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Archive for the ‘Objets de mémoire’ Category

A l’approche de la Toussaint, la tradition voulait jadis qu’on fleurisse les tombes de nos proches disparus, ceux qu’on avait aimés et qui ne sont plus. Ce rituel demeure en partie de nos jours, du moins par la pensée et presque exclusivement dans la tête des anciennes générations aujourd’hui de plus en plus clairsemées, c’est-à-dire de celles nées juste avant-guerre ou juste après lors du baby-boom inaugurant les Trente Glorieuses.

Les générations précédentes décimées ne sont presque plus partie prenante et les nouvelles qualifient plus volontiers cette période de l’année de « vacances d’automne », sans référence particulière au souvenir des trépassés.

L’éloignement des familles de leurs provinces d’origine est en grande partie la cause de cette désaffection. Mais pas seulement, l’atomisation géographique est également responsable ainsi qu’une sorte d’amnésie collective doublée d’un certain désintérêt des générations montantes pour tout ce qui concerne l’Histoire. A leur décharge, elle est généralement mal enseignée à l’école, voire ignorée dans le flux envahissant des mondes virtuels et constant par écrans interposés.

En tout état de cause, le culte des ancêtres n’a plus guère la côte. Il n’est plus de mise. Et ce paradoxalement, alors que les allées des centres commerciaux des grandes métropoles et de leurs banlieues fourmillent de jeunes gens et de jeunes femmes, qui promeuvent ostensiblement des idéologies moyenâgeuses et déambulent en s’affublant d’accoutrements religieux archaïques et incommodes.

La « fête » de la Toussaint n’est donc plus regardée par la majorité de nos concitoyens comme celle du souvenir de nos aïeux ou comme une occasion de s’accorder un temps de recul, de pause et de réflexion en leur compagnie pour évaluer les bouleversements du monde. Cette coutume se perd et sa perpétuation ne motive plus guère que les fleuristes ou les jardineries.

Lorsqu’on se situe plutôt – à l’exemple du rédacteur de ces lignes – dans le dernier quart de son existence, l’abandon de ces rites religieux ou païens – qu’on n’appellera surtout pas identitaires pour s’éviter les foudres des forcenés du multiculturalisme – chagrine et on est en droit, à divers titres, de cultiver une certaine nostalgie d’un passé révolu.

Lorsque par ailleurs, on appartient de fait, à cette frange de la population qui regarde les cimetières comme des lieux de future résidence, visités comme des appartements témoins, la Toussaint fournit une bonne occasion de s’enquérir du voisinage pour l’éternité. En tout cas, celui de la famille, des amis ou des collègues de travail, bref de tous ceux qui, à un moment ou à un autre de notre existence nous ont tenu la main, nous ont guidés ou parfois chaperonnés.

Tous ceux qui reposent en ces lieux de silence, désormais éloignés du mouvement vibrionnant de l’oppressante actualité, ne sont pas tous nos amis, mais tous semblent « cohabiter » dans une apparente sérénité. La Camarde ne fait pas dans la dentelle en matière d’égalité. Tous passent, un jour ou l’autre, par sa faux et il n’est pas indifférent de se le rappeler.

Du temps de ma jeunesse au siècle dernier, la plante privilégiée pour incarner la Toussaint ou le « Jour des Morts » qui lui succède, c’était le chrysanthème à grosse tête mordorée, symbolisant l’automne dans ces lieux du souvenir.

Accompagnant ma grand-mère maternelle qui ne fleurissait qu’une seule tombe du cimetière de l’Est à Angers, celle de son mari et de sa mère, la sienne aujourd’hui depuis 1973, je me souviens qu’elle ne déposait qu’un seul pot et c’était, conformément aux us de l’époque, un pot de chrysanthèmes.

Dans la jardinière en avant de la pierre tombale, elle plantait en outre de petites « pensées sauvages violettes et bleutées au cœur jaune ».

Venus à pied du quartier périphérique de la Madeleine, via le chemin des Noyers jusqu’à la ligne de chemin de fer surplombant la nécropole, elle achetait son pot de chrysanthèmes à l’un des nombreux pépiniéristes ou horticulteurs angevins, qui les jours de Toussaint disposaient leurs étals à l’entrée du cimetière.

Après avoir placé les fleurs, s’être recueilli quelques instants et récité – surtout elle – la petite prière de rigueur, nous flânions dans les allées arborées, nous attardant ici ou là, sur les nombreuses sépultures de la famille ainsi que sur certains tombeaux remarquables comme celui de la famille Lafourcade qui l’avait employée comme cuisinière après la première guerre mondiale. ou encore la chapelle emblématique de la famille Cointreau et beaucoup d’autres. Sans compter une halte obligée devant la colonne commémorative de l’effondrement du Pont de la Basse-Chaine qui provoqua la mort le 16 avril 1850, plus de deux cents soldats qui marchaient au pas.

Au cours de ce cheminement spatio-temporel, elle n’était pas avare de commentaires sur les vivants et sur les morts, comme si tous appartenaient toujours à la même communauté et qu’un dialogue contradictoire pouvait s’ébaucher entre eux et nous.

Aujourd’hui « le temps des chrysanthèmes » tel qu’il se déroulait alors, n’est plus vraiment d’actualité. Il devenu celui d’Halloween d’origine anglo-saxonne, une fête au cours de laquelle les enfants se déguisent en fantômes, en sorciers ou en vampires en quête de bonbons récoltés en faisant du porte-à-porte dans les quartiers résidentiels.

La Toussaint n’est donc plus qu’un support à réveiller la mélancolie dans l’esprit des troisième et quatrième âges.

Même les chrysanthèmes ont été transformés, à force d’hybridations répétées. Désormais plus attrayants, plus colorés, plus chatoyants, plus petits et en un mot, plus « divers », ils demeurent, malgré tout, des fleurs. Mais des fleurs qui peinent à faire oublier les chrysanthèmes d’antan. Elles réussissent surtout à rendre invisible la Toussaint sur le calendrier.

En ce sens, ces fleurs qui effacent le passé par suite de transformations et de travestissements multiples sont un peu à l’image d’une certaine modernité, qui fait progressivement disparaitre, tout en les invoquant en permanence, des valeurs et des principes que nous ont enseignés nos maitres et qui jusqu’à ces dernières années, ont servi de matériau structurant et de référence à nos sociétés et à leur cohésion.

Ainsi en est-il de tant de mots détournés de leur sens comme la laïcité, la propriété, la sécurité et l’ordre publics et même le concept de République associé aux notions de droits et de devoirs. Sans oublier les belles notions de respect, de tolérance et de citoyenneté citées à tout bout de champ et à contresens pour justifier des actes qui précisément n’en relèvent pas.

Ces dérives mortifères qui ouvrent la porte au désengagement citoyen, à l’individualisme, à la violence obscurantiste, à la loi de la jungle ainsi qu’à la sauvagerie ou à la barbarie, remettent en cause les fondements même de toute civilisation, et en particulier de la nôtre héritée de l’esprit des Lumières et de la Raison.

Décidément, il est temps d’appeler un chat un chat et d’affirmer sans honte de passer pour un vieillards acariâtre, que les ersatz multicolores des chrysanthèmes qu’on cherche à nous vendre avec les masques de sorcières, ne sont pas des chrysanthèmes.

C’est une exigence de clarté et probablement une condition de notre survie collective.

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Il était 21h30 ce vendredi 31 juillet 1914, lorsqu’un individu passant sa main armée au travers du rideau du café du Croissant, rue Montmartre à Paris, assassina Jean Jaurès (1859-1914) d’une ou de deux balles dans la tête! Un instant auparavant, les témoins virent un éclair, entendirent deux coups de feu et aperçurent un homme attablé, le dos à la fenêtre doucement s’affaisser sur l’épaule d’un de ses compagnons de table. Une femme hurla alors ;  » Jaurès est tué, ils ont tué Jaurès »

Petit Courrier – journal de l’Anjou du 1er aout 1914 – AD 49

Je ne mentionnerai pas ici le nom du tueur, pas plus que celui des douze jurés qui au printemps 1919 acquittèrent ce salopard, et qui, comble de cynisme et d’injustice, condamnèrent « les parties civiles » aux dépens, en l’occurrence, la veuve du tribun socialiste.

On apprit par la suite que parmi ces douze « bons Français » qui portaient leur patriotisme de façade en bandoulière en tirant à titre posthume sur un corbillard, onze avaient été des planqués pendant la guerre. Un seul avait reconnu le meurtrier coupable; probablement le seul ouvrier membre du jury, le seul aussi qui avait été un authentique poilu ayant connu l’enfer des tranchées!

Dans sa grande majorité, le peuple français s’indigna du meurtre de Jaurès, dernier rempart de la paix avant la boucherie qui s’annonçait. L’histoire est bien connue. Et la presse de l’époque ne s’y est pas trompée en affichant en ‘Une » la nouvelle de l’assassinat et l’imminence de la guerre!

Tous n’étaient pas socialistes parmi ceux qui manifestèrent leur peine et leur colère. Loin de là.

Quelques propos déshonorants et indignes furent néanmoins tenus par des personnalités ou des intellectuels de premier plan, généralement proches des nationalistes intégristes de l’Action Française, l’extrême-droite de l’époque, autrement-dit, par les détracteurs habituels du député de Carmaux!

Mais aussi parfois dans les rangs d’anciens amis très proches, tels que Charles Péguy (1873-1914) son « petit » frère en politique et en socialisme, celui qui, à ses côtés et avec Zola, s’engagea sans ambiguïté dans la défense du capitaine Dreyfus à la charnière du siècle.

S’agissant de Péguy, on ne parvient d’ailleurs toujours pas à comprendre, plus d’un siècle après, comment, bien qu’il se soit éloigné de Jaurès depuis quelques années, il ait pu publiquement jubiler à l’annonce de son assassinat. On continue de s’interroger incrédules sur les motifs qui ont conduit ce grand écrivain mystique à l’indiscutable talent, ce philosophe proche de Bergson, cet humaniste et enfin ce patriote courageux, à se fourvoyer à ce point en déclarant que la mort de Jaurès avait suscité chez lui, « une exultation sauvage ». Etre devenu le procureur implacable de la pensée jauressienne ne suffit pas à expliquer!

A t’il regretté ses propos? On ne le saura jamais car, un peu plus d’un mois plus tard, le lieutenant Péguy qui vouait peut-être encore une incompréhensible haine envers celui qu’il avait aimé jadis, périra lui-même courageusement sur le front, lors de la bataille de l’Ourcq à quelques encablures de Paris. Quelques heures avant la première bataille de la Marne. C’était le 5 septembre 1914. Foudroyé comme Jaurès d’une balle dans la tête, Péguy eut-il le temps de se réconcilier avec les mânes du fondateur de L’Humanité?

D’autres adversaires résolus de Jaurès adoptèrent, en revanche, une attitude plus digne: ce fut le cas de Maurice Barrès (1862-1923) pourtant aux antipodes politiques et philosophiques de Jean Jaurès (et très modestement des miennes) qui vint s’incliner devant la dépouille de Jean Jaurès et qui écrivit dans ses Cahiers  » Quelle solitude autour de celui dont je sais bien qu’il était (…) un noble homme, ma foi oui, un grand homme! Adieu, Jaurès, que j’aurais voulu pouvoir librement aimer »

D’une manière générale, la France entière pleura Jaurès. Plus de cent-cinquante mille personnes  » se rassemblèrent place Victor Hugo, un dimanche d’avril 1919, pour se rendre square Lamartine où fut dressée un buste de Jaurès ». Le peuple imposa finalement qu’il fût inhumé au Panthéon où il repose depuis le 23 novembre 1924.

Atteste d’ailleurs de cette immense et quasi-unanime tristesse nationale pour le héros disparu, cette anecdote du jour du drame, rapportée par Max Gallo (1932-2017) dans la biographie qu’il a consacré au « Grand Jaurès » en 1984.  » Dans les minutes qui ont suivi l’attentat, alors que Jaurès était encore étendu, mort, dans le Café du Croissant, un officier, le capitaine Gérard, qui se trouvait là en tenue de campagne décrocha sa Légion d’Honneur et la posa sur la poitrine du supplicié, tandis que la foule dans la rue Montmartre criait son désarroi et sa peine.

 » Chaque choix de Jaurès fut en effet du côté de la démocratie, de la liberté individuelle et collective, de ce qu’il appelait la République » (Max Gallo). Militant de la paix, il combattit toute sa vie contre les inégalités de naissance, contre toutes les formes de sectarisme et pour la liberté.

Pour ma part, j’aime à lire et relire son œuvre toujours inspirante et ses discours, non seulement pour leur portée philosophique et politique, toujours actuelle mais aussi pour sa manière d’écrire et de développer des idées. J’aime son style, y compris dans ses anachronismes.

Plus d’un siècle après sa disparition dans une époque où l ‘individualisme, les replis identitaires de toutes sortes, les communautarismes y compris religieux, les intolérances généralisées et les réflexions étriquées, ainsi que les nationalismes agressifs, tiennent le haut du pavé, la parole de Jaurès, passionné de justice, demeure d’une étrange modernité et de clairvoyance.

Son avant-dernier discours prononcé à Vaise le 26 juillet 1914 sur la situation internationale et sur les menaces de guerre est à cet égard un modèle du genre.

A titre plus personnel, je n’oublie pas que Jaurès fut l’exemple de vertu que ne cessait de citer mon père, de conserve avec Eugène Varlin (1839-1871) un communard massacré par les Versaillais. Et si je nourris aujourd’hui un regret, c’est celui de n’avoir pas pris le temps ou trouvé l’occasion de me rendre avec lui, rue Montmartre au Café du Croissant, pour rendre un hommage privé à Jaurès. Mon père en avait exprimé le souhait à maintes reprises dans son grand âge.

Pour lui, l’ancien syndicaliste angevin, l’ancien militant socialiste, l’ancien ouvrier ajusteur-outilleur, ce « pèlerinage » s’apparentait à un devoir, non de mémoire, mais de reconnaissance à l’égard de quelqu’un qu’il percevait comme un des phares indépassables de la libération de l’humanité et de ce qu’on appelait alors « la classe ouvrière ». Une démarche conclusive d’une vie de militantisme et de convictions, qu’il pensait accomplir.

Je partage ce point de vue, mais j’en ajouterai quelques autres…

Malheureusement la mort de mon père, Maurice Pasquier en 2017 nous a pris, tous les deux, de court. J’espère qu’il ne m’en a pas trop voulu!

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Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951) m’a offert le petit camion en bois qui se trouve aujourd’hui sur une étagère de mon bureau, voisinant en bonne intelligence mais sans intention préconçue avec les ouvrages et les biographies de Marie et Pierre Curie, Albert Einstein, Max Planck, Ettore Majorana, Louis de Broglie, ainsi que ceux de Gilles de Gennes (1932-2007), de Roland Omnes ou encore de Vladimir Kourganoff (1912-2006) mes professeurs à la fac des sciences d’Orsay au début des années soixante-dix. 

Je sais juste, parce qu’on me l’a indiqué ultérieurement, que le « pépé » l’avait fait lui-même à partir de planches de bois de cagettes de fruits et légumes récupérées en fin de marché à Angers du côté du boulevard Foch. 

En réalité, cet oubli n’en est pas un. Il n’est pas imputable à l’obsolescence de mes neurones, qui menace impitoyablement tous les baby-boomeurs de mon acabit. Il est simplement dû au fait que ce cadeau, probablement l’unique jouet que mon grand-père maternel eut le loisir de me fabriquer de ses mains, remonterait à Noël 1950 ou, au plus tard, au jour de mon deuxième anniversaire, en février 1951. Et qu’à cet âge très précoce, la mémoire très sélective fonctionne selon des critères qui échappent à la logique des adultes.  

Il se trouve qu’à la charnière des années 1950 et 1951, l’hiver et en particulier le mois de février furent très rigoureux en Anjou. Cela explique en partie que, de cette période lointaine de ma prime enfance, je n’ai guère conservé en mémoire qu’une sensation de froid intense. Presque toutes les autres émotions « inoubliables » s’étant diluées dans d’improbables réminiscences de perceptions réelles ou imaginées à partir de récits postérieurs de ma mère ou de ma grand-mère. Ou des deux conjuguées.  

A l’évidence, cette météo exceptionnelle aux antipodes climatiques du réchauffement global aujourd’hui rabâché, m’avait beaucoup plus impressionné que tous les autres évènements de ma vie quotidienne d’alors. Une vie plutôt choyée d’un tout petit garçon, gratifié de l’affection des siens dans une famille modeste, mais ouverte au monde, par les engagements militants de ses parents au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne pendant la guerre, puis dans l’action catholique ouvrière et enfin dans le syndicalisme confessionnel.      

Dans ce contexte, la rudesse du climat dans les logements ouvriers mal chauffés d’après-guerre n’engendrait pas la tristesse ni d’ailleurs la mélancolie, mais elle laissa durablement des traces dans l’imaginaire des petits enfants. Et ce sont elles finalement qui survécurent à l’usure du temps.

Force est de reconnaitre que le contraste entre le confort spartiate de cette époque et celui dont on bénéficie ‘aujourd’hui est saisissant. Il est même inconcevable pour les générations montantes, addicts aux smartphones, à la télé et aux jeux vidéo, qui d’un « clic » peuvent modifier l’ambiance thermostatée de l’endroit où ils se trouvent. 

Jadis, a contrario, en l’absence de chauffage centralisé dans des appartements mal isolés, la lutte contre le froid consistait à vivre calfeutré et emmitouflé dans des pullovers assez raides souvent tricotés avec de la laine récupérée. Restrictions obligent. Et à ne sortir dans les jardins enneigés, que fagotés, de pied en cap, à la manière d’un Paul-Emile-Victor (1901-1995), l’explorateur polaire à la mode du moment. 

L’accoutrement composé en outre de la « capuche » et du « cache-nez » de rigueur, était inconfortable mais il fut à l’origine de souvenirs impérissables. Et encore, notre mère étant couturière, les vêtements étaient bien coupés et à notre taille. 

En outre, la « bouillotte » de brique chauffée dans le four de la cuisinière à bois et à charbon (boulets) permettait les soirs de trop grand froid d’affronter bravement les draps glacés en attendant que l’édredon de coton, gonflé de plumes, réchauffé à la chaleur humaine ne prenne le relai et n’assure l’équilibre thermique du lit, condition indispensable à une nuit de sommeil paisible…   

hiver 1951 Angers

Ainsi, c’est la température ambiante qui dictait sa loi et c’est elle, qui au détriment de toute autre considération, « imprima » durablement sur nos jeunes cerveaux encore vierges. Dans ces conditions, le jouet du grand-père était sans doute de second ordre. 

Confronté à la froidure des temps, tout le reste des sensations voire des émois et des sentiments, y compris ceux considérés légitimement comme essentiels et déterminants pour l’avenir, telle l’affection de nos parents, désertèrent notre conscience instantanée et s’effacèrent dans le bruit de fond des activités obligées donc normales. Comme si ce qui relevait de l’ordinaire était voué à l’oubli dans cet environnement glacial qui mobilisait notre énergie et nous tenait en éveil. Comme si notre regard sur le monde était entièrement circonscrit à la lutte pour se réchauffer.   

Un drame, pourtant, bouleversa cet équilibre et rompit cette harmonie précaire. Il endeuilla toute la famille cette année-là et brouilla nécessairement les repères. 

A l’automne 1951, ce grand-père bricoleur du dimanche, mourut subitement foudroyé par un infarctus alors qu’il n’était âgé que de cinquante-et-un ans. Je n’avais pas eu le temps de le connaitre, de m’approprier consciemment notre parenté, ni celui de nouer avec lui, les rapports de proximité qu’un petit-fils entretient généralement avec son grand-père!  

Louis passa ainsi brutalement du statut de grand-père réel et peut-être de familier attentionné à celui de grand-père virtuel. L’homme théorique supplanta rapidement celui chaleureux de chair, d’os, et de léger embonpoint, auquel le bébé avait dû sourire et babiller. Le garçonnet que j’étais l’effaça de sa mémoire.

Notre connivence mutuelle voire notre complicité naissante s’étaient en fait évanouies au fur et à mesure qu’un autre homme qui, pourtant, lui ressemblait comme un frère, avait pris sa place et comblait le vide de son absence….S’est progressivement dessiné un autre personnage, au travers des histoires bienveillantes et systématiquement édifiantes, qu’on n’a cessé, par la suite, de me raconter à son sujet pour honorer sa mémoire.    

De la sorte, je ne saurais plus aujourd’hui identifier le son de sa voix, si jamais on l’avait effectivement enregistrée. Le temps m’avait manqué pour la mémoriser et elle s’était tue pour toujours à l’automne 1951. Sans le recours de la photographie, j’aurais également oublié son visage. Disparurent également du champ de ma conscience, les gestes d’attention qu’il prodiguait au bébé que j’étais. 

Enfin, ma bibliothèque olfactive élimina rapidement de son thésaurus, l’odeur de tabac froid qu’en qualité de fumeur de « gris » à rouler il diffusait un peu partout et dont il avait forcément imprégné sa capote et son képi de policier municipal ainsi que son tablier de « petit jardinier de la Treille ». 

On m’a raconté qu’il était d’un caractère aimable, paisible, paterne même. Bref, que l’homme était naturellement bon, Je le crois volontiers mais il demeurerait pour moi une sorte d’étranger de ma lignée, en d’autres termes, un inconnu, s’il n’y avait justement ce petit camion verdâtre en bois, confectionné de ses mains qui atteste sans discussion de son existence et de nos échanges d’antan.  

C’est sur ce camion que repose désormais la seule certitude dont je puisse me prévaloir à son propos car à travers ce modeste objet qu’il a façonné minutieusement, et auquel il a consacré quelques heures, je sais que c’est à moi qu’il s’adressait et à personne d’autre…

Notre dialogue qui se poursuit en dépit du temps qui passe, emprunte aujourd’hui ce chemin! Et à travers ce lien intemporel – presque charnel – ce petit camion témoigne de notre histoire commune.

Pour autant, Louis a t-il imaginé – intuité – que, par le biais de ce jouet, il continuerait, bien au-delà de sa propre fin, à irriguer ma réflexion et à m’entretenir de notre héritage commun, celui d’une civilisation aujourd’hui en péril?

Pouvait-il concevoir que ce petit camion constituerait pour moi, plusieurs décennies plus tard, un point d’ancrage et une porte entrouverte sur l’insaisissable et énigmatique « légende des siècles » et sur l’origine du monde?

Rien n’est certain! Car dans la durée, tout est mouvement et tout disparait sauf l’éphémère.  

Je présume en tout cas, sans pouvoir l’expliquer que le choix de ce petit camion de dix-sept centimètres de long sur huit de large aux roues en pièces de monnaies trouées des années 1920, n’est pas anodin. Ni même innocent! Même si, dans cette France d’après-guerre qui n’avait pas encore franchi le cap de la consommation de masse, l’objectif de Louis était initialement – et probablement avant tout – d’offrir un jouet, absent des rayonnages des magasins ou trop couteux, à l’ainé de ses petits-enfants. 

Quoiqu’il en soit, sans peut-être l’avoir clairement anticipé, Louis construisit, une « machine à remonter le temps ». Un cadeau d’autant plus utile et précieux, qu’on engrange les années, qu’elles finissent par peser ostensiblement et que les inconvénients qui en résultent, ont une fâcheuse tendance à se multiplier. 

A ce stade de mon récit, une pause s’impose!

A cet instant, j’imagine que les rares lecteurs de ce billet – ceux qui, indulgents, m’ont accompagné jusque là – envisagent sérieusement de quitter le navire, autrement dit de snober leur écran pour passer à autre chose. Je les comprends car moi-même, je me demande où va me conduire cette histoire de grand-père bricoleur qui colonise ma mémoire impudemment à son insu et à la mienne! 

A force de circonvolutions autour de ce fantomatique camion, on finirait presque par l’oublier sur son étagère. Un peu comme on oublie Arthur Rimbaud quand on lit Rimbaud dans « Une saison en enfer » ou dans les  » Illuminations ».  Un peu comme on rate le génie du poète de Charleville-Mézières  quand on veut, à toute force, donner sens à sa vie erratique et élucider les motifs qui l’ont poussé à s’égarer à Aden et à Harar avant de mourir, cul de jatte, cancéreux et gangreneux à Marseille…Un peu comme si on le croisait sans suspecter la force révolutionnaire de son écriture et surtout sans percer d’autre secret que ceux dont on est soi-même habités!  C’est tout ce qui caractérise mon camion d’enfance, une recherche de réponse à une lancinante interrogation qui n’en exige peut-être pas ….

Peut-être qu’en se baladant un été avec lui, guidé, par exemple, par Sylvain Tesson, ce serait plus clair. Mais rien n’est moins sûr! 

Que puis-je écrire concrètement de ce camion? 

Que c’est en 1975, au décès d’un mes grands oncles paternels, Auguste Cailletreau (1892-1975), chauffeur dans le service de santé des armées pendant la Première guerre mondiale, que je compris grâce à une photo-carte postale datée d’avril 1916, que mon petit camion en bois était une reproduction bricolée et simplifiée du célèbre camion Berliet « CBA ».

Un de ces camions qui circulèrent en grand nombre sur la Voie Sacrée entre Bar-le-Duc et Verdun au cours de cette terrible année 1916.  

Auguste Cailletreau au centre appuyé à son camion

Le plus souvent « carrossé en plateau bâché à ridelles », ce camion fabriqué à grande échelle dans les ateliers Berliet de Lyon et Vénissieux  était destiné en priorité à l’armée française. « Simple et robuste », il pouvait transporter une charge utile de plusieurs tonnes et être équipé de support de batterie DCA. Il fut donc partie prenante des combats, outre sa participation déterminante à l’approvisionnement de Verdun en 1916…Ce camion contribua ainsi à la victoire de la bataille de Verdun.

En tant que véhicule du service de santé des armées, il pouvait également accueillir un bloc opératoire et des appareils de radioscopie, pour localiser les impacts des balles et les éclats d’obus dans les blessures ensanglantées des poilus.

Marie Curie elle-même qui, avec sa fille Irène Curie, mit son savoir faire au service des blessés de guerre sur le Front, fut d’ailleurs photographiée au volant d’un de ces camions, qualifiés pour la circonstance de « Petites Curie« … 

C’est donc assez naturellement que mon grand-père, ancien combattant des derniers mois du conflit trouva là l’inspiration patriotique pour me fabriquer ce petit camion. Le temps aidant, il est devenu, à mes yeux, une sorte d’emblème ou de drapeau d’une Nation française combattante, fière d’elle-même et créative. Une Nation, de nos jours, actuellement controversée dans sa quintessence, sa culture, les principes universels qu’elle donna au monde et son histoire, et dont l’existence même se trouve menacée par des vagues d’obscurantisme importé.  

Mon petit camion désormais symbole de résistance nationale, survivra comme il traversa discrètement toutes les périodes parfois dangereusement turbulentes de l’après-guerre et qu’il résista à tous les changements jusqu’à parfois se faire oublier dans un angle mort des rayonnages de ma bibliothèque…

Jusqu’à se réfugier silencieusement et en bonne compagnie auprès de Marie Curie.

Il n’y a pas de hasard! 

Quelle est, en effet, la part du hasard dans le fait que ma petite-fille âgée de deux ans et demi – du même âge que celui que j’avais en 1951 – découvrant le camion alors qu’elle joue avec des personnages « Lego », reproduise l’équipage d’une « Petite Curie » en plaçant spontanément et sans incitation de ma part, un infirmier aux commandes du camion?  

Avril 2021

Dans la foulée, je me suis permis de lui parler des rayons X, de leurs propriétés et de quelques notions sur les rayonnements ionisants … La base, quoi!

Elle n’y a pas prêté la moindre attention. Elle avait évidemment raison! C’était hors sujet. 

Alors, je me suis dit que si je cassais ma pipe d’ici quelques mois – hypothèse de moins en moins réfutable avec le temps qui passe – elle ne se souviendrait sûrement que du réchauffement climatique et accessoirement du petit camion de mon grand-père, son arrière-arrière grand-père. 

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PS: Livres évoqués  :

L’œuvre d’Arthur Rimbaud (Un saison en Enfer, Illuminations, etc.) 

Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson – Editeur Equateurs parallèles- avril 2021

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Tous ceux qui l’ont connu savent que les relations de mon père – Maurice Pasquier (1926-2017) – avec la photographie relevaient presque d’une pétition de principe philosophique mais aussi d’une démarche ou d’un sentiment quasiment fusionnel avec une forme d’art incarnant le progrès et la modernité. Depuis son apprentissage d’ajusteur-outilleur au début des années quarante du siècle dernier jusqu’à la fin de la première décennie de ce siècle, il n’y eut guère d’événements dans sa vie active, publique comme certainement intime, qu’il n’ait cherché à prolonger, à pérenniser ou à embellir au travers de clichés photographiques..

Depuis toujours, l’homme de foi qu’il était, assimilait la photographie à une sorte de vision romantique, presque religieuse de la vie. Un art qu’il percevait, au-delà de la technique, comme une transcription esthétique du monde, donc comme une nécessité vitale et une recherche d’harmonie conviviale… Il aimait faire don de ses photos.

Toutes les occasions étaient par conséquent bonnes, qu’elles soient professionnelles, syndicales, amicales et, au premier chef, familiales, pour prendre des photos. Les vacances constituaient à cet égard un moment privilégié. Il ne partait jamais en voyage ou n’assistait à une cérémonie, un anniversaire ou une fête, sans embarquer avec lui, une imposante sacoche où se trouvait, en plus de son appareil photo, tout un attirail d’objectifs couvrant la plupart des circonstances possibles de prise de vue, du téléobjectif aux lentilles dédiées à la photographie de nuit ou, à celles à l’inverse prévues pour les lumières intenses. Il n’eut de cesse, sa vie durant, que de capter et d’épier pour la saisir par le biais de l’image, la quintessence des choses et des êtres, du sourire d’un enfant à la beauté d’une fleur perlée de rosée matinale dans une jardinière de sa terrasse banlieusarde. Jusqu’aux paysages grandioses de montagne ou de l’océan en furie.  

Sa recherche de l’unité du monde s’effectuait par la photographie! Il aurait apprécié aussi la voie de la science s’il en avait eu le loisir! 

A sa disparition, le 7 novembre 2017, il laissa donc derrière lui, beaucoup d’albums photo et des milliers de clichés, sans compter les négatifs et autant de diapositives couvrant les soixante dix dernières années. Un patrimoine familial qui demeure d’ailleurs en grande partie à explorer. 

Cette passion ancienne pour la photographie l’avait même conduit dans les années cinquante à se faire embaucher dans l’atelier d’ajustage de l’usine Alsaphot (Alsetex) à Angers, un fabricant industriel d’appareils photo. A cette époque, lui qui possédait un appareil à soufflets de bonne qualité, prit plaisir, à ces moments perdus, à en réaliser un autre, une boite photographique de format 6×9, d’une conception largement inspirée de la « Box alpha », l’appareil populaire de début de gamme, fabriqué par son entreprise.  Il l’offrit finalement à notre mère.

Progressivement, dans le but de perfectionner ses prises, il s’équipait de tous les accessoires imaginables pour un amateur, tels les télémètres ou les cellules photoélectriques, et bien d’autres encore. Cependant, un jour d’été 1961, il profita d’une escapade en Forêt Noire pendant des vacances familiales dans les Vosges alsaciennes pour s’acheter avec la complicité joyeuse et contrebandière de notre mère, un appareil Contaflex Zeiss Ikon! Non déclaré aux douanes: c’était avant le Marché unique! 

Pour lui, admiratif de l’industrie allemande de l’optique, cet appareil Reflex avec cellule incorporée, représentait le nec plus ultra en la matière, et de surcroît abordable sans les taxes d’importation. Il présentait d’après lui la meilleure qualité d’objectifs en Europe …

Durant trente ans, ce Zeiss qui faisait sa fierté, le suivait partout, jusqu’au jour où il estima qu’il était technologiquement dépassé, et que le maniement d’un Canon lui ouvrirait d’autres voies photographiques insoupçonnées du fait des performances optiques et électroniques supplémentaires dont les japonais l’avaient doté. 

Cet appareil fut le sien pendant une quinzaine d’années. Ce fut également le dernier appareil reposant sur la technologie séculaire argentique qu’il utilisa. En effet à l’occasion de l’anniversaire de ses quatre-vingt ans en 2006, il lui fut offert un appareil numérique Nikon, comparable du point de vue optique à son Canon, mais plus en phase avec les évolutions numériques du moment et du futur.

Maurice avec un enthousiasme juvénile en dépit de son âge, l’adopta et parvint à apprivoiser cette nouvelle technologie numérique et informatique dont il ignorait tous les fondements quelques mois auparavant. Un âge, qui en aurait découragé plus d’un… 

Jusqu’à l’automne 2011, il continua donc de photographier à tire-larigot . Et dans le même temps, il numérisait méthodiquement pour la postérité, ses clichés les plus anciens ou, ceux qui lui apparaissaient les plus réussis ou les plus révélateurs d’époques ou d’épisodes qu’il avait vécus mais dont le souvenir s’estompait.   

Malheureusement, atteint d’une dégénérescence maculaire liée à l’âge, diagnostiquée comme irrémédiable et incurable, il perdit progressivement l’essentiel de la vision.

Malgré tous les stratagèmes qu’il imaginait avec ténacité pour retarder l’échéance, sa vue lourdement dégradée, lui interdisait désormais de lire un texte, autrement que mot après mot et sans le concours d’un amplificateur d’image, de regarder la télévision au-delà de quelques centimètres d’un écran outrageusement désaxé par rapport à lui, de conduire sa voiture et enfin de prendre des photos ou d’écrire…

Ces deux derniers handicaps furent certainement les plus douloureux et moralement les plus insupportables! Il ne renonça pourtant jamais à l’écriture, 

Pour la photo en revanche, il ne s’obstina pas, probablement parce qu’il ne pouvait concevoir de produire de médiocres clichés.

Sa dernière prise de vue fut réalisée le 1er octobre 2011.

A la différence des photos antérieures, cet ultime cliché enregistré sur la carte mémoire de son appareil est loin d’être du même niveau technique que ce qu’il produisait auparavant. Il en était certainement conscient et c’est sûrement la raison principale qui l’incita à penser que ce serait le dernier.

En tout cas, le dernier qu’il se sentait encore en mesure d’entrevoir! A ce titre, c’est sûrement, aujourd’hui,un des plus émouvants et aussi des plus énigmatiques! Comme si par le truchement de cette composition d’objets ou de cette mise en scène, qui ne devait sans doute rien au hasard, il souhaitait, au soir crépusculaire de sa vie de photographe amateur, délivrer – peut-être à notre adresse – un message visuel final de ce qui, pour lui, fit sens au cours de son existence. 

Au premier plan de l’image, est présentée une médaille commémorative de la Déclaration des droits de l’homme, enchâssée dans un socle en bois qu’il avait lui-même travaillé. A côté, une petite colombe de la paix, soudée sur un capuchon de sonnette de vélo.

En arrière plan, une vierge Marie en bois, objet de toutes les dévotions de notre mère, sa référence et son amour absolus, qu’il évoque explicitement au travers d’un buffet et d’une armoire de poupée qui lui appartenaient depuis sa tendre enfance. (Objets offerts à Adrienne, ma mère, par Clémence Venault née Fradin, sa grand-mère maternelle à la fin des années 1920)

Enfin pour compléter la scène, il plaça un cadre à l’image invisible, trop éblouie par le soleil. On sait qu’il s’agit de leurs portraits! Et enfin une soupière et une boite à gâteaux en fer. Pourquoi une soupière dans le tableau? Pourquoi la boite?  

Il survécut six ans à ce cliché testamentaire, sans jamais y faire la moindre allusion, sans jamais exprimer de nostalgie à propos de cet art photographique perdu qu’il affectionnait et que la fatalité lui avait confisqué, sans jamais enfin évoquer le devenir de cette oeuvre photographique assez considérable qu’il avait patiemment constituée et scrupuleusement conservée pendant plus de trois-quart de siècle!  

Toutes les interprétations demeurent plausibles. Ce qui est certain, c’est que cette dernière photographie prise par mon père ne relève pas du pur hasard.

A nous d’en rechercher les clés et de découvrir la teneur du message. 

 

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Fin juin 2020 – Saint-Jean-de-Luz

Il y a quelques années, il ne me serait pas venu à l’idée de dédier une seule ligne à Firmin Van Brée, encore moins de manifester une quelconque admiration pour un homme – un belge – ingénieur, certes talentueux et diplômé de l’Université de Louvain en 1903, mais administrateur de nombreuses sociétés au Congo dit belge après son annexion en 1908 par le roi Léopold II…

Firmin van Bree

Aujourd’hui pourtant, j’ai décidé de lui consacrer un de mes petits billets!

Ce faisant, je suis conscient qu’il est très inconvenant et risqué d’évoquer – encore plus de vanter – les mérites de quelqu’un qui a débuté sa carrière professionnelle sous un régime colonial au sein de la Compagnie des Chemins de fer du Congo. Le fait qu’il ait été à l’origine de lignes toujours existantes ne compte pas !

Tintin au Congo -Hergé –

Je n’ignore pas non plus qu’il est désormais hautement critiquable de complimenter à titre posthume quelqu’un qui fut un des dirigeants de l’Union Minière du Haut Katanga. Je suppose même qu’à très court terme, ce type de dissertation ne pourra être « édité » qu’après autorisation des autorités compétentes qui vérifieront que toutes les mesures de « contextualisation » de l’exposé ont été prises avant que le texte ne soit livré à un public « divers » devenu allergique à toute assertion non conforme!   

Pour l’heure, j’imagine que la culpabilité de Firmin Van Bree serait d’emblée indiscutable pour nos intransigeants et modernes « pères la vertu » et que le fait d’avoir travaillé en Afrique à l’époque coloniale est une faute impardonnable, et, en tout cas, largement suffisante pour le ranger définitivement (avec l’auteur de ces lignes) parmi les rebuts de l’humanité.  Pour ces donneurs de leçon, victimes éternelles et témoins autoproclamés de moralité publique, Firmin Van Brée et ses semblables devraient être frappés à jamais du sceau d’infamie et cloués – symboliquement, faute de mieux – au pilori des esclavagistes, des racistes et des colonialistes assassins. 

Moyennant quoi, il faut ensuite effacer toute trace mémorielle de ces « criminels », non seulement dans les pays d’Afrique où ils auraient commis leurs horribles « méfaits », mais également dans leur propres patries. 

Peu importe dans ces conditions que Firmin Van Brée fut aussi « un généreux mécène » et qu’il finança de nombreuses institutions caritatives et d’œuvres pour l’enfance. Peu importe que, préoccupé par la question sociale en Afrique, il fut un des artisans de la création de centres médicaux au Congo, de maternités et d’établissements scolaires. Peu importe enfin qu’il fut un administrateur motivé de l’Institut de Recherche sur le Cancer, de la Fondation pour la lutte contre la lèpre et de l’Institut de Médecine Tropicale. Peu importe car ce qui compte aujourd’hui pour ces imprécateurs communautaristes, obsédés de la mémoire raciale sélective, c’est seulement qu’il fut, à leurs yeux, un exploitant – exploiteur – des richesses minières du Congo et un des acteurs d’un développement industriel colonial qui, par hypothèse, visait exclusivement à piller et à humilier le pays. … Et qui continue de le pratiquer, alors que les colons sont partis! A ce titre, pour tous ces procureurs outrés, Firmin ne saurait se prévaloir d’autre titre de noblesse que celui d’affameur du peuple africain. Titre déshonorant qui d’ailleurs pèse toujours injustement sur les épaules de ceux, qui, des décennies plus tard, souhaitent simplement porter un regard d’historien sur la question coloniale, un regard exempt de tout enjeu idéologique de circonstance et de toute complaisance à l’égard de quiconque.   

Evidemment Firmin Van Bree est moins connu que le roi Léopold II dont une statue dans un square d’Anvers a été vandalisée en juin 2020 par des imbéciles, et finalement retirée par des autorités timorées, sous la pression agressive des prétendus descendants outragés des victimes de l’esclavagisme belge. La renommée de Firmin n’égale pas celle du discret roi Baudoin qui l’a anobli en 1959 en l’adoubant chevalier du royaume de Belgique.  

Aussi, c’est avec beaucoup de réticence que je me résous à parler de cet homme, célibataire et humaniste, qui depuis sa disparition le 26 mars 1960 à Saint-Jean-de-Luz n’aspirait sans doute qu’à « vivre » une éternité paisible dans le mausolée qu’il s’était fait construire sur les hauteurs du quartier luzien de Sainte Barbe.  

Si je consens à l’évoquer aujourd’hui, au risque de lui porter – bien malgré moi – quelque dommage, c’est que les temps s’y prêtent et peut-être même qu’il y a urgence à le faire, sauf à abandonner aux pourfendeurs de notre art de vivre et de nos principes, tout ce qui nous reste de dignité. Il y a urgence à refuser le discrédit que certains s’efforcent de jeter sur notre propre histoire, souhaitant par là nous contraindre à une interminable repentance pour de prétendues erreurs dont nous sommes en rien responsables, ou pour des actes attestant de notre culture, perpétrés dans le passé par les nôtres, et abusivement qualifiés de fautes contre l’humanité.

Mais d’emblée, afin d’éviter toute ambiguïté, il faut affirmer avec force, d’une part que le racisme est un crime impardonnable, qu’elle qu’en soient ses motivations ou ses attendus, mais, que d’autre part, l’histoire du monde est d’une grande complexité où les confrontations ont malheureusement joué un rôle déterminant. Dans ce contexte, les condamnations ineptes et sans appel d’un passé que personne n’a vécu, ne sont pas admissibles, surtout si elles sont assorties d’intolérables violences, du type de celles que se plaisent à commettre d’habiles manipulateurs d’un antiracisme de façade aux indignations sélectives! Leur objectif alors n’est pas tant de réparer d’éventuelles injustices que de déstabiliser la société. 

Fort de ces pré-requis, je sais que je ne n’ai aucune légitimité pour juger de la vie de Firmin Van Bree dans sa globalité, mais je considère aussi n’avoir pas à m’abstenir – ni à m’excuser – d’admirer celles de ses réalisations exemplaires ou de certains de ses rêves, au seul motif que certains discours ségrégationnistes culpabilisant m’interdiraient d’évoquer sa mémoire! 

Paradoxalement, facétieusement, mon intérêt pour l’oeuvre de Firmin Van Brée m’est avant tout inspiré par le rejet qu’elle pourrait susciter chez les vigiles sectaires de la pensée rétrécie, toujours prompts à excommunier ceux qui ne défilent pas en hurlant sous leurs calicots haineux, dénonçant un colonialisme archaïque dont,en fait, ils sont les bénéficiaires actuels du fait du statut social que leurs braillements leur confèrent.  

Bref c’est l’actualité qui me pousse à m’intéresser plus activement à Firmin Van Brée.

Pour fréquenter épisodiquement Saint-Jean-de-Luz depuis de nombreuses années, et plus assidûment depuis une décennie, j’avais bien sûr croisé les mânes de notre héros sur le chemin des douaniers qui surplombe l’Océan, mais sans vraiment m’y attarder! 

Les digues de la baie de Saint-Jean-de-Luz. Au 1er plan Sainte Barbe. Ph. JLP

Comment en effet empreinter le sentier du littoral en direction de Guéthary à partir du promontoire dominant la baie de Saint-Jean-de-Luz et la digue de Sainte-Barbe, sans remarquer la petite chapelle que Firmin avait fait édifier à proximité de l’étrange nécropole où il repose seul depuis son décès, il y a soixante ans?

Étrange bonhomme que ce Firmin qui, à partir des années 1920, passa presque tous ses étés à Saint-Jean-de-Luz, dont il s’était épris en survolant la baie en avion et où, la retraite venue, il s’était finalement installé après avoir fait construire dans le quartier excentré de Sainte Barbe plusieurs villas et des motels! 

« Désirant être inhumé dans ce lieu tant aimé, il confia à son ami l’architecte André Pavlovsky (1891-1961) la conception d’une chapelle et d’une crypte. Selon son souhait, il y repose  » (Panneau d’information sur le chemin). 

La chapelle

Ce mausolée qui rappelle un peu les chambres mortuaires des pyramides égyptiennes, est en fait une reproduction de celle où fut enterré Saint-Firmin à Amiens. Sa porte est « en bois Wenge » provenant du Congo, son autre patrie de cœur avec la Belgique et le Pays Basque.  

A l’intérieur de la crypte, une fresque murale en faïence bleue du Portugal représente une oeuvre de la cathédrale d’Amiens illustrant la découverte miraculeuse du corps de Saint Firmin. L’originalité de cette composition réside dans le fait que les protagonistes de cette scène sont, outre lui-même, ses amis de Belgique, du Congo et de Saint-Jean-Luz, où il vécut les dernières années de sa vie. 

La chambre mortuaire

Firmin, célibataire endurci, aimait la vie, aimait s’entourer d’amis sans d’ailleurs opérer de choix ethniques… C’était un humaniste d’un profil aujourd’hui critiqué, un entrepreneur, un pragmatique qui aimait les sciences et les techniques… toutes les sciences et toutes les techniques, dès lors qu’elles amélioraient le bien être humain.

Un homme cordial selon tous les témoignages, qui savait s’entourer d’une équipe d’hommes de valeur sur laquelle il pouvait s’appuyer. Il savait enfin faire partager ses enthousiasmes à son entourage sur lequel son ascendant était « considérable »! 

A cet instant où il faut conclure me revient à l’esprit un ouvrage intitulé « Radium » dont mon regretté ami Gerno Linden (1945-2007), un autre ingénieur belge de grand talent m’avait fait don. Ce livre édité et conçu par l’Union Minière du Haut Katanga en 1931 avait été rédigé sous l’égide de Firmin Van Brée.

Outre l’information selon laquelle les minerais ferreux et de cuivre de cette région contenaient du radium et de l’uranium, plusieurs chapitres de l’ouvrage décrivent les applications thérapeutiques de ce radium, en particulier pour le traitement des cancers… A cette lecture, on comprend mieux l’implication de Firmin dans la lutte contre le cancer à laquelle il fut un des premiers industriels à apporter sa contribution effective. Un pionnier humaniste en quelque sorte mais certainement pas un esclavagiste.  

Pour ma part, cette promenade sur le chemin des douaniers du côté de Saint-Jean-de-Luz m’a permis, par un détour inattendu, de redécouvrir un cadeau de Gerno. 

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A force de tourner en rond chez soi depuis plus de quarante jours, d’ouvrir des malles verrouillées, dont on a perdu la clé, et de rechercher le peigne ou le rasoir égarés le jour, où le président décréta ex cathedra de l’autre côté de notre écran Samsung, que pour protéger la société et éviter les bousculades dans le couloir de la mort, il fallait nous séquestrer dans nos chaussons, on finit forcément par tout retrouver! Même ce qu’on ne recherche pas…

Comble d’ironie, c’est précisément ce qu’on ne recherche pas, comme la poussière de nos illusions perdues, camouflée avec soin sous le tapis de nos incessants piétinements, qu’on déniche en premier.

Au bout du compte, aucun recoin n’échappe à ce déconfinement désœuvré de nos mémoires et de nos armoires, comme si nos esprits cherchaient par tout moyen à se dérober, compensant par ce biais improvisé, l’inertie pesante imposée à nos vieilles carcasses. Lesquelles ne parviennent plus, du matin au soir, à s’extasier ingénument devant la beauté sauvage des herbes folles. 

C’est ainsi que, parmi de vieilles frusques, non visitées depuis près de neuf ans – depuis l’été 2011 très exactement – j’ai retrouvé une casquette. Une casquette encore belle, de couleur bleu métal comme la musique des Rolling Stones dans les années soixante. Du moins comme celle qu’on imagine rétrospectivement en pensant aux jeunes que nous étions alors, qui se tortillaient à l’écoute de (I Can’t Get No) Satisfaction.  Il est vrai qu’à cette époque, nous étions tous des « bleus »! 

La découverte de ce couvre-chef tombait à pic, car il s’agissait de la gapette d’une organisation vaguement caritative, fondée au début du millénaire, et que portaient, bon gray mal gray, les maraudeurs professionnels de cette entreprise de bienfaisance, lorsqu’ils étaient missionnés à travers villes et campagnes, en quête de nuisances invisibles et souvent inexistantes, qui, pourtant, perturbèrent grandement la paix civile de plusieurs générations! Juste avant de passer le relais à l’infectiologie, désormais numéro un au hit-parade des contrariétés lancinantes.  

Le hasard désormais allié de la nécessité, a fait bien les choses en organisant ces retrouvailles. Mon antique casquette incarne en effet symboliquement une entreprise financée sur fonds publics et unanimement considérée comme l’héritière légitime de tous ceux, qui dans le passé, ont inventé « les gestes-barrière » dont, comme les saintes huiles jadis, on fait grand cas de nos jours. A savoir la distance devenue désormais la distanciation sociale, l’écran protecteur devenu un masque introuvable donc déclaré inutile, et l’isolement des sources de nuisance qui deviendra prochainement le confinement différencié des infortunés infectés. Si nécessaire, elle saurait se faire la gardienne vigilante de la doctrine en la matière face aux dérives hétérodoxes. 

Du coup, je me suis souvenu que, durant plusieurs années, je fus membre de cette « institution » mais que depuis longtemps, je ne paie plus de ma personne à la réalisation de ses missions d’intérêt général…

Je ne contribue plus à son rayonnement. 

En fait, j’avais presque oublié cette belle association dont l’acronyme (IRSN) – lorsqu’il est développé – est, en soi, tout un programme :  » Imagination, Résilience, Solidarité … Naturellement »! Un retour aux sources de l’humanisme en quelque sorte! 

Bien que chagriné de n’avoir pas mis la main sur mon rasoir ou mon peigne, et par conséquent contraint dorénavant de me présenter ébouriffé, je suis néanmoins très fier d’avoir exhumé cette casquette, sauvée du probable naufrage à moyen terme dans une déchetterie de communauté d’agglomération. En plus, elle masque une calvitie en marche forcée.

D’ailleurs, alors que la perte des cheveux est généralement perçue comme un constat affligeant préfigurant des lendemains entropiques qui déchantent, cette triviale et triste certitude, bénéficiant sans doute de la magie du chapeau, m’est apparue étrangement plutôt rassurante. En ces temps de crise où règne l’incertitude, la moindre certitude passe en effet pour une bénédiction. C’est particulièrement vérifié aujourd’hui, où l’on ne sait plus très bien ce qui relève de la réalité ou du fantasme, où l’on doute de la sincérité de ce qu’on nous dit, de ce qu’on prévoit pour notre bien, de ce qu’on sait, de ce qu’on nous cache et de ce qu’on ne sait pas…

Dans ces conditions, j’aime l’idée selon laquelle l’IRSN, forte de son savoir-faire et de son expérience pourrait être une balise éclairante – une Lumière – dans la nuit et le brouillard qui se profilent dangereusement.

A condition de le vouloir, bien entendu! 

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PS: Aux dernières nouvelles, des amis trop attentifs à mes propos, et sûrement « malintentionnés », m’ont fait observé que l’IRSN que je viens de décrire n’a jamais existé, mais qu’en revanche, il y a bien un Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, dont j’aurais été un des zélés salariés dans le passé. Il surveille tout ce qui touche aux rayonnements ionisants et ils m’en ont dit grand bien. Je les crédite volontiers de cette note d’espoir. 

Si cette information qui s’était soustraite à la vigilance de mon radar, est vraie, il faudra qu’après qu’on m’eut libéré de mes charentaises, je fasse étudier sérieusement le fonctionnement des derniers neurones valides qui me restent. 

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Des quatre enfants (Marcel, Renée, Maurice et Jean) de Marcel Pasquier (1892-1956) et de Marguerite Cailletreau (1897-1986), mes grands-parents, il était le dernier survivant.

A son tour, Jean Pasquier s’est donc éteint ce lundi 3 février 2020 au petit matin à son domicile du quartier de la Madeleine à Angers…

Discrètement, il s’en est allé! Sobrement, dignement, comme il avait vécu….

Jean en 2016

Jean en 2016

Fils cadet d’une fratrie, composée de trois garçons et d’une fille, il avait été orienté par ses parents – certificat d’études en poche – comme ses frères aînés, Marcel et Maurice, vers les métiers de l’ajustage.

C’était dans les années quarante du siècle dernier. Le grand-père y voyait-là, parait-il, l’expression d’une stricte égalité entre ses enfants! A l’exemple de mon père, il s’accommoda de ce choix, qu’il fit sien sans mauvaise grâce. Il l’aima sûrement car il lui permit de gagner honnêtement sa vie ! Il en fut fier et, à bon droit…

1943 – La fratrie au complet avec les parents au mariage de Renée. Jean à droite

Tous ceux qui le croisèrent à cette époque et ultérieurement en apprentissage et dans les ateliers, témoignèrent en tout cas de sa très grande compétence professionnelle que sanctionna un titre de meilleur jeune ouvrier de Maine-et-Loire. Tous attestèrent du talent qu’il manifesta durant sa carrière dans l’exercice de son métier. Tous s’accordèrent sur son niveau d’excellence dans la pratique de l’ajustage et de l’outillage de précision.

Niveau qui lui valut non seulement l’admiration de ses collègues d’atelier et de ses pairs, mais également la reconnaissance de ceux qui l’employaient.

Ces atouts et sa compétence étaient d’ailleurs indispensables dans les secteurs industriels où il travailla, en particulier chez le fabricant d’appareils photographiques – Alsaphot devenu Alsetex – au début de sa carrière, puis dans les ateliers d’ajustage et d’outillage de l’usine de radio-télévision Thomson-Houston à Angers à partir des années soixante jusqu’à sa retraite!

Jean Pasquier n’était pas un homme d’estrade, ni de discours à la cantonade! D’un abord plutôt réservé, sinon timide, pudique comme tous les siens dans l’expression de ses sentiments intimes, sa parole était rare, mais réfléchie et mesurée… Mais il était aussi un homme de caractère, qui pouvait, si nécessaire, proclamer haut et fort son point de vue, élever la voix et affronter verbalement des tiers, sur les sujets qui lui tenaient à cœur… L’homme n’était pas, pour autant dénué d’humour ni d’esprit d’à propos, mais d’humour à froid, au second degré, propre à décontenancer celui qui ne s’y attendait pas…

Bref, c’était un homme de bien qui cultivait son jardin, un homme de devoir et de fidélité. De conviction aussi, de persévérance enfin dans l’affirmation de soi-même, y compris lorsque son avis se situait à contre-courant du discours dominant, celui communément admis et très souvent convenu des autres…

Ainsi c’est une personnalité attachante et de caractère qui s’en va! Une de plus.

 » Le temps fonce alors si vite que les années durent des minutes. Comme si Dieu avait appuyé sur la touche « avance rapide ». Les enterrements s’enchaînent les anniversaires aussi. Soudain les bébés des autres passent le baccalauréat, le permis de conduire, se marient ou meurent. Passé cinquante ans, l’accélération vers le tombeau donne le tournis. Le futur n’est plus une richesse infinie » Ainsi s’exprime Frédéric Beigbeder en « quasi » conclusion de son dernier ouvrage… Au moins sur ce constat, il vise juste!

C’est effectivement le cycle de la vie…Il faut l’admettre sans doute!

Mais lorsque c’est le dernier frère de son père qui nous quitte, c’est comme si l’auteur de nos jours mourait une seconde fois! Cette famille, celle de notre enfance, celle de jadis s’éloigne ainsi progressivement de notre vision pour s’installer dans nos souvenirs.

Jean était un des derniers témoins d’une époque qui nous vit naître, une des dernières murailles qui nous protégeait des assauts de l’infini large et de l’insondable néant.

Service militaire 1950

Pour son épouse Jeannine, pour ses trois enfants, petits-enfants et arrière-petits enfants, l’heure est au chagrin et à la peine. Nous sommes à leurs côtés. Bientôt viendra celle du deuil, puis des belles histoires qu’on se transmettra de générations en générations!

Adieu Jean, mon oncle! Repose en paix…

juin 2006 – Devant de G à D: Jeannine,Jean, Maurice (1926-2017), Adrienne (1923-2018). En arrière-plan, Louisette (1952-2010)

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Saint-Loup-sur-Thouet! J’avais un peu oublié ce village des Deux-Sèvres jusqu’à ce jour de décembre 2019 où me baladant dans l’hypermarché francilien le plus proche de mon domicile, je le redécouvris par le biais d’un fromage!

J’y déambulais comme à l’accoutumée, sans réel but, au travers des rayons d’alimentation, à l’affût d’une inspiration culinaire, et non d’une géniale idée qui m’aurait projeté au firmament de la pensée ou d’un thème d’article décoiffant qui aurait pu défrayer la chronique. Très prosaïquement, sans oser le formuler en raison des méfaits redoutés du sournois cholestérol, j’étais en quête d’une bonne tranche de pâté au poivre vert, de jambon de Parme ou d’Aoste, ou encore de rillettes du Mans, label rouge, voire de toute autre nourriture un peu riche repérée d’instinct pour faire la nique aux autorités sanitaires, et pour satisfaire, le moment venu, mon appétit et mes papilles itou.

N’étant en somme en recherche de rien de précis, j’étais disponible pour toute offre alléchante et prêt, si affinité, à acheter n’importe quoi, guidé, à parts très inégales par mon flair mais surtout par le machiavélisme commercial des responsables des étals, si habiles à exciter l’extravagance de nos sens visuels, olfactifs et gustatifs.

Prêt à tout, sans doute, mais pas à y croiser ma défunte grand-mère au détour d’une tête de gondole vantant les mérites d’un fromage!

C’est pourtant ce qui s’est produit face à l’emballage « sulfurisé » d’un fromage de chèvre en promotion, fabriqué dans un village de l’ancien Poitou, Saint-Loup-sur-Thouet et dans une « fromagerie fondée en 1894″.

Ce n’était d’ailleurs pas le scoop de l’année : Saint-Loup-sur-Thouet, devenu Saint-Loup-Lamairé en 1974, est réputé depuis très longtemps pour être une des patries du  » fromage de chèvre », parmi les plus anciennes de Poitou-Charentes. Les fromages qui y sont affinés, sont essentiellement des « bûches de chèvre Saint-Loup » à la croûte dite « vermiculée », au goût typé et à la texture fondante (selon la publicité).

En soi, cette « découverte » (redécouverte) n’aurait rien eu de bouleversant ou même de simplement notable, si à cet instant je ne m’étais souvenu qu’il s’agissait du fromage de prédilection de ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973). Laquelle, par le hasard d’une affectation professionnelle de ses parents, employés de la Compagnie des  chemins de fer de l’Etat à la fin du dix-neuvième siècle, était « justement » née à Saint-Loup-sur-Thouet le 10 février 1894 au passage à niveaux de Tillais sur la ligne Thouars-Niort, dans la petite maison de sa garde-barrière de mère. « Mémé » avait donc l’âge de la fromagerie!

Cette coïncidence intemporelle et pourtant datée, rappelée magiquement sur un présentoir de fromages de chèvre, d’un temple de la consommation moderne, prédestinait nécessairement « Mémé »… Elle ne manqua pas de me troubler. Elle me permit donc, de manière assez inattendue à l’approche de Noël, d’évoquer, plusieurs décennies après son décès, le souvenir d’une grand-mère singulière, aimante et distante, intelligente et parfois irritante, celle à laquelle je dois non seulement l’apprentissage – avant l’heure – de la lecture, mais aussi l’amour de l’histoire et de la lecture. Celle avec laquelle la confrontation d’idées relevait toujours d’un rude combat initiatique aux difficultés de la vie. Elle ne dédaignait pas en effet d’avoir raison et elle défendait chèrement ses convictions qui n’étaient pas toujours les miennes. Disons qu’on l’aimait sans condition pour ce qu’elle était et que c’était réciproque! On s’aimait sans hypocrisie et sans démonstration artificielle de tendresse. Avec elle, on ne jouait pas, on explorait son monde. Et Dieu sait, s’il était complexe! Retrouver ici son fantôme dans l’ombre portée d’un fromage de chèvre et des senteurs d’un autre temps, ne m’était par conséquent pas indifférent.

Après avoir vu disparaître, broyés par les événements entre 1912 et 1918 son père écrasé par un train ainsi que son frère et son amoureux, tués sur le front de la Somme quelques mois avant l’armistice, Adrienne Venault, un modèle de résilience et de résistance aux épreuves, épousa en 1921 à Angers, Louis Turbelier, un brave homme qui l’admirait. Il devint, par devoir et peut-être par passion, mon grand-père. La tradition rapporte qu’elle n’en fit pas tout un fromage mais qu’elle fut une épouse consciencieuse. On dit aussi qu’elle le fit peut-être tourner en bourrique! Mais que vaut la tradition lorsqu’elle n’est que partielle et forcément partiale?

Pour l’heure, toutefois, en ce jour pluvieux de décembre 2019, ce qui comptait, ce n’était pas tant d’élucider les possibles secrets et non-dits d’un très vieux couple disparu, que de se remémorer qu’Adrienne était effectivement une grande amatrice de fromages de chèvre et qu’elle était fidèle en priorité aux bûches de Saint-Loup! Ce qui ne l’empêchait pas, d’ailleurs d’apprécier à l’occasion d’autres préparations fromagères voisines, comme un Saint-Maure-de-Touraine ou un Rocamadour.

En fait, la chèvre – quelle appelait plus volontiers « la bique » ou la « biquette » – était omniprésente dans son imaginaire et dans son univers intime.

Dans un enregistrement audio, réalisé un ou deux ans avant son décès, au début des années 70, elle confiait avoir été nourrie dès son plus jeune âge, comme ses frères et sœurs, au lait des « biques » que sa mère Clémence Fradin (1861-1931) élevait sur des terrains appartenant à la Compagnie de Chemins de Fer, le long des remblais et des ballasts des rails, où s’activait de jour comme de nuit, en fonction de ses astreintes, son père Louis Venault (1861-1912) qui était « poseur de voies ». D’ailleurs cette « privatisation » de friches de la compagnie sur l’initiative et au profit de la garde-barrière ne plaisait guère aux chefs de district étrangers à la région, qui ignoraient les codes caprins incontournables de cette calme province poitevine.

La chèvre était en effet partie intégrante du paysage et de la culture paysanne locale depuis des siècles. Une légende locale datée du septième siècle rapporte à cet égard que la dénomination de Saint-Loup (Lou) provient de la transformation par la fée Sainte-Radegonde d’un loup dévoreur d’hommes et de chèvres, en un protecteur du village et des biquettes!

« Mémé » était donc bien de son pays! Celui des biquettes du Poitou!

 

Saint-Loup-sur Chèvre

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Soixante ans se sont écoulés depuis la prise de cette photographie (à l’instant, retrouvée) de trois petites filles posant près de la crèche familiale dans la « salle à manger » du 6 bis rue de Messine à Angers

Le temps a imprimé son implacable et destructrice empreinte sur le cliché. D’ailleurs, la photo gagnerait à être largement « retouchée » si la finalité était de restaurer la qualité de l’image « initiale » et de gommer artificiellement les stigmates des multiples agressions radiatives, subies au cours des décennies…

C’est aujourd’hui techniquement possible mais le souvenir en pâtirait et l’émotion aussi.

Diapo Maurice Pasquier

Mieux vaut donc, en s’affranchissant de la technologie, retrouver, en fouillant ingénument et librement au tréfonds de nos mémoires, les sentiments de bonheur sans nuage, qui nous habitaient alors, et dont ces petites filles témoignent!

Libre à chacun d’interpréter leurs sourires et d’imaginer la joie qu’elles ressentaient alors! Il suffit juste de se rappeler pour combler notre imaginaire, que c’était le jour de Noël dans une famille aimante! Un jour où tous les mythes étaient permis et où ils prospéraient à l’unisson dans nos cœurs d’enfants!

Il serait donc, non seulement vain, mais inutile de pratiquer la chirurgie esthétique sur cette photo rescapée d’un autre siècle, qui, en dépit de tout ce que la suite a réservé à chacune de ces petites filles, symbolise pour toujours des instants heureux de leur enfance où insouciantes, elles étaient réunies. Et où j’étais leur « grand » frère!

La vie était douce alors, comme notre mélancolie à l’évoquer aujourd’hui.

 

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Tout le monde, je suppose, aura spontanément compris à la lecture du titre de cet article, que le lit dont il s’agit ici, est celui d’Anatole France (1844-1924), ce fils de libraire parisien devenu académicien et auquel fut attribué le prix Nobel de littérature en 1921.

Pour les progressistes en outre, Anatole France qui ne saurait se résumer à ses seuls écrits, est celui qui, parmi les premiers, dénonça le génocide arménien en 1916. C’est aussi l’ami de Zola et de Jaurès, sympathisant de la première Internationale, et qui fut également un des « dreyfusards » de la première heure. C’est enfin celui qui, avec Francis Charles Dehault de Pressensé (1853-1914) et Ludovic Trarieux (1840-1904), figura au premier rang des fondateurs de la Ligue des Droits de l’Homme en 1898.

Depuis près d’un siècle, Anatole France, poète et écrivain au style éclatant et prolixe bien que venu relativement tardivement à la littérature, est crédité, presque à l’égal de Jaurès et de Clemenceau, d’une stature morale indiscutable. D’ailleurs, la plupart des villes de France lui rendirent hommage en donnant son nom à de nombreuses rues, à des places et à des avenues, en concurrence, non seulement avec les deux personnages historiques précités, mais aussi avec le Maréchal Foch et le Général de Gaulle. Ainsi l’avenue qui longe le Musée d’Orsay sur la rive gauche de la Seine s’appelle l’avenue Anatole France! Elle conduit logiquement à l’Assemblée Nationale, le cœur battant de la France…

Anatole France

Mais, pour l’heure, c’est de son « lit bateau » ou présumé tel, dont il s’agit! Car ce plumard joua un rôle dans la vie de certains de mes proches. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je souhaite évoquer sa singulière histoire aujourd’hui! Ce lit que, pour la cause, je qualifierai désormais d' »historique » est un authentique lit bateau avec sa courbure caractéristique et ses chevets identiques. Il est en tous points semblable à ceux qui firent flores sous le Directoire. Mon sujet du jour en bois fruitier ne remonte peut-être pas à cette lointaine époque, mais, ayant été manifestement façonné par un artisan ébéniste d’antan, il date certainement du milieu du dix-neuvième siècle, peut-être même d’une époque légèrement antérieure, la Restauration ou la fin du Premier Empire, où il était de mode d’en posséder un dans la chambre à coucher parentale des milieux bourgeois de province.

Evidemment, au cours de son existence, Anatole France a du occuper, fréquenter ou emprunter bien d’autres lits, tantôt pour une seule nuit d’ivresse en aimable compagnie, tantôt pour une demi-heure de plaisir furtif et délicieusement « coupable », et, le plus souvent, pour simplement se reposer et s’endormir bourgeoisement.

Ces lits de passage ou de passade en conclusion exquise de marivaudages, plus frivoles et appuyés que littéraires, furent plus nombreux qu’on ne le soupçonnerait en regardant les photographies du patriarche sévère et vieillissant, prises au début du vingtième siècle. De nos jours, notre homme n’échapperait pas au regard inquisiteur des mères la morale antiporcine! En effet, selon ses biographes, Anatole France avait la réputation d’entretenir des relations multiples et complexes avec les femmes ou, si l’on préfère, d’avoir une vie amoureuse assez riche!

Officiellement et officieusement, notre héros national contracta d’ailleurs plusieurs unions connues. Mais de ces lits successifs et parfois simultanés, n’est née – à ma connaissance – qu’une seule enfant, une petite fille prénommée Suzanne (1881-1918) qui mourut à trente sept ans de la grippe espagnole!

Il est plus qu’improbable que cette fille unique de l’écrivain, issue de son mariage peu heureux en 1877 avec Valérie Guérin de Sauville ait été conçue dans ce lit. A moins que ce fût en 1880 ou 1881, au cours de l’une des – sans doute – très rares visites, qu’Anatole aurait effectuées en amoureux en compagnie de son épouse en Anjou dans la famille Thibault, sa famille paternelle.

Car ce « lit » qui attend certainement aujourd’hui un éventuel acheteur chez un brocanteur ou un antiquaire nantais, vient d’Anjou. Si l’on peut raisonnablement présumer qu’Anatole France y a passé quelques nuits lors de ses passages dans le Val de Loire, l’histoire de ce lit s’est prolongée bien au-delà des escapades ligériennes ou des séjours familiaux de l’écrivain.

En fait, au tout début des années vingt, il devint le lit conjugal de Michel Joseph Gallard (1896-1962) et de Germaine Eugénie Turbelier (1896-1990), la sœur de mon grand-père maternel. Ils s’étaient mariés à Angers le 11 février 1920 après que Michel qui s’était très courageusement comporté pendant la guerre et y avait été blessé, fut démobilisé et rendu à la vie civile.

Ainsi, ce lit qui avait peut-être servi en son temps au repos d’un grand écrivain, abrita les amours légitimes de Michel et de Germaine. C’est sans doute dans ce lit que furent conçus leurs trois enfants et c’est entre ses montants de bois que naquirent deux d’entre eux.

On sait aussi que la petite dernière de la fratrie – que les lecteurs de ce blog connaissent sous le pseudonyme de Rose l’Angevine – le récupéra parmi le mobilier de sa mère, lorsqu’elle dut quitter son domicile, il y a environ trente ans. Elle l’adopta et il devint « son » lit  jusqu’en 2018, date à partir de laquelle, elle décida à son tour de quitter sa maison des Couets à Bouguenais dans la banlieue nantaise, et donc de s’en séparer!

Ces aventures et pérégrinations du lit bateau, peu banales ne résultent pas seulement du hasard. Comme en toute chose, intervint aussi la nécessité!

En effet, au lendemain de la première guerre mondiale, un jeune ménage qui ne disposait pas de grands moyens financiers pour se meubler, n’avait guère d’autre option pour se procurer l’essentiel dont le lit conjugal, que d’acheter d’occasion!

Motif des montants : Deux colombes, bec à bec, tenant un rameau

C’est ainsi que Michel Joseph Gallard et Germaine Eugénie Turbelier qui étaient tous les deux, employés de banque à Angers dans une succursale du Crédit Lyonnais, achetèrent à un certain Thibault, leur chef de service, ce lit bateau.

Or ce Thibaud était le cousin germain d’Anatole France. Lequel, pour l’état civil s’appelait en réalité  »  François Anatole Thibault ». 

Lui était né à Paris, mais son père François Noël Thibault, qui fut le premier à user du pseudonyme « France », avait vu le jour en 1805 à Luigné un petit village angevin du Val de Loire, situé à proximité de Brissac.

C’est ainsi que ma grande-tante d’abord, puis ma cousine ensuite dormirent successivement dans le même lit qu’un prix Nobel de littérature… A tout le moins de son cousin! Mais, en tout bien, tout honneur, hors de la présence du grand séducteur qui l’avait déserté de longue date après y avoir effectué quelques furtives intrusions.

Furent-elle hantées par son fantôme, les nuits sans lune?

Quant au lit, il dort certainement aujourd’hui, anonymement, dans l’entrepôt d’un garde-meuble en attente d’un vide-grenier dominical. Désormais il ne livrera plus ses secrets à quiconque, confondu dans la masse des buffets Henri II ou des armoires normandes, délaissés au profit d’IKEA, qui attendent vainement d’être désirés.

Photo Rose L’Angevine. Carte (verso) adressée à Germaine Turbelier en 1915 par son chef de service Thibault, le cousin d’Anatole, lors d’un séjour à Reims près du Front.

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