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Posts Tagged ‘jeunesse’

Ça commence à faire beaucoup!

Hier c’était Jean d’Ormesson qui tirait son exquise révérence, aujourd’hui c’est Johnny qui range définitivement sa dernière guitare désaccordée et il y un un mois, c’était mon père qui fermait pour toujours ses yeux déjà éteints.

Décidément cet automne 2017 nous fait vieillir prématurément…

Ces trois-là, aux destins si différents, je les aimais depuis toujours, ou presque. Je ne les approuvais pas nécessairement dans tout ce qu’ils réalisaient, n’appréciais pas toujours ce qu’ils écrivaient et n’adhérais pas systématiquement – loin s’en faut – à tout ce qu’ils pensaient et disaient…Ils m’étaient à la fois étrangers et si proches.

Je les aimais tout simplement pour ce qu’ils étaient, sans trop me l’expliquer…

Désormais, ils ont quitté la scène – des scènes uniques pour chacun d’entre eux par rapport à moi. Alors je suis un peu perdu, sans trop savoir pourquoi, car je suis « grand » depuis longtemps et parce que c’est dans la nature des espèces vivantes de disparaître… Pourquoi ces trois-là, plus que d’autres demain, nous donnent-t’ils le sentiment d’être orphelins? Pourquoi leur départ semble hâter le nôtre? Nous donne un coup de vieux!

« On meurt parce qu’on a été vivant » se plaisait à répéter Jean d’Ormesson: une fausse évidence pas si évidente!

En leur mémoire qui hante – à des titres divers – mon panthéon personnel, me reviennent à l’esprit ces réflexions de Charles de Gaulle en 1932 dans le « Fil de l’Epée » :  » Certains hommes répandent, pour ainsi dire de naissance, un fluide d’autorité dont on ne peut discerner au juste en quoi il consiste (…) Il en va de cette matière comme de l’amour qui ne s’explique point sans l’action inexprimable d’un charme »…

Et le charme, comme chacun sait, c’est du bois dur, indestructible mais pas facile à travailler…

Vivement le retour du printemps sous la charmille avec des rosés de Loire à flots et des rillons de porc… en compagnie de copains « d’abord » et de vieilles canailles !

Pour l’heure, j’en ai ras le bol de rédiger des nécrologies!

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D’assez loin, sur la Levée de la Loire, nous apercevions sur l’autre rive du fleuve, les moulins caviers de Saint-Saturnin, Blaison ou Juigné-sur-Loire. Campées au sommet des coteaux, leurs silhouettes se découpaient, altières, dans le soleil couchant… Ainsi, de retour vers Angers, les dimanches soirs de printemps, le tableau à contre-jour des hucherolles des moulins à vent angevins, supportant encore ce qui leur restait d’ailes, nous accompagnait jusqu’en approche des faubourgs d’Angers, avant que les flèches de la cathédrale Saint-Maurice ne prennent le relais …

C’est du moins la vision – réelle ou imaginaire – que nous avons conservée de ces fins d’après-midi dominicaux en bord de Loire, en revenant par la rive droite, à l’issue, par exemple, d’une visite de l’église abbatiale de Cunault, des maisons troglodytes de Chênehutte-les-Tuffeaux, ou d’un hommage au mémorial des Cadets de Saumur. Voire de la « boule » nucléaire d’Avoine près de Chinon, fierté patriotique du moment!  Les moulins nous apparaissaient juste après le franchissement du fleuve par le pont métallique de Saint-Mathurin-sur-Loire , dont, à cette heure-là, les maisons basses regardant à l’eau, étaient encore baignées de soleil.

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Nous les enfants – les queniaux – serrés sur la banquette arrière de la « deux-pattes » familiale de la première génération, nous savions que les moulins de Saint-Saturnin sonnaient le glas de notre promenade « culturelle » et printanière dans la vallée limoneuse de la Loire, sur ses grèves brûlantes et près des bancs de sable imprévisibles et dangereux qu’on nous interdisait de fouler… De la sorte, nous nous appropriâmes naturellement ce fleuve devenu notre patrimoine, comme le firent, bien avant nous, les comtes d’Anjou, les Plantagenets, les rois de France et d’Angleterre! Telle était, au fond, notre référence identitaire commune. Elle le demeure aujourd’hui.

Cette « référence identitaire » tant vilipendée de nous jours, qu’il nous faut donc désormais évoquer avec timidité et circonspection, trouve ainsi ses fondements et sa raison d’être dans ces paysages du Val de Loire avec ses moulins pivotants orientés au vent, culminant au sommet des vignobles, et dans le cours de ce fleuve majestueux et royal, qui, en contrebas, organisait l’espace et, aussi, sans qu’on y prenne garde, le temps qui passe!

C’est simplement l’expression mélancolique de la permanence et de l’invariance « des choses », au-delà des agressions multiples et des transformations que la vie et le temps, complices indissociables, nous imposent! Ancêtres des éoliennes qui colonisent désormais les paysages de conserve avec les pylônes électriques, ces moulins caviers d’autrefois persistent malgré tout, à adresser un clin d’œil moqueur à notre conception étriquée et sectaire de la modernité… Bien que souvent ruinés, ils témoignent, contre vents et marées, d’un temps où l’instinct de survie primait sur le consumérisme, et où l’enjeu n’était pas tant de produire de l’énergie que de transformer du blé en farine en activant une meule mobile sur une autre fixe au moyen d’un arbre moteur mu par la force des éléments!

Par rapports aux discours actuels sur le développement durable, il ne s’agit pas que d’une simple différence de points de vue, de sémantique ou d’approche technique, mais de philosophie. Disons plus justement « d’art de vivre »! Les éoliennes qui « ornent » nos remblais d’autoroute n’ont d’autre vocation que de fournir des kilowatts. Personne n’aurait l’idée de reconvertir ces hideuses et bruyantes hélices profilées sur ordinateur, en médiateurs culturels ou en moulins à vent pour produire de la farine de blé, dont nos modernes diététiciens écolo-ventilés se méfient! Ils se défient du blé comme de la peste au motif qu’il contient du gluten, nouvel ennemi décrété de nos santés!  Les meuniers d’autrefois seront donc les électriciens du futur! Mais que deviendront alors les ânes autour des éoliennes téléguidées par satellite, puisque leurs grandes oreilles ne seront plus nécessaires pour déterminer la direction du vent?

Dès le lendemain de ces retours par la Jetée de la Loire – parfois interrompus par de nécessaires pauses pipi sur les cales de la Loire, abandonnées des bateliers – il nous fallait oublier les bancs de sable pour retrouver ceux de l’école. L’image résiliente de ces moulins caviers, si caractéristiques des vallonnements de la viticulture angevine, nous hantait pourtant encore un peu, comme la réminiscence d’un dimanche réussi à la campagne…Puis c’était l’heure de la récré, et la vie reprenait son cours normal…

Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle plus tard, la nostalgie nous habite encore. D’autant que certains ne sont plus là pour évoquer ces instants-là et ces émotions-là…  Ces moulins, témoins de notre jeunesse imprègnent encore durablement nos souvenirs, à l’aune de notre insouciance d’alors… Aujourd’hui, il n’est plus question de reprendre le chemin de la classe. Seulement de tenter de nous rappeler ce qu’on nous y apprenait … On a des excuses: c’était au mitan du siècle dernier…

Dessin de 1881 d'Henri Duguet

Dessin de 1881 d’Henri Duguet

Pour illustrer ce billet, j’ai choisi un dessin original, réalisé en 1881 ou 1882, et attribué au dessinateur et sculpteur angevin, Henri Duguet né en 1857, dont l’atelier se trouvait rue Saumuroise à proximité de la place des Justices. Ce sculpteur au talent méconnu, était le père de Madeleine Duguet (1897-1973), à laquelle j’ai consacré ici,  le 16 juillet 2012, une notice biographique, « La solitaire d’Ardenay »,

Ce dessin représente un moulin cavier dit « de la Cave », aujourd’hui disparu. Il ne s’agit pas d’un « moulin de Saint-Saturnin », puisqu’il se situait sur le territoire du village de Montilliers en Anjou à une trentaine de kilomètres de là. Mais, je l’ai sélectionné pour trois raisons: d’une part parce qu’il s’agit d’un beau dessin représentant un moulin cavier, réalisé au crayon, qui n’a jamais fait l’objet de publication, d’autre part, en souvenir de sa fille que j’ai rencontrée dans un passé lointain, et enfin parce que, probablement en ruine, ce moulin devenu fantôme, devient mythique. Il peut servir de support et donner chair à toutes les divagations oniriques. Aussi bien aux vrais souvenirs, qu’à ceux imaginés ou inventés au-delà du réel.

Je suis certain que beaucoup d’angevins – de souche ou de bouturage – partageront cette façon de penser.

Du moins je l’espère…

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D’ordinaire, je m’abstiens de plagier les guides touristiques pour faire du buzz. Sage résolution car je ne compte pas m’engager dans une guerre de l’audience ou ouvrir une agence… A moins évidemment, que la dégradation annoncée des retraites m’incite à reprendre du service dans l’écriture opportuniste et sur commande.

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Pour raconter l’île de Béhuard – qui est pour moi, un authentique joyau de l’art ligérien en Anjou-  je me laisserais pourtant aller aux trémolos dans la plume ! Cependant, à supposer qu’un jour, je sois contraint, pour des motifs alimentaires,  de me livrer à cet exercice de lyrisme marchand, plutôt réservé aux voyagistes, j’éviterai de m’appesantir sur le culte marial dont l’île – comme beaucoup d’autres sanctuaires angevins – s’est fait une spécialité. Encore plus de faire la pub des pèlerinages gourmés et « encornettés » qui s’y déroulent.

Non ! L’île de Béhuard n’a pas besoin de ces références pour exister. Sa religiosité n’en est qu’un aspect. Elle est naturellement belle, même pour les mécréants. Coincée au milieu du fleuve entre le bras de la Guillemette et le cours principal de la Loire à une quinzaine de kilomètres en aval d’Angers, elle resplendit des mystères et des légendes qui jalonnent son histoire et qui traînent encore dans ses prés plantés d’aulnes têtards et le long des vieux murs d’ardoise oxydée qui les ceinturent. On frôle le merveilleux, les petits matins d’hiver, lorsque la brume du fleuve recouvre presque entièrement le javeau et que ses terres limoneuses sont inondées. L’ïle de Behuard est belle aussi par sa petite chapelle de style gothique angevin. Elle est belle enfin par ce qu’elle atteste de la spiritualité de gens que j’ai connus ou dont j’ai entendu parler, ceux de ma propre famille et d’autres, dont les fantômes persistent à revenir ici, arpentant sans relâche les chemins où une foi naïve de charbonnier les avait enracinés et convertis en éternels pèlerins. Leurs ombres continuent de piétiner dans la gadoue des chemins creux, sans but …

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Qu’on aborde l’île en venant de Savennières par la rive droite ou de Rochefort-sur-Loire après avoir franchi le Louet par la rive gauche, l’effet est le même : c’est comme franchir une frontière magique et se retrouver dans l’univers de Louis XI, ce roi cruel, fourbe et superstitieux, neveu du roi René d’Anjou, qui au 15ème siècle fit construire ici une curieuse chapelle à trois niveaux et « double nef en équerre » dédiée à la Vierge. L’édifice d’architecture religieuse classique en Anjou aux prémices de la Renaissance semble agrippé, ou plutôt lové au sein d’un rocher volcanique, échoué là depuis des temps immémoriaux et dont on dit qu’il a été charrié par les eaux du fleuve depuis la lointaine Auvergne. A moins qu’il faille chercher d’autres explications plus cosmiques, voire divines…Ou même sataniques pour donner un peu de piment dans un univers colonisé depuis si longtemps par des cohortes de grenouilles dont beaucoup de bénitiers !

On raconte que Louis XI (1423-1483), triste tyran mais grand roi prit la décision de consacrer ici un oratoire marial en remerciement de son sauvetage in extremis d’une noyade assurée dans les eaux tumultueuses de la Loire, alors que son embarcation était prise dans de violents tourbillons. D’autres prétendent que le souverain valoisien se croyant damné de ne pouvoir concevoir un fils en dépit de deux mariages avait formé le vœu d’ériger un lieu de culte à la Vierge – symbole moderne de la procréation mâle divinement assistée – si jamais la sainte Providence lui donnait un héritier: ce fut le cas avec Charles VIII et donc il s’exécuta. Louis XI qu’on représente toujours avec un drôle de galure en feutrine, planté bas sur le front, était au fond un vrai mystique mais à sa manière, celle d’un hystérique de la dévotion, tortionnaire retors mais repentant, qui voyait dans les tourments infligés aux autres l’expression de son propre châtiment. Celle d’un bourreau sadique et grand stratège national, qui enfermait ses adversaires enchaînés dans des cages en fer, suspendues dans son château de Loches, qu’il appelait bizarrement des « fillettes ».  Ces « fers » dont  certains – peut-être – agrémentés de leurs anneaux de pied ou de main sont accrochés au mur de nef de la chapelle de Béhuard et rappellent pudiquement au visiteur les facéties cruelles de ce curieux et tourmenté souverain!

En souvenir du miracle dont, le roi, comme Boudu, bénéficia, Béhuard devint un lieu de pèlerinage pour les bateliers et les voyageurs, et plus généralement pour tous ceux qui s’en remettaient à la vierge pour se sortir de situations délicates ou périlleuses. Mais autrefois la concurrence était rude en matière d’indulgences plénières et de demandes de retours en  grâce ! Surtout, en Anjou, où les manifestations cultuelles mariales faisaient flores au 19ième et au début du 20ième siècle ! Je crois savoir qu’aujourd’hui encore certains perpétuent ces pratiques traditionnelles et populaires, souvent inspirées des rites sorciers des époques pré-chrétiennes.

A Béhuard, un calvaire assez laid et franchement sinistre, figurant les trois suppliciés du Golgotha  a d’ailleurs été érigé au début du 20ème siècle pour permettre à des foules de fidèles, dopés aux cantiques et à l’eau bénite de Loire de satisfaire, dans une sorte de catalepsie collective, leur appétit de surnaturel. Heureusement cet inquiétant monument est un peu à l’écart du village et de sa chapelle   post-médiévale, qu’on a su en outre préserver des kyrielles d’ex-voto qui défigurent d‘autres lieux. Aucune béquille de paralytique ou chaussure orthopédique ne viennent enlaidir les murs nus de la chapelle. Dieu merci

Encore que cette absence de traces visibles de l’omnipotence du divin enlève un peu de son attrait paranormal au sanctuaire. Personne ne s’en plaint sauf peut-être les forcenés de merveilleux morbide et ceux, qui affligés de mille maux parcourent en tous sens le vaste monde des lieux saints et des sorciers à la recherche de soulagements que la médecine allopathique – façon sécurité sociale – ne parvient pas à leur prodiguer.  En tout cas à Béhuard, il n’y a rien qui évoque les « exploits » de Dieu de manière trop tapageuse… Alors que dans tout commerce, y compris du miracle, il faut en principe soigner le marketing, à Béhuard ce n’est pas le cas !

Pour ma part, c’est par piété filiale et non mariale que je m’y suis rendu le 20 février 2013 par un bel après-midi ensoleillé d’hiver avec mes parents, une de mes sœurs et mon épouse. Rien à voir donc avec un accès brutal de religiosité ou une poussée incontrôlée de mysticisme. Juste pour le fun alors que les touristes se font rares en ces périodes de froid hivernal et que les crues sont abondantes! Nous nous y sommes rendus pour la sérénité du lieu ! Pour le souvenir de nos anciens ! Pour se délecter de l’ambiance un peu irréelle de l’endroit au cœur de février et pour se repaître de la vue multiséculaire de cette chapelle à flanc de rocher ! Pour toucher les pierres de tuffeau des fenêtres à meneaux et sentir la moisissure des venelles de la petite bourgade aux toits et aux clôtures d’ardoise.

Une occasion aussi de parcourir les siècles dans un espace réduit et de revisiter un passé, qui, ici nous interpelle à chaque minuscule coin de ruelle ou à chaque détour de chemin, et qui concentre toute l’histoire de l’Anjou.

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Car, si je me suis attardé sur cet étrange roi bossu dont j’aime assez rappeler certains méfaits qui frappent par leur modernité, il ne fut pas le seul, loin s’en faut, outre les miens, proches ou plus lointains, à avoir fréquenté ce haut lieu de dévotion angevine. Beaucoup d’autres ont sillonné ces parages, derrière la mitre et la crosse des évêques, à moins que ce ne soit, à vélo, à cheval, à pied et même – m’a-t-on-dit – à genoux !  Bien sûr, dans ce dernier cas, il fallait avoir les rotules solides en plus d’une solide motivation. Il fallait à l’évidence que la requête à la divinité en vaille le coup, car sacrifier l’usage de ses articulations pour plusieurs semaines exige beaucoup de réflexion sur les contreparties attendues ou espérées ! Dans certaines circonstances dramatiques de notre histoire, un genou contre un coup de main miraculeux  constitue, malgré tout,  un marché équitable, surtout pour les vendeurs de genouillères.

Sans décrire dans ses mémoires ce type de rite sacrificiel fondé sur la mortification salvatrice, mon oncle Albert T. raconte que lors de l’occupation nazie, les jeunes partaient du quartier de la Madeleine à Angers en pèlerinage à Béhuard pour prier la Vierge de sortir la Patrie de l’horrible guêpier dans lequel elle était enfermée. Mais à le lire entre les lignes, on y découvre sûrement une autre motivation à laquelle il semble faire pudiquement allusion: au cours de ces exercices de haute élévation spirituelle, les jeunes soumis aux privations de la guerre et de l’occupation en profitaient pour prendre du bon temps: la drague n’était pas et heureusement, totalement exclue et le pèlerinage en constituait une occasion rêvée. Rêvée même des décennies plus tard : «  J’y suis allé (à Béhuard) la première fois avec mon frère et les jeunes gens du patronage. Nous partions à jeun, et prenions notre petit déjeuner, sur place, après la messe. Je devais, par la suite, le faire seul, soit à pied, soit à bicyclette. Ma sœur, travaillant au magasin Joudon, place du Ralliement, il nous est arrivé d’y aller souvent avec elle et ses amis, (…) Constant M., Robert P., (…) Lucette H., Jacqueline H., Jeannette N., Marie-Josèphe O. Ce petit groupe n’engendrait pas la mélancolie, et nous attendions les jours de fêtes avec impatience ». On respire ! Même en ces temps de tristesse et de désolation, les jeunes aimaient marivauder…et plus, sans doute, si affinité!

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Une coïncidence extraordinaire a frappé l’imagination de cette génération angevine de l’entre-deux-guerres, aujourd’hui largement octogénaire. Ce 23 février 2013, on l’a même évoquée dans la chapelle de Béhuard, sans toutefois retrouver sa plaque commémorative apposée après 1945 : au soir du 28 mai 1944, Mgr Costes (1873-1950), évêque d’Angers, qui se trouvait à Béhuard après une journée de réunions et de prières – du moins c’est ce que disaient les bonnes âmes qui s’abstenaient religieusement de fouiller dans les soutanes – décida exceptionnellement, de passer la nuit sur l’île en raison de sa fatigue. Bien lui en prit car dans la nuit, la ville d’Angers fut fortement bombardée et sa résidence de l’évêché ainsi que de nombreux immeubles du quartier furent en partie détruits occasionnant de nombreux morts ! Cette « divine » inspiration fit l’objet de pieuses spéculations et fut mise au crédit de la DCA céleste, en l’occurrence de la Vierge de Béhuard. Elle permit au prélat d’accompagner le lendemain le préfet pétainiste Donati, pour présenter ses condoléances aux familles des victimes…dont il aurait dû être! Bizarre! Non !

A propos d’évêque : dès le 5ème siècle, l’évêque d’Angers, Maurille avait repéré le fameux rocher et y avait érigé une statue dédiée à la Nativité. Il n’en fallait pas plus pour que, durant tout le Moyen Age, des pèlerins venus des confins de l’Occident chrétien affluent vers Béhuard pour solliciter l’intercession de la Vierge dans la lutte contre la stérilité des couples inféconds. Il paraît que ça fonctionnait assez bien: faute d’intercession effective toujours malaisée à prouver, l’entremise céleste putative favorisait les rassemblements à forte densité d’individus des deux sexes en pleine nature et ça suffisait parfois à régler le problème !  Les gaulois déjà avaient observé ce « prodige » des bienfaits de la chaleur entre un homme et une femme sur un rocher plat exposé au soleil de printemps ou sur une grève de sable fin ! Et avant eux, de très nombreux autres…

J’allais oublier : Béhuard doit son nom à un chevalier qui, au 11ième siècle, reçut l’île en apanage pour services rendus au comte d’Anjou Geoffroy Martel, qui bien que n’étant pas lui-même un contemplatif, savait la valeur spirituelle donc marchande qu’il fallait accorder à l’époque à des terres visitées par la transcendance. Le choix du preux chevalier Béhard constitua une bonne pioche puisque, non seulement celui-ci demeura fidèle à son bienfaiteur, mais il s’intéressa à l’île dont il fut le premier grand aménageur ! On pourrait multiplier les exemples merveilleux témoignant de la riche histoire de Béhuard, comme cette cloche offerte paradoxalement par le roué Louis XI pour sonner l’Angélus de midi, pour la paix.

Ou pourrait encore rapporter de tristes évènements comme le vol du trésor de la chapelle dans les années 1970… Tous les guides en parlent….  En revanche je voudrais conclure en évoquant les stalles de la chapelle qui se trouvent au premier étage de la chapelle près de l’harmonium. Que peuvent bien évoquer les visages grimaçants sculptés qui ornent les revers des sièges monastiques escamotables ? Le sourire vicieux de Louis XI ? Un bras d’honneur en forme de clin d’œil des bâtisseurs de l’édifice ?

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Inquiétantes, ironiques et probablement douloureuses, ces figurines ajoutent à l’humanité de Béhuard. Elles nous parlent de la condition humaine, de ses tracas et de ses incertitudes. Même lorsqu’elles représentent des animaux, familiers ou fantastiques ! Voilà pourquoi j’aime Béhuard. A cause, entre autres, des sculptures de ses stalles ! Mais je ne suis guère objectif, j’ai toujours apprécié les stalles ( avec deux « l », bien entendu!).

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 Quel sort sera réservé à Béhuard dans les prochaines décennies? Inch Allah!

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Au fur et à mesure de mes promenades buissonnières au travers de la diversité foisonnante d’une famille – la mienne, paternelle et maternelle – et de ses nombreuses arborescences séculaires y compris les plus improbables, il n’a, j’imagine, échappé à personne que le Bassin de la Loire sert de cadre immanent et souvent évident aux évolutions peu ou prou romanesques de la plupart de mes personnages. La Loire est elle-même un personnage – sinon le principal – comme en atteste le bandeau d’entête de mon blog!

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Les paysages réels ou imaginés sont presque toujours en lien plus ou moins étroit, parfois secret et insoupçonnable avec le fleuve. Du moins dans ses parties angevines, poitevines et nantaises, qui me sont les plus familières. Celles à propos desquelles, sans que je puisse vraiment m’en expliquer, j’ai posé une fois pour toutes, le sentencieux axiome, selon lequel ma connaissance est patente; et ce, de toute éternité. Celles où cette connaissance postulée s’accompagne du sentiment d’être « chez soi »,   même si je ne les ai jamais visitées. Cette sensation d’intime connivence avec un territoire qui se déploie dans un espace et dans un temps, liés à ma subjectivité, est sans rapport avec cette conviction acquise par tout citoyen de la République d’être partout chez lui en France. L’intelligence intime avec un territoire aux contours plus ou moins complexes – que, par facilité, je qualifie de « patrimoine mémoriel » n’est pas de nature politique, y compris dans sa conception la plus noble. Elle n’a rien à voir avec ce sentiment d’appartenance à une Nation, générateur de droits et de devoirs. C’est presque une « donnée d’entrée ». Une donnée d’emblée!

Pour ma part, cet espace de « civilité intimiste » fait corps avec la Loire et son « authenticité » ne procède que de ma propre perception. S’il peut prétendre, malgré tout, receler un soupçon d’universalité, ce n’est qu’en raison  des rencontres qu’il permet de nouer avec d’autres qui, un instant, partagent mon rêve spatio-temporel et conçoivent, pour eux-mêmes, de nouveaux champs oniriques mitoyens du mien.

Ainsi, ce bassin de la Loire, « à ma sauce » est un espace partiellement virtuel, dont les fondements résident dans ma propre histoire. Mais il a aussi une réalité. Il existe; même si son périmètre n’a pas, par hypothèse – j’oserais presque écrire, par nature – la convexité rassurante d’une frontière administrative. En fait, mon bassin de la Loire pourrait ressembler à la circonscription électorale idéale, issue du ciseau machiavélique d’un habile ministre de l’intérieur qui voudrait dégager une impossible majorité de suffrages en dépit d’une popularité définitivement en berne ! Ça s’est déjà vu et, probablement, que ça se verra encore.

Dans cet esprit, le décor ligérien de mes chroniques intègre le bassin houiller de la Basse Loire à la frontière de l’Anjou, et certains affluents de la rive droite du Haut Anjou, comme l’Oudon qui arrose le Lion d’Angers depuis Segré jusqu’à son confluent avec la Mayenne. Bien sûr, il comprend la Maine en particulier dans sa traversée d’Angers, où ma flânerie prend souvent des allures de retour aux sources. Sur la rive gauche du fleuve, en aval des Ponts-de-Cé, il colonise des îles comme Béhuard ou des villages riverains, antiques ports d’attache ou escales des mariniers, comme Chalonnes.

Photo MTG-Felix

Photo MTG-Felix

Y figurent également des régions issues des anciennes provinces comme le haut Poitou, les Mauges avec Beaupréau et ces lieux de mémoire autour de Saint-Florent-le-Vieil et de son île Batailleuse ou encore Montjean-sur-Loire avec ses gabarres, ses carrières et ses fours à chaux. En amont de la Bohalle et de Saint-Mathurin, ma géographie aux allures de fractale, intègre la Levée de la Loire et les plaines limoneuses inondées du fleuve, où ont prospéré et prospèrent des générations de pépiniéristes. L’autre rive aussi, jusqu’à Saumur, avec ses champignonnières, ses maisons troglodytes et ses demeures aux façades de tuffeaux et aux toits d’ardoise.

Mais ma vision du Bassin de la Loire excède largement les rives mouvantes de la vallée et de ses grèves, qui se modifient en fonction des saisons, des crues et des étiages. Le temps et la durée font partie du paysage. Ils en sont les incontournables acteurs. Non seulement parce que les contours de la vallée évoluent au gré des âges et des caprices de notre propre histoire, mais aussi parce que l’axe est-ouest du fleuve, propice à la navigation à la voile – poussée par le vent vers l’amont, guidée par le courant vers l’aval – délimite un espace qui incarne à la fois l’irréversibilité du temps et le caractère immuable du mouvement. La permanence des choses et des êtres secoués dans un changement incessant, ne se conçoit en fait que par rapport à ce qui reste invariant! Mais de quoi s’agit-il ? C’est justement l’objet de ma modeste quête ou de ma recherche depuis l’ouverture de ce blog. Et auparavant, depuis que je découvris ma première horloge!

Dans cet espace multidimensionnel qui s’apparente étrangement à l’espace-temps des cosmologistes ou des physiciens,  le temps indissociable de la géographie  – à la fois dépendant et indépendant d’elle – intervient dans mon propos à plusieurs niveaux : d’une part celui des personnages célèbres et fédérateurs de la région, dont chacun peut sans complexe se revendiquer, tels des poètes comme Joachim du Bellay, des savants comme Chevreul ou des familles comme les Plantagenets, et d’autre part, celui plus intimiste des héros inconnus du grand nombre, membres ou non de ma famille dont l’histoire émeut ou symbolise, à leur manière, une époque. Mais qui peuvent être des sources d’inspiration! Peut-être même des exemples, encore qu’il faille se méfier avec nos ancêtres, car on oublie trop vite leurs turpitudes qui n’avaient sans doute d’égales que les nôtres!

A ce titre, ma géographie personnelle du Bassin de la Loire, pousse souvent ses frontières bien plus loin que le lit du fleuve. Ses chemins à peine balisés la conduisent  jusqu’à certains « clusters » de mémoire sur les bords de la Vienne ou du Clain vers Châtellerault et ses faubourgs…

Hors de portée, dans les brumes du Nord, sont également compris dans les représentations complexes de mon atlas, une partie de la Thiérache du côté de Vervins et de Brunehamel dans l’Aisne et – pourquoi pas peut-être! – un petit bout de la Belgique ardennaise, noyau probable d’une branche de ma famille paternelle!

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Et d’ailleurs, « mon modèle algorithmique familial » serait encore plus alambiqué et ma conception de la « vallée de la Loire » volerait en éclats si j’avais la prétention d’aborder la génétique des populations et si je me fixais pour objectif de suivre les circuits incertains de l’ADN et d’en décrire les aventures. Sans compter les troublantes traces et révélations (à venir) de l’ADN mitochondrial, dont nos archives très masculines peinent à raconter l’histoire… .

Pour mes filles et plus généralement pour les plus jeunes, « mon bassin » de la Loire fait nécessairement figure de représentation partielle. Pour elles, il faudrait y ajouter le Périgord et pour mon petit-fils le pays niçois et l’Italie du Nord… Et que sais-je encore, car ce qui caractérise ces géographies intimes, c’est la complexité infinie des représentations. Ce sont, en quelque sorte, des ensembles interférant, incomplets et pourtant illimités, bornés par l’incertain et qui,  néanmoins et à notre convenance, constituent des espaces de dialogue entre les êtres et les générations.

Alors que j’aborde moi-même le dernier volet de mon existence, j’espère que cet espace-temps personnel que je viens grossièrement de définir,  me permettra encore quelque temps de rencontrer d’autres zombies comme moi, avides de comprendre quelque chose de la vie sans savoir finalement ce qu’il y a à comprendre. Là est la magie… du second principe de la thermodynamique, celui de l’entropie croissante qui interdit tout retour en arrière. Notre destinée n’est-elle finalement qu’un voyage entre la source et l’océan, où notre liberté ne consiste qu’à choisir les chemins de traverse empruntés? Cette perceptive finale du grand large ne m’effraie pas! Bien au contraire, elle me suffit largement et me satisfait!  Aussi, optimiste par nécessité, j’ai le secret espoir que ce référentiel brinquebalant qui n’est finalement qu’une construction ou reconstruction de ma propre histoire, soit un espace de dialogue, sans autre prétention que l’échange avec mes semblables. A l’occasion je ne refuse pas l’idée d’engager avec mes visiteurs du soir, de fructueux dialogues, germes de réflexions d’ordre ontologique sur la nature des choses! Mais à la condition de ne pas tomber dans le travers des transcendances de pacotille, classiques et mortifères, qui nous pourrissent la vie depuis des siècles et qui continuent de promouvoir un obscurantisme souvent ensanglanté . Même si à leur décharge, on peut invoquer le fait qu’elles ont aussi  bâti de belles églises comme celle de Cunault, et sûrement, dans un jour proche, d’autres lieux de culte finement décorés, plus exotiques mais non moins nocifs ! A condition aussi de ne pas sombrer, comme je m’y serai allé volontiers dans le passé, dans des explications simplistes sur les avantages comparés de l’économie de marché et de l’économie administrée. Ou dans d’autres balivernes indigestes sur la gouvernance dans la transparence ou sur la clairvoyance docile des godillots de tous bords!

En toutes saisons dans ma jeunesse, j’ai arpenté mille fois les lieux de cet espace et quelquefois encore depuis. J’ai toujours ressenti le même sentiment d’appartenance réciproque: le bassin de la Loire constitue mon cadre de référence : il s’agit de « mon territoire », ou si l’on préfère, en jargon « in », il est question de mon « écosystème » . Un territoire naturellement exigeant, perpétuellement changeant, presque versatile, auquel je sais appartenir depuis toujours sans qu’il soit besoin d’institutionnaliser de quelque façon que ce soit, ce lien d’évidence. Un territoire qui d’ailleurs ne me demande rien, pas même de « trier mes déchets dans des poubelles de couleur » pour prétendument le protéger!

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Depuis quarante ans, je fréquente les rives de la Seine sans éprouver le même attachement tripal. Ni pour la Dordogne sarladaise, dont la beauté persiste pourtant à m’émerveiller après trente ans de rencontres annuelles. De même pour le Rhin que j’ai néanmoins hâte de redécouvrir ou le Rhône, dont l’orientation n’est pas tout-à-fait la mienne!

La Loire, c’est à part ! Je suis chez moi. Disons donc plutôt « ma  Loire », qui ne comprend pas celle des châteaux royaux vantés par tous les guides touristiques mais n’exclue pas les centrales nucléaires. Non que j’ignore l’intérêt ou n’apprécie pas la beauté architecturale des joyaux de la Renaissance ! Simplement, ils sont pour moi sur le même plan que le Louvre et le Mont Saint-Michel : des plaisirs esthétiques qui ne m’engagent pas vraiment, hormis par les souvenirs des personnes chères qui m’accompagnaient dans ces somptueux décors. Ces endroits prestigieux  n’entrent dans mon histoire que par effraction, comme des éléments de culture obligatoire que tout honnête homme se doit d’inscrire à son CV mondain. La Loire se suffit à elle-même. Elle n’a besoin d’aucun vecteur pour être partie intégrante de moi-même, ni même d’écolos tyranniques au col de chemise ouvert et aux cheveux en bataille, authentiques liberticides aux accents prétendument libertaires pour me rappeler, de gré ou de force, que j’en suis responsable et ce que je dois faire. Faute de quoi, je serais coupable! Moi, je sais que ma Loire n’est pas « bio », ni verte: elle vit tout simplement…

Anjou Automne

Même, lorsque les évènements rapportés dans mes billets se situent, a priori, très loin de son cours, le fleuve, en arrière-plan, est proche, au moins comme brique de la pensée. Comme s’il s’agissait d’un référentiel sans le support duquel aucune description ne me serait possible. La Loire confère du sens à mes petites chroniques, à la manière de la flèche du temps qui situe sans ambiguïté le passé, le présent et l’avenir. S’écoulant d’amont en aval, elle change le paysage sans le dénaturer.

A l’origine d’un espace et d’un temps mêlés et indissociables, c’est à travers la portion de son parcours, à laquelle je m’identifie le mieux – grosso modo, de Tours à Saint-Nazaire, avec pour point focal Angers – que se révèlent ces existences éteintes que je m’efforce de réveiller « un peu », en les assimilant peu ou prou à des épisodes privilégiés de la légende du fleuve, celle d’un petit peuple qui vécut sur ses rives!

Fable passionnante d’un fleuve encore sauvage, indomptable, capricieux et imprévisible, parfois dangereux, qui fut et demeure générateur de civilisation ! Et dont je ne saurais jamais raconter que quelques bribes.

adrienne et Loire

Je ne suis jamais allé au Mont Gerbier de Jonc en Haute Ardèche, là où l’on m’a dit que se situeraient les sources de la Loire: je n’aime pas tellement l’idée que le fleuve puisse avoir un début. Surtout, si comme pour le big-bang, c’est là que se place arbitrairement l’origine des temps.

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C’est le jeudi 21 mai 1981 que François Mitterrand, 4ième président de la 5ième République prit ses fonctions. Un jour exceptionnel pour la gauche. Peu importe que, par la suite, les espoirs qu’on y avait mis, fussent partiellement déçus. Dans l’enthousiasme, nous croyions que ce jour serait marqué d’une pierre blanche comme si rien ne pouvait désormais entraver la marche vers le progrès et la justice, dont nous nous revendiquions … Nous pensions revivre une sorte de mai 68 réussi ! Dans son discours d’investiture, le matin à l’Elysée, Mitterrand avait évoqué avec lyrisme que ce jour marquait la rencontre historique de la « majorité sociale » et de la « majorité politique » !

On croyait naïvement que, par la volonté d’un homme providentiel au passé et aux amitiés d’ailleurs partiellement occultés, tout allait subitement changer. Le peuple écarté depuis si longtemps des affaires publiques, allait enfin exercer le pouvoir. Une ère de bonheur et de vertu s’ouvrait. Bref, ce 21 mai 1981 augurait du meilleur. Et celui qui incarnait cette révolution apaisée, cette « force tranquille », c’était François Mitterrand, qui conjuguait la modernité et la tradition. C’était lui, l’acteur indiscutable de cette démocratie radieuse, qui précisément avait été confisquée – disait-on – depuis la Libération et le Front Populaire. Et pour couronner le tout, François Mitterrand venait de nommer Pierre Mauroy, Premier ministre.

Bonne pioche ! « Pierre » comme on l’appelait familièrement dans les sections du parti socialiste, c’était l’archétype du militant et du camarade exemplaire, le témoin des combats du socialisme dans le Nord depuis 20 ans, le professeur laïc, l’héritier de Jean Jaurès et de Jules Guesde et des luttes ouvrières du siècle dernier. Le tribun républicain enfin! Par nature, la journée du 21 mai se devait donc d’être historique.

D’où l’idée, en ce qui me concerne, d’y associer ma fille aînée, E. alors âgée de trois ans, en l’amenant aux manifestations parisiennes d’intronisation afin qu’elle puisse dire un jour : j’y étais. Tôt le matin, nous prîmes donc tous les deux le RER à la station Lozère de la ligne B, pour rejoindre le ministère du travail, où, à l’époque, je travaillais comme ingénieur dit de « sécurité » au sein de la délégation du même nom, dirigée par André Nutte (1943-2020), futur patron dans les années 2000 de l’Inspection Générale des Affaires Sociales.

Les services du ministère se trouvaient alors dans ses locaux de la place Fontenoy construits dans les années trente, qui portaient encore sur ses murs de la rue d’Estrées, les stigmates des durs combats de la Libération de Paris en août 1944. André Nutte était un personnage rubicond, habile et jovial, et d’une corpulence imposante. Originaire du Nord, c’était un ingénieur de formation – des textiles de Roubaix – mais il avait débuté sa carrière comme contrôleur puis inspecteur du travail. C’est lui qui m’avait embauché le 1er décembre 1977 sur proposition d’André Rebière (1926-2006), ingénieur général de mines, conseiller scientifique du directeur des relations du travail. Mon profil de physicien spécialisé dans la métrologie des aérosols l’avait intéressé… Mes deux mentors étaient très différents, tant par leur apparence physique que par leur manière d’être. Mais, l’un et l’autre étaient réputés nourrir des sympathies à droite. Aussi, en ce 21 mai de victoire de la gauche, on pouvait penser qu’ils étaient plutôt déçus.

D’ailleurs, ils n’étaient pas présents au ministère ce jour-là.

Pour autant, ils ne furent pas chahutés par un personnel, qui bien que majoritairement de gauche, les respectait, car, aussi bien, le rondouillard André Nutte que l’ascétique « marcheur » André Rebière jouissaient d’une réputation de compétence, d’intégrité et de haute moralité publique. L’engagement politique était sans doute plus marqué pour André Nutte qui avait occupé des responsabilités dans des cabinets ministériels auprès notamment de Norbert Segard (1922-1981), secrétaire d’Etat de Giscard d’Estaing. Mais, pour l’un comme pour l’autre, ce qui primait c’était l’intérêt général et globalement nous adhérions à l’idée qu’ils s’en faisaient.

En tout cas, nos relations professionnelles ne furent jamais ternies par la politique. Au contraire, elles nous fournissaient l’occasion de discussions passionnantes et enrichissantes, surtout avec André Rebière qui, en dépit de son statut d’X Mines donc de « grand commis de l’Etat », était dénué de toute ambition personnelle. Sinon celle de servir l’Etat. Il avait d’ailleurs délibérément choisi, au détriment sans doute de ses propres intérêts, de mettre son expérience d’ingénieur au service de la prévention des risques professionnels.

André Rebière

Formé dans la prestigieuse école des Mines de Paris, sa première affectation en 1951 comme chargé de la sécurité d’une circonscription minière dans le Nord-Pas de Calais, l’avait particulièrement sensibilisé aux questions liées aux conditions de travail, en particulier au fond des galeries en front de taille. C’est d’ailleurs grâce à lui que j’ai pu descendre dans les derniers puits en activité d’extraction de charbon sur le carreau de la mine de Bruay-en-Artois.

En ce 21 mai 1981, ni l’un, ni l’autre ne furent donc l’objet de ricanements revanchards, malvenus et vulgaires. Ni après. Car les deux étaient profondément appréciés et respectés. Il n’empêche qu’il régnait une drôle d’ambiance au ministère, ce jour-là. Les bureaux aux portes capitonnées des grands chefs étaient désertés. Ainsi, mon ami A. J. alors attaché d’administration centrale, a pu prendre un cliché de ma fille installée dans le fauteuil directorial devant le Journal Officiel du jour, celui-là même qui proclamait les résultats de l’élection présidentielle du 10 mai après validation par le Conseil constitutionnel.

Photo A.J.

Autant que je m’en souvienne, il régnait une certaine excitation dans les couloirs et pour être franc, je ne suis pas sûr que nos commentaires enflammés aient atteint à l’époque les sommets de l’analyse politique, faute de lucidité et surtout d’informations sur ce qui se préparait réellement dans les coulisses du pouvoir. En aurions-nous disposé, ça n’aurait évidemment rien changé. Nous étions jeunes et carrément groupies ! Notre sens critique avait disparu. Disons que nous manquions singulièrement de recul, éprouvant à tort ou à raison, un sentiment étrange de liberté retrouvée. Liberté dont nous pensions sérieusement qu’elle nous avait été confisquée depuis mai 68. Car la plupart d’entre nous, à des degrés divers, avaient intensément vécu les événements de 68.

Au ministère, les syndicats avaient « contraint » une administration consentante à installer des récepteurs de télévision « noir et blanc » qui diffusaient en direct les différents épisodes de la journée du nouveau président de la République. Dès qu’un représentant du nouveau pouvoir, futur cacique socialiste, député, ministre présomptif ou artiste connu faisait acte d’allégeance publique au nouveau président et à son programme, il était salué par une salve d’applaudissements. C’étaient en revanche des sifflets ou des quolibets qui accueillaient l’intervention des responsables de la droite défaite. Inutile de dire que ma fille enivrée par le bruit, par le chahut et par les compliments qu’elle recevait de tous ceux que nous croisions, participait à la fête, ne manifestant aucun signe de lassitude ou d’impatience. Tous se préparaient fébrilement à la manifestation de l’après-midi rue Soufflot, annoncée en boucle par la télévision et les radios. Un triomphe annoncé ! Et, c’est effectivement là que nous nous sommes rendus juste après le repas à la cantine, où dans le désordre général, personne n’a vraiment songé à vérifier nos tickets. Avec la gauche, on mangeait déjà gratis ! Du moins le croyait-on ce jour-là!

Du côté de Mitterrand, le début de la journée avait été d’abord consacré à la réception élyséenne, puis à des cérémonies protocolaires, dont une visite rituelle à la ville de Paris, accueilli par Jacques Chirac. Pour le remercier sûrement d’avoir si efficacement contribué à son élection en lâchant Giscard. Dans l’après-midi, le cortège présidentiel était remonté par le Boulevard Saint Michel, escorté par les motards de la garde républicaine et par des militants qui couraient dans les caniveaux derrière la haie policière sous l’acclamation d’une foule compacte, amassée sur les trottoirs. Parvenu au carrefour de la rue Soufflot et du Boulevard Saint Michel en face du Jardin du Luxembourg, Mitterrand était descendu de sa voiture. Impassible dans son costume sombre mais esquissant un sourire énigmatique, à moins qu’il ne fût crispé, il s’était frayé un chemin parmi la nuée fervente d’hommes et de femmes qui cherchaient à l’entrevoir, à le toucher ou à accaparer une seconde son regard. Lui, sans émotion apparente ni sympathie visible pour ceux qui étaient là, parfois depuis des heures, il avait alors entamé sa marche triomphale, cérémonieuse, hiératique presque monarchique vers l’Histoire, en l’occurrence vers le Panthéon, trois roses rouges à la main.

Dans le même temps, les plus zélés de ses fidèles, ceux du parti d’abord, puis ses compagnons de toujours, ceux de sa jeunesse du foyer de la rue de Vaugirard, ceux de la Résistance, les disciples de la Roche de Solutré, ses complices de la 4ième République, les vieux de la cité Malesherbes, les jeunes loups de la rue de Solferino, tous les futurs notables, futurs choyés du nouveau régime se tenaient serrés, agglutinés les uns contre les autres, ou se donnaient la main, formant derrière et autour de lui une sorte de cordon de sécurité. Personne ne soupçonnait alors que ce désordre bon enfant n’était que de façade, que, pour l’essentiel, c’était une mise en scène orchestrée par Ségala et Lang. Personne d’entre nous, modestes électeurs et militants, n’imaginait que le nouveau président était en représentation et que son souci pour l’heure était de cultiver un profil d’empereur romain après un triomphe. Il remontait lentement la chaussée de la rue Soufflot, comme indifférent aux braillements qui émanaient de la rue, « habité déjà par sa mission sacrée », par la charge que le peuple lui avait confiée. Qui pouvait se douter qu’à cet instant, l’auteur du « Coup d’Etat permanent » était en train de sanctuariser la fonction de président de la République à son profit, qu’il s’appropriait les institutions de la cinquième République et qu’il s’accommodait sans trop de déplaisir de ce qu’il avait si longtemps éreinté dans ses écrits et ses discours, à savoir le costume du général de Gaulle, son adversaire de 1965 ?

Qui pouvait croire qu’il se prenait déjà pour lui dans l’espoir de faire mieux encore ? Personne et surtout pas ses partisans, les artisans de sa victoire, tous ces honnêtes adhérents socialistes, colleurs d’affiches et distributeurs de tracts. J’étais de ceux-là.

Pour autant, un observateur avisé aurait pu discerner que certains de ces militants, les plus énarques ou les plus polytechniciens d’entre eux, s’étaient déjà mués en courtisans et petits marquis du nouveau pouvoir. Déjà, ils s’agitaient dans les coulisses, réclamant ce que les serviteurs considèrent comme leur dû, à savoir des positions enviables en contrepartie de leurs postures du suceurs de babouches. Ils s’apprêtaient à intégrer les cabinets ministériels pendant que le bon peuple de gauche rêvait.

Nous n’imaginions pas, nous, spectateurs enthousiastes massés rue Soufflot, que cet empressement puéril de certains à ressusciter les écrouelles était motivé par le souci de figurer sur la photographie de famille à cet instant où l’histoire avec un grand « H » était censée rompre avec les coutumes d’antan. Très prosaïquement, l’important pour ces messieurs-dames de la « Nouvelle Haute Société», cette aristocratie socialiste post congrès d’Epinay, était de ne pas être oubliés lorsque, très bientôt, le chef distribuerait les prébendes. Déjà dans l’ombre, certains songeaient que le peuple trop impatient devait apprendre que l’objectif du nouveau pouvoir était de montrer son sens des responsabilités et que cette démonstration ne se nourrirait pas que de sympathiques utopies. La condition « sine qua non » pour que le socialisme démocratique – comme on disait alors – s’inscrive dans la durée, contrairement au Front populaire ou à la Libération, c’était – prétendaient ces nouveaux venus – d’éviter de s’engluer dans un excès de romantisme. Il fallait que le « socialisme » apporte la preuve de son aptitude gestionnaire, quitte à procéder de temps à autre, à de salutaires grandes messes en hommage aux grands ancêtres …A Pierre Mauroy alors de convoquer leurs mânes pour rassurer le peuple ! Faire aussi bien que la droite, tel était le principal enjeu de cette jeune et ambitieuse aristocratie socialiste qui prospérait dans l’ombre de Tonton. Un autre enjeu était de le faire admettre au peuple, en octroyant quelques mesures fortes réclamées par la gauche « de toujours », celle des républicains de 93, celle de Victor Hugo, celle des canuts de Lyon ou des mineurs de Fourmies, comme la suppression de la peine de mort, la réduction de la durée du travail, la démocratisation dans l’entreprise et quelques nationalisations comme en 45… Mais pour l’heure, personne sur les trottoirs de la rue Soufflot n’imaginait l’envers du décor.

A cet instant, ma fille était juchée sur mes épaules de peur que la masse humaine ne l’étouffe mais aussi pour mieux voir. Moi, noyé dans la foule, j’étais assourdi par le bruit d’une sono gigantesque, qui émettait sans relâche l’hymne à la joie de Beethoven, ponctué périodiquement d’une Marseillaise non moins délirante. Nous stationnâmes, plutôt piétinâmes des heures durant en haut de la rue Soufflot entre la place du Panthéon et la rue Saint Jacques du côté de la bibliothèque Sainte Geneviève. Durant cette interminable attente, E. enchantée de l’ambiance et par cette atmosphère indéfinissable de franche fraternité populaire, applaudissait à tout rompre la foule qui défilait sous nos yeux.

Photo A.J.

Elle levait triomphalement les bras au ciel, mue par une sorte de réflexe mimétique lorsque, apercevant Mitterrand qui remontait au milieu de la rue, certains cherchaient à attirer son intention en agitant les bras. En vain d’ailleurs. Déçus d’avoir raté Mitterrand mais amusés et émus par le spectacle inattendu d’une petite fille aux joues rondes et rigolardes, participer à la liesse générale en s’agitant sur le dos de son père heureux, bien sûr, mais manifestement harassé, nombreux furent les photographes amateurs dont mon ami A.J. qui fixèrent ce tableau sur la pellicule d’une petite fille enthousiaste portant un chapeau de paille à fleurs et une robe à carreaux.

Dans le même temps, j’apparaissais les cheveux longs en bataille et les yeux cernés. C’est vrai qu’en ces circonstances à la fois uniques et inoubliables, l’image d’un père et d’une fillette présents ensemble pour fêter l’événement avait quelque chose d’émouvant … Tous ceux qui se pressaient sur le trottoir, simples badauds, parisiens et banlieusards, électeurs de gauche, fonctionnaires en costume, étudiants échevelés, artistes, poètes d’un jour, désœuvrés de Saint Germain ou salariés de Billancourt, ne se privaient pas d’user de ce symbole, dont nous étions les artisans improvisés mais fiers ! Il ne manquait guère que Gavroche pour rappeler 1848 et Louise Michel, Eugène Varlin ou Bertrand Rossel pour évoquer la Commune. Et le tableau aurait été complet, d’autant qu’épisodiquement, quelques jeunes militants gauchistes sur le trottoir d’en face, s’échinaient à hurler l’Internationale. Sans trop de succès car leurs voix étaient couvertes par la sono. Et surtout, parce que, quoiqu’on en dise, l’Internationale n’était pas à l’ordre du jour.

Nous étions portés par les événements malgré une intense fatigue due au bruit, à la chaleur anormalement intense, pesante et annonciatrice d’orages. Lassitude provoquée aussi par l’agitation et par le piétinement, dans la poussière. De surcroît, ma fille, malgré sa petite taille et son petit poids finissait par peser lourd sur mes épaules et la journée avait débuté tôt. En fin d’après-midi, le président, se détachant de la foule qui le cernait, franchit seul le parvis du Panthéon pour déposer, sous l’œil de caméras convenablement et habilement positionnées dans la crypte du mausolée national, trois roses rouges sur les tombes respectives de Jean Jaurès, Jean Moulin et Victor Schœlcher, alors que l’orchestre de Paris dirigé par Daniel Barenboïm interprétait Berlioz. Bravo l’artiste ! On était aux anges ! Décidément, l’ère Mitterrand débutait sous les meilleurs auspices, forte des symboles les plus porteurs qui avaient été mobilisés pour la circonstance: le socialisme démocratique, la résistance à l’infamie nazie, la lutte contre toute forme d’esclavage et pour la dignité et l’égalité des droits.

Mais, d’où nous étions, c’est tout juste si nous pûmes apercevoir une petite silhouette sombre qui gravissait les marches du temple républicain et en franchissait le porche. C’est à ce moment que l’orage qui menaçait, a fini par éclater. Débandade générale dans les rangs du « peuple de gauche » ! Le plus rapidement possible, il nous a fallu alors, non sans difficulté, nous frayer un chemin vers Luxembourg pour prendre d’assaut le RER et rentrer trempés à Villebon-sur-Yvette…

Des années plus tard, bien des années plus tard, la rumeur courut que René Bousquet, le protégé et le soutien de Mitterrand, l’organisateur français en 1942 des infâmes rafles du Vel’ d’Hiv était sans doute de la fête… Je n’avais rien vu. Le lendemain, j’avais un nouveau ministre du travail : Jean Auroux. La suite appartient à l’histoire …

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Dans un billet que je consacrais au Lion d’Angers, le 4 septembre dernier, j’évoquais des membres de ma famille, dont Auguste Cailletreau, mon grand oncle. Figure  à la fois modeste et pittoresque du siècle dernier, il méritait mieux que les quelques allusions dans lesquelles je l’enfermais et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de lui consacrer quelques pages supplémentaires : ce sera l’objet de ce billet et aussi de plusieurs de mes prochaines livraisons, dont chacun observera qu’elles sont apériodiques et que les sujets y sont déclinés au gré de ma fantaisie. Respectant mon propos initial de faire de ce blog un espace pour chineur !

Je ne reprendrai pas ce que j’ai écrit précédemment sur la prime jeunesse de « Tonton Henri », en particulier sur son apprentissage de sabotier dans une entreprise du Lion d’Angers spécialisée dans la fabrication de semelles de bois pour galoches. Je me contenterai d’apporter les précisions, à mes yeux, nécessaires pour la compréhension de son parcours ultérieur. A ce propos, eu égard à sa réputation justifiée de récupérateur impénitent de tous les « bouts de ficelle » en déshérence se trouvant sur son chemin, j’ai pensé que la meilleure formule pour illustrer cette manie si utile pour survivre en temps de pénurie, pourrait être cette réflexion patoisante angevine, qu’il n’aurait pas désavouée : « Tu vois tous ces vrillons (copeaux de sabot), mon gâs, ramasse-les, ça servira à allumer le feu ». En effet, selon lui, tout pouvait resservir, et en ces temps nouveaux où le progrès est assimilé au recyclage, Tonton Henri aurait été une gloire montante – et même confirmée – de l’écologie.  Quoique s’agissant d’automobiles, il aurait mal vécu une restriction d’essence!

Mais on n’en est pas encore là!

En effet, évoquer aujourd’hui « Tonton Henri », c’est, le plus souvent, l’associer à « tante Nini ». Hormis les plus anciens d’entre nous, peu savent qui était cet oncle. Au mieux, on sait qu’il était le mari de Nini et le frère de la grand-mère Pasquier – Marguerite Cailletreau (1897-1986), elle-même épouse de Marcel Pasquier (1892-1956). Et le temps passant, son souvenir s’estompe, laissant pour seule trace, celle d’un personnage réputé seulement pour sa gentillesse et sa discrétion. Certains diront même qu’il était doté d’une « trop grande gentillesse et d’une trop grande discrétion ». C’est vrai qu’à l’aune des contingences médiatiques actuelles, la sobriété est un grave handicap. Bref, parfois son nom est cité, mais après celui de Nini, à la fin d’un repas de famille, lorsqu’on sert le gâteau et qu’on ressort à cette occasion « la pelle à gâteau dela Tante Nini ».

Il n’est pas rare alors, bien que la question eût été déjà mille fois posée que quelque convive s’enquiert facétieusement de l’origine de cette fameuse pelle et de sa propriétaire. Tous connaissent la réponse mais il se trouve toujours quelqu’un – souvent Adrienne Pasquier, ma mère – pour raconter l’histoire attendue et rappeler que la tante Nini (Eugénie Chollet)  c’était la femme de « tonton Henri ».  Mais alors, qui était donc cet homme dont la seule caractéristique qui vaille serait d’avoir été l’époux de Nini ? Il faut dire que ceux qui ont connu la tante, attestent de sa forte présence, de sa faconde exubérante, de sa « grande goule », de son chignon léonin et de sa poitrine opulente. Nini était un personnage imposant, à côté de laquelle tonton Henri ressemblait effectivement à un petit Poucet en ceinture de flanelle à la casquette vissée sur les oreilles. Si l’on ajoute que l’un était timide et réservé et que l’autre, à l’inverse, était plutôt extravertie, on ne s’étonnera guère que la mémoire du vieux tonton ne franchisse les décennies que dans le sillage de sa femme au travers, de surcroît, d’une pelle à gâteau.

Cet homme réputé « brave » était certes un peu effacé mais était-il pour autant dépourvu de talent ? Serviable et peut-être naïf, il possédait l’intelligence des situations. Il savait en effet s’adapter aux circonstances, y compris lorsqu’elles lui étaient défavorables. Bricoleur imaginatif et déroutant, il s’était en quelque sorte construit un monde à sa portée, recyclant et rafistolant tout ce qu’il récupérait, en leur conférant un nouvel usage souvent inattendu: tel ce coffre-fort, repeint en marron, transformé en garde-manger qui trônait dans sa cuisine. C’était un rêveur aussi, un peu trop tendre sans doute, à la sensibilité exacerbée et à la larme facile. Un passionné d’automobiles qui rappelait encore à la fin de sa vie, ses souvenirs émerveillés de spectateur des 24 heures du Mans dans les années cinquante à l’époque de Fangio. A un âge avancé, il prenait encore plaisir à écouter le ronflement régulier d’un moteur. Ayant atteint quatre-vingt ans et ne pouvant plus conduire, il gardait précieusement dans un garage et « sur cales » sa vieille 4 chevaux Renault, qu’il visitait régulièrement. Cette voiture, qui lui avait assuré un réel bond technologique lorsqu’elle avait remplacé à la fin des années cinquante, la vieille « Sophie »  sa première voiture, une Renault des années vingt.

C’était aussi un amoureux des chevaux, des chiens et même des oiseaux, avec lesquels il entretint une sorte de dialogue ininterrompu qu’il avait peut-être quelque peine à nouer avec certains humains. Ce fut enfin un « Poilu d’Orient » pendant la guerre de 14-18 et un père meurtri d’avoir vu disparaître brutalement son fils à la sortie de l’adolescence. Ce petit homme malingre d’un mètre cinquante sept, pouvait passer pour mystérieux, tant il préférait le silence à l’affrontement, n’exprimant sa désapprobation ou son mécontentement que par un haussement d’épaule, parfois associé, lorsque la coupe était pleine, à une sorte de bougonnement désapprobateur mais intraduisible. Cette difficulté à s’imposer fit qu’on l’oubliait. En plusieurs occasions, cette discrétion lui fut d’ailleurs salutaire. Ce fut le cas en 1919, où faute d’arguments physiques et dialectiques suffisants pour défendre son point de vue face à des camarades pressés de retrouver la France après plusieurs années de combat en Orient, il resta sur le quai du port du Pirée, échappant ainsi au naufrage d’un bateau surchargé de soldats impatients.

Contraint d’attendre la prochaine navette, il arriva moins rapidement mais sans encombre à Marseille, flanqué d’une petite chienne bizarrement appelée « Denis ». Cette compagnie canine ne lui a sûrement pas facilité la tâche, car il n’était pas réglementaire et certainement atypique de revenir du front avec un animal. Son capitaine qui s’en était aperçu, s’était laissé attendrir par l’histoire de cette chienne qui lui avait été offerte par une jeune musicienne roumaine à Bucarest quelques mois auparavant. Non seulement le capitaine avait accepté de prendre en charge l’animal pendant la traversée pour éviter tout ennui à Auguste, mais en plus – aimait-il rappeler à la fin de sa vie – il lui avait offert des cigares. Est-ce en souvenir de cet épisode que le tonton Henri des années soixante dix, offrait des cigarillos à ceux qui lui rendaient visite, juste après avoir débouché la traditionnelle « fillette » angevine ?

Sentimental et nostalgique, Auguste – car tel était le vrai prénom du vieil oncle – appela par la suite tous ses chiens « Denis », les distinguant au fil des générations de bâtards par un surnom souvent choisi par référence à leur morphologie : ainsi, dans les années cinquante et soixante, son chien s’appelait aussi « Louis XV » en raison de ses pattes arquées comme les fauteuils du même nom. Quant à la première chienne, il la fit empailler!

Vivant dans l’ombre de tous ceux qui, à ses yeux, incarnait une certaine autorité de proximité, sa femme, « le patron », le curé, il ne méconnaissait pas pour autant le poids de l’histoire et de ses injustices. Mais il les percevait comme une sorte de fatalité, sur laquelle il n’envisageait pas, lui-même, de réellement peser, autrement que par son bulletin de vote. A l’évidence il était républicain et il savait pour avoir payé de sa personne que cela comportait des droits et des devoirs. A ce titre, il n’omettait jamais de voter lors de chaque scrutin comme en attestent ses cartes électorales. Le devoir électoral avait pour lui un sens !

Modeste, il le demeure après sa mort, car plus de trente-six ans après son décès, peu connaissent l’endroit précis de sa tombe dans le cimetière de l’Est à Angers, où il repose avec Nini et son fils unique Henri décédé prématurément en 1937. Inutile même de chercher les lieux où il a vécu dans le quartier Sainte Bernadette à Angers : ils ont disparu.

Pour tout timide témoignage de son passage, il ne semble finalement avoir laissé, outre la pelle à gâteau, qu’un vieux moulin à café Peugeot fabriqué à Valentigney, une montre à gousset, quelques cartes postales, son permis de conduire les automobiles obtenu dans les années 20, des photos d’une autre époque et quelques papiers administratifs jaunis. Un jour, l’histoire de la pelle à gâteau finira par lasser et disparaîtra des mémoires. Alors, il ne demeurera pour témoigner de cette longue existence que les seuls actes d’état civil enfouis dans les archives des mairies ou de l’armée. Peut-être, qu’au détour d’une improbable recherche, un généalogiste les exhumera en s’intéressant à un autre. Car qui pourra s’intéresser directement à cet homme dont personne ne saura revendiquer l’ascendance? Cet homme humble, déjà partiellement oublié mérite cependant mieux que l’évocation furtive et amusée des fins de repas, au détour d’une anecdote ressassée.

Comme tous, il fut, à sa manière, confronté à l’universel et, « porte en lui la forme entière de l’humaine condition », terreau de grandeurs et de misères, de plaisirs et d’émerveillements, d’espoirs et de déconvenues, de souffrances et de bonheurs. C’est cette histoire qu’il faudrait tenter d’esquisser sans trop la trahir, celle d’un ouvrier mécanicien, chauffeur de camions et as d’improbables bricoles. Celle d’une sorte « Facteur Cheval » d’un quartier périphérique d’Angers – le quartier de Bernadette – un recycleur infatigable et imaginatif de bois et de ferrailles et qui, pourtant, peine à s’inscrire dans la postérité.

Son centre du monde à lui, ce n’était ni Paris, ni même Angers mais son village du Lion d’Angers, au bord de l’Oudon. C’est ici qu’Auguste Henri Cailtreau vit le jour le 16 mai 1892, fils de Joseph Cailtreau, « domestique laboureur » et d’Anne Houdin. Bien que les services d’état civil fussent assez proches du domicile des parents, on raconte que son père s’était trompé lors de la déclaration en mairie de son fils, en le prénommant « Auguste » en lieu et place d’Henri. Cette banale et innocente méprise, peut-être due à quelques détours arrosés dans les bistrots du village, histoire de fêter l’événement, sera sans doute déterminante dans la vie de l’enfant. La plupart de ceux qui l’aimeront l’appelleront par la suite « Henri », exception faite d’Eugénie son épouse qui l’appelait « Auguste ». On peut penser que cette erreur donnera le ton et la couleur de toute une vie: celle d’une certaine difficulté à s’affirmer, faute de pouvoir lever cette innocente et involontaire confusion identitaire.

Comment assumer cet Auguste, ce clown tendre et toujours un peu triste? Incertitude et ambiguïté également sur l’orthographe du nom : Auguste est déclaré sous le nom de Cailtreau, son père sous celui de Cailtereau et sa sœur Marguerite, sous celui de Cailletreau, alors que certains de leurs ancêtres s’appelaient « Coltreau » ! Au cours de sa vie, il verra même son nom orthographié de différentes façons. Second fils de la famille, Auguste Henri vivra toute son enfance au Lion d’Angers, auprès des siens. Auguste fréquente l’école primaire des « frères des écoles chrétiennes », de préférence à l’école laïque qui ne coûte rien mais qui ne procure pas de travail au père. Il y apprend à lire, à écrire et à compter.

La sortie des écoles

A partir de 1902, dans l’entreprise de saboterie où il effectue son apprentissage, Auguste Henri apprendra sans doute à travailler le bois mais il découvrira aussi les premières machines agricoles dans l’atelier de son patron ainsi que les premières machines-outils mues par la vapeur, pour dégauchir le bois et tourner un sabot. Cette découverte fut une révélation, car c’est la mécanique qui le fascine. La machine l’intéresse plus que le sabot qu’elle est censée fabriquer. Et ainsi, il découvre sa vocation, celle de mécanicien puis de chauffeur.  A dix-sept ans, il abandonne le sabot pour devenir mécanicien. Ainsi, au début des années 1910, Auguste Henri commence à gagner sa vie et même à faire des économies: ainsi le 24 mars 1912, il ouvre son premier livret d’épargne au bureau de la caisse du Lion d’Angers et il effectue par la suite, régulièrement versements.

Sans être riche, Auguste Henri est un jeune homme à l’aise et de surcroît prévoyant !  Et séduisant aussi ! Les photos de cette époque montrent un jeune homme qui sait s’entourer d’amis mais aussi d’amies et qui, à l’occasion s’habille et se coiffe selon le goût du temps, la raie au milieu à la « Marcel Proust »!  Séduisant, mais frêle.  « Appelé de la classe 1912 », il est ajourné du service militaire en 1913 et « classé Service Auxiliaire pour musculature insuffisante ». Le 2 août 1914 : c’est la mobilisation générale. L’ordre ancien s’écroule. La guerre remettra tout en cause, bouleversant totalement cette harmonie et tous les projets de vie d’Auguste.

Mais c’est une autre histoire !    

Des amies d’avant 14 …

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L’énigme ne réside pas tant dans l’identité du personnage mais dans sa mélancolie, dans sa gravité et dans le motif qui a poussé cette jeune femme à se faire tirer le portrait par un professionnel du centre-ville d’Angers, réputé couvrir des événements heureux, des mariages, des naissances et des anniversaires de l’aristocratie et de la bourgeoisie angevines.

Réalisée en 1920 par G. Neuville, photographe sur le boulevard de Saumur – aujourd’hui boulevard Foch –  artère principale d’Angers, elle représente une jeune femme, élégamment vêtue d’une robe sombre à plastron brodé et portant un discret sautoir, collier à double chaîne qui supporte une médaille. Par sa coiffure et son visage un peu poupin, cette femme ressemble un peu à la Marie Curie des années 1890. Elle est accoudée à une colonnette et tient dans sa main gauche un document replié. Hormis le sautoir, rien ne vient atténuer l’impression de froideur et de détachement qu’inspire ce portrait. Sa composition minutieuse atteste pourtant que rien n’a été laissé au hasard. On imagine que le photographe, en professionnel consciencieux, a dû tenter de dérider son modèle, qu’il a dû solliciter une esquisse de sourire et qu’il a peut-être usé d’un bon mot pour détendre l’atmosphère. En vain ! Ce qui frappe en effet, c’est le regard absent, presque indifférent de cette jeune femme. Un regard exempt de complicité ou de connivence. Lointain et pourtant expressif : des yeux bien ouverts, à la fois étonnés et accusateurs. Peut-être désabusés mais manifestant la lucidité et la volonté farouche de quelqu’un, qui en dépit d’épreuves récentes, s’apprêterait à affronter l’avenir avec une détermination excluant toute soumission.

Cette jeune femme de 26 ans, s’appelle Adrienne, Clémence, Berthe Venault. Deux ans auparavant en mars et avril 1918, elle a perdu successivement, tués sur le front de la Somme, son frère Albert, son ainé de treize mois, son compagnon de jeux, et son petit ami Alexis Turbelier. A ces cruelles disparitions dans la tourmente de la guerre s’ajoute le décès en 1912 de son père Louis Venault (1861-1912), poseur de voies de la compagnie de chemins de fer Paris Orléans, écrasé de nuit à Saint-Varent par un train mal éclairé. On peut comprendre qu’une telle série de drames intimes en un laps de temps aussi réduit, ait perturbé l’humeur d’Adrienne en cette année 1920. On imagine même qu’elle nourrissait une certaine rancœur à l’égard de ceux qu’elle tenait pour responsables de ses malheurs, en particulier les allemands, qu’elle persistera à appeler « les boches » jusqu’à la fin de ses jours en 1973.  

Dans un livre de souvenirs, son fils Albert Turbelier rapporte que cette incapacité à oublier et cette aversion pour ceux qui avaient brisé ses rêves de jeune femme, se sont clairement exprimées en juin 1940 alors que les habitants d’Angers, repliés au sud de la Loire, remontaient sur la ville à la suite de la victoire allemande : Selon lui, Adrienne, « toujours femme de tête » refusa « avec un geste de dégoût » le bras que lui proposait un soldat allemand pour l’aider à franchir une passerelle provisoire dressée sur la Loire après la destruction du pont Dumnac aux Ponts-de-Cé. Il ajoute qu’elle le repoussa brutalement. A l’époque du cliché, Adrienne est cuisinière chez Madame Lafourcade, une riche bourgeoise de la rue Desjardinsà Angers et habite avec sa mère au 20 rue Desmazières dans un petit logement qu’elle loue par l’entremise du père de son fiancé disparu. Lequel deviendra son beau-père, par suite de son étrange mariage avec Louis, le frère cadet du poilu disparu.

Reste à comprendre les motifs de cette photographie. A qui, était-elle destinée ? Rien dans la vie « connue » d’Adrienne ne semble en effet suggérer qu’elle fût réalisée à ce moment-là, en cette ville-là, pendant cette période de deuil. Difficile d’imaginer des réponses raisonnables, sauf à invoquer son caractère bien trempé, évoqué par son fils : défier le mauvais sort et prendre son destin à bras le corps. Que contenait le manuscrit qu’elle tenait dans sa main ? Considérait-elle que cette photographie où elle apparaît seule, clôturait la période tragique qu’elle venait de vivre, juste avant ses fiançailles et son mariage le 29 octobre 1921 à Angers avec Louis Turbelier. Autant d’événements qui n’ont laissé que très peu de traces ! Il n’existe, semble-t-il, qu’un seul cliché de ce mariage, récemment retrouvé (janvier 2011) dans les archives de la sœur de Louis, Germaine Gallard. 

La photographie de 1920 demeurera donc un inexplicable mystère. Un mystère d’autant plus difficile à élucider qu’Adrienne n’est jamais venu rechercher le portrait chez le photographe ! C’est un de ses fils, près de vingt plus tard qui, passant par hasard devant le magasin du photographe, reconnut le visage de sa mère exposé en vitrine et put le récupérer ! C’est sûrement dans cette apparente désinvolture ou cette omission volontaire qu’il faut rechercher une des clés de la vie d’Adrienne pour les décennies qui suivirent. Faut-il imaginer que cette photographie fut réalisée pour le compte d’un inconnu, à ce jour, non identifié? Un inconnu dont l’identité inavouable aurait été gommée …

Heureusement l’existence d’Adrienne ne fut pas qu’énigmatique et ne se résume pas à cette seule anecdote photographique !

 

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