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C’est probablement au cours de l’automne 1954 que mes parents ont acquis un terrain de quelques centaines de mètres carré sur lequel ils firent construire leur maison. Il se situait dans une impasse privée du quartier de la Madeleine à Angers, « la rue de Messine« . 

Dans un billet du 7 juillet 2013 (publié sur ce blog), j’ai déjà évoqué l’atmosphère provinciale et familiale qui, au début des années soixante, régnait dans cette rue mitoyenne du stade Bessonneau, devenu ultérieurement « Jean Boin » et renommé récemment « Raymond Kopa« .

Je n’y reviendrai donc pas trop. Juste un peu toutefois pour rappeler, parodiant la « chanson » d’Aznavour, qu’il s’agissait d’un temps – et d’un lieu – que « les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaitre »! Ni même imaginer, tant cette époque antédiluvienne semble éloignée de la nôtre. Aujourd’hui, un simple glissement de doigt sur un écran tactile nous transporte aux antipodes de la planète ou aux confins d’un univers à l’incompréhensible destin et d’un âge putatif de quelques treize milliards d’années… Notre horizon d’alors était statique, prévisible et imperturbable, borné par le clocher de l’église, la rue Saint-Léonard et le stade. Et nos espoirs univoques!

Débouchant sur une autre impasse, la rue de Tunis, notre rue, partiellement lotie et viabilisée, n’était guère carrossable. Elle constituait de ce fait, le terrain de jeu privilégié des gamins et gamines du quartier. De la sorte, nombre de nos genoux portaient en permanence les stigmates au mercurochrome des contacts parfois rugueux avec la chaussée empierrée.

Bordée de part et d’autre, la rue ne comportait pas moins d’une vingtaine de pavillons, construits dans l’entre-deux-guerres, tous flanqués de jardinets, qui pour certains – ceux des numéros pairs- se prolongeaient jusqu’au mur de clôture de la propriété du marquis de La Sayette. Sur les terrains en semi-friche, où, après l’école, s’exprimait notre imaginaire, l’aventure consistait à construire des cabanes adossées à des ronciers, et à nous cacher dans des plate-bandes d’orties.

A quelques dizaines de mètres de l’entrée de ce territoire protégé, du côté de la rue Saint-Léonard, trônait, tel un octroi improvisé, une austère demeure: il s’agissait d’une dépendance – extra muros – de la gendarmerie nationale, où étaient « encasernées » deux familles de pandores. L’administration militaire y avait même implanté un hangar semi-circulaire en tôle, où elle garait épisodiquement des motocyclettes de service.

Les dimanches, mais aussi certains soirs du printemps ou d’été, lorsque le SCO d’Angers (Sporting club de l’Ouest), l’équipe de foot professionnel « recevait » une formation adverse, la rue d’ordinaire si paisible se retrouvait envahie par une foule compacte de supporters braillards qui se rendaient au « match ». Ils cohabitaient tant bien que mal avec des flots de « bagnoles », qui  tentaient de stationner sur le terrain vague à l’entrée du stade, en débordant parfois, au grand dam des propriétaires, sur un champ de luzerne encore exploité. Dans ce joyeux « bordel » qui souvent suscitait la colère des riverains, nous autres, les gamins d’alors, nous nous amusions comme des petits fous. Cette animation désordonnée et bruyante faisait notre délice, d’autant que des cohortes « d’hirondelles » et d’agents de police, clowns involontaires d’un scénario qui leur échappait, s’efforçaient vainement de canaliser l’ensemble en s’époumonant cramponnés à leurs sifflets! Sans grand succès, car personne n’avait cure de leurs gesticulations!

A l’extrémité de la rue devant l’entrée du stade, de longues files d’aficionados angevins de tous âges, surtout des « mecs », s’agglutinaient face aux guichets des « Populaires », les tribunes aux gradins de terre battue, ouvertes à tous vents, que fréquentaient les « petites gens », les ouvriers et les « vieux travailleurs » à la retraite. Bref, tous ceux peu fortunés, qui aimaient le foot! Mon grand-père paternel fut de ceux-là jusqu’à son décès en 1956. Il s’était équipé d’une cape dédiée pour résister placidement aux intempéries.

Cette configuration du quartier fut entièrement revue à la fin des années soixante par le percement d’un boulevard périphérique qui le désenclava. Banalisé, il en perdit son identité. Ne subsiste plus rien ou presque de ce petit « monde à part  » qui évoluait ici! Et avec lui, disparut l’insouciance de notre enfance, qui, pour l’essentiel se déroula ici.

De la rue de Messine ne demeure qu’une toute partie, séparée du boulevard par un terre-plein central, une sorte de haricot desséché, et quelques maisons « non frappées d’alignement » dont celle de nos souvenirs. Elle fut vendue par mes parents au cours des soixante-dix après qu’ils eurent quitté Angers pour la région parisienne.

Nonagénaires, ils demeurent encore hantés par ce petit coin d’Anjou, si proche des lieux qui les virent naître, et dans lequel ils vécurent probablement les plus beaux moments de leur existence, au rythme des petits riens d’un bonheur familial simple que les petits coups de canif de la vie n’avaient pas encore trop égratigné. L’espace et le temps étaient à dimension humaine, ponctués par les sonneries de l’horloge paroissiale de la Madeleine et les sirènes d’embauche et de sortie du personnel de l’usine de filature de chanvre de la rue Saumuroise. C’est ici qu’ils tissèrent tant d’amitiés militantes ou d’affections familiales, dont ils se revendiquent toujours plus d’un demi-siècle après. C’est ici enfin que vient se réfugier leur mémoire, comme si le rappel de ces temps heureux  leur servait de viatique pour affronter le grand âge. La rue de Messine demeure leur fontaine de jouvence…

Sur le terrain nu qu’ils venaient d’acheter au 6 bis , à l’emplacement précis où l’architecte prévoyait de creuser les fondations de leur maison, se trouvait un magnifique buisson de roses blanches « anciennes »…

Un rosier liane dont l’implantation en ce lieu, au vu de l’extension de ses rameaux, devait certainement « remonter » à de nombreuses années…Non greffé, ce rosier dont les feuilles d’un vert prononcé et luisant ne présentait aucune souillure, semblait particulièrement vivace.  Aucune colonie de pucerons ou autres insectes et champignons n’y avaient élu domicile. En outre, il n’était affecté d’aucune de ces maladies qui, au bout de quelques mois à peine, pourrissent la vie des rosiers que l’on se procure à l’issue d’une incursion dominicale dans nos modernes jardineries…

Personne à l’époque ne sut identifier l’espèce de roses dont il s’agissait. On savait juste qu’il fleurissait abondamment en mai, qu’il était peu ou pas « remontant » et qu’en raison probablement de sa rusticité éprouvée par des successions de printemps, il bénéficiait manifestement d’un système immunitaire sans faille. Ainsi semblait-il se soustraire aux inconvénients des autres espèces, singulièrement des nouveaux greffons, qui tremblent au moindre frimas et dont les feuilles percluses d’oïdium s’enroulent et se maculent de taches avant même l’éclosion de leurs fleurs les plus précoces au printemps. A la différence de notre descendant d’églantier, ces jeunes plants sont dit « remontants » mais que remontent-ils en dehors de nos remontrances à leur endroit, et notre déception annuelle face à leurs souffreteuses et coûteuses production? .

Le vieux rosier de la rue de Messine, destiné à être sacrifié sous la pelle des ouvriers du bâtiment, ne présentait aucune de ces malfaçons génétiques et ne provoquait par conséquent aucune de ces désillusions rageuses que l’on éprouve lorsque l’on découvre que l’une de nos récentes et prometteuses acquisitions au nom pourtant prestigieux et people, est couvert de pustules, à peine planté dans notre jardin avec le terreau qui sied vendu à prix d’or !

La chance du vieux rosier fut l’attention que lui prêta – à moins que ce ne fut de la compassion – un mes oncles paternels, habitant du quartier Saint-Léonard, qui avait emménagé à quelques kilomètres de là, rue Charles Péguy, dans une maison qu’avec son épouse, il avait fait construire peu d’années auparavant. Rosiériste amateur et jardinier avisé, épris des plantes et des oiseaux, il comprit tout le parti florifère qu’il pouvait tirer de ce rosier liane exceptionnel.

Il lui sauva l’écorce et la vie en le transplantant dans son propre jardin. Probablement reconnaissant pour cette bienveillante sollicitude, le végétal y fit volontiers souche. Il s’y acclimata sans encombre, colonisant une grande partie de l’espace qui lui était dévolu en arrière de la maison, qu’il égaya de son abondante floraison au printemps!

Parallèlement – « dans le même temps » comme on (il) dirait désormais pour être au goût du jour – mon père en avait fait quelques boutures qui s’enracinèrent sans difficulté et sans complexe à proximité du garage de sa future maison.

L’aventure du rosier prit un autre tournant décisif – tout aussi fructueux que les précédents – au début des années soixante-dix, lorsque mes parents s’installant à Massy (91) dans un appartement avec terrasse, procédèrent à un nouveau bouturage du rosier devenu leur « mascotte » mais cette fois, à destination d’une jardinière…

Clairement, le vieux rosier angevin ne tira pas ombrage de ce changement de statut, qui le priva de la pleine terre dans laquelle il ancrait précédemment ses racines. En rien, son développement ne fut entravé, et c’est de bonne grâce qu’il s’appropria son nouveau territoire. Dès lors, à chaque printemps, il illumina un pan entier de son « nouveau jardin » de ses centaines de roses blanches … A telle enseigne, qu’il fallut quand même un jour, envisager de lui trouver un emplacement plus confortable permettant toutes les extensions spatiales que sa nature lui imposait…

En attendant, on dut le « rabattre » régulièrement et sévèrement pour éviter qu’il ne s’en prenne au balcon voisin, violant ainsi toutes les règles de bienséance en vigueur dans les copropriétés civilisées !

L’occasion se présenta lorsque mes parents firent l’acquisition d’un ancien corps de ferme transformé en résidence secondaire dans le hameau de Onville au cœur de la Beauce (environs de Greneville-en Beauce et Guignonville). Le rosier de nouveau transplanté au pied d’un mur ensoleillé de l’ancienne cour de la borderie ne tarda pas à occuper tout l’espace, affichant derechef une santé insolente qu’aucune autre variété de rosiers ne semble être en capacité de lui concurrencer… Tout au plus lui jalouser!

En outre, à partir du pied initial d’Onville, de nombreuses boutures furent faites, dont une par mes soins, qui fit souche dans la ville nouvelle des Ulis, et que je transférai ensuite dans le jardin de mon actuelle résidence… Son tronc atteint désormais une quinzaine de centimètres de diamètre. Toujours exempt de parasitage ou de maladie végétale, il irrigue de ses lianes une haie mitoyenne et je partage sa ramure avec un de mes voisins, conquis par la magnificence de sa floraison printanière au dessus de son garage…

Je me suis laissé dire que bien d’autres pieds – « des tonnes de cousins » – issus du plant initial de 1954 prospèrent généreusement et essaimèrent un peu partout en région parisienne…et peut-être au-delà!

On ne saurait conclure sans esquisser une hypothèse sur l’identité de ce phénomène qui traverse les âges et accompagne fidèlement notre famille. Partie prenante de notre histoire, on aimerait en dire plus sur la variété à laquelle il est affilié, qui lui permette de franchir les décennies sans jamais s’abâtardir!

Dans un premier temps, certains pensèrent qu’il s’agissait d’un « rosier de Damas »…Mais c’est très peu probable car les roses de Damas sont majoritairement roses et dégagent un fort parfum dont notre vieux rosier est pratiquement dépourvu!

A l’issue d’une consultation des catalogues des rosiéristes, la seule possibilité qui retienne notre attention serait celle d’une variété proche du rosier ancien « Albéric Barbier » qu’on nous présente comme une liane « aussi charmeuse que robuste, à l’aise partout » et dont les « tiges souples » sont pourvues d’un joli feuillage d’un vert sombre et luisant, presque persistant, où se prélassent des roses couleur chantilly… »

La ressemblance est assez frappante sous la réserve près du « parfum agréable » qui n’est pas très perceptible dans notre cas!  Pour le reste, tout semble concorder:  » Groupés en petites grappes, ses jolis boutons jaunes éclosent durant presque cinq semaines en fin de printemps ou en début d’été. Comme la plupart des rosiers lianes, il n’est pas ou faiblement remontant en automne selon le sol et le climat, mais cette solide variété offre l’avantage de se plaire même dans les sols ingrats, à mi-ombre, ou même à l’ombre en climat chaud. »

Si cette hypothèse était confirmée, notre rosier – désormais et provisoirement baptisé Albéric Barbier aurait été obtenu en 1900 par René Barbier, un rosiériste orléanais et serait issu d’un croisement entre une espèce botanique originaire d’Asie orientale et un rosier hybride anglais….

En raison de sa robustesse et de son adaptabilité à l’environnement, il aurait conquis l’Amérique!  Rien ne le rebute… Il fait désormais partie de la famille…

Ébranlée par les coups de boutoir répétés et menaçants du terrorisme islamiste, notre société est-elle en passe de perdre la bataille idéologique que nous livre l’obscurantisme?

Cette interrogation à laquelle une seule réponse, en l’occurrence négative, devrait être possible, mérite toutefois d’être posée clairement, car ce qui devrait être évident n’est pas nécessairement patent. Si chacun mesure bien que le terrorisme qui vise à instaurer par la terreur, des normes sociétales totalement incompatibles avec les valeurs républicaines qui nous animent, il n’est pas certain qu’en dépit des dénonciations unanimes des tribuns de toutes observances qui parlent en notre nom, et qu’en dépit de leurs moulinets de fiers-à-bras, de leurs postures guerrières avantageuses ainsi que de leurs assurances trompeuses, ce ne soit pas, malgré tout, les fossoyeurs déclarés de notre civilisation qui gagnent subrepticement, graduellement mais irréversiblement la bataille de l’idéologie…

Certes, chaque attentat ou exaction monstrueuse soulève l’indignation générale que soulignent les multiples marques officielles ou privées de sympathie, d’affection et d’empathie à l’égard des victimes, dont la révoltante immolation est en outre systématiquement commémorée. Mais insensiblement progresse aussi l’idée aberrante d’une responsabilité collective dans l’apparition de ces actes de sauvagerie, comme si cette barbarie d’un autre temps nous était pour partie imputable. Ces massacres aveugles seraient, « quelque part », la conséquence atroce de notre passé de colonisateur, mais également de la dégradation et de la dépravation de nos mœurs. Ainsi, nos malheurs seraient dus à une crise de « moralité », ou, si l’on préfère, à l’abandon d’un certain « Ordre Moral » autrefois encadré par une église catholique conservatrice et toute puissante! Le propos des terroristes étant de le rétablir sous le sceau d’autres confessions aujourd’hui plus conquérantes.

Autrement dit, si le terrorisme est inexcusable, on en viendrait presque à postuler, par un retournement dialectique aussi inattendu que suicidaire, que ce sont nos propres turpitudes qui lui offriraient le terreau favorable pour s’épanouir et prospérer!

Cette intériorisation de la « faute » est, stricto sensu, désarmante, car elle met de fait en accusation les principes qui sont notre force, à savoir la liberté d’être, l’égalité de tous et la fraternité entre les citoyens, qui fondent notre pacte républicain. La pression culpabilisante est telle, qu’il n’est plus rare d’observer que ceux qu’on devrait soutenir sans faillir parce qu’ils s’indignent de cette situation, sont dénoncés comme des intolérants rétifs à toute forme de diversité culturelle. Ainsi en est-il de ceux et surtout de celles, que l’on accuse régulièrement de xénophobie, parce qu’ils ou elles refusent le statut d’apartheid social – voire pire – réservé aux femmes dans certains quartiers périphériques des grandes villes. Ainsi en est-il de ceux qu’on vilipende pour blasphème, en les accusant de phobie religieuse, désormais assimilable à du racisme!

Et on pourrait multiplier les cas, où, sous prétexte de garantir les libertés, y compris celles des ennemis de la liberté, on se plie implicitement aux injonctions d’individus fanatisés, qui cherchent par la violence et l’intimidation à infliger un Ordre moral, qui n’a, en principe, rien à voir avec les droits de l’homme, encore moins avec ceux de la femme, et pas du tout avec les « valeurs » de la République. Lesquelles sont trop souvent invoquées comme des « clauses de style hors sol », justifiant paradoxalement des comportements communautaristes ou claniques, qui précisément leurs sont antinomiques.

La « laïcité » léguée par les générations qui nous ont précédés, est un bien précieux et de combat contre toutes les formes d’obscurantisme religieux et sectaire. Mais elle est aussi régulièrement détournée de son sens pour en faire un principe d’acceptation de ce que l’on aurait considéré, il y a peu, comme « inacceptable » en matière de restriction des libertés individuelles et d’inégalités.

Que faut-il, par exemple, penser de l’étrange myopie qui nous affecte, devant le pitoyable spectacle de ces femmes de plus en plus nombreuses, tenues de se conformer aux assignations phallocratiques du voile, de respecter de stricts codes vestimentaires ou de s’interdire la fréquentation de certains espaces publics au nom d’un conception rétrograde de la « pudeur »et d’un hypothétique « respect »? Que penser de notre attitude, lorsque nous adoptons le même discours que leurs bourreaux en prétendant que leur servitude est volontaire?

N’y a-t-il pas, derrière cette « tolérance suspecte », l’expression d’un « compromis du moindre mal » avec la barbarie et l’idéologie perverse des terroristes pour s’assurer la paix civile. Le plus choquant, c’est que cette attitude de démission se sert parfois de la laïcité comme d’un cheval de Troie !

Cependant, il y a plus insidieux encore en matière de grignotage idéologique, car, malgré tout, pour les atteintes trop voyantes aux libertés, le discours public officiel demeure de regretter de telles dérives, faute de véritablement les combattre !

Il y a plus retors et sans doute – à terme – plus destructeur de notre civilisation, lorsque l’Ordre public tend à se confondre avec l’Ordre moral, ou plus exactement lorsque ceux qui aspirent à nous diriger et à nous informer estiment – parlant abusivement en notre nom – que l’Ordre public ne saurait être assuré qu’à la condition qu’un certain Ordre moral le soit aussi ! Cette pétition de principe est contraire aux principes d’émancipation républicaine!

L’Ordre public n’a en effet pas mission de sonder nos âmes, mais de juguler la violence au sein de la société, et donc de réduire autant se faire que peu, les facteurs de désordre qui l’entretiennent et que sont les inégalités ou les atteintes illégitimes aux libertés individuelles. La question du « Bien » et du « Mal », prétexte à l’élaboration de prescriptions morales liées aux convictions religieuses que chacun est en droit de revendiquer, ne relève donc pas des compétences de la République et la « morale » ou l’exigence de vertu n’ont par conséquent nulle vocation à investir l’action publique. La République n’est pas immorale, elle est amorale ! Et ce principe a été constamment réaffirmé depuis la loi sur la laïcité de 1905 !

Ce ne fut d’ailleurs pas toujours le cas, notamment aux tous débuts de la troisième République en 1871, où l’assimilation de l’Ordre Public et de l’Ordre Moral était clairement affichée comme une finalité de l’action publique. L’objectif alors n’était pas tant de conforter la République renaissante que de restaurer un régime monarchique aboli depuis 1848!

C’est le premier Président de la troisième République, le maréchal Mac-Mahon (1808-1893), ancien chef de l’armée versaillaise et massacreur de la Commune de Paris, qui, dans un discours du 28 avril 1873, fut à cet égard le plus explicite:

« Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, qui sera toujours l’esclave de la loi, avec l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de la libération de notre territoire, et le rétablissement de l’ordre moral de notre pays. Nous maintiendrons la paix intérieure et les principes sur lesquels repose notre société ».

Tout est dit, « l’ordre moral est à la fois une reconquête religieuse de la société et une lutte politique sans concession contre le radicalisme républicain, ennemi de la société. » (Ref Wikipedia). On en conviendra: ce mot d’ordre que le Maréchal Pétain reprit à son compte au début des années 1940, n’est guère éloigné du projet des radicalismes religieux de notre époque!

Force est de reconnaître que l’obsession moralisatrice  qui semble avoir colonisé les esprits de nos dirigeants n’est pas sans rappeler ces temps anciens totalitaires d’une société sous contrôle permanent où la suspicion généralisée servait de prétexte aux restrictions des libertés individuelles les plus élémentaires et de celles des citoyens entravés dans leur capacité de choisir démocratiquement leurs élites. Les dernières élections présidentielles en France symbolisent cette dérive démocratique mortifère, où des candidats furent disqualifiés au nom d’une certaine conception de la morale et non en raison de la critique de leurs projets.

Cette frénésie moralisatrice de l’action publique – au prétexte de délits ( corruption, népotisme, détournement d’argent public, recel)  commis par certains et parfaitement punissables à droit pénal constant – associée à la rage de la transparence, certifiant de la qualité morale « absolue » des prétendants aux responsabilités, conduira tout droit vers l’abolition des processus démocratiques. Et ce, pour différents motifs, notamment l’absence de candidats pour des fonctions électives devenues à trop haut risque personnel.

Merci Plantu pour cet emprunt...

Les nominations sur critères de moralité par des sages auto-désignés, nouveaux DRH de l’action publique, remplaceront « avantageusement » les élections.  On y est presque!

Le fait que le premier geste législatif d’un président de la République nouvellement élu, soit précisément de proposer des règles de moralisation de la vie publique n’est-il pas symptomatique de cette idéologie gangreneuse qui sape sournoisement la démocratie en décrédibilisant le processus électoral s’il n’est pas au préalable sévèrement encadré pour forcer le citoyen à choisir des gens « bien sous tous rapports », c’est-à-dire, conforme aux standards des maîtres à penser du moment !

Pour restaurer l’Ordre public, à supposer qu’il soit en péril ou dégradé, le même Président aurait pu tout aussi bien inaugurer son mandat en traquant les ruptures flagrantes d’égalité qui constituent autant de facteurs de déstabilisation du corps social, et en s’affranchissant de toute considération morale relevant, le cas échéant, de la transcendance, mais certainement pas de la problématique républicaine.

Ne doit-on pas s’inquiéter, à tout le moins, s’étonner quand une ministre de la santé, dont chacun reconnait l’honnêteté et la probité, doit demander à être déchargée de la tutelle d’un organisme public de recherche médicale alimentant son ministère en données sanitaires et en innovations médicales, parce que son mari dirige cet organisme? Le fait que cette ministre ait été « auscultée » par des « sages » qui ont attesté de sa droiture et de sa loyauté, n’apparaît pas suffisant pour écarter  tout risque de conflit d’intérêt, si jamais un méchant démon la tracassait! La défiance prévaut sur la confiance! Précaution d’autant plus ridicule qu’au regard des missions de son ministère et de l’organisme en question, il ne peut, structurellement, y avoir de conflit d’intérêt, dès lors qu’il s’agit d’améliorer la santé publique!

Depuis quelques années, on pourrait multiplier les exemples d’ingérence artificieuse des pensées liberticides et autoritaires qui remettent en cause les principes de la République, au  nom d’une vertu orientée et sulpicienne.

Là est certainement la vraie victoire du terrorisme, celle de l’idéologie, qu’on ne saura plus guère enrayer demain qu’en se barricadant dans ses convictions d’antan et sa nostalgie de la liberté perdue! Et on passera pour des ringards…

Depuis l’élection d’un jeune président de la République, la vieille querelle des anciens et des modernes, qui avait tant agité les élites intellectuelles et littéraires du 17ième siècle, semble ranimée. La polémique portait alors sur le fait de savoir si les écrits des auteurs de l’Antiquité étaient supérieurs à ceux des écrivains vivants, ou si à l’inverse, partant du postulat d’un perpétuel « progrès » de la création littéraire et artistique, il convenait de donner l’avantage aux écrivains du présent sur ceux du passé !

Désormais, la controverse investit le champ de la société dans son ensemble, les tenants de la « modernité autoproclamée », prétendant que les formes antérieures d’organisation politique constitueraient le principal frein au progrès. De la sorte, la confrontation des idées, qui structurait jusqu’à présent le débat politique et qui était censé aboutir à des majorités de gouvernance, doit être non seulement perçue comme désuète et anachronique, mais néfaste en ce qu’elle aurait pour seul effet tangible de neutraliser toute évolution positive en accentuant artificiellement les antagonismes.

Aidés des techniques de communication les plus élaborées et probablement de soutiens inavoués sinon inavouables, les adeptes de cette nouvelle « modernité », forts des ambiguïtés d’un projet que le Président lui-même peine à rendre original et surtout à définir clairement, se sont emparés des principaux leviers du pouvoir.

Et dans le même mouvement, tout ce qui relevait de la gouvernance précédente est rejeté dans les brocantes de l’histoire et s’est retrouvé démonétisé, dévalorisé, et ringardisé par la magie d’un suffrage universel aux résultats indiscutables mais abusivement surinterprétés. La référence au passé devenant une faute contre l’esprit – à tout le moins, une erreur d’analyse – la dictature d’un présent associé à l’idée d’une jeunesse forcement « progressiste » et acquise au renouveau, prend en otage un avenir indéfini. Chacun, faute de cap global identifiable hors des sentiers battus ou des propos convenus, peut en entrevoir les lignes de force, à sa convenance et selon ses rêves… Un peu à la manière d’une auberge espagnole, tout nouveau converti à cette méthode est d’autant plus satisfait qu’il y trouve ce qu’il a apporté et que sa foi évangélisatrice et virulente repose pour l’essentiel sur la révélation de ses propres désirs (d’avenir).

Ce syndrome fut celui dont souffrirent dans le passé nombre de soixante-huitards qui crurent au père Noel en s’auto-convaincant qu’il existe!

Le seul mot d’ordre qui vaille est dorénavant le changement par le renouveau des hommes! Mais le changement pour aboutir à quoi ? A des lendemains qui chantent évidemment! Mais, personne parmi les nouvelles élites dont certaines ont été sauvées in extremis de l’obsolescence définitive grâce à un instinct de survie confinant à un opportunisme darwinien proche du reniement, ne s’avise pourtant à en décrire les contours, autrement que par une tautologie, en invoquant la nécessité d’un changement pour le changement et d’une nécessité de la nécessité; lesquels consistent pour l’essentiel – et sans doute seulement – en une « recomposition » de la classe politique par la mise au rencart des élus précédemment en charge des affaires publiques. Lesquels, pour forme, sont globalement accusés d’avoir été défaillants et versatiles. Et en un mot, d’être responsables de tous les maux dont pâtit notre pays…

Le couplet est connu : « Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage… ». Il fait merveille avec le vieux slogan révolutionnaire;  » Du passé, faisons table rase »!

Dans ce grand chambardement idéologique, la distinction historique entre la « droite » et la « gauche » sur la base de laquelle la France fut dirigée, bon an, mal an, depuis deux siècles, n’apparaîtrait plus pertinente. L’objectif serait de revenir à ce que dans notre jeunesse marxiste, on appelait avec dédain la « collaboration de classes » et qui serait devenu la posture théorique la plus aboutie…Dans sa version moderne, elle se concrétise par le fait que le président « tend la main » à tous ceux sans exclusive, qui veulent bien se soumettre à sa volonté et à sa manière de réformer la France, sans se soucier de leurs positionnements politiques antérieurs !

Que n’avait-on songé plus tôt que les contradictions ou les conflits d’intérêts entre les différentes strates de la société pouvaient se dissoudre magiquement dans une nouvelle forme de gouvernance, la « bienveillance » présidentielle ?

Que n’a-t-on découvert plus tôt que les querelles idéologiques, autrefois considérées comme fécondes entre les partisans de la liberté et les défenseurs de l’égalité, entre les « exploiteurs » et les « exploités » ne seraient que des vues de l’esprit, de surcroît démobilisatrices, donc réactionnaires ?

Dans une perspective de recomposition qui suppose de tourner le dos à l’ancien monde et de miser sur la jeunesse, le nouveau Président eut l’intuition géniale de concevoir un parti unique d’union nationale, créé à sa dévotion et qui s’efforcerait idéalement d’éradiquer les partis politiques « traditionnels ». Et ce, en dépit du concours, pourtant prévu par la Constitution, que ces partis sont censés apporter à l’exercice de la démocratie…

Dans la pratique des institutions au fil de l’eau, ceux qui refuseraient de se fondre dans la majorité présidentielle ne disposeraient plus que d’une voix marginale dans le débat public. Les partis rétifs au changement se verraient qualifiés honteusement de « partis radicalisés », et seraient ainsi rejetés aux confins extrêmes et nauséabonds du paysage politique. Du côté des défaitistes et des « populistes » inconséquents!

Ces « partis du passé » dont le sort désespéré serait irrémédiablement scellé, n’auraient plus vocation ni légitimité à participer aux arbitrages entre les différentes options économiques, sociétales et sécuritaires, auxquelles une Nation est en permanence et naturellement confrontée. Considérés comme fossilisés sur leurs convictions d’antan, ils n’auraient même plus la possibilité d’évoluer, car reconnus inaptes à se réformer, et condamnés par la société française et la République « en marche » !

On l’aura compris, le discours officiel est donc de considérer que les clivages anciens sont révolus. Il serait temps d’adopter d’autres schémas plus dynamiques de réflexion politique, qui mettent en présence les « progressistes » dévoués à la pensée présidentielle et tous les autres, les conservateurs, les vieux tocards, les corrompus, les ergoteurs, et d’une manière générale tous ceux qui font obstacle à la renaissance de la vie politique française. De la sorte, la France prendrait enfin pied dans le vingt-et-unième siècle, selon des modalités et vers un objectif que, le moment venu, les vestales présidentielles décrypteront aux organes de presse convenablement choisis pour diffuser la « parole » !

L’heure serait par conséquent venue de s’affranchir de toutes les postures partisanes et de communier sans réserve à la gamberge présidentielle. De même, convient-il,  faisant le pari de la jeunesse d’esprit contre un vieux monde rebelle qui l’aurait trahie, de conforter durablement le renouvellement de la pensée politique par un renforcement médiatisé de la moralisation de la vie publique. D’où l’idée d’offrir en pâture aux foules réclamant justice, quelques opportunes mesures en trompe l’œil, des amuse-gueule ou des exutoires pour stigmatiser un passé désormais honni !

Mais il y a mieux encore en vitrine, la jeunesse du Président, celle de son parti et le recours à des hommes et des femmes issues de la « société dite civile » sont présentés comme des viatiques et des garanties irrécusables pour la réussite d’un projet en grande partie ignoré.

Tout juste sait-on ce qu’on doit savoir de ce projet pour avancer – être « en marche » – et que ressassent toutes les gazettes : il est novateur et serait l’ultime chance de la France pour échapper au déclin. Par un étrange raisonnement, « la société civile », composite par essence, apparaît comme la panacée pour initier avec succès l’animation de cette nouvelle « Renaissance » !

Tout semble se passer, en outre, comme si, par quintessence, elle était lucide et détentrice de vérités sur les « caps » à prendre, que le jeu de la démocratie classique, prosaïquement fondée sur le suffrage universel et la représentativité des élus, n’aurait jamais permis d’identifier !  Dans ce monde qui se dessine sous nos yeux, et dont on prétend qu’il incarne la société prospère du futur, mieux vaut donc être vierge de tout engagement politique antérieur pour mener une action politique dans ce cadre présidentiel rénové !

L’appartenance à la « société civile » est présentée comme la caution indiscutable de celui ou celle de ses membres, qui demain servira l’intérêt général sans jamais se compromettre comme les piètres professionnels de la politique qui l’ont précédé.

Alors qu’un quidam de la société civile est paré de toutes les vertus de probité, l’idée même qu’un élu de longue date ou un militant consciencieux d’un parti ait pu s’engager dans la politique avec désintéressement et dévouement semble carrément incongrue. La suspicion est de mise et toute conversion au projet présidentiel n’est possible qu’à la condition expresse, que le repenti se débarrasse de son encombrant passé au seuil de cette nouvelle ère de félicité. Tel est en tout cas l’axiome qu’il faut désormais intégrer en cet an « zéro » de la modernité …

Dans un pays traversé depuis une décennie par une crise économique, identitaire et morale, et déstabilisé par un chômage massif de sa jeunesse, l’argument d’une régénération qui pose en préalable de « dégager » les anciens responsables, ne manque évidemment pas de susciter des adhésions en grand nombre, et même un engouement quasi-irrationnel chez tous ceux qui y voient un gage de moralité retrouvée et de réussite assurée.

Ces phénomènes d’exaltation collective n’ont rien d’exceptionnel dans l’histoire du monde…Ils se manifestent depuis toujours au rythme des générations qui se succèdent. La règle d’or veut que les générations en place soient vigoureusement contestées par celles appelées à prendre leur place. Et ces dernières, pour asseoir leur légitimité n’ont de cesse de présenter, sous leur plus mauvais jour, l’œuvre et le bilan de leurs anciens ! Jusqu’au jour où elles subissent à leur tour, les foudres et les pulsions destructrices de leurs enfants….

Souvent ces « révolutions » qu’elles soient violentes ou paisibles, qu’elles soient issues des urnes ou des armes, ou qu’elles aient été héritées, ont été incarnées par des hommes providentiels qui progressivement et habilement ont tissé leur toile pour assujettir leurs concitoyens à leur « bon plaisir » tout en se faisant les chantres de la liberté.

L’histoire regorge de ces hommes, qui, par l’ambiguïté ou la brutalité de leurs doctrines, ont su imposer leur autorité, parfois leur tyrannie en apportant des réponses présentées comme les seules possibles pour surmonter la rigueur du moment. Leur discours apparaît d’autant plus crédible que les populations qui les entendent, aspirent à des changements radicaux, qu’une rotation « normale » des responsabilités ne permettrait pas d’espérer rapidement. Les catégories d’âge les plus jeunes qui piaffent dans l’antichambre sont naturellement les plus accessibles à ces promesses de changement et à cette accélération présumée du cours des choses! Ce sont aussi les plus déçues par la suite!

Les médias « sociaux » aidant, le mouvement d’adhésion s’amplifie, jusqu’à conduire des gens raisonnables à renier des convictions d’antan que la veille, encore, ils défendaient avec âpreté! En mécanique de fluides, on qualifierait le phénomène de « turbulent »!  C’est un peu, ce à quoi l’actualité nous convie…

En mai 1968, alors que nous-mêmes appartenions à cette génération qui aspirait à déloger le gaullisme triomphant des « Trente glorieuses » avions-nous seulement conscience de la portée de slogans, tels « qu’il est interdit d’interdire » ou encore « sous les pavés, la plage » ? N’aurions-nous pas ultérieurement déchanté si un jeune aventurier, talentueux, et issu de rien s’était emparé « avec audace » de notre « mal-être » et, sur sa bonne mine, l’avait artificiellement entretenu pour s’emparer du pouvoir à des fins personnelles ? Il n’en a rien été…

Mais d’autres épisodes historiques ont plus mal tourné !

La jeunesse est certes un atout majeur, mais n’est en rien une qualité ou une garantie.

Adolf Hitler n’était âgé que de quarante-quatre ans lorsqu’il devint démocratiquement chancelier du Reich, avec le soutien d’une frange non négligeable de la jeunesse allemande ! Benito Mussolini n’avait que trente-neuf ans…Les exemples sont multiples des dérives autoritaires et liberticides, voire criminelles des jeunes dirigeants.

La démocratie et le multipartisme braillards sont sans doute des modes imparfaits de gouvernance, susceptibles d’entraîner de regrettables retards dans la gestion des affaires publiques et d’introduire, par excès de formalisme juridique ou procédural, de l’inertie dans la résolution des difficultés collectives. Ils peuvent parfois être des handicaps face aux défis de notre siècle, mais ils préservent nos valeurs et nos principes de vie en commun et garantissent la tolérance à l’égard de tous et de tous les points de vue…

Aussi, est-il sage de réfléchir, avant de donner mandat sans réelle contrepartie autre que rhétorique, à ceux qui nous inciteraient à confier à un seul clan, tous les leviers du pouvoir! Rien ne justifie de se laisser berner par l’argument de disposer d’une « majorité absolue » en échange d’une hypothétique efficacité décisionnelle et réformatrice!

A quel titre devrions-nous nous départir – nous mutiler – délibérément du pouvoir de censurer ou d’enrayer une machine infernale qui, d’aventure, s’attacherait à annihiler ou à réduire nos libertés? Ou tout simplement ferait fausse route, par rapport à son programme annoncé…

En toutes circonstances, il faut savoir tirer des leçons de l’histoire. S’il est impérieux de demeurer constamment vigilant sur les résurgences d’un passé totalitaire et d’en garder la mémoire, il est également essentiel de se garantir contre de nouveaux despotismes ou simplement populismes démagogiques, que nous aurions adoubés, par ingénuité, par distraction ou par défaut!

Dans la période actuelle, s’il n’y a pas encore lieu de « crier au loup » et d’adopter une attitude d’opposition sans rémission, il faut néanmoins regarder avec circonspection cet appel récurrent qui nous est infligé de chausser avec enthousiasme les godillots moutonniers des groupies présidentiels.

Aux prochaines élections législatives, je voterai démocrate, c’est-à-dire, pour le progrès selon l’ancienne mode et selon mes antiques convictions , ou si l’on préfère « conservateur » aux termes de la terminologie actuellement en vigueur. Je suis de ceux qui pensent qu’on peut – et même qu’on doit – concilier ses idées et son positionnement politique…

Je voterai aussi en m’inspirant du bon usage du principe de précaution, partant de l’idée qu’il n’est pas forcément très avisé de mettre tous ces œufs dans le même panier !

En cette fin de soirée de ce mercredi-là, l’intervention du dernier orateur était à peine achevée qu’un nouveau tribun, conseiller nouvellement désigné, prit la parole en ces termes :

« L’heure n’est pas au discours, mais aux actes. Notre présence dans ce conseil est, pour notre ville, le symbole de la révolution nationale qui s’accomplit. Si le gouvernement (…) a cru devoir nous désigner, c’est sans doute moins pour des considérations individuelles que pour affirmer, par ce geste, le changement profond qui doit se produire en France et rendre ce changement plus aisé, en appelant des hommes affranchis de tout lien avec les traditions et les habitudes du passé et plus libres, et par conséquent, de promouvoir l’esprit nouveau qui doit régner désormais.

« Esprit réaliste et constructeur : le temps des sophismes et des arguties est révolu. Il s’agit de vivre, de réparer les ruines et de bâtir la maison de demain. Pour cela, il faudra briser le formalisme désuet, rompre avec les routines, et choisir des méthodes plus rapides et plus hardies.

« Esprit corporatif et social : ce ne sont plus, comme auparavant, les préférences, les caprices ou les égoïsmes individuels qui dicteront les décisions à prendre, mais le souci d’assurer l’expression et le respect des tous les intérêts légitimes.

« Esprit de concorde et d’union : finies les querelles partisanes que favorisait la triste politique électorale et qu’elle introduisait jusque dans les assemblées municipales, où elle n’aurait jamais dû trouver accès. Finis les persécutions et les ostracismes contre de bons citoyens, dont le seul crime est de ne pas partager l’idéologie officielle.

« Entre (nous), en dehors et au-dessus de toute haine de faction, de tout préjugé mesquin et d’un même cœur, nous voulons faire régner autant que le permettent nos difficultés actuelles, la douceur et l’urbanité traditionnelle de notre province, et faire de notre cité la plus accueillante, la plus fraternelle et la plus élégante des grandes capitales régionales de France.

« En union absolue avec le gouvernement réparateur qui nous a fait confiance, nous affirmons notre volonté sincère de nous conformer à ce programme et nous prenons l’engagement de le réaliser de notre mieux… »

On peut penser qu’à l’issue d’une lecture attentive de ce beau morceau d’éloquence politique, d’aucuns y verront quelque analogie de forme et de fond avec une certaine mode, qui viserait aujourd’hui à réduire le rôle dévolu par la Constitution aux partis politiques dans l’exercice de la démocratie.

D’autres s’imagineront peut-être que c’est par pure malice que j’exhume ce texte, qui, à bien des égards, fait écho aux efforts déployés en ce début de vingt-et-unième siècle, pour bannir tout débat contradictoire et déclarer « hors-jeu » tous ceux d’esprit voltairien, qui persisteraient à s’en revendiquer. Le mauvais esprit de désunion nationale, la corruption et l’incompétence sont des motifs aussi éternels que recevables pour éliminer les opposants ou les déconsidérer.

Admettons! Les uns comme les autres n’ont peut-être pas tout-à-fait tort de me prêter de si facétieuses et obscures intentions et même de m’accuser de défaitisme à l’aube d’une nouvelle ère de bienveillance et de bienfaisance.

Néanmoins, ce discours, sorti des catacombes, qui semble coller à certaines idées du moment, je le l’ai pas inventé ! Il relève en fait de l’histoire contemporaine et de surcroît, la plus sombre subie par notre pays. Celle d’avant-hier, alors que la France était occupée par les nazis et que la République avait été abolie.

Son auteur s’appelait Marcel de la Bigne de Villeneuve (1889-1958), un éminent juriste qui après avoir été professeur à l’école française du Caire entre 1920 et 1935, enseignait le droit à l’Université catholique d’Angers, sa ville natale. La mienne aussi! Il venait d’être imposé maire-adjoint d’Angers.

C’est le 14 mai 1941 qu’il le prononça devant le nouveau Conseil municipal d’Angers, désigné par le gouvernement de Vichy, lors de sa séance d’installation par le préfet pétainiste. Alors que l’armée allemande était omniprésente dans la ville, l’orateur faisait en quelque sorte allégeance aux autorités du régime de Vichy, à sa politique de collaboration et à sa profession de foi antidémocratique.

Au-delà de ce sinistre rappel, ce texte qui, en soi, pourrait paraître anodin, seulement motivé par un patriotisme désuet, montre que les mots et les phrases n’ont de poids que dans un contexte donné. Et ce contexte, qui le condamne et le rend mortifère est le suivant: ce même mercredi 14 mai 1941 à Paris des milliers de juifs étrangers reçurent une convocation, un « billet vert » les invitant à se présenter» dans divers lieux de rassemblement «pour examen de leur situation».

Leur liste avait été établie grâce au fichier du recensement des autorités françaises, sur ordre de l’occupant allemand. Trois mille sept cent juifs furent arrêtés à cette occasion, parqués à Beaune-La-Rolande avant d’être envoyés dans des camps d’extermination !

Cette rafle du « billet vert » précéda de quatorze mois celle du Vel d’Hiv ! De la Bigne de Villeneuve, si prompt à dénoncer le régime des partis accusés d’avoir sacrifié la France, était, ce jour-là, volontairement ou non, complice des assassins.

Comparaison n’est heureusement pas toujours raison.

A quelques jours d’une échéance électorale qui pourrait nous être funeste, tant les nuages s’assombrissent au fur et à mesure que les candidats à la Présidence de la République s’entêtent dans leurs bavardages en se regardant le nombril, le temps n’est plus à la publicité comparative entre les uns et les autres !

Les augures sondagiers, qui se trompent presque toujours, nous annoncent régulièrement les pires déconvenues. Puis se ravisent! Au total, on observe que leur apport à notre réflexion pour éclairer nos choix est heureusement dérisoire, ainsi que celui des médias qui s’efforcent pourtant depuis des mois de les orienter dans le sens qui leur sied! Charge, un jour, aux historiens d’élucider leurs réelles motivations. De même, devront-ils certainement se pencher sur le rôle obscur tenu par certaines institutions de la République, censées observer la plus stricte neutralité, mais qui, en la circonstance, ont démontré une étrange aptitude à accélérer leurs procédures, en dépit de leur coutumière inertie et de l’absence chronique de moyens dont elles prétendent souffrir.

Le résultat de ce pitoyable spectacle – que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d’hallucinant – et qui nous est servi quotidiennement depuis de longs mois, c’est que, pour la première fois dans ma désormais très (trop) longue carrière de citoyen et d’électeur, je m’interroge encore – à quelques jours du scrutin – sur l’identité de celui qui bénéficiera de mon suffrage.

Dans le passé, il m’est déjà arrivé de voter avec enthousiasme pour une personnalité avec laquelle j’avais le sentiment de partager un socle de valeurs communes. Ce fut par exemple le cas en 1981, avec Mitterrand. Par la suite, force est de reconnaître qu’il fut très loin de satisfaire les espoirs que nous avions mis en lui.  A l’époque, j’ignorais qu’il avait été décoré de la francisque par le Maréchal Pétain et qu’il entretenait des relations amicales pérennes et pour le moins discutables avec René Bousquet (1909-1993) l’ex-secrétaire général de la police du régime de Vichy, et principal organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv en juillet 1942 et de la déportation vers les camps d’extermination de treize mille juifs. Enfin, personne avant la fin de son règne ne s’avisa de révéler les dépenses couteuses d’une seconde famille qu’il faisait supporter par l’Etat.

Il m’est arrivé aussi de voter conformément à l’idée que je me faisais du moindre mal : là ce serait plutôt à 2012 qu’il faudrait se référer, lorsque j’ai voté par défaut pour François Hollande. Sans trop d’illusion sur ce que pourrait effectivement réaliser un apparatchik de la politique de son acabit. En un sens, la suite ne m’a pas surpris – sinon déçu – tant ce président au profil de Louis Philippe, sans réelle autorité, fut incapable de transposer en actes significatifs, son discours programmatique sur le « Changement ».

La situation actuelle est carrément inédite… Pour le vieil homme que je suis désormais, il ne s’agit plus de promouvoir par mon vote d’intimes convictions sur l’organisation de notre Nation dans un souci d’une plus grande justice sociale, ni de se prononcer par défaut pour le moindre mal, mais tout simplement de choisir « le moindre pire » ! Et même cette ambition limitée n’est pas un mince challenge, lorsque des candidats issus de rien et sans réel projet sont artificiellement propulsés sur le devant de la scène, tandis que d’autres sont descendus en flamme au nom d’une « éthique » à géométrie variable pour des « fautes de maintien » qu’on pourrait reprocher à presque tous leurs détracteurs ! Tandis que d’autres enfin transforment leur campagne électorale en une suite de spectacles d’illusionnisme, épicés d’effets spéciaux en tous genres.

Comment, dans ces conditions, ne pas être troublé jusqu’à douter de la validité d’une telle caricature de démocratie, alors que notre pays est confronté à un ensemble de périls mortifères comme le terrorisme islamiste, le chômage et la misère de masse, une interminable crise économique et la perte de nombre de ses repères humanistes et identitaires ?

Il est certain que si le vote blanc était comptabilisé parmi les suffrages exprimés et qu’il offrait la faculté de renvoyer à leurs chères études la plupart des « amuseurs » publics, qui colonisent nos antennes à longueur de soirées,  l’option la plus pertinente serait naturellement celle-là ! Aucun en effet ne semble trouver grâce à nos yeux.

Mais la question ne pose pas. Il faudra donc subir l’un ou l’autre de ces prétendants à la magistrature suprême durant un quinquennat, en formant le vœu que ce destin obligé – un sombre tunnel loin des Lumières – ne soit fatal ni à la France, ni à la République, ni à l’idée que l’on se fait de la démocratie et qu’il permette, malgré tout, de panser les maux les plus patents de la société française, dont le chômage, ou qu’à tout le moins, il en atténue les effets… L’heure n’est plus à évaluer le degré de conformité, aujourd’hui et surtout demain, des rustines ou des recettes qu’on nous vante, déclinées à plus soif dans les projets des candidats starisés, avec notre propre vision du bien public. Il s’agit juste de sauver les meubles avant qu’ils ne disparaissent sous des flots de promesses électorales contradictoires ou qu’ils soient bradés sur les places publiques lors d’un vide-poubelles dominical et printanier.

Promesses, auxquelles paradoxalement, ceux qui les formulent ne semblent même pas croire vraiment! Que dire d’un candidat, adepte manifeste de la politique de gribouille, qui va jusque préconiser la légalisation du cannabis, au motif que la distribution de cette drogue sous le contrôle de l’Etat serait le meilleur moyen de tarir son commerce illicite qui gangrène les banlieues. Coup double selon ce nouveau Don Quichotte, car ce faisant, l’Etat devenu trafiquant récupérerait une partie d’un « revenu universel » qu’il verserait d’une autre main! On croit rêver… Et de fait, on rêve ou on cauchemarde…

Bien d’autres curiosités, tout aussi fantaisistes, émaillent les programmes des candidats !

Dans ce contexte assez préoccupant, car il s’agit tout de même de l’avenir de la France, c’est-à-dire de celui de nos enfants et de leurs enfants, il ne semble rester que le hasard darwinien et son essoreuse sélective pour sauver la mise d’un pays meurtri, et une fois de plus au bord d’un gouffre. Gouffre virtuel dans lequel on aimerait tant précipiter tous ces modestes braquets de la politique qui s’injurient sous nos yeux.

Le hasard – le « bon heur » –  se joue heureusement de ces petits joueurs qui prétendent nous fixer le cap, sans jamais parvenir à nous rendre intelligible et cohérente leur conception de l’Ordre Public, qu’en principe, la fonction à laquelle ils aspirent, a pour finalité de garantir.

Préoccupés par leurs chamailleries moralisantes, aveuglés par leur égocentrisme ou enivrés par les trouvailles de leurs habiles experts en communication, aucun ne semble attester du fait que la noblesse de la politique – dont tous ont fait un métier – réside d’abord dans sa contribution à juguler la violence au sein de la société humaine et non à la susciter. En langage policé, c’est ce qu’on appelle l’Ordre Public, qui n’est respectable et respecté que s’il est compatible avec les « valeurs » de la République et acceptable par le plus grand nombre !

Aucun des candidats en lice n’a su aborder cette question du « Vivre ensemble » dans sa globalité et n’a su éclairer l’avenir de ce bien précieux, autrement qu’en se calant laborieusement sur ses propres obsessions tantôt sécuritaires, tantôt égalitaristes, tantôt xénophobes. Aucun – exceptés peut-être les marxistes antédiluviens  et dans une certaine mesure l’extrême droite – n’a su faire œuvre de pédagogie pour donner du sens à son projet et esquisser les grandes lignes de l’adaptation toujours nécessaire de cet Ordre public républicain aux contraintes de l’heure. Cet Ordre est pourtant le traceur des démocraties évoluées, dès lors, à l’évidence qu’il résulte de l’adhésion du plus grand nombre. Sa finalité est d’assurer la paix civile en faisant partager un projet commun, de garantir la sécurité collective et individuelle – en particulier des plus faibles – de préserver les libertés et de réduire les inégalités sociétales, sans renoncer aux différences ou à la compétition loyale…

Au lieu de cela, tous se sont perdus dans l’énoncé de tonnes de propositions indigestes et parfois sectaires, qui pour la plupart diviseront ou disséqueront la société, en alimentant les dissensions en son sein.  C’est au demeurant normal, lorsque l’objectif n’est pas tant d’unifier la nation autour d’un avenir commun que de séduire le chaland ou des clientèles, sans être nécessairement habité du souci primordial de servir l’intérêt général !

A cet égard, les positionnements partisans d’autrefois, fondés sur des clivages idéologiques incontestés étaient bien plus confortables, bien qu’avec le recul ils furent souvent factices…

Il se trouve que j’ai retrouvé le fascicule que François Hollande avait fait éditer en 2012 sous le titre alléchant du « Changement c’est maintenant » …Jusqu’alors, il m’avait servi de marque-page dans un bouquin que j’avais oublié sur une étagère sans être jamais parvenu à le lire! Ce qui frappe, cinq ans après, c’est que le seul changement immédiatement visible, est le portrait du candidat ! Pour le reste, il serait cruel de rappeler certains passages présentés comme des engagements qu’on n’attend plus ! J’en recommande néanmoins la lecture pour apprécier le décalage avec la réalité…

Au même moment, j’achevais la lecture d’un bouquin – plus volumineux – de Jean-Louis Debré, publié en collection de poche. L’auteur désormais déchargé de toute obligation de réserve, y rend public un « journal » tenu jusqu’au printemps 2016, au terme de son mandat de président du Conseil Constitutionnel… Cet ouvrage (« Ce que je ne pouvais pas dire ») rédigé comme un dérivatif voire un défouloir par un homme, qui par sa fonction, ne pouvait plus s’exprimer publiquement est d’une étonnante lucidité et d’une grande liberté de ton…Les commentaires ou les jugements qu’il formule à propos de certaines têtes d’affiche du microcosme politique sont souvent très justes… L’ouvrage est finalement plus tendre qu’on n’aurait pu le supposer à l’égard du président sortant, alors qu’il est sans appel pour son prédécesseur.

Ainsi à la date du 24 février 2016, Jean Louis Debré écrit : «  Aujourd’hui les opposants de gauche reprochent à François Hollande, à grand renfort de publicité, sa présumée trahison idéologique en lui faisant grief d’une politique libérale qu’aurait pu bien mener la droite si elle était au pouvoir. Notre histoire contemporaine montre pourtant qu’il en a souvent été ainsi, car dans son principe et sa réalité, l’action gouvernementale sous la cinquième République échappe aux logiques des partis ».

Poursuivant sa démonstration, Jean-Louis Debré montre avec malice que les présidents se sont souvent écartés de leur logique partisane initiale pour conduire de grandes réformes figurant dans le programme de leurs adversaires politiques. Hollande n’a fait rien d’autre – ni de plus – que ses prédécesseurs… Il a réformé à contre-emploi, après que la fonction dans les ors de la République eut créé l’organe !

Ainsi, doit-on rappeler les « réformes de gauche » réalisées par la droite : le vote des femmes, un projet que Léon Blum n’avait pas osé conduire et que de Gaulle a institué, la nationalisation gaullienne des grandes entreprises à la Libération, l’indépendance de l’Algérie, la décolonisation, la reconnaissance de la Chine populaire, l’intéressement et la participation des travailleurs, l’IVG, l’abaissement de la majorité à dix-huit ans, etc.  Et bien d’autres qu’il cite…

Il y a donc de l’espoir ! Même de médiocres candidats peuvent se transformer en présidents supportables… Mais cela suppose qu’ils s’imposent et ne se laissent pas déborder par leur propre majorité ou envahir par la faiblesse de leur caractère… On peut regretter cet axiome, mais tel est l’esprit de la Cinquième république !

Au terme de ce cheminement buissonnier aux travers des grandeurs et turpitudes des candidats à la Présidence, j’ignore, à cette heure, la couleur de mon vote au premier tour des élections présidentielles…

En revanche, je sais comment je voterai aux législatives qui suivront, faute de savoir encore pour qui ! Mon député, je l’espère, sera celui, fidèle aux principes des droits de l’homme, qui se revendiquera et se reconnaîtra dans l’action du président élu, conformément à l’esprit des institutions de la cinquième République… Mes options idéologiques actuelles ou passées seront alors de second ordre, car tout autre choix condamnerait l’élu du suffrage universel à l’impuissance, faute de majorité fiable… C’est ce dont a probablement pâti François Hollande, avec ses « frondeurs ». On en mesure actuellement les conséquences néfastes…

Une autre méthode consisterait à voter « au petit bonheur la chance »… Il n’est pas impossible qu’en fin de compte, les performances s’avèrent équivalentes.

Sans qu’il soit besoin de le préciser, cette stratégie exclut tout compromis avec l’idéologie d’extrême droite.

 

 

 

« Y-a des jours, Y-a des jours ! » Comme aimait le répéter feu l’Abbé Pierre, en laissant traîner sa voix et en rajustant son béret, les jours où précisément tout semblait aller à vau-l’eau! Et ces jours-là, accablé par une actualité qui lui froissait la soutane, le bon père à la cape d’hirondelle mitée s’autorisait sûrement le doute à propos de la bienveillance infinie de la Sainte Providence! En tout cas, je n’en serais pas étonné! D’autant qu’en ce qui me concerne, ça fait un bail que providentiellement je lui ai donné définitivement congé pour l’éternité…

Force, pourtant, est de reconnaître, à l’instar du vieux chiffonnier de la charité, « qu’y-a des jours » où on ne trouve pas de corde assez solide pour se pendre, et d’autres où cyniquement on se marre du matin au soir! D’autres enfin, où l’on peut choisir de rire ou de pleurer en dépit des malheurs ou des bonheurs du monde!

Aujourd’hui, dès potron-minet, après avoir entendu le rappel, toujours bienvenu, de la litanie des catastrophes et des tragédies du weekend dans la « Première Radio de France » – et ce pour la énième fois, au cas où par insouciance coupable j’aurais raté un épisode – après, en outre, avoir écouté la chronique « horoscopique » d’Alba qui nous dit toujours ce qu’il faut « bien » penser jusqu’à demain et, finalement, après avoir souri ou franchement rigolé, aux saillies oratoires et aux foucades rhétoriques des tribuns de la plèbe qui se sont époumonés sur les estrades, dimanche, je me suis préparé un premier café, en poudre encapsulée dans un percolateur de cuisine…

Puis un deuxième kawa en dégustant comme il sied les envolées lyriques d’un gars un peu bougon croisé jadis, et qui, hier sur les quais du Vieux Port à Marseille, se prit soudainement pour Jean Jaurès sur la butte du Chapeau Rouge au Prés-Saint-Gervais en 1913, à moins qu’à « l’insu de son plein gré », il n’ait adopté les allures et les postures d’un autre orateur de talent, socialiste italien d’avant 1914 au destin ultérieur peu recommandable!

J’ai savouré aussi le résumé d’une harangue un peu racoleuse d’un sarthois ci-devant Premier ministre, qui demandait qu’on le suive sans nécessairement l’aimer! Autrefois, ça s’appelait tapiner! Sauf que désormais, c’est après qu’on paiera.  J’ai même eu droit à une étrange et inattendue chronique sur les horreurs de la seconde guerre mondiale et la responsabilité présumée de la France…Une pitoyable et inutile controverse est née, où l’on apprenait tout de go que de Gaulle et Mitterrand étaient de dangereux « révisionnistes », que Chirac était un historien de la trempe de Michelet, et que la « vérité » historique procède de la révélation, donc du dogme.

Bref de quoi se tordre de rire pour les douze heures suivantes!

 

Et par hasard, je suis tombé sur le Petit Courrier de l’Anjou, daté du 10 avril 1934, en tapotant sur Internet…

Rien de nouveau sous le soleil à quatre-vingt-trois ans de distance.

Mais quand même, j’ai noté un éditorial d’un certain général René Fonville (1859-1934) qui ironisait sur la reprise d’une conférence à Genève sur le désarmement, à laquelle ne participaient que les démocraties tandis que dans son coin, un dénommé Hitler, chancelier d’Allemagne, faisant un bras d’honneur à l’Europe entière et, bafouant les clauses du Traité de Versailles de 1919, réarmait à tout crin, y compris dans les zones rhénanes démilitarisées.

Je crois légitime de rendre hommage à la clairvoyance du Général Fonville en citant quelques lignes de son billet prophétique sur la « Conférence de désarmement », dont lui-même d’ailleurs, n’a jamais pu vérifier le bien-fondé:

 » Tout le système échafaudé est, si l’on peut dire, en porte-à-faux. Ce sera l’étonnement, la stupéfaction des historiens à venir, que pendant des mois, des années, des personnages importants, des chefs de gouvernement, aient pu perdre leur temps à ce jeu hypocrite ».

La suite, on la connait…

En grignotant le pain dur de la veille, beurré aux oméga 3, je me suis dis que, face au fascisme islamiste comme hier face au nazisme hitlérien, l’angélisme d’un désarmement dissuasif ne suffira pas à annihiler la menace!

Le Petit Courrier a déjà assez à faire avec son époque, pour que je me dispense de l’embarrasser avec la notre. Et pourtant les ressemblances sont souvent troublantes en période de crise! Ainsi, le Président du Conseil Doumergue ne demandait-il pas « aux Anciens combattants et aux victimes de guerre de consentir sur l’ensemble du budget de leurs pensions à une réduction exceptionnelle de 3% »! Un précurseur.

J’imagine que cette mesure a dû plaire dans les rangs de ceux, qui, depuis 1918, vendaient des billets de tombola en cachant leur « gueule cassée » dans l’ombre de leur kiosque, ou chez ceux qui se baladaient en chaise roulante, en exhibant sur leur poitrine des batteries, en guise d’ultimes témoignages de leur jeunesse « bipédique » engloutie dans la boue des tranchées…

Après, il y eut 1936, puis 1940! Quelle date fera référence pour notre avenir?

Heureusement, il n’y avait pas que de la tristesse ou de sombres perspectives dans ce journal d’un autre temps . En Anjou, on venait de fêter le vainqueur du critérium cycliste du printemps!  Et puis, il y avait des « réclames » pour rappeler le  » siècle de succès » du café Gland Doux …

Dommage que ce café Gland Doux – le bien nommé – ait disparu des rayonnages, remplacé depuis lors et à leur désavantage par des foules d’authentiques « glandus » qui, chaque soir actuellement,  monopolisent nos fréquences radiophoniques pour imposer leur propre pub!

J’en étais là de mes réflexions désabusées, quand un de mes potes de facebook nous informa que  » selon la science, les hommes chauves semblent rencontrer plus de succès, être plus intelligents et plus virils »…

Il parait que c’est sur cette base que l’épiscopat français au plus haut niveau aurait décidé de prohiber la tonsure, et de suggérer aux jeunes impétrants de se déguiser en druides ou en Hubert Reeves… Vaut mieux avoir l’air con que d’être incité « scientifiquement » à développer des attitudes inappropriés » comme on dit désormais chez les castrais!

Pour ma part, je reprends courage! Content de vieillir comme une AOC en me bonifiant. De moins, c’est ce que promet la recherche scientifique, car pour l’heure ce n’est pas patent.

 

La ville d’Angers fut libérée du joug nazi par l’armée américaine du général Patton, le 10 août 1944!

Ce jour-là, en début de soirée, Michel Debré (1912-1996) alias « Jacquier » dans la Résistance, qui avait été nommé commissaire de la République par le Général de Gaulle, se présenta seul auprès du préfet régional pétainiste Charles Donati en train de dîner ! Sans s’embarrasser d’inutiles circonvolutions rhétoriques ou de convenances protocolaires, il lui notifia sans ambages que la République était rétablie et que désormais c’était lui, au nom du gouvernement provisoire, qui assurait la représentation de l’Etat dans la capitale des ducs d’Anjou…

Le haut fonctionnaire déchu s’y attendait. Aussi, accueillit-t-il l’intrus sans broncher et reçut la nouvelle sans élever la moindre protestation ou objection, et sans prononcer de déclaration solennelle qui l’aurait dédouané de sa servilité passée auprès de l’ennemi ou qui l’aurait statufié devant l’histoire. Bon prince, le nouveau patron des lieux accorda à Donati, un quart d’heure pour débarrasser son bureau, quitter ses appartements et la préfecture! Et peut-être – qui sait – terminer à la hâte, son dernier repas dans la salle à manger autrefois monastique de l’hôtel de la préfecture, ci-devant abbaye Saint-Aubin….

Dès lors, le nouveau préfet de région s’attela sans tarder à ses fonctions! Le reporter du journal Ouest-France  le décrivit en ces termes: « A le voir si jeune et si actif dans le grand bureau de la Préfecture où il nous reçoit – sa porte est ouverte à tous – on ne peut manquer d’évoquer les grandes figures des jeunes conventionnels qui firent la 1ère République et dont il est, à coup sûr, le descendant et le continuateur. »

Michel Debré dans son bureau à Angers

Pendant ce temps, dans le centre-ville d’Angers, dans les quartiers périphériques ou dans les faubourgs, l’annonce de la Libération se répandit comme une traînée de poudre, tandis que les troupes américaines qui avaient massivement franchi la Maine dans la matinée, investissaient méthodiquement les lieux publics et les grands boulevards , et s’installaient pour bivouaquer dans certains parcs ou jardins, comme le Jardin Fruitier, rue Desmazières, en face de l’appartement de mes grands-parents maternels…

Après quatre ans d’occupation nazie, la population pouvait enfin sortir, faire la fête et hurler sa joie de retrouver la liberté, même si quelques francs-tireurs isolés, soldats oubliés de l’armée allemande en déroute, ou des miliciens désemparés, encore habités par leurs chimères, persistaient, ici ou là, à faire le coup de feu! Comme pour sauver un honneur perdu de longue date, ou tenter d’exorciser leur sort désormais désespéré et irrémédiablement scellé.

Partout, c’était l’allégresse, dont se souviennent encore avec la même émotion les témoins d’alors, aujourd’hui nonagénaires.  Partout, refleurirent des drapeaux tricolores, sortis de la naphtaline des caves ou des greniers dans lesquels ils dormaient depuis quatre ans… comme des champignons comestibles regardés avec gourmandise dans une clairière enfin ensoleillée après une nuit pluvieuse. Tous les bâtiments officiels étaient pavoisés, tandis que des G.I., rigolards sur leurs chars Patton et acclamés par la foule, distribuaient des cigarettes américaines en privilégiant les jeunes filles peu timides qui escaladaient le fût de leurs canons, avides peut-être, ultérieurement, d’autres performances plus festives encore avec ces beaux gars bien nourris venus du Far West !

Pour les nouvelles autorités préfectorales, la tâche était écrasante, car au-delà des nids de résistance nazie qu’il fallait définitivement réduire, il convenait aussi de maintenir un semblant d’ordre public, ne serait-ce que pour éviter, au nom d’une « juste épuration », des jugements expéditifs et sommaires, des débordements de violence et même des règlements de compte privés, auxquels la population soudainement décomplexée après des années de privation, de répression et de silence, pouvait être tentée de se livrer à l’égard de ceux ou celles qu’elle accusait à tort ou à raison d’avoir pactisé avec l’ennemi…Mais surtout, il fallait assurer l’approvisionnement de la ville pour nourrir des habitants déjà passablement affamés par quatre ans de disette et d’ingestions forcées de topinambours et de rutabagas.

Comble de difficulté, il n’y avait plus de maire pour relayer les instructions préfectorales et prêter main forte aux services de l’Etat, eux-mêmes passablement désorganisés du fait de la défection prudente ou « suscitée » de quelques fonctionnaires hiérarchiques, un peu trop compromis avec le régime de Vichy.

En outre, Michel Debré, en homme avisé malgré sa jeunesse, se méfiait des résistants de la dernière heure, qu’il croisait dans les couloirs de la préfecture, et dont il pressentait, non sans motif, que leur zèle à passer à l’action avait parfois pour motivation l’occultation de leurs propres et encore récentes zones d’ombre. Voire dans certains cas, de leurs odieuses turpitudes. Il craignait que certains, mus par une soif de justice aussi dévorante que peut-être intéressée – et que ne pouvait justifier à lui seul un amour aussi soudain qu’intempestif de la patrie – ne s’arrogeassent des droits ou des prérogatives sans rapport évident avec le service de l’intérêt général…

Disons, pour faire simple, que la situation était complexe et c’est la raison pour laquelle il était nécessaire de hiérarchiser les priorités. Parmi celles-ci, le rétablissement dans les meilleurs délais d’un état de droit et de l’autorité des pouvoirs publics était primordial… Ainsi, dès le 30 août 1944, après une rapide instruction pour détecter de dirimantes incompatibilités pour faits de collaboration trop manifestes avec le régime de Pétain, un arrêté préfectoral rétablit vingt-quatre des conseillers municipaux de l’ancienne équipe, en désigna treize nouveaux et renomma premier magistrat de la ville, Victor Bernier (1868-1952) l’ancien maire d’Angers, démissionnaire depuis le 30 mars 1944.

Victor Bernier
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Le vieil homme (76 ans) s’était distingué par son courage en juin 1940 en se portant au-devant des panzers allemands sur la route de Paris, flanqué du préfet Pierre Ancel (1885-1966), pour déclarer « Angers ville ouverte », et ainsi lui épargner « les horreurs et les dangers d’un combat de rue » et la destruction. Le commandant allemand de l’unité blindée avait en effet menacé par un message télégraphié d’être sans pitié pour « cette jolie ville » en cas de résistance armée. Ceint de son écharpe tricolore et brandissant un drapeau blanc, Victor Bernier avait ensuite accompagné les chars ennemis jusqu’aux Ponts-de-Cé.

De surcroît, durant la longue et douloureuse épreuve de l’occupation, l’attitude du maire fut constamment digne, son seul souci étant de protéger ses concitoyens, sans faillir à l’honneur et sans manifester de sympathie pour l’ennemi.

C’était donc à un homme respecté, raisonnable, expérimenté que Michel Debré faisait confiance et renouvelait les fonctions. Un homme qui connaissait parfaitement les rouages de l’administration communale qu’il avait en effet dirigé sans discontinuer depuis 1935 après avoir exercé un premier mandat à la fin de la première guerre mondiale…

La charge qu’on lui confiait était cependant temporaire, car l’objectif était d’organiser des élections municipales régulières le plus rapidement possible, de telle sorte que les édiles municipaux retrouvent rapidement une authentique légitimité issue des urnes… Parmi les conseillers municipaux rétablis dans leur fonction par Michel Debré, figurait un certain Auguste Allonneau (1885-1963), un ancien édile socialiste, professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers, élu depuis 1929 et révoqué par le régime de Vichy en 1940 de l’enseignement et de ses fonctions électives.

Confortés par cette indispensable remise en ordre des institutions et des services officiels, Michel Debré et Victor Bernier administrèrent, tant bien que mal, la ville pendant les premiers mois qui suivirent la Libération, veillant en premier lieu au ravitaillement en vivres et en combustibles…Mais pas seulement, car, au-delà des déclarations d’intention, il fallait aussi restaurer les pratiques démocratiques après des années de dictature, et notamment préparer les élections municipales prévues au printemps 1945…

A cette fin, le corps électoral devait être totalement remanié, non seulement pour l’actualiser – ce qui n’avait pas été opéré depuis plusieurs années – mais surtout le compléter pour y intégrer les femmes qui, pour la première fois, dans l’histoire de la République, étaient appelées à voter et étaient éligibles. …Enfin, certaines questions devaient être tranchées comme l’inscription sur les listes électorales des militaires engagés dans les armées alliées en Allemagne, ou encore, des prisonniers ou des ouvriers du STO qui n’avaient pas encore rejoint leurs foyers… Questions souvent plus délicates qu’il n’y parait, car, pour certains d’entre eux, on ignorait s’ils étaient encore en vie…

Après une campagne électorale assez mouvementée au cours du printemps 1945, où beaucoup de clivages politiques d’avant-guerre – souvent surannés – réapparurent sous les préaux d’école, le premier tour du scrutin eut lieu le 29 avril 1945…Six listes sollicitaient le suffrage des angevins, qui représentaient l’ensemble de l’échiquier politique d’alors, à l’exception, bien sûr, des nostalgiques du pétainisme dont les partis avaient été dissous et interdits.

Eu égard aux modalités de vote, ce premier tour ne fut pas décisif,  puisque il ne permit pas de pourvoir un seul siège de conseiller municipal!

Au second tour, qui se déroula le dimanche 13 mai 1945,  les partis de gauche formèrent une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite symboliquement par un résistant angevin, républicain de toujours, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans le camp d’extermination de Mauthausen.

Malgré l’absence de son leader, c’est cette liste de large d’union à gauche, qui  remporta l’élection face à la liste apolitique « républicaine modérée d’union et d’action municipale. Le Mouvement républicain populaire (MRP), un parti démocrate-chrétien nouvellement créé et issu de la Résistance, refusa de participer au vote, considérant que son positionnement centriste l’empêchait de se rallier à l’un ou l’autre des « deux blocs » en lice.

Cette défection du MRP fut certainement regrettée par nombre d’électeurs modérés, lassés des excès de tribune de la droite et de la gauche. Mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951) était sûrement de ceux-là. Sans être politiquement engagé, on sait qu’il se revendiquait d’une forme paisible de démocratie chrétienne, protectrice de la famille et des plus démunis, sans nourrir l’ambition d’ébranler les fondements d’une société angevine séculaire. Mais, il ne livra jamais la moindre confidence sur la manière dont il se détermina ce jour-là de 1945, à supposer même qu’il eut décidé de s’exprimer en faveur d’un camp ou d’un autre. Il est parti en emportant le secret de l’isoloir dans sa tombe.

En revanche, pour son épouse – ma grand-mère – Adrienne Venault (1894-1973), la présomption est grande que son premier vote se soit porté vers la liste estampillée « apolitique » c’est-à-dire de droite, face à la gauche socialo-communiste. Dans ma famille paternelle, les choix étaient probablement plus incertains, même si l’on peut raisonnablement supposer que mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956), adhérent cheminot de la CGT à la gare Saint-Laud, ait préféré la liste de gauche !

Cinq jours après le vote, le 18 mai 1945, un conseil municipal extraordinaire décida d’élire Auguste Allonneau, maire d’Angers avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947 et devint ainsi le premier maire socialiste d’Angers. En 1946, il sera même élu député SFIO du Maine-et-Loire, mandat qu’il exercera au sein de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. J’ai lu un de ses rapports sur la fibrose des mineurs d’ardoise (schistose) dans les archives des maladies professionnelles, lorsque, dans les années 1980 j’assurais le secrétariat de la commission des maladies professionnelles au ministère du travail.

Auguste Allonneau
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Auguste Allonneau était né le 24 juin 1885 à Cours, un petit village poitevin des Deux-Sèvres situé entre Parthenay et Niort, où ses parents Augustin Allonneau et Marie Patarin étaient cultivateurs… Élève puis étudiant brillant, il obtint une licence de mathématiques en 1908, qui lui ouvrit les portes d’une carrière professorale exercée d’abord dans différents lycées ou collèges de province, avant d’être affecté au lycée David d’Angers après la guerre de 1914. Une ville qui ne lui était pas inconnue, puisque c’était celle de son service militaire comme soldat du 6ième régiment du Génie, entre 1906 à 1908.

Durant la Grande Guerre, il fut d’abord mobilisé comme infirmier puis affecté comme professeur au Prytanée de La Flèche, pour finir dans les services auxiliaires lors de l’armistice de 1918. Sa découverte du mouvement socialiste (SFIO) était antérieure d’une dizaine d’années, en 1909, alors qu’il était prof de maths dans un collège à Manosque dans les Alpes du sud.

L’histoire du mouvement ouvrier retiendra de lui, qu’il fut un des congressistes de Tours à la fin décembre 1920 dans la salle du Manège, qui entérina la scission du mouvement socialiste et la création du Parti Communiste Français.

Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’à cette occasion, mon grand-père Marcel Pasquier, alors cheminot à Saint-Pierre-des-Corps l’ait aperçu dans la délégation des militants de l’Ouest. Auguste Allonneau, proche initialement des « reconstructeurs » tels Marcel Cachin (1869-1958) ou Ludovic-Oscar Frossard (1889-1946), favorables à l’unification du mouvement socialiste français, y compris en y intégrant sa tendance bolchévique, se ralliera finalement à Léon Blum au sein de la « vieille maison » SFIO!

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Si mon billet n’avait porté que sur les premières élections municipales en Anjou après la seconde guerre mondiale, et sur l’évocation du mouvement socialiste angevin, j’aurais à cet instant pleinement rempli mon contrat. Et il ne me resterait plus qu’à brosser une édifiante et savante conclusion sur les difficultés de rétablir la démocratie après des années d’oppression.

Avec malice, je me serais peut-être aventuré à esquisser une comparaison hasardeuse avec l’actualité politique française et internationale. Peut-être même me serais-je livré à une ou deux petites provocations, destinées à réveiller un lecteur inattentif… Et pour éviter tout procès d’intention et préserver ma réputation déjà écornée d’homme de progrès social, je me serais sûrement fendu d’une conclusion moralisante dédiée aux bobos parisiens, de telle sorte que les générations futures si d’aventure, elles me lisaient, me perçoivent comme un sage assimilable à un Montaigne de banlieue parisienne, solitaire dans son bureau des bords d’un affluent de l’Orge, comme l’autre dans sa tour girondine.

Et bien sûr, j’aurais changé le titre de « mon oeuvre » qui évoque curieusement ma grand-mère, et qui n’aurait pas lieu d’être, en tout cas, sous la forme annoncée.

Bref, si j’avais rédigé ces lignes en fin d’année 2016, c’est ainsi que j’aurais procédé…

Tout a basculé en fait à la mi-février 2017

Je venais à peine de ranger mon encrier, après avoir rédigé un petit couplet sur le plus lointain de mes aïeux connus sous le titre un peu pompeux de « Généalogie quantique » (14 février 2017), lorsque le son cristallin émis par mon smartphone m’indiqua qu’un message venu d’ailleurs venait d’être intercepté par cet autre moi-même. Ce signal eut pour effet de m’extraire de la torpeur réparatrice dans laquelle m’avait englué l’émotion provoquée par ce grand-père à la quinzième génération qui aurait pu jouer aux cartes (géographiques) avec Christophe Colomb…

Le message venait sans doute de faire trois ou quatre fois le tour de notre planète bleue en jouant à saute-mouton d’un satellite à un autre, pour parvenir jusqu’au petit appareil qui m’est désormais aussi indispensable que ma télé ou mon lit. Il provenait en fait de la région nantaise, et son auteur était une auteure, en l’occurrence Rose l’Angevine, ma très honorée cousine généalogiste, bien connue des familiers de ce blog.

Elle m’informait qu’à l’issue d’une chasse à l’homme – ou à la femme – sans concession au travers des archives des Deux-Sèvres et à la faveur de ses accointances dans les différents cercles de chercheurs de crânes édentés du Grand Ouest, elle était parvenue à démontrer que le premier maire d’Angers – l’Auguste Allonneau évoqué ci-dessus – appartenait à la parentèle lointaine de ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, dont j’écrivais, juste avant, qu’elle n’aurait certainement pas voté pour un socialiste!

Ainsi en 1945, le premier maire socialiste était un cousin de ma grand-mère… Très éloigné en l’occurrence, même si tous les deux étaient originaires du pays de Gâtine en Poitou! Sauf erreur de calcul de ma part, toujours possible dès qu’on compte sur ses doigts en s’agrippant comme on peut aux rameaux les plus élevés d’un arbre généalogique, ils seraient cousins au quinzième degré.

Et leurs ancêtres communs à partir du la huitième génération ascendante seraient les « Allonneau » seigneurs de Saint-Pardoux, Saint-Maixent ou Parthenay. Tous des notables du crû, dont tous les biens furent confisqués sous la Révolution, singulièrement après 1793 ou 1794, lors de la répression féroce conduite par les colonnes de la Convention Nationale, contre tous ceux qui avaient pris le parti de la Vendée Militaire…

Ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973 aurait sans doute apprécié de savoir qu’elle descendait « en droite ligne » de nobliaux poitevins des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Peut-être un peu moins, qu’elle était la cousine d’un socialiste, fût-il finalement assez modéré! Mais elle ignorait ces données dont je n’ai pris connaissance qu’en février 2017!

Le sachant, pour inaugurer son droit de vote au printemps 1945, aurait-elle déposé dans l’urne un vote motivé par l’esprit de famille? Eu égard à nos nombreuses discussions sur la fin de sa vie, c’est peu probable.

J’aimais soutenir la controverse avec elle et c’était réciproque… Femme d’une vive intelligence, elle n’était pas, à proprement parler, une « progressiste »…Pour autant, ce n’était pas une bourgeoise. Aussi loin que me portent mes souvenirs, je l’ai toujours connue vêtue de noir sans coquetterie ni affectation. Depuis son veuvage en 1951, elle vivait seule et chichement dans un minuscule deux-pièces au premier étage d’une maison sans confort au 20 de la rue Desmazières à Angers. Ses ressources étaient exclusivement constituées de la maigre retraite de réversion de son mari – mon grand-père – qui avait été gardien de la paix municipal jusqu’à son décès prématuré…

Nécessité faisant force de loi, elle comptait scrupuleusement « ses sous » et comme beaucoup de gens modestes, elle votait à droite, au grand dam de la gauche qui ne comprend jamais pourquoi…Pas plus hier qu’aujourd’hui!

A la décharge d’Adrienne – si tant est qu’il faille l’excuser d’options idéologiques respectables qu’elle assumait sans complexe – elle avait subi dans sa propre chair, les désordres de la guerre entre 1914 et 1918 et la jeune fille délurée et émancipée, qu’elle fut auparavant s’était progressivement muée en une femme d’ordre, qui cultivait une certaine méfiance à l’égard de ceux qui remettaient en cause les institutions incarnant l’autorité, politique ou même religieuse!

Cette attitude « conservatrice » ne procédait pas de l’intime conviction que rien ne doit jamais bouger, mais plutôt, de l’idée que tout ce qui bouscule l’ordre établi, suscite fréquemment plus d’inconvénients que d’avantages, plus de malheurs que de bonheur, en particulier pour les « petites gens »! Et encore, elle ignorait que ses ancêtres avaient été spoliés. Au fond, son côté « réac » – comme on dirait aujourd’hui – procédait d’une forme de stoïcisme paysan. Elle pensait que ceux que « la nature » avait placé en bas de l’échelle avaient plutôt intérêt à accepter leur sort – fût-il médiocre – que de tenter le diable.

Adrienne, avec son »air de ne pas y toucher »

Quoiqu’elle disait devant moi, je n’ai jamais pensé qu’elle croyait la nature humaine vertueuse, ni même qu’elle plaçait la« Vertu », au pinacle des qualités cardinales… Mais évidemment, elle cherchait à nous le faire croire et je crois que c’est ce double visage de Janus que j’ai beaucoup aimé chez elle!

Résignée à la fin de sa vie, elle se soumettait par convention à des devoirs sociaux, garants d’un ordre qu’elle avait renoncé depuis longtemps à discuter, encore moins à remettre en cause.

Il m’arriva plus d’une fois de discuter pied à pied ses conceptions, notamment lors de événements de 1968, lorsque, jeunes insouciants, nous prétendions qu’il était interdit d’interdire. Croyant bousculer l’ordre ancien, nous pensions, mus par un romantisme échevelé, que « sous les pavés se trouvait la plage ». Elle s’en amusait sans trop s’en inquiéter: elle savait que ça nous passerait! Sans état d’âme, elle vota pour les candidats gaullistes aux élections législatives de juin 1968 après la dissolution de l’Assemblée Nationale.

Désormais, le temps s’est écoulé et j’ai tendance à considérer son point de vue comme une forme d’adaptation darwinienne aux circonstances de la vie, un mélange complexe de sagesse et d’intelligence… « Il y a des riches, il y a des pauvres, et c’est très bien ainsi » disait-elle fréquemment, alors qu’elle appartenait elle-même au camp des pauvres !

Aurait-elle aimé savoir que son lointain cousin était un leader socialiste? Peut-être, « par roublardise » comme elle disait!

 

PS: Sur les différents épisodes de la Libération d’Angers vécus par mes proches, et sur les premières élections municipales d’après guerre vécus par mes proches, voir notamment mes billets du 24 mars 2014, « De la Libération d’Angers à la Roche de Mûrs-Erigné » et du 23 avril 2014 « Adrienne Turbelier peut voter… »ainsi que le mémoire d’Albert Turbelier « Souvenirs de jeunesse », référencé dans ce blog à la date 30 septembre 2011)…