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Archive for the ‘Portraits de famille’ Category

Le 7 novembre 2017, mon père Maurice Pasquier (1926-2017) s’éteignait, emporté par un cancer du pancréas, dans une unité de soins palliatifs de l’hôpital de Bligny en région parisienne.

Cinq ans se sont écoulés depuis ce jour! La sidération que provoque toujours la mort des siens, même lorsqu’on la sait inéluctable, s’est progressivement estompée. Le travail de deuil a fait son œuvre et la douleur de cette disparition est désormais assimilée et intégrée au cycle normal de la vie!

« Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
On oublie le visage et l’on oublie la voix »

Nous percevons aujourd’hui avec acuité, la quasi-justesse de cette chanson de Léo Ferré (1916-1993). Tout ou presque effectivement s’érode et en principe disparait dans la durée, A commencer par les sensations ressenties auprès de l’agonisant ou du disparu, les saveurs de l’existence et peut-être aussi les émotions qui vont avec.

A quatre-vingt-onze ans, mon père est ainsi parti, précédant ma mère Adrienne Turbelier (1923-2018) d’un trimestre. Depuis 1945 il ne s’étaient pas quittés. La mort qui les avait momentanément séparés, a mis moins de cent jours pour remettre leurs pendules synchrones et les réunir. A quatre-vingt-onze et quatre-vingt-quatorze ans respectivement, chacun en général parvient à se convaincre que ces âges sont honorables pour mourir!

On finirait même par admettre que la mort des siens, qui se présente comme une des frontières énigmatiques de notre propre vie, procède d’un enchainement salutaire des générations, presque libérateur pour ceux qui survivent. La réalité est radicalement autre. En effet, ceux qui s’en vont emportent avec eux des pans entiers de notre histoire intime. Ils sont notre mémoire, celle de notre Anjou, celle de l’enfance, celle d’une fratrie composée d’un frère et de trois sœurs. Celle des balades dans les forêts angevines à l’automne pour ramasser les marrons, celle des repas de Noël rue de Messine à Angers, celle enfin de la Deux Chevaux Citroën dans laquelle quatre enfants se serraient « comme des sardines » sur la banquette arrière. Celle des copains du syndicat de Maurice, celle de la Chèvre Blanche, la boutique où ma mère était vendeuse, celle des ménages qu’elle faisait pour « mettre du beurre dans les épinards », celle de la couturière qui confectionnait nos vêtements et tant d’autres souvenirs vieux de trop de décennies accumulées et que je partage avec mes sœurs.

Rien ne saurait s’effacer de ces épisodes fondateurs de notre jeunesse, dans laquelle notre père et notre mère étaient les principaux acteurs!

Malgré tout, comme le prétend Léo Ferré, le temps qui passe après la disparition d’un être cher, engendre un oubli nécessaire et réparateur. Mais il n’efface rien de notre affection pour ceux qui nous ont accompagnés dès nos premiers balbutiements et qui nous ont tout appris et constamment pardonné. Qui étaient présents lorsque nos premiers regards se sont posés avec ingénuité sur le monde et qui étaient toujours à nos côtés des décennies plus tard au seuil de notre propre « troisième âge » où nos rôles respectifs se sont parfois inversés.

Ainsi, il ne se passe guère de journée depuis cette date singulière de leur décès, celle où le temps s’est arrêté pour eux en abord d’une insondable infinitude, sans que nos pensées ne se télescopent avec celles que nous aimons leur prêter en narguant la grande faucheuse.

Certes, nous n’entendons plus le son de leurs voix, nous ne voyons plus les rides de leurs visages et même nous avons oublié les stigmates de leur souffrance dans les derniers instants, mais nous continuons à nous référer sans forcément en prendre conscience, aux valeurs ainsi qu’aux manières d’être et de penser qu’ils nous ont légués.

Notre privilège d’être encore vivants alors qu’il ne sont plus, se manifeste dans cet héritage que nous avons mission de fructifier. Ils sont à la fois notre patrimoine et nos racines; ils sont les principaux artisans et metteurs en scène de ce que nous sommes devenus. Et, à ce titre, nous leur devons la reconnaissance sans pour autant biffer ce qui parfois nous opposait. Mais surtout sans renier le message de liberté et de responsabilité qu’ils se sont évertués à nous transmettre, et sans s’excuser de l’amour que pudiquement nous nous portions réciproquement.

Nos controverses d’antan n’apparaissent plus désormais que comme des anecdotes plus ou moins dérisoires et, en tout cas, toujours datées. Nous devons donc, sans les ignorer, les regarder comme des voix d’un passé toujours présent, riche d’approches dialectiques et complémentaires de l’existence, forcément différentes du fait de leur temporalité mais riches de réflexions fécondes que nous avons vocation à prolonger.

De la sorte, sans qu’il soit besoin de recourir à une quelconque immanence ou transcendance, Papa et Maman demeurent parmi nous, en nous, devrais-je écrire! Ils demeurent notre boussole mais nous laissent, comme jadis, la liberté d’opter pour d’autres chemins que ceux qu’ils auraient peut-être empruntés.

Honorer leur mémoire ne relève donc plus d’un devoir ou d’une obligation de piété filiale, mais de la préservation d’un référentiel qu’il nous appartient d’enrichir de nos propres expériences pour nous hisser vers l’avenir.

Jardin du Mail à Angers

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Le mardi 29 août 1922, le bulletin météorologique publié dans le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou annonçait un temps chaud et nuageux, ponctué d’éclaircies et de quelques ondées, avec une température oscillant entre 16° C au petit matin, 26° à midi et 21° à vingt-et-une heures. En un mot, c’était l’été. Un été, légèrement plus chaud que les années précédentes mais globalement assez classique en régime océanique.

Ce jour-là que rien ne distinguait des autres jours depuis la fin de la guerre, le journal des angevins, qui se revendiquait à la fois d’un ancrage local alimenté par les faits divers de la région, et d’une ligne éditoriale à vocation généraliste et nationale, évoquait en « une », des grèves sur les chantiers navals du Havre. Le journaliste y déplorait qu’elles se soient soldées par des affrontements meurtriers avec les forces de gendarmerie.

La première page revenait par ailleurs sur une nouvelle de la veille : le naufrage d’un cuirassé de la Royale au large de Quiberon à quelques encablures du phare de la Teignouse. Les premiers éléments de l’enquête venaient en effet de montrer que cet infortuné navire de la marine nationale, baptisé « France » s’était éventré sur des récifs à la suite d’une mauvaise indication d’une sonde bathymétrique. On comptait plusieurs disparus., probablement prisonniers de la coque sous quelques dizaines de mètres de fond. .

En première page également, figuraient, parmi les événements importants, des incendies de forêt dans le Var.

Sous forme de « brèves » le lecteur était par ailleurs informé d’opérations militaires conduites au Maroc dans le Moyen Atlas contre des tribus autochtones qualifiées d »insoumises ». Il est peu probable que cette dernière info à propos de combats lointains, ait ému beaucoup d’angevins, sauf sans doute mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) qui avait servi comme cavalier de première classe dans les chasseurs d’Afrique entre 1910 et 1919. Mais ce jour-là, il avait aussi d’autres motifs d’intérêt au sein même de sa propre famille!

Enfin l’édition du 29 août 1922, comme celle des jours précédents, rappelait les difficiles et lancinantes négociations avec l’Allemagne pour fixer le montant des dommages de guerre et les conditions de réparations, pourtant prévues dans le traité de paix signé avec l’Allemagne en 1919 à Versailles.

D’ailleurs, alors que quatre ans s’étaient écoulés depuis l’armistice du 11 novembre 1918, presque chaque numéro de la presse locale ou nationale, consacrait quelques lignes aux hommages aux soldats, aux commémorations des batailles de la Grande Guerre ainsi qu’aux activités mémorielles des associations d’anciens combattants. Les décorations octroyées à titre posthume aux poilus morts en héros sur le front étaient systématiquement mentionnées. Chaque rapatriement de leurs dépouilles en terre natale à la demande des familles faisait également l’objet d’un court article. A titre d’exemple, le 27 août 1922, le journal informait du retour des cendres d’un soldat tué à Verdun en 1916 et originaire de Beaucouzé (49). Les restes d’un cousin germain de ma grand-mère et de mon grand-père paternels, tué en 1915 à Neuville Saint-Vaast avaient été ramenés au Lion d’Angers dans des conditions similaires, peu de temps auparavant.

En tout état de cause, ce qui frappe à la lecture du Petit Courrier, c’est l’omniprésence rédactionnelle du conflit mondial récent. Manifestement le traumatisme de la Guerre de 14-18 était loin d’être cicatrisé et a fortiori assumé. Chaque numéro s’attardant, d’une manière ou d’une autre, sur la souffrance encore vive de la population qui continuait de pleurer ses « martyrs » dont les noms étaient désormais inscrits sur les monuments aux morts, érigés en leur mémoire dans chaque village. La saignée infligée par la guerre avait été d’autant plus rude que la classe d’âge sacrifiée en grand nombre était précisément constituée de jeunes adultes. Ceux-là même qui auraient dû être, dans ces années d’après-guerre, les forces vives de la Nation, dans les champs comme dans les usines, et d’abord dans les familles.

Heureusement, le journal dont une grande partie de la population prenait connaissance dès l’aube grâce à une distribution de portes à portes, comportait d’autres informations que celles, peu réjouissantes, liées aux conséquences douloureuses de la tragédie passée.

Parmi ces actualités réconfortantes, il y avait d’une part les naissances dont la liste était publiée chaque jour pour celles de la veille et, bien sûr, les manifestations festives, ludiques, voire économiques comme les comices agricoles qui attestaient, chacune à leur manière, de la capacité de résilience collective du pays malgré le deuil qui l’affligeait.

Parmi les « bonnes nouvelles » il y avait les fêtes votives et villageoises, comme le feu d’artifice du Lion d’Angers du 27 août 1922 et la retraite aux flambeaux qui s’ensuivit portée par « une assistance nombreuse et enthousiaste ».

Dans l’édition du 28 août 1922 et les suivantes, un article était également dédié aux courses du Lion d’Angers, bourg d’origine de la plupart de mes aïeux paternels, à l’hippodrome de Durval sur la route de Vern d’Anjou qui avait été rénové pour la circonstance et où furent accueillis des parieurs en grand nombre mais surtout des foules d’amoureux de la race chevaline. Etaient présents lors de l’inauguration tous les notables aristocratiques et les élus de la région, dont le quotidien publia scrupuleusement une liste exhaustive. On se serait cru aux temps heureux de la Belle Epoque, où les toilettes de la comtesse de Tredern et de la duchesses de Brissac rivalisaient avec celles de la baronne de Candé.

Petit Courrier daté du 29 août 1922

S’agissant de l’état civil « heureux », le Petit Courrier publiait le mardi 29 août 1922 la liste des naissances de la veille à Angers. Et parmi celles-ci, était mentionnée celle de Renée Pasquier, le lundi 28 août 1922 au domicile de ses parents. En fait, le couple Pasquier louait depuis quelques semaines seulement un petit appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble du 65 de le rue de la Madeleine. Au regard des standards actuels, il serait même considéré comme  » très » modeste car il ne comportait (à ce moment-là) que deux vraies pièces, à savoir une cuisine assez vaste mais sombre, dotée de l’eau courante, ainsi qu’une grande chambre avec fenêtre sur cour, communiquant avec un « bow window » vitré assimilable « avec un peu d’imagination  » à un jardin d’hiver ou à un cabinet de toilettes fictif. Les « commodités » étaient extérieures et collectives, et un jardinet fermé au fond par un puits était mis à la disposition des locataires, charge à eux d’en faire un potager.

C’est en ce lieu que Renée Pasquier qui nous a quittés le 23 octobre 2016, passa son enfance et sa jeunesse en compagnie de ses trois frères et de leurs parents.

Nul ne sait d’ailleurs quand elle décéda, si à 94 ans elle avait gardé le goût de vivre et si cette mort qui l’arrachait à l’affection des siens ne correspondait pas à un souhait qu’elle avait parfois exprimé devant moi à plusieurs reprises, de rejoindre Marcel Pilet (1919-1996) son amour et le père de ses sept enfants. L’âge venu, l’absence de son époux lui pesait et elle s’indignait de ne plus jouir de la liberté de se déplacer comme elle l’entendait. Cette liberté d’être et de se mouvoir qu’elle élevait devant moi au rang de vertu cardinale, qu’incarnaient à ses yeux « Le temps de cerises » de Jean-Baptiste Clément, et son vélo qu’elle enfourchait avec vivacité pour parcourir jadis « la rue Saint-Léonard jusqu’à la Madeleine ».

Mariage de Renée et Marcel – Angers le <6 juin 1943 – les deux familles

Elle avait épousé Marcel Pilet, un gars du quartier de la Madeleine, le 6 juin 1943 à Angers, un beau gaillard de trois ans son ainé, une personnalité chaleureuse, attachante et vif d’esprit, un cheminot aussi doublé d’un talent de jardinier hors pair. Et ils ne se quittèrent plus jusqu’à son décès à l’automne 1996, terrassé par une crise cardiaque en voulant arracher un « putain » de noisetier sauvage qui parasitait le mur de sa maison. Sans rire, Marcel m’a appris deux choses fondamentales dont j’use encore septuagénaire: nouer une cravate et me convaincre que le sécateur était l’outil principal de quiconque souhaite cultiver un jardin!

Depuis la disparition de Marcel, Renée avait, en tout cas, perdu une partie d’elle même et de sa joie de vivre . Mais, ne communiquant que rarement ses peines, ses regrets intimes ou ses secrètes fêlures, elle s’accrocha sans maudire, manifestant au contraire un certain optimisme qu’elle puisait probablement dans l’amour inconditionnel de tous les enfants qu’elle avait mis au monde. De la sorte, sa gaité, sa confiance dans l’avenir et son volontarisme rendaient sa compagnie agréable. Recherchée même par ceux qui l’entouraient. Ses voisins de la rue Charles Péguy!

En tout cas, elle ne confiait pas ses tracas au neveu que j’étais et qui ne la rencontrait qu’épisodiquement lors de mes rares passages à Angers. Elle se contentait de m’accueillir les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Et si, malgré tout, elle faisait part de sa lassitude, c’était sur un ton badin ou implicitement au détour d’une remarque générale sur la dureté de la vie. Le plus souvent pour évoquer les difficultés notamment de santé, de tel ou tel des siens, et au premier chef, de ses enfants.

Ce dont je peux attester sans forcer le trait, c’est que ce n’était pas par devoir qu’on se rendait chez elle, dans le quartier de Saint-Léonard, mais par plaisir d’échanger avec elle et d’entendre des nouvelles de la famille. Elle était, à cet égard, l’incontournable référence, la mieux informée et même fréquemment l’ultime recours, en particulier pour les rameaux les plus éloignés dans notre arbre généalogique commun, comme ceux du Lion d’Angers des années trente ou quarante du siècle dernier.

Sœur ainée de mon père Maurice Pasquier (1926-2017) elle lui portait une affection profonde et protectrice. Et ce, depuis toujours. Lui-même lui téléphonait régulièrement de Massy où il résidait depuis de nombreuses décennies, et ses derniers voyages à Angers, malgré les handicaps de la vieillesse lui étaient en grande partie consacrés. Cette affection réciproque, fondée sur une complicité jamais démentie et une grande connivence depuis l’enfance, se prolongea jusque dans les dernières étapes de leur vie.

Le 28 aout 2022 elle aurait eu cent ans.

Elle était le deuxième enfant et la seule fille d’une fratrie qui en comprendra quatre. Sa mère Marguerite Cailletreau (1897-1986), native du Lion d’Angers était couturière et son père Marcel Pasquier (1892-1956), cheminot à la gare Saint-Laud d’Angers. Bien que né à Vervins dans l’Aisne, ce dernier était lui-même issu d’une famille implantée de très longue date sur les rives de l’Oudon, au Lion d’Angers et dans ses environs. Engagé dans un régiment de chasseur d’Afrique en 1910, il avait été affecté sur le front français durant la Grande Guerre, et c’est à l’occasion d’une permission en décembre 1917 au Lion d’Angers chez un de ses oncles, qu’il rencontra Marguerite.

Tout indique que ce fut le coup de foudre puisqu’ils se marièrent au Lion d’Angers le 21 octobre 1918 moins de trois semaines avant l’armistice. Après avoir participé aux derniers combats en Alsace et en Lorraine, et à l’occupation de la Rhénanie et du duché de Bade, Marcel fut démobilisé au cours de l’été 1919 non sans avoir contracté entre temps la redoutable « grippe espagnole » qui lui valut plusieurs semaines d’hospitalisation à Strasbourg et en région parisienne.

De cette union naquit en août 1920 à Saint-Pierre-Corps, un premier fils, Marcel Pasquier (1920-1999)…

Tel était l’environnement affectif de Renée lorsqu’elle vit le jour, il y a cent ans.

Renée à 19 ans en 1941

Son existence par la suite ne fut pas toujours un long fleuve tranquille et son moral fut à plusieurs reprises mis à l’épreuve, car elle fut confrontée au malheur, notamment en 1955 lorsqu’elle perdit un enfant quelques jours après l’accouchement. Elle sut surmonter ces épreuves avec courage et fut pour tous, en exemple.

C’est la raison pour laquelle, il m’apparait juste de lui rendre hommage et d’évoquer sa mémoire au moment où la fuite du temps lui fait virtuellement franchir le cap des cent ans. Échéance que la providence qui est rarement « sainte », lui a refusé.

Il y a évidemment bien plus légitime et plus qualifié que moi pour marquer ce passage virtuel qui ne peut plus se matérialiser. J’espère qu’aucun de ses cinq enfants encore de ce monde – enfants dont elle ne cessait de se déclarer fière – ne me feront pas grief, de cette libre évocation mais très subjective de leur maman.

Je sais que ça ne se fait pas de « sabrer » le champagne dans les cimetières en parlant des défunts sans qu’ils puissent répliquer. Ou de parier sur une occurrence fictive qui ne se concrétisera pas. J’ai le sentiment que je le devais à ma chère marraine.

Bon anniversaire, malgré tout, « Tante Renée » confidente proustienne de notre « recherche du temps perdu »! Témoin d’une époque si lointaine et pourtant si proche. Si comparable par les balbutiements de l’Histoire qu’elle charrie sans relâche.

Dans sa cuisine dans les années 2000

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C’était le 7 juillet 2010, il y a douze ans. Louisette nous quittait, en nous laissant tous orphelins. Qui, d’une maman, qui, d’une épouse, qui, d’une fille et qui d’une sœur. Tous les autres perdaient une amie accueillante, généreuse, imaginative et empressée. Une confidente aussi.

Juillet aout 1953 au Lion d’Angers – Louisette au centre

Un dessin sur la stèle de sa tombe au cimetière de Massy évoque une nuée d’étoiles s’élançant vers le cosmos… Pourquoi pas? Pourquoi ne pas s’imaginer que parmi les quelques deux cents milliards de soleils de notre Voie Lactée, quelques unes d’entre elles, font passer son message d’humanité jusqu’au tréfonds de l’univers.

En tout cas, nous, ce message qui ne peut échoir dans le néant, nous ne l’oublions pas, et, le moment venu, il sera du voyage, avec nous.

 » Les filles » – mes sœurs. Louisette en haut à gauche

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Le 16 mai 1892, naissait au Lion d’Angers, Auguste Cailletreau, dit « Tonton Henri » (1892-1975). A de nombreuses reprises ici, j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer sa mémoire. Celle d’un petit bonhomme qui ne payait pas de mine et n’aurait pas « fait de mal à une mouche » mais qui nourrissait une passion inconditionnelle pour ses chiens, les chevaux des haras de l’Isle Briand sur les rives de l’Oudon, et les chevaux-vapeurs des automobiles.

Son permis de conduire – 1920 –

Souvent, j’ai également parlé de ses malheurs, notamment de la disparition de son fils unique, mécanicien doué, décédé à 17 ans, emporté par une méningite cérébro-spinale brutale et cruelle.

Apprenti galochier au Lion d’Angers à douze ans, il est finalement devenu, par amour de la mécanique, chauffeur-mécanicien après « sa » Grande Guerre sur le front des Dardanelles, puis camionneur parcourant les routes de France en compagnie de son chien Denis! Et ce, bien au-delà de l’âge légal de la retraite! Lequel à son époque était fixé à soixante-cinq ans.

En ce jour anniversaire de sa venue au monde, cet ancien « Poilu d’Orient » fidèle à tous ceux qu’il aimait, attentif et hypersensible, discret, trop timide aussi, mais toujours disponible, aurait eu 130 ans! Inconcevable quand on se souvient qu’on l’a connu!

Sans réécrire ce que j’ai déjà écrit à son propos, je souhaite simplement profiter de l’occasion pour rappeler que cet homme – mon grand-oncle paternel – assura auprès de moi, une fonction essentielle, qui s’apparentait à celle de mes grands-pères disparus, l’un et l’autre, prématurément. Il m’a appris ‘la bricole » mais je fus un piètre disciple! Pour lui, homme d’avant l’explosion consumériste des Trente Glorieuses, un clou, même tordu, demeurait un clou et il le conservait.

Mentionner son âge désormais virtuel, car les morts ne vieillissent plus, c’est évidemment se souvenir de lui et signifier qu’il fut des nôtres sur cette planète. C’est en outre lui rendre une sorte d’hommage filial que la fatalité lui a cruellement confisqué. Enfin, c’est évoquer implicitement le mien – mon âge – en prenant soudainement et concrètement conscience de la marche du temps et des décennies qui, s’accumulant, ont progressivement mais sûrement, transformé le jeune homme qu’Auguste a connu et que j’étais encore quand il vivait, en un presque vieil homme!

Un monsieur en cours de vieillissement qui mesure quotidiennement les stigmates de l’entropie croissante sur sa propre chair. Qui regarde, impuissant les désordres s’installer et qui sait les renoncements auxquels, de gré ou de force, il doit consentir et qui vont de pair avec l’appréciation clairvoyante des années restantes beaucoup moins nombreuses que celles déjà écoulées.

Un ensemble de perspectives qui quoiqu’on en dise, n’est ni réjouissant ni affligeant, mais qui s’inscrit dans le cycle normal et ininterrompu de la vie et sa permanence. Lequel mise sur l’avenir en relativisant et même en soldant progressivement toute ambition qui s’écarterait de la seule obligation qui compte : celle de transmettre notre savoir ou notre ignorance, nos certitudes et nos doutes, aux générations suivantes, censées poursuivre la tache. Un schéma, de prime abord un peu absurde, digne du regretté Sisyphe, mais qui, au bout du bout, gomme toutes les inégalités, bien plus efficacement que les gesticulations puériles des prophètes narcissiques de l’insoumission braillarde ou les promesses fallacieuses des prédicateurs d’un au-delà radieux.

« Salut donc Tonton Henri ! J’ai appris de toi qu’il fallait prendre soin des moteurs à explosion et de ses animaux domestiques. Toi tu les bichonnais. Moi, j’aime surtout qu’ils me transportent sans trop broncher. Mais j’ajoute que l’énergie devenue rare, ne peut plus reposer, comme de ton temps, sur le recours quasi-exclusif au pétrole, au charbon et au gaz. D’autant qu’on les prétend dangereux pour l’avenir biologique de la planète.

Il faut donc aussi faire appel à l’énergie électrique pour une grande part, produite à partir de la fission nucléaire et peut-être un jour de la fusion. Je sais que le petit galochier du Lion que tu fus, confiant dans le progrès humain, n’aurait certainement pas désapprouvé ces évolutions dictées par la nécessité. Les pieds sur terre mais en harmonie avec les éléments, tu n’appréciais que modérément les bourrasques imprévisibles du vent, qui arrachaient ta légendaire casquette.

PS: Quelques articles de ce blog dédiés à Auguste Henri Cailletreau( 1892-1975) :

  • Un gâs du Lion -Auguste Cailletreau – 20/9/2011
  • Nini la Belloprataine -6/2/2012
  • Camionneur en ceinture de flanelle – 28/10/2012
  • Trois jeunes du Lion dans la tourmente de la guerre – 3/10/2011

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Il parait si j’en crois le petit carnet que tu m’as laissé, que j’ai prononcé le mot  » Maman » aux alentours de mes dix mois, comme d’ailleurs mes trois sœurs cadettes! Mais depuis quatre ans, ce mot empreint de la mélancolie d’un présent désormais orphelin d’un passé révolu, ne relève plus de mon vocabulaire usuel, sauf à des fins littéraires.

Tu es partie quelque part ou nulle part dans un coin perdu du néant ou dans une contrée isolée d’un de ces multivers, ces lieux étranges de l’espace, imaginés par les plus savants de nos théoriciens contemporains en « matière » – si l’on ose dire – de cosmologie. C’est ainsi, que ces érudits d’équations inattendues posées, il y plus d’un siècle, ont désormais tendance à se substituer à nos antiques théologiens, et en plus, sans beaucoup faire mieux! L’avantage malgré tout, c’est qu’ils nous dispensent de leur morale à quatre sous à déposer dans des troncs et qu’ils ne nous promettent rien de paradisiaque ou de cauchemardesque. Au moins d’ici quelques milliards d’années!

Aujourd’hui 31 mars, c’est le jour anniversaire de ta naissance, mais Maman tu n’es plus là pour t’étonner ingénument des stigmates qui attestent du temps qui passe. C’est un constat auquel il faut se faire. Cette absence que d’aucuns appellent le deuil, s’accompagne pourtant d’un curieux paradoxe: tu demeures, malgré tout, à nos côtés, telle une référence ineffaçable ou une source intarissable d’inspiration.

De toi, ma mère – Adrienne Turbelier (1923-2018) épouse par amour de Maurice Pasquier (1926-2017) – je pourrais parler sans retenue à longueur de pages. Plus de soixante ans de complicité filiale, ça compte! Sur toi, je pourrais disserter et même rédiger des livres où finalement, je ne raconterais surtout que ma propre histoire avec toi. Je m’y suis d’ailleurs attelé mille fois, sans d’ailleurs prétendre accéder à ta vérité, hormis le fait que tu nous aimais!

En effet, l’authenticité d’un être n’a probablement qu’un rapport tenu avec la perception qu’on en a. N’en transparait que ce qu’il entend nous en révéler. Comme l’observe le jeune et magnifique philosophe Alexandre Jollien dans sa leçon de vie, cette quintessence de soi se trouve entièrement contenue, mais à jamais inaccessible, dans le tiret qui relie les deux dates encadrant une vie, celle de la naissance et celle de la mort.

Et d’ailleurs, ce dont on se rappelle consciemment aujourd’hui, ce sont tes anecdotes, celles que tu ressassais inlassablement pour nous distraire lors des repas de famille. A chaque fois on s’esclaffait en faisant semblant de les découvrir…Ces historiettes pour la plupart, localisées en terre angevine, nous manquent aujourd’hui, et personne d’entre nous ne saurait les reprendre à son compte en rivalisant avec toi …

Les carnets que tu nous as a laissés, ceux auxquels la jeune femme de la guerre confiait ses espoirs, de même que tes lettres de mère de famille durant les Trente glorieuses ou encore tes indignations de militante et les réflexions que tu livrais en une ou deux phrases dans le secret de tes agendas, nous en apprennent autant de toi que des décennies à tes côtés.

On n’ignorait rien de la singularité de ton caractère « bien trempé » volontiers mutin et révolté en faveur des causes auxquelles tu croyais, on savait la part de ta sensibilité qui s’exprimait au travers des tableaux que tu peignais sans complexe et avec passion, mais en réalité on te ne connaissait guère. Tu masquais tes émotions intimes sous une pudeur presque janséniste. Telle une adolescente découvrant la violence des sentiments et les affres des souffrances de l’âme, tu n’évoquais et n’évacuais tes chagrins que par le biais des petits mots que tu consignais ici ou là en forme d’aphorismes.

Quelques jours avant ton départ, j’ai cru entrevoir cette personne aimée, d’une sensibilité exacerbée et implorante, que je ne connaissais pas. Le masque s’est en partie estompé, lorsque tu m’as dit comme pour t’excuser du tracas que tu pensais nous infliger et pour nous demander timidement d’être là à l’approche de l’irrémédiable que tu pressentais :  » Je vous ai élevé, tout de même! »

Oui Maman tu nous as élevés et surtout tu nous as aimés. Inutile de chercher un autre épilogue à notre histoire commune.

Aujourd’hui, 31 mars 2022, tu aurais eu quatre vingt dix neuf ans. Tu étais née au 20 rue Desmazières à Angers. Angers celle ville que tu as quittée à contrecœur au début des années 70 du siècle dernier et qui est demeurée la ville de toutes tes nostalgies.

Quelques photos de toi aux différentes époques de ta vie suffisent à commémorer cet événement mémoriel intime dont nous sommes désormais les dépositaires.

Massy – Dernier repas en commun 10 octobre 2017

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Le 28 février 1835, Michel Châtaigner ancien sergent dans l’armée « vendéenne » du général Charles-Melchior -Arthur de Bonchamps ( 1760-1793) mourait au petit matin en son domicile de Saint-Florent-le- Vieil en Anjou. La déclaration en fut faite dans la journée au maire de la commune en personne, Joseph Auguste Cesbron de la Guérinière, par le gendre du défunt, Jean Fouassier, accompagné d’un jeune instituteur Etienne Lardin.

Michel Châtaigner âgé de soixante dix sept ans révolus, était charcutier. Profession qu’il exerçait peut-être encore à son décès.

En soi, cet événement, auquel on pourrait ajouter quelques dates ou éléments biographiques, dénichés dans les registres d’état civil de la commune ou de la paroisse de Saint-Florent-Le-Vieil, où il était né le 8 avril 1757, ne justifierait pas que je lui dédie un billet, surtout dans le contexte actuel de guerre.

Il y a mieux à faire que de s’intéresser au trépas d’un homme disparu, il y a cent-quatre-vingt sept ans, jour pour jour, dont, en outre, le destin semble assez banal. Du moins en apparence!

En fait, plusieurs motifs m’incitent, malgré tout, à le faire – succinctement – dont un qui, quoiqu’on en pense n’est pas si éloigné de la tragédie actuelle du peuple ukrainien agressé par l’armée russe. En effet, Michel Châtaigner fut non seulement un témoin mais également un acteur d’un drame survenu pendant la Révolution française dans les provinces de l’Ouest, celui des « Guerres de Vendée » de 1793 qui endeuilla l’Anjou ainsi qu’une partie du Poitou.

Ces guerres nées d’une révolte « spontanée » des paysans de l’Ouest donnèrent lieu à des massacres, presque à un génocide perpétré par les « colonnes infernales » envoyés depuis Paris par la Convention, pour réprimer sans pitié les populations mâter les populations locales après la déroute des armées vendéennes en décembre 1793 dans les marais de Savenay.

Que demandaient ces « gueux » et ces ‘bandits » de la Vendée? Ils refusaient la conscription obligatoire de tous les hommes, décrétée par la Convention pour aller combattre aux frontières, et ils souhaitaient conserver les traditions et la foi, religieuse de leurs aïeux.

Michel Châtaigner fut certainement associé à la plupart de ces épisodes sanglants mais son nom reste surtout attaché à la mort du général Bonchamps. Selon une tradition orale au sein de ma famille, il aurait assisté aux derniers instants de Bonchamps, le 18 octobre 1793 au hameau de La Meilleray sur la rive droite de la Loire en face Saint-Florent-le-Vieil, dans la maison d’un pêcheur nommé Bélion.

Le général, dans l’armée duquel Michel Châtaigner servait comme sous-officier, avait été mortellement blessé lors d’une bataille le 17 octobre 1793 devant Cholet. Il avait été transporté mourant jusqu’à Saint-Florent où s’était repliée son armée dans le but de traverser le fleuve et de rallier la Bretagne à sa cause. Avec « d’infinies précautions » on l’avait porté à bord d’une barque légère vers le lieu de son dernier soupir!

Son armée qui battait en retraite après avoir été défaite, trainait avec elle cinq à six mille prisonniers républicains dont on ne savait que faire et qu’on envisageait même d’exécuter. Bonchamps s’opposa à ce funeste dessein et sur son lit de mort exigea leur grâce. Ce dernier ordre, dont Michel Châtaigner aurait été le témoin, fut effectivement respecté à la lettre et aucun soldat républicain ne fut passé par les armes.

A la lecture de ce qui précède, on aura compris que parmi mes motifs d’intérêt pour Michel Châtaigner, il y a son lien d’appartenance à ma parentèle. En fait, il s’agit d’un de mes oncles par alliance au sixième degré. Sa première épouse Renée décédée en 1787 était la sœur d’une de mes aïeules maternelles, Françoise Robineau (1752-1811), l’arrière grand-mère d’un de mes arrière grands-pères Alexis Turbelier (1864-1942).

Par ailleurs, c’est le seul personnage de ma famille, dont on possède un portrait d’époque.
Ce portrait fut réalisé par Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856), sculpteur et médailleur dont le père figurait parmi les prisonniers républicains sauvés par Bonchamps agonisant.

En remerciement, il « croqua » de nombreux soldats de l’armée de Bonchamps dont notre Michel, et surtout il sculpta le monument du général au dessus de son catafalque dans la nef de l’église abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil.

Michel Chataigner, quant à lui, fut inhumé dans le cimetière de Saint-Florent après que son cercueil eut certainement transité en cette fin d’hiver 1835, devant le monument funéraire de son ancien chef!

Il y a quelques années, arpentant le cimetière à la recherche de sa tombe, je n’ai pas su l’identifier! Peut-être, malgré tout, persiste t-il à hanter les lieux, les soirs d’été, discrètement, parmi les feux-follets!

PS: Accessoirement, il faut rappeler que le fronton du Panthéon à Paris est l’œuvre du sculpteur angevin David d’Angers.

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Il y a cent-quatre-vingt ans, le 6 décembre 1841 un de mes aïeux au cinquième degré, Mathurin Jean Turbelier, décédait en son domicile au lieu-dit le Cossardier à Nort-sur-Erdre, dans le département de la Loire « Inférieure ». Né le 6 mars 1801 à Montrelais, un village minier situé en amont sur la rive droite de la Loire, il n’était âgé que de quarante-et-un ans.

C’était donc en principe un homme « dans la pleine fleur et force de l’âge » qui mourait, peut-être des suites d’un accident, mais plus probablement d’une maladie contagieuse car sa mère, Marie Gatel, qui souffrait sans doute du même mal, disparaitra septuagénaire moins de dix jours plus tard, le 15 décembre 1841 au lieu-dit du Plessis-Martin dans la même commune de Nort-sur-Erdre.

Mathurin était marié à Louise Desvignes (1792-1863), dont il fut question ici à plusieurs reprises. Et il était en outre, père de trois enfants vivants, trois adolescents, dont, fait assez rare, deux d’entre eux, bien que frère et sœur non incestueux, furent tous les deux, mes ancêtres directs au quatrième degré.

L’acte de décès de Mathurin Jean, établi le lendemain par l’adjoint au maire de Nort-sur-Erdre précisait qu’il était forgeron. Pourtant, quelques années auparavant lors de son mariage le 22 janvier 1823 à Montjean-sur-Loire, le métier mentionné était celui de « taillandier ».

En fait, un « taillandier » – selon le dictionnaire des mots du passé de l’historien du monde rural Marcel Lachiver (1934-2008) – était un artisan qui fabriquait des « œuvres blanches » c’est-à-dire de gros outils « à fer tranchant », tels que des haches, des cognées ou encore des faux pour les charrons, les laboureurs et les charpentiers.

Autrement dit, le taillandier était bien un forgeron, mais un forgeron spécialisé. Et s’agissant précisément de Mathurin Jean Turbelier, d’un forgeron qui, selon toute vraisemblance, était employé aux Mines de Languin à Nort-sur-Erdre. Lesquelles se trouvaient à l’extrémité ouest du sillon houiller de la Basse Loire, exploité de part et d’autre du fleuve depuis le milieu du dix-huitième siècle.

Le père et les deux grands-pères du défunt avaient d’ailleurs été tous les trois ouvriers de la mine de charbon à Montrelais tantôt comme charpentiers étayant les galeries souterraines, tantôt comme mineurs en front de taille, comme machinistes ou même comme palefreniers chargés de panser les pauvres chevaux qui vivaient en permanence dans l’obscurité au fond des mines et tiraient les wagonnets de houille ou d’anthracite vers la surface. A tout le moins, des lieux d’abattage du charbon jusqu’au remonte-charge.

Son fils, Mathurin Julien Turbelier (1825-1896), fidèle à la tradition de ses pères, sera lui-même perreyeur dans les carrières de Montjean-sur-Loire sur la rive gauche.

Quoiqu’il en soit, l’infortuné Mathurin Jean Turbelier, trop prématurément disparu, n’occuperait qu’une petite place, assez anecdotique, dans les hautes ramures de mon arbre généalogique, si le hasard ou – qui sait – la nécessité, voire les deux – ne l’avaient placé à la croisée d’au moins trois des traditions séculaires, qui ont structuré et probablement influencé durablement ma lignée maternelle.

Tout d’abord, un long passé minier de la famille, remontant aux prémisses de l’exploitation du bassin houiller de la Basse Loire, comme en témoigne la présence aux abords des concessions d’exploitation minière entre Montrelais, Varades et Saint-Herblon – et ce depuis la nuit des temps – de plusieurs membres de la famille paternelle de Mathurin Jean Turbelier mais également de sa parentèle maternelle.

En second lieu, du fait de son mariage avec Louise Desvignes fille d’un voiturier par eau, condamné à mort comme « rebelle de la Vendée » par le tribunal révolutionnaire d’Angers et fusillé sur les rives de la Loire en janvier 1794, Mathurin Jean Turbelier a fait totalement sienne, la tragédie de la Vendée militaire dans laquelle plusieurs de ses proches avaient déjà été impliqués au début du soulèvement en mars 1793 à Saint-Florent-le-Vieil ou Saint-Laurent-du-Mottay. Par son intermédiaire ou, si l’on préfère, par sa médiation consciente ou non, c’est l’insurrection catholique et royale contre la Convention jacobine, qui s’invite donc dans l’histoire et l’hagiographie familiales, avec tous les drames qui s’ensuivirent et le culte des martyrs de la cause, qui colonisa les mémoires jusqu’au milieu du vingtième siècle. En particulier, la pieuse célébration du « bienheureux  » Noël Pineau, curé réfractaire du Louroux Béconnais, décapité place du Ralliement à Angers en février 1794… Celle également des fusillades d’Avrillé au cours du triste hiver 1794.

Celle enfin des colonnes infernales qui décimèrent les populations de la Vendée, de l’Anjou et d’une partie du Poitou après la déroute de l’armée vendéenne à Savenay à l’automne 1793.

La répression cruelle des insurgés des guerres de Vendée n’épargna pas les mines, comme en atteste la condamnation à mort en 1794, par la Commission militaire d’Angers, de François Aubry, caissier des mines de Montrelais et d’Etienne Misset, « inspecteur général des mines de France », convaincus d’avoir pris et fait cause pour les « brigands »!

Il n’est pas douteux que la dissidence affichée en 1906 par mon arrière grand père Alexis Turbelier (1864-1942), descendant direct des Turbelier précités, lors de l’inventaire des biens du clergé dans l’église de la Madeleine d’Angers, en application de la loi séparant les Eglises et l’Etat, a pour lointaine origine un profond ressentiment à l’égard de la République. Lequel prend certainement source dans l’épisode douloureux des guerres de Vendée sous la Révolution française et dans les rancœurs qu’elles ont suscitées au sein des familles des victimes sauvagement réprimées par les armées républicaines. Deux ou trois générations ne suffirent pas à absoudre la République des crimes commis que d’aucuns, non sans motif, assimilèrent à des génocides. En tout cas, ça y ressemblait étrangement! Dans ces conditions, qui pourrait blâmer les descendants des nombreux sacrifiés de garder vive une mémoire de ces exactions et de manifester un siècle après le drame, leur mécontentement à l’égard d’un Etat républicain qui n’a pas su, le moment venu, faire amende honorable.

Il a fallu plus d’un siècle de non-dits pour y parvenir.

Républicain sans état d’âme et militant inconditionnel des Lumières, promues par la Révolution de 1789, j’eus néanmoins la surprise de constater dans les années soixante-dix du siècle dernier, la réticence voire la douleur résiliente de la plupart des habitants rencontrés aux Lucs-sur-Boulogne, un village de Vendée, pour évoquer face à « l’étranger » que j’étais, le massacre à coups de canon de plus cinq cents des leurs, enfermés dans l’église, le 28 février 1794, par les colonnes infernales du sinistre général Turreau de Lignières.

Enfin, le dernier élément de tradition dont Mathurin Jean Turbelier est « le passeur » par son ascendance maternelle, celle de sa mère Marie Gatel (1771-1841): c’est celle de ces paysans pauvres, émigrés des Portes de la Bretagne, majoritairement natifs de la région de Fougères, de la Chapelle-Janson ou de Fleurigné, en Ille-et-Vilaine, qui vinrent s’installer en Anjou dès la fin du dix-huitième siècle pour travailler dans les mines de charbon et de métaux du Val de Loire, dans les Mauges et dans le Haut Anjou, puis dans les carrières de schistes, notamment aux ardoisières de Trélazé ou de Noyant-la-Gravoyère.

Je ne sais finalement pas grand chose de Mathurin Jean Turbelier, mon ancêtre. Pas de gravure le représentant, rien sur son niveau d’instruction, sur ses goûts, sur ce qu’il pensait ou sur ce qu’il croyait. Et pourtant, il se pourrait que je lui doive, de concert avec sa nombreuse postérité, plus que je ne l’imagine dans ma manière d’appréhender le monde et mon environnement.

Dans une France et une province qui, à son époque, étaient essentiellement rurales, il fait un peu figure d’exception en n’exerçant pas prioritairement un métier agricole. En ce temps-là, le progrès était incarné par les richesses minières qu’on supposait sans limite. Et à bon droit, car ce sont à elles que nous devons le progrès industriel qui a fait notre fortune collective en dépit de criantes inégalités.

Certes, notre vision de l’existence du fait notamment de la raréfaction des ressources fossiles, est désormais différente de la sienne. Certes, à l’inverse de lui, je préfère la physique à la métaphysique, et je m’efforce de privilégier la raison sur la pensée mystico-religieuse, mais, en nous-mêmes, quelque part enfoui, subsiste un soupçon de nostalgie de cet essor « magique » de l’avant-dernier siècle, dont les mines furent l’incarnation, malgré les risques, les injustices de condition et les malheurs infligés aux mineurs qui extrayaient la richesse minérale.

Les mines demeurent aussi le symbole de la solidarité ouvrière d’antan.

Telles sont les raisons pour lesquelles Mathurin Jean Turbelier occupe une place singulière dans mon (notre) patrimoine mémoriel familial. Lui qui en son temps, quelques années, avant la publication du rapport accablant du docteur Villermé sur le travail des enfants, à dû descendre au fond des galeries, dix à douze heures par jour, dès l’âge de treize ans!

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Evoquer aujourd’hui « l’identité française » c’est prendre le risque d’être immédiatement classé parmi les bavards effrontés qui osent encore braver le bien penser ambiant. C’est s’exposer à figurer en bonne place dans les rangs des réactionnaires de la pire espèce, des « racistes », des individus sourds à la modernité et aux exigences de la « diversité ». C’est enfin intégrer de plein pied, la catégorie honnie par les islamo-gauchistes et racialistes modernes, des ennemis déclarés d’une « créolisation » culturelle uniforme qui, selon eux, irait de soi comme un progrès fatal. Dans ce contexte, la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918, tombe à point nommé pour nous rappeler que le patriotisme et le sens du devoir national ne furent pas toujours perçus comme des abstractions ringardes assimilables à des manifestations agressives d’un nationalisme obtus et criminel, nostalgique de l’esclavagisme…

Les combattants de 14-18 étaient en effet des nôtres. On en est fier car ils ne se sont pas dérobés à leur devoir pour défendre une certaine conception de la vie en commun au sein d’une société dont pourtant ils savaient les imperfections, ainsi que pour préserver une culture millénaire, dont nous n’avons pas à rougir et dont on est en droit de se revendiquer comme d’un attribut incontournable de la civilisation. Ils se sont battus pour sauvegarder notre intégrité territoriale et morale ainsi que la souveraineté de la Nation française, mais aussi pour refuser l’aliénation à des puissances ou à des idéologies étrangères contraires à notre conception de l’humanisme. Plus fondamentalement encore, ils se sont sacrifiés pour faire vivre des « valeurs » et des libertés dont nous continuons de jouir mais qui sont aujourd’hui menacées.

Ils n’allèrent pas à l’affrontement guerrier de gaité de cœur, mais très rares furent ceux qui choisirent de fuir au-delà des mers pour chercher asile ailleurs et s’exonérer ainsi du devoir de défense de leur pays, le nôtre.

En ce sens, ils demeurent des exemples en une actualité qui trop souvent glorifie l’inversion de certains des principes qui servirent de socle à l’identité française.

Point n’est donc besoin d’aller chercher midi à quatorze heures pour appréhender la signification de l’identité française aujourd’hui considérée comme suspecte: elle se trouve dans le courage de ces soldats qui firent le deuil des plus belles années de leur jeunesse et trop fréquemment de leurs vies, pour défendre leur patrie.

Elle est dans le courage de leurs compagnes qui ensemencèrent les champs, firent tourner les usines à leur place pour assurer la survie du pays et approvisionner les différents fronts. Elle est dans l’abnégation dont attestèrent les citoyennes et citoyens de France, qui mirent en sommeil leurs ambitions personnelles et leurs intérêts individuels, au profit de la collectivité. Là est l’identité française qui n’est pas discriminatoire comme on le prétend actuellement, ni exclusive de telle ou telle catégorie de population, mais intégrante dès lors qu’on y met du sien sans arrière-pensée sécessioniste et qu’on cherche à construire dignement l’avenir dans le respect des lois, sans accuser en permanence certains aspects d’un passé qui comporte sans doute certaines zones d’ombre mais dont personne n’est actuellement redevable et encore moins responsable. Un passé qui fut aussi glorieux et porteur d’une message universel qui fait sens au regard de la civilisation gréco-latine dont nous sommes les héritiers.

Il y a donc urgence à restaurer la grandeur de l’identité française, pour être fidèle aux poilus de la Grande Guerre et à leur sacrifice, il y a plus d’un siècle.

Tous les soldats de la Grande Guerre doivent bien sûr être honorés en ce jour. Mais nécessairement, chacun réveille en lui, en priorité, les souvenirs des siens, ceux qui ont été emportés dans la tourmente, ceux qui ont été blessés, ceux qu’ils a croisés dans son enfance, et ceux qu’il a adoptés pour s’être intéressé de plus prêt à leur sort …

Mes « morts pour la France:

  • Albert Venault (1893-1918) adjudant du 6ème Régiment du Génie d’Angers, un de mes grands oncles,
  • Alexis Turbelier (1897-1918), caporal du 135ème RI d’Angers, un de mes grands oncles,  
  • Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) soldat du 135 ème RI, un cousin de mon grand-père paternel
  • Léon Elie Toulemon (1889-1914), soldat du 9 ème RI, un cousin du côté de mon épouse
  • Georges Duguet (1895-1914), soldat du 32 ème RI, un musicien, voisin d’Angers
  • Léon Antoine Chauviré (1880-1914) , un voisin,
  • Les frères Paul et Henri Barbin du Lion d’Angers, morts des suites de la guerre, pharmaciens et fils de l’employeur occasionnel d’un de mes arrière grands pères

Les « blessés ou mutilés »

  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) cavalier, chasseur d’Afrique, mon grand père paternel – mobilisé de 1910 à 1919, titulaire de la croix de guerre et de la médaille militaire
  • Gustave Firmin Debenay (1889-1951) soldat du 125 ème RI, grand-père de mon épouse
  • Lucien Montazel (1898-1989) soldat, blessé de guerre, trépané, cousin de mon épouse  
  • Gustave Boussemart (1891-1938) soldat du 148 ème RI, grand-oncle   
  • Michel Joseph Gallard (1896-1962), sous-lieutenant du 135 ème RI d’Angers, mobilisé aux deux guerres et titulaire de la Légion d’Honneur, grand-oncle  

Les autres

  • Auguste Cailletreau (1892-1975), soldat « poilu d’Orient »; Grand oncle
  • Joseph Cailletreau (1888-1973), soldat prisonnier de guerre; Grand oncle
  • Ernest Cragné, instituteur, soldat, mon premier instituteur
  • Albert Théophile Debenay (1894-1975) grand oncle de mon épouse,
  • Baptiste Pasquier (1890-1937), Cousin germain de mon grand-père
  • Paul louis Joseph Delhumeau (1888-1945), aumônier militaire, cousin de ma grand-mère paternelle
  • Louis Turbelier ( 1899-1951), mobilisé en 1918, mon grand-père maternel ( frère cadet d’Alexis mort pour la France)

Fusillé pour l’exemple

  • Maurice Beaury (1892-1915) soldat angevin victime de la bêtise/cruauté de l’état major de son régiment

Marcel Pasquier (1892-1956) mon grand-père

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Dans la « Page de la Femme » datée du 1er juin 1926 du quotidien « républicain » de l’Anjou – Le Petit Courrier – un article référencé sous la rubrique « mode » expliquait comment réaliser une « robe de bébé très facile à tailler et à coudre »… Comme on le verra, ce précieux conseil était certainement de circonstances. Mais il ne fut sans doute ni lu, ni entendu ni suivi par Marguerite, ma grand-mère paternelle, pourtant abonnée du journal et couturière de son état.

Peut-être s’en est-elle inspirée plus tard. Mais ce jour-là, elle avait mieux à faire que de la découpe ou du faufilage. Il y avait plus urgent. 

La jeune femme de vingt-neuf ans était une lectrice assidue du quotidien local, qui, outre les nouvelles qu’il lui fournissait de son quartier de la Madeleine et plus généralement d’Angers, lui donnait des informations de son village natal, le Lion d’Angers. Certes, il n’y avait guère plus de trente kilomètres entre son domicile angevin et les rives de l’Oudon où son père taquinait l’ablette ou le goujon, mais y aller constituait une aventure pour une mère de famille modeste ne disposant pas de moyen de locomotion autonome…En fait, une demi-journée de voyage: trois quarts d’heure de marche à pied de la rue de la Madeleine jusqu’à la gare Saint Serge puis deux heures de transport ferrovière en troisième classe dans le petit train d’Anjou, un omnibus poussif qui desservait toutes les stations jusqu’à Segré. 

Bref, Marguerite n’avait certainement pas lu le journal ce jour-là.  Une autre occupation s’imposait à elle, à laquelle il ne pouvait être question de s’affranchir! Elle l’attendait depuis neuf mois!    

Ce mardi 1er juin 1926 présentait pourtant toutes les caractéristiques d’une journée ordinaire. Rien d’extraordinaire n’était attendu dans l’immédiat! Une journée que rien ne distinguait des autres. A priori banale et routinière pour tout le monde. Pour tous, sauf – on le pressent – pour Marguerite, la future maman d’un petit « gâs » et pour Marcel son époux. Sauf pour Maurice bien sûr, le principal concerné et le héros du jour, ainsi qu’accessoirement pour nous dans la suite de nos histoires!

A Paris, le seul fait notable de cette journée fut le discours qualifié d’émouvant par les journalistes parlementaires du président du Conseil, Aristide Briand (1862-1932), devant la Chambre des Députés. Attaqué sur sa politique financière censée redresser un pays vainqueur de la Grande Guerre mais exangue, il parvint à faire taire son opposition radical-socialiste et par obtenir la confiance des députés après avoir mis en balance la responsabilité de son gouvernement! Pour peu de temps d’ailleurs, puisque ce dernier tombera dix-huit jours après… Un grand classique de la vie politique qui permet aux tribuns de se distinguer et aux soutiens majoritaires de se compter ou de se décompter.. 

Parmi les faits divers marquants du jour, parmi les événements atypiques qui font le sel de la presse et comblent nos instincts voyeuristes, le journal mentionnait pour ce 1er juin 1926, un vol de dix-huit tonnes de savon à (de) … Marseille! Faut le faire.

Et comme pour couronner le tout dans la noble tradition d’un thriller marseillais, tels qu’on les prise du côté du quai de la Joliette, le larçin avait été perpétré dans des « magasins de subsistances » de l’armée au bas fort Saint-Nicolas! On imagine que le planton de garde a dû écoper d’un savon. 

A Angers, la météo elle-même n’avait rien de remarquable! Une météo angevine classique, modérément océanique, juste un peu fraiche pour la saison entre 11 ° degré au lever du soleil et 15° au cours de l’après-midi! Sans pluie…

A un détail d’importance près, les météorologistes d’alors n’avaient rien à envier aux actuels climatologues de l’apocalypse ou encore aux épidémiologistes infectiologues qui investissent et colonisent nos modernes écrans. Ce détail, c’était la modestie, mieux même, l’humilité. Ils ne se prétendaient pas « savants » et se contentaient juste de rapporter fidèlement les indications de leurs baromètres à ruban, de leurs thermomètres à mercure et de leurs hygromètres, sans faire « les beaux » en extrapolant l’imprévisible et en invoquant du haut de leurs chaires fictives, la science à tout bout de champ.

Heureusement le Petit Courrier, journal de proximité était en revanche assez prolixe en nouvelles locales et régionales vérifiées par des correspondants et pigistes indigènes qu’on pouvait croiser dans la rue. Tout était dans le journal: de la vie des associations aux chiens écrasés, des avis de mariage aux réunions d’associations de petits jardiniers jusqu’aux incontournables annonces nécrologiques, sans oublier évidemment l’arrestation de maraudeurs indélicats avec les commentaires qui s’imposent. Un vivier pour le lecteur angevin qui y puisait les informations qu’il développait avec les copains d’atelier. Avant d’aller au boulot, il aimait feuilleter son journal déposé par un livreur dès potron-minet sur le paillasson,

Ainsi la presse des 1er et 2 juin 1926 consacrait plusieurs articles – et même quelques manchettes – à la tenue entre le 3 juin et le 13 juin 1926 de la troisième Foire Exposition de l’Anjou… Etait décliné dans le détail, le programme des nombreuses manifestations prévues, commerciales et festives, voire religieuses, depuis son inauguration le jeudi 3 juin par le ministre du commerce et de l’industrie en présence des autorités angevines, jusqu’à sa clotûre dix jours plus tard.

On apprenait, entre autres, que le 4 juin se tiendrait une grande foire Agricole et aux bestiaux au Cirque Théâtre d’Angers et qu’en soirée, des concerts seraient donnés au jardin du Mail par la musique de la Garde Républicaine.

Le dimanche 6 juin, les catholiques angevins majoritaires dans la population, étaient invités à participer à la fastueuse et multiséculaire procession du Grand Sacre, depuis le parvis de la Cathédrale Saint-Maurice au reposoir du « Saint Sacrement » sur la place du Tertre dans le quartier d’outre Maine de la Doutre, A cette occasion, une grande partie du clergé du diocèse, évêques, éminences de tous ordres et chanoines en tête, défilait en habits sacerdotaux d’apparat devant des masses de fidèles ou de spectateurs enthousiastes et présumés en dévotion…

Près de vingt ans après la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les autorités ecclésiastiques et les édiles municipaux pratiquaient une sorte d’oecuménisme de bon teint sous l’égide des bienfaiteurs du crû et avec la complicité des pépiniéristes angevins, trop heureux de fleurir les ostensoirs. Et ce au plus grand contentement des petits et des grands. C’était la fête! Dans l’après-midi de ce jour béni, l’hippodrome d’Eventard devait accueillir les courses de chevaux d’Angers.

Le 11 juin 1926, les carrières d’ardoise de Trélazé virent même passer des promeneurs étrangers cornaqués comme une classe de neige par le syndicat d’initiative de l’Anjou. On aimait valoriser l’ardoise et les ardoisiers d’Anjou et on le faisait savoir aux visiteurs de la Foire. Enfin le lendemain eut lieu le traditionnel grand concours d’animaux reproducteurs des espèces bovines, ovines et porcines. Un rituel incontournable!

Et pour terminer en beauté, le journal précisait dès le 1er juin, que le dernier jour de la Foire Exposition, en l’ole dimanche 13 juin 1926, la Société de Vénerie organiserait une exposition d’étalons…

Mon grand père paternel, Marcel Pasquier (1892-1956), ancien chasseur à cheval de l’armée d’Afrique entre 1910 et 1919 se serait certainement déplacé pour assister à ces présentations, s’il en avait eu le loisir! Mais, il avait la tête ailleurs…

Ce 1er juin 1926 revêtait pour lui un caractère particulier.

En effet, ce même jour, à quelques kilomètres des festivités en préparation et de la Foire Exposition, son épouse Marguerite Cailletreau (1897-1986) mettait au monde au rez-de chaussée d’un immeuble sans caractère du 65 de la rue de la Madeleine, Maurice Pasquier (1926-2017) leur deuxième fils et troisième enfant.

Ce jour-là, débutait l’existence de celui qui devint mon père, puis celui de mes trois soeurs, puis le grand-père et l’arrrière grand-père d’une myriade d’enfants. C’était, il y a exactement 95 ans. Désormais le temps n’a plus de sens pour Maurice disparu, il y a quatre ans, ni pour aucun des protagonistes et acteurs de ce 1er juin 1926. Date anniversaire qui fait désormais partie de notre histoire patrimoniale.

Pour lui et pour eux, tout est désormais fini dans l’infini.

Maurice en 2013, pensif devant sa maison natale.

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Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951) m’a offert le petit camion en bois qui se trouve aujourd’hui sur une étagère de mon bureau, voisinant en bonne intelligence mais sans intention préconçue avec les ouvrages et les biographies de Marie et Pierre Curie, Albert Einstein, Max Planck, Ettore Majorana, Louis de Broglie, ainsi que ceux de Gilles de Gennes (1932-2007), de Roland Omnes ou encore de Vladimir Kourganoff (1912-2006) mes professeurs à la fac des sciences d’Orsay au début des années soixante-dix. 

Je sais juste, parce qu’on me l’a indiqué ultérieurement, que le « pépé » l’avait fait lui-même à partir de planches de bois de cagettes de fruits et légumes récupérées en fin de marché à Angers du côté du boulevard Foch. 

En réalité, cet oubli n’en est pas un. Il n’est pas imputable à l’obsolescence de mes neurones, qui menace impitoyablement tous les baby-boomeurs de mon acabit. Il est simplement dû au fait que ce cadeau, probablement l’unique jouet que mon grand-père maternel eut le loisir de me fabriquer de ses mains, remonterait à Noël 1950 ou, au plus tard, au jour de mon deuxième anniversaire, en février 1951. Et qu’à cet âge très précoce, la mémoire très sélective fonctionne selon des critères qui échappent à la logique des adultes.  

Il se trouve qu’à la charnière des années 1950 et 1951, l’hiver et en particulier le mois de février furent très rigoureux en Anjou. Cela explique en partie que, de cette période lointaine de ma prime enfance, je n’ai guère conservé en mémoire qu’une sensation de froid intense. Presque toutes les autres émotions « inoubliables » s’étant diluées dans d’improbables réminiscences de perceptions réelles ou imaginées à partir de récits postérieurs de ma mère ou de ma grand-mère. Ou des deux conjuguées.  

A l’évidence, cette météo exceptionnelle aux antipodes climatiques du réchauffement global aujourd’hui rabâché, m’avait beaucoup plus impressionné que tous les autres évènements de ma vie quotidienne d’alors. Une vie plutôt choyée d’un tout petit garçon, gratifié de l’affection des siens dans une famille modeste, mais ouverte au monde, par les engagements militants de ses parents au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne pendant la guerre, puis dans l’action catholique ouvrière et enfin dans le syndicalisme confessionnel.      

Dans ce contexte, la rudesse du climat dans les logements ouvriers mal chauffés d’après-guerre n’engendrait pas la tristesse ni d’ailleurs la mélancolie, mais elle laissa durablement des traces dans l’imaginaire des petits enfants. Et ce sont elles finalement qui survécurent à l’usure du temps.

Force est de reconnaitre que le contraste entre le confort spartiate de cette époque et celui dont on bénéficie ‘aujourd’hui est saisissant. Il est même inconcevable pour les générations montantes, addicts aux smartphones, à la télé et aux jeux vidéo, qui d’un « clic » peuvent modifier l’ambiance thermostatée de l’endroit où ils se trouvent. 

Jadis, a contrario, en l’absence de chauffage centralisé dans des appartements mal isolés, la lutte contre le froid consistait à vivre calfeutré et emmitouflé dans des pullovers assez raides souvent tricotés avec de la laine récupérée. Restrictions obligent. Et à ne sortir dans les jardins enneigés, que fagotés, de pied en cap, à la manière d’un Paul-Emile-Victor (1901-1995), l’explorateur polaire à la mode du moment. 

L’accoutrement composé en outre de la « capuche » et du « cache-nez » de rigueur, était inconfortable mais il fut à l’origine de souvenirs impérissables. Et encore, notre mère étant couturière, les vêtements étaient bien coupés et à notre taille. 

En outre, la « bouillotte » de brique chauffée dans le four de la cuisinière à bois et à charbon (boulets) permettait les soirs de trop grand froid d’affronter bravement les draps glacés en attendant que l’édredon de coton, gonflé de plumes, réchauffé à la chaleur humaine ne prenne le relai et n’assure l’équilibre thermique du lit, condition indispensable à une nuit de sommeil paisible…   

hiver 1951 Angers

Ainsi, c’est la température ambiante qui dictait sa loi et c’est elle, qui au détriment de toute autre considération, « imprima » durablement sur nos jeunes cerveaux encore vierges. Dans ces conditions, le jouet du grand-père était sans doute de second ordre. 

Confronté à la froidure des temps, tout le reste des sensations voire des émois et des sentiments, y compris ceux considérés légitimement comme essentiels et déterminants pour l’avenir, telle l’affection de nos parents, désertèrent notre conscience instantanée et s’effacèrent dans le bruit de fond des activités obligées donc normales. Comme si ce qui relevait de l’ordinaire était voué à l’oubli dans cet environnement glacial qui mobilisait notre énergie et nous tenait en éveil. Comme si notre regard sur le monde était entièrement circonscrit à la lutte pour se réchauffer.   

Un drame, pourtant, bouleversa cet équilibre et rompit cette harmonie précaire. Il endeuilla toute la famille cette année-là et brouilla nécessairement les repères. 

A l’automne 1951, ce grand-père bricoleur du dimanche, mourut subitement foudroyé par un infarctus alors qu’il n’était âgé que de cinquante-et-un ans. Je n’avais pas eu le temps de le connaitre, de m’approprier consciemment notre parenté, ni celui de nouer avec lui, les rapports de proximité qu’un petit-fils entretient généralement avec son grand-père!  

Louis passa ainsi brutalement du statut de grand-père réel et peut-être de familier attentionné à celui de grand-père virtuel. L’homme théorique supplanta rapidement celui chaleureux de chair, d’os, et de léger embonpoint, auquel le bébé avait dû sourire et babiller. Le garçonnet que j’étais l’effaça de sa mémoire.

Notre connivence mutuelle voire notre complicité naissante s’étaient en fait évanouies au fur et à mesure qu’un autre homme qui, pourtant, lui ressemblait comme un frère, avait pris sa place et comblait le vide de son absence….S’est progressivement dessiné un autre personnage, au travers des histoires bienveillantes et systématiquement édifiantes, qu’on n’a cessé, par la suite, de me raconter à son sujet pour honorer sa mémoire.    

De la sorte, je ne saurais plus aujourd’hui identifier le son de sa voix, si jamais on l’avait effectivement enregistrée. Le temps m’avait manqué pour la mémoriser et elle s’était tue pour toujours à l’automne 1951. Sans le recours de la photographie, j’aurais également oublié son visage. Disparurent également du champ de ma conscience, les gestes d’attention qu’il prodiguait au bébé que j’étais. 

Enfin, ma bibliothèque olfactive élimina rapidement de son thésaurus, l’odeur de tabac froid qu’en qualité de fumeur de « gris » à rouler il diffusait un peu partout et dont il avait forcément imprégné sa capote et son képi de policier municipal ainsi que son tablier de « petit jardinier de la Treille ». 

On m’a raconté qu’il était d’un caractère aimable, paisible, paterne même. Bref, que l’homme était naturellement bon, Je le crois volontiers mais il demeurerait pour moi une sorte d’étranger de ma lignée, en d’autres termes, un inconnu, s’il n’y avait justement ce petit camion verdâtre en bois, confectionné de ses mains qui atteste sans discussion de son existence et de nos échanges d’antan.  

C’est sur ce camion que repose désormais la seule certitude dont je puisse me prévaloir à son propos car à travers ce modeste objet qu’il a façonné minutieusement, et auquel il a consacré quelques heures, je sais que c’est à moi qu’il s’adressait et à personne d’autre…

Notre dialogue qui se poursuit en dépit du temps qui passe, emprunte aujourd’hui ce chemin! Et à travers ce lien intemporel – presque charnel – ce petit camion témoigne de notre histoire commune.

Pour autant, Louis a t-il imaginé – intuité – que, par le biais de ce jouet, il continuerait, bien au-delà de sa propre fin, à irriguer ma réflexion et à m’entretenir de notre héritage commun, celui d’une civilisation aujourd’hui en péril?

Pouvait-il concevoir que ce petit camion constituerait pour moi, plusieurs décennies plus tard, un point d’ancrage et une porte entrouverte sur l’insaisissable et énigmatique « légende des siècles » et sur l’origine du monde?

Rien n’est certain! Car dans la durée, tout est mouvement et tout disparait sauf l’éphémère.  

Je présume en tout cas, sans pouvoir l’expliquer que le choix de ce petit camion de dix-sept centimètres de long sur huit de large aux roues en pièces de monnaies trouées des années 1920, n’est pas anodin. Ni même innocent! Même si, dans cette France d’après-guerre qui n’avait pas encore franchi le cap de la consommation de masse, l’objectif de Louis était initialement – et probablement avant tout – d’offrir un jouet, absent des rayonnages des magasins ou trop couteux, à l’ainé de ses petits-enfants. 

Quoiqu’il en soit, sans peut-être l’avoir clairement anticipé, Louis construisit, une « machine à remonter le temps ». Un cadeau d’autant plus utile et précieux, qu’on engrange les années, qu’elles finissent par peser ostensiblement et que les inconvénients qui en résultent, ont une fâcheuse tendance à se multiplier. 

A ce stade de mon récit, une pause s’impose!

A cet instant, j’imagine que les rares lecteurs de ce billet – ceux qui, indulgents, m’ont accompagné jusque là – envisagent sérieusement de quitter le navire, autrement dit de snober leur écran pour passer à autre chose. Je les comprends car moi-même, je me demande où va me conduire cette histoire de grand-père bricoleur qui colonise ma mémoire impudemment à son insu et à la mienne! 

A force de circonvolutions autour de ce fantomatique camion, on finirait presque par l’oublier sur son étagère. Un peu comme on oublie Arthur Rimbaud quand on lit Rimbaud dans « Une saison en enfer » ou dans les  » Illuminations ».  Un peu comme on rate le génie du poète de Charleville-Mézières  quand on veut, à toute force, donner sens à sa vie erratique et élucider les motifs qui l’ont poussé à s’égarer à Aden et à Harar avant de mourir, cul de jatte, cancéreux et gangreneux à Marseille…Un peu comme si on le croisait sans suspecter la force révolutionnaire de son écriture et surtout sans percer d’autre secret que ceux dont on est soi-même habités!  C’est tout ce qui caractérise mon camion d’enfance, une recherche de réponse à une lancinante interrogation qui n’en exige peut-être pas ….

Peut-être qu’en se baladant un été avec lui, guidé, par exemple, par Sylvain Tesson, ce serait plus clair. Mais rien n’est moins sûr! 

Que puis-je écrire concrètement de ce camion? 

Que c’est en 1975, au décès d’un mes grands oncles paternels, Auguste Cailletreau (1892-1975), chauffeur dans le service de santé des armées pendant la Première guerre mondiale, que je compris grâce à une photo-carte postale datée d’avril 1916, que mon petit camion en bois était une reproduction bricolée et simplifiée du célèbre camion Berliet « CBA ».

Un de ces camions qui circulèrent en grand nombre sur la Voie Sacrée entre Bar-le-Duc et Verdun au cours de cette terrible année 1916.  

Auguste Cailletreau au centre appuyé à son camion

Le plus souvent « carrossé en plateau bâché à ridelles », ce camion fabriqué à grande échelle dans les ateliers Berliet de Lyon et Vénissieux  était destiné en priorité à l’armée française. « Simple et robuste », il pouvait transporter une charge utile de plusieurs tonnes et être équipé de support de batterie DCA. Il fut donc partie prenante des combats, outre sa participation déterminante à l’approvisionnement de Verdun en 1916…Ce camion contribua ainsi à la victoire de la bataille de Verdun.

En tant que véhicule du service de santé des armées, il pouvait également accueillir un bloc opératoire et des appareils de radioscopie, pour localiser les impacts des balles et les éclats d’obus dans les blessures ensanglantées des poilus.

Marie Curie elle-même qui, avec sa fille Irène Curie, mit son savoir faire au service des blessés de guerre sur le Front, fut d’ailleurs photographiée au volant d’un de ces camions, qualifiés pour la circonstance de « Petites Curie« … 

C’est donc assez naturellement que mon grand-père, ancien combattant des derniers mois du conflit trouva là l’inspiration patriotique pour me fabriquer ce petit camion. Le temps aidant, il est devenu, à mes yeux, une sorte d’emblème ou de drapeau d’une Nation française combattante, fière d’elle-même et créative. Une Nation, de nos jours, actuellement controversée dans sa quintessence, sa culture, les principes universels qu’elle donna au monde et son histoire, et dont l’existence même se trouve menacée par des vagues d’obscurantisme importé.  

Mon petit camion désormais symbole de résistance nationale, survivra comme il traversa discrètement toutes les périodes parfois dangereusement turbulentes de l’après-guerre et qu’il résista à tous les changements jusqu’à parfois se faire oublier dans un angle mort des rayonnages de ma bibliothèque…

Jusqu’à se réfugier silencieusement et en bonne compagnie auprès de Marie Curie.

Il n’y a pas de hasard! 

Quelle est, en effet, la part du hasard dans le fait que ma petite-fille âgée de deux ans et demi – du même âge que celui que j’avais en 1951 – découvrant le camion alors qu’elle joue avec des personnages « Lego », reproduise l’équipage d’une « Petite Curie » en plaçant spontanément et sans incitation de ma part, un infirmier aux commandes du camion?  

Avril 2021

Dans la foulée, je me suis permis de lui parler des rayons X, de leurs propriétés et de quelques notions sur les rayonnements ionisants … La base, quoi!

Elle n’y a pas prêté la moindre attention. Elle avait évidemment raison! C’était hors sujet. 

Alors, je me suis dit que si je cassais ma pipe d’ici quelques mois – hypothèse de moins en moins réfutable avec le temps qui passe – elle ne se souviendrait sûrement que du réchauffement climatique et accessoirement du petit camion de mon grand-père, son arrière-arrière grand-père. 

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PS: Livres évoqués  :

L’œuvre d’Arthur Rimbaud (Un saison en Enfer, Illuminations, etc.) 

Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson – Editeur Equateurs parallèles- avril 2021

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