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Archive for the ‘Mon point de vue’ Category

Il était 21h30 ce vendredi 31 juillet 1914, lorsqu’un individu passant sa main armée au travers du rideau du café du Croissant, rue Montmartre à Paris, assassina Jean Jaurès (1859-1914) d’une ou de deux balles dans la tête! Un instant auparavant, les témoins virent un éclair, entendirent deux coups de feu et aperçurent un homme attablé, le dos à la fenêtre doucement s’affaisser sur l’épaule d’un de ses compagnons de table. Une femme hurla alors ;  » Jaurès est tué, ils ont tué Jaurès »

Petit Courrier – journal de l’Anjou du 1er aout 1914 – AD 49

Je ne mentionnerai pas ici le nom du tueur, pas plus que celui des douze jurés qui au printemps 1919 acquittèrent ce salopard, et qui, comble de cynisme et d’injustice, condamnèrent « les parties civiles » aux dépens, en l’occurrence, la veuve du tribun socialiste.

On apprit par la suite que parmi ces douze « bons Français » qui portaient leur patriotisme de façade en bandoulière en tirant à titre posthume sur un corbillard, onze avaient été des planqués pendant la guerre. Un seul avait reconnu le meurtrier coupable; probablement le seul ouvrier membre du jury, le seul aussi qui avait été un authentique poilu ayant connu l’enfer des tranchées!

Dans sa grande majorité, le peuple français s’indigna du meurtre de Jaurès, dernier rempart de la paix avant la boucherie qui s’annonçait. L’histoire est bien connue. Et la presse de l’époque ne s’y est pas trompée en affichant en ‘Une » la nouvelle de l’assassinat et l’imminence de la guerre!

Tous n’étaient pas socialistes parmi ceux qui manifestèrent leur peine et leur colère. Loin de là.

Quelques propos déshonorants et indignes furent néanmoins tenus par des personnalités ou des intellectuels de premier plan, généralement proches des nationalistes intégristes de l’Action Française, l’extrême-droite de l’époque, autrement-dit, par les détracteurs habituels du député de Carmaux!

Mais aussi parfois dans les rangs d’anciens amis très proches, tels que Charles Péguy (1873-1914) son « petit » frère en politique et en socialisme, celui qui, à ses côtés et avec Zola, s’engagea sans ambiguïté dans la défense du capitaine Dreyfus à la charnière du siècle.

S’agissant de Péguy, on ne parvient d’ailleurs toujours pas à comprendre, plus d’un siècle après, comment, bien qu’il se soit éloigné de Jaurès depuis quelques années, il ait pu publiquement jubiler à l’annonce de son assassinat. On continue de s’interroger incrédules sur les motifs qui ont conduit ce grand écrivain mystique à l’indiscutable talent, ce philosophe proche de Bergson, cet humaniste et enfin ce patriote courageux, à se fourvoyer à ce point en déclarant que la mort de Jaurès avait suscité chez lui, « une exultation sauvage ». Etre devenu le procureur implacable de la pensée jauressienne ne suffit pas à expliquer!

A t’il regretté ses propos? On ne le saura jamais car, un peu plus d’un mois plus tard, le lieutenant Péguy qui vouait peut-être encore une incompréhensible haine envers celui qu’il avait aimé jadis, périra lui-même courageusement sur le front, lors de la bataille de l’Ourcq à quelques encablures de Paris. Quelques heures avant la première bataille de la Marne. C’était le 5 septembre 1914. Foudroyé comme Jaurès d’une balle dans la tête, Péguy eut-il le temps de se réconcilier avec les mânes du fondateur de L’Humanité?

D’autres adversaires résolus de Jaurès adoptèrent, en revanche, une attitude plus digne: ce fut le cas de Maurice Barrès (1862-1923) pourtant aux antipodes politiques et philosophiques de Jean Jaurès (et très modestement des miennes) qui vint s’incliner devant la dépouille de Jean Jaurès et qui écrivit dans ses Cahiers  » Quelle solitude autour de celui dont je sais bien qu’il était (…) un noble homme, ma foi oui, un grand homme! Adieu, Jaurès, que j’aurais voulu pouvoir librement aimer »

D’une manière générale, la France entière pleura Jaurès. Plus de cent-cinquante mille personnes  » se rassemblèrent place Victor Hugo, un dimanche d’avril 1919, pour se rendre square Lamartine où fut dressée un buste de Jaurès ». Le peuple imposa finalement qu’il fût inhumé au Panthéon où il repose depuis le 23 novembre 1924.

Atteste d’ailleurs de cette immense et quasi-unanime tristesse nationale pour le héros disparu, cette anecdote du jour du drame, rapportée par Max Gallo (1932-2017) dans la biographie qu’il a consacré au « Grand Jaurès » en 1984.  » Dans les minutes qui ont suivi l’attentat, alors que Jaurès était encore étendu, mort, dans le Café du Croissant, un officier, le capitaine Gérard, qui se trouvait là en tenue de campagne décrocha sa Légion d’Honneur et la posa sur la poitrine du supplicié, tandis que la foule dans la rue Montmartre criait son désarroi et sa peine.

 » Chaque choix de Jaurès fut en effet du côté de la démocratie, de la liberté individuelle et collective, de ce qu’il appelait la République » (Max Gallo). Militant de la paix, il combattit toute sa vie contre les inégalités de naissance, contre toutes les formes de sectarisme et pour la liberté.

Pour ma part, j’aime à lire et relire son œuvre toujours inspirante et ses discours, non seulement pour leur portée philosophique et politique, toujours actuelle mais aussi pour sa manière d’écrire et de développer des idées. J’aime son style, y compris dans ses anachronismes.

Plus d’un siècle après sa disparition dans une époque où l ‘individualisme, les replis identitaires de toutes sortes, les communautarismes y compris religieux, les intolérances généralisées et les réflexions étriquées, ainsi que les nationalismes agressifs, tiennent le haut du pavé, la parole de Jaurès, passionné de justice, demeure d’une étrange modernité et de clairvoyance.

Son avant-dernier discours prononcé à Vaise le 26 juillet 1914 sur la situation internationale et sur les menaces de guerre est à cet égard un modèle du genre.

A titre plus personnel, je n’oublie pas que Jaurès fut l’exemple de vertu que ne cessait de citer mon père, de conserve avec Eugène Varlin (1839-1871) un communard massacré par les Versaillais. Et si je nourris aujourd’hui un regret, c’est celui de n’avoir pas pris le temps ou trouvé l’occasion de me rendre avec lui, rue Montmartre au Café du Croissant, pour rendre un hommage privé à Jaurès. Mon père en avait exprimé le souhait à maintes reprises dans son grand âge.

Pour lui, l’ancien syndicaliste angevin, l’ancien militant socialiste, l’ancien ouvrier ajusteur-outilleur, ce « pèlerinage » s’apparentait à un devoir, non de mémoire, mais de reconnaissance à l’égard de quelqu’un qu’il percevait comme un des phares indépassables de la libération de l’humanité et de ce qu’on appelait alors « la classe ouvrière ». Une démarche conclusive d’une vie de militantisme et de convictions, qu’il pensait accomplir.

Je partage ce point de vue, mais j’en ajouterai quelques autres…

Malheureusement la mort de mon père, Maurice Pasquier en 2017 nous a pris, tous les deux, de court. J’espère qu’il ne m’en a pas trop voulu!

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Il y dix ans, j’inaugurais ce blog  » 6 bis rue de Messine » quelques jours seulement après avoir pris ma retraite, autrement dit  » quelques jours après avoir renoncé au privilège de travailler » comme je l’indiquais dans mon propos introductif. .La suite n’a pas démenti ce pressentiment et m’a effectivement montré – a posteriori – que se rendre chaque jour au boulot était avant tout un bonheur ou une chance, comparé au sentiment de vacuité – sans doute excessif, mais récurrent – de ne plus être dorénavant utile à la marche du monde dans ses chaussons de « pensionné ».

Et ce, en dépit de l’indéfectible affection des siens ainsi que des protestations véhémentes d’un entourage d’amis compréhensifs et indulgents. Et ce, quoique nous le fassent entrevoir les conseils prodigués par les agents recruteurs des associations et des ONG caritatives, en chasse de bénévoles collecteurs de biscuits et de nouilles à la porte des supermarchés …

Las! Quoiqu’on nous dise pour apprivoiser l’ennui de soi, quoique l’on nous propose pour supporter le sevrage du labeur quotidien, et quoique l’on nous fasse croire pour nous persuader que l’inactivité professionnelle rémunérée c’est la liberté ou pour nous convaincre du bien fondé de tout autre axiome antalgique, la retraite reste la période de l’existence qui se termine forcément par sa propre disparition.

La perspective de la mort dont l’horizon se dessine au fur et à mesure du temps qui passe, est une projection qu’on ne saurait donc plus écarter. Cet horizon ressemble à ce qu’il est en réalité, à savoir un clap de fin sur notre jeunesse, et à une clôture qui se rapproche au rythme des décès de plus en plus nombreux de ceux qui nous ont accompagnés jusque là, A commencer par la génération qui nous a précédés et qui nous a donné la vie. Déjà elle ne témoigne presque plus! Mais désormais, la faux concerne aussi nos copains de lycée, nos collègues de travail, nos flirts d’ado.

Alors on s’aperçoit qu’on ne s’habitue pas au fait de supprimer de nos smartphones, les noms et les coordonnées téléphoniques de ceux qu’on a aimés fringants ainsi que leurs adresses mail. Les faire disparaitre symboliquement est une épreuve supplémentaire s’apparentant à une sorte de reniement de notre propre mémoire. Comme le début d’un processus fatal dont nous serons aussi, un jour, les victimes. Et nous le savons!

L’idée de ce blog était à l’inverse de sauvegarder, coûte que coûte, cette mémoire. Et de ce point de vue, son intitulé faisait explicitement référence, en guise de clin d’œil à l’emplacement de la maison angevine où je demeurais jadis avec mes parents et mes sœurs. Ce choix ne découlait pas du hasard, ou de la défaillance prématurée de mon imagination. Il annonçait de fait la teneur de mes futurs « papiers » et développements, au cœur de l’intimité familiale d’antan. Mon objectif alors était en quelque sorte de préserver un patrimoine mémoriel familial à l’intention des générations futures, à supposer qu’elles s’y intéressent. Un projet sans doute un peu présomptueux, ou trop optimiste selon l’angle de vue.

C’est la raison pour laquelle dix ans ça s’arrose, en principe jusqu’à l’ivresse, un verre de whisky à la main comme au bon vieux temps de l’insouciance sans limite.

« Vagabonder dans le temps et l’espace comme dans une brocante imaginaire » tel était formulé initialement l’enjeu de ce rendez-vous numérique et plumitif! Et s’y livrer en toute liberté de ton comme autrefois entre nous, en mettant à contribution des aïeux probablement surpris d’être réveillés sans sommation et « mis en boite » hors de leur cadre temporel, mais aussi en évoquant à leur propos certains épisodes de la « grande histoire » ou celle mouvementée de l’Anjou comme la Vendée Militaire ou la Chouannerie dans lesquels ils furent parfois impliqués.

Au-delà de ce cercle, plusieurs articles furent également consacrés à quelques héros ou héroïnes de mon Panthéon personnel comme Marie Curie, Emilie de Breteuil ou encore « le légendaire physicien « absolu » (selon Etienne Klein) Ettore Majorana. Ces articles firent d’ailleurs un tabac dès leur parution et figurent toujours parmi les plus consultés!

Ainsi, le bilan factuel global à l’issue de cette décennie d’écriture, ce sont plus cinq cent articles ou billets mis en ligne. Ce constat donne un peu le tournis et finit par peser un peu. Peut-être même par lasser. La question se pose donc de savoir s’il demeure décent ou pertinent de s’obstiner à tracasser frénétiquement le clavier. Est-il vraiment utile de persévérer pour tromper l’ennui à se jouer de la camarde qui rôde dangereusement dans nos parages, en la distrayant de nos balivernes. Faut-il pour s’excuser de ce travail, prétexter que des bambins nés dans l’intervalle y trouveront matière à satisfaire leur éventuelle et future curiosité filiale?

Faut-il continuer d’apporter artificiellement de l’eau à un moulin dont les engrenages finissent par coincer? Faut-il persister à raconter l’histoire d’une source qui se tarit naturellement, alors que chaque phrase rédigée est à la fois une joie et une souffrance? Alors que les aïeux disponibles ou les ancêtres accessibles et bienveillants semblent de plus en plus rétifs à se laisser piéger par un texte ou à se travestir dans des costards mal ajustés du fait de nos modernes spéculations

M’est venue l’idée que leur réticence à être exhumés des oubliettes, résultait certainement d’une prise de conscience de la fragilité de leur statut d’intermédiaires de proximité dans notre arbre généalogique. Pourquoi en effet joueraient-ils un rôle privilégié à notre égard dans la chaine du vivant par rapport aux fossiles bactériens qui ont ensemencés la vie sur terre, il y a un peu plus de trois milliards et demi d’années? Nos ancêtres aussi!

D’un autre côté, je sais aussi que les quelques trois-cent-milles visites du blog en dix ans m’obligent et me responsabilisent, ainsi que les milliers de lecteurs et la centaine de followers. Ce n’est certes pas le succès des petites poupées « influenceuses » biotoxées, qui saturent Instagram depuis les terrasses des résidences de luxe d’Abou Dhabi, mais quand même!

Aussi, ai-je décidé de poursuivre, après le temps mort de l’été, après avoir soufflé un peu et repris pied dans un monde qui, en dix ans, ne ressemble plus tout-à-fait à celui que j’ai aimé enfant, ni à celui que j’avais espéré jeune homme.

Une fois achevé le temps du deuil de mes amis disparus, un peu trop nombreux ces derniers mois, et celui de m’accommoder du départ de mes proches et de tous ceux que j’ai croisés avant qu’ils ne quittent le navire pour emprunter la barque du nocher Charon. je continuerai de badiner, sans marivaudage, car cette heure-là est révolue depuis longtemps. J’écrirai pour ceux qui se sont esquivés définitivement en nous enjoignant de vivre encore pleinement. J’alignerai des mots, juste pour le plaisir de les entendre en me relisant.

Ainsi parviendrai-je à me convaincre que la vie ne s’égrène et ne saurait se révéler pleinement qu’en cohabitant avec sa propre négation. L’apoptose est en effet consubstantielle à la vie végétale ou animale comme le rappelle opportunément Delphine Horvilleur dans son très émouvant dernier ouvrage  » Vivre avec nos morts » ( Grasset Mars-Mai 2021). L’humanité n’échappe à cette règle.

Après ce point d’étape qui ne se conçoit pas encore comme étant l’ultime jalon de ma balade dans l’espace-temps, je rembucherai donc et pousserai de nouveau mon rocher sur la pente. Mais à la manière du Sisyphe d’Albert Camus, qui conscient de l’absurdité de la tâche, trouve son bonheur dans son accomplissement concret – faire et entendre – plutôt que dans la recherche existentielle d’une justification ontologique qui n’aide pas à vivre! .

« Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux »

Gouache (2005) d’Adrienne Pasquier-Turbelier (1923-2018) : Soleils d’été

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Les 20 et 27 juin 2021, les citoyens français devront élire des conseillers régionaux et des conseillers départementaux (anciennement conseillers généraux) chargés d’administrer les régions et les départements dans les six ans à venir. Noble tâche si l’on considère « qu’administrer » (ad ministrare en latin) c’est étymologiquement servir, et, en l’occurrence servir l’intérêt général!

L’enjeu n’est pas négligeable puisqu’il porte sur la gestion, l’entretien et le développement d’un patrimoine commun d’équipements publics, d’établissements scolaires et de voiries en adéquation avec les besoins de la population. Il concerne également la définition et la mise en œuvre de stratégies destinées à promouvoir des « mobilités propres » urbaines ou interurbaines ( transports collectifs, covoiturage, vélos). Il est enfin de déployer des politiques sociales et culturelles locales, de qualité et, en principe, réductrices des inégalités de « fortune » infondées par le mérite.

Dans ce contexte, chacun doit forcément se poser la question du choix le plus opportun – ou le moins mauvais – parmi la palette de propositions et de candidats en lice, étant entendu qu’indépendamment de toute option partisane, les suffrages apportés pour une assemblée ne sont pas nécessairement transposables à l’autre. Il est même du devoir de l’électeur de choisir ce qui parait le plus pertinent, le plus crédible et le moins pénalisant pour l’avenir de notre cadre de vie, en tenant compte de l’environnement géopolitique global qui ne peut être passé sous silence.

En effet, ce qui peut sembler préférable dans un périmètre comme le canton peut se révéler inapproprié à plus grande échelle, surtout si les cartes des alliances électorales sont rebattues d’un scrutin à un autre…Eu égard en outre, aux domaines de compétences respectives des conseils régionaux et départementaux, et bien sûr, au talent des candidats eux-mêmes!

Enfin, il faut constater qu’abstraction faite des professions de foi des candidats, toutes empreintes des meilleures intentions du monde mais généralement peu disertes sur les sources de financement, il est souvent difficile de discerner ce qui relève effectivement de l’intérêt général réalisable, de la pétition de principe, des gesticulations classiques de campagne électorale, voire des postures idéologiques étroitement inspirées par des partis politiques nationaux. Même les candidats « hors partis » ont leur tropisme partisan, bien qu’ils se revendiquent du contraire tout en consentant à bas bruit à mentionner sans commentaire, la liste de leurs « soutiens » – dont certains discutables.

Etranges élections, à la fois très politisées sur le fond mais animées par des acteurs sans posture idéologique assumée!

Face à ce jeu de poker menteur, je m’abstiendrai logiquement d’apporter un soutien explicite à telle ou telle liste ou à tel candidat, faute de savoir l’influence réelle de ses soutiens discrets. Mais je voterai! Et pour l’heure, je me contenterai d’exposer ma méthode de « tri sélectif », qui ne consiste pas à accorder spontanément ma confiance à ceux qui appartenaient au clan de ceux en faveur desquels je me prononçais, les yeux fermés, il y a quarante ou cinquante ans.

Il ne s’agit pas non plus de les écarter au motif que les familles politiques qui les ont faits, qu’ils ont quittées mais qui continueraient de les inspirer, ont trop fréquemment failli sur leurs engagements et leurs vaines promesses. Il serait en effet déloyal d’assimiler à ces partis en voie d’extinction et discrédités aux yeux de l’opinion publique, tous ces braves gens – honnêtes et motivés pour la plupart – qui se mettent à nu devant l’électeur en espérant laisser une trace dans l’histoire millénaire de leur clocher. Il serait malséant de crier d’emblée haro sur ceux de nos concitoyens qui ne se sont pas encore détournés de l’action publique et du service de la cité.

Il ne s’agit pas enfin d’engager un procès subalterne à l’égard de ces élus endurants du suffrage universel, en les accusant hâtivement d’avoir fait de la politique un métier en additionnant durablement les mandats. On ne les accusera pas sans argument d’être addicts au pouvoir et à la notoriété du bistrot du commerce, comme d’autres, qui, dans le même troquet, sont prisonniers des dealers.

Ces critiques malveillantes ou ces interrogations justifiées apparaitraient d’ailleurs immédiatement dérisoires et improductives si tout allait effectivement bien dans notre beau pays de France. Chacun sachant en outre que les élections locales n’annoncent généralement pas de bouleversements susceptibles de remettre en cause les fondements mêmes de notre pacte républicain, ni les bases de notre identité nationale. Même si d’aucuns croient y voir un tremplin!

Dans le passé, avant l’explosion médiatique et les réseaux sociaux, les attaques ad hominem relevaient certes du quotidien d’une campagne électorale. Mais, à l’époque, une carrière nationale se forgeait toujours sur la base d’une implantation locale. Désormais, ce n’est plus le cas, l’Ecole Nationale d’Administration et les grands corps de l’Etat ont remplacé les arrière salles de café. Et le plus souvent, l’implantation locale pour ces messieurs-dames de Paris n’est qu’un parachutage ou une prébende, qui couronnent la docilité d’un « grand serviteur » de l’Etat, par exemple, dans un cabinet ministériel.

Ainsi dans le monde d’avant, les controverses de campagne électorale se limitaient à des confrontations plus ou moins besogneuses de catalogues de promesses et d’engagements solennels de la part de ceux qui aspiraient aux responsabilités – voire aux délices empoisonnés du pouvoir – et à la défense par la majorité sortante d’un bilan que la concurrence impatiente prenait un malin plaisir à éreinter. Médiocre et surtout, critiques suprêmes, dispendieux et injuste!

L’étrangeté de la période actuelle dans un pays traumatisé par une crise sanitaire sans fin, fortement déstabilisante et annonciatrice de lendemains douloureux, réside dans le fait que les pratiques des campagnes électorales du passé, rôdées sur les places publiques lors des meetings électoraux semblent être reprises via les nouveaux médias du numérique et quelques adaptations sémantiques. Il faut, par exemple, placer dans tout discours programmatique des mots comme « transition écologique », « réchauffement ou urgence climatique », « développement durable » ou encore « économie circulaire ». A l’inverse, il y a d’autres vocables qu’il vaut mieux éviter, pour ne stigmatiser quiconque, comme  » identité nationale », « islamisme » « communautarisme » etc…

En fait, tout se passe comme si le schéma d’antan se reproduisait et qu’en matière d’élections locales, il n’y aurait rien de nouveau sous le soleil, quoiqu’en disent les candidats qui insistent sur la supériorité et l’originalité de leurs propositions en faveur du bien commun et manifestent un attendrissant attachement à leurs racines villageoises. Y compris dans les villages qui n’en sont plus vraiment!

Certains n’y voient que la répétition « à blanc » d’un scrutin plus déterminant, celui d’un monarque républicain à brève échéance. Raison de plus pour faire le bon choix!

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En attendant, on se retrouve sur les pages Facebook des candidats ou sur les médias locaux, regardant ces joutes oratoires qui faisaient déjà le charme des réunions électorales sous la troisième République dans les préaux d’école.

Cela rappelle notre lointaine jeunesse où les résultats des élections, à quelques virgules de pourcent près, étaient prévisibles, prédéterminés en fonction des rapports de force quasiment constants des appartenances partisanes sur un territoire donné. On aimait cette théâtralisation de la vie politique locale qui faisait la part belle aux notables locaux, seigneurs  » républicains » des lieux.

Le temps nous use tous, mais il nous permet aussi de prendre du recul. Force est aujourd’hui de constater que sur des durées d’évaluation suffisantes, les majorités qui se succédaient, conduisaient des politiques locales, toujours financièrement contraintes, mais qui aboutissaient, à quelques détails près, à des résultats comparables. Et ce, quels que soient les partis politiques, à condition que ceux qui gouvernent, s’y emploient avec modération en ne perdant pas de vue l’intérêt général.

La Constitution de la cinquième République a entériné et « sanctuarisé » le rôle éminent des partis politiques en stipulant en son article 4  qu’ils « concourent à l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie. »

Malheureusement, l’actuelle crise morale et civilisationnelle a modifié la donne. A la relative stabilité d’un paysage institutionnel où l’alternance au pouvoir de majorités différentes partageant des valeurs communes, était entrée dans les mœurs, s’est substitué un doute dévastateur qui n’a rien de méthodique sur les bienfaits de la démocratie.

Un doute qui va de pair avec la déroute des organisations politiques traditionnelles qui ne parviennent même plus à nourrir leurs apparatchiks. Une désaffection de la « chose publique » qui a permis progressivement la prise en main de l’appareil d’Etat par une technocratie arrogante qui s’assoit sans état d’âme sur les rites de la démocratie et qui affiche sans complexe son mépris assumé pour le peuple. Lequel le lui rend d’ailleurs bien en se désintéressant – pour ne pas dire plus – des différentes institutions censées incarner « l’ordre public » républicain. ,

Le résultat de ce chambardement des esprits qui sanctionne une action publique déficiente voire coupable depuis une quarantaine d’années, toutes options partisanes confondues, c’est le refus de vote aux élections et le discrédit généralisé de l’ensemble de la classe politique. Mais dans le même temps, c’est le recours à la violence, c’est la montée de l’insécurité et au bout du compte c’est la remise en cause des principes de liberté, d’égalité et de fraternité, Ou plus exactement c’est la prise en otage de ces principe vidés de leur sens, par différents groupes factieux d’extrême droite ou d’extrême gauche.

Dans ces conditions, de rendez-vous électoraux en rendez-vous électoraux, l’abstention/pêche à la ligne devient de plus en plus importante. Et il est à craindre que ce phénomène s’amplifie encore cette année. L’occurrence qui apparait la plus probable dans le désarroi ambiant, est que les citoyens se détournent massivement des urnes, entrainant de facto une suspicion sur la représentativité des élus et que les irréductibles du devoir électoral ne soient contraints, comme d’habitude, de se résigner à voter par défaut en tentant d’éviter le pire dans un ultime réflexe de défense de la démocratie.

Le pire peut-être, c’est que, mécaniquement, l’offre politique la plus identifiable soit celle des « extrêmes » qui s’accaparent le vraies questions des français pour leur apporter des solutions exécrables, et que la classe politique réputée « raisonnable » soit tenue pour survivre et attirer le chaland, de se livrer à de la surenchère en tombant dans le piège de la caricature ou de la complaisance à l’égard des ennemis de la République.

Dans ce contexte, le fait de s’interroger sur la destination de nos suffrages dans des élections locales, n’est ni anodin, ni déplacé, ni sacrilège! Il y a des moments où le courage citoyen exige d’abandonner les réflexes pavloviens ou les comportements de Panurge.

En effet entre les candidats du déni de réalité qui persistent à se référer à une sorte de déterminisme historique théorisé au dix-neuvième siècle et devenu meurtrier au vingtième, ceux du même acabit, qui s’inscrivent dans l’héritage assumé ou non, des idéologies racistes et perverses à l’origine des tragédies du siècle dernier, et enfin ceux qui ressassent l’apocalypse climatique écologique, religieuse, migratoire en rêvant d’abolir nos libertés fondamentales, la marge est étroite et la prudence est de mise.

Dans ces conditions et dans la mesure où les fossoyeurs de la démocratie grossissent au rythme des reniements des partis de gouvernement,  » l’espace politique » des démocrates modérés, seuls garants d’une République apaisée, fière de ses principes universels, s’est réduit comme peau de chagrin.

Ils n’osent plus défiler sous leurs propres drapeaux comme en témoigne la surprenante inflation de candidats « divers » – divers gauche, divers droite ou sans étiquette – qu’on a connus jadis encartés.

Leur nouveau viatique, c’est la proximité des charrues et des labours et celle des moutons qui bêlent sous des cellules photovoltaïques chinoises! Leur attachement à leurs racines et à la terre de leurs pères a quelque chose d’infantile et mais aussi de profondément touchant … Par pragmatisme, je m’y laisserai sûrement prendre pour les élections départementales où la personnalité du candidat est primordiale. Et aussi, parce que le niveau local devient un refuge pour ceux qui ne comprennent plus la marche du monde.

Ne pas être corrompu et donner le sentiment de croire à ce qu’on propose, c’est déjà bien, et si en plus je n’ai rien à reprocher au candidat du cru, il aura ma préférence ce jour-là, à défaut d’adhésion sans réserve aux propositions (à nombre variable) de son programme cantonal ! Les menaces réelles qui pèsent sur notre démocratie exigent de ne pas finasser sur des divergences de détail!

Aux élections régionales, mon raisonnement sera forcément plus discriminant car c’est l’avenir d’un ensemble composite de plus de douze millions d’habitants qui est en cause en Ile-de-France..

L’aventure des « extrêmes » doit être – quoiqu’il en coûte – refusée absolument. Cette option n’est pas recevable.

Ecrivant cela, je pense en premier lieu au projet mortifère pour la cohésion nationale des héritiers présomptifs et prétendument assagis du pétainisme. Je pense également au parti du leader maximo qui n’a jamais caché son admiration pour Léon Trotski théoricien de la Terreur révolutionnaire ou pour Hugo Chavez / Nicolas Madhuro, les dictateurs vénézuéliens.

Enfin il ne peut être question pour moi de soutenir les inquiétants et ombrageux écologistes radicaux dans l’ombre desquels plane la menace des lieux de rééducation au jardinage bio des récalcitrants dans mon genre, épicuriens non repentant et par conséquent coupables à leurs yeux de jouir impunément de la vie et de croire au progrès scientifique et technologique.

Je ne voterai pas non plus pour une liste conduite par une candidate opportuniste sans maturité politique, dont on sait d’avance qu’elle ne saura jamais réaliser ce qu’elle promet, comme la gratuité « immorale » des transports publics. Et surtout dont on ne peut s’empêcher de soupçonner certaines tendances au « racialisme » mortifère et communautariste importé des Amériques .

In fine, probablement, je me prononcerai en mon âme et conscience, sans prédétermination, et en l’occurrence, ce sera certainement pour celle ou ceux dont je crains le moins.

Ecrivant cela, je suis triste.

Il y a trente ou quarante ans, je votais par conviction. Quand on était de gauche, on votait pour ceux qui se réclamaient de la gauche, et inversement lorsqu’on était de droite…C’est tout juste si on s’intéressait au détail des projets.

On adhérait, en bon petit soldat et on se satisfaisait d’un amical clin d’œil des « chefs » dans les meetings. On se sentait gratifié quand ils nous tutoyaient et qu’ils nous appelaient « camarades ». On était presque aussi heureux qu’eux quand ils remportaient la victoire. Depuis, nos illusions se sont évanouies!

O tempores, o mores!

PS: Le titre de ce billet est inspiré d’une chanson de Barbara.

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C’est avec une très grande tristesse que nous avons appris qu‘Alain Biau, notre ami, notre frère de cœur, notre collègue de jadis, s’était éteint le 12 mai 2021 à l’âge de soixante-douze ans, dans une clinique de Marly-le-Roi, où il avait été hospitalisé la veille. 

Alain a été terrassé par une maladie récurrente qui le taraudait sans relâche depuis six décennies et qu’il combattit avec un courage exceptionnel. Des témoignages et des hommages unanimes émis après son décès, quelques mots-clefs ressortent systématiquement tels que « compétence professionnelle, humanisme, honnêteté intellectuelle, dignité, soif d’apprendre, enthousiasme à transmettre »! C’est le cri du cœur de tous ceux qui ont croisé sa route et qui ont pu apprécier ses multiples talents mais aussi sa haute exigence morale. L’homme possédait effectivement toutes ces qualités, servies de surcroît par une vive intelligence. 

Malheureusement, depuis un peu plus de deux ans, la dégradation de sa santé, caractérisée par la perte de sa motricité, et nos éloignements respectifs en région parisienne, auxquels est venue s’agréger la pandémie virale, avaient rendu impossibles nos rencontres autrefois régulières. Pour autant, nos échanges téléphoniques hebdomadaires n’ont jamais été interrompus. En ces occasions devenues rituelles et attendues par l’un et l’autre, nous abordions sans retenue tous les sujets, de la politique à la science, sans omettre, en fonction de l’actualité, les faits divers dramatiques et les dérives sociétales qui les ont suscités, plongeant Alain dans des abimes de perplexité. Ce qui est certain, c’est qu’il n’avait rien perdu de sa pertinence intellectuelle et de son aptitude à analyser les situations complexes. Il me parlait aussi de ses petit-enfants et de sa fierté de grand-père.  

La dernière fois que nous avons échangé de la sorte, c’était juste une semaine avant son décès. alors que rien ne laissait présager dans ses propos, une accélération aussi soudaine du mal qui le rongeait. Mal que d’ailleurs, il n’évoquait généralement qu’incidemment comme s’il ne s’agissait que d’un aspect  éprouvant de sa vie quotidienne mais d’un élément parmi d’autres.   

Parodiant Arthur Rimbaud, on pourrait dire qu’Alain était  » absolument moderne » mais il ne confondait par la modernité et la « destruction systématique du passé ». Ce n’est donc pas un hasard s’il a présidé jusqu’en 2019, le club  » Histoire » d’une société savante, la Société Française de Radioprotection.

Sa légitimité pour exercer ce mandat bénévole était indiscutable car il jouissait de la confiance de ses pairs, tant pour évoquer l’histoire de la discipline scientifique et technique qu’il avait si longtemps et fidèlement servie, que pour sa capacité à fédérer sur un enjeu commun – « l’écriture d’une l’histoire de la radioprotection – des personnalités aux passés professionnels différents et parfois antagonistes.

Il ne faut pas oublier qu’il fut un des principaux acteurs de la radioprotection en France durant presque quarante ans, en particulier sur les deux volets où sa compétence professionnelle était recherchée, à savoir la radiophysique médicale et l’évaluation des expositions internes et externes aux rayonnements ionisants des travailleurs, notamment ceux de l’industrie nucléaire. 

Et ce qui est remarquable, c’est que malgré les dures épreuves de santé qu’il dut affronter sur l’ensemble de sa carrière, jamais, il ne s’est départi de son sens de l’humanité et de son attention bienveillante à l’égard de ceux qui le côtoyaient ou de ceux, affectés par des incidents ou des accidents radiologiques ou nucléaires, qui bénéficiaient de ses connaissances et de ses savoir-faire. Ni de son humour! 

Tous les personnes qui l’ont connu, à un titre ou à un autre, savent qu’Alain était d’un inlassable et inclassable optimisme. Sa boussole en effet, c’était une conception de l’humanisme qui n’excluait ni le rire, ni la bonne chère, ni le plaisir d’être ensemble, y compris quand les circonstances ne s’y prêtaient pas spontanément. Il est probable que cette vision épicurienne fût probablement héritée du sud-ouest, sa région natale. 

En tout cas, il aimait se référer aux grands humoristes français dont, au premier chef, Pierre Dac. Il citait volontiers certains de ses aphorismes au moyen desquels ce dernier, sous couvert d’humour noir ou caustique, dénonçait les idéologies perverses et l’horreur des guerres qui endeuillèrent le siècle dernier. Alain appréciait cette façon désinvolte, parfois déconcertante, de prendre de la hauteur pour combattre l’insupportable. Il l’estimait plus efficace que n’importe discours théorique doctrinaire ou idéologique.

Pour lui qui connaissait  la souffrance physique depuis son enfance, le sourire « entendu » voire paradoxal, était même une des conditions incontournables pour affronter les défis de la vie.  

Pudique, il n’aimait pas trop s’exprimer publiquement sur sa maladie dont l’inéluctable progression était pour lui un calvaire. Mais, dans le même temps, il me confia un jour, comme pour défier le sort, que c’était peut-être « elle » qui lui avait permis de réaliser des choses qu’il n’aurait pas réalisées autrement.

Au-delà de cette déclaration qui pourrait être interprétée comme une bravade, ou à l’inverse comme une attitude résignée face à la fatalité, je compris ultérieurement que, par ce propos étonnant, eu égard à ce qu’il dut endurer, Alain voulait signifier son refus de n’être regardé que par le prisme de la maladie.

Il ne souhaitait pas que l’image qu’il donnait de lui-même soit entachée par l’affection qui chaque jour lui rappelait la dure réalité de sa condition. Et c’est la raison pour laquelle il a presque toujours refusé – et de toutes ses forces – le statut d’handicapé qui, parfois, aurait pu lui faciliter le quotidien.  

Cette conception exigeante de l’existence qui place la dignité au centre du débat, n’aurait pas été désavouée par un philosophe stoïcien comme Epictète: « Ne demande pas que ce qui arrive, arrive comme tu le désires. Désire plutôt que les choses arrivent comme elles arrivent ».

Parlons-en justement de cette vie !

Alain était né en janvier 1949 dans une famille modeste près de Villeneuve-sur-Lot. Son père, ouvrier agricole, était employé comme jardinier du Château des Fontanelles à Villeneuve, propriété d’un notable local, député-maire de la ville. La famille Biau résidait dans les dépendances du château où sa mère « faisait des ménages ». Dès son plus jeune âge donc, Alain aida ses parents lors des réceptions et des campagnes électorales rad-soc du patron. 

Pur produit de l’école laïque et de la méritocratie républicaine, Alain fréquenta l’école primaire de Villeneuve. C’est à son instituteur qui parvint à convaincre ses parents de la nécessité de lui faire poursuivre des études au-delà du certificat, qu’il dut son inscription en « sixième » au collège. C’est aussi de cette période, alors qu’il n’a que dix ans, que datent les premières alertes de sa maladie.  

De son lycée, Alain se souvenait avec reconnaissance de son professeur de français-latin-grec de seconde, qui lui passait chaque semaine un grand classique en lui demandant une note de lecture. Ainsi, à la rentrée 1965, avec un an d’avance, il intégra la classe terminale « Mathématiques Élémentaires » du lycée de Villeneuve.

Mais la maladie se signala alors plus durement lors de ses seize ans. D’insupportables douleurs reprirent juste avant la rentrée scolaire. Elles le contraignirent à un mois de chaise longue. Après de nombreux examens et d’essais thérapeutiques, une spondylarthrite ankylosante fut diagnostiquée. Elle ne le lâchera plus.

Cela ne l’empêcha pas de réussir son bac en 1966, de s’inscrire à la Faculté des Sciences de Toulouse, et d’y suivre un cursus universitaire normal en chimie-physique à l’issue duquel il obtiendra en 1970 une maitrise de physique, tout en subissant parallèlement un traitement expérimental de radiothérapie. En 1971, l’étudiant brillant est reçu au DEA de physique radiologique au centre de physique atomique de Toulouse dirigé par le professeur Daniel Blanc. Il faisait alors partie de la première promotion en France de physicien médical.

Le gamin doué de l’école communale de Villeneuve devint donc physicien chimiste, et, se destinant alors à la recherche, « monta à Paris » en septembre 1971 pour entamer une thèse en physique médicale à l’Institut Gustave Roussy de Villejuif, dédiée à la dosimétrie des petites sources de californium 252 en curiethérapie. On peut penser que ce thème de recherche n’était pas étranger à sa propre expérience de patient.

Quand il rejoignit Villejuif, Alain n’était pas seul, il venait de se marier avec Annie rencontrée au Centre Aéré de Villeneuve-sur-Lot dont il était le directeur pendant les vacances scolaires. A partir de 1971, le couple vécut à Paris, elle comme institutrice, lui comme thésard.

Ses responsables de thèse, qu’il évoquait toujours avec beaucoup de gratitude, étaient Andrée Dutreix chef du service de physique médicale de l’Institut Gustave Roussy à Villejuif et Nicole Parmentier pour la partie expérimentale dans le département du docteur Jammet au CEA de Fontenay aux Roses.

Pour gagner sa vie, il devint assistant de biophysique à la faculté de médecine Paris-Ouest auprès du Professeur Pierre Pellerin. Le souvenir qu’il conserva de Pierre Pellerin enseignant, était celui d’un brillant professeur, charmeur, cultivé et attentif à ses étudiants et d’ailleurs, Alain a toujours refusé de s’associer à l’hallali général d’après Tchernobyl. Et, c’est même avec un certain agacement qu’il ne cessa de s’insurger contre ses médiocres détracteurs et accusateurs.

Le 10 novembre 1973, Alain soutint sa thèse à Toulouse et fut intégré dans la foulée comme ingénieur au Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants au Vésinet, dans le département de Radiophysique du Professeur Moroni.

De 1973 à 1994, il dirigea alors le laboratoire de dosimétrie photographique individuelle, tout en assurant l’expertise des incidents/accidents de radiologie et la gestion de la dosimétrie des patients. Il fut en outre un des précurseurs de l’évaluation des expositions des populations aux rayonnements ionisants d’origine naturelle, y compris cosmiques pour les vols commerciaux supersoniques. 

Progressivement, il devint le référent et le conseil de tous les médecins du travail en charge du suivi médical des travailleurs exposés. De multiples exemples de son action dans ce domaine peuvent être cités, au nombre desquels figurent quelques cas emblématiques comme l’irradiation gravissime des ouvriers d’un accélérateur industriel à Forbach en 1991 où il a su mettre en évidence l’importance de l’exposition alors même que l’accident était nié par leur employeur.

Le 26 avril 1986, lors de la catastrophe de Tchernobyl, Alain fut mobilisé sans relâche de fin avril à fin juin – comme toute l’équipe des cadres et salariés du SCPRI – pour procéder à des analyses d’urgence d’échantillons prélevés dans l’environnement en France, établir des cartographies des zones contaminées par le nuage radioactif et effectuer, région par région des calculs de dose.

Comme tous ceux qui ont participé, nuit et jour, à ce travail harassant, c’est avec amertume qu’il a vécu le lynchage médiatique qui a suivi. Pour Alain, ce fut une réelle souffrance d’observer que son honnêteté intellectuelle et celle de ses collègues, ainsi que leurs compétences aient pu être suspectées par des ignorants et relayées par d’autres ignorants. A bon droit, il vécut cet épisode comme une injuste stigmatisation de leur travail et de leurs personnes.  

En 1994, Alain est tout naturellement intégré à l’Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants, nouvel établissement public, où, dans la continuité des responsabilités qu’il exerçait auparavant, ses responsabilités s’accroissent comme sous-directeur de la radioprotection.

Il assume alors le rôle de correspondant principal des centres nucléaires en cas d’incidents de rejets d’effluents radioactifs pouvant impacter l’environnement ou nuire à la santé des travailleurs ou des populations. 

Ses qualités humaines alliées à son expertise technique firent de lui l’interlocuteur naturel et incontournable du public. Son expérience a également été mise à profit par l’administration lorsqu’il a fallu faire évoluer la réglementation de radioprotection. Il participa ainsi à de nombreux groupes de travail. Peu le savent, mais c’est lui, « l’inventeur « de la base de données SISERI qui collecte les doses reçues par les travailleurs exposés.

Pour lui, la radioprotection fut avant tout une discipline de santé publique et de santé au travail, qui doit certes s’appuyer sur des moyens techniques performants, sans faire l’économie de connaissances scientifiques en permanence actualisées, mais sa raison d’être est la prévention. Ses enjeux doivent être compréhensibles par tous, et elle doit donc être avant tout une discipline humaine, opérationnelle et utile. Dans cette perspective, Alain se fit un devoir de consacrer une part importante de son temps à la formation et à l’enseignement.

Comme on le voit, la radioprotection fut évidemment le fil rouge de sa vie professionnelle. Mais elle ne bornait pas tout son univers. Pas plus d’ailleurs que sa maladie ! 

Jusque dans les années 80-90, en dépit d’une situation médicale qui continuait d’évoluer défavorablement, ponctuée de crises aigues nécessitant un traitement de plus en plus lourd et provoquant parfois des effets secondaires indésirables, Alain demeura malgré tout autonome. Il dut manifester alors une force de caractère hors du commun, pour assumer la totalité de ses responsabilités. Il semblait même tout faire pour faire oublier son handicap. Parfois, à son détriment, car effectivement, il y parvint souvent!

Mais en 1996, la canne s’imposa pour se déplacer. Se greffèrent alors d’autres ennuis de santé mais son énergie resta la même, ainsi que sa détermination à poursuivre sa mission et à se battre. 

En 2002, à la création de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, il fut reconduit comme chef de service de surveillance de l’exposition médicale et professionnelle. Cependant après la réorganisation de l’Institut, il fut nommé Directeur d’Evaluation et d’Animation Scientifique, dans une fonction, moins directement opérationnelle et moins éprouvante physiquement.

Ce changement salutaire de son propre aveu lui permit au travers du processus d’évaluation qu’il a contribué à mettre en place à l’IRSN, de valoriser son parcours antérieur. 

Mais ses ennuis de santé le rattrapèrent une nouvelle fois en 2005 où il fut victime d’une septicémie. Après plusieurs mois d’hospitalisation, de rééducation et de convalescence, il reprit son travail avec la même motivation, le même enthousiasme juvénile que celui du gamin de Villeneuve sur Lot, de l’étudiant brillant de Toulouse, du thésard de Villejuif ou du chef de service du Vésinet.

Toujours avec cette même soif de comprendre et de transmettre. A la même époque, il est d’ailleurs élu au Conseil d’Administration de la Société Française de Radioprotection.

Là où beaucoup abdiqueraient, lui, au contraire, diversifia et intensifia ses engagements professionnels ou non. Malgré son importante charge de travail, il trouva même le temps et les ressources pour s’impliquer dans la vie associative en particulier pour faciliter l’insertion professionnelle des personnes handicapées.

Aujourd’hui, Alain Biau n’est plus physiquement parmi nous. Mais ses enseignements et son exemple demeurent, en particulier celui du courage face à l’adversité et aussi cette aptitude à toujours s’émerveiller.

Ces derniers temps, alors qu’il était pleinement conscient de la précarité de son état, il trouvait la force de plaisanter, de s’enquérir de la santé des autres, et se réjouissait au téléphone lorsque la météo clémente du printemps lui offrait l’occasion de sortir dans son jardin pour admirer l’éclosion de la nature, le miroitement du soleil à travers les feuillages des arbres et pour entendre le chant des oiseaux cherchant fortune.

Tel était Alain, un être bien vivant qui fait et fera longtemps la fierté de notre espèce, celle des humains. 

Merci, vieux frère 

Alain Biau Chevalier de l’Ordre National du Mérite

 

PS: Alain Biau était un lecteur assidu de ce blog et un commentateur régulier. 

 

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Doit-on halluciner ou se soumettre ? Ou les deux ! …

Cette satanée pandémie rebat et redistribue manifestement les cartes. Toutes les cartes. Et pas seulement celles relatives à notre santé. Celles aussi de notre entendement!

Il faut dire que les Diafoirus qui se succèdent à un rythme soutenu sur les plateaux TV et que relaient avec gourmandise les réseaux sociaux y sont pour quelque chose. Ils y mettent du leur pour nous donner le tournis et nous casser le moral. 

On en sourirait volontiers si l’enjeu était de nous distraire et si les malades n’étaient qu’imaginaires. Malheureusement, ce n’est pas le cas, chacun commençant à voir apparaitre dans son entourage proche ou éloigné, des victimes de ce fléau collectif venu du bout du monde, dont on dit en outre qu’il prend un malin plaisir à tromper notre vigilance immunitaire en changeant en permanence de casaque… Disons que le virus malfaisant se comporte comme tous les prédateurs microscopiques de son espèce, avec lesquels nous cohabitons plus ou moins pacifiquement depuis la nuit des temps !

Face à cela, nos éminents experts en infectiologie, épidémiologie, virologie et autres spécialistes toujours plus nombreux en bavardage savant simulent de mieux en mieux – et avec un réel talent comique – les médecins de Molière, comme « de grand(s) benêt(s) nouvellement sorti(s) des écoles, qui font toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps ».

Les Diafoirus (Wikipédia)

Leurs hésitations et leur ignorance présomptueuse, maquillées de leur fatuité, servent en fait les intérêts de ceux qui les cornaquent habilement dans les allées du pouvoir. Ces derniers peuvent ainsi agir à leur guise face aux contradictions des patriciens de la médecine, pour imposer une nouvelle vision de l’ordre public qui n’a plus que de lointains et formels rapports avec l’ordre républicain…

C’est ainsi que le citoyen devient le sujet d’une majesté présidentielle, balloté entre les appétits autoritaires des uns et l’arrogance d’une prétendue science des autres! Le tout, ficelé dans une avalanche de règles administratives. Mais ce n’est pas mon propos du jour…

S’agissant précisément de la vaccination qui est toujours en avance sur nos voisins européens, les jours de conférence de presse ministérielle et en retard les autres jours, l’apport informatif des chercheurs et des soignants surbookés, s’exprimant dans le hall de leurs hôpitaux « saturés », peut se résumer, grosso modo à un seul diagnostic sibyllin « ni pour, ni contre, bien au contraire » ! Ils ajoutent généralement avec la tranquille assurance du sachant « de première ligne » que c’est une raison de plus, pour maintenir voire renforcer les mesures restrictives de liberté » et les gestes qui font barrage à la convivialité virale! 

C’est ainsi également qu’on nous dira tantôt que les vaccins sont la principale porte de sortie de cette ornière infectieuse dans laquelle on est envasé depuis un an, mais que, le lendemain, les mêmes du haut de leur chaire académique affirmeront péremptoirement que ce ne sera pas suffisant pour retrouver une « vie normale ».

D’ailleurs, les professeurs argumenteront, pour faire bonne mesure, sur le fait que lesdits vaccins, quelles que soient les stratégies développées pour les concevoir, dont au passage le nombre explose comme s’il s’agissait de faire honneur à l’économie de marché, ne sont pas en fait de « vrais » vaccins au sens pasteurien du terme.

En effet, ils ne nous immuniseraient pas complètement et pas longtemps contre le virus et surtout seraient impuissants à contrer ses fantasques mutations. Enfin, ils ne nous permettraient pas, d’ici des années, de côtoyer de trop près nos semblables sans les contaminer…

Résultat de cette contre-propagande : alors que le bon sens voudrait que les personnels médicaux et paramédicaux de France se précipitent massivement pour se faire vacciner, on apprend incidemment que nombre de soignants le refusent et que dans le même temps, le coronavirus est en passe de devenir la principale affection nosocomiale. On hallucine! 

Mais le pompon de l’information fantaisiste, tronquée ou truquée (comme on veut), ce sont les effets secondaires imputés à certains vaccins, avec en point d’orgue pour l’un d’entre eux, le coup du risque de thrombose des grosses veines du cerveau et de la formation de caillots sanguins ! Diable! 

Evidemment, il est difficile de demeurer béatement serein quand on entend un mec ou une nana en blouse blanche avec caducée de l’assistance publique sur la poitrine et la mine harassée par des nuits de veille sur « le front de vague », relayer une telle menace sur un des vaccins commercialisés.

Le ou la spécialiste aura beau s’efforcer de corriger l’effet désastreux de son discours à cette heure de grande écoute, en précisant timidement que les autres vaccins aussi présentent des inconvénients, rien n’y fera pour rétablir la confiance populaire. 

Rien n’y fera même s’il ou elle complète son propos devant les caméras qui lui assurent une notoriété éphémère, qu’il ne faut tout de même pas trop s’affoler car le bénéfice l’emporte très largement sur le risque encouru, que les effets toxiques déplorés sont rarissimes et qu’ils n’affectent que les jeunes et plutôt des femmes ! Ouf les vieux mâles respirent!  Je le sais car j’en suis un. Pour une fois que la providence n’en fait pas des têtes de turc (si j’ose dire)! 

Mais comme malgré tout, comme l’avenir des jeunes c’est de devenir vieux, on se méfie. Et ce, en dépit des commentaires empathiques du reporter journaliste qui tempère en ajoutant que ces petites surprises désagréables sont, somme toute, classiques et que ce vaccin incriminé, d’ailleurs privilégié en Angleterre, a fait ses preuves, puisqu’il a permis outre-Manche, la réouverture des pubs, des terrasses et de certains lieux de culture!

Trop tard, les braves gens qui pourtant ne gagnent jamais la timbale au loto, frémissent à l’idée d’être des gros lots dans le malheur. Ils ne veulent surtout pas prendre le risque de se faire inoculer ce vaccin potentiellement mortifère, et exigent un autre vaccin. Même le président omniscient aurait, dit-on, manifesté une certaine crainte…

Voilà comment on fracasse – on flingue – une campagne de vaccination, en balançant des ferments de suspicion infondée, qui forcément prennent le dessus sur le raisonnement rationnel.

Le charlatanisme a toujours été plus efficace pour influer sur les comportements que les équations différentielles qui pourtant sont souvent plus représentatives de l’évolution d’un système physique qu’un rêve éveillé ou qu’une rumeur fondée sur d’improbables statistiques.

Sérieusement, tout de même, ces effets secondaires délétères existent! Mais ils existent comme pour tous les risques à caractère stochastique, liés à une activité humaine. Le simple fait de traverser une rue expose à un risque mortel dont on sait calculer la probabilité, et pourtant il nous arrive – moins fréquemment actuellement – de changer de trottoir !

Prendre une pilule contraceptive ou enfiler une capote anglaise peuvent également exposer à des effets délétères redoutables chez certaines personnes …  Idem donc pour toute forme de consommation, licite ou non, y compris celle de produits anodins et recommandés dans l’alimentation…

Sans parler des médocs et des vaccins qui nous ont épargnés depuis plus d’un siècle des méfaits de la plupart des maladies infectieuses qui décimaient auparavant les populations.

Bref, tout est dangereux, rien n’est dangereux. c’est une question de dose, de posologie, de protocoles appropriés et de bonnes pratiques. Cette dangerosité s’exprime aujourd’hui en termes de probabilité.

Dosa sola fecit venenum (Paracelse 1493-1541)

Œuvre de M-T. Taudin «  EPIDEMIE » (2020) Extrait du forum France-Patchwork

La question toutefois qui se pose, est celle de savoir si, au nom d’une transparence, vertu cardinale et imprudente des temps modernes, toute information brute doit être « balancée » dans le grand public si celui-ci n’est pas à même de la comprendre à sa juste mesure, de l’assimiler et de l’interpréter à son profit et à celui de la collectivité…

Il y a plus de dix ans, j’ai été victime d’un infarctus. D’authentiques toubibs pas nécessairement férus d’épidémiologie m’ont à peu près remis sur patte, avec néanmoins quelques contraintes, en particulier celle de prendre quotidiennement des médicaments…

En fait, je ne me suis jamais vraiment intéressé aux effets indésirables graves (rares) pouvant subvenir. Ce n’est que fort récemment, pressé par l’injonction sécuritaire qui contamine tout le monde, que j’ai enfin parcouru la rubrique des notices traitant des effets secondaires graves mais rares. Je ne regrette pas d’avoir retardé cette échéance, car l’aurais-je fait plus tôt que je ne serais probablement plus de ce monde pour en parler, emporté par la trouille ou par ma décision de m’abstenir de suivre des prescriptions médicales « suicidaires ». 

J’aurais snobé les médocs!

C’est en effet avec horreur que je découvre aujourd’hui ce à quoi j’avais échappé jusqu’à présent.

Des effet rares mais violents et parfois létaux, tels que des réactions allergiques brutales, des angio-oedèmes, des crises cardiaques soudaines et sans sommation, des gonflements du visage, des fractures de la hanche, des vomissements ou des nausées ininterrompues, des inflammations préoccupantes du foie etc…

J’y ai échappé mais, forcément je m’interroge. Car, depuis…

J’ai la rate qui s’dilate
J’ai le foie qu’est pas droit
J’ai le ventre qui se rentre
J’ai l’pylore qui s’colore
J’ai l’gosier anémié
L’estomac bien trop bas
Et les côtes bien trop hautes
J’ai les hanches qui s’démanchent
L’épigastre qui s’encastre
L’abdomen qui s’démène
J’ai l’thorax qui s’désaxe….
(Chanson 1934 de Gaston 0uvrard )

Internet – site FMF

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Dès potron-minet, tout est prêt pour le repas de Pâques cette année!

La table aseptisée au gel hydroalcoolique – le seul qu’on puisse consommer sans modération sur la voie publique sans craindre une verbalisation – est dressée, propre comme l’atmosphère stérile d’une salle blanche. Pas besoin de sortir les rallonges. Elle n’attend plus que ses improbables convives. Ils ne viendront aujourd’hui qu’au travers des écrans qu’on pourra si on le souhaite, poser sur la table! 

Coronavirus oblige! Coronavirus impose… 

Pâques ce sera quand même « jour de fête » cette année! Comme toujours. Mais d’une fête de la sobriété et de la joie « positive » réfrénée! A noter d’ailleurs qu’on parvient plus aisément à freiner sa joie et à interdire les rassemblements familiaux qu’à ralentir la progression du microbe! Exemple éloquent des bienfaits de la modernité mondialisée! 

Malgré tout, conformément à la tradition, une chasse est ouverte – non plus celle « aux » œufs en chocolat, réservée aux enfants dans le jardin derrière les arbustes et les pots de fleurs. Non! il s’agit désormais d’une nouvelle chasse citoyenne, incertaine et sans merci – nous dit-on!! – au virus sino-britannique mâtiné de samba des favelas et de rugby sud-africain, mais aussi d’un affût, un brin sadique, de tous les empêcheurs de tourner en rond et asociaux notoires, qui persistent à marivauder et à se bécoter sur l’espace public, et que la maréchaussée républicaine a pour « consigne » de réprimer avec fermeté. 

Pâques 2021, ce sera donc, à coup sûr, un jour de fête, celui d’une solitude saturée d’informations et d’expertises contradictoires, de transgressions tolérées mais réprimées, et de souffrance pour les malades pris en otages par tout le monde! Ce sera un jour de plus où les bavards médiatiques aux ordres du « palais présidentiel » nous sommeront d’être dociles sous peine d’amende et de nous soumettre sans chercher à comprendre à des injonctions liberticides souvent absurdes. 

Un jour de plus où l’on nous prédira les pires tracasseries en cas d’insoumission, où l’on récitera avec gourmandise la litanie (pascale) des pauvres gens accablés par le virus, où l’on nous menacera cyniquement du spectre de la saturation hospitalière réelle ou arrangée et de la nécessité prochaine de trier entre ceux qu’il faudra sauver et les autres.

Un jour enfin où ceux qui disent détenir les clés de notre avenir nous accuseront de toutes les déviances pour masquer leur mépris à notre endroit et leur coupable impuissance. Et ce, quoiqu’ils prétendent en se parant avec présomption de toutes les vertus anticipatrices et en nous assurant de leur bienveillance simulée! 

Bref, La chasse aux œufs – aux vrais œufs de Pâques – est reportée aux calendes grecques, comme tout le reste d’ailleurs! Pâques 2021, ce sera donc seulement un jour de « presque » fête pour les cinéphiles qui visionneront le film éponyme de Jacques Tati, en cultivant la nostalgie de leur enfance et des temps heureux.

En consolation, on regardera avec bonheur, le cerisier du jardin qui, depuis quelques jours, est en fleurs…Et dans moins de trois mois, « le temps des cerises » sera enfin revenu. 

En cette année plus qu’en toute autre, ce temps-là de la floraison printanière des arbres et de la germination des végétaux est le bienvenu. Attendu. Espéré. Outre qu’il atteste que les saisons existent encore, contrairement aux prévisions cataclysmiques des prophètes de l’apocalypse climatique, il incarne la seule promesse qui vaille et que l’on consente désormais à entendre, celle d’un souffle d’espérance libératoire qui échappe aux caprices technocratiques et aux facéties infectieuses et macabres des microorganismes pathogènes.

Un temps libérateur à tous égards, tant de ce satané virus que de l’arrogance mensongère des nouveaux versaillais qui prolifèrent un peu partout dans le monde.

Cent cinquante ans après la Commune de Paris, le message du « temps des cerises » demeure vivant et roboratif.  Et les cerisiers en fleurs, s’il en était besoin, nous le rappelle. 

L’utopie et la générosité des Communards sont des thèmes éternels qui restent d’actualité et même d’actualité prégnante en 2021. Et la chanson de Jean-Baptiste Clément aussi.

Quand nous chanterons le temps des cerises,

Et gai rossignol et merle moqueur 

Seront tous en fête

Les belles auront la folie en tête 

Et les amoureux du soleil au cœur ….

Joyeuses Pâques à tous 

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La tradition ça se respecte! Ses rites également. 

Ainsi, chaque année, je reçois un « appel » téléphonique du 18 juin d’une facétieuse ancienne collègue, adepte de l’humour répétitif.  Et de même, je ne saurais laisser passer un 1er avril, dédié en principe aux fausses nouvelles rigolotes et aux vraies plaisanteries, sans évoquer ce fameux « poisson » que l’on collait jadis dans le dos de nos petits camarades d’école… 

On en riait de bon cœur, mais à l’époque le cœur y était vraiment! Aujourd’hui, de très nombreuses décades plus tard, c’est assez différent d’autant que je ne fréquente plus les préaux d’école que pour rejoindre les classes transformées périodiquement en bureaux de vote.

Et il n’y a plus guère que mon cardiologue pour me rappeler les avantages à attendre de la consommation de poisson, animal sans mémoire donc sans rancune, mais dont la chair bien que dépourvue de propriétés aphrodisiaques, possède des vertus anticholinestérasiques appréciables! 

Cette année, eu égard au contexte fébrile lié à la pandémie virale et aux sujétions édictées par la dictature de l’urgence sanitaire, je pensais qu’une certaine sobriété s’imposerait en matière de poisson d’avril. L’heure ne semblait pas être à la jubilation. Erreur! Les festivités de rigueur du 1er avril ont même débuté la veille au soir…

Le « poisson d’avril » que des langues de vipère, toujours promptes à critiquer, surnomment désormais le « poison d’avril » et dont les réseaux sociaux font leurs choux gras, s’est imposé dès vingt heures le 31 mars sur toutes les chaines de télévision française vouées au service élyséen.

Wolinski dans L’Huma (1980)

A cet instant en effet, notre bien-aimé souverain – ou qui se croit tel – fan comme ma collègue de naguère du comique de répétition, nous a récité la même antienne que celle dont il nous crédite désormais régulièrement depuis un an avec grosso modo les mêmes trémolos dans la voix.

Par rapport aux prestations précédentes, la mise en scène était sans doute plus modeste que d’habitude, mais le sermon demeurait « invariant ». L’exercice de style était d’autant plus périlleux que cette énième redite aurait pu fatiguer le téléspectateur citoyen et occulter le cœur du message « en responsabilité » que voulait délivrer le roi républicain. Lequel cherchait à la fois à nous endormir en se présentant comme un bon pasteur vaccinateur et à nous terroriser en décrivant l’effrayante viralité et voracité des « variants » du coronavirus, l’objectif étant d’imposer à la France entière, un « coucouche panier » consenti (de force) à partir de dix-neuf heures, assorti d’une limitation de la bride ou de la longe à dix bornes autour de chez soi! 

Accessoirement, il s’agissait aussi de fermer les commerces de fringues de centre ville où il n’y a jamais personne à cause des supermarchés périphériques bondés mais pas trop grands dès lors qu’ils vendent des nouilles. Et enfin de demander aux projectionnistes de cinéma de télétravailler! 

On peut postuler sans flagornerie excessive – mais avec un peu tout de même – que cette prestation fut unanimement comprise et appréciée. Et ce, bien qu’à de multiples égards, d’aucuns auraient pu la qualifier de carrément surréaliste!

Appréciée par tous, au premier rang duquel les « marcheurs au pas », elle fut la bienvenue car en période de disette culturelle et de spectacles vivants, on n’est pas trop regardant! 

En tout cas, ce fut un moment de bonheur virtuellement partagé, et, en ce qui me concerne, heureusement pimenté d’un ou deux verres de vin d’Anjou et de quelques rondelles de saucisson sec, pour éviter un assoupissement prématuré et inconvenant compte tenu des efforts fournis par le comédien pour nous convaincre de sa bonne foi! 

Wolinski dans L’Huma (1980)

En résumé, sa majesté – ci-devant Président de la République française – nous a annoncé comme si c’était un scoop, qu’il était plutôt satisfait de lui-même, qu’il était en outre le plus doué et le plus lucide des chefs d’Etat de la planète, et que grâce aux mesures « temporaires » et toujours plus restrictives des libertés qu’il avait décidé de nous infliger dès la fin très proche des litanies pascales, juste après l’issue heureuse de la résurrection christique, on accumulerait – promis mais pas juré – un capital garanti de libertés futures.

Promis mais pas juré, on retrouvera – si on n’a pas été, d’ici là, envoyé ad patres – une vie encore plus normale que normale. Mais l’échéance de cette félicité terrestre retrouvée ne saurait actuellement être précisée à cause du caractère aléatoire et capricieux des méfaits du virus. Ce que l’on sait en revanche avec certitude selon le président pythie, c’est que ce bonheur espéré ne saurait s’acquérir qu’en acceptant de bonne grâce, notre maintien en résidence surveillée ou, si l’on préfère, en détention provisoire. Et de surcroît à domicile ou presque, afin de réduire le bilan carbone de nos déplacements pour satisfaire les écolos qui s’échauffent en ce moment sur le projet de loi « climat »! Tout bénef…

Nous n’avons pas tout compris de la démonstration, mais l’important c’est d’y croire.

La foi ne résulte jamais d’un raisonnement logique. Parfois d’un pari. Mais le plus souvent, elle peut juste surprendre sur le chemin de Damas. 

Qu’y a t-il à comprendre dans la cohérence de cette batterie de mesures que notre premier consul réincarné a concocté dans le secret des brumes de l’Olympe! On pourrait juste lui opposer en tant qu’homme de peu de foi, qu’il aurait peut-être pu préalablement les soumettre pour avis « simple » au Parlement! Mais cette omission est, au pire, une faute vénielle qui n’émeut que les accros de la démocratie. Elle a d’ailleurs été réparée dans les heures qui ont suivi, puisque l’Assemblée a été convoquée fissa par les laquais du prince chargés d’assurer le service après-vente. Dès ce premier avril – c’est-à-dire le jour-même de sa convocation – elle était sommée avec le Sénat de « débattre » sur des règles d’ordre public déjà édictées! Et de voter, juste pour « rire »! 

Et effectivement, cette mascarade consultative a bien eu lieu et a permis d’offrir aux citoyens français un spectacle télévisé digne d’un 1er avril poissonneux d’antan. Comique à satiété. Je ne commenterai pas plus, laissant ce soin aux gazettes plus qualifiées que moi pour le faire, d’autant qu’elles regorgent d’experts en politologie sanitaire appliquée, d’épistémologues avertis, de philosophes circonstanciels, d’épidémiologistes urgentistes et autres infectiologues angoissés! 

Plus classique, je me suis dit que le mieux pour commémorer ce jour de liesse enfantine serait sans doute de prendre une photo des poissons rouges de mon propre bassin! De mon point de vue, ça devait permettre de marquer le coup en évitant l’écueil de l’humour noir plutôt mal vu, par les temps qui courent, surtout lorsqu’on est un indécrottable indigène de la République et de plus un homme blanc de plus de cinquante ans…

Je m’y suis appliqué mais je ne suis parvenu qu’à capter un cliché flou, comme si mes poissons refusaient obstinément de se désolidariser de leur écosystème liquide et ondulatoire, préférant me laisser dans l’incertitude sur leur position réelle.

Ca m’a rappelé des trucs de physique fondamentale appris jadis – approchés plutôt – sur le statut de la réalité ultime… J’ai pensé que ça pourrait très honnêtement faire office de « poissons d’avril acceptables » en ces temps de confusion et de clair-obscur sur nos perspectives d’avenir.  

Pour conclure : « Poisson d’avril » bien grillé au barbecue…

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Dans un ouvrage qui vient de paraitre (janvier 2021) aux éditions Odile Jacob, titré « l’Homme façonné par les virus », les auteurs, Frédéric Tanguy responsable du laboratoire d’innovation vaccinale à l’Institut Pasteur de Paris, et Jean-Nicolas Tournier, chef du département « Microbiologie et maladies infectieuses » à l’Institut de recherche biomédicale des armées, citent dans leurs conclusions cette phrase du grand physicien théoricien anglais et cosmologiste Stephen William Hawking (1942-2018) :

« Le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance ».

Cet aphorisme tombe à point nommé après « l’annus horribilis » que nous venons de vivre, au cours de laquelle la pandémie imputable au Covid 19 a réveillé, au nom d’une « Science » invoquée trop fréquemment à tort et à travers, et souvent prise en otage, à peu près autant de vocations de charlatans que de savants. Une pandémie qui en outre a probablement fait circuler via les différents médias et réseaux sociaux, à peu près autant de croyances indémontrables voire d’inepties sur les méfaits de ce virus et sur les propriétés de ses différentes mutations (variants) que de résultats étayés fondés sur des protocoles expérimentaux validés par la communauté scientifique.

Ne me prévalant pas de compétence universitaire en biologie, virologie, microbiologie, immunologie, infectiologie ou encore en épidémiologie – disciplines proliférant actuellement sur les médias – je me garderai bien d’ajouter de la confusion à la confusion et de proposer « ma » propre théorie sur les prochains développements de la pandémie. De même j’éviterai de me livrer à la facilité inquisitrice à la mode, qui veut que l’on désigne d’emblée des coupables ou des incapables responsables de la diffusion de l’infection. D’ailleurs s’agissant de la dissémination mondiale du virus, il n’est nul besoin d’être grand clerc pour pronostiquer que le virus a tout simplement emprunté l’avion, comme tout un chacun, et qu’en conséquence une des causes évidentes de sa propagation est la multiplication incessante et dérégulée des échanges à travers le monde. Quoiqu’il en soit, l’heure n’est pas (encore) aux contentieux inutiles. Les rhéteurs et les imprécateurs sont déjà suffisamment légion pour nous embrouiller.

J’observe sobrement qu’en dépit des bavardages des « diafoirus » de toutes les chapelles et malgré les multiples conseils et injonctions liberticides qu’on ne manque pas de nous infliger quotidiennement, l’épidémie est parvenue en moins d’un an, à endeuiller de nombreuses familles, à déstabiliser nos vies personnelles et collectives, à désorienter nos gouvernants, à mettre en péril nos structures de soins médicaux et notre système de santé, à fragiliser dangereusement nos démocraties, à restreindre nos libertés et, cerise sur le gâteau, à porter un coup fatal à nombre de secteurs économiques producteurs de richesse. Sans compter l’anéantissement d’une grande partie de la production culturelle! Au total, cette crise sanitaire qualifiée urbi et orbi « d’inédite » obscurcit nos désirs d’avenir et nous sape insidieusement le moral en nous privant, chaque jour un peu plus, de tout ce qui constituait, il y a peu, le plaisir de vivre. Pire! De vivre ensemble.  

Si donc je n’ai rien à dire sur le fond scientifique et accessoirement médical de cette pandémie et que je me contente, comme tous, d’espérer un retour rapide à une existence (presque) normale, grâce notamment à la vaccination de masse, je me crois néanmoins autorisé à penser qu’il faut sans délai se préparer à une sorte d’aggiornamento « culturel » voire idéologique, auquel ce virus nous contraint, et envisager sérieusement de redéfinir notre place – sinon notre raison d’être – dans l’univers immense et infiniment diversifié des organismes vivants. 

Un aggiornamento qui, à la suite de cette épreuve, nous conduira probablement à réviser nos vieux et plus ou moins tacites paradigmes anthropocentristes en vertu desquels notre espèce occuperait une place centrale dans la création « au sommet de l’arbre du vivant ». Il nous faudra en effet faire le deuil de cette interprétation tendancieuse et erronée de la théorie de Charles Darwin (1809-1882), aux accents créationnistes inavoués qui de fait, nie sournoisement l’évolution des espèces, tout en prétendant l’accepter.

Non, l’évolution des espèces vivantes n’implique pas que la finalité de la vie et son aboutissement s’incarnent dans un « homo sapiens » à l’image de Dieu. Non, les lois de la nature ne se conforment pas à notre conception pro domo et religieuse de l’éthique. Le « hasard et la nécessité » s’appliquent, sans exception, à toutes les formes d’organisation de la matière vivante, du virus nanométrique à l’énorme baleine bleue! 

Faute de procéder à cette révision drastique de notre vision du vivant, le risque n’est pas négligeable d’être de nouveau pris de court lors de la prochaine poussée épidémique!           

Et de ce point de vue, l’ouvrage précité (l’homme façonné par les virus) fort bien documenté – et opportunément publié – fournit au béotien curieux, nombre de données contextuelles qui permettent de regarder la pandémie virale actuelle et les menaces infectieuses futures avec un certain recul, eu égard aux enseignements tirés des fléaux épidémiques du passé, à leur influence sur les grands événements de notre histoire et à l’état actuel des connaissances scientifiques en microbiologie et génétique.  

Ce livre n’est d’ailleurs pas le seul à la portée du grand public, qui mette l’accent sur les nouvelles formes de cohabitation/collaboration que nous avons instauré – et que nous devrons admettre de bon ou de mal gré – avec l’ensemble des espèces vivantes, à commencer par celles qui composent notre « microbiote » sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre et que nous hébergeons à la surface ou dans notre corps. Une incroyable quantité « de bactéries, de virus, d’êtres unicellulaires, dont la seule raison d’être est de vivre et de se reproduire, en nouant des relations d’intérêts réciproques avec les milliards de cellules propres de notre organisme.

« Nous sommes constitués d’autant de cellules humaines que de cellules bactériennes » importées au fil de notre histoire personnelle

Dans ces conditions, le narcissisme de l’homo sapiens que nous sommes tous, devient une incongruité contre nature. Et la principale vertu pour s’accommoder sans dommage de cet état de fait, est la lucidité mais aussi l’humilité, d’autant qu’il semblerait que moins de 15% des espèces vivantes ont été jusqu’à présent identifiées.

Dans notre propre intérêt, une nouvelle compréhension des équilibres naturels, dénuée d’arrogance anthropocentriste s’impose donc, qui s’affranchisse de toute hiérarchisation injustifiée et inféconde des espèces, ainsi que de tout réductionnisme d’essence génétique (déterminisme génétique absolu) ou religieuse ( « Dieu l’a voulu ainsi »).  

D’autres ouvrages plus anciens avaient déjà ouvert la voie de cette réflexion vers une nouvelle vision de l’ordre du monde, fondée sur la raison. Nous n’avons peut-être pas toujours su les lire ou les comprendre! D’où notre sidération face à l’épidémie de coronavirus, qui n’est certainement pas le dernier épisode de ces « luttes » pour la vie dont nous sommes à la fois, les acteurs, les témoins et parfois les victimes et dont notre génome porte les traces.

Un même principe de vie anime cette colossale ménagerie. Un même principe de vie à propos duquel nous nous disputons, toutes espèces confondues, depuis la nuit des temps. Appartenant à l’espèce humaine, comme tous ceux qui voudront bien lire ces lignes, je confesse nourrir une « petite » préférence pour cette famille, dont j’apprécie qu’elle soit dotée de nombreux avantages sélectifs sur les autres espèces, même si sa complexité fait aussi sa faiblesse. 

fractale choux

Bref, exception faite de l’œuvre de Darwin qui demeure plus que jamais d’actualité, en particulier, son ouvrage majeur publié en 1859 sur « l’Origine des Espèces au moyen de la Sélection Naturelle, ou la Préservation des Races les meilleures dans la Lutte pour la Vie », citons quelques essais plus proches de nous, qui, faisant état des prodigieux travaux des dernières décennies en matière de génomique, de génétique et de paléogénétique. plantent le décor en montrant « la fabuleuse diversité » des bactéries et plus généralement des microorganismes dont bien sûr les virus:

  • La logique du vivant – une histoire de l’hérédité – (1970) de François Jacob (1920-2013) Prix Nobel de Médecine, une référence incontournable; 
  • Le Hasard et la Nécessité -Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne – (1970)  de Jacques Monod (1910-1976) Prix Nobel de Médecine;
  • Ni Dieu, ni gène – pour une autre théorie de l’hérédité – de Jean-Jacques Kupiec, biologiste et épistémologue et de Pierre Sonigo, biologiste moléculaire et virologue, un des pionniers de l’identification du SIDA 

Né lors baby-boom d’après-guerre, j’ai connu (subi) comme tous ceux de ma génération vivant en Europe, les maladies infantiles infectieuses bénignes. J’ai appris en outre que la vaccination dont Louis Pasteur fut en France le génial promoteur m’avait épargné les plus redoutables affections et que s’agissant des autres, les antibiotiques suffisaient pour les éliminer!  

Alexander Fleming (1881-1955) découvreur de la pénicilline en 1929

A cette époque, l’agression épidémique semblait nous accorder une trêve. On en avait hâtivement déduit un paradigme dominant qui « postulait » que les maladies les plus redoutables comme la peste, les dysenteries, le choléra, la variole, la tuberculose et toutes les autres pathologies graves d’origine bactérienne ou virale étaient en voie d’extinction. Elles avaient disparu de nos contrées et partout ailleurs elles s’éteindraient sous l’effet du progrès et du développement économique.

Ces résultats encourageants et présumés définitivement acquis avaient été obtenus grâce à la prévention vaccinale, à la révolution pasteurienne, grâce aussi aux préceptes d’hygiène qu’on nous inculquait et enfin grâce aux progrès considérables de la médecine curative « boostée » par des médicaments efficaces, dont, bien sûr, les antibiotiques!

Incidemment, l’utilisation massive (trop) des insecticides (DTT) et des pesticides permirent non seulement d’accéder à l’autonomie alimentaire en Europe, de produire une nourriture globalement saine d’un point de vue bactériologique et surtout de supprimer nombre de colonies d’insectes porteurs et transmetteurs de pathologies infectieuses. Ironie du temps, on affirme plutôt l’inverse aujourd’hui…

En dépit de ce vent d’optimisme sanitaire, on n’ignorait pas que la lèpre, le paludisme, la fièvre jaune, le typhus etc. subsistaient encore de manière endémique dans les contrées les plus pauvres du globe, où les conditions climatiques s’y prêtaient et où leur transmission étaient facilitée par l’absence d’hygiène et par la promiscuité avec certains animaux domestiques ou consommés (zoonoses) et par piqures de moustiques locaux.  

Enfants, notre sérénité face au risque infectieux relayait en fait la confiance de nos parents dans les bienfaits de la médecine « moderne » qui affectivement avait fait reculer drastiquement les maladies les plus effrayantes comme la tuberculose où la variole, maladies tueuses de la période précédente. Cette apparente accalmie bactérienne ou virale avait tellement éloigné la pression épidémique, que la disparition de certaines maladies ne faisait plus débat. Devenu invisible, l’ennemi mortel était réputé ne plus exister, terrassé par l’intelligence humaine! 

Ma mère vouait d’ailleurs un culte absolu au progrès scientifique. A rebours de la tendance actuelle à l’autoflagellation et aux commémorations des tragédies passées, elle considérait qu’il n’y avait pas lieu de s’encombrer la mémoire des malheurs de jadis. Elle était à cet égard représentative de la génération des Trente Glorieuses, qui après avoir souffert des privations de la guerre, n’avait pas d’autre souci que d’aller de l’avant sans s’attarder à regarder dans le rétroviseur.   

Lorsque nous étions un peu « patraques », elle convoquait  le « docteur Heck » le mythique médecin de famille qui se déplaçait, de jour comme de nuit. Et généralement, après prescription d’antibiotiques à large spectre,  l’affection était rapidement circonscrite. Le moins drôle, c’était les séances de vaccination dans le centre de protection médicale et infantile du quartier et les piqures dans l’épaule !

Au fond, les seules maladies qui, à nos yeux, menaçaient encore notre santé et représentaient à nos yeux de réels périls, c’étaient les cancers et les « crises cardiaques ». Ils avaient tué mes deux grands-pères. A Angers, non loin des carrières, on évoquait aussi la schistose, la silicose des mineurs d’ardoise de Trélazé et l’alcoolisme…

Ce n’est que bien plus tard, que surgirent de nouvelles préoccupations sur certaines maladies émergentes, comme les dégénérescences de tous ordres dont la survenue était en partie liée à l’augmentation constante de l’espérance de vie. Et bien sûr, on commença aussi à identifier de nouvelles maladies imputables à la pollution, notamment en milieu de travail, au delà des maladies professionnelles reconnues de longue date comme le saturnisme ou les affections toxiques dues au benzène …

En résumé, jusque dans le dernier quart du vingtième siècle, exception faite des spécialistes, la plupart d’entre nous interprétait le risque épidémique  comme un risque du passé, ou à tout le moins, comme un risque en voie de disparition à brève échéance. On pensait en effet connaitre la plupart des clés permettant de le contourner.

Le signalement des premiers cas de sida en France en 1981 changea fondamentalement la donne! Le rétrovirus mortifère sortait de la clandestinité!  

Le malaise s’intensifia lorsque au début de ce siècle, certains virus notamment de grippes, plus agressives et mortifères que d’ordinaire, défièrent les schémas classiques sur le risque infectieux. Mais, il ne s’agissait alors que d’alertes sur l’omniprésence résiliente du phénomène bactérien et viral, car ces épidémies furent assez aisément circonscrites, plusieurs d’entre elles s’éteignant même spontanément. 

N’empêche que ces premiers signaux après un siècle de trêve attestaient de la résurgence d’un risque épidémique mondial. Plusieurs facteurs expliquaient sans doute ce phénomène qui ébranla nombre de nos certitudes, en particulier la croissance démographique et les mouvements incessants de population qui favorisent les contaminations croisées entre des peuples immunisés et d’autres naïfs vis-à-vis d’un microorganisme pathogène. Les aztèques ont plus sûrement été éliminés par les infections exogènes apportées par les découvreurs des Amériques que par les armes des conquistadors. D’autres motifs furent avancés comme l’inefficacité croissante des antibiotiques contre les bactéries et les bacilles, ou encore les variations climatiques ou la pollution environnementale…

Mais la principale cause de ces bouffées épidémiques inattendues est à rechercher indirectement dans notre vision anthropocentriste du monde biologique.  Notre erreur est d’abord d’ordre épistémologique. Pensant avoir été créés à l’image d’un hypothétique dieu, nous nous sommes crus omnipotents et autorisés à aborder l’univers du vivant sous l’angle de la survie d’une seule espèce, la nôtre. Et de concevoir la prévention des épidémies avec cette perspective.

Cette myopie fautive nous a conduit à ignorer idéologiquement les millions d’espèces et de microorganismes avec lesquels nous cohabitons depuis probablement des milliards d’années. Et de surcroit en leur prêtant des intentions qu’ils n’ont pas. Les ignorant, il était impossible de les comprendre et donc d’actualiser scientifiquement et structurellement nos moyens pour lutter contre les épidémies. 

Au moins, la crise sanitaire actuelle due au Covid 19 nous a permis de redécouvrir – ce qui aurait dû relever de l’évidence – que nous sommes partie liée avec toutes les bactéries et tous les virus de la terre. Quoiqu’on fasse et quoiqu’on veuille, nous n’aurons jamais d’autre choix que de vivre avec. Eux comme nous attestent de l’histoire de la vie sur notre planète, et dans ce contexte la nôtre n’est qu’un épiphénomène particulier dans une fresque beaucoup plus grandiose.

Se refuser de penser ainsi, c’est se condamner à de douloureux contresens. C’est finalement se désarmer par déni du réel ou par refus d’une complexité dérangeante. C’est s’interdire a priori de jouer complètement notre propre partition dans le cirque de la vie ! Laquelle consiste à optimiser nos choix pour limiter les dommages…

Inverser la tendance est une priorité qui suppose de prendre conscience, sans barguigner, que l’aventure humaine sur terre, jusque dans l’intimité de son génome, témoigne de tous les combats gagnés ou perdus avec les autres espèces y compris humaines (Néandertal). Cela suppose aussi d’approfondir la compréhension de toutes ces cohabitations « d’intérêt » – au sens de la sélection darwinienne – que nous sommes parvenus à établir avec d’autres histoires sur la base d’innombrables métissages sur des millions de générations. 

Pour conclure, m’inspirant des travaux précités, je dirai que cette tragédie du Covid 19 aura, malgré tout, servi à quelque chose, si elle nous apprend la lucidité et la modestie sur notre propre condition ainsi que sur la complexité de nos rapports avec notre environnement. Ce sera finalement gagnant si de surcroit, en s’abstenant de recourir à des faux-semblants ou de se réfugier dans des solutions explicatives simplistes peu ou prou métaphysiques, cette crise nous fortifie intellectuellement pour affronter sans se laisser surprendre les fièvres épidémiques du futur. 

Au préalable, il nous faut nous faire à l’idée que :

  • Les lois de l’évolution des espèces vivantes énoncées par Darwin sont universelles et qu’aucun type d’organisation du vivant ne jouit d’un statut privilégié;
  • La matière vivante est d’abord une matière – au sens physico-chimique du terme – et donc soumise aux lois de la nature, commune à toute matière; 
  • Notre génome est un livre d’histoire; 
  • Notre corps est un écosystème.  

 

Cerneaux de noix – cerveau 

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   PS : Mal Aria (mauvais air), le titre de ce billet a donné son nom à la Malaria, l’autre appellation du paludisme, appelée aussi « fièvre des marais ». Il s’agit d’une parasitose transmise par des moustiques. 

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Il est des évidences, autrement dit des « truismes », dont, par convenance, par souci d’être en cohérence avec la dureté des temps ou par esprit grégaire, on s’accapare sans vraiment en mesurer la pertinence ou toutes les implications. Ainsi en est-il de cette affirmation que la pandémie virale actuelle modifie notre rapport au monde! Il s’agit bien sûr d’un point de vue, voire d’un cliché mais de bon sens, que d’ailleurs serinent avec l’autorité que leur confèrent les titres académiques, tous les intellectuels bien en cour commentateurs patentés du moral des troupes.

Force est de reconnaitre que la formule a sa part de vérité et qu’elle fait flores lorsqu’on est effectivement confronté aux multiples contraintes et interdictions/recommandations, que fait peser le coronavirus sur notre vie quotidienne.

Comment en effet penser dans le contexte épidémique actuel que notre façon d’appréhender notre environnement affectif, culturel, intellectuel ou économique, demeurerait invariante alors qu’au contraire ce qui caractérise l’époque, c’est précisément l’incertitude génératrice de bouleversements face à des menaces diverses. Lesquelles n’augurent pas, a priori, des lendemains qui chantent et des matins calmes?

Du fait de la « crise sanitaire » dont on nous rebat sans cesse les oreilles, les injonctions à notre endroit se sont multipliées. Foisonnantes, souvent contradictoires, voire absurdes et de plus en plus liberticides, elles visent sans doute à nous protéger de la maladie, mais elles manifestent sûrement aussi – et peut-être avant tout – le désarroi et l’impuissance de nos gouvernants à faire face rationnellement à leurs responsabilités.

L’ordre public qui en résulte, et dont la justification finit par interroger, est de plus en plus perçu comme étant contre nature. Il n’est en effet pas dans l’ordre des choses – du moins dans celui dont on s’accommodait jusqu’alors – d’approcher ses semblables en se masquant le visage ou de les aborder en s’abstenant de manifester le moindre signe de civilité impliquant un contact corporel, fût-t-il un furtif toucher ou un timide effleurement de la joue, du doigt ou des lèvres!

Il n’est pas naturel pour l’animal social et tactile que nous nous imaginions être, d’être enjoints de se tenir à distance de ceux qu’autrefois on croisait sans crainte. Il est même carrément surréaliste, voire inimaginable de devoir recourir à des écrans numériques pour converser avec les autres. Et ce d’autant que « les autres » ce sont indifféremment tous ceux ou celles qui n’appartiennent pas au cercle étroit de nos relations intimes. Et même ces derniers qui savent tout de nous et sont censés partager nos lits et regarder la télé en notre compagnie s’inquiètent au premier toussotement potentiellement contaminant, de notre présence rapprochée à leurs côtés!

C’est dans cet étrange contexte que se dessine, peut-être durablement, notre nouveau rapport au monde! Et pas seulement au « monde concret » avec lequel, héritiers des premiers hominidés, nous interagissons depuis toujours au travers de nos sens. Le monde dont il s’agit ici est plus vaste encore, pris dans sa globalité, avec sa part de mystère, d’irrationnel et d’inexplicable. C’est en fait notre rapport à la réalité que cette crise dite sanitaire semble remettre en cause. Et là, on touche à l’essentiel et à la quintessence de ce que nous sommes.

Aux contacts physiques dont les savants en neuroscience nous apprennent qu’ils sont déterminants dans la production d’hormones du bien-être et de la bonne santé mentale, favorisant en outre le rapprochement et la confiance mutuelle, se substituent des relations privilégiant la suspicion à l’égard de quiconque.

Quiconque, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, devient équivoque. Bientôt on exigera à chaque instant qu’il exhibe en tous lieux et en toutes circonstances, la preuve formelle attestée par un tampon numérique d’un laboratoire agréé, de sa « virginité coronavirale ». Faute de quoi, le destin qui s’offrira à lui passera par un « confinement » librement consenti mais étroitement épié, autrement dit, par un retrait assumé et qualifié abusivement de « volontaire » de la société civile, un peu à la manière dont jadis les futures moniales sous l’influence patriarcale étaient soustraites au monde dans le secret de leurs cloitres.

Le réprouvé « sanitaire » – suspect de contamination ou effectivement malade – ne devra plus alors être approché qu’à distance et regardé qu’au travers des deux dimensions étriquées d’un écran plat conçu uniquement pour le bavardage!

Dans ces conditions où l’humanité se trouve mutilée d’une part d’elle-même, que deviennent alors les autres voies que tout un chacun emprunte pour décrypter le réel, comme la manière de se comporter dans un espace ouvert non contraint par l’étroite lucarne d’un ordinateur, ou celle de s’approprier un lieu autrement qu’en s’aidant du décor virtuel fourni par un prêt-à-porter informatique?

Pire, dans ce contexte singulier où le réel et la fiction deviennent insensiblement indissociables, comment transmettre de vrais sentiments et d’authentiques émotions? La vie sociale, professionnelle et a fortiori affective ne saurait se résumer à des transferts factuels d’informations pixellisées!

Comment passer outre la médiation technique pour reprendre pied avec le réel et retrouver tout ce que la vie comporte d’indicibles et de précieux témoins comme les rites non codifiés de séduction, identifiants des personnalités, mais aussi les odeurs d’ateliers et de bureaux, celles de la sueur également et tout cet univers de saveurs, de sensations, de parfums ou de perceptions qui, au cours de nos histoires personnelles, ont structuré notre mémoire et notre imaginaire reptilien?

Où désormais retrouver ces petits cailloux de mémoire sensorielle, semés sur les routes aujourd’hui fermées de nos parcours individuels? Où les discerner dorénavant ailleurs que dans nos rêves, quand les circonstances ne semblent plus offrir d’autre option de connaissance de l’autre que la transmission de copies sans relief plus ou moins fidèles et aseptisées de leur « bonne bouille » via des ondes électromagnétiques? L’image possède l’apparence des visages côtoyés avant, mais remodelés par les technologies de la « révolution numérique » et lissés – en quelque sorte désincarnés – par le jeu des réglages de couleurs, de luminosité et de contrastes des écrans, par les imperfections de l’électronique.

Jamais la complainte du « pauvre Rutebeuf » (1230-1285) chantée par Léo Ferré (1916-1993) n’est autant d’actualité qu’aujourd’hui!

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Tout se passe comme si, sous la pression de la pandémie, notre univers s’était en quelque sorte rétréci aux limites de notre ordinateur, de notre smartphone ou de notre tablette, et dans le même temps s’était entièrement virtualisé. Les personnes qui colonisent nos écrans ou celles qu’il nous arrive de rencontrer, le faciès affublé de leurs becs de canard, ressemblent sans doute à nos relations d’antan mais apparaissent inaccessibles, comme les fantômes ou les chimères et même les bonnes fées qui parfois peuplent nos songes et parfois nos cauchemars.

De confinements en couvre-feu, on finirait presque par douter de leur appartenance au monde réel. En tout cas, tel qu’on le concevait. Existent t’ils vraiment tous ceux-là qui furent nos proches, nos amis, nos collègues, notre famille qu’on n’embrasse plus que virtuellement? Ne seraient-ils plus que les simulations de nos cercles d’antan?

Cet enchevêtrement et cet amalgame entre le virtuel et le réel, avec les questionnements que nécessairement ils induisent, apparaissent de plus en plus crûment et même douloureusement au fur et à mesure que la crise s’installe dans la durée et que ses issues espérées perdent en crédibilité.

Mais cette métaphysique que semblent suggérer et imposer les événements est-elle si nouvelle qu’il y parait?

Cette difficulté à cerner le réel est-elle le résultat d’une conjoncture exceptionnelle ou l’expression modernisée d’une interrogation millénaire à laquelle l’humanité a tenté, de tout temps, d’apporter des réponses plus ou moins satisfaisantes, en particulier au travers des religions et du recours à la transcendance. Ne serait-ce que pour juguler l’angoisse de la mort qui clôt la minuscule parenthèse de vie qui nous est donnée dans l’échelle des temps!

La crise sanitaire n’aurait-t ‘elle  joué dans cette hypothèse que le rôle de révélateur de questions récurrentes et non résolues depuis l’origine du monde? Questions que la puissance technologique développée dans les périodes récentes aurait en partie occultées. La modernité triomphante et ses indiscutables succès auraient-ils fait taire toute forme de doute existentiel? C’est mon point de vue.

Pourtant depuis un peu plus d’un siècle, tant la science que la philosophie et plus récemment la littérature avec le prix Goncourt 2020 ont remis au goût du jour cette question cruciale du « statut du réel » et dans la foulée, son cortège d’interrogations sur la nature de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, sur celle du temps et de l’entropie de l’univers, sur le néant et sur le vide cosmique… Nombre de certitudes séculaires ont ainsi été ébranlés sans pour autant que des ébauches de conclusions définitives aient été esquissées!

La science moderne fait d’ailleurs figure de proue dans la documentation de ces interrogations sur le réel aux confins de la métaphysique. Jadis définie comme une subtile et complexe mécanique dont la science « classique » s’était fixée pour objectif primordial (ontologique) d’en définir les infinis rouages, la réalité n’est plus aujourd’hui interprétée comme un concept caractérisant une entité absolue et indépendante de toute contingence – y compris de nous-mêmes – et « en théorie », accessible à la connaissance.

La science postule désormais et « modestement » que ce qui existe n’existe qu’à la condition expresse qu’on s’y intéresse, qu’on l’observe et qu’on le teste! Dans ces conditions, la recherche d’une définition de portée universelle du monde réel est une vaine aventure voire carrément un faux problème!

La physique quantique apparue au début de vingtième siècle – mais pas seulement elle – a largement contribué à cette transgression – arguments à l’appui – de la notion classique et horlogère de la réalité et, à l’abandon du déterminisme absolu des lois de la Nature, considéré comme évident antérieurement.

La communauté scientifique n’adhéra cependant pas spontanément à cette vision « décoiffante » de la nature, qui place le hasard au centre du jeu et surtout, fait de tout observateur, le « deus ex machina », d’un système qui, par hypothèse, ne cessera pas de le dépayser et qu’on peut grossièrement résumer par : « Ce que je peux observer relève du réel, ce que je n’observe pas, n’existe pas en soi! »

Certains savants, parmi les plus grands comme Albert Einstein, usèrent de tout leur talent pour contester cette conception ( » Dieu ne joue pas au dés!  » disait-il ). Ils cherchèrent en particulier à montrer que le recours aux lois du hasard pour expliquer certains phénomènes physiques masquait en fait le domaine immensément vaste de notre ignorance. A leurs yeux, la théorie quantique était tout simplement incomplète…

Mais en dépit de leurs efforts réitérés, des décennies durant, ils échouèrent à invalider la physique quantique!

A mille lieues de ces controverses, la pandémie nous fait malgré tout « toucher » du doigt cette fragilité conceptuelle du réel. Peut-être même qu’elle y introduit une interprétation inattendue! Par les nouveaux modes de vie, qu’elle impulse, elle actualise en tout cas l’allégorie de la caverne de Platon. Alors que nous pensions être les maitres du monde, nous prenons soudainement conscience non seulement de notre impuissance mais surtout des limites de notre perception. Nous savons par expérience que ce qui existe à nos yeux n’est que le reflet d’une réalité qui se projette sur notre fond d’écran. On admet sans vraiment se l’avouer que la réalité profonde nous échappe à jamais.

Dans un registre mitoyen, « l’Anomalie » l’ouvrage d’Hervé Le Tellier – prix Goncourt 2020 – aborde aussi cette préoccupation de l’impossible définition du réel, voire de sa duplication et de l’intrication du passé et du présent. C’est probablement le thème du livre – plus que son style parfois aride et truffé de néologismes anglosaxons – qui a conduit le jury à lui attribuer ce prix prestigieux.

Cette impossibilité de capter le réel est en effet dans l’air du temps!

Personne n’a vu le virus mortifère qui nous assaille mais tout le monde pourtant croit détenir sa part de vérité à son propos! Part terrifiante ou rassurante, « espérante » et désespérante. Changeante… mutante.

Le poète, là encore, détient sûrement les sésames nécessaires pour se faire une raison, contre mauvaise fortune, bon cœur :

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Tout est affaire de décor
Changer de lit, changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
C’est au physicien Erwin Schrödinger (1887-1961), prix Nobel et pionnier de la mécanique quantique, que j’emprunterai cependant ma conclusion (citée dans la dernière livraison de La Recherche de février 2021 par Philippe Pajot rédacteur en chef):
 » Comment la physique et la chimie peuvent-elles rendre compte des événements qui se déroulent dans l’espace et dans le temps à l’intérieur même des frontières d’un organisme vivant? »
Autrement dit, par construction, nous sommes voués à demeurer ignorants tout en en sachant toujours plus! Il faut faire avec et s’en accommoder!

Mon « bout du monde »

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Dans sa « sixième livraison » du mois de juin 1889, la revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou – document introuvable chiné par un ami qui m’en a fait don – un chapitre signé du vicomte Olivier Pierre Charles de Gourcuff (1853-1938) était dédié à un certain Paschal Robin du Faux, un « petit » poète angevin du seizième siècle, admirateur de Joachim du Bellay et de Ronsard…

L’homme était né en 1538 en « pays d’Anjou » à Villevêque et décédé en 1593.

Je n’aurais probablement pas prêté attention à ce versificateur d’un autre temps, si la menace épidémique actuelle ne m’avait contraint au « confinement » et surtout si une météo plus clémente m’avait permis de battre la campagne. A tort, je n’aurais pas pris la peine de lire deux vers de ce poète inconnu des anthologies de la Pléiade, d’autant qu’ hormis quelques stances, odes et élégies, l’essentiel de son œuvre a disparu des bibliothèques et de la mémoire des conservateurs de patrimoine.

En fait, ce qui, de prime abord, intrigue chez ce personnage, c’est le nombre important de ses amis ou admirateurs, dont Ronsard et du Bellay mais aussi un certain René de Pincé, propriétaire d’un logis éponyme devenu musée à Angers, et un dénommé François Grudé, sieur de La Croix du Maine (1552-1592) – écrivain manceau également oublié – qui disait de lui qu’il était « docte en grec, latin et françois ».

Lors de mes humanités classiques au lycée d’Angers, j’aurais donc pu croiser cet homme… évidemment, en faisant fi des siècles qui nous séparent! Si donc tel avait été le cas, j’aurais vraisemblablement, rencontré un personnage amène et chaleureux, un érudit et un homme doué d’un peu de talent et de souffle poétique. Mais pas trop pour ne pas effaroucher ses amis et juste assez pour intéresser un auditoire sans l’agacer ou le complexer.

Fort de ces réflexions, j’eus même le sentiment qu’il s’adressait directement à moi, l’expatrié angevin en Ile-de-France! 

Pour tromper le temps maussade, je me mis donc à le lire. 

Vous mes amys, que l’étude loingtaine Retient épars, loin d’Angers, à l’écart Soit sur les bords de Garonne ou de Seine Soit par l’Itale, ou bien en autre part: 

Si de fortune, on vous dit des nouvelles De notre Anjou, qu’y fait vostre Paschal, Qu’il ne voyage et que les neuf pucelles Ne l’ont déjà fait aux autres égal : 

Sçachez, amis que sa muse est contente, D‘avoir tant d’heur, qu’à son Loir Angevin Elle oye a l’ayse une voix excellente que fait sonner notre grand Balduin » 

Autant admettre d’emblée, qu’à l’exception de l’allusion finale au « grand Balduin » (1547-1994) chanteur réputé à l’époque et maitre de chapelle de l’école franco-flamande, je n’ai pas tout compris de son discours. La langue française du seizième siècle présente, certes, de nombreux traits communs avec celle du vingt-et-unième, mais en diffère suffisamment, par ses mots, son orthographe et sa syntaxe, pour que, saisissant la généralité d’un texte, on bute parfois sur le détail. Et c’est précisément dans ce détail que se trouve la saveur du temps mais aussi que se niche l’enfer! 

Le français de la Pléiade n’est pas un idiome étranger ou un patois exotique, mais il est d’une compréhension malaisée pour un lecteur du vingt-et-unième siècle, car étroitement lié à un contexte dont on ne maitrise pas tous les codes. D’où la difficulté à en apprécier la « substantifique moelle »! Cette difficulté est finalement assez proche de celle qu’éprouve un septuagénaire de mon acabit, pétri de classicisme linguistique lorsqu’il entend, à défaut de comprendre, un texte énoncé en verlan avec un accent trainant de banlieue, truffé d’élisions ou d’apocopes… 

Finalement par temps de pluie, Paschal Robin du Faux m’a donc permis de revisiter certains des déterminants du langage, non à la manière d’un expert, mais d’un vieil ingénu qui découvre à la fois l’universalité de l’expression humaine et la contextualisation des mots et de la syntaxe.  » la France s’incarne d’abord dans sa langue » observe à juste titre l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse dans un interview à l’hebdomadaire l’Express de décembre 2020. 

Or la France du milieu du seizième siècle, bien qu’étant l’aïeule de celle du vingt-et-unième, et donc « génétiquement » assez proche, en diffère pourtant notablement… De même que la France des banlieues n’est pas toujours en phase avec celle des campagnes ou des centres-villes, alors toutes procèdent en principe de la même Nation et sont assujetties aux mêmes lois ! La « poésie urbaine » n’est pas toujours comprise des nostalgiques de la poésie romantique!  

La façon de s’exprimer est multiple et peut donc s’offrir d’importantes variations. On peut les interpréter à tort comme des fantaisies voire comme d’inadmissibles barbarismes, parfois comme de simples appels à la rébellion, si on refuse d’entendre que ces évolutions dépendent du milieu dans lequel le langage se déploie et des exigences du moment. La langue accompagne les transformations et les traumatismes sociologiques et démographiques… 

Mine de rien, Paschal Robin du Faux, m’a permis, comme Montaigne, de prendre du champ par rapport à Malherbe sans néanmoins me résoudre à l’enterrer… 

Poussant plus loin l’analyse, je me suis alors souvenu que pendant la Grande Guerre de 14-18, celle que Georges Brassens, chantre des mots, disait « préférer » à toutes les autres, les poilus avaient développé leur propre argot. Ils « picolaient » pour tromper leur ennui et juguler leur peur, ou pour « se donner la pêche » avant d’extraire leurs copains désarticulés ensevelis dans des trous d’obus.

Ils « s’épongeaient » abondamment, comme ils disaient, lorsqu’il fallait franchir le parapet de la tranchée pour partir à l’assaut des premières lignes « boches », en tenant fermement leur « cure-dents », leur « épingle à chapeau » ou leur « fourchette » (diverses appellations de la baïonnette). Ainsi, ils inventèrent leurs mots. Des mots « frontières » que les planqués de l’arrière ne pouvaient pas comprendre! Des mots « sésame » aussi qui, exprimant leur sidération, gommaient le fossé creusé par la « Camarde » entre eux et leurs morts.   

Initialement, cet argot des tranchées n’était compris que sur le front. Seuls les soldats savaient ce que signifiait déboucher un  » biberon d’antidérapant, d’aramon de pays » ou une chopine de « picmuche ». Ils se comprenaient lorsqu’ils ouvraient une « boite de singe » ou « fermaient la devanture » pour la nuit en se « gazant » de leur bouffarde.

Ils savaient ce que signifiait « s’étourdir en se jetant derrière la cravate une lampée de criq, de casse-patte ou de roule-par-terre », rapportés par les « cambrousards » de retour de permission! Autant en profiter – se disaient-ils – car qui sait si demain, ils n’auront pas à becqueter que des clarinettes ( se passer de manger), surtout s’ils doivent subir une attaque à la « tachette ou à la rosalie » (baïonnettes) , après un déferlement de l’intendance allemande.   

La plupart des mots ou des locutions de ce vocabulaire de guerre disparurent de l’usage courant dans les décennies qui suivirent. On ne les entendit plus que dans les banquets d’anciens combattants entre les deux guerres, jusqu’à ce que les derniers d’entre eux s’en furent. 

Quelques-uns de ces mots, cependant, subsistèrent et se retrouvèrent dans les dictionnaires. Une poignée vinrent enrichir le langage vernaculaire des ateliers et des usines! Ainsi survécurent les mots ou les termes, encore usités de nos jours, comme le « boulot »(travail), les  » bras cassés » (personnes paresseuses) ou encore les « pompes » (chaussures)… Quelques expressions populaires surnagèrent également comme « mettre en boîte » (se moquer), « avoir les grelots » (avoir peur) ou « avoir le bourdon »… 

En fait, il semble bien que les « crises » de toutes natures, parce qu’elles bouleversent les habitudes et les comportements et qu’elles nécessitent de prendre des mesures innovantes, accélèrent ces évolutions ou ces créations de vocabulaire. Elles apportent leur lot de mots nouveaux, mieux adaptés aux circonstances que les termes anciens qui souvent ne savent plus rendre compte comme il faudrait, de la spécificité, de la gravité ou de l’urgence de la situation.

Le contexte actuel lié à l’épidémie de coronavirus n’échappe manifestement pas à cette règle. Sans prétendre développer une thèse sur ce sujet, dont les linguistes ou les académiciens, feront certainement, un jour, leurs choux gras, il apparait d’ores et déjà que plusieurs voies se dessinent.

Certaines étaient déjà en germe dans la période précédente, comme le recours accru au franglais tant au niveau du vocabulaire que des locutions ou expressions courantes… Tout se passe comme si ces néologismes importés, initialement baragouinés par les officines de communication commerciale ou de propagande institutionnelle étaient censés mieux incarner le caractère international de la pandémie et caractériser les diverses parades imaginées pour y faire face. 

Les exemples abondent et sont devenus si courants que leur ignorance disqualifie ceux qui en sont affectés ou veulent les ignorer.

Pour mémoire, citons la pratique du « Click and Collect » (cliqué-retiré), un service, imposé par la crise, consistant à commander en ligne ses achats et les retirer ensuite dans un magasin situé à proximité de son domicile.  Ce mode d’achat est en concurrence avec la vente « en drive » où le client passe commande sur Internet et retire sa marchandise dans un entrepôt accessible aux véhicules.    

Bien d’autres expressions anglaises se sont désormais introduites dans le langage courant, telles que celles liées aux contraintes actuelles sur la consommation des biens. Ainsi en est-il du « streaming » qui caractérise un mode de diffusion numérique de contenus culturels, en particulier musicaux.    

De même assiste t’on au développement du crowdfunding, une méthode de financement d’un projet en faisant appel au grand public. Une autre façon de mettre, au gout du jour, les antiques coopératives saint-simoniennes du dix-neuvième siècle. L’habillage est plus « in »

S’agissant de la pandémie elle-même, les « autorités sanitaires » dont les spécialités télévisuelles se sont multipliées au rythme effréné du virus , constituent une nouvelle aristocratie des savoirs. Elles comprennent des ensembles aux contours assez flous, mixant dans une sorte de showbiz permanent, les experts de l’art médical, de la science et de la politique.

Lesquels, par exemple, préfèrent décrire leur stratégie défensive contre le coronanavirus intrusif en parlant « urbi et orbi » de « testing and tracing for coronavirus » là où leurs prédécesseurs auraient plutôt évoqué « le dépistage et la recherche du virus ». 

D’ailleurs le virus lui-même, bien qu’apparu en Chine a été baptisé d’un acronyme de langue anglaise,  » Corona virus disease 2019″ (Covid 19), choisi, le plus naturellement du monde, et sans probablement le moindre état d’âme, par l’Organisation Mondiale de la Santé. 

Ainsi, l’épidémie consacre l’impérium linguistique anglosaxon sur les échanges internationaux – de toutes natures, y compris viraux – et amplifie la contamination de notre langue par des anglicismes alors que dans la plupart des cas, un équivalent français existe. 

Il n’est pas certain pour autant que cette avalanche d’expressions ou de termes anglosaxons permettent de combler nos carences hexagonales récurrentes dans la pratique de l’anglais. Ce qui est en revanche indiscutable c’est que notre langue nationale est progressivement colonisée par celle d’un Shakespeare, lui-même contaminé par une sorte de slang ou de sabir, jusqu’à parfois faire disparaitre des radars francophones leurs correspondants du crû…  

Faut-il s’en inquiéter? Oui si le résultat final se solde par une perte de sens, autrement dit, par la confiscation de pans entiers de notre patrimoine linguistique. Et que, ce faisant, c’est notre unité nationale qui est mise en péril. Non, si ces apports exogènes apparaissent comme des phases transitoires de type inflammatoire, et surtout s’ils sont conformes à ce que la langue française, a de tous temps, toléré sans se renier. Non, s’ils manifestent un phénomène normal d’adaptation de notre langage originel à des contraintes sociales, politiques, économiques ou sanitaires, jusqu’alors inédites. 

Cette apparente colonisation de la langue française par l’anglais est forte mais elle n’est pas la seule source d’évolution langagière que cette crise sanitaire révèle. Plusieurs autres tendances interviennent, d’une part le détournement de sens de certains mots ou leur sollicitation dans des contextes assez éloignés de leur utilisation habituelle, et d’autre part la création de néologismes français pour satisfaire certaines recommandations spécifiques contre l’épidémie.

La notion de « gestes barrière » appartient à cette dernière catégorie. Il ne s’agit pas, à proprement parler de mots nouveaux mais de l’association de deux substantifs pour illustrer l’impérieuse nécessité de s’opposer à la diffusion du virus. Cette notion générique recouvre d’ailleurs plusieurs principes composites de prévention, comme la « distanciation sociale », concept étrange presque assimilable à un oxymore ( du style « obscure clarté »), le confinement, terme plutôt utilisé jusqu’à présent dans le domaine nucléaire, le lavage des mains au liquide « hydroalcoolique » (seule solution alcoolique recommandée en toutes circonstances), le port de masques initialement inutile devenu quasiment obligatoire, et enfin la vaccination. 

Ni les idées, ni les mots ne sont nouveaux, c’est leur emploi et leur conjugaison dans un contexte inattendu qui les font apparaitre comme les termes indispensables d’une stratégie audacieuse et novatrice. Le concept de « cas-contact » procède de la même démarche.

Gageons malgré tout que ces mots composés à vocation protectrice  – « quoi qu’il en coûte » – ne soient pas à la pandémie ce que la ligne Maginot fut face aux divisions blindées du général Guderian en mai 1940. Inefficaces! 

Enfin, on ne saurait conclure cet inventaire de surprises sémantiques liées aux méfaits du coronavirus, sans citer d’authentiques néologismes, qui présentent, à l’oreille, cette particularité d’apparaitre classiques alors qu’ils ont été créés pour les besoins de la cause!

C’est le cas par exemple des adjectifs « présentiel » et « distanciel » que spontanément tout le monde comprend, mais qu’on cherchera en vain dans les dictionnaires accessibles au commun des mortels. Commodes, ils permettent de qualifier des rassemblements réels, éventuellement assortis de « jauges »,  tantôt sous forme virtuelle via la généralisation du « télétravail » ou des « téléconférences » réalisées au moyen de plateformes collaboratives sécurisées.  Suit un thésaurus impressionnant de termes qui consacrent l’expansion désormais irréversible voire incontrôlable des échanges numériques et de la suprématie d’Internet.   

Heureusement ou malheureusement, il demeure des invariants dans cette révolution linguistique à marche forcée: il s’agit en particulier des euphémismes, des litotes, des non-dits, des zeugmes, dont la haute technocratie persiste aujourd’hui comme hier, à user sans modération pour endormir notre vigilance ou taire nos réticences. 

En un mot, la langue de bois demeure éternelle, sans parler des procédures bidons comme la création de commissions à foison ou de hauts conseils à tirelarigot, pour rendre légitimes des décisions qui ne le sont guères ou si peu! 

Le mot « crise » est à cet égard symptomatique. Il est devenu un terme à la mode chez les dirigeants comme chez les commentateurs. Un mot « fourre-tout » qui renvoie aussi bien à des mal-être intimes comme la crise d’adolescence qu’à des drames collectifs. Le mot se substitue désormais à d’autres plus spécifiques, naguère employés, mais probablement plus anxiogènes, pour évoquer des situations tragiques et toujours complexes, auxquelles nos sociétés sont régulièrement confrontées.

Ainsi, un krach boursier et monétaire devient une crise économique et financière.  

La « crise sanitaire » se substitue à la notion d’épidémie employée jadis! Cette licence qui n’a rien de poétique permet de s’affranchir de vérités trop crues et surtout de se réserver des voies de sortie honorables en cas de désaveu par les faits. La notion de « crise » est commode, peu engageante au fond, car elle permet, la main sur le cœur, d’afficher son souci indéfectible de transparence tout en demeurant ambigu …

Mais il s’agit là d’une autre débat qui outrepasse très largement le périmètre de mon propos du jour qui ne porte modestement que sur les évolutions sémantiques.  

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