…

Photo Site officielCommune Mazières en Gâtine

Ph. Site mairie Mazières-en-Gâtine

Ce que je sais de lui est très sommaire ! A vrai dire, presque rien, hormis deux précisions: la première, triviale, eu égard à sa date de naissance, c’est qu’il a vécu sous les règnes de Charles VIII, de Louis XII et François 1er entre 1495 et 1547, et la seconde, forcément plus déterminante pour moi, c’est qu’il est mon lointain aïeul ! Et, même, au hit-parade de mes ancêtres, le plus ancien d’entre eux, à ce jour identifié !

Le fait qu’il soit né, trois ans à peine, après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, donne le vertige, surtout si l’on prend conscience que quinze générations et un peu plus d’un demi-millénaire nous séparent…

Je ne suis pas l’inventeur de cette découverte. C’est à ma cousine, « Rose l’Angevine » qu’il faut attribuer cette bouleversante révélation, récemment exhumée des archives ! Ainsi, sans crier garde, surgit du fond des siècles, un inconnu dont j’aime à croire qu’il me ressemblait comme un frère…ou peut-être pas du tout !

En tout cas, quelqu’un avec lequel je suis censé partager quelques gènes. Sans l’obstination de « Rose » une fidèle habituée de mon blog, il est certain que j’aurais vécu le reste de mon âge sans me préoccuper un seul instant de ce Jehan poitevin… Il faut dire que rares sont ceux, qui, dormant depuis des lustres dans les registres d’état civil ou paroissiaux parviennent à se soustraire aux enquêtes quasi-policières de Rose, une des généalogistes les plus averties du Grand Ouest du royaume de France, et même des provinces de la Nouvelle France. Nombreux en revanche, sont ceux qui cherchent à s’attacher bénévolement ses services pour dessiner les arbres de leurs ascendances et de leurs cousinages, jusqu’aux limites ultimes de la grouillante et mystérieuse canopée ! J’ai ce privilège.

Bref, sans elle, je n’aurais jamais imaginé ma filiation directe avec ce diable d’homme, ce Gelée, miraculeusement sauvé de notre amnésie collective et rappelé dans nos foyers, bien que refroidi depuis des temps immémoriaux…Je n’aurais jamais su que ce lien familial qui nous oblige désormais, emprunte les quartiers de roture de ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault (1894-1973) et de sa mère Clémence Fradin (1861-1931), toutes deux poitevines deux-sévriennes, que j’ai abondamment évoquées ici, il y a quelques années…

Et, le plus étonnant en cette affaire, c’est que cette chaîne généalogique ascendante – mi agnatique ou patrilinéaire et mi-cognatique – dont Rose m’a fourni les principales clés, en reconstituant une série ininterrompue d’ancêtres sur les cinq derniers siècles en Poitou, a permis de retrouver, en prime, dans la poussière des vieux grimoires, quelques autres personnages singuliers, parties prenantes de ma lignée, et également ignorés jusqu’à maintenant, mais qui ne correspondent pas tout-à-fait au profil des humbles manants ou des artisans pauvres qui peuplaient presque exclusivement hier les rameaux les plus élevés de mon arbre généalogique…

Ainsi, un arrière-petit-fils de Jehan Gelée, Anthoine Allonneau, un autre de mes aïeux au douzième degré – né en 1600, et « marchand » de son état était propriétaire avec son épouse, du domaine de la Bazonnière qui relevait de la seigneurie de Saint-Pardoux dans la Gâtine parthenaisienne, et dont les traces figurent encore sur le cadastre « napoléonien » établi en 1837 pour la commune de Saint-Pardoux (79)…

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La Bazonnière cadastre de Saint-Pardoux section B -AD 79

Mieux encore, son fils François Allonneau (1630-1690), héritier de la Bazonnière et de ses dépendances, exerçait la charge de notaire du duché de la Meilleraye. Notaire seigneurial et probablement royal par délégation, c’était certainement un notable local incontournable et redouté, car du fait de sa fonction consistant à dresser des actes de vente, d’héritage ou de contrat de mariage et à en garantir l’authenticité dans le ressort de la justice ducale, il devait jouir d’une connaissance assez précise du patrimoine des uns et des autres, et jouer un rôle appréciable dans les alliances entre les familles…

Sans être nécessairement richissime, car le nombre d’actes sur lesquels il prélevait son timbre devait être à la mesure de la richesse locale, François Allonneau disposait au moins des moyens de sa charge et de son office, et devait figurer parmi les familiers et les relations d’affaire du duc. Certainement pas parmi ses intimes, car il n’appartenait pas à la grande noblesse.

Watteau 1664- notaire établissant un contrat de mariage

Watteau 1664- notaire rédigeant un contrat de mariage

Durant la période où François Allonneau exerça sa charge de notaire, le seigneur des lieux, Charles de la Porte (1602-1664) était loin d’être un nobliau provincial anonyme. Il possédait sa chaise à la cour de France, en l’occurrence à celle de Louis XIII d’abord, dont il était d’un an le cadet, puis à celle de Louis XIV sur lequel il exerça une certaine influence presque paternelle au début de son règne….

Issu d’une famille poitevine de haut lignage, Charles était cousin du cardinal de Richelieu. En un temps, où le cumul des mandats ne soulevait aucune émotion – le bon peuple n’ayant guère le loisir de nourrir des états d’âme à propos de la gestion des affaires publiques – le « patron » de François Allonneau trustait allègrement les titres, les fonctions et les distinctions.

Qu’on en juge : ce grand aristocrate fut, à la fois, marquis puis duc de la Meilleraye en Poitou, duc de Réthel, baron de Parthenay et de Saint-Maixent, comte de Secondigny, seigneur du Boisliet, de la Lunardière, de la Jobelinière, de Villeneuve. Il fut en outre nommé lieutenant général de Bretagne, grand maître de l’artillerie de France, lieutenant général des armées du roi, pair de France, gouverneur de Nantes et de Port-Louis, et pour couronner le tout, le roi l’éleva à la dignité de maréchal de France, en remerciement sans doute de ses actions héroïques et de ses faits d’armes pendant la guerre de Trente ans.

Charles de la Porte

Charles de la Porte

Mais le duc n’était pas seulement un soldat avisé, il s’intéressait aussi au nerf de la guerre, l’argent, et pour ce motif, il fut nommé surintendant des finances en 1648… Sur son portrait d’époque, son teint blafard et son visage émacié donnent l’impression que l’homme est un peu las… On comprend pourquoi!

On peut néanmoins penser que les compétences du duc en matière financière influèrent certainement sur les relations qu’il entretint avec ses vassaux dans ses terres poitevines, en particulier avec son notaire, qui fut peut-être aussi son informateur sur l’état moral du duché…On ne serait pas étonné que les deux hommes, bien qu’ayant conscience, conformément à l’étiquette, des distances à respecter du fait de leurs différences de condition, aient su nouer des rapports de confiance, réciproques dans la gestion des biens… Réciproques mais forcément inégalitaires!

Le contraste est en tout cas saisissant entre la fortune présumée et l’aisance sociale de ce François Allonneau, et la modestie de la condition, deux siècles et demi plus tard, de ses descendantes, mon arrière-grand-mère Clémence Fradin, garde-barrière de la compagnie de chemins de fer, Paris-Orléans, veuve d’un poseur de voies, tué par un train, et ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, contrainte pour gagner sa vie de vendre ses services comme domestique puis cuisinière, chez des bourgeois de la région, dès l’obtention de son certificat d’études !

Que s’est-il donc passé dans ce laps de temps qui explique cet appauvrissement progressif – ou brutal – de cette famille, la mienne en partie, au cours des décennies qui ont suivi l’époque « solaire » des Allonneau? Plusieurs explications peuvent être avancées, mais les pistes pour les confirmer font défaut. La révolution française qui a rebattu les cartes et détruit des patrimoines fut-elle un facteur décisif? Ou bien la dispersion des héritages, ou encore des retours imprévus de fortune à la suite de mauvais choix de certains héritiers au fil des générations? Nul ne le sait…

La réponse se trouve peut-être dans la consultation de milliers de pages malaisées à décrypter des minutes notariées, collectionnées au cours de cette période critique. Beaucoup, sont désormais consultables dans les dépôts départementaux d’archives… Mais, à moins d’une trouvaille rapide, qui fournisse d’emblée les réponses attendues, la tâche exige l’abnégation studieuse d’un bénédictin, à laquelle je ne saurais me résoudre!

Peut-être qu’un jour, cette énigme, d’importance toute relative, trouvera néanmoins une réponse crédible, par la grâce d’un robot paléographe qui, en moins de temps qu’il n’en fallut pour initier le big-bang, déchiffrera des milliers d’écrits pertinents et de charabias dialectaux, en analysant parallèlement la composition chimique des parchemins et en interprétant les empreintes génétiques laissées par les tabellions sur les vélins de ces temps-là !

Mais, dans l’attente de cet avenir robotique radieux, alors que moi-même, j’aurai probablement rejoint la masse des archives dormantes en attente d’un hypothétique réveil généalogique, il me faut conclure…

Bien sûr, tout le monde rêve un jour ou l’autre, d’épingler à sa galerie d’ancêtres, des chevaliers compagnons de Saint-Louis partant en croisade contre les sarrasins, ou espère se revendiquer, preuve à l’appui, du courage monastique des chevaliers teutoniques !

Pour l’heure, Rose l’angevine ne m’a fourni pour ancêtre ultime, qu’un seul ressortissant poitevin de la fin du quinzième siècle ! Un seul parmi les 32768 ancêtres directs putatifs, dont je devrais me prévaloir au quinzième degré de mon arbre… Beaucoup moins en réalité, car du fait des croisements de cousinages, un nombre appréciable porte sur sa seule tête, le poids de plusieurs aïeux.

Jehan est seul sur son rameau. Je m’en contente, et m’en satisfais ! Disons qu’étant identifié – autrement dit « mesuré » au sens de la théorie quantique – il est l’unique homme de son époque qui atteste de la réalité de ma filiation. Tous les autres sont demeurés virtuels, et doivent être regardés comme des possibilités qui ne se sont jamais réalisées…Un peu comme une fonction d’onde en mécanique quantique, qui ne rend compte de la réalité physique du monde, qu’à la condition de préciser le contexte métrologique qui a permis de lui donner chair et d’admettre qu’elle n’a pas d’existence propre indépendamment de l’observateur.

Si l’expérience était réalisable, je ne serais pas surpris de découvrir ma très grande proximité génétique avec ce Jehan! La même en toute hypothèse, que celle que j’entretiens avec Saint-Louis et ses compagnons de croisade, avec les chevaliers teutoniques et même avec les sarrasins qu’ils combattaient…

A quoi bon alors s’échiner à rechercher plus avant d’autres aïeux, alors que la grande saga du désir ou de l’amour – ou plus prosaïquement de l’instinct de survie de l’espèce – conjuguée aux lois de la génétique nous désignent tous comme des enfants de Jules César, de Charlemagne et de Vercingétorix ?

Certes! Mais, le plaisir réside dans l’identification besogneuse du balisage et des écueils parsemant le chemin emprunté par les générations qui nous ont précédés, pour nous transmettre la vie! C’est cette recherche qui est passionnante en soi, et c’est ce qui explique notre acharnement et notre émotion à nous abîmer les yeux, des heures durant, sur des écrans affichant des archives publiques numérisées ! Autrefois dans les mairies, on pouvait en plus effleurer le papier et en respirer l’odeur! Aujourd’hui, on l’imagine…

 

 

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Evidemment, en pleine campagne électorale des « présidentielles », période privilégiée où chacun de ceux qui sollicitent nos suffrages, s’évertue à montrer l’universalité de son programme et de ses engagements, mon propos du jour, par sa banalité, frôle l’anachronisme ! Pour être franc, il parait même un peu fade voire carrément décalé, presque impudent, quand d’autres déclament Jaurès et Aristide Briand et dissertent savamment sur les lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat et les valeurs de la République!

Comment, dans ces conditions, oser mobiliser toutes les ressources qu’offre de nos jours, la technologie numérique, pour simplement évoquer la mémoire d’un pauvre gars, domestique agricole de son état, décédé, sans doute accidentellement, il y a cent-trente-trois ans, jour pour jour, dans une métairie située au lieu-dit  » La Fougueleraie » du village du Ménil, riverain de la Mayenne, et dépendant historiquement de la province d’Anjou?

Transcription de l'acte de décès sur le registre de Saint-Martin-du Bois (49)

Transcription: acte de décès sur le registre de St-Martin-du Bois (49)

En fait, s’il fallait rechercher un soupçon – une aune – d’universel dans le destin tragique d’Henri Joseph Coltreau (1863-1884), manifestement brisé à l’âge de vingt-et-un ans au domicile de son patron, le sieur « Houdin », ce ne serait guère qu’es qualité de porte-drapeau décrété de ces millions d’anonymes qui, les deux pieds dans la glèbe, ne laissèrent jamais d’autre trace de leur passage sur notre planète bleue, que quelques lignes sur les registre des naissances ou des baptêmes de leur village d’origine, quelques-unes supplémentaires lorsqu’ils se mariaient, et pas plus de quinze pour signifier qu’ils ont définitivement pris congé des plaisirs de la vie.

Ces gens-là ont tout simplement vécu, souvent durement, puis sans chichi, s’en sont allés, évaporés vers un monde « meilleur », un insondable ailleurs à propos duquel toutes les spéculations sont possibles…Pour la plupart, on ne sait plus rien d’eux, même pas qu’ils furent des nôtres…

Je suis donc conscient que cet article sur cet ignoré de l’Histoire, ne saurait susciter qu’un intérêt poli auprès de ceux qui pourraient se réclamer d’un cousinage lointain avec cet Henri Joseph Coltreau. Il est en revanche improbable que, par là, je fidélise un quelconque lectorat au-delà du périmètre familial de l’intéressé, au demeurant assez flou, et auquel – pour être juste – il faudrait tout de même associer tous les accros de la généalogie! Ces bénévoles des vieux grimoires, qui adoptent avec empathie, tous les trépassés auxquels ils rendent visite. Les disparus des écrans radar, qui depuis des décennies, sont terrés dans les registres d’états civils ou religieux, désormais numérisés, retrouvent ainsi une famille!

On ne dira jamais assez toute la reconnaissance que l’on doit à ces soutiers de l’Histoire, qui déchiffrent avec opiniâtreté des milliers de pages souvent illisibles pour nous restituer les grandes dates jalonnant l’existence de nos parentèles ! Personne ne sait si ces ancêtres, invités chez nous, l’espace d’un clic, et sollicités pour franchir le Styx à rebours du temps, apprécient cette résurrection aussi inattendue qu’imposée mais qui les exhume de l’oubli. Qui sait s’ils nous sont gré de ces recherches, qui, parfois, permettent d’entrevoir des aspects de leur biographie qu’ils avaient préféré taire de leur vivant !

Je le confesse, il m’arrive de me livrer avec délice à cet exercice généalogique et de parcourir les siècles à contretemps en quête d’ancêtres prestigieux ou atypiques, et de goûter la découverte d’un rameau jusqu’alors inconnu sur un arbre partiellement reconstitué et multiséculaire…

C’est ainsi que Henri Joseph Coltreau m’est apparu par hasard au détour d’un registre d’état-civil  de son village natal de Saint-Martin-du Bois en Haut-Anjou… En fait, je m’intéressais à sa mère et sa grand-mère, mes aïeules au quatrième et cinquième degré. Ainsi, ce jour-là, je découvris à la fois son existence et sa disparition à quelques kilomètres de là, plus au nord , au village du Ménil en Mayenne… Et surtout, je m’aperçus que cet humble personnage dont aucun ancien ne m’entretint jamais, était tout simplement l’oncle de ma grand-mère paternelle, Marguerite Cailletreau, épouse Pasquier, et de ses deux frères Auguste et Joseph auxquels j’ai consacré ici plusieurs articles…

Henri Joseph Coltreau était donc le frère cadet de mon arrière-grand-père Joseph Pierre Cailtreau (1859-1946) … Et, par une sorte de facétie résiliente imputable probablement à l’érudition très relative des secrétaires de mairie de l’époque, le « nom de famille » des deux frères n’étaient pas tout-à-fait semblable… Cette étrange instabilité du nom patronymique s’est d’ailleurs perpétuée et fut transmise à la génération suivante, avec toutefois un moindre écart phonétique, mais elle devint récurrente, jusqu’à affubler la même personne d’un nom orthographié différemment au cours des différentes étapes de sa vie administrative !

Peut-être parce qu’il a disparu bien avant la naissance de ma grand-mère en 1897 et qu’il ne figure – en première approximation – dans aucun des registres de nomenclature militaire des départements du Maine-et-Loire ou de la Mayenne, Henri Joseph Coltreau fut totalement effacé de la mémoire familiale, si ce n’est dans la survivance de certains prénoms qui semble l’évoquer insensiblement mais implicitement …

C’est sûrement de la sorte que fut certainement ponctuée pendant des millénaires, l’existence des « damnés de la terre », des serfs et autres vilains attachés à leur maîtres, sans autre événement notable à leur créditer et de mention à signaler sur les registres, que leur date de naissance et celle de leur mort, assortie, s’agissant de cette dernière d’une indication sommaire sur leur profession de « domestique » ou de « journalier »… Exploités de la terre, avant de devenir ceux de l’industrie, ils sont maintenant victimes de l' »ubérisation » de la société!

Et dire que nos modernes technocrates voudraient présenter comme un indice de progrès et de modernité, l’abandon des quelques garanties péniblement acquises par ces anonymes paysans et ouvriers au cours du dernier siècle, en compensation de la misère millénaire de leurs ancêtres…

Le jeune Henri Joseph Coltreau devait appartenir à la catégorie de ces paysans pauvres et sans terre, dont la survie au quotidien – surtout en Anjou – était subordonnée au bon vouloir de ces riches aristocrates légitimistes retirés dans les campagnes de l’ouest après la chute de Charles X. Ça sentait bon le parfum des histoires édifiantes de la comtesse de Ségur! Mais seulement, pour ceux qui étaient admis au château, sans avoir à se plier aux caprices des seigneurs. Les autres, affectés au service dans les offices des châteaux ou des demeures cossues des bourgs, étaient invisibles!

On dit – c’est tout ce qu’on sait de lui – qu’Henri Joseph Coltreau est mort au petit matin du 15 janvier 1884 – comme en attestèrent les deux témoins qui se présentèrent devant le maire – quasi-héréditaire – du Ménil, Edmond-Marie-Zozine de Pontavès, comte de Sabran (1841-1903), propriétaire du château de Magnanne.

Château de Magnanne

Château de Magnanne au Ménil 

Maigre empreinte à commémorer en cette date anniversaire d’une vie écourtée dont, même le souvenir s’était perdu ! Pour autant, on n’en écrira pas plus, de peur de le trahir. Son nom au moins parcourra le monde.

Avec une bêche à l’épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l’âme, un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terr’, creuse le temps!…. (Georges Brassens)

 

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Raymonde Bonenfant l’épouse d’un de mes oncles maternels, Albert Turbelier, est décédée à Angers aux premières heures du jeudi 15 décembre 2016. Elle était âgée de quatre-vingt-six ans. Pour la deuxième fois en moins d’un trimestre, la Camarde a frappé parmi mes proches: la génération qui me précède, celle de la Libération et des Trente Glorieuses s’éteint inexorablement …

Je n’étais pas, à proprement parler, un intime de Raymonde, mais, mariée à mon oncle depuis plus de soixante cinq ans (8 septembre 1951), elle fut évidemment un des personnages importants de mon environnement d’enfance et d’adolescence…

Lors de nos passages à Angers, nous lui rendions visite – une fois l’an environ – dans la coquette maison qu’elle partageait avec son époux, dans le quartier de Villesicard, à mi-chemin entre La Madeleine et Les Justices.

Personne avenante et courtoise, Raymonde nous recevait toujours agréablement, avec café et petits beurres à l’appui, et s’enquerrait systématiquement de la santé de nos parents, enfants et petits-enfants. A l’occasion, on se montrait mutuellement quelques photographies et elle nous parlait des enfants et petits-enfants de son frère! De son chat aussi lorsqu’il vivait encore. Parfois, elle évoquait certains de ses propres ennuis de santé, mais discrètement, pudiquement comme s’il ne s’agissait que d’épisodes tout à fait secondaires de sa vie quotidienne… Elle nous entretenait surtout de ceux d’Albert! Avec le temps, son dos s’était voûté.

Aujourd’hui, elle n’est plus et nous nous apercevons, que, pour l’essentiel, sa vie est demeurée pour nous un mystère! Nous éprouvons l’étrange sentiment d’être passé à côté de quelqu’un qui fut invisible à nos yeux!  Saurais-je dire finalement si elle-même considérait que son existence fut réussie ou mieux, s’il lui est arrivé de flirter avec le bonheur…

Raymonde n’aimait guère étaler ses sentiments intimes et ne livrait d’elle-même que l’image d’une femme forte qui, en dépit des épreuves, savait garder son rang et son sang-froid… Déterminée sous des dehors amènes! Ses tourments, elle les gardait pour elle, comme si elle s’était résolue à les taire ou à les minimiser pour s’éviter d’en souffrir et de susciter la compassion… Peut-être aussi, n’avons-nous pas su l’entendre ou capter sa confiance!

On peut penser que le fait de n’avoir pas connu la maternité fut pour elle une grande souffrance. En atteste l’intérêt non feint qu’elle manifestait pour les petits enfants!

Hier encore, m’entretenant d’elle au téléphone, je considérais que, n’ayant jamais recueilli de confidence sur ses secrètes fêlures et n’ayant pas entretenu de connivences avec elle, je n’étais guère qualifié pour écrire quoi que ce soit à son propos… Du moins, pour rédiger un hommage, dont elle aurait pu se revendiquer de son vivant. Et ce, sans se vautrer dans des clichés insipides et béatifiants que l’on récite avec une litanie de regrets et de condoléances à chaque fois qu’un « cher disparu » nous tire sa révérence! Je pensais en effet qu’elle méritait plus que ce traitement protocolaire, et à défaut, je pensais préférable de m’abstenir de toute forme de témoignage en trompe l’œil!

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J’en étais là de mes réflexions, lorsqu’un de mes cousins, et également un de ses neveux, qui l’avait vue plus récemment que moi, me dit que ce qui l’avait frappé lors de son ultime entrevue – outre sa maigreur et son aspect maladif – c’était son élégance! Même au bord du gouffre, même confrontée à la maladie et à la vieillesse, Raymonde sut effectivement demeurer coquette … Cette caractéristique qui n’est pas accessoire, n’est pas sans évoquer un vœu formulé par Eve Curie (1904-2007) et rapporté par une de ses biographes Claudine Monteil de « mourir maquillée« !

Et effectivement, aussi loin que remontent mes souvenirs, celui de Raymonde est associé à l’élégance, au tact, à l’harmonie et à la tenue… Non pas ostensiblement avec des paillettes provocatrices, mais avec mesure… Avec bon goût et dignité, une qualité et une aspiration, qu’elle a probablement héritées de sa mère qu’elle chérissait ! Représentante, à sa manière, de la mode à la française sur laquelle surfèrent les grands couturiers juste après-guerre! Et cette recherche esthétique ne portait pas seulement sur la façon de se vêtir, mais aussi sur la manière d’organiser sa maison, de la décorer et de l’entretenir… Un art de vivre en quelque sorte – un marqueur de civilisation et une certaine philosophie de la vie – qui impliquaient forcement certaines contraintes que les enfants que nous étions dans les années cinquante avaient tendance à bousculer et que beaucoup, parmi ses proches, ne percevaient pas nécessairement comme un atout!

La photo souvenir de son mariage à Candé (49) – sa ville natale – le 8 septembre 1951 atteste de ce charme discret de la jeune femme qui, délibérément ou non, cultivait manifestement une certaine ressemblance avec les stars américaines du cinéma de l’époque – Gene Tierney (1920-1991) en l’occurrence – dont l’image était largement diffusée par les films d’outre-atlantique qui occupaient le devant des salles obscures depuis 1944…

Jamais pourtant je ne l’ai jamais entendu évoquer la Libération qu’elle dut connaître ado, ni l’arrivée des troupes américaines à Candé au tout début du mois d’août 1944. Très rarement, elle faisait allusion à sa carrière professionnelle aux « contributions directes » (services fiscaux) en compagnie d’Albert, contrôleur des impôts. Encore moins au métier d’institutrice qu’elle exerça à Candé avant son mariage…

1951-mariage-albert-raimon-2

En toute sobriété, elle est partie comme elle avait vécu, presque sans bruit à bout de souffle d’un cœur qui – dit-on – l’avait déjà beaucoup tracassé et qui fut peut-être trop souvent meurtri…En chemin, avait-il oublié les rêves de la petite princesse candéenne?…

Elle rendit l’âme, espérant sûrement quelque chose de l’éternité, à l’issue d’une nuit d’agonie en présence de son mari et d’une filleule de Montjean-sur-Loire ! Son décès fut constaté par l’équipe du Samu alertée, qui s’apprêtait à la transporter aux urgences de l’hôpital ! Elle n’a dérangé personne! Encore l’élégance…

1951-les-demoiselles-dhon

J’étais à son mariage en barboteuse, et c’est mon plus lointain souvenir!

PS: Raymonde Bonenfant était née le 8 septembre 1930 à Candé.

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