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Archive for the ‘Souvenirs familiaux’ Category

Mon père était croyant… Il est mort le 7 novembre 2017 en région parisienne.

Sa vie durant, il avait misé sur l’intelligence et sur le progrès! Et c’est donc – tout naturellement – selon lui, qu’il avait fait don de son corps à la science…

« Un don à la vie » comme l’ont souligné les responsables de l’Université Paris Descartes, qui, avec d’autres institutions et associations concernées, avaient organisé le 20 janvier 2018,  une cérémonie collective au crématorium du Père Lachaise pour rendre hommage aux donateurs.

Il s’agissait aussi d’expliquer en toute sérénité à leur famille, le sens et l’utilité de ce don, dont parfois, on pourrait douter à l’heure du numérique, de la simulation, des algorithmes qui calculent tout et des cellules biologiques que l’on prétend reproduire et cultiver à sa convenance sur la paillasse de son laboratoire …

 

Crématorium du Père Lachaise

Une cérémonie laïque, sobre et pudique. Pleine d’humanité surtout, qui, effectivement, permit à chacun d’entamer son nécessaire « travail de deuil », en l’absence matérielle du corps de son défunt mais dans une meilleure compréhension du geste.

Hier un courrier du Centre du don des Corps m’informait que les cendres de mon père avaient été déposées le 12 décembre 2017 au jardin du souvenir -division 102 – du cimetière parisien de Thiais…

« 102 » le numéro de chambre de son épouse, notre mère, dans sa maison de retraite!  Assez troublante coïncidence qui les réunit, de nouveau outre tombe – outre l’absence de tombe – soixante dix ans après leur mariage en décembre 1947 à Angers… Comme un clin d’œil complice du hasard, principal moteur de toute évolution! Comme si le hasard n’était pas toujours si hasardeux qu’on l’imagine!

Une « sacrée » tentation pour numérologues qui chercheront sans doute un signifiant dans ce nombre qui n’est que « sphénique » et de surcroît « abondant » (au sens mathématique du terme)… Mais, moi, je n’aime guère recourir à la pensée magique pour donner sens à ce qui n’en a pas! Je signale juste une touchante curiosité aléatoire…

Chacun fait comme il l’entend… Et on a le droit de rêver…

Quoiqu’il en soit, le vent d’hiver les ramènera sûrement un jour – ensemble – vers l’Anjou, au moins en songe … et pourquoi pas, sur les chemins tracés par Joachim du Bellay (1522-1560)…

  • « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
    Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
    Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
    Vivre entre ses parents le reste de son âge !
  • Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
    Fumer la cheminée, et en quelle saison
    Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
    Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
  • Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
    Que des palais Romains le front audacieux,
    Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :
  • Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
    Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
    Et plus que l’air marin la doulceur angevine. »

En 1948, boulevard Foch à Angers

 

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Pour les gens de ma génération, c’est-à-dire celle des petits-enfants des soldats de 14-18, celle du baby-boom d’après la seconde guerre mondiale et celle, étudiante, qui, en mai 1968, se révolta contre l’ordre établi, les célébrations de l’armistice mettant fin au premier conflit mondial, sont ancrées tels des rituels laïques et patriotiques, remontant à l’enfance et l’adolescence. C’était dans les années cinquante et soixante du siècle dernier… Et, pour moi, s’y ajoute une composante de religiosité provinciale dans un quartier périphérique d’Angers, celui de la Madeleine!

En ces temps lointains de la quatrième république agonisante et de l’émergence de la cinquième dans les soubresauts de la guerre d’Algérie, nombreux étaient les « poilus de la Grande guerre » encore valides qui défilaient chaque année à l’occasion du « 11 novembre » derrière leurs porte-drapeaux, en arborant fièrement les insignes de leurs régiments et leurs  » accroche-cœurs » gagnés sur les champs de bataille à Verdun ou ailleurs. Parmi eux, il y avait beaucoup de « petits vieux » du quartier, et même mon premier instit’ Ernest Cragné (1887-1965) qui, dans les années trente, avait été aussi celui de mes oncles Albert (1925) et Georges Turbelier (1927-2009)…

Après la « sonnerie aux morts » par le trompettiste attitré de la fanfare du patronage, puis une « Marseillaise » éraillée mais de rigueur, et enfin une minute de recueillement devant le monument dans l’église, où figuraient les noms de leurs camarades de classe « morts pour la France », ils noyaient leur passé ou leur chagrin et parfois leur tacite culpabilité d’avoir survécu à la boucherie, à la buvette du cercle paroissial de « boules de fort ». Là, ils débouchaient en cadence des alignements de fillettes « d’antidérapant » rouge ou blanc, qu’ils descendaient à grandes lampées dans des verres tronconiques à l’angevine.

Et chacun y allait du récit de ses exploits, s’attardant sur les faits d’armes mémorables dont il aurait été l’acteur ou le témoin, au chemin des Dames à la côte 304, à Mort-Homme, en Picardie, dans les Flandres, sur la Marne ou dans les Dardanelles! Depuis quarante ans, leurs narrations étaient patinées par le temps, un peu idéalisées surement, mais si criantes de vérité, lorsqu’elle étaient racontées par ces vieilles trognes qui s’illuminaient, tels des phares gyroscopiques calés sur la victoire de 1918. Le jour du 11 novembre,c’était leur jour de gloire… Le seul de l’année où on les regardait comme des demi-dieux.  Leurs histoires, étaient plus vraies que vraies en somme, puisque, sans s’affranchir de la narration des faits, c’est de leur détresse dont il nous entretenait pudiquement derrière certaines fanfaronnades.

Depuis toujours, ils étaient au rendez-vous de cet anniversaire, qui symbolisait le jour où ils furent délivrés de l’angoisse de la mort immédiate, dans le même temps où ils durent faire le deuil des copains qu’ils laissaient derrière eux. Tous adhérents d’une amicale d’anciens combattants, tous solidaires et à jour de leurs cotisations, ils savaient ce que chacun allait dire! Peu importe d’ailleurs, car ce qui comptait avant tout, c’était d’être là à se serrer les coudes en comptant les rangs. Lesquels, déjà, s’éclaircissaient tristement.

A ce jeu, mon grand-oncle Auguste Cailtreau (1892-1975) – mon « grand-père » par substitution – ne participait pas ou guère. Quand il était exceptionnellement présent à une manifestation d’anciens dans le quartier Sainte Bernadette, il se contentait d’écouter modestement les exploits de ses amis. Ce n’est qu’en le poussant dans ses derniers retranchements, qu’il consentait du bout des lèvres à « avouer » qu’en tant que chauffeur du colonel, il avait conduit le clairon de l’armistice sur les premières lignes du front bulgare à l’aube du onze novembre 1918.

Il n’aurait toutefois pas raté, avec Nini son épouse, le traditionnel repas de l’amitié qu’organisait son amicale dans une auberge des bords de Loire.

Et nous, gamins, à peine incommodés par l’odeur acre de la vinasse et des fumées de tabac qui se déployaient en larges volutes dans l’atmosphère de la salle municipale ou paroissiale, nous assistions, alibis de l’avenir, à cette scénographie dont on savait d’avance le déroulement et l’issue…Dans un coin, les drapeaux, les étendards et les fanions étaient en berne, jusqu’à la prochaine sortie!

Un tantinet insolents, nous écoutions à peine ces pépés qui ressassaient chaque année les mêmes rengaines, dont on ne savait s’il s’agissait d’épisodes réellement vécus ou d’édifiantes fictions patriotiques rodées par des décennies de mémoire sélective. Ce qui est certain, c’est qu’il n’aurait pas fallu nous pousser outre mesure pour qu’on les raconte à leur place, sans omettre ni l’ambiance dans les tranchées avant et après l’attaque, ni la peur des soldats lorsque les « machines à découdre » de l’ennemi arrosaient les premières lignes, ni la répulsion que suscitait la puanteur des cadavres en décomposition oubliés dans les boyaux de première ligne… On riait quand même quand ils évoquaient « la trouillote » et surtout les « boites de singe » infectes, avec lesquelles ils étaient censés s’alimenter dans les rares moments d’oisiveté autorisée. Sans compter le rouge qui tache, la bouffarde, la gnôle, les bandes molletières crasseuses et les ceintures de flanelle!

Parfois leurs regards s’assombrissaient lorsqu’ils évoquaient en regardant du coin de l’œil, les quelques gueules cassées présentes, qui, contre toute attente, avaient déjoué les pronostics médicaux, et survivaient en dépit de tout. Loques humaines pensionnées de l’Etat, ces pauvres éclopés résistaient misérablement aux sévices du temps en masquant le trou béant de leurs mâchoires arrachées par des éclats d’obus, avec des prothèse en cuir. Le reste du temps, calfeutrés été comme hiver dans de minuscules guérites de la Loterie Nationale, ces pauvres mutilés tentaient de conjurer un sort qui leur avait été presque fatal dans les tranchées, en vendant des billets « gagnants » à des badauds sur les boulevards!

Parfois, certains vétérans versaient une larme qui laissait une trace blanchâtre sur leurs visages râpeux en se perdant dans les méandres de leurs rides! Alors on s’émouvait aussi à l’écoute pour la énième fois de l’insupportable attente que devaient endurer leurs potes moribonds, embrochés par une « Rosalie »boche ou une « tachette » teutonne… La « valise diplomatique » du chirurgien chargé de faire le ménage dans les chairs déchiquetées arrivait toujours trop tard, sauf à panser un mort, tandis qu’au loin l’artillerie ennemie lançait sa « musique » infernale sur les copains montant en première ligne en vue du prochain assaut…

J’appartiens à cette génération, la dernière à avoir approché ces hommes au courage contraint qui traînaient leur misère depuis si longtemps. Désabusés sur l’espèce humaine, ils s’efforçaient de faire diversion en se congratulant mutuellement… Peu communicatifs finalement sur leur détresse intime, ils préféraient ressasser les mêmes histoires de guerre, sans trop s’attarder sur leurs illusions perdues dès l’automne 1914…On leur avait volé la jeunesse et tout ce qui la caractérise, la joie, la confiance, l’ingénuité et l’amour. Les femmes. Bref le gout de vivre!

Ces hommes de chair et d’os, guerriers par devoir s’étaient mués en héros malgré eux, et ce faisant, étaient devenus des symboles sans l’avoir recherché. Mais ils demeuraient hantés par le souvenir de tous ceux, moins chanceux qu’eux qui avaient été assassinés à leurs côtés, victimes de la même imposture sur la justification de ce premier conflit meurtrier – quasi génocidaire – de l’ère moderne!

Pour moi, l’armistice de 1918 reste indissociable de ces hommes vieillissants, qui ne parvenaient pas à cicatriser les blessures physiques et morales qu’on leur avait infligés pour le bon plaisir de « va-t-en-guerre » des différents camps en présence!

En cette année du centenaire, c’est d’abord vers eux que vont mes pensées… Eux que je tutoyais autrefois et qui sont aujourd’hui des mythes à usage multiple et tous des soldats inconnus.

Ceci explique cela. Je conserve depuis quarante ans dans mon portefeuille, la carte de poilu d’Orient de mon grand-oncle! Une manière de relayer leur témoignage en me revendiquant de l’un d’entre eux! Une manière aussi de me positionner comme le légataire et l’héritier de ces troufions de 14-18, qui, par leur sacrifice, imposèrent une certaine idée de la Nation, fière de ses principes humanistes et de la civilisation qu’elle incarne. Une Nation qui rejette avec détermination toutes les formes d’obscurantisme notamment religieux, et qui sait se mobiliser quand c’est nécessaire pour défendre sans concession, les principes des Lumières. .

Les décennies ont fini par avoir raison du souffle des derniers témoins directs de cette guerre d’extinction massive, qui priva la France et l’Europe d’une part importante de leur jeunesse mâle. Le dernier survivant de cette guerre, Lazarre Ponticelli s’est éteint, il y a tout juste dix ans. Le temps est donc venu de procéder aux commémorations sans le support des témoignages directs de « poilus »…

Désormais, grand-parents, c’est à nous qu’il revient de contrecarrer l’amnésie tendancieuse, qui, depuis quelques cycles scolaires, a privé notre jeunesse de ce passé pourtant si proche et de lui transmettre ce pan de notre récit national! En ce sens, les manifestations patriotiques officielles du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918 sont non seulement utiles mais nécessaires.

Non pour se complaire dans l’évocation morbide de cette longue parenthèse qui a ensanglanté notre sol et qui a endeuillé presque toutes les familles françaises entre 1914 et 1918, mais pour rappeler que la guerre n’est pas une fiction. Pour rappeler aussi que la paix n’est pas une donnée naturelle mais qu’elle se gagne laborieusement à partir d’équilibres précaires susceptibles à tout moment d’être remis en cause par la folie meurtrière de quelques-uns ou par des idéologies perverses et mortifères comme le nazisme ou, actuellement, l’islamisme!

Ces poilus d’antan auraient voulu que leur guerre fût la « der des der »: ce ne fut pas le cas.

Par nature, la guerre est sale. De ce point de vue, celle de 14-18 a ouvert le ban d’une série ininterrompue jusqu’à nos jours, de massacres et d’atrocités en tous genres…L’année du centenaire de l’armistice de 1918 offre l’opportunité de redire que la guerre ne saurait jamais se résumer à la manipulation de consoles électroniques pour détruire des figurines virtuelles sur un écran vidéo!

Au-delà de leur folklore et de rites surannés qui ne parleront sans doute plus aux jeunes générations, les cérémonies d’antan avaient le mérite de souder la Nation autour de leurs héros, dans un hommage collectif rendu à ceux qui l’avaient défendue au détriment de leurs vies… et de se solidariser avec les rescapés, mutilés, gazés, estropiés!

Il s’agit désormais d’entendre la parole de ceux qui nous crient d’outre tombe, leur horreur de la guerre… Aucun survivant de la Grande Guerre ne vécut paisiblement par la suite. Tous passèrent le restant de leur existence dans la hantise de ce cauchemar, en compagnie des fantômes de leurs frères, de leurs maris ou de leurs amis emportés dans la tourmente. Mon grand-père paternel privilégia le mutisme.

Ma grand-mère maternelle – Adrienne Venault (1894-1973) – ne se remit jamais de la mort de son frère Albert et de son « chéri », Alexis, tués tous les deux à quelques semaines d’intervalle au cours des ultimes offensives allemandes du printemps 1918 dans la Somme.

Ne pas les oublier, c’est faire nôtre leurs mises en garde, car la menace d’une conflagration généralisée demeure aussi prégnante que jadis. Sous des formes différentes par rapport au début du siècle dernier, mais avec une efficacité mortifère décuplée, grâce aux progrès de la technologie! Pas plus actuellement qu’hier, nous ne sommes donc prémunis contre une explosion d’horreurs et de barbaries, qui fut la signature tragique du siècle précédent…L’actualité nous montre que c’est même précisément le contraire. Mais nous sommes prévenus!

Comment s’interdire à l’avenir « d’enrichir » les monuments aux morts de nos villes et villages, d’interminables litanies de noms? Comment s’empêcher d’en ériger de nouveaux sur les avenues de nos villes pour honorer les victimes du terrorisme imbécile? Comment surtout, face à la montée des périls, vaincre en sauvegardant les valeurs de notre civilisation?

Un siècle s’est écoulé depuis l’arrêt des hostilités de la première Guerre Mondiale. Un laps de temps sans signification à l’échelle des espèces vivantes! Et c’est précisément ce qui fait craindre que les pulsions de mort demeurent inchangées…L’homme de 1914 ressemble comme un frère à celui de 2018. L’un et l’autre ressentent les mêmes souffrances dans les mêmes circonstances, avec la même intensité qu’il y deux mille ou trente mille ans!

A Mort-Homme près de Verdun en 1916 -Cote 304

A ce titre, le devoir d’histoire est incontournable. Et il est légitime que ces cérémonies du centenaire revêtent un certain faste, d’autant que cette inimaginable tragédie de 14-18 a conditionné l’ensemble du vingtième siècle et servi de marchepied à la barbarie nazie des années trente et quarante…

Personne ne trouvera donc à redire dans le fait que des manifestations en grandes pompes soient organisées un peu partout en France, même si d’aucuns – dont je suis – craignent, que, comme à l’accoutumée, les responsables politiques du moment ne confisquent ce moment de communion nationale et qu’ils n’en profitent pour transformer ces soldats « bleu horizon » – ces soldats de la République – en porte-flambeaux de leurs propres ambitions. Ils nous ont si souvent montré que ce « fameux devoir de mémoire »dont ils nous rebattent les oreilles avec une sorte de délectation suspecte n’est le plus souvent qu’un outil de communication à leur profit!

Déjà, on nous annonce que l’actuel locataire de l’Elysée, toujours prompt à donner des leçons au monde, a invité, aux célébrations du centenaire, quatre-vingt chefs d’Etats! Mais peut-on réellement en vouloir à ce jeune homme un tantinet mégalo et narcissique, de saisir l’aubaine pour faire de cet événement l’écrin de sa propre gloire? Peut-on lui reprocher de prendre à témoin de ses propres obsessions d’un nouvel ordre mondial, ces vingt millions de morts et autant de mutilés de la première guerre qualifiée de « mondiale »? Les sondages nous en diront plus, le moment venu! Au moins, faisons lui crédit de l’hommage aux « poilus » – fût-il détourné vers un autre objectif!

Peu importe au fond, les dérisoires postures ou impostures de circonstance des « grands » de ce monde, car les soldats de 14-18 ont déjà été abusés tant de fois qu’ils ne sont plus à cela près… L’important c’est qu’on les ramène sur le devant de la scène, avant, peut-être, de les enterrer définitivement.

Ils méritent bien qu’on se souvienne d’eux quelques instants sur les lieux même des tueries, même si c’est avec la grandiloquence convenue de VIP avides de se mettre en valeur, en récitant des discours faussement compassionnels et truffés d’arrière-pensées.

Il faut se faire une raison et admettre que l’hommage public de la Nation ne pourra guère s’incarner autrement, faute de mieux. Il faudra se satisfaire de ces pantalonnades télévisuelles, ponctuées d’avis aseptisés et de « leçons à tirer » dispensées par des palanquées d’experts militaires et d’historiens médiatiques, le tout, sur fond de « Marseillaise » et de défilés des troupes devant des élus endimanchés!

Dans les temps morts des cérémonies, entre deux interviews de personnalités, on nous expliquera savamment pourquoi le maréchal Foch a manœuvré comme il l’a fait en 1918 pour contrer les offensives d’Hindenburg et de Ludendorff dans la Somme ou en Alsace… On nous « révélera » pourquoi, la victoire n’a été acquise qu’à l’automne, et pas avant…Comme Pétain en son temps, certains regretteront que le cessez-le-feu entériné par l’armistice, ait empêché les alliés d’alors d’occuper par les armes le territoire allemand! De grands classiques…

Mais une fois le calme revenu, l’hommage redeviendra privé...

C’est dans le silence du souvenir et dans les allées des grandes nécropoles, que les familles viendront rechercher l’invisible présence de leur poilu disparu! C’est là que se jouera le second acte de ces commémorations du centenaire, le plus touchant et le plus sincère aussi!

Ce sera l’occasion de faire parler les pauvres objets qui leur appartenaient et qu’on a retrouvé sur leur dépouille au moment de leur mort au combat, comme la plaquette d’identification en alu qu’ils portaient au poignet!

Objets et carte, trouvés sur le corps de l’adjudant Albert Venault (1893-1918) – mon grand-oncle 

On consultera les photos de ces jeunes hommes rigolards en uniforme, qui n’aspiraient qu’à vivre alors qu’ils étaient condamnés par les prédécesseurs de nos dirigeants actuels… On relira leurs correspondances: inconscient ou censure obligent, l’omniprésence de la mort y était systématiquement évacuée au profit de rêves de lendemains improbables qui chantent… On redira les noms de ceux que l’on connait, pour qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli de l’hommage universel et collectif..

On se souviendra qu’ils durent tous subir d’intolérables tortures physiques et morales avec pour seul horizon dans la boue des tranchées que l’éclair aveuglant des fusées des artilleries adverses sur des paysages dévastés…Tous s’emmerdaient …

Aussi, au-delà des commémorations de façade,  la meilleure manière de leur redonner vie cent ans après le drame, et « dans le même temps » de se vacciner contre les guerres, serait de consulter les admirables ouvrages de leurs frères d’armes, comme Roland d’Orgelès, Erich Maria Remarque, Henri Barbusse, Maurice Genevoix… Par leur talent, ceux-là surent rendre compte de la cruauté et de l’absurdité de cette guerre, décrire les instants de doute et d’épouvante lors des assauts à la baïonnette où la seule alternative des soldats était de mourir ou de tuer!

Et pourtant, la guerre n’en fit pas des sauvages!

C’est à René-Gustave Nobécourt (1897-1989), un journaliste, écrivain et historien de la Grande Guerre que j’emprunterai en guise de conclusion ou de préambule à cette année du centenaire, les quelques lignes qui suivent, relatives à la poussée victorieuse des troupes françaises en Thiérache à quelques jours de l’armistice:

 » Malgré ce ciel crasseux et dégoutant, et cette terre détrempée qui engluait les godillots, les bandes molletières et le pan des capotes ils pressentaient maintenant la victoire. Non pas encore, certes au bout de cette étape, mais s’y employant ainsi qu’une promesse. N’allaient-ils pas au devant d’elle à travers ce pays de prairies de vergers et de vastes futaies, cette Thiérache où les soldats en pantalon rouge avaient retraité dans les premiers jours de la guerre?  » ( L’année du onze novembre » édité chez Robert Laffont en 1968)…

C’était le 5 novembre 1918. Mon grand-père paternel, chasseur d’Afrique, Marcel Pasquier (1892-1956)  étaient de ces soldats, qui avançaient ce jour-là … dans le pays de sa naissance!

La fête peut commencer! 

 

 

 

 

 

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Comme le temps passe! C’était le 26 décembre 1828 à Montjean-sur-Loire en Anjou…

Ce jour-là, sous le règne du très conservateur roi de France Charles X, Angélique Pasquier, épouse de Louis Fillion, un filassier de chanvre du cru, met au monde Marie Fillion (1828-1911).

La petite Marie, cadette de la famille, sera elle-même, mère d’une très nombreuse descendance, dont mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) qui naîtra également à Montjean-sur-Loire, quelques trente six ans plus tard.

D’elle, on ne sait rien ou presque, hormis quelques souvenirs glanés ici ou là, et rapportés par une de ses petites filles angevines, Germaine, qui, à la charnière du vingtième siècle, passait parfois quelques jours de vacances à Montjean chez sa grand-mère dans sa maison de la place du Vallon, proche de l’entrée de l’ancienne mine de charbon!

Rien en tout cas qui justifierait aux yeux d’un historien académique, qu’elle franchisse allègrement les décennies en imprimant une indélébile marque sur la postérité…

On possède malgré tout une photographie d’elle – une seule – perdue au milieu du remariage d’un de ses fils en 1897, alors qu’elle était déjà âgée, et veuve depuis un an de son perreyeur ou carrier d’époux, Mathurin Turbelier (1825-1896) ! Elle porte la coiffe des paysannes riveraines de la Loire…
Autant dire qu’en 2017, son anniversaire avait toutes les chances de passer inaperçu, s’il ne m’était venu à l’idée en ce lendemain de Noël gris, brumeux et pluvieux, de vagabonder au travers des imprévisibles labyrinthes de mon arbre généalogique à la recherche de quelque rameau oublié qui puisse retenir mon attention et m’offre la chance de nouer une improbable aventure sans lendemain et sans risque avec une gente dame d’autrefois …

Point d’Emilie de Breteuil dans ma gibecière, ni de Louise de Prusse! En fait, je ne suis tombé que sur cette adorable grand-mère au regard de « Tigre » vendéen et méfiant, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici, mais dont je n’avais encore jamais fêté la naissance ! « Pour cause, me dira t’-on, on ne peut célébrer la naissance de tous les aïeux figurant sur notre série géométrique généalogique ».

Malgré tout, on peut faire des exceptions! Et, en l’occurrence, cent quatre-vingt-neuf berges, ça compte pour cette riveraine de mon fleuve de cœur, la Loire, ma « terre » fluide, en perpétuel mouvement au rythme des saisons … Comme se plait souvent à le rappeler – et bien plus joliment que moi – l’académicienne et écrivaine Danielle Sallenave, originaire de Savennières !


Et en plus ça « tombe » bien, car Marie Fillion est l’incarnation même de ma famille maternelle, métissée des deux rives mais entièrement ligérienne …

Par sa mère, Angélique Pasquier (1790-1866) – « fille de confiance » de son état – Marie serait plutôt influencée par la rive droite du fleuve en aval d’Angers et en amont d’Ancenis. Cependant, tant par le lieu de sa naissance, que par son ascendance paternelle, elle ne pouvait être qu’héritière des us et des coutumes de la rive gauche du côté de Saint-Florent-le Vieil, Bouzillé et des Mauges… Des mœurs et convictions ancestrales que je revendique encore aujourd’hui sans toutefois y adhérer.

Certes, son père était né bien en amont, à Saumur en 1795, mais par la force des événements tragiques qui avaient contraint ses parents à s’y réfugier à la suite des combats fratricides des guerres de Vendée à Saint-Florent-le-Vieil et des actes génocidaires à jamais impunis, perpétrés par les troupes de la Convention pour mâter la rébellion…

Marie est née avec ce fardeau et ces fantômes … et nous aussi, forcément!

Parmi les autres perdreaux de l’année 1828, il faut évidemment citer son presque compatriote Jules Vernes, né à Nantes le 8 février 1828… Mais aussi du côté de l’Oural, ces contrées dont Marie n’imaginaient peut-être même pas qu’elles puissent exister, un certain Léon Tolstoï, le 28 août 1828…

Il est possible enfin qu’elle ait entendu parler par un colporteur de passage à Montjean, de René Caillié, un gâs des Deux-Sèvres et explorateur réputé, qui, en 1828, réussit à rallier Tombouctou au Mali à partir du Sénégal, et qui, surtout, parvint pour la première fois dans l’histoire occidentale, à en revenir vivant !

Finalement, on ne saura jamais ce qu’elle sut vraiment du monde qui l’entourait, alors qu’elle traversa deux monarchies – Bourbon et Orléans – deux Républiques dont une « Lamartinienne » et un empire napoléonien…Non plus qu’on élucidera cette curieuse concordance des dates, qui fit que, née au lendemain de la Nativité chrétienne, elle mourut la veille de la Fête nationale, le 13 juillet 1911 à l’hospice civil de Montjean-sur-Loire.

Bon anniversaire, petite Marie !

 

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« Ajusteur » : c’est la réponse que fit mon père à l’aide-soignant qui l’accueillait dans sa chambre de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital de Bligny.

C’était il y a un mois, le 2 novembre 2017 . Il entrait en agonie et devait mourir cinq jours plus tard.

Tandis qu’il l’installait sur le lit médicalisé dont chacun pressentait que ce serait sa dernière couche et qu’il lui passait le bracelet de rigueur sur lequel figurait son nom, deux dates et un code-barres, le jeune homme sans doute désireux d’introduire un peu d’humanité et un soupçon de connivence, dans un contexte qui ne s’y prêtait guère, lui avait en effet demandé sa profession ! Par la fenêtre, une lumière blafarde d’automne pluvieux peinait à éclairer la scène… Désespérant! Seul un érable à moité déshabillé ou quelque arbre lui ressemblant, esseulé sur la pelouse de l’hôpital parvenait à transmettre une petite touche de couleur, mordorée… A condition de se pencher!

« Ajusteur » répéta mon père d’une voix faible mais avec détermination et une étonnante assurance pour un homme qui présentait déjà tous les stigmates d’une fin prochaine ! Il semblait presque agacé que cette « révélation » qui n’en était pas une, nous ait surpris. Oui, il était bien ajusteur. Là était sa véritable identité, celle dont il se revendiquait aujourd’hui. Il la brandissait comme un ultime défi de la vie sur la mort, car elle le renvoyait à un passé lointain de travail et de sueur, celui de sa jeunesse angevine dans les corderies, câbleries et filatures de chanvre Bessonneau… Celui de ses copains d’atelier à « L’Appareillage », à « Mini-tract », aux « Pressoirs Vaslin », à « Alsetex », à « Thomson » et ailleurs…

Non, il ne pouvait se résoudre à ce que son existence désormais vacillante se résume à son pauvre corps de vieillard décharné et torturé, rongé par le cancer, et présentement réduit à une succession de données alphanumériques incarnées par des traits d’épaisseur variable, bien arrimées à son poignet! Est-il en effet, convenable d’identifier un homme au seuil de l’éternité au moyen de petits traits noirs codés? Il ne voulait pas qu’on oublie derrière la réalité scabreuse et ouatée de sa fin de vie, qu’il avait été aussi un gaillard, jeune et vigoureux, qui, armé d’une lime avait su travailler et façonner le fer et l’acier doux…

Bien sûr, il savait que nous savions qu’il y avait bien longtemps, près d’un demi-siècle, qu’il avait déserté les ateliers d’ajustage. Définitivement en fait à la fin du printemps 1970 en quittant  » la Thomson » pour émigrer vers un emploi tertiaire touristique en région parisienne.

Et pourtant, c’est vers ce métier de métallurgiste, choisi initialement par ses parents, mais qu’il s’était pleinement approprié, qu’allèrent ses pensées… Au moment où il quittait son environnement familier pour un voyage sans retour, ce métier d’ajusteur lui apparaissait comme une dernière sauvegarde de lui-même. Il primait sur toutes ses autres activités, ses passions ou ses engagements connus auparavant, comme la politique ou le syndicalisme.

Parce qu’il n’était pas dupe de ce qui l’attendait, le reste, hormis l’ajustage, se retrouvait donc soudainement cantonné au rang d’encombrantes occupations dont il préférait désormais ne plus parler! A l’heure des vrais comptes, ceux que l’on dresse au terme de son existence, quand tout semble se dérober et qu’on s’apprête à partir sans bagage, toute posture confortable assurant une position sociale lui semblait sans nul doute malvenue, incongrue et secondaire. Après un long cheminement intime, son enjeu désormais était de s’en tenir à l’essentiel, sans s’embarrasser de convenances, sans tricherie et sans déni accommodant, devenus inutiles, en l’absence de raison d’être et de perspective! Telle était, en tout cas, la leçon que notre père semblait vouloir nous prodiguer en cet après-midi sombre!

Et manifestement, alors que le dénouement tragique semblait proche, le seul métier qui trouvait grâce à ses yeux, le seul qui surnageait dans la déroute finale annoncée, le seul dont il souhaitait se revendiquer comme d’un marqueur identitaire avant de disparaître, était celui d’ajusteur.

C’est avec lui qu’il était devenu un homme, vivant de son travail et nourrissant sa famille! C’est avec lui qu’il avait rencontré les amitiés les plus durables et qu’il avait découvert la solidarité des luttes ouvrières.

Les douloureuses épreuves endurées avant son entrée dans l’unité des soins palliatifs, à peine atténuées par les doses croissantes de morphine, n’avaient en rien entamé sa lucidité sur les handicaps de son grand âge, sur ses chances infimes de survie, et sur l’issue fatale vers laquelle « son » cancer du pancréas le poussait irrémédiablement! Il s’adressait d’ailleurs à lui, familièrement comme au plus tenace et intime de ses ennemis implacables. Il entretenait avec lui, une vieille relation; il attendait même cette confrontation, tout en la redoutant, depuis soixante-et-un ans, depuis que ce cancer-là – précisément celui-ci – avait tué son père.

Ce sont ces mêmes souffrances physiques et morales, qu’il aurait pu assimiler à un chemin christique, dont il franchissait une à une les stations, qui lui avaient permis -prétendait-il – d’accéder à une sorte de sérénité et d’opérer la part des choses entre les succès assumés de son existence et ses soi-disant échecs. C’est possible bien que longtemps j’ai douté de sa sincérité sur ce point, car je connaissais aussi les talents de manipulateur de mon père, qui préférait en toutes circonstances braver l’impossible plutôt que de consentir à avouer sa faiblesse … Il pouvait mentir pour nous épargner toute inquiétude sur son état de santé. C’est même en partie pour ces motifs, qu’au-delà de l’amour que naturellement je lui portais et que pudiquement il me rendait, je l’admirais du temps de sa grandeur et maintenant qu’il était à la peine, enfermé dans sa vision spartiate de la dignité!

Écrivant cela, je suis conscient que je peux choquer certains, mais il n’aurait pas pas apprécié que je lui rende un hommage mièvre et opportuniste, car nous ne nous sommes jamais aimé autrement que dans l’affrontement des idées! Il appréciait, je crois, cette exigence implicite, sur laquelle nous étions finalement tombés d’accord, de « nous dire les choses » en toute franchise, en nous respectant mutuellement mais sans faire l’économie de la brutalité verbale de nos échanges.

Comme tout homme estimant détenir « la » vérité, il masquait souvent une certaine propension à l’intolérance en tenant un discours convenu sur la tolérance! Moi aussi… Nous nous entendions donc sur la méthode, qui ne préjugeait ni de nos accusations réciproques d’obscurantisme ou de mauvaise foi, ni de nos fâcheries passagères à responsabilités partagées! C’est sur ces bases que nous fondions depuis toujours notre affection, qui ne fut jamais prise réellement en défaut!

Ce qui me semble certain en revanche, c’est que « sa foi de charbonnier » en un dieu rédempteur et infiniment bon, y fut pour quelque chose dans cette tranquillité d’esprit qu’il affichait ostensiblement à l’approche de la mort, événement dramatique consubstantiel à toute espèce vivante. Il l’entrevoyait comme une nouvelle vie céleste, qu’il espérait éternelle et pleine de béatitude. Sa conception de la transcendance n’était évidemment pas la mienne, mais je le concède – et je lui ai dit – je peux admettre qu’on se débrouille qu’on peut lorsqu’on est face à l’incompréhensible. J’admets également sans m’y reconnaître, qu’il est certainement plus confortable d’aborder la mort comme un passage vers un monde meilleur que comme une fin… Je crois même, par provocation, lui avoir asséné un jour qu’il s’agissait, selon moi, d’une forme de facilité qui fait injure à la raison! Je ne pense pas qu’il m’en ait tenu grief…

Preuve en est : au cours de ces derniers mois, où je me rendais quotidiennement à son chevet, il a bien voulu m’associer en tant qu’observateur bienveillant, en tant que fils surtout et parfois en tant que confident, à l’exégèse de sa vie, à ses inventaires parfois faussement repentants et à l’exercice de dépouillement presque franciscain de ses illusions passées. Il s’y est livré avec une persévérance touchante dans les semaines qui ont précédé son décès! Obstinément, il voulait faire le ménage, jusque dans ses lettres de jeunesse et fournir un écrin après sa mort, à tout ce qu’il estimait honorable et donc « transmissible » !

Force est de reconnaître que l’un et l’autre, nous sûmes définitivement taire nos incompréhensions et nos controverses d’autrefois, sans exiger un quelconque ralliement ou reniement. Peu importe nos divergences d’antan et nos affrontements dialectiques musclés, les circonstances nous imposaient juste d’être unis sans arrière-pensée. Aujourd’hui je lui sais gré de cette pétition de principe, dont je le crédite avec reconnaissance, plus que toute son « oeuvre » antérieure de syndicaliste chrétien ou de militant politique social-démocrate, qu’il est d’usage de mettre en avant dans les hommages officiels!

En conclusion, dieu ne nous fut jamais indispensable, ni même utile pour nous parler. Au contraire, il aurait pu nous nuire! Mon père savait en effet de longue date, nos profondes et irréconciliables divergences sur les questions religieuses, et plus récemment sur nos choix politiques. A cet égard, j’ai eu le sentiment que son discernement habituel et son aptitude à l’analyse politique furent émoussés sous les assauts sournois de la maladie et qu’il fut pris en défaut par la propagande du « jeunisme » conservateur en vogue.  Peu importe! Sans chercher à diagonaliser nos matrices idéologiques, je crois que nous nous respectâmes jusqu’au bout et que nous affrontâmes ensemble le sort funeste qui l’attendait. Nous étions juste solidaires contre un mal qu’il nous fallait combattre sans rémission et dont on n’ignorait pas qu’il finirait par prendre le dessus…

C’est dans ce contexte que mon père s’était interrogé à de nombreuses reprises en ma présence, sur son héritage moral et intellectuel après sa disparition! Sans pour autant m’investir comme son légataire… Je pense aussi qu’il se préoccupait sans trop oser le formuler, de l’image qu’il laisserait auprès de sa famille, au premier chef, de sa nombreuse descendance, et de ses amis!

C’est dans ce cadre qu’il soumettait l’ensemble de son passé à la moulinette du doute méthodique.

C’est ainsi que passèrent à la trappe de sa propre histoire, ses responsabilités directoriales dans le secteur touristique au cours de la seconde partie de sa carrière professionnelle. Hormis les amitiés qu’il avait nouées et qu’il préserva, elles lui avaient laissé un gout amer d’inachevé, donc d’échec. Il n’avait pas su, selon lui, promouvoir durablement l’idée d’un tourisme social et culturel ouvert à tous. Il se reprochait de n’avoir pas pris d’initiative à temps pour contrecarrer les visées mercantiles des fossoyeurs de cette utopie humaniste, et d’avoir assisté impuissant, à sa dénaturation puis à sa destruction. Il en souffrait car avec d’autres, il avait contribué à faire vivre ce projet dès les années soixante … Avec le recul, il considérait qu’il avait perdu son temps et que son action dans le tourisme social avait été finalement dérisoire, même si elle lui avait permis de jouir d’une certaine aisance financière que son métier initial d’ajusteur n’aurait pas su lui assurer.

Bien que connaissant son travail d’introspection et le tri sélectif de son « oeuvre », je fus tout de même étonné et profondément ému de l’entendre, ce 2 novembre 2017, répondre à l’infirmier que son métier c’était l’ajustage ! Il ne jouait plus et j’aurais pu anticiper son propos, car souvent, il m’avait entretenu de son attachement pour son métier d’origine, l’ajustage et plus généralement la mécanique.

Souvent, il m’a dit regretter de n’avoir pas su profiter de sa retraite pour se doter d’une forge à charbon et pour s’équiper d’un petit tour et usiner des pièces métalliques, voire d’une fraiseuse ou d’une perceuse à colonne. Le « petit coin » qu’il avait aménagé à la manière d’un atelier dans une pièce débarras de son appartement à Massy, était censé incarner cet espace dédié au bricolage, dont il aurait aimé disposer à son aise… Dans ce pâle ersatz de son rêve, penché sur son petit établi de fortune, il retrouvait un peu des gestes et des sensations de l’ajusteur-outilleur, qu’il n’avait, au fond, jamais cessé d’être, et même de l’apprenti d’il y a trois quart de siècle! Outre ses outils à main et sa visserie qu’il classait scrupuleusement, tout était là, au moins symboliquement, jusqu’à la reproduction en plâtre du profil de Goethe par David d’Angers qu’on lui avait donné comme prix de sa réussite au CAP d’ajusteur et comme premier du département de Maine-et-Loire pour l’année 1943…

Cette période d’apprentissage et son épilogue furent effectivement fondateurs de toute sa vie ultérieure, ainsi qu’il le rapporta lui-même dans un essai de mémoires rédigé en 1986:

 » En septembre 1940, je rentre en apprentissage aux établissements Bessonneau, une entreprise de tissage, filature, câblerie très connue en France. (…) On y formait de très bons ajusteurs et tourneurs, qui ensuite, pour la plupart, passaient jeunes ouvriers, après leur Certificat d’Aptitude Professionnelle (CAP) au service Entretien.

Je me souviens de ce premier contact avec l’usine, on rentrait à la sirène, on commence à la sirène, on terminait  sa matinée et sa journée à la sirène. (…) Cette première matinée fut une découverte, d’un milieu nouveau, inconnu, qui me donnait une certaine angoisse. Mais j’étais confiant, bientôt nous allions travailler, manier des outils, utiliser des machines, faire des pièces … !

Les premières semaines furent décevantes, limer…, toujours limer un morceau de fer qui n’arrivait jamais à contenter notre instructeur, la surface n’était  jamais plane à sa guise! Car cette pièce il fallait la faire porter au « marbre »,  la frotter sur cet outil  parfaitement plan, véritable juge de paix.

Il fallait garnir la surface du marbre avec une matière qu’on appelait « sanguine », poudre rouge, qu’il fallait délayer dans de l’eau. La pièce limée, passée sur le marbre devait pour être bien plane, avoir sur toute sa surface de petits points rouges. Or ce maudit morceau de fer était toujours bombé. Il en a fallu des heures, des jours, des poulettes aux mains – ces mains d’hiver gonflées par des engelures et que l’on peut à peine plier – pour parvenir à limer droit.

Cela a été pour moi la période la plus difficile et la plus décevante. J’avais tellement rêvé…Je ne comprenais pas que limer c’était la base du métier, l’indispensable connaissance si l’on voulait être un bon ajusteur.

Pendant trois ans, en pleine guerre, j’ai fait cet apprentissage préparant le CAP. J’ai été fier de pouvoir dans un moindre temps, limer droit, respecter les « cotes » à 1/100 près, de percer des trous aux diamètres exacts pour «tarauder». A Bessonneau nous étions gatés, la plupart des mesures étaient anglaises, ceci parce que les métiers à tisser, à filer étaient tous de fabrication anglaise, ce qui nous obligeait à compter en « pouces » …, mais n’éliminait pas pour autant les normes françaises 6/100 – 8/125 etc…

(…)  En juin 1943j’ai passé mon CAP., un grand moment, nous avions huit heures pour exécuter une pièce d’ajustage, respecter exactement les cotes. C’était un emboîtement cubique dont l’assise était carrée. Il fallait faire coulisser cette pièce «mâle », dans une autre pièce « femelle ».  J’ai terminé cette pièce le premier et de loin, en cinq heures et obtenu 19,6 sur 20. Reçu à la moyenne de 16,2 à cause de l’épreuve de dessin industriel que je n’avais pas bien comprise, j’ai cependant obtenu la mention bien, premier du département comme ajusteur, et une médaille, dont je suis très fier. Ma réussite a eu pour conséquence d’être nommé à l’outillage, section enviée par les ajusteurs. J’allais devenir ajusteur-outilleur, le haut de gamme dans le métier, du moins le pensait-on! « 

Combien de fois, l’ai-je vu déplorer la perte de la pièce d’ajustage de son CAP! Sa vie durant, il l’a recherchée en vain, tout en sachant qu’elle avait probablement été égarée au cours d’un déménagement.

Il y a peu encore, il m’en parlait avec des regrets dans la voix, tentant vainement – en dépit d’une déficience visuelle invalidante liée à une dégénérescence maculaire des deux yeux – d’en redessiner les contours, au jugé, sur une feuille de papier, qu’il s’efforçait ensuite de plier pour lui donner le volume adéquat…Pour mieux me faire comprendre! Il était important pour lui de se souvenir de cette pièce et de me le faire partager.

Témoignent malgré tout de cette époque lointaine, qui nourrissait sa mélancolie, et de ce métier qu’il chérissait encore à quelques jours de sa disparition, quelques outils dans son atelier de fortune et les planches de dessin technique normalisé que le jeune arpette réalisait sous le contrôle de son instructeur. Juste avant de procéder au façonnage effectif à l’étau et à la lime d’une tête de marteau, d’un compas maître de danse ou d’une équerre à chapeau!

Ultérieurement il découvrit les machines-outils!

Exercices de l’apprenti ajusteur Pasquier

C’est finalement cet héritage d’enthousiasme pour l’usinage et pour la transformation mécanique de la matière, ainsi que son amour du travail bien léché, qui constituent son legs le plus précieux. Il nous appartient désormais de le valoriser et de le transmettre, bien que l’ajusteur d’antan ait, en tant que tel, laissé la place depuis longtemps à un informaticien hautement qualifié, qui programme sur son écran, les mouvements d’une machine-outil à commandes numériques ou désormais d’un robot… Malheureusement aussi, d’un travailleur surexploité à l’autre bout du monde.

Reste que si le métier a évolué, s’est parfois délocalisé, la magie de la métallurgie restait identique dans le regard de mon père, lorsqu’il l’évoquait!

Il avait raison, papa, ce 2 novembre 2017 de rappeler que son vrai et seul métier, c’était bien l’ajustage…

C’était celui que j’indiquais avec fierté à chaque début d’année scolaire sur la fiche de liaison que nous faisaient remplir nos professeurs… C’est aussi la réponse que je donnais à ceux qui me questionnaient sur l’auteur de la curieuse règle en laiton, incrustée de cylindres en inox que je trimbalais dans mon cartable:   » C’est mon père qui l’a faite, il est ajusteur » …

Enfin, c’est l’ajusteur, accessoirement syndicaliste CFTC puis CFDT, qui m’aidait tard le soir après une réunion syndicale, à boucler mes exercices de trigonométrie…

Il est mort très âgé mais trop tôt. Un paradoxe!

Avec qui désormais pourrais-je me chamailler? Si un peu de temps nous avait été accordé, je l’aurais sûrement convaincu de certaines de ses erreurs présumées!… A moins que ce ne fût l’inverse!!

« Démagogue » m’aurait-il rétorqué! « Sectaire » aurais-je répondu. Et, on se serait reparti pour un tour, toujours complices pour dénoncer les dérives archaïques et obscurantistes d’une certaine « modernité » à contre-courant du progrès! Et poursuivre ensemble nos interminables discussions sur l’histoire de notre famille, sur Angers, et Le Lion d’Angers ! C’est fini.

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Le décès d’Edmond Maire (1931-2017), le 1er octobre dernier nous a naturellement attristés. On avait sans doute oublié l’ancien secrétaire général de la CFDT, mais sa disparition a réveillé en nous de vieux souvenirs… Un peu comme l’annonce de la mort d’une relation familiale, fréquentée autrefois, mais avec laquelle nous ne correspondions plus depuis longtemps…

La veille, on n’aurait même pas su dire, sans l’aide des « Géants du Web », s’il était déjà mort ou encore vivant ! C’est la presse, en nous informant et en s’emparant de sa dépouille pour évoquer son action syndicale, qui a finalement tranché cette question existentielle! Et depuis, à l’image du chat de Schrödinger, il n’a jamais cessé d’être aussi vivant.

En réalité, ce qui nous a peiné dans cette fin, forcément inattendue pour qui n’appartient pas au cercle de ses proches, c’est le sentiment que la génération qui nous précède s’efface irrémédiablement et qu’avec elle, une page de notre propre histoire est en train de se tourner définitivement… Avec elle, s’éloignent des pans entiers de notre jeunesse militante et de nos illusions d’antan! Accessoirement, ça nous rappelle que nous passons en première ligne.

Edmond Maire était en effet un des derniers porte-drapeau d’un syndicalisme « ouvrier », intermédiaire entre le syndicalisme débridé des enfants du baby-boom, exécuteurs testamentaires de mai 1968, et celui de leurs parents, jeunes adultes lors de la Libération et acteurs des Trente Glorieuses!

Cette histoire, celle de l’immédiat après-guerre, comme celle issue de la contestation « soixante-huitarde »  puis de l’Union de la Gauche, appartiennent désormais au passé. Et même à un passé révolu qui ne suscite plus guère, dans les arrière-salles de café, désormais aseptisées, équipées Wi-Fi et désenfumées, que de mélancoliques souvenirs d’anciens combattants sexagénaires, bientôt septuagénaires, considérés avec un brin de condescendance par les modernes « marcheurs » comme des représentants d’espèces en voie de disparition, de jouisseurs impénitents et imprévoyants. Ils s’en réjouissent en oubliant juste, ces procureurs implacables du passé, qu’ils sont nos enfants!

A leurs yeux, nos combats doivent être rangés au rayon des archaïsmes ridicules, inconciliables avec l’évolution des rapports sociaux dans un univers concurrentiel et impitoyable, où la règle d’or est désormais la mondialisation des biens, des marchandises et des personnes… Un monde sans horizon, donc sans repère selon nous, d’où doivent être artificiellement gommées les « contradictions » à partir desquelles s’organisait autrefois, tant bien que mal, la société. Finie la lutte des classes! Le terme est passé de mode!

Finies les classifications d’antan, entre les exploiteurs et les exploités, entre les détenteurs de richesses et les forçats du travail,  autrefois pertinentes, mais qui ne seraient plus porteuses de sens sous l’ère de la bienveillance autoritaire d’un inspecteur des finances immature, ci-devant banquier d’affaires! Finis enfin les « acquis » des luttes d’hier, qu’il faudrait désormais regarder comme d’inadmissibles privilèges, consentis par faiblesse ou complaisance à une génération – la nôtre – qui se serait délibérément gavée sans vergogne de « délices de Capoue », et qui aurait pillé, la planète au détriment de sa jeunesse !

Ainsi, la revendication de travailler au pays ou d’être justement rétribué, est présentée comme une prétention disproportionnée, empreinte d’un conservatisme malséant! Comme d’ailleurs le travers désuet d’aimer durablement un métier qu’on a choisi, et qu’il faudrait nécessairement condamner comme s’il s’agissait d’un caprice anachronique dans un monde en constante bougeotte, livré aux appétits financiers de spéculateurs cherchant à optimiser leurs profits engrangés ensuite aux antipodes. Dans ce contexte, l’idée, avancée jadis, d’exiger des plus riches une contribution aux charges de la collectivité, proportionnée à leur fortune, apparaît non seulement saugrenue, mais réactionnaire et contre-productive, au motif qu’elle pourrait, décourager l’effort spontané et altruiste, bien que d’expérience, improbable, des ultra-fortunés, à se préoccuper de l’intérêt général! En réalité, l’ère de la modernité s’ouvre en reprenant les vieux poncifs inégalitaires des débuts de l’industrialisation de l’avant-dernier siècle!

N’ayant nulle légitimité à prodiguer des leçons de maintien, je m’en tiendrai juste à signaler à ces nouveaux maîtres à penser, découvreurs ingénus mais méprisants, du fil à couper le beurre – et qui nous gouvernent – que même les accusations d’archaïsmes finissent par se démoder! Et qu’il n’est peut-être plus si loin le temps où les vieilles rengaines des syndicalistes du passé reprendront des couleurs. Elles réapparaîtront comme une impérieuse actualité, quand on s’apercevra que ces fausses nouveautés qu’on nous assène quotidiennement font le lit de toutes les inégalités, de toutes les injustices, et, plus grave encore, de tous les obscurantismes, notamment religieux. Sous couvert d’efficacité économique et d’adaptation à un environnement à tous vents, elles remettent en cause en les travestissant progressivement, des valeurs aussi fondamentales que la liberté notamment de pensée, l’égalité et la fraternité! In fine, la patrie qu’il ne faut plus évoquer, est en danger. La démocratie à coup sûr.

Plus jeune que les autres pionniers du syndicalisme non communiste d’après-guerre, comme Eugène Descamps (1922-1990), fondateur de la CFDT, ou le nantais Gilbert Declercq (1919-2004), Edmond Maire partageait avec eux – au moins dans la première phase de son parcours – une conception du syndicalisme, fondée sur l’exigence démocratique, sur la neutralité confessionnelle et sur l’indépendance programmatique par rapport aux partis politiques…

Sa disparition fournit paradoxalement l’occasion de remettre de l’ordre dans nos souvenirs et de saluer ces militants enthousiastes, désintéressés et motivés – dont mon père Maurice Pasquier – qui refusaient à la fois le diktat des différentes formes d’oppression idéologique, et qui dénonçaient avec autant de force, le goulag et l’imperium capitaliste…

Revendiquant notre droit à la nostalgie, nous persistons à croire que cette ambition de peser sur le cours du monde peut sans dommage concilier la justice sociale, la prospérité économique et le progrès moral, scientifique et technologique… A contre-courant des paradigmes en vogue, nous aimons penser que cette utopie a laissé quelque trace voire quelque germe dans notre histoire contemporaine et qu’elle demeure même la condition du processus de libération de l’espèce humaine, comme en rêvaient déjà les fondateurs de la Première Internationale et que relayèrent nos pères!

Nous fûmes, enfants et jeunes adultes – des spectateurs de cette époque, et parfois, très modestement d’anonymes concertistes!  Ça rassure quand le présent n’est pas manifestement pas à la hauteur des espérances d’hier…

Le départ d’Edmond Maire nous touche donc, car, avec lui, s’évanouit un symbole, celui, désormais passablement écorné, d’un syndicalisme autogestionnaire, théorisé dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier, dont se revendiqua également cette « Deuxième Gauche » qu’incarnaient Michel Rocard (1930-2016), et, dans une moindre mesure, Jacques Delors.

Ceux qui avaient fait de l’autogestion leur corps de doctrine et le ferment du socialisme démocratique, rêvaient d’un monde dans lequel, sans nier les antagonismes structurels entre les travailleurs et les capitalistes, tous les partenaires sociaux consentiraient à conjuguer « équitablement » leurs efforts pour collaborer à l’intérêt général. Ainsi, les travailleurs, reconnus comme des interlocuteurs légitimes et responsables, feraient valoir leur point de vue par la négociation, sans rien rogner de leurs objectifs catégoriels et, sans systématiquement recourir à la grève pour le faire aboutir. Mais sans l’exclure non plus!

Edmond Maire incarna ce pragmatisme syndical qui trouva à l’époque son expression politique au sein du PSU, puis dans le courant rocardien du Parti Socialiste. Les tenants de cette stratégie de transformation douce mais exigeante ne se nourrissaient pas de l’illusion du « grand soir », qui panserait magiquement tous les maux et corrigerait l’ensemble des défauts de la société…Car, l’atteinte de leurs objectifs reposait autant sur une modification des comportements, sur leur force de conviction, que sur le recours à la loi ou sur l’expression agressive d’un rapport de forces, favorisé par la prise d’un pouvoir central.

L’accession du jacobin François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981 sonna « subrepticement » le glas de cette conception pragmatique du socialisme, au profit d’une vision plus traditionnelle, dogmatique et dirigiste, qu’on habilla plus tard du terme ambiguë de « social-démocratie ». Cette social-démocratie – dont se prévalaient aussi bien Friedrich Engels (1820-1895), le compagnon de Marx  que les socialistes libéraux scandinaves – est en effet une « auberge espagnole » idéologique. Elle présente l’avantage de faire cohabiter par les non-dits toutes les tendances du socialisme et donc d’ouvrir la porte à toutes les options, y compris les reniements. C’est aussi un inconvénient majeur, qui ne prospère qu’au détriment de la clarté…

Ainsi, sous l’ère Mitterrand, le projet socialiste s’est progressivement affadi, en s’accommodant de la monarchie républicaine instaurée par la cinquième République, dénoncée auparavant avec talent par le locataire de l’Elysée, (avant de s’en repaître avec gourmandise). Le projet devint tout simplement une fiction idéologique où l’art de la synthèse indolore ou du statu quo stérile, fut porté à son paroxysme à l’occasion de chaque congrès socialiste dans les décennies d’après 1981… jusqu’à la déroute finale de 2017.

Dans l’enthousiasme des premières réformes du premier septennat mitterrandien, personne, au sein du mouvement syndical, ne détecta la supercherie sur la marchandise, qu’une jeune et dynamique oligarchie technocratique, « opportunément » à gauche, avait fini par vendre … Cette élite, avide de sauter sur l’aubaine piaffait dans les coursives du pouvoir depuis une dizaine d’années…

Plusieurs secrétaires confédéraux de la CFDT, proches d’Edmond Maire au sein de la commission exécutive de la confédération syndicale, rejoignirent les cabinets ministériels, acceptant de devenir les alibis de ce nouveau pouvoir. Parmi d’autres, ce fut le cas, par exemple, de René Decaillon au ministère du travail, qui, en dépit de son indiscutable bonne volonté et de son dévouement à la cause des salariés, semblait perdu parmi ces jeunes énarques dynamiques qui rédigèrent les lois Auroux, sans se soucier de ses avis de terrain!

Plus tard, on fit même de certains « conféréraux » des ministres ou des conseillers d’Etat, comme le truculent et sympathique leader de la Fédération de la Métallurgie, Jacques Chérèque, ou encore Albert Mercier (1933-2008), alias « Bébert », le grognon et jovial métallo franc-comtois, secrétaire national à l’action revendicative et à l’international…

Nous déchantâmes collectivement, lorsqu’on s’aperçut, mais un peu tard, après le virage de 1983 et le congédiement du Premier ministre, Pierre Mauroy, que le gouvernement avait abandonné certaines des lignes de force de son programme initial en se convertissant au libéralisme financier, et de surcroît presque honteusement sans vraiment l’assumer, et que le socialisme démocratique se résumait désormais à entretenir des écuries électorales pour légitimer la carrière des hauts fonctionnaires politisés, issus de l’Ecole Nationale d’Administration.

Le décès d’Edmond Maire ravive tous ces souvenirs! Ceux de nos débats d’idées, de nos manifs, ceux d’amitiés durables et parfois d’amours furtives, ceux des cris et des slogans que nous hurlions en brandissant nos calicots, mais ceux aussi de nos élucubrations fondatrices, de nos rêves chimériques et des occasions perdues!

Mais pas seulement…

Bien que n’ayant pas connu personnellement l’homme, sa disparition remet ainsi en lumière tant d’épisodes de mon enfance et de ma jeunesse angevine, dans une famille ouvrière catholique, toute entière dévolue (enrôlée) – presque par consentement mutuel – à l’action syndicale du père, de concert avec le culte marial de la mère.

Une famille où les amitiés syndicales – qui ont transcendé les décennies – se nouaient au fil des engagements militants tantôt paroissiaux au sein de l’Action catholique ouvrière, tantôt syndicaux au sein de la CFTC, puis, à partir de 1964 de la CFDT.

Novembre 64: mandat de mon père au congrès fondateur de la CFDT

 

C’est une belle et longue histoire qu’il faudra un jour explorer plus avant ! Celle du mouvement ouvrier dans les pays de Loire dans les années cinquante et soixante du siècle dernier…Pour l’heure, la mort rôde! Elle n’effacera pas cette histoire-là!

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A ses quatre enfants

 

Grâce aux archives familiales qui m’ont été communiquées concernant Marcel Pasquier (1892-1956), notamment ses trois carnets de route entre 1910 et 1919, miraculeusement conservés et retrouvés récemment, grâce également aux registres de matricule militaires désormais disponibles en ligne sur Internet, ainsi qu’aux journaux des unités combattantes de la Première guerre mondiale, il est désormais possible de reconstituer une chronologie fiable des principaux épisodes de l’existence de cet homme que j’ai personnellement peu connu, mais que d’aucuns s’accordent à considérer qu’il fut, de son vivant, peu expansif sur sa personne et plutôt discret sur ses faits d’armes au Maroc au début du siècle dernier puis sur le front français durant la guerre de 14-18.

Heureusement, il écrivait.

En complément des articles qui lui furent d’ores et déjà consacrés ici au cours de ces dernières années, il m’a semblé nécessaire de transmettre, par le canal de ce blog, à ceux de sa nombreuse descendance, qui s’y intéresseraient, la chronologie des principaux faits marquants de sa vie, tels, en tout cas, qu’il m’a été possible de les identifier…

Je crois ce travail non dépourvu d’intérêt car j’appartiens à cette génération qui pense que l’histoire, en particulier celle des nôtres, ne peut se résumer aux seules « grandes » idées ou aux travers d’une époque, en négligeant délibérément les multiples petits événements, avatars ou contrariétés, qui ponctuent, bon gré mal gré, l’existence de chacun d’entre nous. Dans ces conditions, la chronologie des faits placés dans leur contexte est d’importance primordiale et précède même, dans la narration historique, toute tentative d’interprétation des comportements et des actes. La marche du temps est en effet le principal facteur auquel, quelles que soient les périodes historiques, toute personne est soumise, ne serait-ce qu’en constatant les implacables outrages qu’elle imprime subrepticement mais sûrement sur ses artères.

Dérouler le temps propre à chacun dans l’ordre naturel où les événements sont intervenus est donc un des moyens les plus rationnels de décrire un parcours de vie et de le situer dans son environnement… Telles sont les raisons, qui m’ont conduit à livrer à « l’état brut », le contenu des « fiches de travail » que j’ai élaborées sur les différentes étapes et les péripéties, plus ou moins connues, de l’existence de mon grand-père, Marcel Pasquier.

D’autant plus, si j’ose dire, que lui-même, par pudeur, par retenue ou simplement parce qu’il fut rattrapé par le temps, n’en avait fait que très partiellement étalage auprès de ses proches. Cependant, parce qu’il avait précieusement conservé les journaux de ses campagnes, il m’a semblé qu’il m’autorisait à les exhumer par procuration et à en faire une sorte d’exploitation posthume…

Si l’on possède évidemment quelques photographies « en noir et blanc » de Marcel Pasquier, suffisantes pour discerner des ressemblances avec l’un ou l’autre d’entre nous, aucun cliché « couleur » ne semble avoir été pris, qui nous fournirait des indications plus précises sur sa chevelure ou sur son regard.  Le livret militaire permet (heureusement) de surmonter en partie cet obstacle, car on prenait soin, alors, au moment du conseil de révision de fournir une description « colorée » du jeune conscrit ou engagé, dans le même temps où l’on indiquait ses principales caractéristiques physiques et ses mensurations.

Dans le cas de Marcel Pasquier, le signalement n’est pas le même, selon qu’on se réfère au livret militaire ou à sa fiche dans le registre des matricules militaires des archives de l’Aisne. A l’exception de la taille – 1,63 mètre –  identique dans les deux documents, les autres renseignements ne concordent pas parfaitement: le livret militaire indique que les cheveux et les sourcils de Marcel Pasquier étaient « bruns » et ses yeux « noirs », alors que le registre précise qu’ils étaient respectivement « châtains foncés » et « bleu verdâtres ». Dans un cas, le front est qualifié « d’ordinaire » et dans l’autre « de hauteur, d’inclinaison et de largeur moyenne » ! S’agissant du nez, il est d’un côté « aquilin » et de l’autre « rectiligne à base horizontale « tandis que le visage est ici « plein » et là « pâle » !

On comprendra mieux dans ces conditions, l’intérêt de la photographie pour objectiver l’apparence ! Pour ma part, l’infirmier militaire qui « fixa » la couleur de mes yeux au moment du conseil de révision, décida qu’ils étaient « verts ». J’adoptai sans mot dire et sans maudire, ce constat administratif éclairé, que contestèrent au moins une sur deux des quelques « passantes » qui, au cours de ma vie, eurent l’occasion de les voir de plus près !

Pour les repères chronologiques, la subjectivité est moins prépondérante ! Quoique…

Ainsi dans ce qui suit, n’ont été retenues que les dates, qui selon moi, sont les plus révélatrices de la vie de Marcel Pasquier…Le tri était nécessaire, notamment durant la grande Guerre et la campagne marocaine de Marcel, car tous les lieux de passage étaient presque systématiquement mentionnés et datés par l’intéressé… Leur mention exhaustive aurait probablement gêné la compréhension d’ensemble.

Il m’a fallu donc choisir, en m’efforçant de ne rien omettre d’essentiel. Mais, bien sûr, ça peut se discuter !

Petite enfance de Marcel Pasquier  

  • 29 novembre 1889 : Décès à Vervins à l’âge de neuf mois de son frère ainé Maurice Pasquier ;
  • 15 février 1890: Naissance de sa sœur Charlotte à Aubenton dans l’Aisne;
  • 6 octobre 1892 : Naissance de Marcel Pasquier à l’hospice de Vervins (02);
  • 9 juin 1897 : Naissance de Marguerite Cailletreau, sa future femme, au Lion d’Angers (49) ;
  • 1898: Les Curie découvrent le radium; 
  • 11 novembre 1900 : Naissance de Marthe (1900-1979), sœur de Marcel.
  • De 1898 à 1904 : Marcel est scolarisé au collège privé Saint-Joseph de Vervins ;
  • 1905: Loi de séparation des églises et de l’Etat;
  • 1906: Congrès de la CGT- Charte d’Amiens.

Apprenti pâtissier 

  • De septembre 1904 à décembre 1906 : Marcel est apprenti pâtissier à Givet dans les Ardennes. La boulangerie pâtisserie, place Carnot existe toujours.
  • 15 octobre 1905 : Décès de Charlotte, sa sœur aînée, ouvrière de filature à Vervins, âgée de 15 ans ;
  • De janvier 1907 à octobre 1909 : Apprenti pâtissier à Charleville-Mézières dans les Ardennes ;
  • De novembre 1909 à avril 1910 : Apprenti pâtissier à Sermaize-les-Bains dans la Marne ;
  • De mai à décembre 1910 : Ouvrier pâtissier à Metz en Lorraine alors annexée à l’Empire allemand.

Chasseur d’Afrique en Algérie et au Maroc

  • 28 décembre 1910 : Engagement de Marcel à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 29 décembre 1910 : Marcel rejoint Marseille ;
  • 30 décembre 1910 : Départ pour l’Algérie, à bord du paquebot « Maréchal Bugeaud »;
  • 2 janvier 1911: Arrivée au port d’Alger ;
  • 3 janvier 1911 : Arrivée à Blida à la caserne Salignac-Fénelon;

  • 21 au 25 mars 1912 : L’escadron de Marcel part d’Algérie pour combattre la rébellion au Maroc. Le voyage d’Alger à Casablanca est effectué par bateau via le détroit de Gibraltar ;
  • 5 avril 1912 : Marcel est à Ber Réchid au Maroc ;
  • 1er juillet 1912: Ratification par le parlement français, du traité de protectorat du Maroc. Vive opposition des socialistes et indignation de Jean Jaurès qui redoute les risques de tension internationale et condamne la répression au Maroc.
  • 16 août 1912, Affaire de Souk el Arba des Mairt ;
  • 22 et 23 août 1912: Combat de Ouham;
  • 29 août 1912: Affaire » de Benguérir ;
  • Les 6 et 7 septembre 1912: Combat de Sidi-Bou-Othman contre la harka d’El Hiba;
  • 7 septembre 1912 : Marcel est présent à la prise de Marrakech par l’Armée d’Afrique du colonel Mangin ;
  • 15 octobre 1912: Marcel est en cantonnement à Mogador (Essaouira);

  • 27 novembre 1912 : Marcel est sévèrement blessé au combat au Maroc, au niveau de la cuisse gauche par une balle de gros calibre d’une arme de guerre  ;
  • 1er au 16 décembre 1912: Hospitalisation à Marrakech ;
  • 18 décembre 1912 au 13 février 1913 : Hospitalisation à Casablanca ;
  • 14 février 1913 : Marcel est évacué par la mer vers l’hôpital d’Oran ;
  • 17 et 18 février 1913 : Traversée de la Méditerranée d’Oran à Port-Vendres (Pyrénées orientales) ;
  • 20 février 1913: Convalescence-permission à Vervins. La dernière visite chez ses parents avant longtemps car l’année suivante, la guerre confinera ses parents en zone occupée par l’armée allemande ;
  • 29 et 30 avril 1913 : Retour en Algérie. Nouvelle traversée de la Méditerranée de Port-Vendres à Alger ;
  • 14 mai 1913 : Marcel est affecté au 5ème Régiment de Chasseurs d’Afrique;
  • 4 novembre 1913 : Marcel est réaffecté au 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique et refait le voyage d’Alger à Casablanca au Maroc par Gibraltar.
  • Le 11 mars 1914, le colonel commandant le 1er régiment de chasseurs d’Afrique informe Charles Pasquier, le père de Marcel, que son fils a été nommé cavalier de 1ère classe et qu’il va recevoir la Médaille Militaire en « raison de sa belle conduite et de sa blessure ».

La Première Guerre mondiale

  • 28 juin 1914 : Assassinat de l’archiduc d’Autriche, François Ferdinand, prince héritier de l’empire ;
  • 28 juillet 1914 : Le régiment de Marcel qui cantonne à Marrakech, rejoint le port de Casablanca.
  • 31 juillet 1914 : Assassinat de Jean Jaurès à Paris ;
  • 2 août 1914 : Mobilisation générale en France ;
  • 3 août 1914 : L’Allemagne déclare la guerre à la France ;
  • 13 août 1914 : L’escadron de Marcel embarque à Casablanca pour combattre sur le front français. Marcel qui boite encore des suites de sa blessure de novembre 1912, est affecté à un escadron de réserve à Casablanca ;
  • Il note qu’on leur fournit des « selles arabes » et que sa fonction consiste à réapprendre à des réservistes à monter à cheval.
  • Au cours de ce second semestre 1914, Marcel est affecté à Rabat au camp Garnier, qui servait aussi d’hôpital militaire. Il devient planton, à la disposition du colonel chef du camp, et semble désœuvré, mais finalement il se dit « heureux » d’autant qu’il peut se promener dans la ville de Rabat, car il est aussi chargé de porter les plis à la résidence du général, commandant de la place.

  • En avril 1915, il devient ordonnance du Médecin Inspecteur Lafille et « passe » au quartier général. Sa tâche consiste, entre autres, à soigner les deux chevaux du général, Ruban et Canevas. Lequel ne monte presque jamais, hormis les jours où sa fille vient lui rendre visite à Rabat. Marcel reconnait qu’il est plutôt content de son affectation qui l’épargne de la guerre en Europe.
  • 15 juillet 1916 : Marcel est nommé chevalier du Ouissam Alaouite

 Le Lion d’Angers et Marguerite

  • D’août à septembre 1916 : Marcel est en permission en France, au Lion d’Angers, chez un oncle qu’il n’a jamais vu, Baptiste Pasquier, le frère de son père, Charles injoignable car résidant toujours à Vervins en arrière du front du côté allemand. Le voyage, aller et retour, s’effectue par bateau de Casablanca à Bordeaux.
  • Au Lion, il fait la connaissance de Marguerite Cailletreau, nièce d’Angèle Houdin, l’épouse de Baptiste. Depuis ce séjour et jusqu’à leur mariage, ils entretiendront une correspondance hebdomadaire voire plus fréquente encore !
  • Au retour de permission à Rabat, on lui apprend qu’il doit repartir pour Casablanca le 3 octobre 1916, puis pour la France. Il prend le train avec son cheval Ruban.

La guerre de Marcel en Métropole

A partir d’octobre 1916 jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918, l’existence de Marcel est totalement suspendue à la guerre. Il parcourt avec son escadron presque toute la ligne de front de Saint-Quentin au nord jusqu’à la frontière suisse et le Territoire de Belfort, en passant par Verdun, au gré notamment des offensives allemandes de 1917 et du printemps 1918 jusqu’aux avancées alliées à Saint-Mihiel et dans les Ardennes de l’automne 1918. Il se trouve tantôt en première ligne dans les tranchées, tantôt en deuxième ou au repos à quelques kilomètres à l’arrière. Il assiste dans ces circonstances à l’horreur et aux massacres dus notamment aux bombardements et aux gaz asphyxiants. Heureusement,  cette période est ponctuée de quelques permissions au Lion d’Angers.

  • Du 11 au 15 octobre 1916 : Marcel rejoint le front français par mer depuis Casablanca;
  • 15 octobre 1916 : Il débarque à Bordeaux.
  • 24 octobre 1916 : Parti de Bordeaux-Bastide, il rejoint le front – avec son cheval – à Dormans en Champagne où se trouve le cantonnement du 4ième escadron de chasseurs et l’état-major du 4ième corps d’armée dont il dépend désormais;
  • 2 décembre 1916 : Départ de Dormans pour Branscourt dans la Marne, via Fère-en-Tardenois dans l’Aisne, Faverolles-et-Coëmy dans la Marne ;
  • Du 21 décembre au 28 décembre 1916, il est dans les tranchées où il participe à de très rudes combats.

Extrait d’un carnet de route – décembre 1916

  • Du 29 décembre 1916 au 4 février 1917 : permission au Lion d’Angers ;
  • 5 février 1917 : retour de permission à Branscourt dans la Marne ;
  • 10 février 1917 : Marcel est affecté au 6ème régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 12 février 1917 du 21 février 1917 : Départ de Branscourt (Marne) pour Liverdun (Meurthe-et-Moselle)
  • 5 mars 1917 : dans les tranchées du côté de Montauville(Meurthe-et-Moselle) à 50 Km au sud-est de Verdun
  • 31 mars 1917 : parti de Liverdun pour Ceintray (Meurthe-et-Moselle) via Nancy
  • 6 avril 1917 ; Béthoncourt dans le Doubs
  • 8 avril 1917 : Dans les tranchées du côté du Largin et Delle dans le territoire de Belfort à la frontière suisse ;
  • 31 mai 1917 : Nouveau séjour dans les tranchées dans les environs de Delle à Rechézy (Territoire-de-Belfort)
  • 19 avril 1917 : Puis à Florimont dans le territoire de Belfort
  • Du 13 décembre 1917 au 13 janvier 1918 : permission au Lion d’Angers ;
  • 31 mars 1918 : parti d’Orléans les Aubrais
  • 1er avril 1918 : arrivée à Sancerre dans le Cher ;
  • 3 et 4 avril à Rians (Cher)
  • 6 avril 1918 : départ de Rians pour Sancerre à 30 km ;
  • Départ pour Tours, le Mans, Evreux, Mantes : 30 heures de chemin de fer
  • 7 avril 1918 : Débarque à Vaux-sur-Somme (Somme) à vingt kilomètres à l’est d’Amiens ;
  • 8 avril 1918 : Parti de Becquincourt dans la Somme pour Saint-Omer-en-Chaussée;
  • 9 avril 1918: Offensive allemande dans les Flandres;
  • 16 avril 1918 Offoy dans l’Oise à 60 km de Vervins (massacre) pour Grandvilliers (Oise) pour Saint-Omer-en-Chaussée ;
  • 19 avril 1918 Crevecoeur-le-Grand (Oise)
  • 21 avril 1918 Rethel dans les Ardennes
  • 1er mai 1918: Soissons (Aisne)
  • Du 15 mai au 3 juin 1918 : permission au Lion d’Angers. C’est à cette occasion, que Marcel et Marguerite se feront photographier ensemble pour la première fois, probablement à l’issue de fiançailles.

  • 27 mai 1918: Désastre de l’armée française dans l’Aisne dont les positions sont submergées par l’offensive allemande. Soissons tombe le 29 mai 1918.  » Le 30 mai, les Allemands occupent les collines qui dominent la Marne à Château-Thierry et à Dormans »; 
  • 12 et 13 juin 1918: A son retour de permission, Marcel constate avec douleur que son escadron a été décimé lors d’une violente offensive allemande à Montgobert (Aisne) à quelques kilomètres de Soissons.  Entre le 29 mai et le 13 juin 1918, dix de ses camarades ont été tués, autant de disparus et une cinquantaine de blessés sur un effectif d’environ six cents trente chasseurs d’Afrique, équipages du génie et de la prévôté.   
  • 2 août 1918 : Marcel est nommé infirmier au 4ième escadron du 6ième régiment de chasseurs d’Afrique;
  • 2 août 1918: Marcel se retrouve à Génicourt-sur-Meuse (Meuse) à proximité du front à une quinzaine de kilomètres en amont et au sud-est de Verdun.
  • Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1918; l’escadron de Marcel quitte son cantonnement de Génicourt « pour aller bivouaquer au camp de Gibraltar entre Courouvre (Meuse) et Thillombois (Meuse) sur la rive gauche de la Meuse;
  • Le 11 septembre 1918: Marcel participe à l’attaque victorieuse française sur Troyon au bord de la Meuse et à la reprise, les jours suivants, de Chaillon, un village occupé depuis quatre ans par l’armée allemande.
  • Du 12 au 15 septembre 1918, Marcel est mobilisé pour escorter les nombreux prisonniers allemands des jours précédents. Il demeurera à Chaillon et dans les villages environnant, désormais « pacifiés » jusqu’à sa permission d’octobre 1918.

Escorte des prisonniers -Marcel en haut à gauche

  • 15 octobre-9 novembre 1918 : permission de mariage au Lion d’Angers ;
  • 21 octobre 1918 : Mariage de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau au Lion d’Angers;
  • 3 novembre 1918: Retour sur le front à Saint-Mihiel au sud de Verdun.
  • 5 novembre 1918: Poursuite victorieuse au contact de l’armée allemande à Fontaine-en-Dormois dans la Marne
  • 7 novembre 1918: Hagnicourt dans les Ardennes.  Les soldats sont épuisés, car ils n’ont pas mangé depuis vingt-quatre heures, les « roulantes n’ayant pas pu suivre » la marche en avant désormais accélérée!
  • 8 novembre 1918: Contact avec l’ennemi à Poix-Terron dans les Ardennes, où, selon Marcel, les français sont accueillis par les civils sous les ovations.
  • 8 novembre 1918: combat à Boulzicourt (Ardennes) où les allemands avaient installé partout des nids de mitrailleuses: deux morts et cinq blessés dans l’escadron de Marcel;
  • 11 novembre 1918 : Marcel est sur la front à Saint-Pierre-sur-Vence dans les Ardennes;
  • 11 novembre 1918 à 11 heures: armistice et cessez le feu. 
  • 16 novembre 1918: Départ de Saint-Pierre-sur-Vence vers la Belgique, le Luxembourg, puis le Bade Wurtemberg et la Rhénanie en Allemagne en application  des accords d’armistice.
  • 17 novembre 1918 : Cantonnement à Vresse-sur-Semois près de Namur (Belgique)
  • 22 novembre 1918: Cantonnement à Vesqueville en Wallonie
  • 24 novembre 1918: Cantonnement à Houffalize en Wallonie -Belgique
  • du 26 novembre au 10 décembre 1918: Cantonnement à Weiswampach (Binsfeld-Holler) au Grand Duché de Luxembourg

Occupation française de la Rhénanie (1918-1919)

  • Le 10 décembre 1918: Marcel et son escadron franchissent la frontière allemande; cantonnement à Habscheid en Rhénanie Palatinat;
  • Du 11 décembre 1918 jusqu’au 27 décembre 1918, l’escadron de Marcel change de bivouac et de cantonnement chaque jour jusqu’à Mayence sur les bords du Rhin.
  • Du 28 décembre 1918 au 21 janvier 1919: Marcel est à Mayence, capitale de la Rhénanie-Palatinat.

  • du 22 janvier au 7 février 1919: Descente du Rhin jusqu’à Strasbourg
  • Du 8 février 1919 au 16 mai 1919 : cantonnement sur la rive droite du Rhin à Kehl dans le duché de Bade, puis six kilomètres plus au sud en limite de Forêt Noire, à Eckartsweier; 
  • 17 mai 1919: Cantonnement à Strasbourg à la caserne Saint-Nicolas;
  • 27 mai 1919 : Hospitalisation à Strasbourg : « bronchite » ou « état grippal », « induration du sommet pulmonaire ». Les patrouilles en Forêt Noire en hiver en sont certainement la cause.
  • 28 juin 1919: Traité de paix signé à Versailles entre l’Allemagne et les Alliés. Le triomphe de Georges Clemenceau. 
  • 19 juillet 1919 : Marcel est démobilisé à Angers au quartier d’Espagne du 7ième Régiment de hussards Retour à la vie civile.
  • Deuxième semestre 1919: la tradition orale filiale – non confirmée par des archives – voudrait que Marcel Pasquier ait subi une période d’hospitalisation à l’hôpital de Bligny à Briis-sous-Forges en région parisienne, en raison des affections pulmonaires contractées en Forêt Noire. C’est possible…

Retour à vie civile 

  • 8 novembre 1919: Marcel et Marguerite habitent Angers, 40 rue Plantagenet ;
  • 29 février 1920: Le couple habite rue des Deux-Haies à Angers ;
  • 26 mars 1920 : Marcel devient cheminot, affecté spécial de la Compagnie de Chemins de fer d’Orléans comme homme d’équipe ;
  • 6-7-8 avril 1920 : Il est affecté à la gare de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours . C’est durant ces trois jours qu’il déménage avec son épouse de l’Anjou vers la Touraine.
  • 6 août 1920 : Naissance de Marcel Pasquier (1920-1999), premier fils de Marcel et Marguerite à Saint-Pierre-des-Corps ;
  • 1922 : Mutation à la gare d’Angers
  • 28 aout 1922 : Naissance de Renée épouse Pilet (1922- 2016), fille de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 1er juin 1926 : Naissance de Maurice Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 6 novembre 1930 : Naissance de Jean Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 24 juillet 1931 : Décès de Charles Pasquier, père de Marcel à Vervins dans l’Aisne (76 ans) ;
  • 14 novembre 1939 : Décès de Louise Desse, mère de Marcel, à Vervins (72 ans) ;

Au premier plan, assis, avec ses collègues gare Saint-Laud à Angers

  • Durant l’occupation allemande entre 1940 et 1944, il participe à sa mesure à la guerre du rail, en déroutant des trains de marchandise au triage de la gare Saint-Laud à Angers;
  • 1947 : Retraite de la SNCF ;
  • 1948 à 1956 : Employé chez Bessonneau dans chemins de fer intérieurs ;
  • 4 juin 1956 : décès de Marcel à Angers d’un cancer du pancréas ;
  • 12 décembre 1986 : Décès de Marguerite Cailletreau à Angers.

au mariage de sa fille Renée en 1943 – avec ses quatre enfants

Cette chronologie non exhaustive gagnerait bien sûr à être complétée par les réflexions de Marcel sur les événements qu’il a traversés ou auxquelles il a été associé … Sur ses motivations aussi. Certaines de ses notes laissent entrevoir des pistes. Nul doute qu’elles ouvrent cette porte, qu’il faudra franchir un jour!

Il ne s’agit donc là que d’une première approche sur la vie d’un personnage – mon grand-père- dont tous les mystères ou toutes les cachotteries sont loin d’être totalement élucidés…Un jour peut-être!

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En hommage à mon père Maurice Pasquier.  

Mieux que moi, il saurait écrire sur son père.  

 

En décembre 2011, je publiais ici deux billets (1) dédiés à Marcel Emile Pasquier (1892-1956) dans lesquels je m’efforçais de décrire l’itinéraire d’un jeune ouvrier pâtissier natif de Vervins en Thiérache, engagé en décembre 1910 et pour cinq ans dans un régiment de chasseurs d’Afrique. Emporté dans la tourmente de l’occupation militaire française dans le Maghreb puis dans la tragédie du premier conflit mondial, il ne retrouva la vie civile que neuf ans plus tard… En 1919!

Entre temps, il avait participé aux opérations dites de « pacification » au Maroc en 1912 puis à la guerre des tranchées sur le front français du côté de Verdun. Après le 11 novembre 1918, il découvrit la Rhénanie et le Bade-Wurtemberg que son régiment occupa militairement conformément aux accords d’armistice avec l’Allemagne vaincue. En même temps que la beauté des paysages et des forêts d’outre Rhin, il mesura alors l’hostilité des populations civiles à l’égard des vainqueurs, qui jamais ne sont assimilables à des libérateurs.  

Ce qui m’avait intrigué à l’époque, au-delà des événements historiques, parfois tragiques, dont il avait été le témoin et l’acteur, au cours desquels il avait été blessé, c’est sa volonté manifeste d’occulter ultérieurement cette phase peu banale de sa jeune existence. Il semblait même avoir tout fait ultérieurement, pour la gommer, comme s’il avait eu à s’en repentir! Ce qui n’était pas le cas et ça n’avait pas lieu d’être, puisque cette période s’était soldée par plusieurs distinctions, dont la croix de guerre et la médaille militaire! L’amnésie volontaire était-elle sa thérapie pour survivre aux horreurs dont il avait été le témoin?

Heureusement, en dépit de son silence ou de sa pudeur sur ses faits d’armes ou ses actes de bravoure, y compris vis-à-vis de ses propres enfants, qui ignorèrent jusqu’à son décès en 1956, l’existence de ses décorations, notre héros avait scrupuleusement consigné par écrit l’essentiel de ses péripéties militaires et guerrières.

C’est donc en me fondant sur une copie d’un premier document relatant ses combats, retrouvé au décès de son épouse – ma grand-mère – en 1986, que j’avais pu reconstituer en 2011, une partie de son histoire entre 1910 et 1919. De manière factuelle, car je n’étais pas parvenu à élucider ses ressorts intimes ou ses motivations profondes. Dans ses textes, comme dans sa vie quotidienne, Marcel était en effet avare de confidences sur ses états d’âme !

Après-guerre, l’homme était devenu cheminot, comme beaucoup d’anciens combattants. D’abord affecté à la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours, puis au fret à la gare d’Angers Saint-Laud, il avait vécu le reste de son âge – sans histoire – avec sa famille dans le quartier de « la Madeleine » …

Pour ma part, je ne l’ai entrevu qu’au cours de ma petite enfance – sans vraiment le connaitre – dans les mois précédant son décès en 1956 d’un cancer du pancréas.

Faute de témoignages inédits de tiers ou de documents d’archives inexplorées, je pensais en 2011 que mes investigations s’en tiendraient là. Et ce, en dépit de mon insatisfaction de n’avoir que partiellement approché et compris cet homme et surtout, de n’être pas parvenu à percer le mystère de son engagement dans l’Armée d’Afrique, alors qu’il venait d’achever son apprentissage de pâtissier, un métier qu’il affectionnait si l’on en croit le soin apporté à la rédaction de son carnet de recettes!

Je m’étais fait à l’idée qu’il garderait ses secrets et que nous ne saurions probablement jamais les raisons qui l’avaient conduit à taire son glorieux passé militaire, à l’inverse de beaucoup d’anciens combattants, qui, entre les deux-guerres, tentèrent d’en tirer profit, parfois en l’enjolivant un peu. Ou qui tout simplement se regroupaient pour peser politiquement sur l’avenir du pays. De manière plus anecdotique, j’aurais aimé connaitre les raisons qui l’ont poussé après sa démobilisation, à laisser de côté sa passion des chevaux, fidèles compagnons de ses années de guerre, sans même manifester auprès des siens, le moindre désir de pratiquer l’équitation.

Pas plus aujourd’hui qu’hier, je ne suis en mesure d’apporter de réponses définitives à ces questionnements, mais la « découverte » récente à la suite du décès de sa fille Renée, de deux carnets supplémentaires de notes manuscrites, permet de retracer plus précisément son parcours durant cette deuxième et terrible décennie du vingtième siècle. Et, pourquoi pas, d’en mieux décrire, sinon comprendre, les méandres!

Ces textes surgis inopinément du néant, dont les originaux m’ont été transmis grâce à la diligence d’une cousine – via mon père, le fils de Marcel – sont très troublants, car, contrairement au premier document consulté, qui correspondait plutôt à un journal rédigé de façon synthétique, au jour le jour, les deux carnets nouvellement exhumés, s’apparentent plus à des bribes ou à des esquisses de « mémoires ». Sans exagérer, on pourrait presque en conclure qu’ils attestent d’une certaine ambition littéraire, en l’occurrence inassouvie!

Au-delà du rappel des faits et des combats qu’il a livrés, Marcel n’hésite pas, en effet, à se mettre en scène et à nous entretenir des épreuves qu’il a dû surmonter, de sa souffrance intime, voire de ses doutes, notamment lorsqu’il fut blessé à la cuisse en 1912. De même, lorsque l’occasion se présente, il nous suggère le plaisir esthétique qu’il ressent face à certains paysages ou ses sensations devant telle situation…Cherchant à nous faire partager son quotidien de soldat, il ne passe pas sous silence, certaines bacchanales avec ses compagnons!

(Maroc fin 1913) . Je passe cuisinier des sous-off. Je reste un bon moment, mais un jour, en faisant le marché, je me saoule, et je ne fais pas la cuisine. Je me fais relever par l’adjudant Fontaine qui veut me foutre en prison…J’en réchappe...

En outre, à la différence du premier document, son propos couvre désormais toute la période considérée de 1910 à 1919 et comporte beaucoup de souvenirs authentiquement personnels, en particulier sur ses trajets par mer pour se rendre dans le Maghreb ou en revenir !

Cette partie « maritime », totalement absente du premier carnet, est donc inédite, et fut probablement ignorée de ses proches. Ces « aller-et-retour » entre la France et l’Afrique du Nord furent en outre plus nombreux que je ne l’imaginais lors de la rédaction de mes premiers billets. Je n’avais identifié à l’époque qu’un transport initial par bateau de Marseille à Alger fin décembre 1910 et un autre du Maroc vers Bordeaux en 1916 pour rejoindre le front français. Dans la réalité, il furent plus nombreux, et les destinations ne se limitèrent pas aux ports cités.

A n’en pas douter, ces déplacements par mer, généralement sur des paquebots des Compagnies Maritimes de transport de voyageurs entre la France, l’Algérie ou le Maroc, constituèrent des expériences inoubliables pour Marcel, l’ouvrier pâtissier de Thiérache, qui  n’avait jamais été confronté auparavant aux caprices ou aux sujétions de la navigation au grand large.  Son « carnet de route » comporte d’ailleurs une annexe où il mentionne les « principaux paquebots » sur lesquels il a navigué et les dates correspondantes… Ainsi peut-on constater qu’entre janvier 1911 et octobre 1916, Marcel effectua neuf  déplacements au long cours sur sept navires différents.

Extrait du carnet de route Marcel Pasquier

  • De Marseille à Alger entre le 30 décembre 1910 et le 2 janvier 1911.

Engagé le 28 décembre 1919 à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique basé à Blida en Algérie, Marcel est parti le jour même pour Marseille où il arrive le 29 décembre 1910. Cantonné, cette première nuit, au Fort-Saint-Jean à l’entrée du port, il embarque dès le 30 décembre à midi, au quai de la Joliette sur le paquebot « Maréchal Bugeaud », un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, d’un peu plus de deux mille tonneaux et d’une centaine de mètres, mis en service en 1890, pour le transport de passagers entre la France et l’Algérie. Il fut déclassé en 1927.

Ce premier voyage  sur les mers, fut sans doute initiatique, mais en rien d’agrément. Outre le temps pour s’amariner et surmonter le mal de mer, que Marcel dut probablement subir sans en préciser la durée nauséeuse, cette première traversée fut l’occasion d’être confronté à la furie des éléments. Son carnet note que la mer était « très mauvaise » dans le golfe du Lion. Avec une « touchante » attention proche du bizutage ou du cynisme, le commandant de bord avait indiqué aux jeunes gens effrayés, l’endroit précis des récifs de Minorque, où, dans des circonstances comparables, le paquebot Général Chanzy avait soudainement fait naufrage le 10 février 1910. De tonnage équivalent au leur, le navire avait été terrassé une nuit par une tempête épouvantable qui fit périr cent-cinquante personnes, un seul passager ayant survécu! De quoi mettre en confiance…

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçurent les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger apparaît dans sa splendeur matinale aux regards émerveillés des jeunes recrues.  Marcel écrit :

Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches.

Le paquebot accoste sur le quai d’Alger le 2 janvier 1911 à 14 heures.

La suite immédiate est moins plaisante. La jeune troupe, fraîchement débarquée est dirigée vers une caserne de transit, le « dépôt des isolés », sans doute un peu glauque – selon Marcel – près du port et de la gare de l’Agha.

Le lendemain, 3 janvier 1910, les jeunes engagés partiront pour Blida.

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – 21 au 25 mars 1912.

En mars 1912, après plus d’un an en Algérie sans incident notable, l’escadron de chasseurs à cheval de Marcel est envoyé par mer en mission vers le Maroc, à partir d’Alger. L’ambiance, là-bas, est beaucoup moins paisible, puisque s’y déroulent des opérations dites de « pacifications » contre des tribus et des tabors de l’armée chérifienne en révolte après l’adoption d’un traité de protectorat imposé par la France au Sultan Moulay Hafid.

Marcel embarque à Alger à bord du paquebot « Arménie » de la compagnie Paquet, du nom de l’armateur français qui l’avait fondé en 1875 pour établir des liaisons commerciales et touristiques en Méditerranée et dans tout le Maghreb et le Moyen Orient, ainsi que via Gibraltar et par cabotage, dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.

Du départ d’Alger le 21 mars 1912 jusqu’à Oran, où le bateau fait une escale d’une journée pour embarquer des troupes, Marcel signale dans son carnet que la mer est de nouveau agitée…

Cependant, passé le détroit de Gibraltar, le parcours se déroule sans encombre jusqu’à Casablanca. Un seul point noir: en 1912, le port n’est pas encore accessible aux navires de moyen tonnage, qui ne peuvent par conséquent pas mouiller à quai. Le port moderne est en construction…

Cette caractéristique n’échappe évidemment pas à Marcel! D’autant moins que son escadron est contraint – armes et chevaux compris – de monter sur des « barcasses » en pleine mer pour rejoindre le port. Arrivées à quai, les cargaisons humaines et animales sont hissées au moyen de palans (grues)  dont les cordes sont tirées à main d’homme par les dockers arabes. L’exercice est périlleux mais tout se passe bien et le débarquement a lieu le 25 mars 1911.

Marcel signale dans son carnet que la ville de Casablanca, dans la périphérie de laquelle son escadron bivouaquera quelques jours, lui apparaît – « à cette époque » – peu attrayante et « très sale ». Le 31 mars 1911, il en partira pour Ber-Réchid. Déjà il regrette l’Algérie.

  • De Casablanca à Oran – 14 au 16 février 1913   

Au cours d’une embuscade, le 27 novembre 1912, Marcel est blessé assez sérieusement à la cuisse par une balle de gros calibre qui lui fracture le fémur et endommage l’articulation. Évacué à dos de mulet sur l’hôpital de Marrakech, il y demeura jusqu’au 16 décembre 1912, date à laquelle il fut transféré sur l’hôpital de Casablanca pour radiographier sa blessure et achever sa convalescence. Enfin le 14 février 1913, il fut évacué sur l’hôpital d’Oran par voie de mer à bord du paquebot « Iméréthie », de la Compagnie Paquet, qui effectue un service de transport hebdomadaire desservant Oran, Tanger et Casablanca.

Cette fois, le voyage s’effectue sur une mer d’huile.

La traversée, écrit, Marcel, est très bonne jusqu’à Oran.

Ce qui lui permet, entre autres, d’apprécier le paysage et d’admirer le fort de Santa-Cruz qui domine la rade du port d’Oran, perché sur la crête du massif de l’Aïdour. Dans son enthousiasme,  il n’hésite à qualifier Oran de

 » belle ville de bord de mer ».

Le soir de l’arrivée, il est admis à l’hôpital dans le « quartier des convalescents »… Temporairement d’ailleurs, car dès le lendemain, il reprend la mer en direction de la métropole qu’il a quittée plus de deux ans auparavant!

  • D’Oran à Port-Vendres – 17 et 18 février 1913

Le 17 février 1913, Marcel embarque à bord de La Medjerda pour une traversée de la Méditerranée en direction de Port-Vendres dans les Pyrénées Orientales, près de Collioures. Port-Vendres est à l’époque une des bases arrière de l’armée d’Afrique sur la côte méditerranéenne.

Il y va d’un cœur léger car, cette fois, il part en permission de longue durée, qui lui fut octroyée en raison de sa blessure du mois de novembre 1912. Dans quelques jours, il sera à Vervins (02) auprès des siens! 

Malheureusement, la Medjerda est un bateau qu’il qualifie de « mauvais » et la traversée se déroule par une météo très défavorable dans une mer déchaînée. A Port-Vendres, en outre c’est le froid et la neige tombant à gros flocons qui accueillent notre permissionnaire vers 23 heures dans la lumière blafarde des projecteurs, ce mardi 18 février 1913…

Désagrément passager cependant, car le surlendemain, jeudi  20 février 1913, sur le quai de la gare de Vervins, sa famille l’attendait et tout fut oublié. Il résidera parmi les siens pour une convalescence d’un mois, qui sera d’ailleurs prolongée d’un mois à Laon.   

Le paquebot Medjerda que Marcel n’aimait pas, connaîtra un destin tragique: le 10 mai 1917, il sera torpillé par le sous-marin allemand U34 et coulera emportant avec lui dans les abysses 352 passagers et marins sur les 623 personnes embarquées.

  • De Port-Vendres à Alger – 29 et 30 avril 1913 

Au terme de sa permission, Marcel est reparti de Vervins le 26 avril 1913. Mais parvenu à Port-Vendres trop tard pour embarquer sur la navette d’Oran, il attend deux jours au « dépôt des isolés » (lieu de quarantaine) avant que sa hiérarchie ne se décide à lui faire prendre le prochain navire en partance pour Alger, en l’occurrence, le paquebot à hélice, La Marsa, appartenant à une compagnie de navigation française, la Compagnie Mixte. « Mixte » car sa flotte comprend des navires à voiles et à vapeur.

La Marsa est un bateau relativement récent de 91 mètres de long et de 2000 tonneaux dont Marcel garde un souvenir d’autant plus positif qu’il note dans son carnet que la traversée de la Méditerranée en ce printemps 1913 fut « superbe »! Débarqué à Alger, Marcel est aussitôt muté dans le 5ième régiment de chasseurs d’Afrique, basé en Algérie, où il demeurera pour son plus grand plaisir jusqu’en novembre 1913.

 … Je revois tous les beaux pays de ma première année de service !

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – novembre 1913 

En novembre 1913, Marcel est réaffecté au Maroc avec son escadron.  Il emprunte, de nouveau, « Le Maréchal Bugeaud », le bateau, à bord duquel il fit sa première traversée de la Méditerranée au nouvel an 1910.

Jusqu’à Casablanca, le voyage le long des côtes africaines s’est déroulé sans problème, permettant aux passagers civils et militaires, de jouir pleinement des paysages, en particulier au passage du détroit vers l’Atlantique.

  • De Casablanca à Bordeaux. Aller août 1916. Retour début septembre 1916. 

Au mois d’août 1916, alors que Marcel est encore au Maroc, il bénéficie d’une permission d’un mois, la seconde depuis son engagement en 1910.  Mais, il ne peut plus retourner à Vervins dans sa famille, car la ville est située en arrière de la ligne de front du côté allemand.

Il décide donc de se rendre au Lion d’Angers où réside le frère cadet de son père, Baptiste Pasquier qu’il n’a jamais rencontré…et dont, un des fils également prénommé Marcel avait été tué à la guerre en 1915.

Je suis bien reçu et je passe un mois agréable. Je fais la connaissance de ma fiancée…

écrira-t-il quelques mois plus tard!

En attendant, il embarque à Casablanca sur un navire, le Figuig, anciennement britannique, mais racheté par la Compagnie générale transatlantique. Le bateau, mis en service en 1904 est presque neuf et, à cette époque, il est affecté à la liaison régulière Casablanca-Bordeaux.

Marcel montera à son bord « à l’aller », en août 1916, et « au retour » en septembre 1916.

Pour de multiples raisons, il ne conservera pas un très bon souvenir de ce voyage de retour au Maroc. Parmi ses motifs « objectifs », il se plaint de la surcharge du bateau en passagers – « il y a trop de monde » !  Il note en plus que la pluie ne les a pas épargnés pendant la plus grande partie du trajet. Aussi, apprécie-t-il  de retrouver le soleil de Casablanca et du Maroc.

Pas pour longtemps!

  • De Casablanca à Bordeaux – 11 au 15 octobre 1916 

Le 1er octobre 1916, il reprend l’océan à Casablanca vers Bordeaux, à bord du paquebot Martinique de la Compagnie générale transatlantique. Son cheval « Ruban », un jeune étalon qui vient d’être castré, l’accompagne dans cette ultime expédition maritime. Il s’agit désormais de rejoindre directement le front français à Dormans dans la Marne, puis Verdun…

Mais c’est une toute autre histoire!

Après la guerre et durant le reste de son existence, il ne semble pas que Marcel soit remonté à bord d’un paquebot. Tout juste sur de paisibles barques de pêcheur occasionnel sur l’Oudon au Lion d’Angers ou sur la Maine à Angers! Et encore…

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(1) – Billets de 2011 :

  • Marcel Emile Pasquier: de la guerre coloniale à la Grande Guerre (1911-1919) – 13/12/2011. 
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3/12/2011. 

Ces deux billets sont en cours d’actualisation pour tenir compte des nouvelles données issues des carnets de Marcel fort opportunément redécouverts.

 

Remerciements sincères à Nicole P.T. qui a bien voulu nous transmettre les carnets de Marcel, exhumés des archives de sa mère Renée, décédée en 2016.

 

 

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