Feeds:
Articles
Commentaires

La publication du rapport annuel de l’Inspecteur général d’EDF pour la Sûreté Nucléaire et la Radioprotection est toujours un événement attendu. Disons, plus précisément, qu’il est attendu du landerneau nucléaire auquel il s’adresse en priorité et, plus généralement, par tous ceux qui s’intéressent à la sécurité nucléaire sans se laisser influencer par le matraquage médiatique des abolitionnistes de l’atome qui hantent les allées du pouvoir depuis trente ans !

Ce rapport – à vocation interne mais qui est mis à la disposition de tous (consultable sur le site EDF) – est rafraîchissant, parce que, précisément, il présente un point de vue, celui d’un expert d’un exploitant, et qu’il ne prétend pas émaner d’une quelconque association de recherche « affranchie des lobbys industriels » ou d’une institution officielle qui brandirait son indépendance, sa compétence et sa volonté de transparence, à chaque détour de phrase…Il est intéressant parce qu’il n’hésite pas à prendre parti, celui d’une entreprise dont l’intérêt bien compris est d’éviter tout accident grave qui ruinerait définitivement son industrie. La teneur de ce document n’est donc pas idéologique, et c’est heureux car, en quelque domaine que ce soit, l’idéologie n’a jamais contribué à garantir la sécurité collective.

Son auteur est un salarié de l’entreprise, et si son travail depuis quelques années rencontre du crédit, c’est qu’il dresse, sans trop sombrer dans la langue de bois, un bilan sans concession des atouts et des faiblesses d’EDF en matière de sûreté nucléaire et de radioprotection et qu’il ne s’embarrasse pas de circonvolutions ampoulées pour décrire les relations, en l’occurrence quasi-conflictuelles, qu’elle entretient avec ses partenaires obligés que sont, en particulier, les pouvoirs publics… Enfin, dernière caractéristique, ce document n’est pas un bréviaire qui s’imposerait comme un recueil de dogmes et de vérités révélées qu’il conviendrait, par opportunisme électoral, de vénérer à l’exemple des études de Greenpeace, et qu’il serait malséant de discuter.

Le rapport de l’année 2016 qui vient d’être rendu public le 3 mars 2017 était particulièrement attendu après les événements très médiatisés de l’automne dernier qui avaient un peu terni l’image de la grande entreprise publique, qui demeure un des principaux acquis de la Libération, en dépit de ses difficultés actuelles artificiellement entretenues, souvent « décrétées ex cathedra »  et dont, par conséquent, elle n’est que partiellement responsable.

A la mi-octobre 2016, l’Autorité de Sûreté Nucléaire avait annoncé « urbi et orbi » qu’elle exigeait l’arrêt de cinq réacteurs nucléaires d’EDF pour effectuer des tests et qu’elle suspendait l’autorisation de redémarrage de sept autres (en maintenance périodique), en raison d’une anomalie suspectée dans l’acier enveloppant les générateurs de vapeur, organes essentiels pour évacuer l’énergie produite par la réaction nucléaire. Cette anomalie pouvait aussi concerner les cuves des réacteurs. Dénommée « ségrégation carbone », elle aurait été potentiellement présente dès la coulée des aciers en fonderie.

Ce phénomène caractérisé par un taux de carbone non conforme aux normes aujourd’hui en vigueur, avait été -disait-on – imprudemment sous-estimé jusqu’à ce jour, et « on » craignait qu’il n’affecte gravement la résistance mécanique des cuves ou de leurs équipements annexes comme les générateurs de vapeur !

Si tel avait été effectivement le cas, c’est la sûreté du parc nucléaire français qui était en péril? C’est en effet au cœur même du confinement de la réaction nucléaire que cette faiblesse génératrice d’accidents était suspectée et parfois détectée. Déjà planait dans la presse hexagonale et dans les chaumières ministérielles, l’ombre portée des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, apportant de l’eau au moulin des antinucléaires qui demandaient l’arrêt « immédiat » de la production d’électricité d’origine nucléaire.

Il y avait vraiment de quoi foutre la trouille au « pékin moyen », d’autant que le porte-drapeau de cette information angoissante était l’instance officielle de contrôle, l’Autorité de Sûreté Nucléaire, qui, arc-boutée sur ses principes sacrés d’indépendance et de transparence, s’était empressée de sonner le tocsin et avait pris les mesures conservatoires drastiques évoquées plus haut !

Sous les lambris dorés de l’Elysée, on peut penser que certains conseillers du Président devaient secrètement se féliciter de la perspective que cet incident ouvrait, de respecter enfin une – au moins une – des promesses phares du quinquennat, à savoir la réduction de la part du nucléaire dans le « mix énergétique » … Et en plus, « à l’insu du plein gré » de l’auguste locataire ! Tout bénef…

Heureusement, à l’issue d’investigations approfondies, il est apparu que cet événement n’était pas aussi préoccupant qu’initialement redouté…L’Autorité administrative put alors, fort opportunément et sans trop se déjuger en faisant mine de s’appuyer sur les conclusions inespérées des expertises qu’elle avait diligentées, rapporter sa décision initiale, et permettre le redémarrage des réacteurs concernés.

Cet apparent changement de braquet était raisonnable, mais, comme souvent, de méchantes langues l’assimilèrent à un rétropédalage. Elle eut pour effet favorable d’éviter la pénurie d’électricité, et d’écarter la menace de coupures de courant sur le réseau français, au moment où la demande s’accroissait en ce début d’hiver rigoureux.

Bien entendu, pour faire bonne mesure et peut-être aussi pour sauver la face, l’Autorité de Sûreté Nucléaire imposa à EDF (qui s’en accommoda de bonne grâce)  de prendre quelques « dispositions spécifiques d’exploitation » supplémentaires et d’effectuer des essais complémentaires ! En fin de compte, la sagesse prévalut, attestant – s’il en était besoin – du sens des responsabilités, du pragmatisme et de la bonne compréhension de l’intérêt général (ainsi que du sien) de l’Autorité administrative « indépendante », que d’aucuns persistent parfois à qualifier de « nucléophobe » ou qui est souvent – et injustement – perçue, comme une haute technocratie, hors sol, imbue d’elle-même, et obnubilée par le respect convulsif de procédures superfétatoires, édictées au nom d’une « culture de sûreté » devenue obèse par la multiplication de règles en tous genres !

Cette alerte et ce qui en a finalement résulté, incitèrent certains esprits frondeurs à instruire un second procès à l’encontre de l’Autorité de Sûreté – tout aussi infondé que le premier – aux termes duquel son « indépendance » ne serait en fait que de façade, étant entendu que le gouvernement reprend toujours la main lorsque les affaires sont sérieuses, c’est-à-dire lorsque les prises de position de l’Autorité de Sûreté, trop cassantes, trop « autoritaires » et inutilement anxiogènes risquent de générer plus de désordres à l’ordre public qu’elles n’évitent l’expression de dangers avérés !

En tout cas, à la fin de l’année 2016, l’incident paraissait clos !

Tous paraissaient se féliciter du compromis trouvé. L’Autorité de Sûreté Nucléaire, d’abord qui comprit à cette occasion qu’il ne fallait pas aller trop loin dans sa posture de « gendarme du nucléaire »; EDF, ensuite, qui accepta sans mot dire – sans maudire – les mesures supplémentaires de précaution qu’on lui imposait en contrepartie d’une autorisation de poursuite de sa production d’électricité, et enfin le gouvernement rassuré par le fait qu’on ne viendrait pas le « chercher » en cette fin crépusculaire de quinquennat, en lui rejouant « l’hiver 1954 et l’abbé Pierre » sur fond de privation « administrative » de courant ! Seuls les indécrottables écolos antinucléaires trouvèrent à y redire. Mais, quoiqu’en pense le candidat officiel de la Belle Alliance Populaire à la Présidence de la République, qui fait grand cas de leur amitié, ils ne représentent guère plus de 1%, dont la moitié, mobilisés en permanence dans les « ZAD » à jouer les Robin des Bois face à la maréchaussée !

Cette harmonie de tous les corps constitués a été partiellement rompue, le 18 janvier 2017, lors des vœux à la presse de l’actuel président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire. Mécontent sans doute d’avoir dû manger son chapeau dans « l’affaire de la ségrégation carbone », ou remonté comme une horloge pour promouvoir le nouveau paradigme nucléaire d’un accident certain, quelle qu’en soit l’occurrence, il s’est en effet livré, en dramatisant la situation, à un véritable réquisitoire contre les exploitants nucléaires dont EDF… et en prédisant l’avenir le plus sombre!

A sa décharge, le désaveu implicite de sa première décision, un camouflet insupportable pour un X-Mines biberonné dans la haute administration, pouvait lui faire craindre que la technostructure qu’il dirige ne soit plus vraiment prise au sérieux et qu’elle se heurte à l’avenir à de fortes réticences de l’Etat lorsqu’il s’agira, comme il le réclame inlassablement, d’accorder une augmentation de ses effectifs d’ingénieurs et d’inspecteurs, ou un accroissement significatif de son budget. On peut même penser car l’homme semble habité par sa mission, qu’il appréhende réellement l’avenir de la sécurité nucléaire, dont il s’estime – probablement à tort – le seul garant.

Quoiqu’il en soit, ce 18 janvier 2017, dans son camp retranché de Montrouge, ses propos – dont on peut intégralement prendre connaissance sur le site de l’Autorité de Sûreté Nucléaire – furent d’une extrême violence : « Concernant les installations nucléaires, il y a un an, le contexte était préoccupant à moyen terme. Si je devais résumer ma pensée aujourd’hui, je dirais que le contexte est préoccupant. J’enlève ‘‘à moyen terme’’ ».  

Un slogan propre à décourager Billancourt, comme aurait dit Maurice Thorez jadis!

Dans ces conditions, face à cette agression frontale, une réponse d’EDF, principal exploitant de réacteurs nucléaires de puissance en France s’imposait, tant sur le fond que sur la forme. Toute la question – le seul suspens – était de savoir par quel vecteur l’entreprise ferait transiter sa riposte et dans quelle mesure, elle privilégierait la conciliation sur l’offensive.

Clairement, les réponses à ces interrogations furent apportées par le rapport 2016 de l’Inspecteur général.

Sur le fond, prenant le contre-pied du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, l’inspecteur général d’EDF estime – comme il fallait tout de même s’y attendre – que les résultats en matière de sûreté nucléaire, de radioprotection et de prévention sont « encourageants » et même « en constante amélioration », EDF n’ayant pas connu, pour la quatrième année consécutive, « d’événement majeur de sûreté en 2016 » ayant une incidence radiologique; et ce, grâce à « l’implication » de son personnel, dont pourtant  « les programmes d’activités avaient été bouleversés par les interventions liées (notamment) aux affaires «  ségrégation  » – sous-entendu – abusivement montées en épingle !

Il formule cependant des préconisations d’améliorations dans le domaine de la maintenance.

Ce qui étonne, c’est que sur un sujet technique de cette importance, son appréciation globale soit parfaitement contradictoire avec celle du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire…

Forcément l’un ou l’autre doit donc forcer le trait ou gommer les aspects qui pourraient affaiblir sa thèse ! Qui croire ?  Celui, à l’évidence, qui a le moins d’intérêt à tordre la réalité.

Et dans ce contexte, force est de reconnaître que la position de l’exploitant est robuste, étayée par plusieurs décennies de fonctionnement du parc nucléaire sans déplorer de catastrophe de sûreté ou de radioprotection. Et surtout, il peut arguer qu’en cas d’accident, il serait désigné comme l’unique responsable, en droit comme en fait. En outre, d’un point de vue industriel ou économique, les conséquences ne seraient pas moindres car son activité serait irrémédiablement condamnée. L’intérêt du gendarme du nucléaire est d’un autre ordre, celui d’être reconnu comme un levier indispensable à la police de l’Etat !

Mais l’important ne se trouve pas là, car ces différences d’approche de la prévention d’un risque qui est bien réel, relèvent de la normalité du dialogue contradictoire entre un contrôleur et un contrôlé, entre l’Etat et ses administrés, surtout lorsqu’il ne s’agit que d’un jeu de postures dans un contexte où la peur de l’apocalypse n’est heureusement pas à l’ordre du jour…Les frayeurs de Président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire sont pour une large part virtuelles ou conséquentes de normes excessives qu’il a lui-même édictées, comme celles portant sur la définition des déchets radioactifs.

L’aspect le plus troublant du rapport de l’Inspecteur général réside dans sa critique sans ambages de l’Autorité de Sûreté elle-même, sur sa manière d’exercer sa mission, et même, implicitement sur sa raison d’être en tant qu’entité administrative indépendante…

Intitulant le paragraphe consacré à ce sujet « un besoin de confiance », l’inspecteur général annonce clairement la couleur : si la confiance est présentée comme un besoin, c’est qu’a priori, elle est loin d’être acquise !

La suite de son exposé le démontre. Après avoir rappelé – presque pour forme – « qu’un dispositif de sûreté nucléaire efficace comporte nécessairement une Autorité de sûreté forte qui entretient des échanges équilibrés avec les exploitants » l’inspecteur observe qu’en France, « les relations entre EDF et l’Autorité de sûreté ne sont pas satisfaisantes depuis plusieurs années ».

Il poursuit l’offensive en observant que « chacun campe sur ses positions » et que « les causes (de cette absence de dialogue) sont multiples ». Mais, selon lui, elles sont d’abord le fait de l’Autorité qui limite, pour l’essentiel les échanges, « à débattre de la conformité réglementaire à des textes qui ne peuvent traduire la diversité des situations et des problématiques, au détriment du dialogue technique indispensable pour progresser ». Sévère!

Le plaidoyer se transforme même en un réquisitoire accablant:

« Des incompréhensions surviennent inévitablement et créent un climat préjudiciable à la sûreté. Une activité aussi complexe et sensible que l’industrie électronucléaire doit évidemment être fortement encadrée, mais vouloir tout écrire est illusoire. Cela conduit à une pléthore de textes, toujours imparfaits et en évolution permanente. Pire, un corpus d’une telle complexité dépasse les capacités d’assimilation humaine et ne renforce pas la sûreté. Il (me) paraît préférable d’élaborer des textes qui posent les principes, fournissent des règles générales et prévoient des procédures particulières pour les cas non envisagés. L’application de tels textes passe par un dialogue soutenu où la technique tient la part principale, et où les conséquences pour la sûreté sont le critère décisif. Ce dialogue technique, ces échanges sur le fond, me paraissent une condition d’un retour à des rapports plus équilibrés et responsabilisant pour l’exploitant. Cela permettra d’amorcer une logique de cercle vertueux mais prendra du temps : la confiance ne s’impose pas mais se construit en commun, progressivement »…

La charge est d’autant plus cruelle que l’inspecteur compare l’action de l’Autorité de sûreté nucléaire française à son homologue britannique, avec laquelle EDF entretiendrait des relations confiantes, respectueuses des responsabilités mutuelles, et au bout du compte, profitables…

Cette attaque est par ailleurs malvenue alors que les « Autorités prétendument indépendantes » semblent passées de mode et même contestées jusqu’aux échelons les plus élevés de l’Etat et dans les commissions parlementaires… Si la classe politique a trouvé autrefois commode de se décharger de ses responsabilités sur des sujets sensibles et complexes, en en confiant la gestion à de fidèles serviteurs présentés comme autonomes, désormais qu’elle est confrontée à l’accusation d’inutilité, elle s’interroge sur le gain de tels dispositifs cache-sexe et sur l’intérêt de les faire perdurer…

Le fait que l’Inspecteur général ait pu diffuser pareil pamphlet anti-Autorité pour le compte d’une entreprise dont le capital est détenu à 85% par l’Etat, est à cet égard significatif. Ne fait-il pas écho à certaines réflexions conduites, ici ou là, en sous-main, sur la pertinence de maintenir l’autonomie d’une telle technostructure?  L’inspecteur n’a-t’il pas bénéficié, a minima, d’une bienveillante neutralité de la part de ceux, en haut-lieu, qui estiment qu’il n’y a pas de motif majeur pour persister à déléguer à l’Autorité de Sûreté Nucléaire des missions quasi-réglementaires relevant des prérogatives régaliennes de l’Etat?

Ne s’interroge-t-on pas, de facto et par personne interposée, sur la valeur ajoutée d’une Autorité autonome par rapport à une administration centrale classique, disposant des compétences techniques effectivement nécessaires pour procéder au contrôle d’une activité industrielle ou médicale intrinsèquement dangereuse?  N’est-ce pas de la sorte que l’Etat administre le pays depuis la nuit des temps?

L’avenir nous dira si ce rapport 2016 n’est qu’un coup de semonce sans lendemain, ou le signe précurseur d’une réforme de la sûreté nucléaire vers un droit commun réaménagé des risques industriels, et plus généralement vers une organisation des pouvoirs publics plus conforme aux standards de la démocratie. Laquelle postule qu’en principe le dernier mot revient toujours à des élus du suffrage universel et non à des technocrates, fussent-ils compétents et honnêtes!

Le vent tournerait-il, sonnant enfin le glas des administrations « indépendantes » ? L’exemple de l’Autorité de Sûreté Nucléaire n’étant qu’un exemple parmi d’autres, car cette dérive de la défausse vers des experts indépendants est une marque de fabrique du manque de courage de la classe politique depuis deux ou trois décennies…

  • PS: On aura sans doute compris qu’à titre personnel, je suis défavorable à la création de ces Autorités indépendantes, qui se substituent aux représentants élus et qui, étant d’authentiques dénis de démocratie, pourraient bien échapper un jour aux apprentis sorciers qui les ont portées sur les fonds baptismaux. Bien sûr, la probité, de désintéressement et le dévouement à la cause publique de leurs personnels – généralement fonctionnaires – ne sont en rien mis en cause, et c’est la raison pour laquelle je n’ai évoqué ici que des fonctions et n’ai cité aucune personnalité.

Il n’aura sans doute échappé à personne que nous sommes en pleine campagne électorale des « Présidentielles » et qu’une des notions qui fait le « buzz » – comme on dit maintenant – est celle « d’emploi fictif ».

Merci à Ph. Bouvard pour ce prêt "involontaire" de saillie.

Merci à Philippe Bouvard auquel j’ai emprunté cet aphorisme

On pourrait même dire sans exagérer qu’avec l’appui d’une autorité judiciaire peut-être complaisante et partisane, c’est la principale arme que les candidats s’envoient mutuellement dans les jarrets pour entraver la marche de leurs concurrents vers une hypothétique victoire…

Autrefois, on aurait plutôt évoqué la corruption ou le népotisme… On aurait sûrement privilégié l’accusation de clientélisme contre ceux – qu’on connaît tous – qui usent exagérément de leur position pour s’attirer les bonnes grâces de l’électeur…On ne se serait sans doute pas privé de citer les fils des copains rémunérés pour réaliser un rapport bidon dans le cadre d’un stage obligatoire de fin d’études.

Mais, désormais, les charmes de ces mots compliqués sont épuisés. Ils ne surprennent plus. Même pénalement, c’est de la routine. Le concept « d’emploi fictif » est devenu le nec plus ultra des joutes médiatiques et le terrain privilégié des coups bas. Il recouvre d’ailleurs toutes les autres notions, et occulte même les programmes électoraux qui, dans le passé, faisaient les beaux jours des vendeurs de promesses…

Souvenons-nous avec émotion du discours du Bourget de janvier 2012 de l’actuel président de la République – alors candidat – qui avait réveillé en nous les mânes de Jaurès, pour accoucher cinq ans plus tard d’un Emmanuel Macron ! L’un fut reçu premier en 1878 à l’Ecole Normale Supérieure et devint agrégé de philosophie, l’autre, élevé chez les jésuites, échoua au même concours, mais devint inspecteur des finances et banquier d’affaires…et ministre de gauche.

Nul n’était besoin dans ces époques lointaines d’agiter le spectre devenu monstrueux de l’emploi fictif.

Faut-il s’en plaindre ? Je n’en sais rien, et de toute manière, il faudra bien voter… Et comme on ne peut plus le faire en faveur de Jean Jaurès !

A propos de ce « sacré » Jean Jaurès, on peut penser, quelle que soit sa puissance d’analyse et sa maîtrise incomparable de notre langue, qu’il aurait sans doute été sidéré et qu’il aurait ouvert des yeux ahuris, si, lors de ses controverses légendaires avec Georges Clemenceau, au début du vingtième siècle à la Chambre des Députés, on l’avait accusé de voler la République en rémunérant des emplois fictifs!

Lui-même n’aurait certainement pas usé de cet argument – surréaliste sous la troisième république  – y compris en 1885, lorsqu’il fut élu pour la première fois, député du Tarn, face au caricatural baron René Reille, qui tenait depuis toujours les « Montagnes Noires » sous son emprise féodale.

Il n’est même pas sûr  que lui, l’homme intègre et cultivé aurait compris de quoi il s’agissait! Aurait-il déduit qu’il pouvait être question de l’argent qu’il donnait parfois sur sa cagnotte de parlementaire aux militants de la SFIO en difficulté, ou aux ouvriers de Carmaux en grève? Lesquels, en contrepartie rendaient quelques menus services officieux pour la diffusion de l’Humanité? Sa générosité gratuite aurait t-elle été une faute?

De la même manière, il est quasi-certain, que Clemenceau qui n’était pourtant pas avare de coups tordus en politique, ne se serait pas livré à ce type de persiflage ou de clabaudage.

L’un et l’autre, en fins lettrés qu’ils étaient, et médusés par l’attaque, se seraient certainement précipités sur un dictionnaire pour tenter de préciser le méfait dont on les aurait accusés. Non pas tant pour élucider la notion d' »emploi » que pour clarifier le qualificatif « fictif »…

Si l’on fait abstraction de la jurisprudence judiciaire, certainement abondante, exubérante, par conséquent contradictoire, selon les sources, et, comme toujours, quasiment incompréhensible, la définition de l’adjectif  » fictif » est assez classique…

 » Le Petit Larousse » précise que « fictif »  est issu du latin « fictus » qui signifie « inventé ». Deux acceptions sont fournies: la première, synonyme d’imaginaire, s’accommode de tout ce qui est créé par l’imagination et qui n’a rien de réel, et la seconde, qui assimile  le mot « fictif » à  » conventionnel », caractérise ce qui n’existe que par convention…

Un exemple permet de mieux saisir la seconde définition :  » Les billets de banque n’ont qu’une valeur fictive »! Cet exemple résonne d’ailleurs étrangement dans le contexte actuel!  Devrait-il nous inciter à déposer une plainte auprès du Parquet national financier contre les banques qui exploitent des billetteries!  On frémit à l’idée qu’en tant qu’utilisateur de ces machines, on s’approvisionne régulièrement en monnaies de singe, autrement dit en argent fictif d’une pension qu’on croyait réelle. Il est vrai, que depuis quelque temps, je nourrissais le vague sentiment que mon pouvoir d’achat se transformait progressivement en une variable d’ajustement réellement décroissante, avant de devenir peut-être un attribut virtuel.

Bref, il résulte de cette recherche documentaire que le caractère « fictif » d’une action est une notion hautement relative, dont on peut user et abuser sans dommage au gré des circonstances!

J’en veux pour preuve ma propre expérience: pendant plus de quarante ans, on m’a rémunéré pour simplement réfléchir, avec pour seule obligation de résultat d’écrire de temps en temps, deux ou trois choses, censées faire date mais que la plupart ont oublié depuis fort longtemps… Personne en revanche n’a osé formuler à aucun moment que mon emploi dans les différentes fonctions que j’ai occupées, pouvait être en partie fictif…Evidemment, tous avaient de bonnes raisons d’éviter ce type de questionnement existentiel, puisque leur situation était identique à la mienne… Réfléchir était donc une occupation en soi, qui devait être rémunérée en conséquence…

L’âge de la retraite ayant sonné, j’ai pensé naïvement qu’il me suffirait – pour m’occuper – de poursuivre mes petites réflexions entamées plusieurs décennies auparavant et, par essence, inachevées. Et surtout, je croyais que mon changement de statut social ne modifierait en rien, la perception qu’auraient les autres de mon activité. Je concevais, qu’à ce titre, on persisterait, au moins moralement, de me créditer d’une activité réelle, sinon utile! Il n’en fut rien.

J’ai rapidement compris qu’on n’attendait plus du tout cela de moi. Et que mon activité d’avant s’était soudainement muée en spéculations hasardeuses de « recopiage ». Un vieil inactif ne peut en toute rigueur espérer exister et retrouver une sorte de crédibilité d’actif que s’il abandonne sa spécificité d’antan – de modeste intellectuel en l’occurrence – et que s’il se précipite avec enthousiasme dans toutes les fonctions domestiques ou de bricolage manuel qu’il avait délaissées autrefois par incompétence, par manque de goût, ou parce qu’il était entièrement mobilisé par son métier…

Poursuivre ces efforts antérieurs et faire partager par l’écriture le fruit de ses petits travaux, devient un non-sens, et n’est plus considéré comme un travail. Ce n’est rien. Ce qui était réel est désormais fictif!

On ne consentira – à la rigueur – à admettre qu’un vieux grigou se livre encore à une activité réelle, au delà de son nécessaire assujettissement – de préférence librement consenti – aux obligations quotidiennes de sa condition d’inactif, que s’il se lance, à corps perdu, dans le bénévolat associatif et l’action caritative… Son travail intellectuel d’antan ne sera plus toléré que comme un aimable violon d’Ingres, dans les temps morts laissés par le mouvement brownien des tâches matérielles incontournables!

« Faire » pour un retraité de classe moyenne ou modeste, c’est produire du mouvement visible, comme si « faire », c’était ne plus « rien faire » d’autre, jusqu’à en perdre la raison…

La conclusion, c’est d’abord qu’il faut conclure, car mon activité en rédigeant ce libelle est, bien sûr, fictive, et ensuite que la frontière entre le réel et la fiction, est d’abord liée à l’observateur…Elle est relative. Là où ça pose problème, c’est quand l’observateur est un juge qui veut se faire mousser, ou un média malveillant!

Ça rappelle quelque chose?

Vive la France, Vive la République…

Elles étaient jeunes. Elles étaient belles. Anarchistes et militantes de la paix, elles aimaient la vie. Autant de motifs qui suffisent, en temps de guerre, pour les enlaidir sur les photos de la police judiciaire, les accuser de prostitution, d’espionnage et de trahison, et enfin les assassiner au petit matin d’une belle journée de printemps sur un polygone de tir destiné à l’entrainement des soldats dans les faubourgs de Nantes!

Près d’un siècle après, on attend toujours qu’on leur rende justice!

—–

Des voiles de brume venant de l’Erdre recouvraient encore le champ de tir de Bêle à Nantes en ce petit matin du lundi 6 mai 1918. Les oiseaux, dans l’aurore naissante, piaillaient à tout rompre.

p1150989

Saint Joseph-de-Portriq

Il était environ six heures, lorsque les riverains de Saint-Joseph de Portricq dans la banlieue nantaise entendirent distinctement deux salves suivies de deux ou trois détonations isolées…Ils comprirent que ce vacarme juste avant l’aube ne devait rien à un exercice ou à des manœuvres militaires, et qu’il s’agissait plutôt d’une exécution capitale. Les plus matinaux qui partaient travailler dans les usines de Nantes ou sur le port du quai de la Fosse avaient d’ailleurs aperçu quelques minutes plus tôt un convoi cellulaire sur la route de Paris. Le doute n’était plus permis!

A cet instant, Joséphine Augustine Manuella Alvarez dite « Colombine », âgée de quarante ans, et Victorine Faucher, dite « Lolotte » âgée de vingt-cinq ans, tombaient sous les balles de deux pelotons d’exécution, constitués de soldats de deux régiments nantais d’alors, le 51ième d’artillerie et le 91ième d’infanterie!

Des témoins rapportèrent qu’au lieu du supplice, un terre-plein avait été aménagé face à la campagne, calé contre la butte du stand de tir. « Devant un amoncellement de fascines disposées en arc de cercle, deux poteaux avaient été dressés » précisa-t-on ultérieurement.

manuella-et-victorine-presse-ocean

Manuella et Victorine (Presse Océan) –           photos de la police militaire

On venait d’exécuter deux présumées « espionnes » à la solde de l’ennemi », deux « Mata-Hari » des Pays de Loire!

  • Victorine, la plus jeune, avait refusé toute aide à la sortie du fourgon cellulaire, et c’est presque en sautillant qu’elle avait franchi élégamment le fossé qui la séparait du poteau. Elle s’était placée d’elle-même face au peloton. Et en passant devant ses juges ainsi que les officiers commis pour assister à sa mise à mort, elle leur avait même adressé un geste d’ultime défi. Comme pour montrer à ses assassins galonnés tout le mépris qu’ils lui inspiraient!
  • Manuella, très pâle suivait sa compagne d’infortune sans mot dire.

Jusqu’au dernier moment elles avaient cru qu’elles échapperaient à la sentence et qu’elles seraient graciées par le Président Poincaré. Naïvement, elles avaient en effet de bonnes raisons d’espérer. Non seulement, elles n’avaient pas de sang sur les mains, mais leur procès totalement à charge, ainsi que l’appel qu’elles avaient formé devant le Conseil de guerre, s’étaient déroulés dans des conditions iniques, bafouant délibérément les droits de la défense, en un mot, indignes d’une République civilisée, y compris en temps de guerre… Elles pensaient que le Président était sage et juste. Il n’en a rien été…

Sans opposer la moindre résistance, elles se laissèrent lier les mains, « après avoir remis leurs manteaux à l’abbé Spitalier », l’aumônier de la maison d’arrêt, bouleversé, le seul témoin qui sut, à ce moment, capter leur regard et en qui, elles crurent déceler – elles qui d’ordinaire « bouffaient » du curé – un peu de compassion non simulée. Un peu d’humanité…

Lorsqu’un sous-officier se présenta devant Victorine pour lui bander les yeux, elle refusa tout net. « Je n’ai pas peur » lui cria-t-elle ! Mais, même si l’institution judiciaire flirtait avec l’infamie – comme ce fut très souvent le cas de la justice militaire entre 1914 -1918 – on se faisait un devoir de respecter à la lettre, la procédure « pénale » : aussi passa-t’on outre cette dernière volonté, et on lui banda les yeux! Faut dire que les pauvres poilus, qui avaient été requis pour lui donner la mort, n’auraient probablement pas supporté de croiser son regard au moment d’appuyer sur la détente!

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

Après que l’ordre fut donné aux soldats de se mettre en joue, et que le sous-officier commis d’office eut hurlé « Feu », Victorine et Manuella s’écroulèrent ! Si la cadette fut tuée sur le coup, Manuella, agonisante, transpercée de toutes parts, continuait en revanche de s’agiter! Son corps ensanglanté était affecté de violents spasmes…

Agissant encore selon le règlement en vigueur, le sous-officier qui avait ordonné le tir, s’approcha pour lui donner un coup de grâce dans la nuque. Ce qu’il fit maladroitement, car troublé par le meurtre qu’on lui faisait commettre, il visa mal, et le corps de Manuella persista à se tordre dans d’intolérables convulsions et souffrances. De telle sorte, que l’assistance pourtant composée de fiers-à-bras, toujours prompts à brandir leur implacable virilité d’antichambre, blêmit et, horrifiée, se prenait soudainement de pitié pour la suppliciée, en manifestant bruyamment son indignation. La situation aurait pu s’envenimer, si un officier, juge du Conseil de Guerre, se substituant au pauvre juteux désemparé, n’avait finalement placé une balle dans l’oreille de la condamnée, mettant enfin un terme à son martyr.

Cette fois-ci, Manuella Alvarez était bien morte, comme put s’en assurer le docteur  Pichat médecin-major de la place de Nantes! C’est en tout cas ce que rapporta consciencieusement dans son « procès verbal d’exécution » le greffier près le Conseil de guerre, le dénommé Humblot, également officier d’administration de première classe!

Admirable, ce Humblot qui se met en scène dans ses procès-verbaux, comme un acteur du drame, en parlant de lui à son avantage à la première personne du pluriel. Avec une précision horlogère et un froid détachement, il n’a pas son pareil pour relater les étapes du sacrifice humain qui s’opère sous ses yeux ! Grâce à lui, on sait tout du déroulement ordonnancé de cette tuerie légale, depuis l’arrivée des « invités » à quatre heures et quinze minutes à la maison d’arrêt de Nantes « sise place Lafayette », jusqu’aux notifications réglementaires faites aux condamnées dans leur cellule, leur trépas sur le champ de tir, et enfin le défilé des troupes devant les corps inertes.

Mémorial du champ de tir de Bêle actuellement - blog de Véronique D

Mémorial en hommage aux fusillés de 1944 du champ de tir de Bêle – blog de Véronique D

On sait tout du déroulement de l’exécution, du moins, tout ce qui doit être administrativement consigné dans le compte rendu établi en application du code de justice militaire par le greffier, car pour le reste, la discrétion est de mise. La prose administrative ne laisse jamais de place au sentiment et ne tolère aucune improvisation.

Grâce à des indiscrétions, on sut néanmoins par la suite que les deux condamnées, réveillées avant l’aube dans leur cellule de la maison d’arrêt, connurent un court moment de détresse puis de révolte, lorsqu’elles apprirent le refus par le Président de la République de leur recours en grâce et que la sentence allait être exécutée dans l’heure…

Mais Victorine reprit très vite de l’assurance, allant jusqu’à toiser le lieutenant substitut du rapporteur du Conseil de Guerre qui « tentait » de lui prodiguer quelques paroles de réconfort. Après avoir répondu à l’officier qu’elle n’avait rien à lui déclarer, elle s’adressa à lui en le regardant fixement: « Si je meurs, c’est grâce a vous, monsieur, car vous avez altéré la vérité. Au moment de paraître devant Dieu je vous maudis »

Victorine Foucher -25 ans

Victorine Foucher -25 ans

Dix minutes plus tard, au cours du trajet de quelques kilomètres à parcourir par les boulevards extérieurs pour rejoindre le champ de tir de Bêle, Manuella demeura prostrée, tandis que Victorine, toujours provocante, ironisait en s’adressant aux gardiens mal à l’aise sur les charmes de cette promenade au petit matin à travers la campagne avant qu’on ne l’assassine!

Comment en était-on arrivé là ?

Manuella Alvarez et Victorine Faucher avaient été condamnées le 25 janvier 1918 à la peine de mort par le Conseil de Guerre de la onzième Région militaire basée à Nantes, à l’issue d’un procès  de deux jours, manifestement truqué et à huis clos.

Toute publicité des débats en fut d’ailleurs interdite en raison des « troubles à l’ordre public » qu’ils pourraient susciter… Aucune minute n’en a donc été dressée, de telle sorte qu’on ignore non seulement les termes précis de l’acte d’accusation, mais également les propos des témoins à charge et même les plaidoiries des avocats dont l’identité ne fut jamais dévoilée!

Dans ces conditions, il n’y a guère de doute sur la partialité délibérée de cette justice militaire. On est même en droit de se demander, si – comme sous la Terreur avec l’accusateur public Fouquier-Tinville – le verdict n’était pas connu d’avance. La bienveillance n’était pourtant pas totalement absente de ce procès, puisque le président du Conseil de guerre ne manquait jamais de se déclarer soucieux du bien-être de « ses » magistrats en uniforme, entrelardant les audiences de confortables suspensions afin de récupérer autour d’un coq au vin bien arrosé dans les restaurants alentour… L’émotion ça creuse!

Face à cette brochette d’officiers embusqués et pervers, probablement bardés de médailles conquises dans les états-majors, les deux jeunes femmes ne faisaient pas le poids et leur sort était évidemment scellé d’avance… De manière expéditive, elles furent reconnues solidairement coupables « d’intelligence avec l’ennemi ».

Dans le box, deux autres prévenus devaient en principe être jugés, deux soldats : l’un présent dont la responsabilité fut atténuée en raison de sa passion amoureuse pour l’une des accusées qui l’aurait manipulé. Il sauva sa peau avant d’être réhabilité après-guerre. L’autre en fuite, fut condamné à mort par contumace, et ne fut pas rattrapé, bien qu’il fut probablement le principal instigateur d’une éventuelle trahison.

Ce premier jugement fut confirmé par une décision du « Conseil de révision » de Bordeaux le 16 février 1918, devant le quel les accusées avaient formé un recours, puis par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, le 28 mars 1918…Toutes ces éminentes instances estimèrent sans barguigner que la justice militaire d’exception était juridiquement compétente pour traduire devant elle, deux civiles. Enfin, le président de la République avait refusé leur grâce le 5 mai 1918…

Dès lors, la machine judiciaire s’ébranla jusqu’à ce que les condamnées fussent fusillées !

La lecture des jugements n’apporte aucun élément attestant de leur culpabilité et leur trahison au profit de l’Allemagne… En revanche, elle fournit des indications sur leur identité et sur ce qu’on souhaite transmettre à la postérité de leur personnalité… On y apprend en particulier que ce sont « des artistes lyriques« , qu’elles sont célibataires, donc suspectes, et originaires du sud-ouest de la France, de Périgueux et de Cognac. Mais surtout, on nous les présente comme des prostituées vivant de « galanterie »…

Manuella Alvarez aurait même été  » sous-maîtresse d’une maison de tolérance »… Leurs accusateurs voyaient dans ces affirmations non renseignées et fantaisistes, ainsi que d’autres, déshonorantes du même acabit, la preuve du vice et de la duplicité des prévenues. D’autant, constatèrent-ils, qu’elles circulaient sous de multiples identités, dont des sobriquets d’alcôve, comme « Lolotte » et « Colombine »!  Pseudonymes que les « pseudos juges » – gavés de leur importance et probablement de leur impuissance – se plaisaient à décliner avec gourmandise, comme pour exorciser leur frustration, jusque dans l’énoncé du jugement, alors qu’en réalité, rien n’attestait que les malheureuses s’en revendiquaient !

Pour tout dire, ce qui leur était précisément reproché était assez obscur. Ce qui est certain cependant, c’est les « pingouins endimanchés » du conseil de guerre semblaient faire grand cas des témoignages de moralité, qui, bizarrement, étaient tous défavorables aux accusées! Mais sur le fond, pas grand chose en dehors d’allégations non vérifiées…

Sept ans après les faits en 1925, alors que le pays n’était plus en guerre, un quotidien régional « L’écho de la Loire » qui tentait encore de comprendre quelque chose, s’était vu refuser la communication des pièces du dossier, au motif fallacieux que « les événements étaient trop frais pour être livrés sans inconvénient à la publicité ».  Argument presque risible s’il ne s’agissait pas d’une tragédie.

On en serait resté là, si un rapport d’un certain Desoches, commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre de la 11ième région militaire, établi  au printemps 1926 à la suite de l’arrestation (enfin!) à Tanger et de son transfèrement sur Nantes, du complice présumé des jeunes femmes n’avait apporté quelques éclaircissements sur les véritables motivations de la « justice » militaire… Ce rapport visait à argumenter contre un recours des défenseurs du prévenu, Paul Xavier Pélissier, condamné à mort par contumace en 1918. Lequel, par l’intermédiaire de ses avocats, contestait à son tour la compétence du conseil de guerre…

A cette occasion, Desoches estima nécessaire de rappeler l’historique de cette affaire. Bien qu’exclusivement accusateur, le rapport aborde, malgré tout et pour la première fois,  le cœur du dossier, et permet, autant par ses silences que par ses affirmations, de mieux comprendre les griefs exprimées à l’encontre des deux femmes…

Exposé des faits selon Desoches

Le zélé commissaire situe le début de l’affaire au 22 janvier 1916, date à laquelle celles qu’il qualifie « d’aventurières associées depuis deux ans par leurs mœurs spéciales ainsi que par leur vie de prostitution et d’expédients » passent la frontière espagnole à Cerbère sans passeport et sans le sou, dans le dessein de se rendre à Barcelone.

A propos de la plus âgée Manuella Alvarez, il précise qu’elle a vécu jusqu’à son arrestation de « galanterie, de vol, spécialement d’entôlages et d’escroqueries » et surtout qu’elle a fréquenté à une certaine époque « les milieux anarchiques et libertaires » par l’intermédiaire de l’un de ses amants, un nommé Moricet affilié à la bande à Bonnot…

S’agissant de Victorine Fauchet, il allègue qu’elle vivait aussi de « galanterie et d’entôlages » et qu’elle était connue des milieux anarchistes et libertaires, où elle avait été introduite avant-guerre par un nommé André Valet de la bande des « Bandits tragiques ». Intelligente et énergique, Victorine serait une amie d’une des grandes figures féministes du mouvement libertaire et anarchiste, Rirette Maîtrejean (1887-1968) (alias Anna Henriette Estorges).

rirette_maitrejean

Rirette

En outre, selon le commissaire Desoches, Victorine passait pour une militante prête à tout. Il souligne à cet égard qu’en 1914, elle avait collaboré au Journal d’extrême gauche « Le Bonnet Rouge », publication systématiquement accusée de défaitisme par l’Action française… Il dit détenir la preuve de ce travail  au travers d’un certificat élogieux établi par Eugène Bonaventure Jean-Baptiste Vigo (1883-1917 – dit Miguel Almereyda – fondateur du journal et militant anarcho-syndicaliste et socialiste, mort « bêtement suicidé » dans sa cellule de la prison de Fresnes en 1917….

On comprend qu’avec un tel pedigree, qui met délibérément l’accent sur leur fréquentation de longue date des milieux anarchistes, libertaires et pacifistes, bêtes noires des pouvoirs en place, le destin des deux demoiselles était scellé avant même le début d’une quelconque instruction. Prises dans les griffes de ces va-en-guerre – généralement planqués – jaugeant leur virilité à la longueur de leur moustache et arborant fièrement des médailles conquises dans les salons d’état-major, elles n’avaient aucune chance de s’en sortir vivantes, surtout après une année 1917 où la troupe décimée sur le front, et victime de la morgue et des ordres imbéciles des gradés d’opérette, s’était mutinée…Face à ces pantins en uniformes d’officiers, elle ne pouvaient en réchapper à l’aube de ce printemps 1918, où l’issue de la guerre n’était pas encore prévisible, et où l’important pour les généraux était de restaurer leur autorité contestée, en apparaissant résolus et implacables.

Mata Hari – la vraie – en avait déjà fait les frais le 15 octobre 1917 au polygone de tir du fort de Vincennes.

Le détail des faits qui leur furent reprochés devenait alors anecdotique : il fallait qu’elles meurent car elles étaient des militantes de la paix, et que, femmes libres, elles ridiculisaient ces fiers mâles qui trouvaient glorieux d’envoyer d’infortunés gamins s’entretuer dans les tranchées, pendant qu’ils se distrayaient dans les bordels de l’arrière.

Revue de détail !  Juste pour le fun…

Dès leur arrivée à Barcelone, Manuella Alvarez et Victorine Faucher s’étaient présentées dans un établissement bancaire pour y négocier un paquet de titres, malheureusement frappés d’opposition, au motif – dit-on – qu’ils auraient été volés à Paris …

Cette mésaventure entraîna leur incarcération, durant quatre mois en Catalogne. La presse espagnole, étrangement bien informée, en fit ses grands titres, en présentant les deux femmes comme des receleuses anarchistes, aguerries et familières de la bande à Bonnot…C’est cette publicité tapageuse qui, selon le « finaud » commissaire Desoches, aurait attiré l’attention des services secrets allemands « à l’affût d’individus de cette espèce ». Ils auraient alors chargé un de leurs indicateurs, Paul Pélissier, déserteur de l’armée française et anarchiste « notoire », réfugié en Espagne depuis janvier 1914 de les contacter pour les enrôler au service de l’Allemagne…

Sans d’ailleurs étayer ses dires d’éléments factuels indiscutables, le commissaire Desoches décrit Pélissier, originaire de Salon-de-Provence et ancien étudiant en pharmacie, comme la plaque tournante de l’espionnage allemand en Espagne. Agitateur professionnel et vénal, il aurait même été condamné par la suite (en mars 1917)  par la justice espagnole à cinq ans de travaux forcés pour détention illégale d’explosifs destinés à saborder des navires alliés mouillant dans le port de Barcelone.

En dépit des dénégations de l’intéressé, le commissaire soutient que Pélissier aurait visité les deux femmes en prison, en s’efforçant de « développer en elles les mauvais instincts qu’elles nourrissaient en tant que libertaires à l’égard de leur patrie ». Il y serait parvenu sans peine, en les assurant de l’intérêt des allemands à leur sort, et en laissant entendre qu’ils pourraient empêcher leur extradition et abréger leur détention.

De fait, elles ne furent pas extradées vers la France, et furent libérées le 19 juin 1916. Personne en revanche ne sait si cette relative clémence est imputable au contre-espionnage allemand ou, plus prosaïquement, à la stricte application du droit pénal espagnol pour le délit relativement mineur reproché aux deux femmes.  Pas plus que d’autre, le commissaire du conseil de guerre n’est en mesure d’apporter de réponse. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se faire l’écho d’un ragot non confirmé, selon lequel les frais de justice auraient été pris en charge par la banque transatlantique allemande…

C’est au domicile de Pélissier, que Manuella Alvarez et Victorine Faucher se seraient installées après leur libération, et c’est là que l’un des chefs des services d’espionnage allemand les aurait recrutées, en leur remettant de l’argent pour prix de leur trahison. Elles auraient même, par la suite, régulièrement fréquenté les bureaux du contre-espionnage qui se trouvaient à cette époque, Ronda de San Pedro à Barcelone…

Barcelone Ronda San Pedro

Barcelone Ronda San Pedro

C’est dans ces bureaux, selon le « futé » Desoches qu’on leur indiqua ce qu’on attendait d’elles, et dont le détail aurait été confirmé, à la fois par leurs aveux – ce qui est douteux – et par les renseignements français – ce qui est évidemment cousu de « fil blanc ».

Cette mission, sous la plume de Desoches, aurait été, dans ses grandes lignes, la suivante:

Se mêler dès leur entrée en France (…) aux milieux anarchistes, s’efforcer d’y créer une atmosphère d’agitation, y stimuler les ferments de révoltes de manière à développer dans l’opinion publique le mécontentement que pouvait provoquer la longueur de la guerre, les sacrifices, les difficultés de la vie; arriver à l’éclosion de mouvements révolutionnaires susceptibles d’influer dans le sens de la paix.

Participer à une énergique propagande anti-anglaise et, dans ce but, chercher le moyen de faire imprimer à Paris par un journal anarchiste une brochure destinée à créer un mouvement d’opinion hostile à l’Angleterre; ce dans le dessein d’arriver ultérieurement a une paix séparée avec la France.

Recueillir et transmettre en Espagne tous les renseignements intéressants la guerre qu’elles pourraient se procurer au cours de leurs déplacements (…) en particulier sur les mouvements de navires, notamment au Havre, sur les stocks de charbon et sur les usines de munitions….

En contrepartie, elles auraient reçu de l’argent et des consignes sur la façon de faire parvenir des informations à leurs commanditaires…Pélissier, jouant le rôle du « vaguemestre »…

De retour en France, Manuella et Victorine s’installèrent dans un petit village près des Sables d’Olonne, au lieu-dit la Pironnière « chez les époux Gitton ». L’accusation soutient qu’à partir de cette planque discrète, elles adressèrent une quinzaine de lettres en Espagne. Elles l’aurait même admis, en précisant toutefois qu’il ne s’agissait que de coupures de journaux ou de renseignements erronés! Mais cet « aveu » – qui reconnait implicitement leur collaboration avec les services ennemis – est non seulement incertain mais carrément suspect, car il est censé résulter de leur témoignage au procès, auquel personne n’a eu accès et dont on sait qu’il n’a fait l’objet d’aucun compte rendu!

Pour faire bonne mesure, l’accusation affirma – également sans preuve – que les deux femmes « rayonnèrent au cours des mois suivants à Nantes, St Nazaire, Lorient, Quimper et Brest, se faisant remarquer çà et là par « leurs sentiments anarchistes et leurs propos subversifs »… et qu’elles tentèrent, en usant de leurs charmes de suborner le fils de la maison, alors matelot dans la Royale et de l’inciter à déserter…

Entre autres élucubrations ou inventions du commissaire Desoches, figurent de nombreuses autres péripéties à charge, réelles, inventées ou arrangées, dont un nouveau voyage de Manuella Alvarez en Espagne pour y rencontrer l’espionnage allemand…

Finalement, les deux femmes furent arrêtées le 19 mars 1917 en provenance des Sables d’Olonne, en gare de la Roche-sur-Yon.

….

La suite on la connaît! 

Les six mois qui suivirent furent consacrés par la justice militaire à monter un dossier d’instruction accablant à leur encontre et d’autant moins contestable qu’il fut tenu – et demeure – secret… Il s’agissait avant tout de porter un coup fatal au mouvement anarchiste et libertaire qui persistait à contester la légitimité de cette guerre sanguinaire, qui avait déjà endeuillé des centaines de milliers de familles dans tous les camps…

Le spectre de la Russie bolchevique hantait les gouvernements, qui n’étaient nullement enclins à laisser se développer la contestation libertaire et pacifiste de cette guerre imbécile et suicidaire…

Manuella et Victorine en firent les frais, sous les noms de Lolotte et Colombine… L’une avait quarante ans, l’autre vingt-cinq…

Peut-être qu’un jour, on leur rendra justice. Ce serait sans doute symbolique, mais à l’honneur de la République…

 

 

Il m’aura fallu patienter plus d’un demi-siècle pour apprendre l’existence d’un certain Jehan Gelée, né, semble-t-il, en l’an de grâce 1495, quelque part en Gâtine poitevine dans les environs de Parthenay, de Saint-Pardoux ou de Soutiers…

Photo Site officielCommune Mazières en Gâtine

Ph. Site mairie Mazières-en-Gâtine

Ce que je sais de lui est très sommaire ! A vrai dire, presque rien, hormis deux précisions: la première, triviale, eu égard à sa date de naissance, c’est qu’il a vécu sous les règnes de Charles VIII, de Louis XII et François 1er entre 1495 et 1547, et la seconde, forcément plus déterminante pour moi, c’est qu’il est mon lointain aïeul ! Et, même, au hit-parade de mes ancêtres, le plus ancien d’entre eux, à ce jour identifié !

Le fait qu’il soit né, trois ans à peine, après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, donne le vertige, surtout si l’on prend conscience que quinze générations et un peu plus d’un demi-millénaire nous séparent…

Je ne suis pas l’inventeur de cette découverte. C’est à ma cousine, « Rose l’Angevine » qu’il faut attribuer cette bouleversante révélation, récemment exhumée des archives ! Ainsi, sans crier garde, surgit du fond des siècles, un inconnu dont j’aime à croire qu’il me ressemblait comme un frère…ou peut-être pas du tout !

En tout cas, quelqu’un avec lequel je suis censé partager quelques gènes. Sans l’obstination de « Rose » une fidèle habituée de mon blog, il est certain que j’aurais vécu le reste de mon âge sans me préoccuper un seul instant de ce Jehan poitevin… Il faut dire que rares sont ceux, qui, dormant depuis des lustres dans les registres d’état civil ou paroissiaux parviennent à se soustraire aux enquêtes quasi-policières de Rose, une des généalogistes les plus averties du Grand Ouest du royaume de France, et même des provinces de la Nouvelle France. Nombreux en revanche, sont ceux qui cherchent à s’attacher bénévolement ses services pour dessiner les arbres de leurs ascendances et de leurs cousinages, jusqu’aux limites ultimes de la grouillante et mystérieuse canopée ! J’ai ce privilège.

Bref, sans elle, je n’aurais jamais imaginé ma filiation directe avec ce diable d’homme, ce Gelée, miraculeusement sauvé de notre amnésie collective et rappelé dans nos foyers, bien que refroidi depuis des temps immémoriaux…Je n’aurais jamais su que ce lien familial qui nous oblige désormais, emprunte les quartiers de roture de ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault (1894-1973) et de sa mère Clémence Fradin (1861-1931), toutes deux poitevines deux-sévriennes, que j’ai abondamment évoquées ici, il y a quelques années…

Et, le plus étonnant en cette affaire, c’est que cette chaîne généalogique ascendante – mi agnatique ou patrilinéaire et mi-cognatique – dont Rose m’a fourni les principales clés, en reconstituant une série ininterrompue d’ancêtres sur les cinq derniers siècles en Poitou, a permis de retrouver, en prime, dans la poussière des vieux grimoires, quelques autres personnages singuliers, parties prenantes de ma lignée, et également ignorés jusqu’à maintenant, mais qui ne correspondent pas tout-à-fait au profil des humbles manants ou des artisans pauvres qui peuplaient presque exclusivement hier les rameaux les plus élevés de mon arbre généalogique…

Ainsi, un arrière-petit-fils de Jehan Gelée, Anthoine Allonneau, un autre de mes aïeux au douzième degré – né en 1600, et « marchand » de son état était propriétaire avec son épouse, du domaine de la Bazonnière qui relevait de la seigneurie de Saint-Pardoux dans la Gâtine parthenaisienne, et dont les traces figurent encore sur le cadastre « napoléonien » établi en 1837 pour la commune de Saint-Pardoux (79)…

la-bazonniere-section-b-cadastre

La Bazonnière cadastre de Saint-Pardoux section B -AD 79

Mieux encore, son fils François Allonneau (1630-1690), héritier de la Bazonnière et de ses dépendances, exerçait la charge de notaire du duché de la Meilleraye. Notaire seigneurial et probablement royal par délégation, c’était certainement un notable local incontournable et redouté, car du fait de sa fonction consistant à dresser des actes de vente, d’héritage ou de contrat de mariage et à en garantir l’authenticité dans le ressort de la justice ducale, il devait jouir d’une connaissance assez précise du patrimoine des uns et des autres, et jouer un rôle appréciable dans les alliances entre les familles…

Sans être nécessairement richissime, car le nombre d’actes sur lesquels il prélevait son timbre devait être à la mesure de la richesse locale, François Allonneau disposait au moins des moyens de sa charge et de son office, et devait figurer parmi les familiers et les relations d’affaire du duc. Certainement pas parmi ses intimes, car il n’appartenait pas à la grande noblesse.

Watteau 1664- notaire établissant un contrat de mariage

Watteau 1664- notaire rédigeant un contrat de mariage

Durant la période où François Allonneau exerça sa charge de notaire, le seigneur des lieux, Charles de la Porte (1602-1664) était loin d’être un nobliau provincial anonyme. Il possédait sa chaise à la cour de France, en l’occurrence à celle de Louis XIII d’abord, dont il était d’un an le cadet, puis à celle de Louis XIV sur lequel il exerça une certaine influence presque paternelle au début de son règne….

Issu d’une famille poitevine de haut lignage, Charles était cousin du cardinal de Richelieu. En un temps, où le cumul des mandats ne soulevait aucune émotion – le bon peuple n’ayant guère le loisir de nourrir des états d’âme à propos de la gestion des affaires publiques – le « patron » de François Allonneau trustait allègrement les titres, les fonctions et les distinctions.

Qu’on en juge : ce grand aristocrate fut, à la fois, marquis puis duc de la Meilleraye en Poitou, duc de Réthel, baron de Parthenay et de Saint-Maixent, comte de Secondigny, seigneur du Boisliet, de la Lunardière, de la Jobelinière, de Villeneuve. Il fut en outre nommé lieutenant général de Bretagne, grand maître de l’artillerie de France, lieutenant général des armées du roi, pair de France, gouverneur de Nantes et de Port-Louis, et pour couronner le tout, le roi l’éleva à la dignité de maréchal de France, en remerciement sans doute de ses actions héroïques et de ses faits d’armes pendant la guerre de Trente ans.

Charles de la Porte

Charles de la Porte

Mais le duc n’était pas seulement un soldat avisé, il s’intéressait aussi au nerf de la guerre, l’argent, et pour ce motif, il fut nommé surintendant des finances en 1648… Sur son portrait d’époque, son teint blafard et son visage émacié donnent l’impression que l’homme est un peu las… On comprend pourquoi!

On peut néanmoins penser que les compétences du duc en matière financière influèrent certainement sur les relations qu’il entretint avec ses vassaux dans ses terres poitevines, en particulier avec son notaire, qui fut peut-être aussi son informateur sur l’état moral du duché…On ne serait pas étonné que les deux hommes, bien qu’ayant conscience, conformément à l’étiquette, des distances à respecter du fait de leurs différences de condition, aient su nouer des rapports de confiance, réciproques dans la gestion des biens… Réciproques mais forcément inégalitaires!

Le contraste est en tout cas saisissant entre la fortune présumée et l’aisance sociale de ce François Allonneau, et la modestie de la condition, deux siècles et demi plus tard, de ses descendantes, mon arrière-grand-mère Clémence Fradin, garde-barrière de la compagnie de chemins de fer, Paris-Orléans, veuve d’un poseur de voies, tué par un train, et ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, contrainte pour gagner sa vie de vendre ses services comme domestique puis cuisinière, chez des bourgeois de la région, dès l’obtention de son certificat d’études !

Que s’est-il donc passé dans ce laps de temps qui explique cet appauvrissement progressif – ou brutal – de cette famille, la mienne en partie, au cours des décennies qui ont suivi l’époque « solaire » des Allonneau? Plusieurs explications peuvent être avancées, mais les pistes pour les confirmer font défaut. La révolution française qui a rebattu les cartes et détruit des patrimoines fut-elle un facteur décisif? Ou bien la dispersion des héritages, ou encore des retours imprévus de fortune à la suite de mauvais choix de certains héritiers au fil des générations? Nul ne le sait…

La réponse se trouve peut-être dans la consultation de milliers de pages malaisées à décrypter des minutes notariées, collectionnées au cours de cette période critique. Beaucoup, sont désormais consultables dans les dépôts départementaux d’archives… Mais, à moins d’une trouvaille rapide, qui fournisse d’emblée les réponses attendues, la tâche exige l’abnégation studieuse d’un bénédictin, à laquelle je ne saurais me résoudre!

Peut-être qu’un jour, cette énigme, d’importance toute relative, trouvera néanmoins une réponse crédible, par la grâce d’un robot paléographe qui, en moins de temps qu’il n’en fallut pour initier le big-bang, déchiffrera des milliers d’écrits pertinents et de charabias dialectaux, en analysant parallèlement la composition chimique des parchemins et en interprétant les empreintes génétiques laissées par les tabellions sur les vélins de ces temps-là !

Mais, dans l’attente de cet avenir robotique radieux, alors que moi-même, j’aurai probablement rejoint la masse des archives dormantes en attente d’un hypothétique réveil généalogique, il me faut conclure…

Bien sûr, tout le monde rêve un jour ou l’autre, d’épingler à sa galerie d’ancêtres, des chevaliers compagnons de Saint-Louis partant en croisade contre les sarrasins, ou espère se revendiquer, preuve à l’appui, du courage monastique des chevaliers teutoniques !

Pour l’heure, Rose l’angevine ne m’a fourni pour ancêtre ultime, qu’un seul ressortissant poitevin de la fin du quinzième siècle ! Un seul parmi les 32768 ancêtres directs putatifs, dont je devrais me prévaloir au quinzième degré de mon arbre… Beaucoup moins en réalité, car du fait des croisements de cousinages, un nombre appréciable porte sur sa seule tête, le poids de plusieurs aïeux.

Jehan est seul sur son rameau. Je m’en contente, et m’en satisfais ! Disons qu’étant identifié – autrement dit « mesuré » au sens de la théorie quantique – il est l’unique homme de son époque qui atteste de la réalité de ma filiation. Tous les autres sont demeurés virtuels, et doivent être regardés comme des possibilités qui ne se sont jamais réalisées…Un peu comme une fonction d’onde en mécanique quantique, qui ne rend compte de la réalité physique du monde, qu’à la condition de préciser le contexte métrologique qui a permis de lui donner chair et d’admettre qu’elle n’a pas d’existence propre indépendamment de l’observateur.

Si l’expérience était réalisable, je ne serais pas surpris de découvrir ma très grande proximité génétique avec ce Jehan! La même en toute hypothèse, que celle que j’entretiens avec Saint-Louis et ses compagnons de croisade, avec les chevaliers teutoniques et même avec les sarrasins qu’ils combattaient…

A quoi bon alors s’échiner à rechercher plus avant d’autres aïeux, alors que la grande saga du désir ou de l’amour – ou plus prosaïquement de l’instinct de survie de l’espèce – conjuguée aux lois de la génétique nous désignent tous comme des enfants de Jules César, de Charlemagne et de Vercingétorix ?

Certes! Mais, le plaisir réside dans l’identification besogneuse du balisage et des écueils parsemant le chemin emprunté par les générations qui nous ont précédés, pour nous transmettre la vie! C’est cette recherche qui est passionnante en soi, et c’est ce qui explique notre acharnement et notre émotion à nous abîmer les yeux, des heures durant, sur des écrans affichant des archives publiques numérisées ! Autrefois dans les mairies, on pouvait en plus effleurer le papier et en respirer l’odeur! Aujourd’hui, on l’imagine…

 

 

Si, Si…

Si j’avais un chien pour fidèle compagnon, il est certain que les jours où « le temps s’y prête » je le promènerais sur la plage…Il pataugerait à sa guise en limite d’estran et imprimerait ses pattes en s’ébouriffant, dans les marnes et les sables gris ou blonds du rivage…

Et si, complice de mes pensées, mon chien souhaitait marquer son passage et le mien d’une trace éphémère, propre à ressusciter d’antiques souvenirs, je l’approuverais, tout en sachant qu’à chaque flux et reflux de la mer, d’incessantes petites vaguelettes, déferlant sur la grève, s’échineraient avec constance à noyer sous l’écume, les fétus d’un passé esquissé en rêve et à jamais révolu.

Sa promenade erratique et fouineuse serait la mienne, sur ce rivage soudainement épargné par le temps en plein cœur de l’hiver. Alors, je lui raconterais « l’histoire de ce roi mort de n’avoir pu te rencontrer »! Ce même souverain qu’un grand prince de la chanson chantait encore dans les jukebox des boites de nuit de la côte, à la charnière des années soixante

20170201_162526

Et si ce lieu dont on ne sait le nom – un nom qu’on a fini par oublier à force d’y songer – avait la singulière faculté d’inverser le cours des choses et de nos histoires! Ce serait si génial de rembobiner l’espace-temps de ce jardin secret à rebours des orbites planétaires et de rattraper tant de lustres perdus à s’étourdir dans une course éperdue vers un improbable et indomptable futur! Comment contrer cette croissance entropique de notre univers intime, qui a si souvent perverti – mué – nos pensées les plus folles en un présent banal à peine présentable? Grandeurs et misères du quotidien, dont le poids s’alourdit comme dorénavant notre démarche, comme s’épaissit aussi notre tour de taille au fur et à mesure du temps qui passe, alors que notre longue chevelure brune d’antan s’est clairsemée et qu’elle ne relève plus que de l’imaginaire.

Trop tard désormais pour regretter quoi que ce soit, sauf ici parfois – peut-être – dans une posture désormais gratuite, si l’occasion se présente, par procuration également… Seuls face à la mer sombre, et au soleil couchant, terrassés par l’horizon flamboyant du côté de la Catalogne, et épris d’une sourde inquiétude sous un ciel chargé et menaçant, oserons-nous raviver avec mélancolie tant de sentiments évanouis, il y a plus d’un demi-siècle…Oui, s’il s’agit d’entrevoir le bonheur à peine ébauché d’avoir été furtivement et virtuellement quelqu’un, sur ce littoral languedocien! Un rêve nostalgique d’autrefois, pour sourire de soi-même avec délice, avec compassion et douceur, en mesurant le chemin parcouru depuis lors… »Avec le temps, va, tout s’en va… »

Si elles s’en souviennent les vagues vous diront, Comment pour la Fanette s’arrêta la chanson…

 

Périgord Noir …

Admirer la Dordogne des rives de La Roche Gageac, c’est un rituel auquel on ne saurait se dérober! Mais ce ne fut jamais une routine. On a beau, depuis plus de quarante ans, repasser sans cesse à cet endroit, en toutes saisons, le panorama suscite toujours le même émerveillement, éveille toujours de nouveaux rêves et désormais ressuscite, mieux (au moins autant) qu’en tout autre lieu du Périgord Noir, le souvenir de ceux qui ne sont plus!

p1160283

Le gitan qui vendait ses paniers sur le quai dans les années quatre-vingt, jusqu’à parfois accrocher sa production aux grilles du monument aux morts, n’est plus là depuis longtemps. Et, non plus Mimi, notre demoiselle, tantine sautillante à talons hauts qui portait un béret pastel à la manière d’un chasseur alpin, et qui l’interpellait familièrement! Mais, au cœur de l’hiver, ils continuent de hanter l’esplanade surplombant la rivière, profitant sans nul doute du calme et du silence de la nature pour reprendre leurs quartiers d’antan. C’est le temps où les souvenirs peuvent s’épancher et se manifester sans entrave avant la furie touristique de l’été.

Les anglais d’avant le Brexit viendront sans doute encore. Progressivement ils prendront de l’âge et se presseront moins nombreux…Ceux d’après en auront désormais moins l’occasion! Mais, à la belle saison, les eaux de la Dordogne continueront néanmoins d’accueillir des aventuriers en sandales pour une croisière en gabarres jusqu’à Castelnaud-la Chapelle ou Beynac à la recherche improbable de la légendaire carpe, qui narguait les pêcheurs de l’avant dernier siècle…

Des nuées de canoës descendront la rivière, tandis que leurs occupants distrairont le temps concédé par une navigation facile, en mitraillant avec leurs Iphones ou Smartphones à tout faire, y compris et surtout des selfies, leurs propres bobines hilares dans le décor des collines riveraines coiffées de leurs châteaux féodaux, dont ils diffuseront immédiatement les images dans l’Europe entière. D’autres, moins aventureux ou plus botanistes musarderont à travers les ruelles à flan de rocher de la Roque, admiratifs du jardin tropical, éteint à la morte saison, avant d’aller se restaurer à la Plume d’Oie d’un menu périgourdin rapporté des brumes nordiques mais plus vrai que nature! A moins qu’ils ne préfèrent un autre bistrot moins coûteux.

p1160284

A coup sûr, l’imperturbable Dordogne continuera de rouler ses ondes impétueuses, sans se soucier de nos états d’âme… Immuable et irremplaçable reliquaire, elle évoque pourtant tant de moments précieux de notre jeunesse, et de joies simples et familiales dans ce lieu aujourd’hui déserté, si propice à la nostalgie…

p1160286

Il est encore temps d’en profiter avant que des ruées de touristes ne viennent troubler la quiétude de l’endroit dès les premiers vols d’hirondelles dans les charmilles des cafés du bord de l’eau. Pour l’heure, j’aime regarder vers l’amont, plus secret et sauvage.

On rapporte que Napoléon 1er qui aimait bien l’écrivain, Jacques Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), l’auteur du roman « Paul et Virginie » – dont nous avons commenté les meilleures pages, dans le « Lagarde et Michard » de notre adolescence – était nettement plus réservé sur les travaux du « chercheur scientifique » que ce chantre de la beauté des paysages, et brillant aventurier prétendait être. D’autant moins enthousiaste d’ailleurs, que le romancier se piquait d’être un philosophe « finaliste » de la nature, contrairement à l’empereur qui était probablement plus proche intellectuellement de la conception mécaniste du monde des philosophes des Lumières. Ainsi, un jour que le botaniste, successeur de Buffon à la tête du Muséum d’Histoire Naturelle, se plaignait du peu de considération que lui accordaient les membres de l’Institut – l’Académie des Sciences d’alors – l’empereur lui rétorqua :

« Savez-vous le calcul différentiel, Monsieur Bernardin ? Non, eh bien, allez l’apprendre et vous vous répondrez à vous-même. »

L’empereur parlait de ce qu’il connaissait, car il avait étudié le calcul intégral et différentiel durant sa scolarité à l’école préparatoire militaire de Brienne entre 1779 et 1784, avant d’être intégré comme élève artilleur à l’école militaire de Paris…Il y développa même des facultés exceptionnelles en mathématiques, auxquels il s’adonna bien au-delà de sa scolarité.

A telle enseigne que le 25 décembre 1797 – 5 nivôse an VI – alors qu’il revenait, auréolé de gloire de la campagne d’Italie (1796-1797), promu au grade de général, il fut brillamment élu membre de l’Institut des Sciences et des Arts, classe des Sciences Physiques et Mathématiques, section des Arts Mécaniques.

Il ne s’agissait en rien d’une élection de complaisance, car Bonaparte, mathématicien d’une rare précocité, avait ramené d’Italie, en plus d’une réputation de grand stratège, dont attestaient les victoires de Lodi et du pont d’Arcole, un théorème de géométrie, énoncé par le géomètre et ecclésiastique Lorenzo Mascheroni (1750-1800), aux termes duquel  » toutes les figures construites à l’aide de la règle et du compas, peuvent l’être à l’aide du seul compas »…

Séduit, le jeune officier en avait même fourni une autre démonstration et une application originale – connue depuis sous le nom de « Problème de Napoléon » – qui consistait à retrouver le centre d’un cercle avec seulement un compas !  Son raisonnement fit dire au grand savant, Pierre Simon de Laplace (1749-1827), le « Newton français », admiratif et pourtant de vingt ans son aîné :

« Nous attendions tout de vous, Général, sauf des leçons de géométrie ! »

Problème de Napoléon

Problème de Napoléon

Cet intérêt pour les mathématiques de Napoléon Bonaparte et son appétence pour les sciences, très souvent passés sous silence par les historiens du Premier empire, ne se sont jamais démentis. Jusqu’à son abdication en 1815, l’Empereur participa aussi souvent qu’il le put, aux travaux de l’Académie. Et sa présence n’était pas passive. Il n’hésitait pas à s’investir personnellement dans les débats ou les controverses scientifiques.  Au sein de ce cénacle de savants, lui, l’autocrate impulsif qui se comportait avec brutalité à l’égard de ses opposants politiques, faisait étalage d’une étrange patience et ne tenait nullement grief à ceux qui lui portaient la contradiction sur une question scientifique…Napoléon aimait la science pour la science, et sur ce point, il n’est pas exagéré d’avancer qu’il fut un digne héritier de la philosophie des Lumières et de la Révolution, celle du règne de la Raison, de la Logique déductive et de la Rigueur démonstrative.

Jamais d’ailleurs, en dehors du Premier Empire, les scientifiques, toutes disciplines confondues, ne disposèrent d’autant de moyens matériels et surtout ne jouirent d’une aussi grande considération de la part du pouvoir en place…Jamais, ils ne bénéficièrent d’autant de facilités pour conduire leurs recherches aussi bien théoriques qu’expérimentales, pour exprimer leurs thèses et pour les confronter à la critique de leurs pairs. Le résultat fut à la hauteur des moyens consentis. Cette période fut une des plus brillantes de la science française. Ce « quattrocento » scientifique à la française, a laissé le souvenir d’une ébullition culturelle sans précédent dans notre histoire nationale, et servit de moteur au développement technologique qui s’ensuivit, fondement de l’essor industriel du 19ième siècle.

Jusqu’à sa mort en 1821, le reclus de Longwood House chercha à s’informer sur les découvertes les plus récentes et s’intéressa à l’évolution des connaissances, regrettant presque dans ses Cahiers de Sainte Hélène de n’avoir pas, lui-même, privilégié une carrière académique…

Mais, l’empereur Napoléon 1er demeura une brillante exception… Son exemple est presque unique. Il n’a pas fait école, ni fondé une tradition.

En effet, à de rares exceptions près, les élites politiques de premier plan n’ont guère exprimé, depuis plus de deux siècles, la même passion désintéressée et sincère pour les questions scientifiques et techniques…Ce désintérêt relatif réside sans doute dans les modalités de recrutement de ces « fines fleurs » de la politique, qui a fait la part belle aux formations littéraires et juridiques, et, depuis 1945, aux prétentieux cursus administratifs dispensés à l’Ecole Nationale d’Administration. Et ce, au détriment des parcours scientifiques et techniques, fussent-ils prestigieux comme l’école polytechnique, considérés comme des filières de second ordre pour exercer des responsabilités politiques et surtout pour occuper les premiers rôles.

Depuis l’avènement de la seconde République en 1848, moins d’une dizaine de personnalités ayant exercé une fonction décisionnelle importante, parmi la soixantaine environ de grands dirigeants – dont vingt-quatre présidents de la République – purent se prévaloir de connaissances théoriques, techniques et scientifiques, leur permettant d’aborder avec une certaine compréhension les questions scientifiques.

Parmi celles-ci, on peut citer les hommes d’Etat qui suivent. A des degrés divers, sans être tous d’authentiques savants, du moins présentaient-ils les aptitudes requises pour appréhender les enjeux scientifiques et techniques de leur époque :

  • François Arago(1786-1853), président de la Commission exécutive de la République en 1848, académicien des sciences, astronome et polytechnicien,
  • Eugène Cavaignac (1802-1857), chef de l’Etat en 1848, polytechnicien et général d’artillerie,
  • Sadi Carnot (1837-1894), président de la République, polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées,
  • Paul Doumer (1857-1932), Président de la République, professeur de mathématiques,
  • Albert Lebrun (1871-1950), Président de la République, polytechnicien et ingénieur des mines,
  • Valéry Giscard d’Estaing, Président de la République, polytechnicien
François Arago

François Arago

A cette liste, il convient d’ajouter Georges Clemenceau (1841-1929), le « Père la Victoire », président du Conseil entre 1906 et 1909, puis entre 1917 et 1920. Son cas est des plus singuliers, car le bougre ombrageux ne fut pas seulement un homme politique exceptionnel, principal artisan de la victoire de1918, ni le parlementaire redouté des gouvernements, ni même le journaliste le plus craint de son époque, il était aussi médecin de formation et avide de nouveautés. Ainsi, en parallèle de ses autres activités, presque secrètement, il développa, durant toute sa vie, une insatiable curiosité pour toutes les formes de culture, dont les sciences dites « exactes » et pas seulement la médecine, son premier amour…

Très âgé et partiellement retiré à Saint-Vincent-sur-Jard en Vendée, il rédigera même un étonnant et monumental ouvrage intitulé  » Au soir de la pensée » dans lequel il recense et philosophe sur tous les thèmes qui l’ont passionné et inspiré, en particulier sur les grandes thématiques scientifiques de l’heure, la relativité et l’atomistique ! On découvre alors avec surprise que cet homme hyperactif ne s’est pas contenté d’aborder la science en dilettante, mais que sa soif de décrypter la nature l’a incité à se plonger dans les problématiques scientifiques les plus complexes, comme la « relativité restreinte » de son cadet de près de quarante ans, Albert Einstein (1879-1955), qui bouleversa les notions de temps et d’espace absolus de Newton !  Avec admiration, Jean-Pierre Chevènement observait en 2014 dans une émission radio « qu’il y a très peu d’hommes politiques qui pourraient (aujourd’hui) écrire le livre que Clemenceau a écrit très vieux… ».

p1160266

Et effectivement, très peu de figures importantes de la politique française actuelle consentiraient un tel investissement intellectuel sans autre but que de prendre un peu de hauteur et de recul par rapport à la masse considérable d’innovations technologiques qui nous assaillent chaque jour… Peu, d’ailleurs, seraient en mesure de le faire. Peu enfin aurait l’humilité de le faire, de peur que l’exercice bouscule nombre de leurs certitudes médiatiques sur la science.

Les raisons d’une telle indifférence de la classe politique pour les questions scientifiques sont multiples. Bien sûr, la formation des protagonistes de la politique déjà évoquée est certainement un facteur à prendre en compte, mais il ne s’agit peut-être que d’une conséquence et non d’une cause…Le principal déterminant de cette désaffection des gouvernants pour les disciplines scientifiques résulte probablement – et en premier lieu – du regard porté par la société contemporaine sur les avancées de la Science. Cette dernière a en effet perdu son statut de secteur protégé des querelles partisanes, entièrement voué à défricher de nouvelles « terra incognita » pour le bonheur de l’humanité…

Les avancées de la science sont de moins en moins perçues comme des conquêtes de la Raison sur l’ignorance, mais de plus en plus, comme des facteurs de menaces potentielles…Le progrès ne semble plus résider dans le triomphe de nouveaux savoirs mais dans la manière de circonvenir les risques que ces nouvelles connaissances pourraient engendrer…L’enjeu n’est d’ailleurs plus tant de développer de nouveaux savoirs, que d’imaginer des protections supplémentaires face aux dangers supputés de toute innovation scientifique ou technologique…La peur supplante l’audace, considérée dans le passé comme une des qualités primordiales des pionniers de la science. Dans notre environnement contemporain, où les technocraties répressives hypocritement qualifiées « d’indépendantes » se multiplient, Pierre et Marie Curie n’auraient pas été autorisés, pour des motifs de sécurité, à poursuivre leurs recherches sur le radium.

Dans ce contexte, la classe politique, ignorante de la science, suit le mouvement plus qu’elle ne le précède, amplifiant délibérément pour des motifs électoraux ou de clientélisme, les dangers signalés par des experts venus de nulle part, qui la mettent en garde sur les conséquences d’options trop hardies, assimilées volontiers à un laxisme coupable. L’acquisition de connaissances nouvelles n’est plus alors un enjeu, mais un alibi de campagne, dans le cadre d’une lutte prétendument sans merci contre tous les méfaits proclamés de la modernité !

A titre anecdotique, mentionnons le cas de ce candidat à l’élection présidentielle en 2017, paré pour tout titre universitaire d’une licence d’histoire, et apparatchik patenté de son parti, qui parcourt les estrades en pérorant devant qui veut l’entendre qu’une de ses premières décisions une fois élu serait « d’interdire les perturbateurs endocriniens ». Evidemment personne n’aurait l’outrecuidance de lui demander des précisions sur ce qu’il entend par là ! Le vocable suffit pour effrayer, surtout si l’on ajoute que ces substances sont à l’origine de cancers et qu’ils ont une incidence sur la fécondité humaine…

Ah! Qu’elle a bon dos, l’épidémiologie, cette discipline de traitement statistique de phénomènes de faible incidence, lorsqu’elle sert de support politiquement orienté aux charlatans de l’apocalypse! Si l’on n’y prend garde, il n’y aurait pas assez de bretons vivant sur des roches granitiques, pour mourir des effets néfastes des émanations du radon radioactif! Et pour le même motif, le Limousin serait un désert humain depuis des millénaires…

Cette conception étriquée du progrès dont le point d’orgue fut l’inscription aberrante du « principe de précaution » dans la constitution de la République, marginalise de fait toute démarche scientifique, au risque de stériliser définitivement toute initiative un peu hardie à force d’encadrement réglementaire et normatif, et dans certains cas, de judiciarisation de l’action de chercheurs intrépides et… imaginatifs. Ces dérives ontologiques vont de pair avec des restrictions budgétaires des crédits de recherche que tout gouvernement depuis plusieurs décennies s’efforce d’obtenir, en reculant toutefois piteusement en rase campagne, lorsque les coupes vraiment trop sombres, provoquent l’indignation bruyante des plus éminentes pointures de la recherche scientifique.

De même, on croit rêver lorsque le Parlement français va jusqu’à interdire  – non l’extraction des gaz de schistes, ce qui pouvait, à la limite, se concevoir – mais toute recherche sur ce sujet ! On frise le retour à l’inquisition lorsque les discours officiels condamnent tout esprit frondeur qui s’aviserait imprudemment d’émettre le moindre doute sur la pertinence des conclusions relatives aux changements climatiques…

La Science devenue officielle et bastion, parmi d’autres, de la pensée unique est relayée par des élus politiques incultes. Du haut de leur tribune, ils invoquent l’autorité que leur confère leur position, pour condamner sans appel, toute expression dissonante qui s’écarterait de la vérité décrétée, et se gaussent sans vergogne de toute référence – fût-elle timide – au doute méthodique, principe cardinal de l’évolution des connaissances depuis des siècles. Dans le même temps, la pensée rationnelle, progressivement gangrenée par des considérations idéologiques, ploie sous les coups de boutoir « d’experts » autoproclamés, qui gesticulent bruyamment en s’exonérant des systèmes classiques de validation scientifiques, et imposent un corpus de dogmes simplistes, dont il faut absolument faire son catéchisme. La non-science remplace alors la science !

Cette tendance à nier la complexité du réel, à établir des relations délibérément réductrices entre des effets et des causes, et à limiter le champ scientifique aux exigences politiques du moment, est évidemment contraire à l’esprit même de la recherche scientifique, et de fil en aiguille, conduit à tarir les ressources morales nécessaires à toute recherche, qu’elle soit fondamentale, théorique ou appliquée…

Le résultat, c’est que la science est plus en plus absente des grands débats de société ! Ou lorsqu’elle est évoquée, c’est sous forme de caricature, dépouillée de tout ce qui fait sa force mais aussi son charme et chassée de la place qu’elle occupait depuis toujours dans notre imaginaire collectif, pour simplement épancher la soif de comprendre le monde, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, manifestée par l’humanité dès ces premiers balbutiements d’intelligence…

La science n’est plus guère alors qu’une posture, une diversion mondaine justifiant, pour des motifs fallacieux de sécurité, la restriction des libertés… Certains raisonnements sont à cet égard éloquents, comme celui, par exemple, des opposants au nucléaire qui usent de concepts possédant la saveur du savoir académique, mais qui détournés de leur sens originel, ne sont utilisés que pour dérouler des argumentaires sectaires, scientifiquement discutables et frôlant l’obscurantisme !

Le pire au fond, ce n’est pas la méconnaissance, c’est le simulacre de science et de rationalité, dont le personnel politique use, volontairement ou non, pour abuser le citoyen…

Le fil est bien perdu ou s’est cassé depuis ce temps, où le futur empereur des français se passionnait comme un gamin, « gratuitement » juste pour satisfaire son goût des maths, dans la recherche du centre d’un cercle au moyen de son seul compas ! Pourquoi les faux sérieux des temps modernes s’échineraient-ils dans de pareils amusements, alors que l’exercice est trivial si l’on se sert en plus d’une règle? Ce plaisir de la recherche existe encore, mais il n’est plus valorisé socialement dans la gouvernance opportuniste de nos sociétés !

Finirons-nous par nous réveiller de ce mauvais rêve, et donner tort à Pierre-Gilles de Gennes (1932-2007), prix Nobel de physique, qui fut mon professeur à la faculté des sciences d’Orsay au début des années 1970, et qui, pessimiste, pensait en 1998 que « l’approche scientifique était en régression » et déplorait que « les dogmes les plus sectaires (anciens et modernes) prennent le pouvoir » ?  Espérons…