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Posts Tagged ‘Maurice Pasquier’

(Suite de mon billet du 29 novembre 2019)

A la suite de la révélation fin novembre 2019 par l’hebdomadaire l’Express du scandale lié aux conditions répugnantes « d’entreposage » des corps des donateurs à la faculté de Médecine Paris Descartes, j’avais rédigé ici un article dans lequel je manifestais mon indignation et mon émotion.

Mon père faisait en effet partie de ces généreux donateurs, qui pensaient, au delà de leur mort, servir la science, la médecine et l’humanité en faisant don de leur corps. Comme tous les autres, il a été honteusement trahi!

Parallèlement à mon article, sans d’ailleurs en faire état, j’interpellais l’actuelle ministre de la santé pour lui faire part de ma colère et de celle de mes proches, et surtout lui dire notre souffrance face à un tel manquement aux règles les plus élémentaires de respect dû à nos défunts.

Lui manifestant ma confiance, je lui demandais quelles mesures, le gouvernement envisageait de prendre pour châtier les coupables responsables de pareilles infamies et pour éviter qu’elles ne se reproduisent…

Cette lettre datée du 29 novembre 2019 n’a reçu à ce jour aucune réponse, ni même un accusé de réception.

Rien! Même pas une réponse type, souvent dilatoire d’un conseiller ministériel lambda peu pressé d’anticiper une consigne présidentielle non encore formulée et d’agir ainsi au détriment de sa propre carrière. Un conseiller toujours prompt en revanche à se construire un destin enviable en ménageant ses arrières! Dans la haute fonction publique qui entretient des liens de concubinage notoire avec la sphère politique, l’inertie est souvent la meilleure stratégie.

Le dépôt récent de plaintes par des familles désemparées de victimes de la faculté de médecine Paris-Descartes relance un dossier qui avait donc tendance à s’assoupir dans un placard de l’avenue Duquesne. Dans la foulée, il m’incite à rendre publique cette correspondance naufragée que j’avais naïvement adressée à la ministre de la santé, Madame Agnès Buzyn et m’invite naturellement à me déclarer pleinement solidaire de l’action judiciaire engagée.

« Madame la Ministre,

J’ai été profondément choqué d’apprendre le 29 novembre 2019, à la lecture de l’hebdomadaire l’Express, l’existence d’un charnier humain au Centre du Don du Corps de l’Université Paris Descartes…

Nous sommes en présence d’un authentique scandale et même d’une faute contre notre civilisation, celle d’une société qui, en dépit de ses inégalités et de ses injustices toujours croissantes, avait au moins – jusqu’à présent – pour principe de respecter ses morts. C’est en tout cas ce qu’on pensait !

A titre personnel, cette nouvelle ahurissante qui symbolise en fait le mépris de certains médecins vis-à-vis des dépouilles des personnes donatrices, m’a littéralement atterré car mon propre père, décédé en 2017, avait fait don de son corps à cette Université. Mon père était un altruiste et un humaniste. Son souhait le plus cher était que son corps rongé par un cancer, puisse encore être utile aux autres, au travers des recherches conduites par les scientifiques et les médecins, et qu’en outre, il contribue à la formation des futurs chirurgiens. Par ce don, il espérait participer à l’évolution des connaissances sur les pathologies dont souffrent nos semblables, et au-delà, soulager l’humanité toute entière!

Telle était son utopie. Elle s’inscrivait dans la continuité de ses engagements passés notamment de catholique pratiquant, de militant syndicaliste et politique de gauche, épris de justice sociale…

Il a été trahi par ceux-là mêmes auxquels il faisait confiance, qui, pour lui, incarnaient la science telle qu’il l’aimait, au service de l’humanité souffrante.. Pour lui, ces désormais sinistres mandarins de la médecine représentaient la science désintéressée au service du progrès humain…

Pour nous, ses enfants, il est mort une deuxième fois ce 29 novembre 2019 lorsqu’on a appris l’innommable, à savoir que son cadavre avait été probablement profané avec beaucoup d’autres dans une salle de dissection ou dans un couloir nauséeux de l’Université Paris Descartes. Et nous n’aurions rien su de cet assassinat posthume, par négligence, par manque de moyens ou par perversion si une journaliste d’investigation de l’hebdomadaire l’Express n’avait pas fait la lumière sur ce « charnier vivant au cœur de Paris » dans lequel notre père avait été « entreposé » deux ans auparavant, juste après son décès!

Le pire, c’est qu’on s’aperçoit, en plus, qu’il ne s’agit pas d’un accident ponctuel. Depuis des décennies, il semble que les responsables de l’Université Paris Descartes, les présidents et les professeurs de la faculté de médecine savaient le sort réservé pitoyable aux dépouilles de leurs donateurs. Tous savaient, y compris les plus prestigieux d’entre eux, les plus médiatiques aussi, les plus éminents et souvent les plus prompts à donner des leçons de maintien !

Ils connaissaient tous cette scandaleuse situation, mais ils détournaient pudiquement le regard… Ils se taisaient, complices ou artisans de ce crime odieux contre la morale. Contre l’idée même qu’en tant que gens civilisés, nous nous faisons du respect dû aux morts!

» J’ai honte pour eux » m’a écrit une de mes sœurs! Je partage ce sentiment. J’y ajoute la colère et je réclame justice au nom des miens contre ces gens méprisables qui ont abusé de nos morts, les ont démembrés sans état d’âme et ont même parfois monnayé leurs organes.

Ils nous ont, en outre, cyniquement cocufiés – nous les familles – lorsqu’ils organisèrent une grandiloquente et rituelle cérémonie du souvenir et d’hommage au cimetière du Père Lachaise pour nous vanter l’héroïsme, la beauté et l’utilité du geste de nos généreux défunts… Et, « dans le même temps », ils laissaient pourrir leurs cadavres dans les locaux insalubres de l’Université, bouffés par les rats! Ils prétendent aujourd’hui s’excuser… Nous nous moquons de leurs excuses, car nous ne retrouverons la sérénité que lorsqu’ils auront été punis par la Justice de la République, si elle existe!

C’est en tout cas, le moins qu’on puisse attendre pour rendre hommage à la mémoire de ces gens généreux, dont mon père.

Notre colère est grande. On doute même aujourd’hui de la véracité des déclarations que nous ont adressées ces fossoyeurs de la générosité, attestant que les cendres anonymisées de nos défunts ont été déposées au cimetière parisien de Thiais. On ne les croit plus, car l’accumulation de leurs fautes morales les a, à nos yeux, disqualifiés.

C’est bien que votre collègue du gouvernement Frédérique Vidal ait pris la décision de fermer enfin ce centre et de diligenter une inspection administrative. Ce qu’il faudrait désormais, c’est que le procureur de la République compétent se saisisse de cette indécente affaire et ouvre une instruction judiciaire, en vue d’identifier les responsabilités respectives des uns et des autres, et de châtier les coupables de ces intolérables dérives.

Veuillez agréer, Madame la Ministre, … » 

Gageons que la saisine de la justice – non par l’Etat qui, en cette affaire, s’est surtout signalé par son inaction et sa passivité – mais par les familles, permette d’apporter quelques apaisements à notre douleur qui demeure encore vive ! Gageons que cette procédure restaure aussi à nos yeux l’image de notre pays, qu’on était fier de considérer jusqu’à présent comme un des phares de la civilisation et de l’humanisme.

Et surtout qu’on ne vienne pas prétendre devant nous que le timide amendement du gouvernement – de portée purement symbolique – voté par le Sénat le 28 janvier 2020 au projet de loi bioéthique constitue une réponse satisfaisante pour encadrer de façon décente les conditions de dons du corps à la science. C’est juste la pose d’un cautère sur une jambe de bois! Au mieux c’est une réponse destinée à faire patienter ceux auxquels on a décidé de ne pas répondre!

Tout se passe en réalité comme s’il fallait à tout prix protéger sous des montagnes de nouvelles procédures en éternelle préparation, les vrais responsables de ces honteuses exactions… Surtout si, d’aventure, certains d’entre eux, transformés en mandarins courtisans du nouveau monde, étaient aujourd’hui aux commandes dans quelque cour ou arrière-cour ministérielle!

 

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Notre père Maurice Pasquier (1926-2017) est décédé le 7 novembre 2017 dans le service des soins palliatifs du Centre hospitalier de Bligny dans l’Essonne. Conformément à son vœu réitéré à plusieurs reprises dans les derniers mois de sa vie, et formalisé par une carte qu’il portait sur lui, il fut transporté dès le lendemain matin au Centre du Don des Corps de l’Université Paris-Descartes à Paris dans le Quartier Latin non loin de l’église Saint-Germain-des-Prés.

Notre père était un altruiste, un humaniste philanthrope et de surcroît c’était un fervent catholique qui croyait en la survie des âmes et à la résurrection des corps… Mais en attendant, son souhait le plus cher était que ce corps décharné, affaibli et torturé par la maladie puisse encore être utile aux autres, et qu’il serve de support aux recherches conduites par les scientifiques, les médecins et les étudiants pour mieux appréhender et soigner les pathologies dont souffrent nos semblables… Et à travers ce don, contribuer à soulager l’humanité toute entière!

Telle était son utopie au moment où il est parti. Elle s’inscrivait logiquement dans la continuité de ses engagements passés de mari aimant, de père attentif, de copain et d’ami, de chrétien et enfin de militant syndicaliste et politique épris de justice sociale…

Il a été trahi, post mortem, par les mandarins de la médecine, ceux-là mêmes auxquels il faisait confiance en faisant don de son corps. Pour lui, ces désormais sinistres personnages représentaient la science désintéressée au service du progrès humain… La science telle qu’il l’aimait, porteuse de tous les espoirs de libération de l’homme des maux qui l’assaillent.

Pour nous, ses enfants, il est mort une deuxième fois ce 29 novembre 2019 lorsqu’on a appris l’innommable, la profanation probable de ses restes dans une salle de dissection ou dans un couloir nauséeux de l’Université Paris Descartes! Et nous n’aurions rien su de cet assassinat posthume par négligence ou perversion si une journaliste d’investigation de l’hebdomadaire l’Express (n°3569 semaine du 27 novembre au 3 décembre 2019), n’avait pas fait la lumière sur ce « charnier vivant au cœur de Paris » dans lequel notre père avait été certainement « entreposé » dans des conditions indicibles, deux ans auparavant!

Depuis des décennies, les responsables successifs de l’Université Paris Descartes, les présidents et les professeurs de la faculté de médecine savaient le sort réservé à la plupart des donateurs défunts. Tous savaient, y compris les plus prestigieux d’entre eux, les plus médiatiques, les plus éminents et souvent les plus moralisants des professeurs de médecine!

Ils connaissaient cette scandaleuse situation, mais ils détournaient pudiquement le regard… Ils se taisaient, complices ou artisans de ce crime odieux contre la morale. Contre l’idée même qu’en tant que gens civilisés on se fait du respect dû aux morts!

 » J’ai honte pour eux » écrit une de mes sœurs! Je partage ce sentiment. J’y ajoute la colère et j’enrage en réclamant justice au nom des miens contre ces gens méprisables qui ont abusé de nos morts, les ont démembrés sans état d’âme et ont même monnayé leurs organes.

Ils se moquaient de notre détresse et naïvement on gobait 

Ils nous ont en outre cocufiés lorsque, comble de cynisme, ils organisèrent une grandiloquente et rituelle  cérémonie du souvenir et d’hommage au cimetière du Père Lachaise pour nous vanter l’héroïsme, la beauté et l’utilité du geste de nos généreux défunts… Dans le même temps, ils laissaient pourrir leurs cadavres dans les locaux insalubres de l’Université, bouffés par les rats!

Ils ont violé ceux qu’on aimait en nous gavant de leur hypocrisie.

Ils prétendent aujourd’hui s’excuser… Nous nous en moquons et ne retrouverons la sérénité pour poursuivre notre travail de deuil, que lorsqu’ils auront été punis par la Justice de la République!

C’est le moins qu’on puisse attendre pour rendre hommage à la mémoire de notre père… dont on ne sait même plus où se trouvent aujourd’hui ses cendres, si tant est qu’il ait effectivement été incinéré!

On ne les croit plus. Ils ont avili la médecine qu’ils disent servir et pratiquer…

 

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Maintes fois, on s’était promis qu’on irait, un jour, s’incliner ensemble au  » Mur des Fédérés » du cimetière du Père Lachaise. Là où, le 28 mai 1871, furent fusillés, adossés à l’enceinte, les derniers combattants de la Commune de Paris, avant d’être jetés dans une fosse commune,

Dans la mythologie intime de mon père – dans sa mystique – la « Commune de Paris » jouissait en effet d’un statut à part. Elle était un des épisodes fondateurs de son engagement militant. Pour moi aussi d’ailleurs, par héritage sûrement!  Mais avec le temps, nos motivations étaient peut-être différentes.

Combien de fois en tout cas, l’ai-je entendu au cours de mon enfance, évoquer la mémoire d’Eugène Varlin (1839-1871), ce militant anarchiste qui, mieux que personne, incarnait à ses yeux la lutte d’émancipation des travailleurs. Pour lui qui n’était pourtant pas libertaire, Eugène Varlin était le symbole lumineux quasi-christique de la grandeur et des misères de la Commune Paris. Il appartenait au premier cercle des personnalités de légende qui peuplaient son panthéon personnel. Celles avec lesquelles il entretenait  un rapport singulier d’admiration exclusive…

Y figuraient également Jean Jaurès, qu’il vénérait pour son humanisme, sa pensée politique et sa lucidité face à la menace de guerre, et, à un degré moindre, François Mitterrand, Michel Rocard et enfin Eugène Descamps (1922-1990) cet ancien dirigeant lillois de la JOC d’avant guerre, devenu son copain, mais surtout le principal acteur du congrès de 1964 de la déconfessionnalisation de la CFTC et de la création de la CFDT.

Son attachement quasi filial à Eugène Varlin, leader historique de la première Internationale mais également anarcho-syndicaliste, était en revanche plus surprenant et touchant, car leurs conceptions respectives de l’action syndicale étaient assez éloignées. Mon père privilégiait en fait l’homme sur ses idées. Et effectivement l’homme Varlin n’était pas dépourvu de panache, de charisme ou de générosité. En outre, sa fin tragique et son parti pris de non violence contribuèrent certainement à assurer sa glorieuse postérité dans ce qu’on appelait alors, « le monde ouvrier ». Membre de la Commune de Paris à laquelle il ne survécut pas, Eugène Varlin représentait, selon mon père, la référence absolue et désintéressée de la cause ouvrière. Reconnu au dernier jour de la Semaine Sanglante par un prêtre halluciné, assoiffé de vengeance, il mourut lâchement lynché sur la colline de Montmartre par une foule chauffée à blanc par les nervis en uniforme des massacreurs de la Commune, en l’occurrence ceux du Maréchal de Mac-Mahon, du général de Gallifet et du détestable Monsieur Thiers.

Depuis longtemps, nous étions convenus d’honorer, côte à côte, tous ces héros des combats de la classe ouvrière devant le Mur des Fédérés. C’est d’ailleurs là que le peuple de Gauche », toutes tendances confondues, s’incline encore régulièrement, bien qu’en ordre dispersé depuis des décennies…

J’y étais ce mardi 28 mai 2019 dans l’après-midi, mais seul avec mon épouse !

Les incessantes giboulées de cette journée pluvieuse froissaient déjà lamentablement les emballages des gerbes de fleurs des commémorations partisanes célébrées ici quelques heures plus tôt !

Les circonstances de la vie n’ont pas permis que mon père soit présent avec nous pour réaliser ensemble ce souhait commun. Pas plus qu’elles n’ont autorisé qu’on s’attable un jour au comptoir du Café du Croissant rue Montmartre, où son autre grand modèle Jean Jaurès fut assassiné le 31 juillet 1914…

De reports en reports, de contingences en contingences, le temps nous avait rattrapé!  Et, sans que ni lui ni moi n’y prîmes garde, le grand âge était venu contraindre irrémédiablement son destin, l’accablant de multiples épreuves, qui eurent finalement raison de notre pieuse détermination…

Sa mort à l’automne 2017 a apporté une touche finale à cette dramaturgie, en concluant à notre place que décidément, nous ne nous rendrions jamais tous les deux en « pèlerinage laïc » devant le mur des Fédérés.

De la sorte, nous n’aurons jamais plus l’occasion de nous attarder, à quelques mètres de là, devant la pierre tombale de Jean-Baptiste Clément (1836-1903), l’auteur du  » Temps des Cerises », chanson qu’appréciait tant sa sœur et ma tante Renée.

Jamais enfin, nous n’aurons le loisir de spéculer sur la destinée, peut-être liée à la nôtre, de Benoit Malon (1841-1893), dont la stèle, mitoyenne de la concession de Jean Baptiste Clément, comporte une reproduction de son masque mortuaire. Lui aussi était membre de la Commune après avoir été ouvrier teinturier à Puteaux sous le second Empire.

Si donc mon père n’était pas physiquement là devant ce mur de calcaire parisien délavé envahi par le lierre, j’avais le sentiment étrange qu’à cet instant il était satisfait qu’on accomplisse un engagement que nous avions pris ensemble autrefois.

Je le représentais. Mieux même, je m’efforçais par la pensée de poursuivre avec lui, le dialogue contradictoire et équilibré que nous soutînmes des décennies durant, l’un envers l’autre, l’un avec l’autre, et parfois l’un contre l’autre. Etant toutefois entendu qu’à propos de l’épopée de la Commune et de l’ignominie de sa répression, nous fûmes toujours en phase!

Ainsi, je l’imaginais dans ce royaume des ombres, cheminant voûté à nos côtés, de sa démarche devenue incertaine, à travers les tombes, les caveaux des grands noms de la Gauche des siècles passés, et devant les cénotaphes relatant les épisodes les plus douloureux et tragiques de notre histoire contemporaine !

Nos héros communs dorment là pour l’éternité, et comme s’il les écoutait, ils persistent à témoigner de leurs combats pour la justice sociale dans l’ombre portée de ce Mur sacré, contre lequel se fracassèrent pourtant la plupart de nos illusions…

Outre son absence, la commémoration 2019 fut particulièrement triste.

Deux jours auparavant, sous les frimas et les menaces d’un réchauffement climatique décrété par les élites d’une science complaisante, le corps électoral français oublieux d’un passé pourtant si récent à l’aune de l’histoire de France avait adoubé de ses suffrages – et presque à égalité – les héritiers du fascisme et les héritiers du très libéral Monsieur Thiers !

Dans les allées du cimetière, à l’exemple de nos chamailleries affectueuses de jadis, je lui fis silencieusement reproche de s’être laissé abuser, lors de ses ultimes votes du printemps 2017, par les sirènes enjôleuses des exécuteurs testamentaires des massacreurs de la Commune, chantres d’un libéralisme moderne et décomplexé, aussi meurtrier et inégalitaire que l’ancien. Tendre et fictive admonestation de ma part, ou malicieuse provocation, juste pour le forcer à répliquer en ouvrant une nouvelle et roborative controverse qui malheureusement ne pourra pas avoir lieu.

J’aurais tant aimé qu’on s’engueule à cet instant, comme autrefois, afin de se tester mutuellement! J’aurais aimé qu’il me contredise avec l’entêtement faussement outragé et le soupçon de cette mauvaise foi qui parfois l’animait. Celle précisément que j’admirais et dont il usait avec une virtuosité consommée lorsque les faits apportaient un démenti flagrant à ses affirmations. En ces moments-là, je tentais vainement d’être à la hauteur de sa légende. C’est ainsi que nous nous amusions et que nous marquions notre complicité. C’était notre manière, sans doute détournée et pudique, d’attester de nos sentiments réciproques de profonde affection, à défaut d’autres vecteurs plus classiques et directs. Nos fâcheries sans conséquence nous servaient simplement de viatique pour réfléchir de conserve et aussi pour le plaisir des mots, sachant que sur l’essentiel, à savoir les valeurs humanistes auxquelles nous adhérions, l’un et l’autre, notre accord était sans faille. Lui apportait en plus une petite touche de catholicisme romain, là où ma référence était plutôt la République romaine d’avant Jésus-Christ.

On s’aimait dans l’affrontement dialectique d’un père et d’un fils. On s’affrontait de connivence parce qu’on s’aimait…Peu importe au fond que nos postulats de base sur la transcendance ne fussent pas identiques, ni même conciliables. On appartenait au même monde et on se réclamait de la même culture et des mêmes principes de vie.

Désormais malheureusement il était aux abonnés absents ! Et la victoire est amère, même si l’on pense avoir raison, lorsqu’elle est obtenue en l’absence de son interlocuteur attitré et respecté! Surtout si c’est celui qui vous a appris à vivre.  Car dans ces débats d’idées, qui parfois nous rapprochaient et parfois nous opposaient, l’art résidait dans la recherche esthétique des expressions les plus frappantes et des raisonnements les plus percutants pour contrer l’argumentaire de l’autre.

L’histoire des combats ouvriers et son expérience du syndicalisme et de l’action politique constituaient généralement le cadre privilégié dans lequel il développait avec optimisme sa vision du monde et entrevoyait l’avenir…Il appréciait d’imposer d’autorité sa confiance dans l’avenir.

Il ne croyait pas en revanche au déterminisme historique car il réfutait le marxisme, y compris d’un point de vue méthodologique. Moi non! Lorsqu’il évoquait la lutte des classes, ce n’était que du bout des lèvres, comme le moyen ultime, imposé par une conjoncture spécifique afin de créer un rapport de force favorable.

Mais, selon lui, l’action syndicale concrète qu’il n’envisageait qu’indépendante de l’action politique, n’avait d’autre visées que de faire aboutir des revendications sociales. Dans ce contexte, il privilégiait le compromis sur la grève qui, selon lui, ne devait pas être un préalable à la négociation, et n’être décidée démocratiquement qu’en cas d’échec des discussions.

Ses positions étaient donc assez éloignées de celle des syndicats d’obédience communiste. Il n’était pas communiste ! Cette défiance ne procédait pas du constat des méfaits du « communisme réel » en Russie ou dans les pays du bloc soviétique. Elle ne résultait pas non plus d’une animosité à l’égard des militants communistes parmi lesquels il comptait d’authentiques camarades. Cette réserve était avant tout d’ordre idéologique et même philosophique.

En fait, mon père, Maurice Pasquier était, envers et contre tout, un militant chrétien – un militant angevin passionné – formé dès son apprentissage d’ajusteur à l’école de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) et de l’encyclique « Rerum Novarum » qui en 1891 posa les principes de la doctrine sociale de l’Eglise…. Et il est demeuré toute sa vie, fidèle à cette doctrine, reformulée et modernisée lors du concile Vatican II qu’il approuva.

En témoignaient les livres qu’il citait fréquemment comme sources de son inspiration militante.

Le roman « Pêcheurs d’homme » publié en 1940, de l’écrivain français Maxence Van Der Meersch (1907-1951) est, à cet égard, l’exemple probablement le plus patent. Il exalte la passion et la foi de jeunes ouvriers catholiques du Nord de la France  – adhérents de la JOC – en les incitant à concilier la lutte pour les droits sociaux avec leur vocation missionnaire de chrétiens ramenant vers Dieu des âmes en perdition…

Enfants, nous ne mesurions pas l’importance de ce livre pour notre père.

Nous n’y prêtâmes attention qu’après son décès lorsqu’il fallut vider sa bibliothèque. Cet exercice pénible qui participe du travail de deuil est en effet révélateur, car il consiste à refermer des chapitres entiers de la vie d’un être qui patiemment, au fil de temps, a imprimé sa marque dans le choix et le classement de ses ouvrages de référence.

« Pêcheurs d’homme » était de ceux-là, en ce qu’il exprime sans doute le mieux  le projet de vie de notre père, conçu comme une quête de rédemption dès son apprentissage pendant les heures sombres de l’Occupation.

Mais, ce roman ne rendait pas compte de l’ambivalence des sentiments du jeune homme qu’il était alors et qu’il demeura. Ambivalence mâtinée d’ingénuité, commune à chaque être humain. Aux côtés de l’ascète rigoureux, volontiers moraliste, cherchant à s’oublier soi-même dans une démarche apostolique collective, subsistait celui qui cherchait aussi une certaine reconnaissance au travers d’exploits ou de talents individuels.

L’ouvrage de Roger Frison Roche « Premier de Cordée » répondait à ce besoin d’aventure et de conquête personnelle – d’ascension dans l’échelle sociale à l’aube des Trente Glorieuses – et, à ce titre, il occupait aussi une place de choix dans les rayonnages de sa bibliothèque et dans ses discours récurrents sur le dépassement de soi-même et sur sa confiance dans le progrès, en dépit des obstacles naturels, injustes ou provoqués.

Ces deux livres associés, rédigés il y a plus de sept décennies résumaient parfaitement l’ambition vitale de mon père, faite d’altruisme, de soif de justice et de besoin de notoriété méritée : être à la fois un pêcheur d’hommes et un premier de cordée. Etre celui qu’on remarque au premier rang des sauveurs de l’humanité souffrante, mais suffisamment inaccessible pour éviter de sombrer dans la promiscuité tapageuse des faux sentiments!

Qu’aurait-il, malgré tout, pensé s’il avait su que le plus arrogant des héritiers de Thiers s’était emparé du pouvoir avec sa bénédiction implicite et que « dans le même temps » il s’était servi de l’image du « Premier de Cordée »pour la détourner à son profit, qu’il en avait travesti la portée à des fins subalternes, politiciennes et partisanes ?

Qui sait s’il eut souffert de ce constat comme d’une déception indicible et supplémentaire au terme de sa vie ?

Une vie que l’on peut qualifier de « réussie », car pétrie d’humanité…

Je suis content en tout cas d’avoir passé ce petit (bon) moment en ta compagnie, papa! Une parenthèse de bonheur comme autrefois autour d’un whisky à l’heure de l’apéro!.

Dizainier JOC de Maurice 

PS : Le 1er juin 2019, quatre-vingt-treize ans se seront écoulés depuis sa naissance à Angers au domicile de ses parents au 65 rue de la Madeleine…

Ce même premier juin mais en 2017, naquit Hugo le dernier des arrière-petits enfants qu’il connut de son vivant. Ce fut sans doute une de ses dernières grandes joies. Il l’interpréta – car il croyait aux signes – comme l’expression céleste d’un passage de relais. Il l’attendait.

 

 

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Le mercredi 7 novembre 2018, un an précisément après sa disparition, Françoise, Marie-Brigitte et moi-même, nous nous sommes rendus au cimetière parisien de Thiais pour y déposer une plaque d’ardoise gravée au nom de notre père Maurice Pasquier (1926-2017) dans le jardin du souvenir, réservé à ceux qui ont fait don de leur corps à la science.

L’ombre de Louisette, notre sœur décédée en 2010 nous accompagnait…

Il aurait sans doute apprécié qu’en ce jour anniversaire, nous soyons tous les quatre, à ses côtés, là où ses cendres reposent désormais!

Nous y étions.

Parmi les héros de la science…

A sa manière, comme il le faisait à l’occasion des réunions de famille, il aurait sans doute introduit cette ultime « ballade en novembre » par un discours ! Mais, un discours à sa manière qu’on aurait écouté d’une oreille distraite et dans lequel il aurait- une fois de plus – insisté sur la nécessité de se rassembler, de rester unis au-delà de la mort! L’unité de la famille, c’était son truc, son Graal en quelque sorte.

Par ce triste après-midi gris, en harmonie avec la circonstance, nous n’avions guère le cœur à nous livrer à un exercice rhétorique, qui n’aurait eu l’heur que de charmer les écureuils dérangés par notre présence. Nous sommes donc demeurés silencieux…

La plaque d’ardoise provenait des « mines de Trélazé » près d’Angers. Pour lui comme pour nous du reste, elle symbolisait le terroir angevin qui l’a vu naître!

Bien que n’ayant pas été lui-même mineur « d’à bas », ni tailleur ou fendeur d’ardoise, il avait noué avec l’ardoise, un authentique lien affectif, identitaire! Nombre de ses copains des quartiers de Saint Léonard et de la Madeleine à Angers, ceux du syndicat en particulier, avaient été mineurs…Enfant, il avait joué dans les « vieilles carrières ».

Aussi, jusqu’à la fin de ses jours, il conserva un lien étroit de fidélité au schiste bleu, qui fit autrefois la richesse de l’Anjou et qui affleurait dans presque tous les jardins…

Avec la chanvre des corderies Bessonneau, l’ardoise rythmait en effet la vie économique et sociale de la vieille capitale des comtes d’Anjou. C’est aussi elle qui délimitait les propriétés de ses murs oxydés, et recouvraient les toits…

A Thiais, elle se contente de témoigner que parmi les centaines de plaques déposées à même le sol, il y en a une qui identifie un angevin!

 

PS: Voir mon billet du 1er juin 2018

 

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C’était il y a tout juste un an, le 6 novembre 2017.

Le lendemain, mon père Maurice Pasquier (1926-2017) s’éteignait dans l’unité de soins palliatifs de l’hôpital de Bligny en Essonne…

Mais ce 6 novembre, avant-dernier jour de son existence, fut le dernier où nous pûmes, avec certitude, communiquer avec lui…Le dernier où, lui-même, avec l’énergie du désespoir, s’efforça de nous transmettre ce qu’il ressentait, alors qu’il avait pratiquement perdu l’usage de la parole, qu’il entendait avec difficulté et que probablement il ne distinguait plus guère nos silhouettes qu’à contre-jour dans le soleil couchant de cette belle journée d’automne…

Ce jour-là fut aussi le dernier où notre mère Adrienne Turbelier (1923-2018), son épouse depuis près de soixante-dix ans, put le voir quelques minutes. Elle, dans son fauteuil roulant en contrebas du lit, et lui, déjà agonisant mais lucide, se tinrent la main une dernière fois, en une ultime et dérisoire caresse. Sans vraiment se parler, sans presque se voir car il ne pouvait incliner la tête, ils renouvelèrent ainsi, par une simple pression de leurs doigts enlacés, un serment d’amour qu’ils s’étaient mutuellement adressé un soir de décembre 1944, dans le sillage exaltant de la Libération d’Angers, quelques mois auparavant…

Aucun des avatars de la vie qu’ils connurent comme tous, n’entama cette passion et ne remit en cause cet engagement.

Ce 6 novembre 2017, elle murmura son émotion au sortir de la chambre, mais lui déjà ne pouvait plus parler comme il l’entendait, en approche d’un autre monde ou du néant. Seul son regard fixé vers le plafond semblait encore exprimer quelque chose, en l’occurrence, une souffrance de nature inconnue, inqualifiable, celle, sans doute éprouvée au seuil de la mort quand on sait quelle avance de moins en moins à pas feutrés! Et qu’on croit apercevoir l’ombre de sa faux.

Une souffrance assimilable au refus de se plier à l’injonction de la camarde. En une même révolte, les sens et l’esprit réunis semblaient s’être ligués pour contrer cette pulsion irrémédiable et dévastatrice qui s’apprêtait à gommer neuf décennies d’existence.

Il espérait cependant qu’il reverrait Adrienne…

Quelques jours avant, mon père y croyait encore – ou faisait semblant d’y croire – jusqu’au jour où il douta de son avenir à court terme… Le mal implacable l’avait totalement gangrené, et lorsqu’il prit conscience qu’en dépit d’un traitement antalgique renforcé, rien ne le soulageait, il comprit que son maintien à domicile devenait problématique, tant pour lui que pour les siens. Il avait alors demandé à rejoindre une structure hospitalière de soins palliatifs…

Il savait que son horizon s’était raccourci. Mais, au sein d’une unité médicale spécialisée, il pensait s’octroyer « une petite chance » de survie pour quelques mois. Ou, en tout cas, de prolongation de son existence jusqu’à la date anniversaire de leur mariage en décembre…

Son ultime objectif était en effet, conformément à une tradition bien établie, qu’ils avaient eux-mêmes initiée, de réunir une fois encore, leur nombreuse postérité – trois générations qui faisaient leur fierté – autour d’un banquet d’adieu. Nous n’avions pas su, ni les en dissuader ni les détourner de leurs illusions. A quoi bon! Et pourtant l’humeur était morose et l’ambiance peu propice à une fête qui forcément aurait été pesante.

Au cours d’un repas familial « préparatoire » en octobre, ils avaient même sélectionné le vin qui serait servi à table ce jour-là: un Bourgogne de haute tenue!

Le côte de Beaune sélectionné et qu’on ne boira pas avec eux! 

 

Dans la seconde quinzaine du mois d’octobre 2017, les signaux négatifs se sont multipliés. Son état de santé s’est très rapidement dégradé sans qu’aucun soulagement ne puisse lui être apporté à domicile.

Le 2 novembre il « intégra » donc l’unité de soins aux mourants de l’hôpital de Bligny. Il avait dans l’idée qu’il gagnerait un peu de répit et que le moment venu, il partirait apaisé!  » Dans la paix du Seigneur » dans son propre langage.

Il n’en fut rien malheureusement…

Malgré les soins prodigués, il se retrouva rapidement au cœur d’un dilemme thérapeutique à la résolution duquel il fut écarté, comme c’est généralement le cas pour tout patient en fin de vie. L’alternative, au demeurant classique, consistait – grosso modo – à choisir entre l’abrutissement total ou la douleur persistante. Fort de son savoir-faire, le corps médical opta, en conscience, mais en ses lieux et place, pour une solution moyenne censée optimiser les prescriptions. En vain… Et il  souffrit le martyr!

Le 6 novembre, mes deux sœurs et moi-même passâmes l’après-midi à son chevet.

Notre présence lui fut sans doute d’un grand réconfort…Nous lui parlâmes sans relâche!

Nos échanges étaient à la fois décousus, complexes mais ils avaient la saveur de la sincérité et de l’affection, sans posture et sans faux semblant … C’était l’heure ou jamais de faire passer les messages essentiels, car lorsque l’horloge du temps semble s’enrayer, l’irréversibilité est à l’ordre du jour et il n’y a plus à barguigner!

Quand l’échéance est dépassée sans avoir tout dit, ne subsistent que des regrets éternels, et parfois des remords d’avoir esquivé la vérité des sentiments…Au fond, le meilleur viatique – l’extrême onction – avant de partir pour le grand voyage, c’est la tendresse des siens! Si tant est bien sûr, que la notion de « grand voyage » soit en ces moments-là, pertinente! Ou même qu’elle ait un sens. Si tant est en outre que la raison estompe les anciennes controverses ou d’antiques ressentiments. Les comptes doivent être clôturés.

Et ce fut effectivement le cas!

Notre père était dans un état de semi-somnolence mais il était conscient et semblait même apprécier les chansons que nous lui passions, qu’il aimait fredonner jadis. Elles diffusaient un peu de chaleur vitale dans cette chambre sans caractère, avant que le froid redouté ne s’installe et que le désordre du sépulcre prenne le dessus sur la vie…  Sans ordre préconçu, au gré des connexions 4G de nos téléphones portables, nous lui fîmes entendre, au plus près de son oreille, des musiques de Brassens, de Léo Ferré et de Jean Ferrat…D’autres également.

Deux ou trois de ces ritournelles marquèrent symboliquement certaines étapes décisives de sa vie d’homme mais aussi de syndicaliste chrétien ou de militant politique :

  •  » Les Corons » de Pierre Bachelet, le mythe absolu qui incarnait, à ses yeux, la condition ouvrière,
  • « Mon père » de Daniel Guichard,
  • « Inch Allah » de Salvatore Adamo, qu’il chantonnait à Angers à la fin des années soixante, et dans laquelle il entrevoyait la paix entre Israël, terre promise de toutes les religions, et ses voisins …

Nous eûmes le sentiment en ces instants inoubliables, de former une seule et même entité, reconstituée autour du père et réconciliée avec sa propre histoire… Un récit né des utopies progressistes d’après guerre dans les provinces de l’Ouest.

La larme à portée d’œil, nous pressentions néanmoins, sans trop nous l’avouer, que les épreuves arrivaient à leur terme, et que nous étions au bout du chemin. Le moment de se quitter ne tarderait plus …

Partagés entre l’incrédulité d’assister en témoins impuissants à l’accomplissement terminal d’un destin qui nous échappait, et la soumission consentante à l’irrémédiable, nous nous réconfortions silencieusement, en espérant que pour lui au moins, ce soit une apothéose spirituelle…

En fin d’après-midi, notre père manifesta le désir de parler, mais d’une voix si inaudible et inintelligible, que je lui proposai d’écrire ce qu’il souhaitait nous communiquer, fût-ce en aveugle et d’une main incertaine et tremblante. S’agrippant au stylo et au carnet positionné dans sa main, il accepta ce dernier challenge et il écrivit « au jugé » .

Ce furent les dernières phrases qu’il parvint à griffonner après des milliers de lignes et de pages écrites au cours de sa vie… L’écriture était en effet une de ses passions, avec la lecture et la photographie.

Ces quelques mots qu’il tenta d’écrire sont d’autant plus précieux…

Les derniers pour nous dire qu’il souffrait…

« Cette nuit a été très dure »

 

Pas impossible que sur les autres pages indécodables, il ait ajouté qu’il nous aimait! Il me plait de le croire.

Dans la nuit qui suivit, il sombra dans une sorte d’inconscience proche du coma, que l’on appelle avec toute la pudeur des litotes officielles, une sédation profonde jusqu’au dernier souffle.

Dès lors, la barrière, entre nous, devint infranchissable, bien que le personnel soignant, dorénavant réduit à un rôle de bienveillante compassion à notre égard, nous assura du contraire:

 » Certes, il ne manifeste plus rien, mais nous avons de bonnes raisons de croire qu’il vous sait à ses côtés »

Merveilleuse richesse du langage!

Il décéda vers vingt heures le lendemain 7 novembre 2017 sans avoir retrouvé ses esprits!

Un an après… Le monde qu’il a connu n’est plus le même, à tous égards! Mais n’est-ce pas le lot commun de chaque être humain de ne jamais se baigner dans la même rivière?

 

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Adrienne Turbelier (1923-2018) n’a jamais laissé penser qu’elle cultivait une quelconque prétention littéraire, ni même laissé entendre qu’elle espérait transmettre à la postérité un message de portée universelle. Non qu’elle ne fût pas en mesure de le faire ou ne puisse décliner une pensée structurée et cohérente. Non qu’elle négligeât la culture livresque. Non enfin qu’elle ignorât l’importance de la transmission par l’écrit! Mais tout simplement parce qu’elle estimait probablement que la portée de ses messages ne justifiait pas qu’elle s’affranchisse publiquement d’une sorte d’anonymat.

C’était son choix et ce n’était pas son truc!

Sa condition de « femme du peuple », d’ouvrière provinciale – couturière, retoucheuse et vendeuse – puis de femme d’ouvrier et enfin de mère de famille, dont elle s’enorgueillissait avec une certaine bravade, ne s’inscrivait pas dans la suite logique d’un destin génétiquement programmé, mais elle l’assumait avec fierté et élégance sans jamais se considérer comme inféodée à quiconque. Et ce, sans qu’il fût nécessaire, à ses yeux, de battre les estrades pour s’adresser à un auditoire élargi. Pour autant, elle ne souhaitait pas vivre dans l’ombre de quelqu’un, fût-ce de Maurice, qu’elle aimait!

Sa soif d’autonomie et de légitimation, elle l’exerçait partout mais elle l’exprimait plutôt au sein de sa famille et dans son quartier, où elle donnait libre cours à son sens de la répartie et parfois de la provocation. Ainsi, quand elle souhaitait dire « ses quatre vérités » à quelqu’un qui l’agaçait, ou qu’elle voulait manifester sa contrariété envers un autre qui l’avait méprisée, elle ne tournait pas sept fois la langue dans sa bouche avant d’interpeller l’importun – voire l’importune. Et généralement, elle faisait « mouche ». Elle développait à sa manière, une forme de féminisme de terrain, un féminisme du quotidien, à la fois proche et étranger dans ses modalités mais non antinomique, aux actions militantes de certaines de ses amies dont elle se disait solidaire … et qu’elle ne désavoua jamais en dépit d’actions qu’elle n’aurait pas conduites elle-même!

Les « camarades du Parti Socialiste » dont elle fut adhérente, des décennies durant et auquel elle demeura fidèle jusqu’à son dernier souffle, eurent à subir ses remontrances indignées, lorsque, par maladresse sexiste, ils ne convoquaient que Maurice, son mari, aux réunions de section en oubliant de la mentionner! Insoumise par conviction, elle vivait ces omissions comme des malveillances machistes et des injures à sa condition de femme!

Cependant, cette revendication constante et exigeante de reconnaissance, ce désir d’exister par elle-même et cette recherche d’émancipation – quitte à prendre le risque d’ouvrir un conflit ouvert avec Maurice – n’allait pas jusqu’à s’incarner dans l’écriture au sens classique du terme. A la différence de Maurice, elle ne semblait pas en ressentir le besoin. Par timidité et modestie, elle savait qu’elle ne pourrait jamais jouer dans la même cour que des écrivains qu’elle admirait, comme Victor Hugo ou Emile Zola. A quoi bon, dans ces conditions, oser l’impossible! Pourtant, elle nous a laissé « ses carnets », tenus scrupuleusement à jour, à raison d’un par an depuis (certainement) toujours…Et elle n’en faisait pas étalage.

Les prémices de ces carnets remontaient probablement à son adolescence. Dès qu’elle sut se servir d’un porte plume ou d’un crayon, on peut penser qu’elle entama son premier cahier-carnet personnel. Dans les années trente ou quarante du siècle dernier, il était en effet d’usage que les jeunes filles tiennent un journal, une sorte de discret confident, auquel elles confiaient leurs joies et leurs peines, notamment celles de cœur!

Cette tradition était très ancienne, mais jusqu’aux lois de Jules Ferry à la fin du dix neuvième siècle, qui rendit obligatoire l’enseignement primaire gratuit pour les garçons et les filles, elle avait plutôt cours dans les familles de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Ce qui n’était pas le cas de la famille d’Adrienne, qui sans être franchement nécessiteuse appartenait à la catégorie des gens modestes, à, peine plus aisés que les mineurs d’ardoise de Trélazé, leurs voisins, qui ne possédaient pour tout patrimoine que leurs meubles et ne disposaient d’autre revenus que leurs salaires ou leurs traitements…

De ces temps lointains où Adrienne fréquentait l’école primaire des religieuses de son quartier – celui de la Madeleine à Angers – puis de la période de son apprentissage de couturière, peu de documents subsistent, hormis quelques cahiers à grands carreaux, sur lesquels elle recopiait avec application des poèmes qu’elle avait sélectionnées! Ronsard et Du Bellay, les poètes starisés du val de Loire y occupaient une place privilégiée! Mais pas seulement eux.

Une partie de ses cahiers d’apprentissage a également échappé au lessivage du temps…Sans jamais les montrer de son vivant, elle les avait pieusement conservés! En souvenir probablement d’un métier de couturière dont elle se revendiquait avec nostalgie, même si elle ne l’avait vraiment exercé que quelques années avant son mariage. Elle rappelait volontiers qu’elle était titulaire d’un CAP de couture et qu’elle avait pris plaisir à apprendre les ficelles de la profession, ses savoir faire et les tours de main, à l’aube de la secondaire guerre mondiale auprès d’un patron tailleur talentueux de la rue de la Madeleine à Angers …

Ce métier trop vite abandonné lui avait été néanmoins d’une grande utilité dans les années cinquante et soixante, pour confectionner les vêtements de ses enfants …

Deuxième année d’apprentissage de couture

Par la suite, cette littérature intime détachée des contingences quotidiennes immédiates s’était enrichie d’une abondante correspondante avec Maurice qu’elle épousera en 1947!

C’est sûrement dans les années cinquante alors qu’elle habitait encore à Angers – 6 bis rue de Messine – qu’apparaîtront ses premiers petits carnets -les « carnets d’Adrienne » dont il est question ici.

Abandonnant la posture romantique des débuts, de même que celle de l’apprentie consciencieuse ou encore de la jeune épouse aimante, c’est surtout la mère de famille qui écrivait alors, et qui consignait sur le papier, les premières dents de ses enfants ainsi que leurs maladies infantiles…

Progressivement, sans nécessairement s’embarrasser de références chronologiques trop précises, d’autres événements apparurent dans ses « pense-bêtes », tels que des points de vue toujours succincts et lapidaires sur l’actualité, sur la météo du moment, sur les médications qu’elle « imposait » à son « docteur » conciliant de lui prescrire. La rubrique pharmaceutique prit d’ailleurs une importance croissante au cours des ans. Ces ans qui au fur à mesure qu’ils se succédaient, rendaient son écriture incertaine et tremblotante…

Elle portait rarement une appréciation écrite sur des personnes, car elle ne se privait pas de le faire oralement. Mais lorsqu’elle prenait sa plume à propos de quelqu’un, c’était sans filet et sans précaution oratoire, dans l’éloge aussi bien que dans la critique assassine. Adrienne ne faisait pas dans la demi-teinte ou demi-mesure! Elle n’aimait pas la tiédeur en amitié, mais pas plus en inimitié.

Figuraient aussi sur ses carnets, ses achats d’importance, notamment d’appareillage ménager, ou les dates à retenir. De temps en temps, de façon imprévisible et sur une durée limitée, l’agenda retrouvait sa fonction générique de semainier avec mention des rendez-vous chez son médecin ou son coiffeur, des dates des réunions politiques locales ou des séances de peinture sur soie de l’association de son quartier de Massy du côté des Deux-Rivières. Elle y mentionnait aussi les dates anniversaires de la famille, et les prévisions de naissance de ses petits-enfants et, depuis quelques années, de ses arrière-petit-enfants.

Généralement, elle faisait l’économie de longues phrases, sauf lorsqu’il s’agissait de traduire d’intenses émotions, dont son entourage la croyait incapable, car Adrienne était très pudique sur ses sentiments, préférant le silence à l’expression tapageuse de ce qu’elle ressentait au plus profond de son cœur.

Ainsi en 2008 d’abord, puis en 2010, son carnet fut le vecteur qu’elle privilégia pour crier sa douleur et sa souffrance ainsi que son impuissance maternelle, face au cancer qui devait finalement lui arracher sa fille Louisette… Pour dire aussi son aversion de la mort! Chaque jour du début janvier 2008 jusqu’au jour de la première intervention chirurgicale de sa fille, puis après, durant sa douloureuse convalescence, elle faisait état de son angoisse, cherchant par l’écriture à se rassurer au moindre signe d’amélioration ou d’atténuation du mal … Elle notait méticuleusement sur son carnet toutes les informations qu’elle avait pu recueillir sur ce calvaire qu’elle subissait de concert avec sa malade bien-aimée … Presque tout le premier semestre de cette année 2008 sera exclusivement consacré à sa fille … comme si, au travers de chaque mot qu’elle rédigeait, elle espérait la soulager, en partageant le fardeau et en prenant sa propre part! En 2010, au terme de cette tragédie, elle se confiera à ses carnets devenus les exutoires d’une insoutenable souffrance! Elle qui ne savait ni pleurer, ni câliner comme tout le monde, savait parler à son carnet.

Ainsi était Adrienne. Celle que seuls les carnets connaissaient vraiment! Les seuls avec lesquels elle entretenait une complicité sans faille.

Mais dans le même temps, elle n’omettait pas de signaler qu’elle avait participé à un bon repas chez l’un ou l’autre de ses enfants ou petits-enfants… Elle signalait et soulignait avec gourmandise son contentement, quand un banquet s’achevait par un dessert qu’elle appréciait, comme un baba au rhum fait maison!

Elle se félicitait des bons moments passés en famille ou avec des amis, surtout ceux venus d’Angers avec lesquels elle évoquait sa jeunesse angevine et les lieux de son enfance en toute connivence …

Une mention spéciale était régulièrement dédiée à Marie-Thérèse, sa cousine nantaise et ci-devant filleule angevine. Pour soulager sa mémoire, c’est à son agenda qu’elle confiait le soin de lui rappeler son intention de s’enquérir de ses nouvelles. Mais se relisait-elle?

De même pour ses frères, auxquels elle vouait une réelle affection …

Le jeudi 20 octobre 1988 par exemple, elle note que « Jojo et Lucette » – son frère et sa belle sœur de Saint-Herblain sont arrivés à Massy. Le vendredi, elle rapporte leur visite commune au Louvre, à la pyramide de verre et aux colonnes de Buren dans la cour d’honneur du Palais Royal. Le samedi, c’était le château de Fontainebleau et le dimanche le musée d’Orsay. Le lundi, jour de départ des nantais sans doute fourbus, la matinée fut néanmoins dédiée à l’abbaye des religieuses de Vauhallan et à leur boutique sur le plateau de Saclay!

On imagine que tous devaient être sur les rotules, mais heureux. Adrienne sous-entend leur plaisir d’avoir été ensemble, mais sans expliciter comme si cela allait de soi.

Elle était âgée d’un siècle, à un lustre près lors de son décès. Par conséquent on peut estimer qu’elle a du « remplir » plusieurs dizaines de petits carnets.  La plupart du temps, si l’on en juge par ceux qui nous ont été légués, ils n’étaient que des « agendas de poche » et de formats divers! Il faudrait beaucoup de temps pour les exploiter dans leur totalité, car pendant des années, elle s’est contrainte à cet exercice journalier…

Parfois, elle fournit des indications d’ordre météorologique, en particulier en période de canicule! Elle ne précise pas qu’elle en souffre, mais la répétition plusieurs jours de suite de la même mention, montre que la chaleur lui pèse!

Que conclure de cette masse d’informations qui nous rend redevables à son égard et qui témoignent de la complexité d’une vie ?

En premier lieu, elle rend compte de la singularité de la personnalité d’Adrienne: parfois suspectée d’indifférence à la souffrance des autres – voire d’égoïsme – elle démontre au travers de ses carnets qu’il n’en est rien. Chaque page apporte un démenti flagrant. Toutes attestent du contraire. Laborieusement écrits en fin de journée, ces carnets désormais d’outre tombe, jouaient en fait un rôle de soupape à une sensibilité qui, par pudeur héritée en grande partie de sa mère, n’osait pas s’exprimer au grand jour.

Même à ces carnets, confidents muets de ses troubles, de ses souffrances mais aussi de ses moments de jubilation et de découragement, elle ne s’adressait qu’avec réserve et sans ostentation… Ce n’est que dans l’accumulation des faits relatés jour après jour, qu’elle révèle une affectivité à fleur de peau, ainsi que ses secrètes fêlures et sa réelle compassion, voire son amour profond des siens. Par ses mots encadrés, voire renforcés, par une ponctuation appropriée, elle manifeste son empathie au malheur des autres, mais, à petit bruit, à petits pas, à petites touches, sans trop oser révéler…mais plutôt en suggérant comme s’il fallait éviter de gêner par des confidences troublantes crûment annoncées!

C’est par le biais d’obsédantes répétitions, plusieurs mois, voire, plusieurs années d’affilée, des mêmes thèmes d’inquiétude ou des mêmes désarrois qu’Adrienne laisse transparaître sa propre vérité, celle d’une femme libre, sensible sous des dehors bravaches, et qui avait horreur qu’on lui dicte sa conduite ou qu’on pense à sa place! L’ensemble constitue de facto, une oeuvre authentique, qui parlera longtemps encore et soulagera…

Dieu n’est guère présent, en dehors de quelques furtives allusions. A la fin de sa vie, il n’était pas loin de faire figure d’accusé. Non sans motif d’ailleurs…

Tels sont les carnets d’Adrienne… ceux de ma mère!

Ce qui transpire finalement de cet ensemble de témoignages qu’elle a consenti à nous laisser, c’est l’esprit de liberté et de rébellion qui l’anima toute sa vie, ne s’en laissant compter ni par son mari qu’elle avait choisi et qu’elle aimait, ni par ses enfants, ni par quiconque pour dire ou faire ce qu’elle entendait dire ou faire…

« Ne pas se cacher derrière des prétextes pour préserver un confort frileux, contrepartie d’une soumission domestique qu’elle ne pouvait envisager »: tel est peut-être le dernier message qu’elle souhaita nous transmettre! A nous de faire en sorte qu’elle n’ait pas eu tort de croire en nous.

Maurice adhérait à la philosophie de ce point de vue!

Un jour, il nous faudra aborder aussi son violon d’Ingres: la peinture.

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En mon for intérieur, je leur avais promis que leurs souffrances ne seraient pas oubliées, que leurs fins ne passeraient pas par profit et pertes, et qu’il y aurait une suite.

Voici donc, ci-dessous, la lettre que j’ai adressée, ce jour, à Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, à propos de la fin de vie des personnes très âgées, et des conditions peu acceptables dans lesquelles on meurt aujourd’hui en France, quand on n’est plus productif :

 »  La tribune publiée dans le Journal Le Monde (1er mars 2018), dans laquelle un collectif de députés appelle à réviser la loi Claeys-Léonetti sur la fin de vie, n’aurait suscité de ma part qu’un intérêt discret, il y a un ou deux ans…

Il se trouve qu’elle fait désormais écho à deux épreuves que j’ai dû affronter récemment et qui me conduisent à porter un regard différent, sans doute moins philosophique mais plus réaliste, sur la question de la fin de vie des personnes très âgées…

Plus généralement, ces deux épisodes douloureux m’ont amené – ainsi que mes proches – à m’interroger sur la place que notre société, pourtant pétrie de « principes », entendait réserver à ses grands vieillards. Ayant observé que ce sujet constituait aussi une préoccupation de votre ministère, je me permets brièvement de vous rapporter mon expérience et vous livrer ma réflexion…

Mes deux parents, respectivement âgés de 91 et 94 ans, sont décédés l’un en novembre 2017 des suites d’un cancer du pancréas diagnostiqué en août, et l’autre en février 2018 victime d’une infection pulmonaire délibérément non soignée dans l’EHPAD où elle résidait depuis deux mois.

J’ai pu ainsi constater – à deux reprises dans un laps de temps limité – que les conditions dans lesquelles on meurt actuellement en France ne sont pas convenables. Je partage, à cet égard, la critique exprimée par les parlementaires.

De fait, les choix des patients, qu’ils soient de mourir dans la dignité, ou à l’inverse de vivre, ne sont pas vraiment respectés, ni dans les unités de soins palliatifs, ni dans les structures d’accueil des personnes dépendantes.

Et je n’ai pas le sentiment qu’il s’agit seulement d’une question de moyens, car ce qui me semble en cause, c’est le regard que portent les responsables notamment médicaux, sur les personnes qui leur sont confiées. Sous couvert de bienveillance et d’empathie, ils abusent d’un magistère ou d’une prétendue expertise, qui dépossèdent les patients de toute possibilité de demeurer maitres de leur destin…

De mon point de vue, tout se passe comme si les « Droits de l’Homme » perdaient toute validité dès lors qu’on franchit le seuil d’une unité de soins palliatifs ou d’un EHPAD…Tout se passe comme si, les médecins en responsabilité dans ces structures oubliaient le serment d’Hippocrate et n’avaient, pour préoccupation principale, que d’assurer en toute bonne conscience, une bonne gestion des effectifs !

Mon père est ainsi mort de faim et de soif en souffrant le martyr, cinq jours après avoir été hospitalisé (il a juste eu le temps de livrer un court témoignage écrit de sa détresse et sa douleur) et ma mère est morte faute de soins parce qu’un médecin avait décrété, contre son gré, qu’en raison de son veuvage, elle n’avait plus le goût de vivre !

Depuis, j’ai pu observer que nombreux sont ceux qui partagent ce point de vue…

Mon propos rejoint donc celui des députés.

Alors que notre pays se félicite, à juste titre, de l’augmentation de l’espérance de vie, grâce aux progrès de la médecine et aux actions de prévention (dont la vaccination), il serait regrettable que ce bilan soit terni par le manque d’humanisme dont pâtissent manifestement nos grands vieillards en fin de vie…Vous savez, comme moi, qu’on mesure le degré d’une civilisation à la manière dont elle traite ses anciens et dont elle les entoure au moment où ils partent…

Je me tiens bien entendu à la disposition de vos services et de vous-même, pour préciser certains aspects de cette correspondance, étant entendu que mon objectif n’est pas tant de stigmatiser le rôle de certains, que de contribuer – fût-ce modestement – à améliorer une situation qui ne m’apparaît pas humainement satisfaisante. Accessoirement, en souvenir de mes parents qui furent des militants engagés des « Droits de l’Homme »….

Vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien accorder …. »

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Dans son recueil de souvenirs, rédigé en 1985, Maurice Pasquier (1926-2017) – mon père – n’évoquait pas explicitement le chantier forestier 1607 autrement appelé « camp de Beauregard », qui avait été installé durant la seconde guerre mondiale sur la commune de Clefs entre Baugé et La Flèche, en limite du Maine-et-Loire et de la Sarthe …

Il y faisait juste une allusion en mentionnant qu’au matin du mardi 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, il fut réquisitionné par « l’occupant » pour être bucheron dans une forêt proche de Baugé…Il était à son travail d’ajustage, dans l’entreprise de filatures et de corderies Bessonneau, lorsqu’il apprit son départ forcé – toutes affaires cessantes – pour le pays baugeois! Ce matin là, pourtant, les perspectives étaient moins sombres que de coutume, car déjà circulait dans les ateliers la rumeur d’un débarquement massif des troupes américaines sur les côtes normandes…La chape de plomb nazie semblait soudainement moins lourde.

Aussi, malgré sa tristesse d’être enrôlé de force, c’est avec « l’espoir au cœur » – selon ses propres termes – qu’il se soumit à cette épreuve qui s’imposait à lui! Juste le temps de faire un saut, chez lui, rue de la Madeleine pour prendre son paquetage, et il gagna la gare Saint-Laud à Angers. Là, il devait monter dans le tortillard du « Petit Anjou » en direction de Baugé…

Comme il le pressentait, le départ fut retardé durant de longues heures, le temps pour les agents des compagnies de chemin de fer de déblayer des voies et de remettre provisoirement en état quelques unes des lignes bombardées dans la nuit du dimanche de Pentecôte, moins de huit jours auparavant !

Comme tous les angevins brutalement réveillés peu avant minuit, le 28 mai 1944, par le hurlement des sirènes et par le vrombissement des avions Lancaster, Maurice avait été le témoin impuissant de cette tragédie nocturne, meurtrière et néanmoins annonciatrice d’une promesse de libération… Il avait entendu les déflagrations des bombes incendiaires explosant sur la gare Saint Laud et avait aperçu au loin, le quartier attenant en proie aux flammes qui rougeoyaient tout l’horizon.

Le bâtiment de la gare avait été éventré. Plusieurs locomotives détruites et les rails déformés, tandis qu’une grande partie des immeubles du quartier était en ruine. Pour cette seule nuit, on ne déplora pas moins de deux-cent morts et autant de blessés. Sans compter les quelques sept-mille sinistrés en quête d’un abri.

Maurice connaissait bien l’étendue des dégâts que ce carnage avait occasionnés, grâce au témoignage de son père, Marcel Pasquier (1892-1956), cheminot au fret de la gare Saint Laud. En outre il avait lui-même en tant que volontaire, participé aux éprouvantes opérations de secours dans les immeubles écroulés…

Place de la Visitation à Angers (Ouest France)

Comme d’autres jeunes de son quartier – dont mes oncles maternels, les frères Turbelier de la rue Desmazières – il avait tenté d’extraire des survivants des décombres encore fumants! Souvent en vain… C’était surtout à des morts qu’ils avaient eu affaire. Ce spectacle épouvantable, associé à la chaleur et à l’odeur nauséabonde des cadavres en voie de décomposition le hantait encore, près de trois quarts de siècle plus tard.

Maurice avait assurément connu la peur et l’effroi, mais il s’abstenait d’en parler, comme frappé d’amnésie.

Dans ce décor d’apocalypse, il ne fut donc pas étonné d’apprendre que le petit train du Maine-et-Loire – le Petit Anjou – ne circulait pas normalement quelques jours seulement après le drame! De son point de vue, il n’y avait d’ailleurs pas d’urgence.

Ce n’est donc que dans l’après-midi du 7 juin 1944 qu’il rejoignit Baugé… Là, des camions « affrétés » par l’occupant, c’est-à-dire réquisitionnés, faisaient la navette pour parcourir les quinze kilomètres qui séparaient la gare du chantier forestier, le chantier 1607. Lequel se situait au nord-est de Clefs à proximité du Château de Mélinais

Bien que n’étant pas volontaires pour abattre des arbres en forêt, Maurice et ses camarades d’infortune n’étaient pas, pour autant, des prisonniers. Ils jouissaient en principe d’une certaine liberté de mouvement et étaient même censés toucher un salaire …

Le camp lui-même n’était plus directement administré par l’armée d’occupation, ni placé sous son autorité. De la sorte, ces « bûcherons d’occasion « , pour la plupart originaires des pays de Loire pouvaient espérer bénéficier de « permissions », qu’ils mettraient à profit pour retrouver leurs familles, et se doter des produits de première nécessité que leur soudaine assignation leur avait interdit d’emporter!

Cet affichage de façade qui rappelait un peu les « chantiers de jeunesse » des débuts du pétainisme, ne trompait en réalité personne, car chacun était conscient que l’exploitation des forêts françaises était à la botte de l’occupant et qu’elle était destinée à satisfaire ses seuls besoins, notamment en énergie primaire pour le chauffage et les gazogènes, ainsi qu’à la fabrication de poteaux d’étaiement des mines de charbon du Nord de la France, sous son contrôle…

Cet apport circonstanciel de main-d’œuvre était indispensable en ce printemps 1944, car la Wehrmacht essuyait de nombreux revers, qui la privaient d’une grande partie des ressources qu’elle s’octroyait auparavant par le pillage des territoires autrefois conquis, mais qui devenaient incertains du fait des combats …

Lorsque Maurice parvint au Camp de Beauregard dans la soirée du mercredi 7 juin 1944, les effectifs des résidents étaient quasiment réduits aux seuls encadrants… En effet, le camp avait été l’objet le 22 novembre 1943 d’une rafle des juifs français et étrangers, qui y avaient été « internés » entre 1942 et 1943, et qui constituaient l’essentiel des présents.

A l’exception de six d’entre eux, qui réussirent à s’échapper, aidés par des habitants du coin, tous les autres furent arrêtés par les nazis qui avaient encerclé le camp, et furent déportés à Auschwitz.

Aucun n’échappa à la mort.

Plaque apposée  sur la place la mairie de Clefs portant le nom des victimes juives (Source Internet)

Mon père ignorait tout de cette tragédie quand il s’installa dans les baraquements partiellement inoccupés du camp… En effet, les nazis ou leurs complices pétainistes n’assuraient guère la publicité de leurs crimes racistes ou de leurs exactions. En particulier, dans les régions où ils les commettaient…

Cependant, quoiqu’on fasse ou quelque précaution qu’on prenne pour masquer les méfaits, les lieux conservent longtemps les stigmates des horreurs qui s’y déroulèrent. Ainsi, l’ambiance au camp de Beauregard devait être bien lugubre en ce printemps 1944, et on peut penser que l’atmosphère était oppressante, pour toute personne débarquant à la tombée de la nuit dans cette clairière isolée au milieu de la forêt.

Maurice, comme ses compagnons d’un jour ne furent certainement pas insensibles à ce climat lourd et équivoque qui hantait l’endroit. Ils ne pouvaient pas ne pas s’interroger sur le sort réservé à ceux qui les avaient précédé ici, dont ils ne savaient certes rien mais dont ils devaient forcément ressentir la présence immanente et invisible! En ce dernier printemps de barbarie nazie – sans doute le plus féroce pour la France martyrisée – le « chantier 1607 » apparaissait comme un théâtre déserté, où erraient en quête de justice, les ombres des juifs assassinés qui travaillaient là, six mois plus tôt.

Comment dans ces conditions et dans ces circonstances, ne pas être moralement ébranlé? Comment ne pas se sentir abandonné par la « providence » ? Comment, en outre, ne pas être déprimé, en découvrant les paillasses défoncées faisant office de lit et d’une manière générale, le caractère fruste de l’hébergement?  Comment surmonter la promiscuité? Comment enfin accepter cette fatalité qui transforme soudainement un ajusteur aimant son métier en un forçat tenu de scier du bois en forêt, dix à douze heures par jour? Comment s’accommoder de la rudesse d’une telle tâche, lorsqu’en plus, on est médiocrement nourri?

Autant d’angoissantes pensées qui conduisirent Maurice à confier son désarroi, à la seule personne qui, au-delà, des mots, saurait décrypter son cri de détresse, à savoir sa mère!

Le lendemain même de son arrivée, il lui écrivit…

Ce premier courrier parvint à Marguerite Cailletreau (1897-1986) le 10 juin 1844 au matin, car paradoxalement la Poste fonctionnait…

Elle prit immédiatement sa plume et lui répondit!

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Cette réponse d’une mère à son fils en difficulté, Maurice l’a conservée précieusement jusqu’à la fin de ses jours.

Pudiquement, il nous l’a transmise sans commentaire parmi d’autres lettres de cette époque qu’il n’a pas voulu détruire et qu’il nous a laissé découvrir sans consigne préalable… Maurice, par pudeur ou par timidité ou peut-être par éducation était avare de confidences sur ses sentiments intimes…

Sa mère était sans doute pour quelque chose dans cette retenue. Et dans une certaine mesure, sa lettre du 10 juin 1944 témoigne de cette conception presque janséniste des relations affectives… Mais cette réserve apparente qui exclut toute déclaration intempestive ou exubérante des sentiments, n’exprime ni désintérêt, ni désamour. Bien au contraire, l’ensemble du texte n’est qu’un témoignage de la profonde affection qu’elle porte à son fils, mais de manière détournée en s’intéressant à ce qu’il mange et en lui prodiguant des conseils pour éviter qu’il ne se fatigue et pour préserver sa santé…

Elle forme le souhait que cette guerre se termine et que tous se retrouvent…Elle lui donne des nouvelles du quartier et détail amusant, elle lui transmet le « bonjour » des « deux Turbelier », les frères d’Adrienne, notre mère qu’il ne rencontrera que quelques mois plus tard! Pointe une certaine émotion, quand elle remercie Maurice le lui avoir souhaité son anniversaire…

Mais il est vrai qu’il faut attendre la fin de la lettre pour qu’elle ose exprimer plus directement sa tendresse, mais seulement au travers d’une formule dans laquelle elle s’oublie au profit du couple qu’elle forme avec son mari, le père de Maurice.

 » Tes parents qui t’aiment et qui t’embrassent bien affectueusement »

Toutes les correspondances qu’elle lui adressera par la suite se concluront de la même manière… Et pour toutes, elle signera de son nom d’épouse  » Pasquier ».

Cette lettre du 10 juin 1944 est intéressante à un autre titre: elle atteste que Marguerite Cailletreau savait écrire – et même assez bien pour une personne qui n’avait suivi pour toute étude qu’un enseignement primaire dans l’école laïque du Lion d’Angers avant la guerre de 14-18. Ce constat contrevient à l’image que l’on a souvent brossé d’elle, d’une femme entièrement clouée dans sa cuisine, sacrifiée à ses enfants et à son ménage!

Le lundi 12 juin 1944, elle réécrira à son fils où elle fait part de ses inquiétudes sur ses conditions de vie… Désormais, le ton est plus tendre…Elle l’interpelle à plusieurs reprises (« Mon Maurice ») et se déclare prête – Dieu sait comment – à lui fournir ce dont il aurait besoin et qu’il ne pourrait pas se procurer…

Le 16 juin, de nouveau elle prend sa plume pour son fils, mais il s’agit cette fois de l’associer à la vie de la famille: elle lui annonce que son frère Jean a obtenu son certificat d’études et lui fait part de sa lassitude de cette guerre et de l’angoisse des alertes de bombardements désormais quotidiennes.

Le samedi 17 juin 1944, Maurice obtient une première permission. Ce sera aussi sa dernière, car ayant rejoint Angers, il ne réintégrera pas le chantier 1607 où il ne sera demeuré au total qu’une dizaine de jours!

« Déserteur » pour les autorités allemandes, il devra se cacher… Jusqu’au jour, probablement à la mi-juillet 1944, où il sera repris par la Feldkommandantur d’Angers…

Passé à tabac, il sera envoyé dans un autre camp, du côté de Chinon, plus rude et placé sous l’autorité directe de l’armée allemande…Il s’en évadera…

C’est une autre histoire.

 

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Le décès d’Edmond Maire (1931-2017), le 1er octobre dernier nous a naturellement attristés. On avait sans doute oublié l’ancien secrétaire général de la CFDT, mais sa disparition a réveillé en nous de vieux souvenirs… Un peu comme l’annonce de la mort d’une relation familiale, fréquentée autrefois, mais avec laquelle nous ne correspondions plus depuis longtemps…

La veille, on n’aurait même pas su dire, sans l’aide des « Géants du Web », s’il était déjà mort ou encore vivant ! C’est la presse, en nous informant et en s’emparant de sa dépouille pour évoquer son action syndicale, qui a finalement tranché cette question existentielle! Et depuis, à l’image du chat de Schrödinger, il n’a jamais cessé d’être aussi vivant.

En réalité, ce qui nous a peiné dans cette fin, forcément inattendue pour qui n’appartient pas au cercle de ses proches, c’est le sentiment que la génération qui nous précède s’efface irrémédiablement et qu’avec elle, une page de notre propre histoire est en train de se tourner définitivement… Avec elle, s’éloignent des pans entiers de notre jeunesse militante et de nos illusions d’antan! Accessoirement, ça nous rappelle que nous passons en première ligne.

Edmond Maire était en effet un des derniers porte-drapeau d’un syndicalisme « ouvrier », intermédiaire entre le syndicalisme débridé des enfants du baby-boom, exécuteurs testamentaires de mai 1968, et celui de leurs parents, jeunes adultes lors de la Libération et acteurs des Trente Glorieuses!

Cette histoire, celle de l’immédiat après-guerre, comme celle issue de la contestation « soixante-huitarde »  puis de l’Union de la Gauche, appartiennent désormais au passé. Et même à un passé révolu qui ne suscite plus guère, dans les arrière-salles de café, désormais aseptisées, équipées Wi-Fi et désenfumées, que de mélancoliques souvenirs d’anciens combattants sexagénaires, bientôt septuagénaires, considérés avec un brin de condescendance par les modernes « marcheurs » comme des représentants d’espèces en voie de disparition, de jouisseurs impénitents et imprévoyants. Ils s’en réjouissent en oubliant juste, ces procureurs implacables du passé, qu’ils sont nos enfants!

A leurs yeux, nos combats doivent être rangés au rayon des archaïsmes ridicules, inconciliables avec l’évolution des rapports sociaux dans un univers concurrentiel et impitoyable, où la règle d’or est désormais la mondialisation des biens, des marchandises et des personnes… Un monde sans horizon, donc sans repère selon nous, d’où doivent être artificiellement gommées les « contradictions » à partir desquelles s’organisait autrefois, tant bien que mal, la société. Finie la lutte des classes! Le terme est passé de mode!

Finies les classifications d’antan, entre les exploiteurs et les exploités, entre les détenteurs de richesses et les forçats du travail,  autrefois pertinentes, mais qui ne seraient plus porteuses de sens sous l’ère de la bienveillance autoritaire d’un inspecteur des finances immature, ci-devant banquier d’affaires! Finis enfin les « acquis » des luttes d’hier, qu’il faudrait désormais regarder comme d’inadmissibles privilèges, consentis par faiblesse ou complaisance à une génération – la nôtre – qui se serait délibérément gavée sans vergogne de « délices de Capoue », et qui aurait pillé, la planète au détriment de sa jeunesse !

Ainsi, la revendication de travailler au pays ou d’être justement rétribué, est présentée comme une prétention disproportionnée, empreinte d’un conservatisme malséant! Comme d’ailleurs le travers désuet d’aimer durablement un métier qu’on a choisi, et qu’il faudrait nécessairement condamner comme s’il s’agissait d’un caprice anachronique dans un monde en constante bougeotte, livré aux appétits financiers de spéculateurs cherchant à optimiser leurs profits engrangés ensuite aux antipodes. Dans ce contexte, l’idée, avancée jadis, d’exiger des plus riches une contribution aux charges de la collectivité, proportionnée à leur fortune, apparaît non seulement saugrenue, mais réactionnaire et contre-productive, au motif qu’elle pourrait, décourager l’effort spontané et altruiste, bien que d’expérience, improbable, des ultra-fortunés, à se préoccuper de l’intérêt général! En réalité, l’ère de la modernité s’ouvre en reprenant les vieux poncifs inégalitaires des débuts de l’industrialisation de l’avant-dernier siècle!

N’ayant nulle légitimité à prodiguer des leçons de maintien, je m’en tiendrai juste à signaler à ces nouveaux maîtres à penser, découvreurs ingénus mais méprisants, du fil à couper le beurre – et qui nous gouvernent – que même les accusations d’archaïsmes finissent par se démoder! Et qu’il n’est peut-être plus si loin le temps où les vieilles rengaines des syndicalistes du passé reprendront des couleurs. Elles réapparaîtront comme une impérieuse actualité, quand on s’apercevra que ces fausses nouveautés qu’on nous assène quotidiennement font le lit de toutes les inégalités, de toutes les injustices, et, plus grave encore, de tous les obscurantismes, notamment religieux. Sous couvert d’efficacité économique et d’adaptation à un environnement à tous vents, elles remettent en cause en les travestissant progressivement, des valeurs aussi fondamentales que la liberté notamment de pensée, l’égalité et la fraternité! In fine, la patrie qu’il ne faut plus évoquer, est en danger. La démocratie à coup sûr.

Plus jeune que les autres pionniers du syndicalisme non communiste d’après-guerre, comme Eugène Descamps (1922-1990), fondateur de la CFDT, ou le nantais Gilbert Declercq (1919-2004), Edmond Maire partageait avec eux – au moins dans la première phase de son parcours – une conception du syndicalisme, fondée sur l’exigence démocratique, sur la neutralité confessionnelle et sur l’indépendance programmatique par rapport aux partis politiques…

Sa disparition fournit paradoxalement l’occasion de remettre de l’ordre dans nos souvenirs et de saluer ces militants enthousiastes, désintéressés et motivés – dont mon père Maurice Pasquier – qui refusaient à la fois le diktat des différentes formes d’oppression idéologique, et qui dénonçaient avec autant de force, le goulag et l’imperium capitaliste…

Revendiquant notre droit à la nostalgie, nous persistons à croire que cette ambition de peser sur le cours du monde peut sans dommage concilier la justice sociale, la prospérité économique et le progrès moral, scientifique et technologique… A contre-courant des paradigmes en vogue, nous aimons penser que cette utopie a laissé quelque trace voire quelque germe dans notre histoire contemporaine et qu’elle demeure même la condition du processus de libération de l’espèce humaine, comme en rêvaient déjà les fondateurs de la Première Internationale et que relayèrent nos pères!

Nous fûmes, enfants et jeunes adultes – des spectateurs de cette époque, et parfois, très modestement d’anonymes concertistes!  Ça rassure quand le présent n’est pas manifestement pas à la hauteur des espérances d’hier…

Le départ d’Edmond Maire nous touche donc, car, avec lui, s’évanouit un symbole, celui, désormais passablement écorné, d’un syndicalisme autogestionnaire, théorisé dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier, dont se revendiqua également cette « Deuxième Gauche » qu’incarnaient Michel Rocard (1930-2016), et, dans une moindre mesure, Jacques Delors.

Ceux qui avaient fait de l’autogestion leur corps de doctrine et le ferment du socialisme démocratique, rêvaient d’un monde dans lequel, sans nier les antagonismes structurels entre les travailleurs et les capitalistes, tous les partenaires sociaux consentiraient à conjuguer « équitablement » leurs efforts pour collaborer à l’intérêt général. Ainsi, les travailleurs, reconnus comme des interlocuteurs légitimes et responsables, feraient valoir leur point de vue par la négociation, sans rien rogner de leurs objectifs catégoriels et, sans systématiquement recourir à la grève pour le faire aboutir. Mais sans l’exclure non plus!

Edmond Maire incarna ce pragmatisme syndical qui trouva à l’époque son expression politique au sein du PSU, puis dans le courant rocardien du Parti Socialiste. Les tenants de cette stratégie de transformation douce mais exigeante ne se nourrissaient pas de l’illusion du « grand soir », qui panserait magiquement tous les maux et corrigerait l’ensemble des défauts de la société…Car, l’atteinte de leurs objectifs reposait autant sur une modification des comportements, sur leur force de conviction, que sur le recours à la loi ou sur l’expression agressive d’un rapport de forces, favorisé par la prise d’un pouvoir central.

L’accession du jacobin François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981 sonna « subrepticement » le glas de cette conception pragmatique du socialisme, au profit d’une vision plus traditionnelle, dogmatique et dirigiste, qu’on habilla plus tard du terme ambiguë de « social-démocratie ». Cette social-démocratie – dont se prévalaient aussi bien Friedrich Engels (1820-1895), le compagnon de Marx  que les socialistes libéraux scandinaves – est en effet une « auberge espagnole » idéologique. Elle présente l’avantage de faire cohabiter par les non-dits toutes les tendances du socialisme et donc d’ouvrir la porte à toutes les options, y compris les reniements. C’est aussi un inconvénient majeur, qui ne prospère qu’au détriment de la clarté…

Ainsi, sous l’ère Mitterrand, le projet socialiste s’est progressivement affadi, en s’accommodant de la monarchie républicaine instaurée par la cinquième République, dénoncée auparavant avec talent par le locataire de l’Elysée, (avant de s’en repaître avec gourmandise). Le projet devint tout simplement une fiction idéologique où l’art de la synthèse indolore ou du statu quo stérile, fut porté à son paroxysme à l’occasion de chaque congrès socialiste dans les décennies d’après 1981… jusqu’à la déroute finale de 2017.

Dans l’enthousiasme des premières réformes du premier septennat mitterrandien, personne, au sein du mouvement syndical, ne détecta la supercherie sur la marchandise, qu’une jeune et dynamique oligarchie technocratique, « opportunément » à gauche, avait fini par vendre … Cette élite, avide de sauter sur l’aubaine piaffait dans les coursives du pouvoir depuis une dizaine d’années…

Plusieurs secrétaires confédéraux de la CFDT, proches d’Edmond Maire au sein de la commission exécutive de la confédération syndicale, rejoignirent les cabinets ministériels, acceptant de devenir les alibis de ce nouveau pouvoir. Parmi d’autres, ce fut le cas, par exemple, de René Decaillon au ministère du travail, qui, en dépit de son indiscutable bonne volonté et de son dévouement à la cause des salariés, semblait perdu parmi ces jeunes énarques dynamiques qui rédigèrent les lois Auroux, sans se soucier de ses avis de terrain!

Plus tard, on fit même de certains « conféréraux » des ministres ou des conseillers d’Etat, comme le truculent et sympathique leader de la Fédération de la Métallurgie, Jacques Chérèque, ou encore Albert Mercier (1933-2008), alias « Bébert », le grognon et jovial métallo franc-comtois, secrétaire national à l’action revendicative et à l’international…

Nous déchantâmes collectivement, lorsqu’on s’aperçut, mais un peu tard, après le virage de 1983 et le congédiement du Premier ministre, Pierre Mauroy, que le gouvernement avait abandonné certaines des lignes de force de son programme initial en se convertissant au libéralisme financier, et de surcroît presque honteusement sans vraiment l’assumer, et que le socialisme démocratique se résumait désormais à entretenir des écuries électorales pour légitimer la carrière des hauts fonctionnaires politisés, issus de l’Ecole Nationale d’Administration.

Le décès d’Edmond Maire ravive tous ces souvenirs! Ceux de nos débats d’idées, de nos manifs, ceux d’amitiés durables et parfois d’amours furtives, ceux des cris et des slogans que nous hurlions en brandissant nos calicots, mais ceux aussi de nos élucubrations fondatrices, de nos rêves chimériques et des occasions perdues!

Mais pas seulement…

Bien que n’ayant pas connu personnellement l’homme, sa disparition remet ainsi en lumière tant d’épisodes de mon enfance et de ma jeunesse angevine, dans une famille ouvrière catholique, toute entière dévolue (enrôlée) – presque par consentement mutuel – à l’action syndicale du père, de concert avec le culte marial de la mère.

Une famille où les amitiés syndicales – qui ont transcendé les décennies – se nouaient au fil des engagements militants tantôt paroissiaux au sein de l’Action catholique ouvrière, tantôt syndicaux au sein de la CFTC, puis, à partir de 1964 de la CFDT.

Novembre 64: mandat de mon père au congrès fondateur de la CFDT

 

C’est une belle et longue histoire qu’il faudra un jour explorer plus avant ! Celle du mouvement ouvrier dans les pays de Loire dans les années cinquante et soixante du siècle dernier…Pour l’heure, la mort rôde! Elle n’effacera pas cette histoire-là!

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A ses quatre enfants

 

Grâce aux archives familiales qui m’ont été communiquées concernant Marcel Pasquier (1892-1956), notamment ses trois carnets de route entre 1910 et 1919, miraculeusement conservés et retrouvés récemment, grâce également aux registres de matricule militaires désormais disponibles en ligne sur Internet, ainsi qu’aux journaux des unités combattantes de la Première guerre mondiale, il est désormais possible de reconstituer une chronologie fiable des principaux épisodes de l’existence de cet homme que j’ai personnellement peu connu, mais que d’aucuns s’accordent à considérer qu’il fut, de son vivant, peu expansif sur sa personne et plutôt discret sur ses faits d’armes au Maroc au début du siècle dernier puis sur le front français durant la guerre de 14-18.

Heureusement, il écrivait.

En complément des articles qui lui furent d’ores et déjà consacrés ici au cours de ces dernières années, il m’a semblé nécessaire de transmettre, par le canal de ce blog, à ceux de sa nombreuse descendance, qui s’y intéresseraient, la chronologie des principaux faits marquants de sa vie, tels, en tout cas, qu’il m’a été possible de les identifier…

Je crois ce travail non dépourvu d’intérêt car j’appartiens à cette génération qui pense que l’histoire, en particulier celle des nôtres, ne peut se résumer aux seules « grandes » idées ou aux travers d’une époque, en négligeant délibérément les multiples petits événements, avatars ou contrariétés, qui ponctuent, bon gré mal gré, l’existence de chacun d’entre nous. Dans ces conditions, la chronologie des faits placés dans leur contexte est d’importance primordiale et précède même, dans la narration historique, toute tentative d’interprétation des comportements et des actes. La marche du temps est en effet le principal facteur auquel, quelles que soient les périodes historiques, toute personne est soumise, ne serait-ce qu’en constatant les implacables outrages qu’elle imprime subrepticement mais sûrement sur ses artères.

Dérouler le temps propre à chacun dans l’ordre naturel où les événements sont intervenus est donc un des moyens les plus rationnels de décrire un parcours de vie et de le situer dans son environnement… Telles sont les raisons, qui m’ont conduit à livrer à « l’état brut », le contenu des « fiches de travail » que j’ai élaborées sur les différentes étapes et les péripéties, plus ou moins connues, de l’existence de mon grand-père, Marcel Pasquier.

D’autant plus, si j’ose dire, que lui-même, par pudeur, par retenue ou simplement parce qu’il fut rattrapé par le temps, n’en avait fait que très partiellement étalage auprès de ses proches. Cependant, parce qu’il avait précieusement conservé les journaux de ses campagnes, il m’a semblé qu’il m’autorisait à les exhumer par procuration et à en faire une sorte d’exploitation posthume…

Si l’on possède évidemment quelques photographies « en noir et blanc » de Marcel Pasquier, suffisantes pour discerner des ressemblances avec l’un ou l’autre d’entre nous, aucun cliché « couleur » ne semble avoir été pris, qui nous fournirait des indications plus précises sur sa chevelure ou sur son regard.  Le livret militaire permet (heureusement) de surmonter en partie cet obstacle, car on prenait soin, alors, au moment du conseil de révision de fournir une description « colorée » du jeune conscrit ou engagé, dans le même temps où l’on indiquait ses principales caractéristiques physiques et ses mensurations.

Dans le cas de Marcel Pasquier, le signalement n’est pas le même, selon qu’on se réfère au livret militaire ou à sa fiche dans le registre des matricules militaires des archives de l’Aisne. A l’exception de la taille – 1,63 mètre –  identique dans les deux documents, les autres renseignements ne concordent pas parfaitement: le livret militaire indique que les cheveux et les sourcils de Marcel Pasquier étaient « bruns » et ses yeux « noirs », alors que le registre précise qu’ils étaient respectivement « châtains foncés » et « bleu verdâtres ». Dans un cas, le front est qualifié « d’ordinaire » et dans l’autre « de hauteur, d’inclinaison et de largeur moyenne » ! S’agissant du nez, il est d’un côté « aquilin » et de l’autre « rectiligne à base horizontale « tandis que le visage est ici « plein » et là « pâle » !

On comprendra mieux dans ces conditions, l’intérêt de la photographie pour objectiver l’apparence ! Pour ma part, l’infirmier militaire qui « fixa » la couleur de mes yeux au moment du conseil de révision, décida qu’ils étaient « verts ». J’adoptai sans mot dire et sans maudire, ce constat administratif éclairé, que contestèrent au moins une sur deux des quelques « passantes » qui, au cours de ma vie, eurent l’occasion de les voir de plus près !

Pour les repères chronologiques, la subjectivité est moins prépondérante ! Quoique…

Ainsi dans ce qui suit, n’ont été retenues que les dates, qui selon moi, sont les plus révélatrices de la vie de Marcel Pasquier…Le tri était nécessaire, notamment durant la grande Guerre et la campagne marocaine de Marcel, car tous les lieux de passage étaient presque systématiquement mentionnés et datés par l’intéressé… Leur mention exhaustive aurait probablement gêné la compréhension d’ensemble.

Il m’a fallu donc choisir, en m’efforçant de ne rien omettre d’essentiel. Mais, bien sûr, ça peut se discuter !

Petite enfance de Marcel Pasquier  

  • 29 novembre 1889 : Décès à Vervins à l’âge de neuf mois de son frère ainé Maurice Pasquier ;
  • 15 février 1890: Naissance de sa sœur Charlotte à Aubenton dans l’Aisne;
  • 6 octobre 1892 : Naissance de Marcel Pasquier à l’hospice de Vervins (02);
  • 9 juin 1897 : Naissance de Marguerite Cailletreau, sa future femme, au Lion d’Angers (49) ;
  • 1898: Les Curie découvrent le radium; 
  • 11 novembre 1900 : Naissance de Marthe (1900-1979), sœur de Marcel.
  • De 1898 à 1904 : Marcel est scolarisé au collège privé Saint-Joseph de Vervins ;
  • 1905: Loi de séparation des églises et de l’Etat;
  • 1906: Congrès de la CGT- Charte d’Amiens.

Apprenti pâtissier 

  • De septembre 1904 à décembre 1906 : Marcel est apprenti pâtissier à Givet dans les Ardennes. La boulangerie pâtisserie, place Carnot existe toujours.
  • 15 octobre 1905 : Décès de Charlotte, sa sœur aînée, ouvrière de filature à Vervins, âgée de 15 ans ;
  • De janvier 1907 à octobre 1909 : Apprenti pâtissier à Charleville-Mézières dans les Ardennes ;
  • De novembre 1909 à avril 1910 : Apprenti pâtissier à Sermaize-les-Bains dans la Marne ;
  • De mai à décembre 1910 : Ouvrier pâtissier à Metz en Lorraine alors annexée à l’Empire allemand.

Chasseur d’Afrique en Algérie et au Maroc

  • 28 décembre 1910 : Engagement de Marcel à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 29 décembre 1910 : Marcel rejoint Marseille ;
  • 30 décembre 1910 : Départ pour l’Algérie, à bord du paquebot « Maréchal Bugeaud »;
  • 2 janvier 1911: Arrivée au port d’Alger ;
  • 3 janvier 1911 : Arrivée à Blida à la caserne Salignac-Fénelon;

  • 21 au 25 mars 1912 : L’escadron de Marcel part d’Algérie pour combattre la rébellion au Maroc. Le voyage d’Alger à Casablanca est effectué par bateau via le détroit de Gibraltar ;
  • 5 avril 1912 : Marcel est à Ber Réchid au Maroc ;
  • 1er juillet 1912: Ratification par le parlement français, du traité de protectorat du Maroc. Vive opposition des socialistes et indignation de Jean Jaurès qui redoute les risques de tension internationale et condamne la répression au Maroc.
  • 16 août 1912, Affaire de Souk el Arba des Mairt ;
  • 22 et 23 août 1912: Combat de Ouham;
  • 29 août 1912: Affaire » de Benguérir ;
  • Les 6 et 7 septembre 1912: Combat de Sidi-Bou-Othman contre la harka d’El Hiba;
  • 7 septembre 1912 : Marcel est présent à la prise de Marrakech par l’Armée d’Afrique du colonel Mangin ;
  • 15 octobre 1912: Marcel est en cantonnement à Mogador (Essaouira);

  • 27 novembre 1912 : Marcel est sévèrement blessé au combat au Maroc, au niveau de la cuisse gauche par une balle de gros calibre d’une arme de guerre  ;
  • 1er au 16 décembre 1912: Hospitalisation à Marrakech ;
  • 18 décembre 1912 au 13 février 1913 : Hospitalisation à Casablanca ;
  • 14 février 1913 : Marcel est évacué par la mer vers l’hôpital d’Oran ;
  • 17 et 18 février 1913 : Traversée de la Méditerranée d’Oran à Port-Vendres (Pyrénées orientales) ;
  • 20 février 1913: Convalescence-permission à Vervins. La dernière visite chez ses parents avant longtemps car l’année suivante, la guerre confinera ses parents en zone occupée par l’armée allemande ;
  • 29 et 30 avril 1913 : Retour en Algérie. Nouvelle traversée de la Méditerranée de Port-Vendres à Alger ;
  • 14 mai 1913 : Marcel est affecté au 5ème Régiment de Chasseurs d’Afrique;
  • 4 novembre 1913 : Marcel est réaffecté au 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique et refait le voyage d’Alger à Casablanca au Maroc par Gibraltar.
  • Le 11 mars 1914, le colonel commandant le 1er régiment de chasseurs d’Afrique informe Charles Pasquier, le père de Marcel, que son fils a été nommé cavalier de 1ère classe et qu’il va recevoir la Médaille Militaire en « raison de sa belle conduite et de sa blessure ».

La Première Guerre mondiale

  • 28 juin 1914 : Assassinat de l’archiduc d’Autriche, François Ferdinand, prince héritier de l’empire ;
  • 28 juillet 1914 : Le régiment de Marcel qui cantonne à Marrakech, rejoint le port de Casablanca.
  • 31 juillet 1914 : Assassinat de Jean Jaurès à Paris ;
  • 2 août 1914 : Mobilisation générale en France ;
  • 3 août 1914 : L’Allemagne déclare la guerre à la France ;
  • 13 août 1914 : L’escadron de Marcel embarque à Casablanca pour combattre sur le front français. Marcel qui boite encore des suites de sa blessure de novembre 1912, est affecté à un escadron de réserve à Casablanca ;
  • Il note qu’on leur fournit des « selles arabes » et que sa fonction consiste à réapprendre à des réservistes à monter à cheval.
  • Au cours de ce second semestre 1914, Marcel est affecté à Rabat au camp Garnier, qui servait aussi d’hôpital militaire. Il devient planton, à la disposition du colonel chef du camp, et semble désœuvré, mais finalement il se dit « heureux » d’autant qu’il peut se promener dans la ville de Rabat, car il est aussi chargé de porter les plis à la résidence du général, commandant de la place.

  • En avril 1915, il devient ordonnance du Médecin Inspecteur Lafille et « passe » au quartier général. Sa tâche consiste, entre autres, à soigner les deux chevaux du général, Ruban et Canevas. Lequel ne monte presque jamais, hormis les jours où sa fille vient lui rendre visite à Rabat. Marcel reconnait qu’il est plutôt content de son affectation qui l’épargne de la guerre en Europe.
  • 15 juillet 1916 : Marcel est nommé chevalier du Ouissam Alaouite

 Le Lion d’Angers et Marguerite

  • D’août à septembre 1916 : Marcel est en permission en France, au Lion d’Angers, chez un oncle qu’il n’a jamais vu, Baptiste Pasquier, le frère de son père, Charles injoignable car résidant toujours à Vervins en arrière du front du côté allemand. Le voyage, aller et retour, s’effectue par bateau de Casablanca à Bordeaux.
  • Au Lion, il fait la connaissance de Marguerite Cailletreau, nièce d’Angèle Houdin, l’épouse de Baptiste. Depuis ce séjour et jusqu’à leur mariage, ils entretiendront une correspondance hebdomadaire voire plus fréquente encore !
  • Au retour de permission à Rabat, on lui apprend qu’il doit repartir pour Casablanca le 3 octobre 1916, puis pour la France. Il prend le train avec son cheval Ruban.

La guerre de Marcel en Métropole

A partir d’octobre 1916 jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918, l’existence de Marcel est totalement suspendue à la guerre. Il parcourt avec son escadron presque toute la ligne de front de Saint-Quentin au nord jusqu’à la frontière suisse et le Territoire de Belfort, en passant par Verdun, au gré notamment des offensives allemandes de 1917 et du printemps 1918 jusqu’aux avancées alliées à Saint-Mihiel et dans les Ardennes de l’automne 1918. Il se trouve tantôt en première ligne dans les tranchées, tantôt en deuxième ou au repos à quelques kilomètres à l’arrière. Il assiste dans ces circonstances à l’horreur et aux massacres dus notamment aux bombardements et aux gaz asphyxiants. Heureusement,  cette période est ponctuée de quelques permissions au Lion d’Angers.

  • Du 11 au 15 octobre 1916 : Marcel rejoint le front français par mer depuis Casablanca;
  • 15 octobre 1916 : Il débarque à Bordeaux.
  • 24 octobre 1916 : Parti de Bordeaux-Bastide, il rejoint le front – avec son cheval – à Dormans en Champagne où se trouve le cantonnement du 4ième escadron de chasseurs et l’état-major du 4ième corps d’armée dont il dépend désormais;
  • 2 décembre 1916 : Départ de Dormans pour Branscourt dans la Marne, via Fère-en-Tardenois dans l’Aisne, Faverolles-et-Coëmy dans la Marne ;
  • Du 21 décembre au 28 décembre 1916, il est dans les tranchées où il participe à de très rudes combats.

Extrait d’un carnet de route – décembre 1916

  • Du 29 décembre 1916 au 4 février 1917 : permission au Lion d’Angers ;
  • 5 février 1917 : retour de permission à Branscourt dans la Marne ;
  • 10 février 1917 : Marcel est affecté au 6ème régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 12 février 1917 du 21 février 1917 : Départ de Branscourt (Marne) pour Liverdun (Meurthe-et-Moselle)
  • 5 mars 1917 : dans les tranchées du côté de Montauville(Meurthe-et-Moselle) à 50 Km au sud-est de Verdun
  • 31 mars 1917 : parti de Liverdun pour Ceintray (Meurthe-et-Moselle) via Nancy
  • 6 avril 1917 ; Béthoncourt dans le Doubs
  • 8 avril 1917 : Dans les tranchées du côté du Largin et Delle dans le territoire de Belfort à la frontière suisse ;
  • 31 mai 1917 : Nouveau séjour dans les tranchées dans les environs de Delle à Rechézy (Territoire-de-Belfort)
  • 19 avril 1917 : Puis à Florimont dans le territoire de Belfort
  • Du 13 décembre 1917 au 13 janvier 1918 : permission au Lion d’Angers ;
  • 31 mars 1918 : parti d’Orléans les Aubrais
  • 1er avril 1918 : arrivée à Sancerre dans le Cher ;
  • 3 et 4 avril à Rians (Cher)
  • 6 avril 1918 : départ de Rians pour Sancerre à 30 km ;
  • Départ pour Tours, le Mans, Evreux, Mantes : 30 heures de chemin de fer
  • 7 avril 1918 : Débarque à Vaux-sur-Somme (Somme) à vingt kilomètres à l’est d’Amiens ;
  • 8 avril 1918 : Parti de Becquincourt dans la Somme pour Saint-Omer-en-Chaussée;
  • 9 avril 1918: Offensive allemande dans les Flandres;
  • 16 avril 1918 Offoy dans l’Oise à 60 km de Vervins (massacre) pour Grandvilliers (Oise) pour Saint-Omer-en-Chaussée ;
  • 19 avril 1918 Crevecoeur-le-Grand (Oise)
  • 21 avril 1918 Rethel dans les Ardennes
  • 1er mai 1918: Soissons (Aisne)
  • Du 15 mai au 3 juin 1918 : permission au Lion d’Angers. C’est à cette occasion, que Marcel et Marguerite se feront photographier ensemble pour la première fois, probablement à l’issue de fiançailles.

  • 27 mai 1918: Désastre de l’armée française dans l’Aisne dont les positions sont submergées par l’offensive allemande. Soissons tombe le 29 mai 1918.  » Le 30 mai, les Allemands occupent les collines qui dominent la Marne à Château-Thierry et à Dormans »; 
  • 12 et 13 juin 1918: A son retour de permission, Marcel constate avec douleur que son escadron a été décimé lors d’une violente offensive allemande à Montgobert (Aisne) à quelques kilomètres de Soissons.  Entre le 29 mai et le 13 juin 1918, dix de ses camarades ont été tués, autant de disparus et une cinquantaine de blessés sur un effectif d’environ six cents trente chasseurs d’Afrique, équipages du génie et de la prévôté.   
  • 2 août 1918 : Marcel est nommé infirmier au 4ième escadron du 6ième régiment de chasseurs d’Afrique;
  • 2 août 1918: Marcel se retrouve à Génicourt-sur-Meuse (Meuse) à proximité du front à une quinzaine de kilomètres en amont et au sud-est de Verdun.
  • Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1918; l’escadron de Marcel quitte son cantonnement de Génicourt « pour aller bivouaquer au camp de Gibraltar entre Courouvre (Meuse) et Thillombois (Meuse) sur la rive gauche de la Meuse;
  • Le 11 septembre 1918: Marcel participe à l’attaque victorieuse française sur Troyon au bord de la Meuse et à la reprise, les jours suivants, de Chaillon, un village occupé depuis quatre ans par l’armée allemande.
  • Du 12 au 15 septembre 1918, Marcel est mobilisé pour escorter les nombreux prisonniers allemands des jours précédents. Il demeurera à Chaillon et dans les villages environnant, désormais « pacifiés » jusqu’à sa permission d’octobre 1918.

Escorte des prisonniers -Marcel en haut à gauche

  • 15 octobre-9 novembre 1918 : permission de mariage au Lion d’Angers ;
  • 21 octobre 1918 : Mariage de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau au Lion d’Angers;
  • 3 novembre 1918: Retour sur le front à Saint-Mihiel au sud de Verdun.
  • 5 novembre 1918: Poursuite victorieuse au contact de l’armée allemande à Fontaine-en-Dormois dans la Marne
  • 7 novembre 1918: Hagnicourt dans les Ardennes.  Les soldats sont épuisés, car ils n’ont pas mangé depuis vingt-quatre heures, les « roulantes n’ayant pas pu suivre » la marche en avant désormais accélérée!
  • 8 novembre 1918: Contact avec l’ennemi à Poix-Terron dans les Ardennes, où, selon Marcel, les français sont accueillis par les civils sous les ovations.
  • 8 novembre 1918: combat à Boulzicourt (Ardennes) où les allemands avaient installé partout des nids de mitrailleuses: deux morts et cinq blessés dans l’escadron de Marcel;
  • 11 novembre 1918 : Marcel est sur la front à Saint-Pierre-sur-Vence dans les Ardennes;
  • 11 novembre 1918 à 11 heures: armistice et cessez le feu. 
  • 16 novembre 1918: Départ de Saint-Pierre-sur-Vence vers la Belgique, le Luxembourg, puis le Bade Wurtemberg et la Rhénanie en Allemagne en application  des accords d’armistice.
  • 17 novembre 1918 : Cantonnement à Vresse-sur-Semois près de Namur (Belgique)
  • 22 novembre 1918: Cantonnement à Vesqueville en Wallonie
  • 24 novembre 1918: Cantonnement à Houffalize en Wallonie -Belgique
  • du 26 novembre au 10 décembre 1918: Cantonnement à Weiswampach (Binsfeld-Holler) au Grand Duché de Luxembourg

Occupation française de la Rhénanie (1918-1919)

  • Le 10 décembre 1918: Marcel et son escadron franchissent la frontière allemande; cantonnement à Habscheid en Rhénanie Palatinat;
  • Du 11 décembre 1918 jusqu’au 27 décembre 1918, l’escadron de Marcel change de bivouac et de cantonnement chaque jour jusqu’à Mayence sur les bords du Rhin.
  • Du 28 décembre 1918 au 21 janvier 1919: Marcel est à Mayence, capitale de la Rhénanie-Palatinat.

  • du 22 janvier au 7 février 1919: Descente du Rhin jusqu’à Strasbourg
  • Du 8 février 1919 au 16 mai 1919 : cantonnement sur la rive droite du Rhin à Kehl dans le duché de Bade, puis six kilomètres plus au sud en limite de Forêt Noire, à Eckartsweier; 
  • 17 mai 1919: Cantonnement à Strasbourg à la caserne Saint-Nicolas;
  • 27 mai 1919 : Hospitalisation à Strasbourg : « bronchite » ou « état grippal », « induration du sommet pulmonaire ». Les patrouilles en Forêt Noire en hiver en sont certainement la cause.
  • 28 juin 1919: Traité de paix signé à Versailles entre l’Allemagne et les Alliés. Le triomphe de Georges Clemenceau. 
  • 19 juillet 1919 : Marcel est démobilisé à Angers au quartier d’Espagne du 7ième Régiment de hussards Retour à la vie civile.
  • Deuxième semestre 1919: la tradition orale filiale – non confirmée par des archives – voudrait que Marcel Pasquier ait subi une période d’hospitalisation à l’hôpital de Bligny à Briis-sous-Forges en région parisienne, en raison des affections pulmonaires contractées en Forêt Noire. C’est possible…

Retour à vie civile 

  • 8 novembre 1919: Marcel et Marguerite habitent Angers, 40 rue Plantagenet ;
  • 29 février 1920: Le couple habite rue des Deux-Haies à Angers ;
  • 26 mars 1920 : Marcel devient cheminot, affecté spécial de la Compagnie de Chemins de fer d’Orléans comme homme d’équipe ;
  • 6-7-8 avril 1920 : Il est affecté à la gare de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours . C’est durant ces trois jours qu’il déménage avec son épouse de l’Anjou vers la Touraine.
  • 6 août 1920 : Naissance de Marcel Pasquier (1920-1999), premier fils de Marcel et Marguerite à Saint-Pierre-des-Corps ;
  • 1922 : Mutation à la gare d’Angers
  • 28 aout 1922 : Naissance de Renée épouse Pilet (1922- 2016), fille de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 1er juin 1926 : Naissance de Maurice Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 6 novembre 1930 : Naissance de Jean Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 24 juillet 1931 : Décès de Charles Pasquier, père de Marcel à Vervins dans l’Aisne (76 ans) ;
  • 14 novembre 1939 : Décès de Louise Desse, mère de Marcel, à Vervins (72 ans) ;

Au premier plan, assis, avec ses collègues gare Saint-Laud à Angers

  • Durant l’occupation allemande entre 1940 et 1944, il participe à sa mesure à la guerre du rail, en déroutant des trains de marchandise au triage de la gare Saint-Laud à Angers;
  • 1947 : Retraite de la SNCF ;
  • 1948 à 1956 : Employé chez Bessonneau dans chemins de fer intérieurs ;
  • 4 juin 1956 : décès de Marcel à Angers d’un cancer du pancréas ;
  • 12 décembre 1986 : Décès de Marguerite Cailletreau à Angers.

au mariage de sa fille Renée en 1943 – avec ses quatre enfants

Cette chronologie non exhaustive gagnerait bien sûr à être complétée par les réflexions de Marcel sur les événements qu’il a traversés ou auxquelles il a été associé … Sur ses motivations aussi. Certaines de ses notes laissent entrevoir des pistes. Nul doute qu’elles ouvrent cette porte, qu’il faudra franchir un jour!

Il ne s’agit donc là que d’une première approche sur la vie d’un personnage – mon grand-père- dont tous les mystères ou toutes les cachotteries sont loin d’être totalement élucidés…Un jour peut-être!

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