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Archive for the ‘Mon point de vue’ Category

A quelques jours d’une échéance électorale qui pourrait nous être funeste, tant les nuages s’assombrissent au fur et à mesure que les candidats à la Présidence de la République s’entêtent dans leurs bavardages en se regardant le nombril, le temps n’est plus à la publicité comparative entre les uns et les autres !

Les augures sondagiers, qui se trompent presque toujours, nous annoncent régulièrement les pires déconvenues. Puis se ravisent! Au total, on observe que leur apport à notre réflexion pour éclairer nos choix est heureusement dérisoire, ainsi que celui des médias qui s’efforcent pourtant depuis des mois de les orienter dans le sens qui leur sied! Charge, un jour, aux historiens d’élucider leurs réelles motivations. De même, devront-ils certainement se pencher sur le rôle obscur tenu par certaines institutions de la République, censées observer la plus stricte neutralité, mais qui, en la circonstance, ont démontré une étrange aptitude à accélérer leurs procédures, en dépit de leur coutumière inertie et de l’absence chronique de moyens dont elles prétendent souffrir.

Le résultat de ce pitoyable spectacle – que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d’hallucinant – et qui nous est servi quotidiennement depuis de longs mois, c’est que, pour la première fois dans ma désormais très (trop) longue carrière de citoyen et d’électeur, je m’interroge encore – à quelques jours du scrutin – sur l’identité de celui qui bénéficiera de mon suffrage.

Dans le passé, il m’est déjà arrivé de voter avec enthousiasme pour une personnalité avec laquelle j’avais le sentiment de partager un socle de valeurs communes. Ce fut par exemple le cas en 1981, avec Mitterrand. Par la suite, force est de reconnaître qu’il fut très loin de satisfaire les espoirs que nous avions mis en lui.  A l’époque, j’ignorais qu’il avait été décoré de la francisque par le Maréchal Pétain et qu’il entretenait des relations amicales pérennes et pour le moins discutables avec René Bousquet (1909-1993) l’ex-secrétaire général de la police du régime de Vichy, et principal organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv en juillet 1942 et de la déportation vers les camps d’extermination de treize mille juifs. Enfin, personne avant la fin de son règne ne s’avisa de révéler les dépenses couteuses d’une seconde famille qu’il faisait supporter par l’Etat.

Il m’est arrivé aussi de voter conformément à l’idée que je me faisais du moindre mal : là ce serait plutôt à 2012 qu’il faudrait se référer, lorsque j’ai voté par défaut pour François Hollande. Sans trop d’illusion sur ce que pourrait effectivement réaliser un apparatchik de la politique de son acabit. En un sens, la suite ne m’a pas surpris – sinon déçu – tant ce président au profil de Louis Philippe, sans réelle autorité, fut incapable de transposer en actes significatifs, son discours programmatique sur le « Changement ».

La situation actuelle est carrément inédite… Pour le vieil homme que je suis désormais, il ne s’agit plus de promouvoir par mon vote d’intimes convictions sur l’organisation de notre Nation dans un souci d’une plus grande justice sociale, ni de se prononcer par défaut pour le moindre mal, mais tout simplement de choisir « le moindre pire » ! Et même cette ambition limitée n’est pas un mince challenge, lorsque des candidats issus de rien et sans réel projet sont artificiellement propulsés sur le devant de la scène, tandis que d’autres sont descendus en flamme au nom d’une « éthique » à géométrie variable pour des « fautes de maintien » qu’on pourrait reprocher à presque tous leurs détracteurs ! Tandis que d’autres enfin transforment leur campagne électorale en une suite de spectacles d’illusionnisme, épicés d’effets spéciaux en tous genres.

Comment, dans ces conditions, ne pas être troublé jusqu’à douter de la validité d’une telle caricature de démocratie, alors que notre pays est confronté à un ensemble de périls mortifères comme le terrorisme islamiste, le chômage et la misère de masse, une interminable crise économique et la perte de nombre de ses repères humanistes et identitaires ?

Il est certain que si le vote blanc était comptabilisé parmi les suffrages exprimés et qu’il offrait la faculté de renvoyer à leurs chères études la plupart des « amuseurs » publics, qui colonisent nos antennes à longueur de soirées,  l’option la plus pertinente serait naturellement celle-là ! Aucun en effet ne semble trouver grâce à nos yeux.

Mais la question ne pose pas. Il faudra donc subir l’un ou l’autre de ces prétendants à la magistrature suprême durant un quinquennat, en formant le vœu que ce destin obligé – un sombre tunnel loin des Lumières – ne soit fatal ni à la France, ni à la République, ni à l’idée que l’on se fait de la démocratie et qu’il permette, malgré tout, de panser les maux les plus patents de la société française, dont le chômage, ou qu’à tout le moins, il en atténue les effets… L’heure n’est plus à évaluer le degré de conformité, aujourd’hui et surtout demain, des rustines ou des recettes qu’on nous vante, déclinées à plus soif dans les projets des candidats starisés, avec notre propre vision du bien public. Il s’agit juste de sauver les meubles avant qu’ils ne disparaissent sous des flots de promesses électorales contradictoires ou qu’ils soient bradés sur les places publiques lors d’un vide-poubelles dominical et printanier.

Promesses, auxquelles paradoxalement, ceux qui les formulent ne semblent même pas croire vraiment! Que dire d’un candidat, adepte manifeste de la politique de gribouille, qui va jusque préconiser la légalisation du cannabis, au motif que la distribution de cette drogue sous le contrôle de l’Etat serait le meilleur moyen de tarir son commerce illicite qui gangrène les banlieues. Coup double selon ce nouveau Don Quichotte, car ce faisant, l’Etat devenu trafiquant récupérerait une partie d’un « revenu universel » qu’il verserait d’une autre main! On croit rêver… Et de fait, on rêve ou on cauchemarde…

Bien d’autres curiosités, tout aussi fantaisistes, émaillent les programmes des candidats !

Dans ce contexte assez préoccupant, car il s’agit tout de même de l’avenir de la France, c’est-à-dire de celui de nos enfants et de leurs enfants, il ne semble rester que le hasard darwinien et son essoreuse sélective pour sauver la mise d’un pays meurtri, et une fois de plus au bord d’un gouffre. Gouffre virtuel dans lequel on aimerait tant précipiter tous ces modestes braquets de la politique qui s’injurient sous nos yeux.

Le hasard – le « bon heur » –  se joue heureusement de ces petits joueurs qui prétendent nous fixer le cap, sans jamais parvenir à nous rendre intelligible et cohérente leur conception de l’Ordre Public, qu’en principe, la fonction à laquelle ils aspirent, a pour finalité de garantir.

Préoccupés par leurs chamailleries moralisantes, aveuglés par leur égocentrisme ou enivrés par les trouvailles de leurs habiles experts en communication, aucun ne semble attester du fait que la noblesse de la politique – dont tous ont fait un métier – réside d’abord dans sa contribution à juguler la violence au sein de la société humaine et non à la susciter. En langage policé, c’est ce qu’on appelle l’Ordre Public, qui n’est respectable et respecté que s’il est compatible avec les « valeurs » de la République et acceptable par le plus grand nombre !

Aucun des candidats en lice n’a su aborder cette question du « Vivre ensemble » dans sa globalité et n’a su éclairer l’avenir de ce bien précieux, autrement qu’en se calant laborieusement sur ses propres obsessions tantôt sécuritaires, tantôt égalitaristes, tantôt xénophobes. Aucun – exceptés peut-être les marxistes antédiluviens  et dans une certaine mesure l’extrême droite – n’a su faire œuvre de pédagogie pour donner du sens à son projet et esquisser les grandes lignes de l’adaptation toujours nécessaire de cet Ordre public républicain aux contraintes de l’heure. Cet Ordre est pourtant le traceur des démocraties évoluées, dès lors, à l’évidence qu’il résulte de l’adhésion du plus grand nombre. Sa finalité est d’assurer la paix civile en faisant partager un projet commun, de garantir la sécurité collective et individuelle – en particulier des plus faibles – de préserver les libertés et de réduire les inégalités sociétales, sans renoncer aux différences ou à la compétition loyale…

Au lieu de cela, tous se sont perdus dans l’énoncé de tonnes de propositions indigestes et parfois sectaires, qui pour la plupart diviseront ou disséqueront la société, en alimentant les dissensions en son sein.  C’est au demeurant normal, lorsque l’objectif n’est pas tant d’unifier la nation autour d’un avenir commun que de séduire le chaland ou des clientèles, sans être nécessairement habité du souci primordial de servir l’intérêt général !

A cet égard, les positionnements partisans d’autrefois, fondés sur des clivages idéologiques incontestés étaient bien plus confortables, bien qu’avec le recul ils furent souvent factices…

Il se trouve que j’ai retrouvé le fascicule que François Hollande avait fait éditer en 2012 sous le titre alléchant du « Changement c’est maintenant » …Jusqu’alors, il m’avait servi de marque-page dans un bouquin que j’avais oublié sur une étagère sans être jamais parvenu à le lire! Ce qui frappe, cinq ans après, c’est que le seul changement immédiatement visible, est le portrait du candidat ! Pour le reste, il serait cruel de rappeler certains passages présentés comme des engagements qu’on n’attend plus ! J’en recommande néanmoins la lecture pour apprécier le décalage avec la réalité…

Au même moment, j’achevais la lecture d’un bouquin – plus volumineux – de Jean-Louis Debré, publié en collection de poche. L’auteur désormais déchargé de toute obligation de réserve, y rend public un « journal » tenu jusqu’au printemps 2016, au terme de son mandat de président du Conseil Constitutionnel… Cet ouvrage (« Ce que je ne pouvais pas dire ») rédigé comme un dérivatif voire un défouloir par un homme, qui par sa fonction, ne pouvait plus s’exprimer publiquement est d’une étonnante lucidité et d’une grande liberté de ton…Les commentaires ou les jugements qu’il formule à propos de certaines têtes d’affiche du microcosme politique sont souvent très justes… L’ouvrage est finalement plus tendre qu’on n’aurait pu le supposer à l’égard du président sortant, alors qu’il est sans appel pour son prédécesseur.

Ainsi à la date du 24 février 2016, Jean Louis Debré écrit : «  Aujourd’hui les opposants de gauche reprochent à François Hollande, à grand renfort de publicité, sa présumée trahison idéologique en lui faisant grief d’une politique libérale qu’aurait pu bien mener la droite si elle était au pouvoir. Notre histoire contemporaine montre pourtant qu’il en a souvent été ainsi, car dans son principe et sa réalité, l’action gouvernementale sous la cinquième République échappe aux logiques des partis ».

Poursuivant sa démonstration, Jean-Louis Debré montre avec malice que les présidents se sont souvent écartés de leur logique partisane initiale pour conduire de grandes réformes figurant dans le programme de leurs adversaires politiques. Hollande n’a fait rien d’autre – ni de plus – que ses prédécesseurs… Il a réformé à contre-emploi, après que la fonction dans les ors de la République eut créé l’organe !

Ainsi, doit-on rappeler les « réformes de gauche » réalisées par la droite : le vote des femmes, un projet que Léon Blum n’avait pas osé conduire et que de Gaulle a institué, la nationalisation gaullienne des grandes entreprises à la Libération, l’indépendance de l’Algérie, la décolonisation, la reconnaissance de la Chine populaire, l’intéressement et la participation des travailleurs, l’IVG, l’abaissement de la majorité à dix-huit ans, etc.  Et bien d’autres qu’il cite…

Il y a donc de l’espoir ! Même de médiocres candidats peuvent se transformer en présidents supportables… Mais cela suppose qu’ils s’imposent et ne se laissent pas déborder par leur propre majorité ou envahir par la faiblesse de leur caractère… On peut regretter cet axiome, mais tel est l’esprit de la Cinquième république !

Au terme de ce cheminement buissonnier aux travers des grandeurs et turpitudes des candidats à la Présidence, j’ignore, à cette heure, la couleur de mon vote au premier tour des élections présidentielles…

En revanche, je sais comment je voterai aux législatives qui suivront, faute de savoir encore pour qui ! Mon député, je l’espère, sera celui, fidèle aux principes des droits de l’homme, qui se revendiquera et se reconnaîtra dans l’action du président élu, conformément à l’esprit des institutions de la cinquième République… Mes options idéologiques actuelles ou passées seront alors de second ordre, car tout autre choix condamnerait l’élu du suffrage universel à l’impuissance, faute de majorité fiable… C’est ce dont a probablement pâti François Hollande, avec ses « frondeurs ». On en mesure actuellement les conséquences néfastes…

Une autre méthode consisterait à voter « au petit bonheur la chance »… Il n’est pas impossible qu’en fin de compte, les performances s’avèrent équivalentes.

Sans qu’il soit besoin de le préciser, cette stratégie exclut tout compromis avec l’idéologie d’extrême droite.

 

 

 

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« Y-a des jours, Y-a des jours ! » Comme aimait le répéter feu l’Abbé Pierre, en laissant traîner sa voix et en rajustant son béret, les jours où précisément tout semblait aller à vau-l’eau! Et ces jours-là, accablé par une actualité qui lui froissait la soutane, le bon père à la cape d’hirondelle mitée s’autorisait sûrement le doute à propos de la bienveillance infinie de la Sainte Providence! En tout cas, je n’en serais pas étonné! D’autant qu’en ce qui me concerne, ça fait un bail que providentiellement je lui ai donné définitivement congé pour l’éternité…

Force, pourtant, est de reconnaître, à l’instar du vieux chiffonnier de la charité, « qu’y-a des jours » où on ne trouve pas de corde assez solide pour se pendre, et d’autres où cyniquement on se marre du matin au soir! D’autres enfin, où l’on peut choisir de rire ou de pleurer en dépit des malheurs ou des bonheurs du monde!

Aujourd’hui, dès potron-minet, après avoir entendu le rappel, toujours bienvenu, de la litanie des catastrophes et des tragédies du weekend dans la « Première Radio de France » – et ce pour la énième fois, au cas où par insouciance coupable j’aurais raté un épisode – après, en outre, avoir écouté la chronique « horoscopique » d’Alba qui nous dit toujours ce qu’il faut « bien » penser jusqu’à demain et, finalement, après avoir souri ou franchement rigolé, aux saillies oratoires et aux foucades rhétoriques des tribuns de la plèbe qui se sont époumonés sur les estrades, dimanche, je me suis préparé un premier café, en poudre encapsulée dans un percolateur de cuisine…

Puis un deuxième kawa en dégustant comme il sied les envolées lyriques d’un gars un peu bougon croisé jadis, et qui, hier sur les quais du Vieux Port à Marseille, se prit soudainement pour Jean Jaurès sur la butte du Chapeau Rouge au Prés-Saint-Gervais en 1913, à moins qu’à « l’insu de son plein gré », il n’ait adopté les allures et les postures d’un autre orateur de talent, socialiste italien d’avant 1914 au destin ultérieur peu recommandable!

J’ai savouré aussi le résumé d’une harangue un peu racoleuse d’un sarthois ci-devant Premier ministre, qui demandait qu’on le suive sans nécessairement l’aimer! Autrefois, ça s’appelait tapiner! Sauf que désormais, c’est après qu’on paiera.  J’ai même eu droit à une étrange et inattendue chronique sur les horreurs de la seconde guerre mondiale et la responsabilité présumée de la France…Une pitoyable et inutile controverse est née, où l’on apprenait tout de go que de Gaulle et Mitterrand étaient de dangereux « révisionnistes », que Chirac était un historien de la trempe de Michelet, et que la « vérité » historique procède de la révélation, donc du dogme.

Bref de quoi se tordre de rire pour les douze heures suivantes!

 

Et par hasard, je suis tombé sur le Petit Courrier de l’Anjou, daté du 10 avril 1934, en tapotant sur Internet…

Rien de nouveau sous le soleil à quatre-vingt-trois ans de distance.

Mais quand même, j’ai noté un éditorial d’un certain général René Fonville (1859-1934) qui ironisait sur la reprise d’une conférence à Genève sur le désarmement, à laquelle ne participaient que les démocraties tandis que dans son coin, un dénommé Hitler, chancelier d’Allemagne, faisant un bras d’honneur à l’Europe entière et, bafouant les clauses du Traité de Versailles de 1919, réarmait à tout crin, y compris dans les zones rhénanes démilitarisées.

Je crois légitime de rendre hommage à la clairvoyance du Général Fonville en citant quelques lignes de son billet prophétique sur la « Conférence de désarmement », dont lui-même d’ailleurs, n’a jamais pu vérifier le bien-fondé:

 » Tout le système échafaudé est, si l’on peut dire, en porte-à-faux. Ce sera l’étonnement, la stupéfaction des historiens à venir, que pendant des mois, des années, des personnages importants, des chefs de gouvernement, aient pu perdre leur temps à ce jeu hypocrite ».

La suite, on la connait…

En grignotant le pain dur de la veille, beurré aux oméga 3, je me suis dis que, face au fascisme islamiste comme hier face au nazisme hitlérien, l’angélisme d’un désarmement dissuasif ne suffira pas à annihiler la menace!

Le Petit Courrier a déjà assez à faire avec son époque, pour que je me dispense de l’embarrasser avec la notre. Et pourtant les ressemblances sont souvent troublantes en période de crise! Ainsi, le Président du Conseil Doumergue ne demandait-il pas « aux Anciens combattants et aux victimes de guerre de consentir sur l’ensemble du budget de leurs pensions à une réduction exceptionnelle de 3% »! Un précurseur.

J’imagine que cette mesure a dû plaire dans les rangs de ceux, qui, depuis 1918, vendaient des billets de tombola en cachant leur « gueule cassée » dans l’ombre de leur kiosque, ou chez ceux qui se baladaient en chaise roulante, en exhibant sur leur poitrine des batteries, en guise d’ultimes témoignages de leur jeunesse « bipédique » engloutie dans la boue des tranchées…

Après, il y eut 1936, puis 1940! Quelle date fera référence pour notre avenir?

Heureusement, il n’y avait pas que de la tristesse ou de sombres perspectives dans ce journal d’un autre temps . En Anjou, on venait de fêter le vainqueur du critérium cycliste du printemps!  Et puis, il y avait des « réclames » pour rappeler le  » siècle de succès » du café Gland Doux …

Dommage que ce café Gland Doux – le bien nommé – ait disparu des rayonnages, remplacé depuis lors et à leur désavantage par des foules d’authentiques « glandus » qui, chaque soir actuellement,  monopolisent nos fréquences radiophoniques pour imposer leur propre pub!

J’en étais là de mes réflexions désabusées, quand un de mes potes de facebook nous informa que  » selon la science, les hommes chauves semblent rencontrer plus de succès, être plus intelligents et plus virils »…

Il parait que c’est sur cette base que l’épiscopat français au plus haut niveau aurait décidé de prohiber la tonsure, et de suggérer aux jeunes impétrants de se déguiser en druides ou en Hubert Reeves… Vaut mieux avoir l’air con que d’être incité « scientifiquement » à développer des attitudes inappropriés » comme on dit désormais chez les castrais!

Pour ma part, je reprends courage! Content de vieillir comme une AOC en me bonifiant. De moins, c’est ce que promet la recherche scientifique, car pour l’heure ce n’est pas patent.

 

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La ville d’Angers fut libérée du joug nazi par l’armée américaine du général Patton, le 10 août 1944!

Ce jour-là, en début de soirée, Michel Debré (1912-1996) alias « Jacquier » dans la Résistance, qui avait été nommé commissaire de la République par le Général de Gaulle, se présenta seul auprès du préfet régional pétainiste Charles Donati en train de dîner ! Sans s’embarrasser d’inutiles circonvolutions rhétoriques ou de convenances protocolaires, il lui notifia sans ambages que la République était rétablie et que désormais c’était lui, au nom du gouvernement provisoire, qui assurait la représentation de l’Etat dans la capitale des ducs d’Anjou…

Le haut fonctionnaire déchu s’y attendait. Aussi, accueillit-t-il l’intrus sans broncher et reçut la nouvelle sans élever la moindre protestation ou objection, et sans prononcer de déclaration solennelle qui l’aurait dédouané de sa servilité passée auprès de l’ennemi ou qui l’aurait statufié devant l’histoire. Bon prince, le nouveau patron des lieux accorda à Donati, un quart d’heure pour débarrasser son bureau, quitter ses appartements et la préfecture! Et peut-être – qui sait – terminer à la hâte, son dernier repas dans la salle à manger autrefois monastique de l’hôtel de la préfecture, ci-devant abbaye Saint-Aubin….

Dès lors, le nouveau préfet de région s’attela sans tarder à ses fonctions! Le reporter du journal Ouest-France  le décrivit en ces termes: « A le voir si jeune et si actif dans le grand bureau de la Préfecture où il nous reçoit – sa porte est ouverte à tous – on ne peut manquer d’évoquer les grandes figures des jeunes conventionnels qui firent la 1ère République et dont il est, à coup sûr, le descendant et le continuateur. »

Michel Debré dans son bureau à Angers

Pendant ce temps, dans le centre-ville d’Angers, dans les quartiers périphériques ou dans les faubourgs, l’annonce de la Libération se répandit comme une traînée de poudre, tandis que les troupes américaines qui avaient massivement franchi la Maine dans la matinée, investissaient méthodiquement les lieux publics et les grands boulevards , et s’installaient pour bivouaquer dans certains parcs ou jardins, comme le Jardin Fruitier, rue Desmazières, en face de l’appartement de mes grands-parents maternels…

Après quatre ans d’occupation nazie, la population pouvait enfin sortir, faire la fête et hurler sa joie de retrouver la liberté, même si quelques francs-tireurs isolés, soldats oubliés de l’armée allemande en déroute, ou des miliciens désemparés, encore habités par leurs chimères, persistaient, ici ou là, à faire le coup de feu! Comme pour sauver un honneur perdu de longue date, ou tenter d’exorciser leur sort désormais désespéré et irrémédiablement scellé.

Partout, c’était l’allégresse, dont se souviennent encore avec la même émotion les témoins d’alors, aujourd’hui nonagénaires.  Partout, refleurirent des drapeaux tricolores, sortis de la naphtaline des caves ou des greniers dans lesquels ils dormaient depuis quatre ans… comme des champignons comestibles regardés avec gourmandise dans une clairière enfin ensoleillée après une nuit pluvieuse. Tous les bâtiments officiels étaient pavoisés, tandis que des G.I., rigolards sur leurs chars Patton et acclamés par la foule, distribuaient des cigarettes américaines en privilégiant les jeunes filles peu timides qui escaladaient le fût de leurs canons, avides peut-être, ultérieurement, d’autres performances plus festives encore avec ces beaux gars bien nourris venus du Far West !

Pour les nouvelles autorités préfectorales, la tâche était écrasante, car au-delà des nids de résistance nazie qu’il fallait définitivement réduire, il convenait aussi de maintenir un semblant d’ordre public, ne serait-ce que pour éviter, au nom d’une « juste épuration », des jugements expéditifs et sommaires, des débordements de violence et même des règlements de compte privés, auxquels la population soudainement décomplexée après des années de privation, de répression et de silence, pouvait être tentée de se livrer à l’égard de ceux ou celles qu’elle accusait à tort ou à raison d’avoir pactisé avec l’ennemi…Mais surtout, il fallait assurer l’approvisionnement de la ville pour nourrir des habitants déjà passablement affamés par quatre ans de disette et d’ingestions forcées de topinambours et de rutabagas.

Comble de difficulté, il n’y avait plus de maire pour relayer les instructions préfectorales et prêter main forte aux services de l’Etat, eux-mêmes passablement désorganisés du fait de la défection prudente ou « suscitée » de quelques fonctionnaires hiérarchiques, un peu trop compromis avec le régime de Vichy.

En outre, Michel Debré, en homme avisé malgré sa jeunesse, se méfiait des résistants de la dernière heure, qu’il croisait dans les couloirs de la préfecture, et dont il pressentait, non sans motif, que leur zèle à passer à l’action avait parfois pour motivation l’occultation de leurs propres et encore récentes zones d’ombre. Voire dans certains cas, de leurs odieuses turpitudes. Il craignait que certains, mus par une soif de justice aussi dévorante que peut-être intéressée – et que ne pouvait justifier à lui seul un amour aussi soudain qu’intempestif de la patrie – ne s’arrogeassent des droits ou des prérogatives sans rapport évident avec le service de l’intérêt général…

Disons, pour faire simple, que la situation était complexe et c’est la raison pour laquelle il était nécessaire de hiérarchiser les priorités. Parmi celles-ci, le rétablissement dans les meilleurs délais d’un état de droit et de l’autorité des pouvoirs publics était primordial… Ainsi, dès le 30 août 1944, après une rapide instruction pour détecter de dirimantes incompatibilités pour faits de collaboration trop manifestes avec le régime de Pétain, un arrêté préfectoral rétablit vingt-quatre des conseillers municipaux de l’ancienne équipe, en désigna treize nouveaux et renomma premier magistrat de la ville, Victor Bernier (1868-1952) l’ancien maire d’Angers, démissionnaire depuis le 30 mars 1944.

Victor Bernier
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Le vieil homme (76 ans) s’était distingué par son courage en juin 1940 en se portant au-devant des panzers allemands sur la route de Paris, flanqué du préfet Pierre Ancel (1885-1966), pour déclarer « Angers ville ouverte », et ainsi lui épargner « les horreurs et les dangers d’un combat de rue » et la destruction. Le commandant allemand de l’unité blindée avait en effet menacé par un message télégraphié d’être sans pitié pour « cette jolie ville » en cas de résistance armée. Ceint de son écharpe tricolore et brandissant un drapeau blanc, Victor Bernier avait ensuite accompagné les chars ennemis jusqu’aux Ponts-de-Cé.

De surcroît, durant la longue et douloureuse épreuve de l’occupation, l’attitude du maire fut constamment digne, son seul souci étant de protéger ses concitoyens, sans faillir à l’honneur et sans manifester de sympathie pour l’ennemi.

C’était donc à un homme respecté, raisonnable, expérimenté que Michel Debré faisait confiance et renouvelait les fonctions. Un homme qui connaissait parfaitement les rouages de l’administration communale qu’il avait en effet dirigé sans discontinuer depuis 1935 après avoir exercé un premier mandat à la fin de la première guerre mondiale…

La charge qu’on lui confiait était cependant temporaire, car l’objectif était d’organiser des élections municipales régulières le plus rapidement possible, de telle sorte que les édiles municipaux retrouvent rapidement une authentique légitimité issue des urnes… Parmi les conseillers municipaux rétablis dans leur fonction par Michel Debré, figurait un certain Auguste Allonneau (1885-1963), un ancien édile socialiste, professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers, élu depuis 1929 et révoqué par le régime de Vichy en 1940 de l’enseignement et de ses fonctions électives.

Confortés par cette indispensable remise en ordre des institutions et des services officiels, Michel Debré et Victor Bernier administrèrent, tant bien que mal, la ville pendant les premiers mois qui suivirent la Libération, veillant en premier lieu au ravitaillement en vivres et en combustibles…Mais pas seulement, car, au-delà des déclarations d’intention, il fallait aussi restaurer les pratiques démocratiques après des années de dictature, et notamment préparer les élections municipales prévues au printemps 1945…

A cette fin, le corps électoral devait être totalement remanié, non seulement pour l’actualiser – ce qui n’avait pas été opéré depuis plusieurs années – mais surtout le compléter pour y intégrer les femmes qui, pour la première fois, dans l’histoire de la République, étaient appelées à voter et étaient éligibles. …Enfin, certaines questions devaient être tranchées comme l’inscription sur les listes électorales des militaires engagés dans les armées alliées en Allemagne, ou encore, des prisonniers ou des ouvriers du STO qui n’avaient pas encore rejoint leurs foyers… Questions souvent plus délicates qu’il n’y parait, car, pour certains d’entre eux, on ignorait s’ils étaient encore en vie…

Après une campagne électorale assez mouvementée au cours du printemps 1945, où beaucoup de clivages politiques d’avant-guerre – souvent surannés – réapparurent sous les préaux d’école, le premier tour du scrutin eut lieu le 29 avril 1945…Six listes sollicitaient le suffrage des angevins, qui représentaient l’ensemble de l’échiquier politique d’alors, à l’exception, bien sûr, des nostalgiques du pétainisme dont les partis avaient été dissous et interdits.

Eu égard aux modalités de vote, ce premier tour ne fut pas décisif,  puisque il ne permit pas de pourvoir un seul siège de conseiller municipal!

Au second tour, qui se déroula le dimanche 13 mai 1945,  les partis de gauche formèrent une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite symboliquement par un résistant angevin, républicain de toujours, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans le camp d’extermination de Mauthausen.

Malgré l’absence de son leader, c’est cette liste de large d’union à gauche, qui  remporta l’élection face à la liste apolitique « républicaine modérée d’union et d’action municipale. Le Mouvement républicain populaire (MRP), un parti démocrate-chrétien nouvellement créé et issu de la Résistance, refusa de participer au vote, considérant que son positionnement centriste l’empêchait de se rallier à l’un ou l’autre des « deux blocs » en lice.

Cette défection du MRP fut certainement regrettée par nombre d’électeurs modérés, lassés des excès de tribune de la droite et de la gauche. Mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951) était sûrement de ceux-là. Sans être politiquement engagé, on sait qu’il se revendiquait d’une forme paisible de démocratie chrétienne, protectrice de la famille et des plus démunis, sans nourrir l’ambition d’ébranler les fondements d’une société angevine séculaire. Mais, il ne livra jamais la moindre confidence sur la manière dont il se détermina ce jour-là de 1945, à supposer même qu’il eut décidé de s’exprimer en faveur d’un camp ou d’un autre. Il est parti en emportant le secret de l’isoloir dans sa tombe.

En revanche, pour son épouse – ma grand-mère – Adrienne Venault (1894-1973), la présomption est grande que son premier vote se soit porté vers la liste estampillée « apolitique » c’est-à-dire de droite, face à la gauche socialo-communiste. Dans ma famille paternelle, les choix étaient probablement plus incertains, même si l’on peut raisonnablement supposer que mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956), adhérent cheminot de la CGT à la gare Saint-Laud, ait préféré la liste de gauche !

Cinq jours après le vote, le 18 mai 1945, un conseil municipal extraordinaire décida d’élire Auguste Allonneau, maire d’Angers avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947 et devint ainsi le premier maire socialiste d’Angers. En 1946, il sera même élu député SFIO du Maine-et-Loire, mandat qu’il exercera au sein de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. J’ai lu un de ses rapports sur la fibrose des mineurs d’ardoise (schistose) dans les archives des maladies professionnelles, lorsque, dans les années 1980 j’assurais le secrétariat de la commission des maladies professionnelles au ministère du travail.

Auguste Allonneau
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Auguste Allonneau était né le 24 juin 1885 à Cours, un petit village poitevin des Deux-Sèvres situé entre Parthenay et Niort, où ses parents Augustin Allonneau et Marie Patarin étaient cultivateurs… Élève puis étudiant brillant, il obtint une licence de mathématiques en 1908, qui lui ouvrit les portes d’une carrière professorale exercée d’abord dans différents lycées ou collèges de province, avant d’être affecté au lycée David d’Angers après la guerre de 1914. Une ville qui ne lui était pas inconnue, puisque c’était celle de son service militaire comme soldat du 6ième régiment du Génie, entre 1906 à 1908.

Durant la Grande Guerre, il fut d’abord mobilisé comme infirmier puis affecté comme professeur au Prytanée de La Flèche, pour finir dans les services auxiliaires lors de l’armistice de 1918. Sa découverte du mouvement socialiste (SFIO) était antérieure d’une dizaine d’années, en 1909, alors qu’il était prof de maths dans un collège à Manosque dans les Alpes du sud.

L’histoire du mouvement ouvrier retiendra de lui, qu’il fut un des congressistes de Tours à la fin décembre 1920 dans la salle du Manège, qui entérina la scission du mouvement socialiste et la création du Parti Communiste Français.

Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’à cette occasion, mon grand-père Marcel Pasquier, alors cheminot à Saint-Pierre-des-Corps l’ait aperçu dans la délégation des militants de l’Ouest. Auguste Allonneau, proche initialement des « reconstructeurs » tels Marcel Cachin (1869-1958) ou Ludovic-Oscar Frossard (1889-1946), favorables à l’unification du mouvement socialiste français, y compris en y intégrant sa tendance bolchévique, se ralliera finalement à Léon Blum au sein de la « vieille maison » SFIO!

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Si mon billet n’avait porté que sur les premières élections municipales en Anjou après la seconde guerre mondiale, et sur l’évocation du mouvement socialiste angevin, j’aurais à cet instant pleinement rempli mon contrat. Et il ne me resterait plus qu’à brosser une édifiante et savante conclusion sur les difficultés de rétablir la démocratie après des années d’oppression.

Avec malice, je me serais peut-être aventuré à esquisser une comparaison hasardeuse avec l’actualité politique française et internationale. Peut-être même me serais-je livré à une ou deux petites provocations, destinées à réveiller un lecteur inattentif… Et pour éviter tout procès d’intention et préserver ma réputation déjà écornée d’homme de progrès social, je me serais sûrement fendu d’une conclusion moralisante dédiée aux bobos parisiens, de telle sorte que les générations futures si d’aventure, elles me lisaient, me perçoivent comme un sage assimilable à un Montaigne de banlieue parisienne, solitaire dans son bureau des bords d’un affluent de l’Orge, comme l’autre dans sa tour girondine.

Et bien sûr, j’aurais changé le titre de « mon oeuvre » qui évoque curieusement ma grand-mère, et qui n’aurait pas lieu d’être, en tout cas, sous la forme annoncée.

Bref, si j’avais rédigé ces lignes en fin d’année 2016, c’est ainsi que j’aurais procédé…

Tout a basculé en fait à la mi-février 2017

Je venais à peine de ranger mon encrier, après avoir rédigé un petit couplet sur le plus lointain de mes aïeux connus sous le titre un peu pompeux de « Généalogie quantique » (14 février 2017), lorsque le son cristallin émis par mon smartphone m’indiqua qu’un message venu d’ailleurs venait d’être intercepté par cet autre moi-même. Ce signal eut pour effet de m’extraire de la torpeur réparatrice dans laquelle m’avait englué l’émotion provoquée par ce grand-père à la quinzième génération qui aurait pu jouer aux cartes (géographiques) avec Christophe Colomb…

Le message venait sans doute de faire trois ou quatre fois le tour de notre planète bleue en jouant à saute-mouton d’un satellite à un autre, pour parvenir jusqu’au petit appareil qui m’est désormais aussi indispensable que ma télé ou mon lit. Il provenait en fait de la région nantaise, et son auteur était une auteure, en l’occurrence Rose l’Angevine, ma très honorée cousine généalogiste, bien connue des familiers de ce blog.

Elle m’informait qu’à l’issue d’une chasse à l’homme – ou à la femme – sans concession au travers des archives des Deux-Sèvres et à la faveur de ses accointances dans les différents cercles de chercheurs de crânes édentés du Grand Ouest, elle était parvenue à démontrer que le premier maire d’Angers – l’Auguste Allonneau évoqué ci-dessus – appartenait à la parentèle lointaine de ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, dont j’écrivais, juste avant, qu’elle n’aurait certainement pas voté pour un socialiste!

Ainsi en 1945, le premier maire socialiste était un cousin de ma grand-mère… Très éloigné en l’occurrence, même si tous les deux étaient originaires du pays de Gâtine en Poitou! Sauf erreur de calcul de ma part, toujours possible dès qu’on compte sur ses doigts en s’agrippant comme on peut aux rameaux les plus élevés d’un arbre généalogique, ils seraient cousins au quinzième degré.

Et leurs ancêtres communs à partir du la huitième génération ascendante seraient les « Allonneau » seigneurs de Saint-Pardoux, Saint-Maixent ou Parthenay. Tous des notables du crû, dont tous les biens furent confisqués sous la Révolution, singulièrement après 1793 ou 1794, lors de la répression féroce conduite par les colonnes de la Convention Nationale, contre tous ceux qui avaient pris le parti de la Vendée Militaire…

Ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973 aurait sans doute apprécié de savoir qu’elle descendait « en droite ligne » de nobliaux poitevins des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Peut-être un peu moins, qu’elle était la cousine d’un socialiste, fût-il finalement assez modéré! Mais elle ignorait ces données dont je n’ai pris connaissance qu’en février 2017!

Le sachant, pour inaugurer son droit de vote au printemps 1945, aurait-elle déposé dans l’urne un vote motivé par l’esprit de famille? Eu égard à nos nombreuses discussions sur la fin de sa vie, c’est peu probable.

J’aimais soutenir la controverse avec elle et c’était réciproque… Femme d’une vive intelligence, elle n’était pas, à proprement parler, une « progressiste »…Pour autant, ce n’était pas une bourgeoise. Aussi loin que me portent mes souvenirs, je l’ai toujours connue vêtue de noir sans coquetterie ni affectation. Depuis son veuvage en 1951, elle vivait seule et chichement dans un minuscule deux-pièces au premier étage d’une maison sans confort au 20 de la rue Desmazières à Angers. Ses ressources étaient exclusivement constituées de la maigre retraite de réversion de son mari – mon grand-père – qui avait été gardien de la paix municipal jusqu’à son décès prématuré…

Nécessité faisant force de loi, elle comptait scrupuleusement « ses sous » et comme beaucoup de gens modestes, elle votait à droite, au grand dam de la gauche qui ne comprend jamais pourquoi…Pas plus hier qu’aujourd’hui!

A la décharge d’Adrienne – si tant est qu’il faille l’excuser d’options idéologiques respectables qu’elle assumait sans complexe – elle avait subi dans sa propre chair, les désordres de la guerre entre 1914 et 1918 et la jeune fille délurée et émancipée, qu’elle fut auparavant s’était progressivement muée en une femme d’ordre, qui cultivait une certaine méfiance à l’égard de ceux qui remettaient en cause les institutions incarnant l’autorité, politique ou même religieuse!

Cette attitude « conservatrice » ne procédait pas de l’intime conviction que rien ne doit jamais bouger, mais plutôt, de l’idée que tout ce qui bouscule l’ordre établi, suscite fréquemment plus d’inconvénients que d’avantages, plus de malheurs que de bonheur, en particulier pour les « petites gens »! Et encore, elle ignorait que ses ancêtres avaient été spoliés. Au fond, son côté « réac » – comme on dirait aujourd’hui – procédait d’une forme de stoïcisme paysan. Elle pensait que ceux que « la nature » avait placé en bas de l’échelle avaient plutôt intérêt à accepter leur sort – fût-il médiocre – que de tenter le diable.

Adrienne, avec son »air de ne pas y toucher »

Quoiqu’elle disait devant moi, je n’ai jamais pensé qu’elle croyait la nature humaine vertueuse, ni même qu’elle plaçait la« Vertu », au pinacle des qualités cardinales… Mais évidemment, elle cherchait à nous le faire croire et je crois que c’est ce double visage de Janus que j’ai beaucoup aimé chez elle!

Résignée à la fin de sa vie, elle se soumettait par convention à des devoirs sociaux, garants d’un ordre qu’elle avait renoncé depuis longtemps à discuter, encore moins à remettre en cause.

Il m’arriva plus d’une fois de discuter pied à pied ses conceptions, notamment lors de événements de 1968, lorsque, jeunes insouciants, nous prétendions qu’il était interdit d’interdire. Croyant bousculer l’ordre ancien, nous pensions, mus par un romantisme échevelé, que « sous les pavés se trouvait la plage ». Elle s’en amusait sans trop s’en inquiéter: elle savait que ça nous passerait! Sans état d’âme, elle vota pour les candidats gaullistes aux élections législatives de juin 1968 après la dissolution de l’Assemblée Nationale.

Désormais, le temps s’est écoulé et j’ai tendance à considérer son point de vue comme une forme d’adaptation darwinienne aux circonstances de la vie, un mélange complexe de sagesse et d’intelligence… « Il y a des riches, il y a des pauvres, et c’est très bien ainsi » disait-elle fréquemment, alors qu’elle appartenait elle-même au camp des pauvres !

Aurait-elle aimé savoir que son lointain cousin était un leader socialiste? Peut-être, « par roublardise » comme elle disait!

 

PS: Sur les différents épisodes de la Libération d’Angers vécus par mes proches, et sur les premières élections municipales d’après guerre vécus par mes proches, voir notamment mes billets du 24 mars 2014, « De la Libération d’Angers à la Roche de Mûrs-Erigné » et du 23 avril 2014 « Adrienne Turbelier peut voter… »ainsi que le mémoire d’Albert Turbelier « Souvenirs de jeunesse », référencé dans ce blog à la date 30 septembre 2011)…

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Lorsqu’elle confine au drame comme récemment ce fut le cas dans le lycée de Grasse ou encore au cœur de Londres où des lycéens de Concarneau furent gravement blessés, l’actualité offre parfois l’occasion de rendre hommage au courage des enseignants et d’évoquer leurs lointains prédécesseurs, qui, dans des temps anciens, ont accompagné « nos humanités » ainsi qu’on appelait l’enseignement dispensé dans l’enseignement secondaire avant 1968.

De fait, c’était bien de « culture humaniste » dont il s’agissait. Et les maîtres, qui nous la transmettaient, se considéraient d’abord comme des « humanistes » en mission, avant que certains d’entre eux, contraints par la rudesse des temps, ne retiennent de leur vocation d’éducateurs que leur statut de fonctionnaires de l’Education Nationale, soucieux de préserver des avantages acquis ou des prérogatives…

Avec le recul du temps, je confirme que l’encadrement enseignant du Lycée David d’Angers, celui des « Trente Glorieuses » était bien composé d’hommes et de femmes qui n’avaient d’autre souci que de nous ouvrir les portes de la culture et de nous en nourrir!  Bien sûr, il est possible que, la nostalgie aidant, je force un peu le trait et embellisse rétrospectivement mes souvenirs d’adolescence du petit brin de tendresse, qui aide l’homme d’âge mûr à vivre sans regret les dernières étapes de sa vie. Peut-être même, qu’à la lumière des soubresauts de l’histoire en marche, succombe-je à la tentation de trop idéaliser un passé désormais antérieur, qui m’amène, sans y prendre garde, à confondre le jeune homme fringuant et sûrement prometteur que j’étais (à mes yeux), et l’environnement scolaire dans lequel il évoluait…

En effet, dans ces années soixante du siècle dernier, les coups de boutoir de l’âge n’avaient pas encore produit leurs effets érosifs. D’un point de vue collectif, personne n’avait encore vraiment conscience que le déclin français était déjà amorcé, masqué par une croissance conjoncturelle à faire rêver les faux prophètes de l’économie, et qui servait de moteur à un consumérisme triomphant bénéficiant à tous…C’est précisément cette boulimie de fièvre acheteuse qui sera bientôt accusée de tous les maux par les étudiants en révolte.

Dans ce contexte, notre bon vieux lycée napoléonien, revisité à ma guise, fait figure, dans son décor d’époque, d’asile insouciant de la mémoire et d’ultime refuge, dans lequel prospèrent nos illusions d’un paradis perdu depuis longtemps…

La réalité était certainement moins idyllique que les traces qu’elle laisse dans nos esprits désabusés et menacés de dégénérescence sélective. Mais, peu importe, car même les petites tracasseries disciplinaires d’alors, qui ont servi de terreau aux jacqueries jubilatoires de la fin de cette décennie gaullienne, apparaissent désormais comme des rites initiatiques indispensables, dont on se prend à regretter qu’ils aient disparus du thésaurus éducatif sous les pavés de 1968… Et même bannis comme d’encombrants archaïsmes!

Le présent siècle, qui n’enterrera pas que nos errements et nos utopies, ne pourra évidemment jamais nous faire oublier la période des Trente Glorieuses, qui persiste à habiter notre imaginaire, parce qu’elle fut le théâtre de nos premières émotions intellectuelles, de nos premiers émois sentimentaux, mais aussi de nos premiers engagements militants. Pour toutes ces raisons, on ne saurait l’évoquer autrement qu’en se rappelant notre optimisme confiant, dans un monde reconfiguré après la seconde guerre mondiale autour d’une Amérique certes dominante, mais qui assumait pour nous, malgré nos rodomontades gaulliennes, une guerre froide avec une Union Soviétique menaçante.

En Anjou, en tout cas, cette époque n’était pas hypothéquée, comme c’est le cas désormais et partout, par le spectre d’une crise économique et sociale lancinante, éreintante pour le moral et condamnant une part significative de la jeunesse à sortir du système scolaire sans diplôme négociable, tandis qu’un quart environ recherche en vain un travail pour survivre, ou l’oubli en sombrant dans des expédients mortifères et liberticides…Du temps des « Trente Glorieuses », l’épée de Damoclès n’était encore qu’une figure allégorique de la mythologie grecque sans prise effective sur notre quotidien et sur notre avenir.

Notre seul enjeu était d’apprendre sans nous préoccuper de lendemains professionnels, qui, de toute façon seraient assurés. Face à un avenir qu’on entrevoyait sans crainte, notre seule interrogation était de savoir quelle position dans l’échelle sociale nous était réservée. On espérait que la réponse résidait dans nos résultats scolaires et ultérieurement universitaires, tout en supputant que les accointances et les réseaux relationnels étaient aussi de puissants leviers de la réussite. Ceux qui, comme moi, étaient issus de milieux ouvriers évolués, culturellement favorisés et formés à l’esprit de Lumières par le biais du syndicalisme chrétien, étaient conscients que les études -fussent-elles brillantes – ne pouvaient suffire à réduire les inégalités sociales et qu’on ne pouvait pas tout attendre de l’école, l’ascenseur social privilégié de la République. On en attendait toutefois beaucoup!

Pour autant, nous n’étions pas des militants engagés dans l’enceinte du lycée, où la distribution de tracts et la propagande politique et syndicale étaient prohibées et réprimées. Sanctionnées plutôt, car nous n’avions pas à faire à des tortionnaires! Au dehors, en revanche, nous partagions les options politiques de nos parents, fondées sur la fraternité ouvrière, le syndicalisme démocratique et la lutte pour l’émancipation et la justice sociale…

Les événements de 1968, que j’ai vécus en tant qu’étudiant et adhérent de l’UNEF, ont considérablement bouleversé ce paysage désormais évanoui, qui postulait que le lycée préparait le jeune à la vraie vie, tout en lui épargnant, durant le temps scolaire, les affres et les troubles de la société. Le lycée, n’était pas, à proprement parler, sanctuarisé, mais on n’estimait pas que sa vocation était de laisser prospérer en son sein des oppositions idéologiques.

Ainsi, l’accent était mis sur l’apprentissage des savoirs en tant qu’aventure intellectuelle et esthétique. Y était associé celui de l’esprit dialectique et du « doute » cartésien comme méthode d’investigation du réel…

En revanche, l’initiation à de futurs métiers et les conditions de l’insertion professionnelle n’étaient pas au programme, car ce prérequis n’apparaissait pas indispensable dans le cadre de l’enseignement de « culture générale classique » qui nous était dispensé. Elles étaient reportées à bien plus tard, à la fin des études au lycée, au-delà même du temps universitaire. Cette exigence si prégnante aujourd’hui était en grande partie sans objet à l’époque.

De même, si les règles de civilité et de civisme, figurant dans le règlement intérieur du lycée, étaient des obligations non négociables, auxquelles la communauté lycéenne devait se soumettre sans rechigner, l’exercice de la citoyenneté à une époque où la majorité n’intervenait qu’à vingt-et-un ans, n’était abordé que de manière théorique, au travers des cours d’histoire et d’instruction civique dans la glorification de la République et de la Patrie. La participation des élèves aux instances disciplinaires du lycée ou aux conseils de classe était essentiellement symbolique, et leur intervention dans la pédagogie n’était évidemment pas envisagée. Le projet pédagogique d’alors s’efforçait de n’impliquer l’adolescent que sur ce qui relevait effectivement de ses devoirs et des performances qu’on était en droit d’attendre de lui, dans l’acquisition des connaissances, en évitant de le distraire en l’associant à l’agitation du monde adulte, propre à troubler la quiétude requise pour l’étude.

A ces conditions, que chacun avait d’ailleurs intériorisées, de gré ou de force, la question aujourd’hui obsédante des « savoirs fondamentaux » ne se posait pas vraiment, parce tout était axé sur l’étude avec l’objectif de progresser, y compris dans les disciplines d’éveil artistique ou sportif. En outre, dans la société provinciale d’alors, la population scolaire était culturellement homogène de telle sorte qu’il n’y avait pas lieu – pour reprendre les thèses actuelles du linguiste Alain Bentolila – d’imaginer de processus spécifiques d’intégration identitaire et d’appartenance à une communauté nationale, par le biais par exemple de la langue!

Les inégalités sociales et structurelles entre les lycéens n’étaient pas, pour autant effacées par le jeu du règlement intérieur. Les antagonismes sociaux non plus, mais ils n’étaient pas perçus comme des facteurs pertinents et déterminants pour la réussite scolaire. Si elles se manifestaient, c’était plutôt autrement par le fait que toute une classe d’âge n’était pas admise au lycée! Ou ailleurs dans les loisirs éducatifs extérieurs que la bourgeoisie angevine offrait en complément de sa scolarité, à sa progéniture. Ainsi, en était-il de la pratique du piano ou de l’équitation dans le manège tout proche de la rue Célestin Port, voire des sports d’hiver ou des séjours linguistiques à l’étranger pendant les « petites » vacances de Noël ou de Pâques !

Mais ces activités annexes et extérieures ne constituaient, croyait-on, que des atouts négligeables pour réussir en français, en latin, en maths et en physique… En outre, en classe de « première » et de « terminale », le café de la Mairie du Boulevard Foch jouait un rôle équivalent de dérivatif aux études, et sa fréquentation n’était pas discriminante! Un hot-dog et une mousse étaient déjà à la portée de presque toutes les bourses…

Globalement, cet univers du Lycée David d’Angers des « années soixante »  – qu’on devait retrouver à l’identique dans la plupart des grands lycées publics de France – était probablement assez comparable à celui d’avant la seconde guerre mondiale et même d’avant la guerre de 14, du temps de l’Instruction publique de la Troisième République!

A-t-il laissé des traces dans l’enseignement d’aujourd’hui? Les profs actuels sont-ils les héritiers de ceux d’antan? Peuvent-ils se revendiquer des même performances que leurs « prestigieux » prédécesseurs, alors que tous les indicateurs internationaux – dès lors qu’ils ne sont pas destinés à tresser des couronnes aux ministres en fonction – disent le contraire?

Ce questionnement est pertinent mais il a ses limites! Il est en effet vain de chercher à comparer ce qui n’est pas comparable. La France a vécu depuis cette lointaine époque de profondes mutations, notamment démographiques et culturelles, qui invalident des comparaisons termes à termes. Mais au moins, est-on en droit de se demander si la motivation, le dévouement et l’attention portée aux élèves demeure la même aujourd’hui qu’hier…

Spontanément, ce n’était pas mon sentiment et j’avais quelques arguments qui le confortaient, en particulier, dans la période récente, mon expérience décevante de la « Réserve Républicaine de l’Education Nationale », créée après les attentats islamistes de janvier 2015… Candidat adoubé par le rectorat de ma région, je ne fus mis à contribution qu’une seule fois par un brave conseiller d’orientation d’un collège de banlieue, qui, tout penaud, m’a informé quelques jours après m’avoir sollicité, que le projet pédagogique dans lequel il comptait m’associer, pour offrir une aide à des élèves en perdition, avait été rejeté par les professeures. Elle ne souhaitaient pas, y compris sous leur tutelle, d’interventions extérieures dans leur établissement scolaire!

A contrario, l’attitude « héroïque » du proviseur du lycée de Grasse ainsi que le comportement exemplaire des professeurs de Concarneau lors de l’attentat de Londres, m’ont conduit à corriger cette image négative qu’au fil des années, des faits divers scabreux et au vu des résultats discutables, je m’étais faite du corps enseignant dans les collèges et lycées publics de France.

Comme beaucoup, me référant mélancoliquement à mon passé au lycée David d’Angers, il me semblait que le zèle éducatif et la disponibilité professorale n’étaient plus que des curiosités exotiques attestant d’un passé lointain, et qu’ils avaient été supplanté par une forme de corporatisme revendicatif, où la seule échappatoire au malaise et aux échecs de la pédagogie en vigueur était d’ordre quantitatif  et ne se mesurait qu’en termes d’effectifs supplémentaires…C’est d’ailleurs un discours relayé en chœur par les candidats à l’élection présidentielle en cours, qui ne s’affrontent guère que sur le nombre de postes créés!

La dramatique affaire du lycée de Grasse témoigne heureusement du fait que le pessimisme n’est pas forcément la meilleure option et que mon triste constat sur la dégradation de l’esprit « hussard noir de la République » doit être tempéré. A Grasse, l’agression par le lycéen incriminé aurait pu tourner au massacre sans l’intervention et le sang-froid du proviseur. Mais au-delà de cet acte de bravoure, au cours duquel il fut blessé, ce qui force l’admiration et sollicite le souvenir de ses propres maîtres, c’est qu’il a su imposer son autorité pour faire échouer le projet mortifère et fou de cet élève perdu dans ses fantasmes assassins…

Ultérieurement, alors qu’il était sûrement choqué par l’épreuve traumatisante qu’il venait de subir, il a su répondre aux journalistes qui l’interrogeaient avec beaucoup d’humilité en se cachant derrière sa fonction et avec bienveillance – y compris à l’égard de son agresseur – mettant constamment en avant son rôle d’éducateur qu’il disait vouloir reprendre au plus vite, sans s’appesantir sur son cas personnel. Sans s’attarder sur sa propre souffrance, cet homme, à l’exemple de mon propre proviseur jadis, s’effaçait devant sa mission…

A l’instant où il s’exprimait, c’est donc la figure emblématique et respectée d’André David-Cavaz (1910-1977) le proviseur du lycée David d’Angers,  qui s’imposa à moi. Dans le propos du proviseur de Grasse, je retrouvais la même considération pour ses élèves, la même passion du métier, la même vocation que celle que j’avais perçue, plus d’un demi-siècle auparavant quand je passais l’examen du baccalauréat. La même discrétion aussi !

     André David-Cavaz

D’où l’idée, au travers de ce billet qui évoque ce grand ancien de la profession, décédé, il y a quarante ans, de rendre hommage aux proviseurs de France, si injustement chahutés aujourd’hui et souvent regardés comme les boucs-émissaires responsables des difficultés d’une Education Nationale qui peine à se mettre au diapason de la modernité en préservant sa raison d’être au service des élèves. Et qui, peut-être, voulant absolument inscrire l’école au cœur de la société et de ses débats, en a épousé maladroitement les contradictions, en oubliant son devoir de transmission de savoirs et d’une culture.

J’ai croisé André David-Cavaz durant mes études au lycée à la charnière des années soixante et dans les années qui suivirent. Il avait, en effet, été nommé proviseur du lycée David d’Angers en 1957 et y était demeuré jusqu’à sa retraite au début des années 1970.

Avec les années, cet ancien professeur d’allemand s’était non seulement imposé par son autorité et une certaine vision de l’élitisme républicain indissociable de la recherche de l’égalité des chances, mais il avait fini par s’identifier à l’établissement qu’il dirigeait et auquel il vouait un attachement sans faille. Tel un stigmate dont il tirait fierté, il en portait d’ailleurs une partie du nom. Fruit du hasard évidemment, car c’est en 1888 que le lycée prit le nom du célèbre sculpteur angevin David-d’Angers (1758-1856) à l’occasion du centenaire de sa naissance et qu’en outre aucun élément ne permet d’imaginer un lien de parentèle entre les deux personnages.

On prétend néanmoins que André David-Cavaz s’amusait lorsque des curieux, des notables obséquieux ou des journalistes, lui demandaient s’il était de la famille de l’artiste, gloire angevine indiscutable du siècle précédent! Malicieusement, car il n’était pas dépourvu d’humour à froid, il éludait la question, laissant son interlocuteur imaginer la réponse la plus appropriée.

Du personnage privé, d’abord un peu austère en dépit d’un physique rondouillard et d’une apparence débonnaire, l’élève que j’étais, ignorait presque tout. On disait, sans trop savoir, qu’il était originaire de l’Isère ou de quelque part, du côté des Alpes. On disait qu’il était célibataire, qu’il vivait avec sa mère aux étages supérieurs du bâtiment d’honneur du lycée dans un appartement de fonction. Personne en tout cas ne l’avait aperçu en galante compagnie, ni ici, ni en ville, et personne ne se serait avisé de dire quoi que ce soit sur ses orientations sexuelles ou sur ses « affinités électives »…Ce n’était pas dans l’air du temps que d’imaginer méchamment, ce qui, de fait, ne nous regardait pas!

Pour tous, il suffisait qu’il soit entièrement voué à sa tâche éducative. Cette besogne à laquelle il consacrait sa vie ne se limitait d’ailleurs pas à assurer aux heures ouvrables, la logistique d’un lycée prestigieux ou à présider des conseils de professeurs. Elle l’accaparait en permanence.

L’homme était très peu disert sur sa personne et il n’aurait jamais livré de confidences à un élève, non parce qu’il cherchait à préserver d’inavouables secrets, mais parce qu’il estimait que sa fonction n’impliquait pas qu’il fasse étalage de son intimité. L’indiscrétion sur sa vie privée l’aurait sans doute privé de la distance nécessaire pour être respecté et asseoir son autorité…

Ce devoir de réserve, qu’il s’imposait avec rigueur, se manifestait par une volonté affirmée d’éviter toute familiarité inopportune, mais elle n’excluait nullement la compréhension, voire même l’empathie ou la compassion à l’égard de ceux qui lui étaient confiés et dont la réussite était son seul enjeu. En revanche, jamais, il ne lui serait venu à l’idée de tutoyer un élève.

Lors des intercours, il parcourait les couloirs du lycée, seul ou en compagnie du censeur ainsi que du surveillant général. Il n’intervenait que très rarement directement auprès d’un élève et en public, surtout s’il s’agissait de le réprimander. Il laissait ce soin à ses subordonnés! Comme toujours, la nature avait bien fait les choses – à moins que ce ne fût l’académie – car dans cet étrange attelage qui déambulait en silence sans afficher de complicité apparente, le proviseur dominait d’une tête le censeur, qui n’arrivait qu’à la hauteur de son nœud papillon, et qu’on avait d’ailleurs affublé du sobriquet de « Fa-dièse » – plus près du sol! 

En revanche, le proviseur recevait ceux de « ses » lycéens signalés en difficulté ou qui le sollicitaient! Il recevait dans un bureau lustré et bien rangé, éclairé au soleil couchant, qui donnait sur la cour d’honneur. Il consacrait à cet entretien, à ce colloque singulier, tout le temps nécessaire, écoutant et conseillant. Et cette attention quasi-paternelle, qu’il portait à son jeune interlocuteur, il pouvait la prolonger au-delà de la scolarité au lycée, car il ne s’estimait jamais quitte vis-à-vis d’un élève qui avait fréquenté son établissement…

Plus tard, alors que j’étais étudiant, je n’ai pas hésité à lui demander conseil sur les options académiques que j’envisageais de privilégier, et c’est de bonne grâce, qu’il m’a prodigué ses recommandations, alors qu’il n’avait plus, en principe, rien à faire avec moi.

Mon souvenir le plus marquant qui atteste de sa proximité avec « ses » élèves, a trait à l’examen du bac. Quelques jours avant, je fus affecté d’une poussée acnéique ou infectieuse disgracieuse, et ma résolution était prise de ne pas me présenter aux épreuves, le nez barbouillé de teinture d’iode. Et ce d’autant moins, qu’elles se déroulaient dans un autre lycée de la ville, le lycée Chevrollier, et que j’allais devoir plancher aux côtés des « filles de Joachim du Bellay »… Alerté par mes parents inquiets, André David-Cavaz me convoqua et sut si bien plaider ma cause – à ma place – qu’il parvint à me convaincre… J’obtins ce fameux diplôme, sans lever la tête de ma copie!

Parmi mes autres souvenirs de cet homme de culture, me vient en mémoire le discours qu’il prononça le 15 novembre 1969 devant l’Assemblée Générale de l’association des anciens élèves du lycée, qu’il honorait chaque année de sa présence ainsi que le rituel banquet qui suivait…

Ce morceau de rhétorique est mémorable, car ce jour-là, il put donner toute la mesure de son talent en conciliant son admiration pour David d’Angers et son amour de la littérature allemande,  » la patrie de son imaginaire, la terre où il est possible de penser en rêvant, de fabriquer les mythes » selon une définition que formulait si bien Florent Georgesco dans Le Monde (24 mars 2017) à propos de Michel Tournier, mais qui aurait été comme un gant à André David-Cavaz.

Lequel, en verve ce soir-là entreprit d’évoquer la visite que fit David d’Angers à Goethe (1849-1832) dans « sa bonne ville de Weimar » le 26 août 1829. Le sculpteur, âgé de quarante ans et déjà auréolé de gloire souhaitait rencontrer l’illustre vieillard de quatre vingts ans, dont il voulait sculpter le buste!

Au-delà du caractère anecdotique de cet épisode – un parmi tant dans l’oeuvre considérable de David d’Angers –  et des avatars qu’il dut surmonter pour parvenir à ses fins en 1831, à peine quelque mois avant le décès du géant de la littérature allemande, ce qui frappe dans l’allocution du proviseur, c’est la part de lui-même qu’il y met, lorsque par exemple, il rappelle incidemment sa visite à Weimar en 1930 alors qu’il était étudiant. C’est son émotion qui transparaît lorsqu’il mentionne Friedrich Schiller (1759-1805), un autre maître de la poésie germanique…

Pour conclure, je l’entends encore citer – avec un soupçon de provocation contrôlée – cette phrase de David d’Angers, qu’il fait sienne:  » La nature est en Allemagne grande et poétique, les hommes pleins de science, de génie, bons et aimants »! Moins d’un quart de siècle après la guerre et les horreurs du nazisme, mon proviseur ne manquait pas de courage ou de toupet… C’était l’homme de la réconciliation franco-allemande en Anjou, qui s’exprimait derrière les propos de David d’Angers ..

Goethe par David-d’Angers

 

En 2015, le Courrier de l’Ouest – le quotidien local d’Angers – le sélectionna parmi les personnalités qui marquèrent l’Anjou du vingtième siècle, aux côtés d’Emile Joulain le poète patoisan et de Monseigneur Chappoulie, l’évêque du diocèse d’Angers des années cinquante…

Distinction méritée pour cette homme de grande culture, modeste et discret, qui plaçait sa tâche d’éducateur au dessus de tout, et qui croyait en l’égalité des chances, à condition, qu’au-delà des mots, on se dote des moyens adéquats.

« Au travers de son internat, auquel il s’intéressait particulièrement, il accueillait des élèves de tout l’Anjou et de conditions sociales diverses. Une réalité assez différente de l’image que certains se font alors du lycée et de son proviseur. » précisait le journaliste du Courrier de l’Ouest.

Aujourd’hui, je sais que André David-Cavaz a des héritiers et pourquoi pas des disciples, à Grasse et à Concarneau, et sûrement dans beaucoup d’autres lieux …

Cour d’honneur

Cour des Grands

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La publication du rapport annuel de l’Inspecteur général d’EDF pour la Sûreté Nucléaire et la Radioprotection est toujours un événement attendu. Disons, plus précisément, qu’il est attendu du landerneau nucléaire auquel il s’adresse en priorité et, plus généralement, par tous ceux qui s’intéressent à la sécurité nucléaire sans se laisser influencer par le matraquage médiatique des abolitionnistes de l’atome qui hantent les allées du pouvoir depuis trente ans !

Ce rapport – à vocation interne mais qui est mis à la disposition de tous (consultable sur le site EDF) – est rafraîchissant, parce que, précisément, il présente un point de vue, celui d’un expert d’un exploitant, et qu’il ne prétend pas émaner d’une quelconque association de recherche « affranchie des lobbys industriels » ou d’une institution officielle qui brandirait son indépendance, sa compétence et sa volonté de transparence, à chaque détour de phrase…Il est intéressant parce qu’il n’hésite pas à prendre parti, celui d’une entreprise dont l’intérêt bien compris est d’éviter tout accident grave qui ruinerait définitivement son industrie. La teneur de ce document n’est donc pas idéologique, et c’est heureux car, en quelque domaine que ce soit, l’idéologie n’a jamais contribué à garantir la sécurité collective.

Son auteur est un salarié de l’entreprise, et si son travail depuis quelques années rencontre du crédit, c’est qu’il dresse, sans trop sombrer dans la langue de bois, un bilan sans concession des atouts et des faiblesses d’EDF en matière de sûreté nucléaire et de radioprotection et qu’il ne s’embarrasse pas de circonvolutions ampoulées pour décrire les relations, en l’occurrence quasi-conflictuelles, qu’elle entretient avec ses partenaires obligés que sont, en particulier, les pouvoirs publics… Enfin, dernière caractéristique, ce document n’est pas un bréviaire qui s’imposerait comme un recueil de dogmes et de vérités révélées qu’il conviendrait, par opportunisme électoral, de vénérer à l’exemple des études de Greenpeace, et qu’il serait malséant de discuter.

Le rapport de l’année 2016 qui vient d’être rendu public le 3 mars 2017 était particulièrement attendu après les événements très médiatisés de l’automne dernier qui avaient un peu terni l’image de la grande entreprise publique, qui demeure un des principaux acquis de la Libération, en dépit de ses difficultés actuelles artificiellement entretenues, souvent « décrétées ex cathedra »  et dont, par conséquent, elle n’est que partiellement responsable.

A la mi-octobre 2016, l’Autorité de Sûreté Nucléaire avait annoncé « urbi et orbi » qu’elle exigeait l’arrêt de cinq réacteurs nucléaires d’EDF pour effectuer des tests et qu’elle suspendait l’autorisation de redémarrage de sept autres (en maintenance périodique), en raison d’une anomalie suspectée dans l’acier enveloppant les générateurs de vapeur, organes essentiels pour évacuer l’énergie produite par la réaction nucléaire. Cette anomalie pouvait aussi concerner les cuves des réacteurs. Dénommée « ségrégation carbone », elle aurait été potentiellement présente dès la coulée des aciers en fonderie.

Ce phénomène caractérisé par un taux de carbone non conforme aux normes aujourd’hui en vigueur, avait été -disait-on – imprudemment sous-estimé jusqu’à ce jour, et « on » craignait qu’il n’affecte gravement la résistance mécanique des cuves ou de leurs équipements annexes comme les générateurs de vapeur !

Si tel avait été effectivement le cas, c’est la sûreté du parc nucléaire français qui était en péril? C’est en effet au cœur même du confinement de la réaction nucléaire que cette faiblesse génératrice d’accidents était suspectée et parfois détectée. Déjà planait dans la presse hexagonale et dans les chaumières ministérielles, l’ombre portée des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, apportant de l’eau au moulin des antinucléaires qui demandaient l’arrêt « immédiat » de la production d’électricité d’origine nucléaire.

Il y avait vraiment de quoi foutre la trouille au « pékin moyen », d’autant que le porte-drapeau de cette information angoissante était l’instance officielle de contrôle, l’Autorité de Sûreté Nucléaire, qui, arc-boutée sur ses principes sacrés d’indépendance et de transparence, s’était empressée de sonner le tocsin et avait pris les mesures conservatoires drastiques évoquées plus haut !

Sous les lambris dorés de l’Elysée, on peut penser que certains conseillers du Président devaient secrètement se féliciter de la perspective que cet incident ouvrait, de respecter enfin une – au moins une – des promesses phares du quinquennat, à savoir la réduction de la part du nucléaire dans le « mix énergétique » … Et en plus, « à l’insu du plein gré » de l’auguste locataire ! Tout bénef…

Heureusement, à l’issue d’investigations approfondies, il est apparu que cet événement n’était pas aussi préoccupant qu’initialement redouté…L’Autorité administrative put alors, fort opportunément et sans trop se déjuger en faisant mine de s’appuyer sur les conclusions inespérées des expertises qu’elle avait diligentées, rapporter sa décision initiale, et permettre le redémarrage des réacteurs concernés.

Cet apparent changement de braquet était raisonnable, mais, comme souvent, de méchantes langues l’assimilèrent à un rétropédalage. Elle eut pour effet favorable d’éviter la pénurie d’électricité, et d’écarter la menace de coupures de courant sur le réseau français, au moment où la demande s’accroissait en ce début d’hiver rigoureux.

Bien entendu, pour faire bonne mesure et peut-être aussi pour sauver la face, l’Autorité de Sûreté Nucléaire imposa à EDF (qui s’en accommoda de bonne grâce)  de prendre quelques « dispositions spécifiques d’exploitation » supplémentaires et d’effectuer des essais complémentaires ! En fin de compte, la sagesse prévalut, attestant – s’il en était besoin – du sens des responsabilités, du pragmatisme et de la bonne compréhension de l’intérêt général (ainsi que du sien) de l’Autorité administrative « indépendante », que d’aucuns persistent parfois à qualifier de « nucléophobe » ou qui est souvent – et injustement – perçue, comme une haute technocratie, hors sol, imbue d’elle-même, et obnubilée par le respect convulsif de procédures superfétatoires, édictées au nom d’une « culture de sûreté » devenue obèse par la multiplication de règles en tous genres !

Cette alerte et ce qui en a finalement résulté, incitèrent certains esprits frondeurs à instruire un second procès à l’encontre de l’Autorité de Sûreté – tout aussi infondé que le premier – aux termes duquel son « indépendance » ne serait en fait que de façade, étant entendu que le gouvernement reprend toujours la main lorsque les affaires sont sérieuses, c’est-à-dire lorsque les prises de position de l’Autorité de Sûreté, trop cassantes, trop « autoritaires » et inutilement anxiogènes risquent de générer plus de désordres à l’ordre public qu’elles n’évitent l’expression de dangers avérés !

En tout cas, à la fin de l’année 2016, l’incident paraissait clos !

Tous paraissaient se féliciter du compromis trouvé. L’Autorité de Sûreté Nucléaire, d’abord qui comprit à cette occasion qu’il ne fallait pas aller trop loin dans sa posture de « gendarme du nucléaire »; EDF, ensuite, qui accepta sans mot dire – sans maudire – les mesures supplémentaires de précaution qu’on lui imposait en contrepartie d’une autorisation de poursuite de sa production d’électricité, et enfin le gouvernement rassuré par le fait qu’on ne viendrait pas le « chercher » en cette fin crépusculaire de quinquennat, en lui rejouant « l’hiver 1954 et l’abbé Pierre » sur fond de privation « administrative » de courant ! Seuls les indécrottables écolos antinucléaires trouvèrent à y redire. Mais, quoiqu’en pense le candidat officiel de la Belle Alliance Populaire à la Présidence de la République, qui fait grand cas de leur amitié, ils ne représentent guère plus de 1%, dont la moitié, mobilisés en permanence dans les « ZAD » à jouer les Robin des Bois face à la maréchaussée !

Cette harmonie de tous les corps constitués a été partiellement rompue, le 18 janvier 2017, lors des vœux à la presse de l’actuel président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire. Mécontent sans doute d’avoir dû manger son chapeau dans « l’affaire de la ségrégation carbone », ou remonté comme une horloge pour promouvoir le nouveau paradigme nucléaire d’un accident certain, quelle qu’en soit l’occurrence, il s’est en effet livré, en dramatisant la situation, à un véritable réquisitoire contre les exploitants nucléaires dont EDF… et en prédisant l’avenir le plus sombre!

A sa décharge, le désaveu implicite de sa première décision, un camouflet insupportable pour un X-Mines biberonné dans la haute administration, pouvait lui faire craindre que la technostructure qu’il dirige ne soit plus vraiment prise au sérieux et qu’elle se heurte à l’avenir à de fortes réticences de l’Etat lorsqu’il s’agira, comme il le réclame inlassablement, d’accorder une augmentation de ses effectifs d’ingénieurs et d’inspecteurs, ou un accroissement significatif de son budget. On peut même penser car l’homme semble habité par sa mission, qu’il appréhende réellement l’avenir de la sécurité nucléaire, dont il s’estime – probablement à tort – le seul garant.

Quoiqu’il en soit, ce 18 janvier 2017, dans son camp retranché de Montrouge, ses propos – dont on peut intégralement prendre connaissance sur le site de l’Autorité de Sûreté Nucléaire – furent d’une extrême violence : « Concernant les installations nucléaires, il y a un an, le contexte était préoccupant à moyen terme. Si je devais résumer ma pensée aujourd’hui, je dirais que le contexte est préoccupant. J’enlève ‘‘à moyen terme’’ ».  

Un slogan propre à décourager Billancourt, comme aurait dit Maurice Thorez jadis!

Dans ces conditions, face à cette agression frontale, une réponse d’EDF, principal exploitant de réacteurs nucléaires de puissance en France s’imposait, tant sur le fond que sur la forme. Toute la question – le seul suspens – était de savoir par quel vecteur l’entreprise ferait transiter sa riposte et dans quelle mesure, elle privilégierait la conciliation sur l’offensive.

Clairement, les réponses à ces interrogations furent apportées par le rapport 2016 de l’Inspecteur général.

Sur le fond, prenant le contre-pied du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, l’inspecteur général d’EDF estime – comme il fallait tout de même s’y attendre – que les résultats en matière de sûreté nucléaire, de radioprotection et de prévention sont « encourageants » et même « en constante amélioration », EDF n’ayant pas connu, pour la quatrième année consécutive, « d’événement majeur de sûreté en 2016 » ayant une incidence radiologique; et ce, grâce à « l’implication » de son personnel, dont pourtant  « les programmes d’activités avaient été bouleversés par les interventions liées (notamment) aux affaires «  ségrégation  » – sous-entendu – abusivement montées en épingle !

Il formule cependant des préconisations d’améliorations dans le domaine de la maintenance.

Ce qui étonne, c’est que sur un sujet technique de cette importance, son appréciation globale soit parfaitement contradictoire avec celle du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire…

Forcément l’un ou l’autre doit donc forcer le trait ou gommer les aspects qui pourraient affaiblir sa thèse ! Qui croire ?  Celui, à l’évidence, qui a le moins d’intérêt à tordre la réalité.

Et dans ce contexte, force est de reconnaître que la position de l’exploitant est robuste, étayée par plusieurs décennies de fonctionnement du parc nucléaire sans déplorer de catastrophe de sûreté ou de radioprotection. Et surtout, il peut arguer qu’en cas d’accident, il serait désigné comme l’unique responsable, en droit comme en fait. En outre, d’un point de vue industriel ou économique, les conséquences ne seraient pas moindres car son activité serait irrémédiablement condamnée. L’intérêt du gendarme du nucléaire est d’un autre ordre, celui d’être reconnu comme un levier indispensable à la police de l’Etat !

Mais l’important ne se trouve pas là, car ces différences d’approche de la prévention d’un risque qui est bien réel, relèvent de la normalité du dialogue contradictoire entre un contrôleur et un contrôlé, entre l’Etat et ses administrés, surtout lorsqu’il ne s’agit que d’un jeu de postures dans un contexte où la peur de l’apocalypse n’est heureusement pas à l’ordre du jour…Les frayeurs de Président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire sont pour une large part virtuelles ou conséquentes de normes excessives qu’il a lui-même édictées, comme celles portant sur la définition des déchets radioactifs.

L’aspect le plus troublant du rapport de l’Inspecteur général réside dans sa critique sans ambages de l’Autorité de Sûreté elle-même, sur sa manière d’exercer sa mission, et même, implicitement sur sa raison d’être en tant qu’entité administrative indépendante…

Intitulant le paragraphe consacré à ce sujet « un besoin de confiance », l’inspecteur général annonce clairement la couleur : si la confiance est présentée comme un besoin, c’est qu’a priori, elle est loin d’être acquise !

La suite de son exposé le démontre. Après avoir rappelé – presque pour forme – « qu’un dispositif de sûreté nucléaire efficace comporte nécessairement une Autorité de sûreté forte qui entretient des échanges équilibrés avec les exploitants » l’inspecteur observe qu’en France, « les relations entre EDF et l’Autorité de sûreté ne sont pas satisfaisantes depuis plusieurs années ».

Il poursuit l’offensive en observant que « chacun campe sur ses positions » et que « les causes (de cette absence de dialogue) sont multiples ». Mais, selon lui, elles sont d’abord le fait de l’Autorité qui limite, pour l’essentiel les échanges, « à débattre de la conformité réglementaire à des textes qui ne peuvent traduire la diversité des situations et des problématiques, au détriment du dialogue technique indispensable pour progresser ». Sévère!

Le plaidoyer se transforme même en un réquisitoire accablant:

« Des incompréhensions surviennent inévitablement et créent un climat préjudiciable à la sûreté. Une activité aussi complexe et sensible que l’industrie électronucléaire doit évidemment être fortement encadrée, mais vouloir tout écrire est illusoire. Cela conduit à une pléthore de textes, toujours imparfaits et en évolution permanente. Pire, un corpus d’une telle complexité dépasse les capacités d’assimilation humaine et ne renforce pas la sûreté. Il (me) paraît préférable d’élaborer des textes qui posent les principes, fournissent des règles générales et prévoient des procédures particulières pour les cas non envisagés. L’application de tels textes passe par un dialogue soutenu où la technique tient la part principale, et où les conséquences pour la sûreté sont le critère décisif. Ce dialogue technique, ces échanges sur le fond, me paraissent une condition d’un retour à des rapports plus équilibrés et responsabilisant pour l’exploitant. Cela permettra d’amorcer une logique de cercle vertueux mais prendra du temps : la confiance ne s’impose pas mais se construit en commun, progressivement »…

La charge est d’autant plus cruelle que l’inspecteur compare l’action de l’Autorité de sûreté nucléaire française à son homologue britannique, avec laquelle EDF entretiendrait des relations confiantes, respectueuses des responsabilités mutuelles, et au bout du compte, profitables…

Cette attaque est par ailleurs malvenue alors que les « Autorités prétendument indépendantes » semblent passées de mode et même contestées jusqu’aux échelons les plus élevés de l’Etat et dans les commissions parlementaires… Si la classe politique a trouvé autrefois commode de se décharger de ses responsabilités sur des sujets sensibles et complexes, en en confiant la gestion à de fidèles serviteurs présentés comme autonomes, désormais qu’elle est confrontée à l’accusation d’inutilité, elle s’interroge sur le gain de tels dispositifs cache-sexe et sur l’intérêt de les faire perdurer…

Le fait que l’Inspecteur général ait pu diffuser pareil pamphlet anti-Autorité pour le compte d’une entreprise dont le capital est détenu à 85% par l’Etat, est à cet égard significatif. Ne fait-il pas écho à certaines réflexions conduites, ici ou là, en sous-main, sur la pertinence de maintenir l’autonomie d’une telle technostructure?  L’inspecteur n’a-t’il pas bénéficié, a minima, d’une bienveillante neutralité de la part de ceux, en haut-lieu, qui estiment qu’il n’y a pas de motif majeur pour persister à déléguer à l’Autorité de Sûreté Nucléaire des missions quasi-réglementaires relevant des prérogatives régaliennes de l’Etat?

Ne s’interroge-t-on pas, de facto et par personne interposée, sur la valeur ajoutée d’une Autorité autonome par rapport à une administration centrale classique, disposant des compétences techniques effectivement nécessaires pour procéder au contrôle d’une activité industrielle ou médicale intrinsèquement dangereuse?  N’est-ce pas de la sorte que l’Etat administre le pays depuis la nuit des temps?

L’avenir nous dira si ce rapport 2016 n’est qu’un coup de semonce sans lendemain, ou le signe précurseur d’une réforme de la sûreté nucléaire vers un droit commun réaménagé des risques industriels, et plus généralement vers une organisation des pouvoirs publics plus conforme aux standards de la démocratie. Laquelle postule qu’en principe le dernier mot revient toujours à des élus du suffrage universel et non à des technocrates, fussent-ils compétents et honnêtes!

Le vent tournerait-il, sonnant enfin le glas des administrations « indépendantes » ? L’exemple de l’Autorité de Sûreté Nucléaire n’étant qu’un exemple parmi d’autres, car cette dérive de la défausse vers des experts indépendants est une marque de fabrique du manque de courage de la classe politique depuis deux ou trois décennies…

  • PS: On aura sans doute compris qu’à titre personnel, je suis défavorable à la création de ces Autorités indépendantes, qui se substituent aux représentants élus et qui, étant d’authentiques dénis de démocratie, pourraient bien échapper un jour aux apprentis sorciers qui les ont portées sur les fonds baptismaux. Bien sûr, la probité, de désintéressement et le dévouement à la cause publique de leurs personnels – généralement fonctionnaires – ne sont en rien mis en cause, et c’est la raison pour laquelle je n’ai évoqué ici que des fonctions et n’ai cité aucune personnalité.

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Il n’aura sans doute échappé à personne que nous sommes en pleine campagne électorale des « Présidentielles » et qu’une des notions qui fait le « buzz » – comme on dit maintenant – est celle « d’emploi fictif ».

Merci à Ph. Bouvard pour ce prêt "involontaire" de saillie.

Merci à Philippe Bouvard auquel j’ai emprunté cet aphorisme

On pourrait même dire sans exagérer qu’avec l’appui d’une autorité judiciaire peut-être complaisante et partisane, c’est la principale arme que les candidats s’envoient mutuellement dans les jarrets pour entraver la marche de leurs concurrents vers une hypothétique victoire…

Autrefois, on aurait plutôt évoqué la corruption ou le népotisme… On aurait sûrement privilégié l’accusation de clientélisme contre ceux – qu’on connaît tous – qui usent exagérément de leur position pour s’attirer les bonnes grâces de l’électeur…On ne se serait sans doute pas privé de citer les fils des copains rémunérés pour réaliser un rapport bidon dans le cadre d’un stage obligatoire de fin d’études.

Mais, désormais, les charmes de ces mots compliqués sont épuisés. Ils ne surprennent plus. Même pénalement, c’est de la routine. Le concept « d’emploi fictif » est devenu le nec plus ultra des joutes médiatiques et le terrain privilégié des coups bas. Il recouvre d’ailleurs toutes les autres notions, et occulte même les programmes électoraux qui, dans le passé, faisaient les beaux jours des vendeurs de promesses…

Souvenons-nous avec émotion du discours du Bourget de janvier 2012 de l’actuel président de la République – alors candidat – qui avait réveillé en nous les mânes de Jaurès, pour accoucher cinq ans plus tard d’un Emmanuel Macron ! L’un fut reçu premier en 1878 à l’Ecole Normale Supérieure et devint agrégé de philosophie, l’autre, élevé chez les jésuites, échoua au même concours, mais devint inspecteur des finances et banquier d’affaires…et ministre de gauche.

Nul n’était besoin dans ces époques lointaines d’agiter le spectre devenu monstrueux de l’emploi fictif.

Faut-il s’en plaindre ? Je n’en sais rien, et de toute manière, il faudra bien voter… Et comme on ne peut plus le faire en faveur de Jean Jaurès !

A propos de ce « sacré » Jean Jaurès, on peut penser, quelle que soit sa puissance d’analyse et sa maîtrise incomparable de notre langue, qu’il aurait sans doute été sidéré et qu’il aurait ouvert des yeux ahuris, si, lors de ses controverses légendaires avec Georges Clemenceau, au début du vingtième siècle à la Chambre des Députés, on l’avait accusé de voler la République en rémunérant des emplois fictifs!

Lui-même n’aurait certainement pas usé de cet argument – surréaliste sous la troisième république  – y compris en 1885, lorsqu’il fut élu pour la première fois, député du Tarn, face au caricatural baron René Reille, qui tenait depuis toujours les « Montagnes Noires » sous son emprise féodale.

Il n’est même pas sûr  que lui, l’homme intègre et cultivé aurait compris de quoi il s’agissait! Aurait-il déduit qu’il pouvait être question de l’argent qu’il donnait parfois sur sa cagnotte de parlementaire aux militants de la SFIO en difficulté, ou aux ouvriers de Carmaux en grève? Lesquels, en contrepartie rendaient quelques menus services officieux pour la diffusion de l’Humanité? Sa générosité gratuite aurait t-elle été une faute?

De la même manière, il est quasi-certain, que Clemenceau qui n’était pourtant pas avare de coups tordus en politique, ne se serait pas livré à ce type de persiflage ou de clabaudage.

L’un et l’autre, en fins lettrés qu’ils étaient, et médusés par l’attaque, se seraient certainement précipités sur un dictionnaire pour tenter de préciser le méfait dont on les aurait accusés. Non pas tant pour élucider la notion d' »emploi » que pour clarifier le qualificatif « fictif »…

Si l’on fait abstraction de la jurisprudence judiciaire, certainement abondante, exubérante, par conséquent contradictoire, selon les sources, et, comme toujours, quasiment incompréhensible, la définition de l’adjectif  » fictif » est assez classique…

 » Le Petit Larousse » précise que « fictif »  est issu du latin « fictus » qui signifie « inventé ». Deux acceptions sont fournies: la première, synonyme d’imaginaire, s’accommode de tout ce qui est créé par l’imagination et qui n’a rien de réel, et la seconde, qui assimile  le mot « fictif » à  » conventionnel », caractérise ce qui n’existe que par convention…

Un exemple permet de mieux saisir la seconde définition :  » Les billets de banque n’ont qu’une valeur fictive »! Cet exemple résonne d’ailleurs étrangement dans le contexte actuel!  Devrait-il nous inciter à déposer une plainte auprès du Parquet national financier contre les banques qui exploitent des billetteries!  On frémit à l’idée qu’en tant qu’utilisateur de ces machines, on s’approvisionne régulièrement en monnaies de singe, autrement dit en argent fictif d’une pension qu’on croyait réelle. Il est vrai, que depuis quelque temps, je nourrissais le vague sentiment que mon pouvoir d’achat se transformait progressivement en une variable d’ajustement réellement décroissante, avant de devenir peut-être un attribut virtuel.

Bref, il résulte de cette recherche documentaire que le caractère « fictif » d’une action est une notion hautement relative, dont on peut user et abuser sans dommage au gré des circonstances!

J’en veux pour preuve ma propre expérience: pendant plus de quarante ans, on m’a rémunéré pour simplement réfléchir, avec pour seule obligation de résultat d’écrire de temps en temps, deux ou trois choses, censées faire date mais que la plupart ont oublié depuis fort longtemps… Personne en revanche n’a osé formuler à aucun moment que mon emploi dans les différentes fonctions que j’ai occupées, pouvait être en partie fictif…Evidemment, tous avaient de bonnes raisons d’éviter ce type de questionnement existentiel, puisque leur situation était identique à la mienne… Réfléchir était donc une occupation en soi, qui devait être rémunérée en conséquence…

L’âge de la retraite ayant sonné, j’ai pensé naïvement qu’il me suffirait – pour m’occuper – de poursuivre mes petites réflexions entamées plusieurs décennies auparavant et, par essence, inachevées. Et surtout, je croyais que mon changement de statut social ne modifierait en rien, la perception qu’auraient les autres de mon activité. Je concevais, qu’à ce titre, on persisterait, au moins moralement, de me créditer d’une activité réelle, sinon utile! Il n’en fut rien.

J’ai rapidement compris qu’on n’attendait plus du tout cela de moi. Et que mon activité d’avant s’était soudainement muée en spéculations hasardeuses de « recopiage ». Un vieil inactif ne peut en toute rigueur espérer exister et retrouver une sorte de crédibilité d’actif que s’il abandonne sa spécificité d’antan – de modeste intellectuel en l’occurrence – et que s’il se précipite avec enthousiasme dans toutes les fonctions domestiques ou de bricolage manuel qu’il avait délaissées autrefois par incompétence, par manque de goût, ou parce qu’il était entièrement mobilisé par son métier…

Poursuivre ces efforts antérieurs et faire partager par l’écriture le fruit de ses petits travaux, devient un non-sens, et n’est plus considéré comme un travail. Ce n’est rien. Ce qui était réel est désormais fictif!

On ne consentira – à la rigueur – à admettre qu’un vieux grigou se livre encore à une activité réelle, au delà de son nécessaire assujettissement – de préférence librement consenti – aux obligations quotidiennes de sa condition d’inactif, que s’il se lance, à corps perdu, dans le bénévolat associatif et l’action caritative… Son travail intellectuel d’antan ne sera plus toléré que comme un aimable violon d’Ingres, dans les temps morts laissés par le mouvement brownien des tâches matérielles incontournables!

« Faire » pour un retraité de classe moyenne ou modeste, c’est produire du mouvement visible, comme si « faire », c’était ne plus « rien faire » d’autre, jusqu’à en perdre la raison…

La conclusion, c’est d’abord qu’il faut conclure, car mon activité en rédigeant ce libelle est, bien sûr, fictive, et ensuite que la frontière entre le réel et la fiction, est d’abord liée à l’observateur…Elle est relative. Là où ça pose problème, c’est quand l’observateur est un juge qui veut se faire mousser, ou un média malveillant!

Ça rappelle quelque chose?

Vive la France, Vive la République…

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Elles étaient jeunes. Elles étaient belles. Anarchistes et militantes de la paix, elles aimaient la vie. Autant de motifs qui suffisent, en temps de guerre, pour les enlaidir sur les photos de la police judiciaire, les accuser de prostitution, d’espionnage et de trahison, et enfin les assassiner au petit matin d’une belle journée de printemps sur un polygone de tir destiné à l’entrainement des soldats dans les faubourgs de Nantes!

Près d’un siècle après, on attend toujours qu’on leur rende justice!

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Des voiles de brume venant de l’Erdre recouvraient encore le champ de tir de Bêle à Nantes en ce petit matin du lundi 6 mai 1918. Les oiseaux, dans l’aurore naissante, piaillaient à tout rompre.

p1150989

Saint Joseph-de-Portriq

Il était environ six heures, lorsque les riverains de Saint-Joseph de Portricq dans la banlieue nantaise entendirent distinctement deux salves suivies de deux ou trois détonations isolées…Ils comprirent que ce vacarme juste avant l’aube ne devait rien à un exercice ou à des manœuvres militaires, et qu’il s’agissait plutôt d’une exécution capitale. Les plus matinaux qui partaient travailler dans les usines de Nantes ou sur le port du quai de la Fosse avaient d’ailleurs aperçu quelques minutes plus tôt un convoi cellulaire sur la route de Paris. Le doute n’était plus permis!

A cet instant, Joséphine Augustine Manuella Alvarez dite « Colombine », âgée de quarante ans, et Victorine Faucher, dite « Lolotte » âgée de vingt-cinq ans, tombaient sous les balles de deux pelotons d’exécution, constitués de soldats de deux régiments nantais d’alors, le 51ième d’artillerie et le 91ième d’infanterie!

Des témoins rapportèrent qu’au lieu du supplice, un terre-plein avait été aménagé face à la campagne, calé contre la butte du stand de tir. « Devant un amoncellement de fascines disposées en arc de cercle, deux poteaux avaient été dressés » précisa-t-on ultérieurement.

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Manuella et Victorine (Presse Océan) –           photos de la police militaire

On venait d’exécuter deux présumées « espionnes » à la solde de l’ennemi », deux « Mata-Hari » des Pays de Loire!

  • Victorine, la plus jeune, avait refusé toute aide à la sortie du fourgon cellulaire, et c’est presque en sautillant qu’elle avait franchi élégamment le fossé qui la séparait du poteau. Elle s’était placée d’elle-même face au peloton. Et en passant devant ses juges ainsi que les officiers commis pour assister à sa mise à mort, elle leur avait même adressé un geste d’ultime défi. Comme pour montrer à ses assassins galonnés tout le mépris qu’ils lui inspiraient!
  • Manuella, très pâle suivait sa compagne d’infortune sans mot dire.

Jusqu’au dernier moment elles avaient cru qu’elles échapperaient à la sentence et qu’elles seraient graciées par le Président Poincaré. Naïvement, elles avaient en effet de bonnes raisons d’espérer. Non seulement, elles n’avaient pas de sang sur les mains, mais leur procès totalement à charge, ainsi que l’appel qu’elles avaient formé devant le Conseil de guerre, s’étaient déroulés dans des conditions iniques, bafouant délibérément les droits de la défense, en un mot, indignes d’une République civilisée, y compris en temps de guerre… Elles pensaient que le Président était sage et juste. Il n’en a rien été…

Sans opposer la moindre résistance, elles se laissèrent lier les mains, « après avoir remis leurs manteaux à l’abbé Spitalier », l’aumônier de la maison d’arrêt, bouleversé, le seul témoin qui sut, à ce moment, capter leur regard et en qui, elles crurent déceler – elles qui d’ordinaire « bouffaient » du curé – un peu de compassion non simulée. Un peu d’humanité…

Lorsqu’un sous-officier se présenta devant Victorine pour lui bander les yeux, elle refusa tout net. « Je n’ai pas peur » lui cria-t-elle ! Mais, même si l’institution judiciaire flirtait avec l’infamie – comme ce fut très souvent le cas de la justice militaire entre 1914 -1918 – on se faisait un devoir de respecter à la lettre, la procédure « pénale » : aussi passa-t’on outre cette dernière volonté, et on lui banda les yeux! Faut dire que les pauvres poilus, qui avaient été requis pour lui donner la mort, n’auraient probablement pas supporté de croiser son regard au moment d’appuyer sur la détente!

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

Après que l’ordre fut donné aux soldats de se mettre en joue, et que le sous-officier commis d’office eut hurlé « Feu », Victorine et Manuella s’écroulèrent ! Si la cadette fut tuée sur le coup, Manuella, agonisante, transpercée de toutes parts, continuait en revanche de s’agiter! Son corps ensanglanté était affecté de violents spasmes…

Agissant encore selon le règlement en vigueur, le sous-officier qui avait ordonné le tir, s’approcha pour lui donner un coup de grâce dans la nuque. Ce qu’il fit maladroitement, car troublé par le meurtre qu’on lui faisait commettre, il visa mal, et le corps de Manuella persista à se tordre dans d’intolérables convulsions et souffrances. De telle sorte, que l’assistance pourtant composée de fiers-à-bras, toujours prompts à brandir leur implacable virilité d’antichambre, blêmit et, horrifiée, se prenait soudainement de pitié pour la suppliciée, en manifestant bruyamment son indignation. La situation aurait pu s’envenimer, si un officier, juge du Conseil de Guerre, se substituant au pauvre juteux désemparé, n’avait finalement placé une balle dans l’oreille de la condamnée, mettant enfin un terme à son martyr.

Cette fois-ci, Manuella Alvarez était bien morte, comme put s’en assurer le docteur  Pichat médecin-major de la place de Nantes! C’est en tout cas ce que rapporta consciencieusement dans son « procès verbal d’exécution » le greffier près le Conseil de guerre, le dénommé Humblot, également officier d’administration de première classe!

Admirable, ce Humblot qui se met en scène dans ses procès-verbaux, comme un acteur du drame, en parlant de lui à son avantage à la première personne du pluriel. Avec une précision horlogère et un froid détachement, il n’a pas son pareil pour relater les étapes du sacrifice humain qui s’opère sous ses yeux ! Grâce à lui, on sait tout du déroulement ordonnancé de cette tuerie légale, depuis l’arrivée des « invités » à quatre heures et quinze minutes à la maison d’arrêt de Nantes « sise place Lafayette », jusqu’aux notifications réglementaires faites aux condamnées dans leur cellule, leur trépas sur le champ de tir, et enfin le défilé des troupes devant les corps inertes.

Mémorial du champ de tir de Bêle actuellement - blog de Véronique D

Mémorial en hommage aux fusillés de 1944 du champ de tir de Bêle – blog de Véronique D

On sait tout du déroulement de l’exécution, du moins, tout ce qui doit être administrativement consigné dans le compte rendu établi en application du code de justice militaire par le greffier, car pour le reste, la discrétion est de mise. La prose administrative ne laisse jamais de place au sentiment et ne tolère aucune improvisation.

Grâce à des indiscrétions, on sut néanmoins par la suite que les deux condamnées, réveillées avant l’aube dans leur cellule de la maison d’arrêt, connurent un court moment de détresse puis de révolte, lorsqu’elles apprirent le refus par le Président de la République de leur recours en grâce et que la sentence allait être exécutée dans l’heure…

Mais Victorine reprit très vite de l’assurance, allant jusqu’à toiser le lieutenant substitut du rapporteur du Conseil de Guerre qui « tentait » de lui prodiguer quelques paroles de réconfort. Après avoir répondu à l’officier qu’elle n’avait rien à lui déclarer, elle s’adressa à lui en le regardant fixement: « Si je meurs, c’est grâce a vous, monsieur, car vous avez altéré la vérité. Au moment de paraître devant Dieu je vous maudis »

Victorine Foucher -25 ans

Victorine Foucher -25 ans

Dix minutes plus tard, au cours du trajet de quelques kilomètres à parcourir par les boulevards extérieurs pour rejoindre le champ de tir de Bêle, Manuella demeura prostrée, tandis que Victorine, toujours provocante, ironisait en s’adressant aux gardiens mal à l’aise sur les charmes de cette promenade au petit matin à travers la campagne avant qu’on ne l’assassine!

Comment en était-on arrivé là ?

Manuella Alvarez et Victorine Faucher avaient été condamnées le 25 janvier 1918 à la peine de mort par le Conseil de Guerre de la onzième Région militaire basée à Nantes, à l’issue d’un procès  de deux jours, manifestement truqué et à huis clos.

Toute publicité des débats en fut d’ailleurs interdite en raison des « troubles à l’ordre public » qu’ils pourraient susciter… Aucune minute n’en a donc été dressée, de telle sorte qu’on ignore non seulement les termes précis de l’acte d’accusation, mais également les propos des témoins à charge et même les plaidoiries des avocats dont l’identité ne fut jamais dévoilée!

Dans ces conditions, il n’y a guère de doute sur la partialité délibérée de cette justice militaire. On est même en droit de se demander, si – comme sous la Terreur avec l’accusateur public Fouquier-Tinville – le verdict n’était pas connu d’avance. La bienveillance n’était pourtant pas totalement absente de ce procès, puisque le président du Conseil de guerre ne manquait jamais de se déclarer soucieux du bien-être de « ses » magistrats en uniforme, entrelardant les audiences de confortables suspensions afin de récupérer autour d’un coq au vin bien arrosé dans les restaurants alentour… L’émotion ça creuse!

Face à cette brochette d’officiers embusqués et pervers, probablement bardés de médailles conquises dans les états-majors, les deux jeunes femmes ne faisaient pas le poids et leur sort était évidemment scellé d’avance… De manière expéditive, elles furent reconnues solidairement coupables « d’intelligence avec l’ennemi ».

Dans le box, deux autres prévenus devaient en principe être jugés, deux soldats : l’un présent dont la responsabilité fut atténuée en raison de sa passion amoureuse pour l’une des accusées qui l’aurait manipulé. Il sauva sa peau avant d’être réhabilité après-guerre. L’autre en fuite, fut condamné à mort par contumace, et ne fut pas rattrapé, bien qu’il fut probablement le principal instigateur d’une éventuelle trahison.

Ce premier jugement fut confirmé par une décision du « Conseil de révision » de Bordeaux le 16 février 1918, devant le quel les accusées avaient formé un recours, puis par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, le 28 mars 1918…Toutes ces éminentes instances estimèrent sans barguigner que la justice militaire d’exception était juridiquement compétente pour traduire devant elle, deux civiles. Enfin, le président de la République avait refusé leur grâce le 5 mai 1918…

Dès lors, la machine judiciaire s’ébranla jusqu’à ce que les condamnées fussent fusillées !

La lecture des jugements n’apporte aucun élément attestant de leur culpabilité et leur trahison au profit de l’Allemagne… En revanche, elle fournit des indications sur leur identité et sur ce qu’on souhaite transmettre à la postérité de leur personnalité… On y apprend en particulier que ce sont « des artistes lyriques« , qu’elles sont célibataires, donc suspectes, et originaires du sud-ouest de la France, de Périgueux et de Cognac. Mais surtout, on nous les présente comme des prostituées vivant de « galanterie »…

Manuella Alvarez aurait même été  » sous-maîtresse d’une maison de tolérance »… Leurs accusateurs voyaient dans ces affirmations non renseignées et fantaisistes, ainsi que d’autres, déshonorantes du même acabit, la preuve du vice et de la duplicité des prévenues. D’autant, constatèrent-ils, qu’elles circulaient sous de multiples identités, dont des sobriquets d’alcôve, comme « Lolotte » et « Colombine »!  Pseudonymes que les « pseudos juges » – gavés de leur importance et probablement de leur impuissance – se plaisaient à décliner avec gourmandise, comme pour exorciser leur frustration, jusque dans l’énoncé du jugement, alors qu’en réalité, rien n’attestait que les malheureuses s’en revendiquaient !

Pour tout dire, ce qui leur était précisément reproché était assez obscur. Ce qui est certain cependant, c’est les « pingouins endimanchés » du conseil de guerre semblaient faire grand cas des témoignages de moralité, qui, bizarrement, étaient tous défavorables aux accusées! Mais sur le fond, pas grand chose en dehors d’allégations non vérifiées…

Sept ans après les faits en 1925, alors que le pays n’était plus en guerre, un quotidien régional « L’écho de la Loire » qui tentait encore de comprendre quelque chose, s’était vu refuser la communication des pièces du dossier, au motif fallacieux que « les événements étaient trop frais pour être livrés sans inconvénient à la publicité ».  Argument presque risible s’il ne s’agissait pas d’une tragédie.

On en serait resté là, si un rapport d’un certain Desoches, commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre de la 11ième région militaire, établi  au printemps 1926 à la suite de l’arrestation (enfin!) à Tanger et de son transfèrement sur Nantes, du complice présumé des jeunes femmes n’avait apporté quelques éclaircissements sur les véritables motivations de la « justice » militaire… Ce rapport visait à argumenter contre un recours des défenseurs du prévenu, Paul Xavier Pélissier, condamné à mort par contumace en 1918. Lequel, par l’intermédiaire de ses avocats, contestait à son tour la compétence du conseil de guerre…

A cette occasion, Desoches estima nécessaire de rappeler l’historique de cette affaire. Bien qu’exclusivement accusateur, le rapport aborde, malgré tout et pour la première fois,  le cœur du dossier, et permet, autant par ses silences que par ses affirmations, de mieux comprendre les griefs exprimées à l’encontre des deux femmes…

Exposé des faits selon Desoches

Le zélé commissaire situe le début de l’affaire au 22 janvier 1916, date à laquelle celles qu’il qualifie « d’aventurières associées depuis deux ans par leurs mœurs spéciales ainsi que par leur vie de prostitution et d’expédients » passent la frontière espagnole à Cerbère sans passeport et sans le sou, dans le dessein de se rendre à Barcelone.

A propos de la plus âgée Manuella Alvarez, il précise qu’elle a vécu jusqu’à son arrestation de « galanterie, de vol, spécialement d’entôlages et d’escroqueries » et surtout qu’elle a fréquenté à une certaine époque « les milieux anarchiques et libertaires » par l’intermédiaire de l’un de ses amants, un nommé Moricet affilié à la bande à Bonnot…

S’agissant de Victorine Fauchet, il allègue qu’elle vivait aussi de « galanterie et d’entôlages » et qu’elle était connue des milieux anarchistes et libertaires, où elle avait été introduite avant-guerre par un nommé André Valet de la bande des « Bandits tragiques ». Intelligente et énergique, Victorine serait une amie d’une des grandes figures féministes du mouvement libertaire et anarchiste, Rirette Maîtrejean (1887-1968) (alias Anna Henriette Estorges).

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Rirette

En outre, selon le commissaire Desoches, Victorine passait pour une militante prête à tout. Il souligne à cet égard qu’en 1914, elle avait collaboré au Journal d’extrême gauche « Le Bonnet Rouge », publication systématiquement accusée de défaitisme par l’Action française… Il dit détenir la preuve de ce travail  au travers d’un certificat élogieux établi par Eugène Bonaventure Jean-Baptiste Vigo (1883-1917 – dit Miguel Almereyda – fondateur du journal et militant anarcho-syndicaliste et socialiste, mort « bêtement suicidé » dans sa cellule de la prison de Fresnes en 1917….

On comprend qu’avec un tel pedigree, qui met délibérément l’accent sur leur fréquentation de longue date des milieux anarchistes, libertaires et pacifistes, bêtes noires des pouvoirs en place, le destin des deux demoiselles était scellé avant même le début d’une quelconque instruction. Prises dans les griffes de ces va-en-guerre – généralement planqués – jaugeant leur virilité à la longueur de leur moustache et arborant fièrement des médailles conquises dans les salons d’état-major, elles n’avaient aucune chance de s’en sortir vivantes, surtout après une année 1917 où la troupe décimée sur le front, et victime de la morgue et des ordres imbéciles des gradés d’opérette, s’était mutinée…Face à ces pantins en uniformes d’officiers, elle ne pouvaient en réchapper à l’aube de ce printemps 1918, où l’issue de la guerre n’était pas encore prévisible, et où l’important pour les généraux était de restaurer leur autorité contestée, en apparaissant résolus et implacables.

Mata Hari – la vraie – en avait déjà fait les frais le 15 octobre 1917 au polygone de tir du fort de Vincennes.

Le détail des faits qui leur furent reprochés devenait alors anecdotique : il fallait qu’elles meurent car elles étaient des militantes de la paix, et que, femmes libres, elles ridiculisaient ces fiers mâles qui trouvaient glorieux d’envoyer d’infortunés gamins s’entretuer dans les tranchées, pendant qu’ils se distrayaient dans les bordels de l’arrière.

Revue de détail !  Juste pour le fun…

Dès leur arrivée à Barcelone, Manuella Alvarez et Victorine Faucher s’étaient présentées dans un établissement bancaire pour y négocier un paquet de titres, malheureusement frappés d’opposition, au motif – dit-on – qu’ils auraient été volés à Paris …

Cette mésaventure entraîna leur incarcération, durant quatre mois en Catalogne. La presse espagnole, étrangement bien informée, en fit ses grands titres, en présentant les deux femmes comme des receleuses anarchistes, aguerries et familières de la bande à Bonnot…C’est cette publicité tapageuse qui, selon le « finaud » commissaire Desoches, aurait attiré l’attention des services secrets allemands « à l’affût d’individus de cette espèce ». Ils auraient alors chargé un de leurs indicateurs, Paul Pélissier, déserteur de l’armée française et anarchiste « notoire », réfugié en Espagne depuis janvier 1914 de les contacter pour les enrôler au service de l’Allemagne…

Sans d’ailleurs étayer ses dires d’éléments factuels indiscutables, le commissaire Desoches décrit Pélissier, originaire de Salon-de-Provence et ancien étudiant en pharmacie, comme la plaque tournante de l’espionnage allemand en Espagne. Agitateur professionnel et vénal, il aurait même été condamné par la suite (en mars 1917)  par la justice espagnole à cinq ans de travaux forcés pour détention illégale d’explosifs destinés à saborder des navires alliés mouillant dans le port de Barcelone.

En dépit des dénégations de l’intéressé, le commissaire soutient que Pélissier aurait visité les deux femmes en prison, en s’efforçant de « développer en elles les mauvais instincts qu’elles nourrissaient en tant que libertaires à l’égard de leur patrie ». Il y serait parvenu sans peine, en les assurant de l’intérêt des allemands à leur sort, et en laissant entendre qu’ils pourraient empêcher leur extradition et abréger leur détention.

De fait, elles ne furent pas extradées vers la France, et furent libérées le 19 juin 1916. Personne en revanche ne sait si cette relative clémence est imputable au contre-espionnage allemand ou, plus prosaïquement, à la stricte application du droit pénal espagnol pour le délit relativement mineur reproché aux deux femmes.  Pas plus que d’autre, le commissaire du conseil de guerre n’est en mesure d’apporter de réponse. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se faire l’écho d’un ragot non confirmé, selon lequel les frais de justice auraient été pris en charge par la banque transatlantique allemande…

C’est au domicile de Pélissier, que Manuella Alvarez et Victorine Faucher se seraient installées après leur libération, et c’est là que l’un des chefs des services d’espionnage allemand les aurait recrutées, en leur remettant de l’argent pour prix de leur trahison. Elles auraient même, par la suite, régulièrement fréquenté les bureaux du contre-espionnage qui se trouvaient à cette époque, Ronda de San Pedro à Barcelone…

Barcelone Ronda San Pedro

Barcelone Ronda San Pedro

C’est dans ces bureaux, selon le « futé » Desoches qu’on leur indiqua ce qu’on attendait d’elles, et dont le détail aurait été confirmé, à la fois par leurs aveux – ce qui est douteux – et par les renseignements français – ce qui est évidemment cousu de « fil blanc ».

Cette mission, sous la plume de Desoches, aurait été, dans ses grandes lignes, la suivante:

Se mêler dès leur entrée en France (…) aux milieux anarchistes, s’efforcer d’y créer une atmosphère d’agitation, y stimuler les ferments de révoltes de manière à développer dans l’opinion publique le mécontentement que pouvait provoquer la longueur de la guerre, les sacrifices, les difficultés de la vie; arriver à l’éclosion de mouvements révolutionnaires susceptibles d’influer dans le sens de la paix.

Participer à une énergique propagande anti-anglaise et, dans ce but, chercher le moyen de faire imprimer à Paris par un journal anarchiste une brochure destinée à créer un mouvement d’opinion hostile à l’Angleterre; ce dans le dessein d’arriver ultérieurement a une paix séparée avec la France.

Recueillir et transmettre en Espagne tous les renseignements intéressants la guerre qu’elles pourraient se procurer au cours de leurs déplacements (…) en particulier sur les mouvements de navires, notamment au Havre, sur les stocks de charbon et sur les usines de munitions….

En contrepartie, elles auraient reçu de l’argent et des consignes sur la façon de faire parvenir des informations à leurs commanditaires…Pélissier, jouant le rôle du « vaguemestre »…

De retour en France, Manuella et Victorine s’installèrent dans un petit village près des Sables d’Olonne, au lieu-dit la Pironnière « chez les époux Gitton ». L’accusation soutient qu’à partir de cette planque discrète, elles adressèrent une quinzaine de lettres en Espagne. Elles l’aurait même admis, en précisant toutefois qu’il ne s’agissait que de coupures de journaux ou de renseignements erronés! Mais cet « aveu » – qui reconnait implicitement leur collaboration avec les services ennemis – est non seulement incertain mais carrément suspect, car il est censé résulter de leur témoignage au procès, auquel personne n’a eu accès et dont on sait qu’il n’a fait l’objet d’aucun compte rendu!

Pour faire bonne mesure, l’accusation affirma – également sans preuve – que les deux femmes « rayonnèrent au cours des mois suivants à Nantes, St Nazaire, Lorient, Quimper et Brest, se faisant remarquer çà et là par « leurs sentiments anarchistes et leurs propos subversifs »… et qu’elles tentèrent, en usant de leurs charmes de suborner le fils de la maison, alors matelot dans la Royale et de l’inciter à déserter…

Entre autres élucubrations ou inventions du commissaire Desoches, figurent de nombreuses autres péripéties à charge, réelles, inventées ou arrangées, dont un nouveau voyage de Manuella Alvarez en Espagne pour y rencontrer l’espionnage allemand…

Finalement, les deux femmes furent arrêtées le 19 mars 1917 en provenance des Sables d’Olonne, en gare de la Roche-sur-Yon.

….

La suite on la connaît! 

Les six mois qui suivirent furent consacrés par la justice militaire à monter un dossier d’instruction accablant à leur encontre et d’autant moins contestable qu’il fut tenu – et demeure – secret… Il s’agissait avant tout de porter un coup fatal au mouvement anarchiste et libertaire qui persistait à contester la légitimité de cette guerre sanguinaire, qui avait déjà endeuillé des centaines de milliers de familles dans tous les camps…

Le spectre de la Russie bolchevique hantait les gouvernements, qui n’étaient nullement enclins à laisser se développer la contestation libertaire et pacifiste de cette guerre imbécile et suicidaire…

Manuella et Victorine en firent les frais, sous les noms de Lolotte et Colombine… L’une avait quarante ans, l’autre vingt-cinq…

Peut-être qu’un jour, on leur rendra justice. Ce serait sans doute symbolique, mais à l’honneur de la République…

 

 

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