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Il y a six ans à quelques jours près, j’inaugurais ce blog intitulé « 6 bis rue de Messine », l’adresse de la maison de mon enfance à Angers dans les années cinquante et soixante du siècle dernier…Et « dans le même temps » comme dirait quelqu’un, je prenais mes quartiers de vieillesse.

Initialement, il s’agissait pour moi d’engager – selon une formule consacrée et discutable – une sorte de « travail de mémoire » à partir de mes propres souvenirs et de ceux collectés au sein de ma propre famille.

L’idée était de rassembler ce qui pouvait encore l’être, traces ténues, parfois incertaines et contradictoires, laissées à leur insu par nos anciens ! Tenter de faire la part de la légende et de la réalité, dans les propos transmis par la tradition orale, rapportant les exploits réels ou arrangés de nos aïeux !

Abandonnant la vie dite « active », je ne souhaitais pas concevoir cette tâche comme une activité de remplacement. C’est la raison pour laquelle je m’y suis consacré sans plan préétabli, sans programme de travail et sans privilégier tel sujet, tel village ou tel personnage de mon panthéon intime. Mais avec obstination tout de même!

Mon seul propos était de parcourir les décennies et les lieux à la manière d’une promenade buissonnière, me laissant guider par mon instinct, ma seule intuition, mon humeur et aussi par les circonstances, postulant que j’érigerai ainsi  progressivement – mine de rien – une sorte de mémorial patrimonial dont j’aimais me convaincre qu’il pourrait être utile à tous ceux qui, d’aventure, accepteraient de s’y perdre et éventuellement de s’en revendiquer dans le cadre d’une recherche identitaire personnelle. A cet égard, je formais secrètement le vœu que mes futurs lecteurs trouvent dans l’évocation de la destinée, modeste ou glorieuse, romanesque ou banale – souvent banale – parfois tragique, de certains de leurs aïeux, matière à répondre à des interrogations existentielles qu’ils se posent à propos d’eux-mêmes.

A tout le moins, je me disais que mon travail pourrait, à leur guise, leur servir de tremplin à leurs propres investigations…

Curieusement, cette besogne m’apparaissait nécessaire à ce moment là! Je nourrissais le vague sentiment, non démenti par la suite, que nous vivions en un temps soumis à la dictature de l’urgence, où le passé était dévalorisé. Qu’il n’était donc plus guère lisible, a fortiori lorsqu’il s’agissait du nôtre et que s’y référer, c’était accepter la ringardise.

Par la force des choses ainsi que des mouvements migratoires durant le dernier siècle, du recul des campagnes et enfin d’une conception nouvelle de la famille, le temps lent « d’avant » semble en effet n’avoir plus droit de cité, sauf comme un inutile fardeau de convenances lors des enterrements. Pour le reste, la vie moderne parait exclure toute mention à la famille comme espace sanctuarisé d’expression de la solidarité transversale et transgénérationnelle.

Hors du cercle étroit de la famille « nucléaire », toute relation se retrouve médiatisée (transposée) dans une modernité uniforme et impersonnelle sévissant de part et d’autre de l’hexagone et bien au-delà. La famille tribale d’antan n’est plus un cadre de référence…

Au moins – me disais-je de façon présomptueuse – pourrais-je modestement contribuer à la conception d’un lieu – certes virtuel et numérique – au sein duquel le temps long des siècles passés prendrait le pas sur notre époque échevelée, où le seul mot d’ordre semble être d’accélérer toutes choses sans trop se préoccuper du cap à prendre.

Dans ce contexte, je pensais qu’il me revenait en ma qualité de dinosaure survivant d’un monde d’ores et déjà disparu, de définir un espace et un temps, informels, où la durée ferait sens. Ce qui n’est manifestement plus le cas lorsque, arc-boutés sur nos objets connectés et nos messageries électroniques, on peine à entrevoir les contours d’un projet d’avenir qui engage… Autrement dit, d’un projet dans lequel chaque génération pourrait se reconnaître, y trouver sa place et où elle pourrait se projeter sans faire de l’ombre à l’autre. N’est-il pas démotivant de ne savoir désormais envisager l’avenir qu’à travers les variations d’indicateurs économiques et statistiques imprévisibles? Et faute de comprendre notre histoire, l’enseigner et la connaitre, de s’embourber avec constance dans des fausses pistes, dénoncées depuis des lustres et pourtant présentées comme des innovations bouleversantes! La promotion actuelle du néolibéralisme en est un exemple parmi d’autres.

Et encore, la religion des indicateurs n’est pas la pire pour obscurcir l’horizon.  Ce n’est même qu’un moindre mal par rapport à la montée agressive des communautarismes et des obscurantismes religieux et liberticides… Ne doit-on pas sérieusement s’interroger sur notre passivité, lorsqu’on observe ces perversions sociétales envahissantes, qui laissent augurer les plus sombres perspectives pour notre civilisation et, d’abord, pour notre jeunesse en panne d’avenir, qui, dans ses franges les plus marginales et désespérées, ne sait plus parier que sur la mort à l’aube de son existence…

La poussée monarchique actuelle, foncièrement réactionnaire – et coupable de détournement de l’idée de progrès -incarne de manière exemplaire ce dérèglement de notre rapport au temps, qui, de mon point de vue, est une des causes primordiales de nombre de nos maux. Confondre le passé, le présent et le futur nous fragilise dans notre représentation de l’avenir et dans notre aptitude à nous y investir sur le long terme…

En l’été 2011, lors de l’ouverture de ce blog, les circonstances géostratégiques, politiques et morales étaient différentes. Intégrant implicitement cette analyse sans encore mesurer avec lucidité toutes ses conséquences, je me disais très prosaïquement que l’évocation de nos anciens – dont (qu’on l’accepte ou non) nous sommes les héritiers et parfois les victimes, était aussi une façon de les faire revivre, ne serait-ce qu’en citant leur nom et leur situation géographique dans l’arborescence foisonnante, à jamais incomplète de nos arbres généalogiques ! Et les ressuscitant, je revendiquais le droit de leur demander éventuellement des comptes, partant du principe que leur vertu n’avait probablement rien à envier à la nôtre, ni leurs turpitudes!

J’espérais de la sorte, retisser un lien émoussé -distendu – avec notre passé et éveiller la curiosité des générations montantes de la famille, celle de mes petits-enfants notamment. Ainsi durant ces six ans, j’ai labouré le champ spatio-temporel de mes ancêtres, de leurs parentèles et de leurs cousinages.

J’ai vécu à leurs côtés certains des drames des siècles passés, comme les deux guerres mondiales du 20ième siècle, mais également les guerres de Vendée sous la Révolution française où des membres de ma famille guerroyaient dans les différents camps qui s’affrontaient avec sauvagerie.

Chemin faisant, j’ai cherché à percer le secret de leurs motivations et même de leurs amours. Je me suis efforcé de comprendre les épreuves qu’ils avaient endurées. J’ai souffert les tragédies qu’ils durent surmonter. Parfois, rarement, j’ai croisé des personnages dont l’histoire a retenu les noms et dont ils étaient les compagnons…

Cette recherche m’a permis aussi d’approcher au plus près certains métiers d’autrefois : les couteliers de Châtellerault, les notaires du Poitou sous l’ancien régime, les bateliers de la Loire et de l’Oudon, les tailleurs de pierre du Lion d’Angers ou encore les meuniers de Picardie… Mais aussi les cheminots du début du siècle dernier dans la Gâtine poitevine ou en Anjou, les poseurs de voies de la Compagnie Paris Orléans…

Je me suis longuement attardé sur le destin de ceux qui furent confrontés à la guerre, en particulier celui, dramatique, des poilus de 14-18, en particulier ceux qui me furent familiers dans mon enfance, mais aussi ceux d’entre eux – dont mes grands oncles notamment – qui furent tués dans les offensives de la Somme en 1918 ou ailleurs… Et bien d’autres, en compagnie desquels j’ai parcouru les champs de bataille meurtriers de Verdun, ceux de Belgique à l’été 1914 ou de la Marne quelques semaines plus tard !

Un peu plus d’un quinquennat s’est écoulé depuis mes premières « dissertations », un peu moins d’un septennat ! Une durée décidément atypique (qui ne devrait pas durer) puisqu’en dépit de mes efforts, je n’ai rien trouvé qui atteste qu’un tel laps de temps ait été affublé d’un nom.

Aussi pour fêter dignement l’événement, attablé à mon bureau, un verre de Cointreau dans une main et de l’autre une coupe de coteau du Layon, des breuvages du pays de mon enfance, j’en suis contraint à créer le néologisme, « sextennat », dont j’espère qu’il satisfera les rares linguistes ou grammairiens, qui, par inadvertance prendraient la peine de lire mes petits exercices de style.

Exercices qu’on pourrait tout aussi bien qualifier de « gammes » car un des buts, contingent et vain de cette activité littéraire, à laquelle je me livre depuis six ans, était de ralentir le vieillissement irréversible de mes neurones ! Pour l’heure, le succès n’est pas patent, vu l’effort que je dois déployer pour rédiger trois phrases!

Depuis lors, près de trois cents billets ont été ainsi mis en ligne.

Au-delà de « mon projet éditorial » beaucoup d’autres sujets ont été traités – ou maltraités – d’actualité et/ou de société, ou tout simplement, en rapport avec ma carrière professionnelle passée. A ce titre, Marie Curie, à l’exhumation de laquelle j’ai assisté en 1995, et avec laquelle j’entretiens, depuis lors, une relation affective singulière, a été l’héroïne d’au moins deux de mes articles – les plus lus – dont un a été repris dans une revue britannique d’histoire de la radiologie par un historien de Philadelphie…Ça donne le tournis!

Au total, « mon » blog a été visité près de deux-cent mille fois par environ cinquante mille lecteurs réguliers, répartis sur les différents continents, dont une majorité résidant en France et dans les pays francophones. Evidemment ces scores d’audience, me comblent d’aise et de fierté. Ils me donnent le sentiment d’exister hors de mes quatre murs de banlieue. Je les mentionne parce que c’est l’occasion ou jamais de le faire, mais je sais qu’ils sont modestes par rapport aux stars de la chanson ou du football! Ou même par rapport à des sites spécialisés sur le rempaillage des chaises ou sur le tricot! A ma décharge, « faire du chiffre » ne relevait pas de mes ambitions. Durer, si!

De manière plus qualitative, ce travail n’aurait pas pu se réaliser sans les nombreux commentaires d’encouragement, et les recommandations, qui m’ont été très souvent prodigués. Sans les précisions apportées par certains de mes lecteurs, qui ont fourni de précieux compléments à mes textes et en ont amélioré la facture. Nombre d’articles ont par ailleurs trouvé leur origine dans les travaux en amont de la généalogiste de la famille qui s’identifie ici sous le pseudonyme de Rose l’Angevine… Allez savoir pourquoi?

Mon propos désormais – pour les années qui suivent – est de poursuivre…Y compris en m’entêtant dans les travaux de débroussaillage des chemins de traverse généalogique. Et ce, en dépit des difficultés croissantes à dénicher de nouvelles perles dans les archives numérisées des départements, ou tout simplement des données originales accessibles…

Mais au préalable, avant d’entamer cette activité automnale, peut-être est-il nécessaire de prendre un peu de champ ! L’occasion m’en fut donnée, en cette période estivale, par la lecture d’un tout petit et merveilleux opuscule de l’astrophysicien américain d’origine franco-vietnamienne Trinh Xuan Thuan – Face à L’univers – (Editions Pluriel Fayard avril 2017).

Magistralement, sans avoir recours à la moindre équation, l’auteur nous entretient en quelques pages, lisibles par tout un chacun, de l’histoire de notre univers depuis son origine. Depuis ce fameux Big Bang, dont l’hypothèse fut émise sur la base des observations astronomiques d’Edwin Powell Hubble (1889-1953) qui mit en évidence, dans les années 1920, l’éloignement des galaxies lointaines, et qui fut confirmée par la découverte du rayonnement fossile de l’univers en 1965 par les deux physiciens américains Aron Allan Penzias et Robert Woodrow Wilson.

En soi, ce pan de la connaissance universelle, mis à la portée de tous, suffirait à conseiller la lecture de cet essai à la portée de toutes les bourses (six euros cinquante dans les bonnes librairies).  Mais, Trinh Xuan Thuan va bien au-delà de ces rappels figurant désormais dans tous les bons manuels! Il nous montre que l’univers – celui dans lequel nous vivons – a une histoire et qu’il a aussi un avenir… Et surtout que nous sommes totalement partie prenante de cette histoire débutée, il y a environ quatorze milliards d’années, et dépendons totalement de cet avenir.

Qu’on fasse appel au hasard ou non, notre généalogie est donc d’abord une généalogie cosmique commune à toute matière… Et tout s’est joué – ou presque – dès les premiers milliardièmes, milliardièmes de milliardièmes de seconde après le Big Bang, où l’espace-temps s’organisait tandis que les interactions fondamentales de la physique jouaient, à tour de rôle, leur partition…

 » Nous sommes tous les enfants de l’infiniment petit et de l’infiniment grand », dont le mariage a engendré les étoiles géantes et les galaxies, qui, il y a des milliards d’années, furent à l’origine de la synthèse par réactions nucléaires de fusion, des atomes dont nous sommes tous constitués …

Autrement dit, que ça plaise ou non, nous ne sommes de A à Z, que des produits de recyclage de déchets nucléaires, répartis dans tout l’univers après l’explosion des supernovas, ces cocottes minute célestes, témoins d’un lointain passé et arrivées en fin de vie, faute de combustible…

Nous ne sommes donc que des « poussières d’étoiles » refroidies !

L’originalité de ce petit livre réside enfin dans le fait, que ce scénario de l’univers, aujourd’hui validé, ouvre la voie à nombreuses questions philosophiques, morales et même esthétiques. Ainsi la parole est ensuite donnée à des philosophes, des biologistes, des écrivains et des artistes. Chacun s’exprime avec les cordes de son art ou de son arc, sur les réflexions que lui inspire cette confusion de notre propre histoire et de notre généalogie avec celle de l’univers, et aux destins liés qui en découlent!

Je reviendrai certainement un jour sur cette dimension inattendue de notre généalogie qui relativise nos différences… Pour l’heure, j’en conclus, sans faire appel à des considérations métaphysiques, que nous étions potentiellement présents – mais pas certains – il y a quatorze milliards d’années! Nous disparaîtrons à coup sûr d’ici quelques milliards d’années…

Mais, sans doute bien avant, car rien ne justifie en l’état actuel de la science, que notre place soit unique et privilégiée, et que nous représentions le stade final et le plus abouti de l’évolution des espèces vivantes… L’abandon de l’anthropocentrisme par Galilée, Kepler et Copernic demeure plus vrai que jamais!

A méditer, avant de reprendre la routine et nos travaux sur le temps qui passe! Car,en vérité, ce blog n’est rien d’autre qu’une besogneuse réflexion sur le temps qui passe. Le seul sujet qui vaille…

Chat perplexe face à l’univers

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Quatre-vingt-cinq magnifiques clichés quasiment inédits , réalisés en 1949 pour le compte de Life Magazine par le photographe américain d’origine polonaise Nat Farbman (1907-1988) sur la ville d’Angers, ont été récemment diffusés sur Internet. La consultation de ce fonds photographique désormais rendu public est une pure merveille.

Elle permet à la génération angevine du baby-boom, éblouie et sous le charme, de retrouver ses premières sensations, celles de sa petite enfance dans le décor d’une ville qui l’a vue naître, une cité provinciale qui, cinq ans auparavant, ployait martyrisée sous l’occupation nazie …

En 1949, Angers encore empreinte du dix-neuvième siècle puritain, coincée entre sa cour d’appel, son université catholique et son tout-puissant évêché, savoure pleinement sa liberté retrouvée, mais elle esquisse à peine sa mue vers une modernité encore hésitante que les Trente Glorieuses confirmeront quelques années plus tard.

A cette heure, les stigmates de la guerre, ceux des bombardements du printemps 1944 et des combats de la Libération sont encore perceptibles dans le paysage urbain. Ainsi, la Maine, la rivière qui arrose la ville, ne peut guère être franchie autrement qu’en empruntant les ponts métalliques provisoires, construits à la hâte par les américains à la mi-août 1944.

Feuilleter ce livre de clichés anciens, témoins d’une époque définitivement révolue – si éloignée idéologiquement de la nôtre qui s’oublie dans l’urgence – s’apparente en fait à une réappropriation du temps long et de la durée, transformant l’intensité émotionnelle de l’instant en une éternité! Un plaisir raffiné d’esthète que d’aucuns assimilent parfois à de la nostalgie, bien qu’elle n’en soit qu’un attribut plaisant et mélancolique!


Parmi ces photographies où cohabitent des « bonnes sœurs » en cornettes, des lavandières s’éreintant à frapper le linge dans des bateaux-lavoirs en bord de Maine, ou encore de bavardes marchandes de quatre saisons s’époumonant, les jours du marché, place Imbach ou boulevard Foch, plusieurs clichés montrent des ateliers de filature, de tissage ou de corderie de chanvre de l’entreprise Bessonneau.

Bessonneau! Une entreprise qui appartient à la légende de nos « anciens » donc au patrimoine commun des angevins. Elle régna presque sans partage sur l’industrie angevine durant la première partie du 20ième siècle, jusqu’à sa liquidation dans les années soixante…

Peut-être influencé par son épouse Pat, elle-même initiée au reportage photographique, Nat Farbman ne semble s’être intéressé qu’aux ouvrières travaillant dans ces immenses halles d’usine encombrées d’alignements de métiers à filer, voire à tisser. Autant de machines en tout cas, alimentées par la force motrice de la vapeur, transmise par des courroies reliées à des réas et des volants d’inertie, dédiés à chaque machine en tous points des ateliers…

Dans cet enchevêtrement de lanières, de longes et de brides, qui entravaient les déplacements des ouvrières majoritaires en nombre, les accidents étaient fréquents, souvent mortels, lorsque un bras, une main ou une mèche de cheveux étaient brutalement happés dans les bandes défilantes des courroies ou dans les fils de chanvre en cours de bobinage !

Pour pallier ce risque, les travailleuses de tous âges, portaient des « fichus » autrement dit des « foulards » qui en ce temps-là n’avaient rien d’islamiques! Pour les mêmes motifs, les quelques hommes des ateliers, notamment ceux affectés au graissage et à l’entretien des métiers, ceux des services d’outillage ou d’ajustage, que le reporter n’a pas cru bon de figer pour la postérité, ne se séparaient jamais de leurs casquettes ou de leurs bérets! A la débauche du soir, reprenant leur couvre-chef de ville, ils déposaient leur chique sur leur machine, qu’il recouvrait de leur coiffe crasseuse et huileuse du jour !

Ayant consacré ici un billet en 2014, aux travailleurs de cette usine qui régissait la vie de tant de gens, je n’y reviendrai pas, sauf à souligner une nouvelle fois que nombre des miens, de tous âges, de toutes générations et de tous sexes y gagnèrent péniblement leur vie à un moment ou à un autre de leur cursus professionnel, à commencer par mes deux grands-pères, mon père ainsi que mes oncles paternels qui y effectuèrent leur apprentissage d’ajusteur. Enfin plusieurs grands-oncles et même une grande tante maternelle y furent ouvriers …Et d’autres encore, familiers du quartier de Saint-Léonard ou de la Madeleine que j’ai croisés, enfant!

C’est précisément vers cette grande tante, sœur aînée de ma grand-mère maternelle que se portèrent spontanément mes pensées en découvrant deux photographies sans concession d’une ouvrière âgée et ridée, rivée sur sa machine.

Evidemment cette pauvre femme ne peut être ma tante, Marie Clémence Venault (1881-1954) que l’on reconnaît parfois au second plan de quelques clichés familiaux des années trente! En 1949, âgée de soixante-huit ans, elle n’était plus en mesure de travailler. Mais quelques années auparavant, j’imagine que le reporter américain eût pu en faire son modèle pour incarner la dure condition des ouvrières dans les manufactures de chanvre, comme Bessonneau, où les patrons héritiers de grandes dynasties industrielles locales, se targuaient de développer un capitalisme social, sous la « bienveillante » et paternelle bénédiction des autorités ecclésiastiques diocésaines! Sans trop se préoccuper d’octroyer des salaires décents pour des durées de travail convenables. Sans trop, non plus, s’intéresser aux conditions exécrables de travail de leurs personnels!

Pour n’avoir entrevu Marie Clémence qu’une ou deux fois à la fin de sa vie, épuisée et grabataire dans une chambre sombre d’un taudis de la cour du Croissant du Faubourg Saint-Michel aujourd’hui disparu, l’image que je conserve d’elle est incertaine et brouillée, mais des témoignages que j’ai pu recueillir à son propos, il apparaît que cette femme au caractère combatif et bien trempé, exprimait la joie de vivre, n’ayant de cesse de manifester sa générosité dans son entourage, jusqu’à ce que les atteintes prématurées de l’âge n’eurent raison de son optimisme et de son sens inné de la solidarité ouvrière.

Originaire de la Gâtine poitevine comme ma grand-mère, sa cadette de treize ans, fille d’un poseur de voies tué par un train, et d’une garde-barrière, elle fut, dès son adolescence, « placée » comme domestique avant de rejoindre la capitale angevine au début du vingtième siècle, pour se faire embaucher comme ouvrière de filature.

C’est sûrement là qu’elle rencontra son premier mari, un forgeron plus âgé qu’elle, des aciéries de Montrejeau. C’est aussi dans l’usine qu’elle fit la connaissance de son second mari après son veuvage… L’usine était son univers, celui de ses souffrances, de ses joies comme de ses amours!

C’est donc à elle que je pensais en regardant ces clichés pris sur le vif  de cette « vieille » ouvrière de filature, qui aurait pu être sa compagne !

Manifestement, Farbman s’y est repris à deux fois pour cadrer le personnage sur la pellicule argentique. Peut-être même lui a-t-il demandé de poser! Il a sûrement cherché à capter son regard. Mais en vain! Sans doute, cette femme se méfiait-elle d’instinct de la considération affichée des hommes de pouvoir, c’est-à-dire de tous ceux qui, à la différence de ses hommes ne portaient pas des bleus de chauffe, mais des cravates et des complets vestons! Dans ces lieux de brutalité, où rien n’est gratuit sauf la sueur des ouvrières, sa pudeur à moins que ce ne fût sa conception de la dignité, lui interdisait de concéder au photographe la moindre complaisance ou de l’entretenir dans une quelconque connivence.

De quel droit, cet étranger voyeur s’arrogeait-il l’autorisation de forcer ainsi son intimité et montrer sans détour les signes annonciateurs de sa déchéance physique prochaine? Il n’était pas présent lorsque sa beauté n’avait pas encore été altérée par les assauts d’un travail répétitif, pénible et quotidien,  de surcroît, payé au « lance-pierre ».

Il n’obtiendra pas le plus petit sourire complice! Fût-ce pour la bonne cause!

Armé de son appareil à soufflet, il parviendra pourtant à se faire partiellement oublier et réussira à surprendre son regard perdu dans ses songes d’un ailleurs improbable, et à s’en accaparer suffisamment, pour témoigner de la lassitude, de la détresse et du désabusement de son modèle! Voire de son désenchantement après une vie de labeur.

Ce cliché d’une femme vieillie avant l’âge et néanmoins belle, est à la fois émouvant et exceptionnel, mais exigeant pour l’observateur qui n’a plus le droit de regarder sans voir… Au-delà de ce qu’il laisse entrevoir, c’est l’ensemble de la condition ouvrière au lendemain de la Libération, qu’il nous révèle, si crûment incarnée par cette femme impuissante face à sa machine… Au-delà encore, il nous invite à nous interroger sur la finalité du code du travail que d’aucuns aujourd’hui s’apprête à piétiner au nom d’un hypothétique progrès qu’on n’ose plus qualifier de « social » et dont tout donne à croire qu’il ne serait que le cache-sexe d’intérêts antagonistes à ceux des travailleurs… ..

C’est pour cette femme et pour ses enfants que le droit du travail a été conçu au cours des deux derniers siècles, et pour personne d’autre. Pour les protéger des excès liberticides et mortifères de leur patron, et non pour protéger – « sécuriser » – l’employeur de ses excès de fatigue ou de la « méchanceté » agressive d’une concurrence internationale sans vergogne, qui vend partout et indifféremment des pinces à linge ou des téléviseurs fabriqués à mille lieues d’ici par des gamins!

C’est tout simple à comprendre, pourtant…

Quatre ans auparavant, dans l’isolement forcé que les circonstances et sa naïveté lui avaient imposé, celui qui venait de remporter haut la main les élections présidentielles, dès le premier tour avec près de trois quarts des suffrages exprimés, avait écrit en avant-propos d’un essai sur l »extinction du paupérisme » qu’aucun socialiste d’alors ou saint-simonien n’aurait désavoué : «

Je livre mes réflexions au public, dans l’espoir, que développées et mises en pratique, elles pourront être utiles au soulagement de l’humanité. Il est naturel dans le malheur de songer à ceux qui souffrent ».

Nous sommes au soir du 11 décembre 1848 et l’homme qui vient d’être élu Président de la République Française au suffrage universel (5.534.226 suffrages sur 7.487.000 votants) s’appelle Louis Napoléon Bonaparte et c’est le neveu de Napoléon 1er.

C’est un homme jeune, tout juste quadragénaire qui vient ainsi d’être porté triomphalement à la magistrature suprême, de cette seconde République encore balbutiante…

Son score a quasiment humilié les autres concurrents, dont le Général Louis-Eugène Cavaignac qui représente le camp des républicains conservateurs, mais qui traîne la casserole de la répression ouvrière de juin 1848, le démocrate-socialiste officiel Alexandre Ledru-Rollin, le poète Alphonse de Lamartine, « l’illusion lyrique » et le vieux socialiste révolutionnaire, médecin des pauvres, François-Vincent Raspail! Sans compter deux concurrents anecdotiques, monarchiste et indépendant.

Superbe performance d’autant que l’homme est presque novice en politique. Il ne s’était fait élire député pour la première fois, que six mois auparavant.

Louis Napoléon B. en 1848

Le nouvel élu a toutefois un passé, et même un passé de rebelle et d’apprenti putschiste.

A deux reprises, en 1836 et en 1840, il a naïvement et maladroitement tenté de soulever l’armée pour renverser la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe. Mais après la révolution de février 1848 qui instaura la seconde République, ses tentatives avortées de coup d’Etat à l’encontre d’un régime et d’un roi déconsidérés, étaient plutôt perçues comme d’incontestables brevets de ferveur républicaine et d’aspiration démocratique.

L’exil (doré), l’emprisonnement que le jeune président de la République avait dû endurer à la suite de ses diverses péripéties subversives un peu folles, et enfin son évasion en 1846 du Fort de Ham où il était détenu, constituaient en outre des preuves de son courage et de sa force de caractère.

Dépourvu de charisme et doté d’un physique quelconque, l’homme ne séduisait pas a priori. En plus, c’était un médiocre orateur, qui savait, malgré tout, susciter une certaine émotion lors de certaines envolées quasiment mystiques. Financé par sa mère Hortense Beauharnais pour laquelle il nourrissait un amour filial que d’aucuns qualifièrent d’excessif, il eut néanmoins l’habileté de se présenter comme un homme neuf (hors système comme on dirait de nos jours), en mettant en avant sa jeunesse et en se servant de son inexpérience politique à des fonctions de premier plan, comme d’un gage du renouveau dont le pays avait besoin.

Son principe était de constituer une majorité en transgressant les clans politiques de l’époque et en les regroupant sous sa bannière… C’est ainsi qu’il réussit à s’imposer et devint, à quarante ans, le premier président de la République élu au suffrage universel en France.

Personne – à droite ou à gauche de l’échiquier politique – n’a probablement imaginé au soir de ce 11 décembre 1848, qu’il serait aussi celui qui abolirait la République. La gauche socialiste préférait ne voir en lui que l’auteur de son essai sur l’extinction du paupérisme qui demandait « qu’on rende enfin justice à la classe ouvrière ! » tandis que la droite républicaine incarnée pas Adolphe Thiers pensait que cet homme sans parti et sans prestance serait aisément manipulable…

Peu, à l’époque, prirent conscience qu’il avançait masqué vers le pouvoir absolu et vers l’empire. Mais pour l’heure, cultivant habilement sa popularité en s’affichant comme l’arbitre entre le peuple et l’Assemblée nationale, il bénéficia de l’exaspération suscitée dans les classes populaires par la République conservatrice qui avait mâté dans le sang en juin 1848 les manifestations parisiennes de la faim.

Comme bien souvent par la suite, le vote qui le porta au pouvoir ne fut pas un vote d’adhésion à sa personne ou à son programme, mais un vote d’exclusion des autres candidats…

En fin de compte c’est sur une majorité ambiguë et hétéroclite, constituée de rares nostalgiques du premier Empire, « de défenseurs de l’ordre et de la propriété mais aussi de laissés-pour-compte de la révolution industrielle, sensibles à ses idées sociales, qu’il s’appuya, du moins au début, en s’efforçant de contenter tout le monde et son frère!

L’échéance de son mandat se profilant, et ne pouvant se représenter du fait de la Constitution et de l’opposition de L’Assemblée nationale, il fomenta alors le coup d’Etat du 2 décembre 1851, renversa la IIe République et, un an plus tard, instaura le Second Empire !

Durant plusieurs années, la France vivra sous un régime autoritaire… Une des premières mesures en ce sens de Louis Napoléon sera de promulguer une loi de sûreté générale, restreignant de manière drastique la plupart des libertés fondamentales…

Les plus optimistes – les pragmatiques béats – diront que cette période despotique de l’histoire de France, fut aussi une période faste pour réformer le pays et l’industrialiser…

Il est vrai qu’un dictateur n’a nul besoin de s’emberlificoter pas dans des procédures pour décider… Il a juste besoin d’obligés, de clients, de groupies, de courtisans pour entretenir sa notoriété, vanter ses incommensurables mérites et promouvoir ses réformes « nécessaires » de modernisation…Et aussi, d’une police efficace pour faire taire les opposants trop turbulents.

Il suffit de s’accommoder de la disparition du débat démocratique…

Napoléon III y est parvenu à merveille, jusqu’à la défaite finale de 1870 et son abdication …

Dans un bouquin publié chez Jean-Claude Lattes en novembre 2015 – « La comédie du climat (comment se fâcher en famille sur le réchauffement climatique) », le journaliste et essayiste Olivier Postel-Vinay fait état de son climato-scepticisme en se fondant sur nombre – presque trop – d’arguments dérangeants mais non dénués de pertinence. Ils vont souvent à l’encontre de la pensée dominante en vigueur…

L’exercice n’est pas sans risque car sur un sujet tel que les variations climatiques de notre globe, dont l’extrême complexité – ce n’est pas un vain mot – devrait inciter à l’humilité, on a vite fait d’être dénoncé comme un demeuré à la solde du lobby pétrolier ou charbonnier – certains plus directs diront crûment qu’on est « con » – si d’aventure on tentait la moindre objection par rapport au savoir standardisé officiel. Tout est bon pour couper le sifflet aux opinions dissonantes, quelles qu’elles fussent. Même notre « deuxième » héros national, Thomas Pesquet  – après Emmanuel Macron – est mis à contribution pour faire taire les effrontés. Il le confirme: de là-haut, il a vu que notre planète était « fragile » et qu’elle était en grand danger!

Sécheresse ici...

Le débat est donc en principe clos, un peu comme l’était la contestation de l’héliocentrisme pour l’Eglise du Moyen Age.

La thèse schismatique d’Olivier Postel-Vinay qui s’est livré à une analyse minutieuse de l’ensemble des données disponibles en y intégrant les dernières en sa possession sur les événements climatiques exceptionnels au moment de la rédaction de son ouvrage, n’est d’ailleurs pas de nier les mutations climatiques défavorables, ni même la contribution anthropique à ce cataclysme qu’on annonce généralement et qu’on présente comme la source de tous nos maux! L’auteur se limite témérairement à observer que la controverse initialement scientifique sur l’alternance multiséculaire des périodes chaudes et froides – comme l’a si bien montré en 1967 l’historien Emmanuel Leroy Ladurie – s’est progressivement muée en une polémique idéologique presque métaphysique, dans laquelle les conflits d’intérêt des différents protagonistes sont loin d’être absents. Et ce, au détriment d’une certaine conception de la rationalité héritée « bêtement » de Descartes..

Observant que de nombreux modèles censés expliquer l’évolution du climat ont été conçus au cours des dernières décennies et que parfois ils se contredisent selon l’importance qu’on donne à tel ou tel facteur anthropique dans les algorithmes de traitement des données collectées, il postule avec impudence qu’il n’existe pas encore de théorie générale d’évolution du climat intégrant toutes « les dynamiques (possibles) à l’œuvre dans l’évolution actuelle (et passée) du climat ».

Bref, selon lui, il nous manquerait une vision d’ensemble. Ainsi, non content de semer  un doute annonciateur de tempêtes médiatiques, l’apostat Olivier Postel-Vinay note, que : « comme les sophistes que dénonçait Socrate, les climatologues prétendent en savoir plus qu’ils ne savent ». De quoi révolter tous les bigots de l’apocalypse climatique!

Aussi, par prudence pour m’éviter le pilori et les volées d’injures et de quolibets que durent subir en leur temps Claude Allègre et bien d’autres, je me garderai bien, faute de disposer d’études scientifiques actualisées et de compétence appropriée, de fournir un point de vue original – encore moins hétérodoxe – sur ce sujet à la fois complexe et sensible… On ne rigole pas avec la doxa officielle, ou alors il faut accepter l’exil et le bannissement!

Je n’émettrai donc pas – pour l’heure – le moindre propos discordant par rapport au consensus qu’on dit « mondial » qui a été si « magnifiquement » sanctionné par la grand-messe des accords de Paris de fin 2015 à la gloire de l’ancien président de la République et de son inoxydable ministre des affaires étrangères (qui a été récompensé depuis). Je me contenterai juste de regretter que désormais la consolidation des connaissances scientifiques s’effectue par consensus et qu’elle soit transformée en dogmes par les politiques ! Mais ce reproche n’est pas spécifique à la climatologie, il s’adresse à de nombreuses autres disciplines scientifiques dont le développement est désormais fondé sur l’accumulation exponentielle de résultats expérimentaux, croisés et corrélés à plus soif et dans tous le sens par de puissants ordinateurs. Du substantifique jus qui en sort, on estime « qu’avec un peu de chance », on mettra bien en évidence une loi générale.

Suivant les conseils de certain(e)s de mes ami(e)s, et me rendant enfin à leurs arguments, j’ai compris qu’il valait mieux cultiver « gentiment » son jardin plutôt que de s’attaquer aux éoliennes (moulins à vent)! Il est vain de se fâcher avec la terre entière sans la moindre chance de faire fléchir les thèses décrétées ex cathedra, dans des instances politiques internationales…

Les questionnements provocants n’ont plus la cote et ils peuvent même se retourner avec violence sur ceux qui bravent le catéchisme des gardiens du temple des savoirs . En un temps, où la religiosité ambiante dont usent abondamment ceux qui nous dirigent pour nous nous assujettir et nous culpabiliser, il n’est pas bon pour notre bien-être individuel de douter des vérités « absolues » qu’on nous assène quotidiennement et d’imaginer un instant – dans un moment d’égarement – qu’elles pourraient être relatives dans un temps donné et dans un espace défini à notre échelle.

Comme tout le monde, par facilité, j’associe donc ma voix à toutes celles qui crient « haro » sur le président américain lorsqu’il exclut son pays de cet accord climatique « historique » de Paris ! De conserve avec l’ensemble de la « communauté mondiale », je consens à m’indigner des foucades de ce héros de Walt Disney, en ne voulant surtout pas apparaître comme étant de « mèche » avec ce gars-là! Je maudis son outrecuidance lorsqu’il ignore le consensus climatique international, censé sauver in extremis l’humanité et la planète d’un naufrage écologique assuré… De même je fais miennes les protestations vertueuses des nombreux investisseurs d’outre-Atlantique de la « transition écologique » contestant la décision présidentielle – y compris de ceux, qui ne juraient hier qu’en termes de développement des « horribles » énergies fossiles! Je me réjouis que, soudainement visités par « l’esprit de la planète » ces industriels qui n’ont jamais brillé par leur altruisme n’aient plus en tête désormais que l’intérêt général de l’humanité, qui, en plus, converge avec leur intérêt particulier!

A l’inverse de ce Tartarin de Donald, qui s’est transformé progressivement en « Schmürz » mondialisé…Il faut reconnaître que ce caricatural « bâtisseur d’empire » y met carrément du sien pour se faire détester ! Pour peu, il deviendrait le bouc-émissaire de toutes les bonnes âmes!

Inondations là…

Comme tous les « bobos », je suis devenu un admirateur inconditionnel de cet ancien reporter globetrotter, grand producteur repenti de « gaz à effets de serre », devenu le gourou de l’écologie et, depuis peu, le ministre de l’écologie militante et rédemptrice….

Bref, j’ai compris – bien que tardivement – que le panurgisme intellectuel était la meilleure façon de vivre peinard !  Et ce en dépit de l’opinion de certains qui estiment au contraire que c’est un fléau social et le terreau de la démagogie.

Comparaison n’est pas raison, mais l’autoritarisme climatique qui ne souffre plus aucune discussion de fond, n’est pas sans rappeler la « Macronmania » qui, dans le domaine politique, contamine actuellement la société française. Depuis son élection, le nouveau président de la République est encensé quoique il fasse ou dise – même s’il ne dit rien. Ce culte de la personnalité qui se déploie sous nos yeux, montre d’ailleurs que le panurgisme politique comme son équivalent climatique – que d’aucuns confondent méchamment, avec de l’opportunisme de placement ou de prébendes – a malheureusement de beaux jours devant lui !

Finirais-je par y succomber aussi pour assurer mon bien-être personnel ?

J’en doute un peu, car pour ce faire, il me faudrait m’asseoir allègrement sur les idées auxquelles je crois depuis plus de quarante ans et admettre qu’il est devenu assez jouissif d’être instrumentalisé à condition d’être du bon côté du manche! Un peu de patience, monsieur le bourreau, j’attends au moins une bonne vingtaine d’années, juste le temps de devenir un vieillard chenu manipulable, torturé par la soif irrépressible d’être toujours à la page et même à l’avant garde.

Mais c’est un autre sujet…

Enfumage

On dit – et sans doute à bon droit – que l’enfumage n’est ni bon pour l’avenir biologique de la planète, ni bon pour notre santé et que même les deux sont étroitement dépendants. Mais on pourrait aussi ajouter que c’est particulièrement nocif pour notre libre arbitre, notre intelligence collective et individuelle, bref pour notre faculté de raisonner logiquement et de façon autonome…

Que ce soit à propos des questions climatiques sur lesquelles le Tartarin de Washington a pris hier des décisions – effectivement – paradoxales et incompréhensibles au regard des intérêts de son propre pays, ou encore, à propos des prochaines législatives où le seul mot d’ordre tolérable est de donner « une majorité absolue au nouveau Président de la République », le doute cartésien n’est plus permis. L’esprit et le ricanement voltairiens n’ont plus droit de cité au moment même où la promotion Voltaire sort de l’Histoire!

Il est même fortement recommandé d’abandonner toute forme d’esprit critique, de s’abstenir de prendre toute espèce de recul en rejoignant « en marchant », sans mot dire et sans maudire le « camp du progrès » ! Et ce faisant, ne se perd-on pas un peu soi-même ?

Le « cogito ergo sum » semble passé de mode !

Ne doit-on pas, malgré tout s’inquiéter, à tout le moins s’interroger, lorsqu’on observe le désolant spectacle de ces personnes estimables, qui se revendiquaient jadis de fortes convictions et qui ressassent désormais inlassablement les mêmes poncifs, en usant tous des mêmes superlatifs pour caractériser l’action du nouveau guide suprême de la République et pour vanter sa clairvoyance ?

Si ce n’est pas un recul de la pensée, ça y ressemble quand même un peu !

Aussi ne luttera-t-on  jamais assez contre la pollution sous toutes ses formes, à commencer par celle des cerveaux!

Ne faut-il pas en effet s’insurger, tant que c’est encore possible, contre cette tentative de corruption de nos esprits par le biais d’une pensée uniforme,  qu’on nous insuffle désormais quotidiennement au nom d’une recomposition politique prétendue nécessaire?

Ne doit-on pas s’étonner du recyclage du vieux slogan révolutionnaire de l’Internationale (« Du passé faisons table rase ») pour nous familiariser au culte insensé de la personnalité du nouveau et jeune père du peuple, qui se déploie sous nos yeux ? Personne n’est en effet en capacité aujourd’hui de prédire si les lendemains promis chantants ne déchanteront pas! Surtout pour nos libertés…

Pour contrer « l’enfumage », la seule méthode qui reste à notre disposition, c’est la démocratie ! Aussi ne blâmons pas les gens de Droite qui votent à Droite, ou les socialistes non opportunistes qui persistent à voter socialiste !

Ils sont notre rempart contre le despotisme. Ne nous laissons pas enfumer.

 

C’est probablement au cours de l’automne 1954 que mes parents ont acquis un terrain de quelques centaines de mètres carré sur lequel ils firent construire leur maison. Il se situait dans une impasse privée du quartier de la Madeleine à Angers, « la rue de Messine« . 

Dans un billet du 7 juillet 2013 (publié sur ce blog), j’ai déjà évoqué l’atmosphère provinciale et familiale qui, au début des années soixante, régnait dans cette rue mitoyenne du stade Bessonneau, devenu ultérieurement « Jean Boin » et renommé récemment « Raymond Kopa« .

Je n’y reviendrai donc pas trop. Juste un peu toutefois pour rappeler, parodiant la « chanson » d’Aznavour, qu’il s’agissait d’un temps – et d’un lieu – que « les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaitre »! Ni même imaginer, tant cette époque antédiluvienne semble éloignée de la nôtre. Aujourd’hui, un simple glissement de doigt sur un écran tactile nous transporte aux antipodes de la planète ou aux confins d’un univers à l’incompréhensible destin et d’un âge putatif de quelques treize milliards d’années… Notre horizon d’alors était statique, prévisible et imperturbable, borné par le clocher de l’église, la rue Saint-Léonard et le stade. Et nos espoirs univoques!

Débouchant sur une autre impasse, la rue de Tunis, notre rue, partiellement lotie et viabilisée, n’était guère carrossable. Elle constituait de ce fait, le terrain de jeu privilégié des gamins et gamines du quartier. De la sorte, nombre de nos genoux portaient en permanence les stigmates au mercurochrome des contacts parfois rugueux avec la chaussée empierrée.

Bordée de part et d’autre, la rue ne comportait pas moins d’une vingtaine de pavillons, construits dans l’entre-deux-guerres, tous flanqués de jardinets, qui pour certains – ceux des numéros pairs- se prolongeaient jusqu’au mur de clôture de la propriété du marquis de La Sayette. Sur les terrains en semi-friche, où, après l’école, s’exprimait notre imaginaire, l’aventure consistait à construire des cabanes adossées à des ronciers, et à nous cacher dans des plate-bandes d’orties.

A quelques dizaines de mètres de l’entrée de ce territoire protégé, du côté de la rue Saint-Léonard, trônait, tel un octroi improvisé, une austère demeure: il s’agissait d’une dépendance – extra muros – de la gendarmerie nationale, où étaient « encasernées » deux familles de pandores. L’administration militaire y avait même implanté un hangar semi-circulaire en tôle, où elle garait épisodiquement des motocyclettes de service.

Les dimanches, mais aussi certains soirs du printemps ou d’été, lorsque le SCO d’Angers (Sporting club de l’Ouest), l’équipe de foot professionnel « recevait » une formation adverse, la rue d’ordinaire si paisible se retrouvait envahie par une foule compacte de supporters braillards qui se rendaient au « match ». Ils cohabitaient tant bien que mal avec des flots de « bagnoles », qui  tentaient de stationner sur le terrain vague à l’entrée du stade, en débordant parfois, au grand dam des propriétaires, sur un champ de luzerne encore exploité. Dans ce joyeux « bordel » qui souvent suscitait la colère des riverains, nous autres, les gamins d’alors, nous nous amusions comme des petits fous. Cette animation désordonnée et bruyante faisait notre délice, d’autant que des cohortes « d’hirondelles » et d’agents de police, clowns involontaires d’un scénario qui leur échappait, s’efforçaient vainement de canaliser l’ensemble en s’époumonant cramponnés à leurs sifflets! Sans grand succès, car personne n’avait cure de leurs gesticulations!

A l’extrémité de la rue devant l’entrée du stade, de longues files d’aficionados angevins de tous âges, surtout des « mecs », s’agglutinaient face aux guichets des « Populaires », les tribunes aux gradins de terre battue, ouvertes à tous vents, que fréquentaient les « petites gens », les ouvriers et les « vieux travailleurs » à la retraite. Bref, tous ceux peu fortunés, qui aimaient le foot! Mon grand-père paternel fut de ceux-là jusqu’à son décès en 1956. Il s’était équipé d’une cape dédiée pour résister placidement aux intempéries.

Cette configuration du quartier fut entièrement revue à la fin des années soixante par le percement d’un boulevard périphérique qui le désenclava. Banalisé, il en perdit son identité. Ne subsiste plus rien ou presque de ce petit « monde à part  » qui évoluait ici! Et avec lui, disparut l’insouciance de notre enfance, qui, pour l’essentiel se déroula ici.

De la rue de Messine ne demeure qu’une toute partie, séparée du boulevard par un terre-plein central, une sorte de haricot desséché, et quelques maisons « non frappées d’alignement » dont celle de nos souvenirs. Elle fut vendue par mes parents au cours des soixante-dix après qu’ils eurent quitté Angers pour la région parisienne.

Nonagénaires, ils demeurent encore hantés par ce petit coin d’Anjou, si proche des lieux qui les virent naître, et dans lequel ils vécurent probablement les plus beaux moments de leur existence, au rythme des petits riens d’un bonheur familial simple que les petits coups de canif de la vie n’avaient pas encore trop égratigné. L’espace et le temps étaient à dimension humaine, ponctués par les sonneries de l’horloge paroissiale de la Madeleine et les sirènes d’embauche et de sortie du personnel de l’usine de filature de chanvre de la rue Saumuroise. C’est ici qu’ils tissèrent tant d’amitiés militantes ou d’affections familiales, dont ils se revendiquent toujours plus d’un demi-siècle après. C’est ici enfin que vient se réfugier leur mémoire, comme si le rappel de ces temps heureux  leur servait de viatique pour affronter le grand âge. La rue de Messine demeure leur fontaine de jouvence…

Sur le terrain nu qu’ils venaient d’acheter au 6 bis , à l’emplacement précis où l’architecte prévoyait de creuser les fondations de leur maison, se trouvait un magnifique buisson de roses blanches « anciennes »…

Un rosier liane dont l’implantation en ce lieu, au vu de l’extension de ses rameaux, devait certainement « remonter » à de nombreuses années…Non greffé, ce rosier dont les feuilles d’un vert prononcé et luisant ne présentait aucune souillure, semblait particulièrement vivace.  Aucune colonie de pucerons ou autres insectes et champignons n’y avaient élu domicile. En outre, il n’était affecté d’aucune de ces maladies qui, au bout de quelques mois à peine, pourrissent la vie des rosiers que l’on se procure à l’issue d’une incursion dominicale dans nos modernes jardineries…

Personne à l’époque ne sut identifier l’espèce de roses dont il s’agissait. On savait juste qu’il fleurissait abondamment en mai, qu’il était peu ou pas « remontant » et qu’en raison probablement de sa rusticité éprouvée par des successions de printemps, il bénéficiait manifestement d’un système immunitaire sans faille. Ainsi semblait-il se soustraire aux inconvénients des autres espèces, singulièrement des nouveaux greffons, qui tremblent au moindre frimas et dont les feuilles percluses d’oïdium s’enroulent et se maculent de taches avant même l’éclosion de leurs fleurs les plus précoces au printemps. A la différence de notre descendant d’églantier, ces jeunes plants sont dit « remontants » mais que remontent-ils en dehors de nos remontrances à leur endroit, et notre déception annuelle face à leurs souffreteuses et coûteuses production? .

Le vieux rosier de la rue de Messine, destiné à être sacrifié sous la pelle des ouvriers du bâtiment, ne présentait aucune de ces malfaçons génétiques et ne provoquait par conséquent aucune de ces désillusions rageuses que l’on éprouve lorsque l’on découvre que l’une de nos récentes et prometteuses acquisitions au nom pourtant prestigieux et people, est couvert de pustules, à peine planté dans notre jardin avec le terreau qui sied vendu à prix d’or !

La chance du vieux rosier fut l’attention que lui prêta – à moins que ce ne fut de la compassion – un mes oncles paternels, habitant du quartier Saint-Léonard, qui avait emménagé à quelques kilomètres de là, rue Charles Péguy, dans une maison qu’avec son épouse, il avait fait construire peu d’années auparavant. Rosiériste amateur et jardinier avisé, épris des plantes et des oiseaux, il comprit tout le parti florifère qu’il pouvait tirer de ce rosier liane exceptionnel.

Il lui sauva l’écorce et la vie en le transplantant dans son propre jardin. Probablement reconnaissant pour cette bienveillante sollicitude, le végétal y fit volontiers souche. Il s’y acclimata sans encombre, colonisant une grande partie de l’espace qui lui était dévolu en arrière de la maison, qu’il égaya de son abondante floraison au printemps!

Parallèlement – « dans le même temps » comme on (il) dirait désormais pour être au goût du jour – mon père en avait fait quelques boutures qui s’enracinèrent sans difficulté et sans complexe à proximité du garage de sa future maison.

L’aventure du rosier prit un autre tournant décisif – tout aussi fructueux que les précédents – au début des années soixante-dix, lorsque mes parents s’installant à Massy (91) dans un appartement avec terrasse, procédèrent à un nouveau bouturage du rosier devenu leur « mascotte » mais cette fois, à destination d’une jardinière…

Clairement, le vieux rosier angevin ne tira pas ombrage de ce changement de statut, qui le priva de la pleine terre dans laquelle il ancrait précédemment ses racines. En rien, son développement ne fut entravé, et c’est de bonne grâce qu’il s’appropria son nouveau territoire. Dès lors, à chaque printemps, il illumina un pan entier de son « nouveau jardin » de ses centaines de roses blanches … A telle enseigne, qu’il fallut quand même un jour, envisager de lui trouver un emplacement plus confortable permettant toutes les extensions spatiales que sa nature lui imposait…

En attendant, on dut le « rabattre » régulièrement et sévèrement pour éviter qu’il ne s’en prenne au balcon voisin, violant ainsi toutes les règles de bienséance en vigueur dans les copropriétés civilisées !

L’occasion se présenta lorsque mes parents firent l’acquisition d’un ancien corps de ferme transformé en résidence secondaire dans le hameau de Onville au cœur de la Beauce (environs de Greneville-en Beauce et Guignonville). Le rosier de nouveau transplanté au pied d’un mur ensoleillé de l’ancienne cour de la borderie ne tarda pas à occuper tout l’espace, affichant derechef une santé insolente qu’aucune autre variété de rosiers ne semble être en capacité de lui concurrencer… Tout au plus lui jalouser!

En outre, à partir du pied initial d’Onville, de nombreuses boutures furent faites, dont une par mes soins, qui fit souche dans la ville nouvelle des Ulis, et que je transférai ensuite dans le jardin de mon actuelle résidence… Son tronc atteint désormais une quinzaine de centimètres de diamètre. Toujours exempt de parasitage ou de maladie végétale, il irrigue de ses lianes une haie mitoyenne et je partage sa ramure avec un de mes voisins, conquis par la magnificence de sa floraison printanière au dessus de son garage…

Je me suis laissé dire que bien d’autres pieds – « des tonnes de cousins » – issus du plant initial de 1954 prospèrent généreusement et essaimèrent un peu partout en région parisienne…et peut-être au-delà!

On ne saurait conclure sans esquisser une hypothèse sur l’identité de ce phénomène qui traverse les âges et accompagne fidèlement notre famille. Partie prenante de notre histoire, on aimerait en dire plus sur la variété à laquelle il est affilié, qui lui permette de franchir les décennies sans jamais s’abâtardir!

Dans un premier temps, certains pensèrent qu’il s’agissait d’un « rosier de Damas »…Mais c’est très peu probable car les roses de Damas sont majoritairement roses et dégagent un fort parfum dont notre vieux rosier est pratiquement dépourvu!

A l’issue d’une consultation des catalogues des rosiéristes, la seule possibilité qui retienne notre attention serait celle d’une variété proche du rosier ancien « Albéric Barbier » qu’on nous présente comme une liane « aussi charmeuse que robuste, à l’aise partout » et dont les « tiges souples » sont pourvues d’un joli feuillage d’un vert sombre et luisant, presque persistant, où se prélassent des roses couleur chantilly… »

La ressemblance est assez frappante sous la réserve près du « parfum agréable » qui n’est pas très perceptible dans notre cas!  Pour le reste, tout semble concorder:  » Groupés en petites grappes, ses jolis boutons jaunes éclosent durant presque cinq semaines en fin de printemps ou en début d’été. Comme la plupart des rosiers lianes, il n’est pas ou faiblement remontant en automne selon le sol et le climat, mais cette solide variété offre l’avantage de se plaire même dans les sols ingrats, à mi-ombre, ou même à l’ombre en climat chaud. »

Si cette hypothèse était confirmée, notre rosier – désormais et provisoirement baptisé Albéric Barbier aurait été obtenu en 1900 par René Barbier, un rosiériste orléanais et serait issu d’un croisement entre une espèce botanique originaire d’Asie orientale et un rosier hybride anglais….

En raison de sa robustesse et de son adaptabilité à l’environnement, il aurait conquis l’Amérique!  Rien ne le rebute… Il fait désormais partie de la famille…

Ébranlée par les coups de boutoir répétés et menaçants du terrorisme islamiste, notre société est-elle en passe de perdre la bataille idéologique que nous livre l’obscurantisme?

Cette interrogation à laquelle une seule réponse, en l’occurrence négative, devrait être possible, mérite toutefois d’être posée clairement, car ce qui devrait être évident n’est pas nécessairement patent. Si chacun mesure bien que le terrorisme qui vise à instaurer par la terreur, des normes sociétales totalement incompatibles avec les valeurs républicaines qui nous animent, il n’est pas certain qu’en dépit des dénonciations unanimes des tribuns de toutes observances qui parlent en notre nom, et qu’en dépit de leurs moulinets de fiers-à-bras, de leurs postures guerrières avantageuses ainsi que de leurs assurances trompeuses, ce ne soit pas, malgré tout, les fossoyeurs déclarés de notre civilisation qui gagnent subrepticement, graduellement mais irréversiblement la bataille de l’idéologie…

Certes, chaque attentat ou exaction monstrueuse soulève l’indignation générale que soulignent les multiples marques officielles ou privées de sympathie, d’affection et d’empathie à l’égard des victimes, dont la révoltante immolation est en outre systématiquement commémorée. Mais insensiblement progresse aussi l’idée aberrante d’une responsabilité collective dans l’apparition de ces actes de sauvagerie, comme si cette barbarie d’un autre temps nous était pour partie imputable. Ces massacres aveugles seraient, « quelque part », la conséquence atroce de notre passé de colonisateur, mais également de la dégradation et de la dépravation de nos mœurs. Ainsi, nos malheurs seraient dus à une crise de « moralité », ou, si l’on préfère, à l’abandon d’un certain « Ordre Moral » autrefois encadré par une église catholique conservatrice et toute puissante! Le propos des terroristes étant de le rétablir sous le sceau d’autres confessions aujourd’hui plus conquérantes.

Autrement dit, si le terrorisme est inexcusable, on en viendrait presque à postuler, par un retournement dialectique aussi inattendu que suicidaire, que ce sont nos propres turpitudes qui lui offriraient le terreau favorable pour s’épanouir et prospérer!

Cette intériorisation de la « faute » est, stricto sensu, désarmante, car elle met de fait en accusation les principes qui sont notre force, à savoir la liberté d’être, l’égalité de tous et la fraternité entre les citoyens, qui fondent notre pacte républicain. La pression culpabilisante est telle, qu’il n’est plus rare d’observer que ceux qu’on devrait soutenir sans faillir parce qu’ils s’indignent de cette situation, sont dénoncés comme des intolérants rétifs à toute forme de diversité culturelle. Ainsi en est-il de ceux et surtout de celles, que l’on accuse régulièrement de xénophobie, parce qu’ils ou elles refusent le statut d’apartheid social – voire pire – réservé aux femmes dans certains quartiers périphériques des grandes villes. Ainsi en est-il de ceux qu’on vilipende pour blasphème, en les accusant de phobie religieuse, désormais assimilable à du racisme!

Et on pourrait multiplier les cas, où, sous prétexte de garantir les libertés, y compris celles des ennemis de la liberté, on se plie implicitement aux injonctions d’individus fanatisés, qui cherchent par la violence et l’intimidation à infliger un Ordre moral, qui n’a, en principe, rien à voir avec les droits de l’homme, encore moins avec ceux de la femme, et pas du tout avec les « valeurs » de la République. Lesquelles sont trop souvent invoquées comme des « clauses de style hors sol », justifiant paradoxalement des comportements communautaristes ou claniques, qui précisément leurs sont antinomiques.

La « laïcité » léguée par les générations qui nous ont précédés, est un bien précieux et de combat contre toutes les formes d’obscurantisme religieux et sectaire. Mais elle est aussi régulièrement détournée de son sens pour en faire un principe d’acceptation de ce que l’on aurait considéré, il y a peu, comme « inacceptable » en matière de restriction des libertés individuelles et d’inégalités.

Que faut-il, par exemple, penser de l’étrange myopie qui nous affecte, devant le pitoyable spectacle de ces femmes de plus en plus nombreuses, tenues de se conformer aux assignations phallocratiques du voile, de respecter de stricts codes vestimentaires ou de s’interdire la fréquentation de certains espaces publics au nom d’un conception rétrograde de la « pudeur »et d’un hypothétique « respect »? Que penser de notre attitude, lorsque nous adoptons le même discours que leurs bourreaux en prétendant que leur servitude est volontaire?

N’y a-t-il pas, derrière cette « tolérance suspecte », l’expression d’un « compromis du moindre mal » avec la barbarie et l’idéologie perverse des terroristes pour s’assurer la paix civile. Le plus choquant, c’est que cette attitude de démission se sert parfois de la laïcité comme d’un cheval de Troie !

Cependant, il y a plus insidieux encore en matière de grignotage idéologique, car, malgré tout, pour les atteintes trop voyantes aux libertés, le discours public officiel demeure de regretter de telles dérives, faute de véritablement les combattre !

Il y a plus retors et sans doute – à terme – plus destructeur de notre civilisation, lorsque l’Ordre public tend à se confondre avec l’Ordre moral, ou plus exactement lorsque ceux qui aspirent à nous diriger et à nous informer estiment – parlant abusivement en notre nom – que l’Ordre public ne saurait être assuré qu’à la condition qu’un certain Ordre moral le soit aussi ! Cette pétition de principe est contraire aux principes d’émancipation républicaine!

L’Ordre public n’a en effet pas mission de sonder nos âmes, mais de juguler la violence au sein de la société, et donc de réduire autant se faire que peu, les facteurs de désordre qui l’entretiennent et que sont les inégalités ou les atteintes illégitimes aux libertés individuelles. La question du « Bien » et du « Mal », prétexte à l’élaboration de prescriptions morales liées aux convictions religieuses que chacun est en droit de revendiquer, ne relève donc pas des compétences de la République et la « morale » ou l’exigence de vertu n’ont par conséquent nulle vocation à investir l’action publique. La République n’est pas immorale, elle est amorale ! Et ce principe a été constamment réaffirmé depuis la loi sur la laïcité de 1905 !

Ce ne fut d’ailleurs pas toujours le cas, notamment aux tous débuts de la troisième République en 1871, où l’assimilation de l’Ordre Public et de l’Ordre Moral était clairement affichée comme une finalité de l’action publique. L’objectif alors n’était pas tant de conforter la République renaissante que de restaurer un régime monarchique aboli depuis 1848!

C’est le premier Président de la troisième République, le maréchal Mac-Mahon (1808-1893), ancien chef de l’armée versaillaise et massacreur de la Commune de Paris, qui, dans un discours du 28 avril 1873, fut à cet égard le plus explicite:

« Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, qui sera toujours l’esclave de la loi, avec l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de la libération de notre territoire, et le rétablissement de l’ordre moral de notre pays. Nous maintiendrons la paix intérieure et les principes sur lesquels repose notre société ».

Tout est dit, « l’ordre moral est à la fois une reconquête religieuse de la société et une lutte politique sans concession contre le radicalisme républicain, ennemi de la société. » (Ref Wikipedia). On en conviendra: ce mot d’ordre que le Maréchal Pétain reprit à son compte au début des années 1940, n’est guère éloigné du projet des radicalismes religieux de notre époque!

Force est de reconnaître que l’obsession moralisatrice  qui semble avoir colonisé les esprits de nos dirigeants n’est pas sans rappeler ces temps anciens totalitaires d’une société sous contrôle permanent où la suspicion généralisée servait de prétexte aux restrictions des libertés individuelles les plus élémentaires et de celles des citoyens entravés dans leur capacité de choisir démocratiquement leurs élites. Les dernières élections présidentielles en France symbolisent cette dérive démocratique mortifère, où des candidats furent disqualifiés au nom d’une certaine conception de la morale et non en raison de la critique de leurs projets.

Cette frénésie moralisatrice de l’action publique – au prétexte de délits ( corruption, népotisme, détournement d’argent public, recel)  commis par certains et parfaitement punissables à droit pénal constant – associée à la rage de la transparence, certifiant de la qualité morale « absolue » des prétendants aux responsabilités, conduira tout droit vers l’abolition des processus démocratiques. Et ce, pour différents motifs, notamment l’absence de candidats pour des fonctions électives devenues à trop haut risque personnel.

Merci Plantu pour cet emprunt...

Les nominations sur critères de moralité par des sages auto-désignés, nouveaux DRH de l’action publique, remplaceront « avantageusement » les élections.  On y est presque!

Le fait que le premier geste législatif d’un président de la République nouvellement élu, soit précisément de proposer des règles de moralisation de la vie publique n’est-il pas symptomatique de cette idéologie gangreneuse qui sape sournoisement la démocratie en décrédibilisant le processus électoral s’il n’est pas au préalable sévèrement encadré pour forcer le citoyen à choisir des gens « bien sous tous rapports », c’est-à-dire, conforme aux standards des maîtres à penser du moment !

Pour restaurer l’Ordre public, à supposer qu’il soit en péril ou dégradé, le même Président aurait pu tout aussi bien inaugurer son mandat en traquant les ruptures flagrantes d’égalité qui constituent autant de facteurs de déstabilisation du corps social, et en s’affranchissant de toute considération morale relevant, le cas échéant, de la transcendance, mais certainement pas de la problématique républicaine.

Ne doit-on pas s’inquiéter, à tout le moins, s’étonner quand une ministre de la santé, dont chacun reconnait l’honnêteté et la probité, doit demander à être déchargée de la tutelle d’un organisme public de recherche médicale alimentant son ministère en données sanitaires et en innovations médicales, parce que son mari dirige cet organisme? Le fait que cette ministre ait été « auscultée » par des « sages » qui ont attesté de sa droiture et de sa loyauté, n’apparaît pas suffisant pour écarter  tout risque de conflit d’intérêt, si jamais un méchant démon la tracassait! La défiance prévaut sur la confiance! Précaution d’autant plus ridicule qu’au regard des missions de son ministère et de l’organisme en question, il ne peut, structurellement, y avoir de conflit d’intérêt, dès lors qu’il s’agit d’améliorer la santé publique!

Depuis quelques années, on pourrait multiplier les exemples d’ingérence artificieuse des pensées liberticides et autoritaires qui remettent en cause les principes de la République, au  nom d’une vertu orientée et sulpicienne.

Là est certainement la vraie victoire du terrorisme, celle de l’idéologie, qu’on ne saura plus guère enrayer demain qu’en se barricadant dans ses convictions d’antan et sa nostalgie de la liberté perdue! Et on passera pour des ringards…