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Archive for the ‘Actualité’ Category

C’est à la fin du mois de novembre 1835 qu’Alfred de Musset (1810-1857) écrit « La nuit de décembre ». C’est probablement le plus original de ses quatre poèmes « nocturnes » ( Nuit de mai, d’aout et d’octobre), le plus lisible aussi pour le regard d’un « moderne » lecteur qui n’adhère que modérément aux envolées lyriques parfois outrancières du romantisme théâtral de certaines des autres productions littéraires de l’auteur.

Quand il rédige  » La nuit de décembre » Musset est alors âgé de vingt-cinq ans et il vient de rompre avec Georges Sand qui fut sa compagne durant quelques mois entre la fin de l’année 1833 et 1834. Une rupture douloureuse bien qu’ils se soient mutuellement trompés. Mais à la différence des trois autres poèmes de « ses saisons de cœur » qui expriment la souffrance affective, réelle ou simulée du poète éconduit – souffrance d’ailleurs passée à la moulinette des standards d’un lyrisme d’époque désormais daté – le propos du poète n’est pas tant de se complaire de sa propre douleur et de ses pleurs que de procéder avec un réalisme saisissant à une sorte de revue de détail des différents épisodes de sa jeune vie.

Rien ne permet d’ailleurs d’imaginer à la lecture des nombreuses strophes de sizains aux rimes riches finement ciselées que l’homme n’en est encore qu’à l’aube d’un parcours de vie qui s’est jusqu’alors incarné dans le dandysme. Il pourrait tout aussi bien avoir l’âge canonique de quelqu’un qui a beaucoup vécu et qui s’efforce, à l’approche de l’échéance fatale, de dresser la chronique passionnelle d’une vie et de ses déboires.

Ce très long poème que je traine avec moi depuis mes premiers Lagarde et Michard, est troublant à de multiples titres. D’une part parce qu’il fait écho, presque deux siècles après avoir été rédigé, à l’expérience de chacun et qu’il exprime un mal-être que tout le monde connait toujours à un moment ou à un autre de son existence. Il étonne d’autre part, par la forme que l’auteur a privilégiée, celle d’un dialogue entre lui-même et un fantôme qui l’accompagne en toutes circonstances, misérable comme lui, malheureux comme lui, généralement vêtu de noir et « qui lui ressemble comme un frère »!

Il s’agit en fait de son double imaginaire, un autre lui-même solitaire. Celui aux multiples visages, qui, à y réfléchir plus avant, escorte et même chaperonne chacun d’entre nous! C’est ce qui nous rend cette poésie si proche et nous émeut!

En ces temps incertains et collectivement suicidaires, où, faute de perspective réjouissante, tout nous pousse au pessimisme, il semble en outre que cette élégie de Musset, empreinte de mélancolie à l’approche d’un hiver qui n’est ici que symbolique, soit de brulante actualité. Le poète tourmenté nous offre l’occasion de nous interroger sur le sens de notre propre condition, sur la solitude mais aussi sur notre capacité à rebondir et à rompre avec l’impérium de l’individualisme agressif, hors de toute injonction métaphysique.

Désormais, plutôt que de commenter, le mieux est de lire d’en larges extraits ! Car que faire d’autre que de se laisser bercer par la quête perpétuelle de soi-même qu’incarnent les errances poétiques de Musset et de s’en imprégner au fil des multiples renoncements et douloureuses séparations auxquelles le poète comme chacun d’entre nous doit finalement s’accommoder pour survivre, à défaut d’y consentir?

« LE POÈTE.

Du temps que j’étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s’asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.


Son visage était triste et beau ;
À la lueur de mon flambeau,
Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur sa main,
Et resta jusqu’au lendemain,
Pensif, avec un doux sourire.

Comme j’allais avoir quinze ans,
Je marchais un jour, à pas lents,
Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d’un arbre vint s’asseoir
Un jeune homme vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.


Je lui demandai mon chemin ;
Il tenait un luth d’une main,

De l’autre un bouquet d’églantine.
Il me fit un salut d’ami,
Et se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.

À l’âge où l’on croit à l’Amour,
J’étais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s’asseoir
Un étranger vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.


Il était morne et soucieux ;
D’une main il montrait les cieux,
Et de l’autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir,
Mais il ne poussa qu’un soupir,
Et s’évanouit comme un rêve.

À l’âge où l’on est libertin,
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevais mon verre.
En face de moi vint s’asseoir
Un convive vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.


Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tête un myrte stérile.
Son bras maigre cherchait le mien,
Et mon verre, en touchant le sien,
Se brisa dans ma
main débile.

Un an après, il était nuit ;
J’étais à genoux près du lit
Où venait de mourir mon père.
Au chevet du lit vint s’asseoir

Un orphelin vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.


Ses yeux étaient noyés de pleurs ;
Comme les anges de douleurs
Il était couronné d’épine ;
Son luth à terre était gisant,
Sa pourpre de couleur de sang,
Et son glaive dans sa poitrine.

Je m’en suis si bien souvenu
Que je l’ai toujours reconnu
À tous les instants de ma vie.
C’est une étrange vision,
Et cependant, ange ou démon,
J’ai vu partout cette ombre amie.

Lorsque plus tard, las de souffrir,
Pour en vivre ou pour en finir,
J’ai voulu m’exiler de France ;
Lorsqu’impatient de marcher,
J’ai voulu partir, et chercher
Les vestiges d’une espérance ;

………..

Partout où le long des chemins,
J’ai posé mon front dans mes mains,
Et sangloté comme une femme ;
Partout où j’ai, comme un mouton
Qui laisse sa laine au buisson,
Senti se dénuer mon âme ;

Partout où j’ai voulu dormir,
Partout où j’ai voulu mourir,
Partout où j’ai touché la terre,
Sur ma route est venu s’asseoir
Un malheureux vêtu de noir
Qui me ressemblait comme un frère.

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie
Je vois toujours sur mon chemin ?
Je ne puis croire, à ta mélancolie,
Que tu sois mon mauvais Destin !
Ton doux sourire a trop de patience,
Tes larmes ont trop de pitié.
En te voyant, j’aime la Providence.
Ta douleur même est sœur de ma souffrance ;
Elle ressemble à l’Amitié.

Qui donc es-tu ? — Tu n’es pas mon bon ange ;
Jamais tu ne viens m’avertir.
Tu vois mes maux (c’est une chose étrange !)
Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,
Et je ne saurais t’appeler.
Qui donc es-tu, si c’est Dieu qui t’envoie ?
Tu me souris sans partager ma joie,
Tu me plains sans me consoler !

Ce soir encor je t’ai vu m’apparaître.
……
J’enveloppais dans un morceau de bure
Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu’ici-bas ce qui dure
C’est une mèche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde,
Je me perdais dans tant d’oubli.
De tous côtés j’y retournais la sonde,

Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
Mon pauvre amour enseveli.
….
Mais tout à coup j’ai vu dans la nuit sombre
Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j’ai vu passer une ombre ;
Elle vient s’asseoir sur mon lit.

Qui donc es-tu, morne et pâle visage,
Sombre portrait vêtu de noir ?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage ?
Est-ce un vain rêve ? est-ce ma propre image
Que j’aperçois dans ce miroir ?


Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
Pélerin que rien n’a lassé ?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
Assis dans l’ombre où j’ai passé.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire,
Hôte assidu de mes douleurs ?
Qu’as-tu donc fait pour me suivre sur terre ?
Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,
Qui n’apparais qu’au jour des pleurs ?

LA VISION.

Ami, notre père est le tien.
Je ne suis ni l’ange gardien,
Ni le mauvais destin des hommes.
Ceux que j’aime, je ne sais pas
De quel côté s’en vont leurs pas
Sur ce peu de fange où nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni démon,
Et tu m’as nommé par mon nom
Quand tu m’as appelé ton frère ;
Où tu vas, j’y serai toujours,
Jusques au dernier de tes jours,
Où j’irai m’asseoir sur ta pierre.

Le ciel m’a confié ton cœur.
Quand tu seras dans la douleur,
Viens à moi sans inquiétude.
Je te suivrai sur le chemin ;
Mais je ne puis toucher ta main,
Ami, je suis la Solitud
e.

PS

1- Le tableau de l’homme solitaire sur un banc, qui illustre le poème, est une œuvre du peintre américain Edward Hopper (1882-1967) considéré comme le peintre de la solitude.

2- Il y a près d’une vingtaine d’années, j’ai eu l’occasion de lire quelques passages de ce poème, à une députée de ma circonscription devenue ensuite ministre avant de s’évanouir vers d’autres horizons. Elle avait souhaité me rencontrer et m’avait surpris dans la salle d’attente de sa permanence de Longpont-sur-Orge, lisant « La nuit de décembre ». Finalement on n’avait pas vraiment abordé le sujet qui justifiait ma présence et qui avait motivé sa demande.

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Depuis quelques temps, de « grands » stratèges, officiers supérieurs en réserve de l’armée française, désormais « demi-solde », ont tendance à arrondir leurs fins de mois en nous gratifiant, avec plus ou moins de pertinence, de leurs analyses géostratégiques sur les médias d’infos en continu. Ils remplacent ceux qui tenaient jusqu’alors le haut du pavé du fait des circonstances épidémiques et climatologiques, à savoir les experts – parfois autoproclamés – de l’épidémiologie ou encore les chantres écologistes du développement durable, de la biodiversité et de la transition énergétique, accessoirement prophètes du suicide annoncé de l’espèce humaine.

Ce qu’il y a de paradoxal dans les discours de ces flopées d’experts, c’est le recours d’une part, à de multiples euphémismes ou litotes pour dédramatiser une réalité souvent sombre et d’autre part – dans le même temps – à des prévisions inquiétantes sur « notre planète », à savoir le pire du pire, c’est-à-dire une « nouvelle extinction des espèces vivantes ». Le tout étant assorti d’accusations ciblées sur les excès coupables du libéralisme débridé et surtout de dénonciations de la rationalité occidentale responsable, selon eux, d’une modernité destructrice. Bref, nous sommes en permanence confrontés à des figures oxymoriques déroutantes, propres à accentuer nos tendances schizophréniques !

S’agissant précisément des retraités galonnés de la République, qui peuplent les plateaux télévisuels depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, il n’est pas inintéressant d’observer que ces spécialistes qui ont troqué leurs rangers pour des charentaises et des cols ouverts ainsi que leurs fusils d’assaut pour des microphones, n’usent plus que très rarement du mot « guerre » pour caractériser la situation. Victimes ou acteurs consentants d’une sorte de déni de réalité, ils se comportent – peut-être à leur corps défendant – à la manière du tyran russe qui masqua l’agression d’un pays souverain en l’affublant initialement du nom « d’opération militaire de dénazification ».

Ainsi en lieu et place de la « guerre  » réservée plutôt aux affrontements sanglants du passé, nos savants experts militaires préfèrent employer, selon les circonstances, les termes « conflit de haute intensité » ou encore « opérations militaires extérieures de la France ». Ces dernières sont même identifiées par un petit nom qui ne signifie rien pour le commun des mortels mais qui présente l’avantage d’évoquer précisément la guerre d’un corps d’armée expéditionnaire sans la citer ni la localiser avec précision.

Ainsi les opérations en Lybie en 2011 s’appelaient Harmattan, au Mali en 2013 c’était Serval, Sangaris en République centrafricaine en 2013 et finalement Barkhane au Sahel en 2014 et ainsi de suite. Actuellement en 2022, le renforcement du dispositif militaire effectué pour le compte de l’OTAN par l’armée française en Roumanie est crédité du joli nom d’Aigle. Il s’agit sûrement d’un clin d’œil à la Grande Armée de Napoléon. Lequel à son retour victorieux de l’Ile d’Elbe au printemps 1815 prononça ces mots:  » L’aigle avec les couleurs nationales volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame ». Bon ou mauvais présage: c’est selon…

Quoiqu’il en soit, on hésite aujourd’hui à désigner un affrontement armé entre belligérants par le mot « guerre ». Probablement parce la notion même de belligérant est désormais réfutée, sauf par ceux qui en sont directement les victimes innocentes comme aujourd’hui les ukrainiens.

Une opération militaire de dénazification russe en Ukraine en 2022

La guerre est ainsi devenue virtuelle. Plus exactement elle s’apparente pour ceux qui ne sont pas sous les bombes, aux épisodes quotidiens d’une série télévisée. En tout cas, elle ressemble de plus en plus et de manière addictive aux jeux vidéo dont raffolent les préadolescents manipulant de manière compulsive les manettes des Playstation ou des consoles Switch.

Formellement, quelle différence y-a-t ‘il en effet entre la vraie guerre et un jeu vidéo, puisque dans la plupart des cas, il s’agit de tuer un maximum d’adversaires et que les résultats sont comptabilisés sur des écrans?

La réalité devenue fiction ne peut donc plus être définie autrement que par des concepts flous. La notion de « conflit de haute intensité » relève de cette ambiguïté. Laquelle constitue évidemment une entrave à la compréhension d’une situation conflictuelle par le citoyen et donc à sa résolution.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » disait en son temps Boileau …

Qu’est-ce donc au juste qu’un « conflit de haute intensité » en ce premier quart de siècle? Est-ce simplement un affrontement qui ferait appel à des armements de haute technologie numérique, cybernétique, aéroportée ou nucléaire?

Si les moyens modernes de l’artillerie, des transmissions ou de transport de troupes sont effectivement mobilisés ou inclus dans la notion de  » conflit de haute technologie », la définition est plus politique. Plus technocratique si l’on ose dire, car ce ne serait pas tant les techniques utilisées que le contexte qui permettrait de qualifier de conflit de haute intensité, des face-à-face guerriers vieux comme le monde mais de plus en plus violents.

Selon le Centre Français de Recherche sur le Renseignement, groupe de réflexion stratégique indépendant, on parle de « conflit de haute intensité », quand « cela implique des affrontements dans lesquels l’existence même des Etats belligérants peut être remise en cause. Ce sont donc des guerres qui mobilisent l’ensemble des moyens humains, matériels, financiers et industriels d’un Etat »!

A cette aune, les deux guerres mondiales du siècle dernier étaient manifestement des conflits de haute intensité. Elles l’étaient comme la prose de Monsieur Jourdain. Néanmoins, une telle définition, un tantinet alambiquée qui fleure bon l’énarchie, aurait-elle été suffisamment explicite en 14-18 pour exacerber le patriotisme de nos poilus jusqu’à mourir pour la France? On peut en tout cas s’interroger…

C’est cette interrogation qui me traversait l’esprit lorsque récemment, assistant à la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 dans ma commune, un officiant citait la longue liste des soldats tués aux cours de la Première Guerre mondiale. Ils étaient presque tous paysans et pour accepter l’ultime sacrifice, il fallait qu’on leur indique clairement qui était l’ennemi et pourquoi on les envoyait dans une vraie guerre qui devint rapidement une boucherie!

Telles étaient les questions que je me posais, alors que des gerbes de fleurs étaient déposées au pied du monument aux morts du cimetière communal pour honorer la mémoire des millions d’hommes sacrifiés. Questionnement sans réponse satisfaisante alors que la guerre est de nouveau présente sur le sol européen, avec la même sauvagerie qu’il y a un siècle avec son lot de destructions, de charniers et de bombardements de populations civiles. De quel autre mot faut-il user alors que la nature de la guerre demeure cruelle et aveugle, destructrice?

La foule n’était pas massivement présente au rendez-vous de cette cérémonie citoyenne. A sa décharge, on en est à la quatrième génération après les combattants de 14-18 et la dernière, celle des enfants des écoles n’entrevoit plus les horreurs de la guerre qu’au travers d’une périphrase, d’hominidés se battant à mort sur des tablettes et ignore une histoire qui n’est plus officiellement enseignée et qui, faute d’être transmise, ne la concerne pas.

Il va donc falloir que nos stratèges tous issus de l’élite technocratique réfléchissent sérieusement aux mots qu’ils emploient pour enthousiasmer, s’il y a lieu, les futurs soldats de l’an II! L’usage abusif des périphrases et celui des litotes arrangeantes ou encore des métaphores approximatives et trompeuses devraient être bannis. A moins que l’intention soit, à l’exemple des dictatures, d’égarer et d’embrouiller le citoyen.

Une guerre c’est une guerre! Toujours tragique. Rien d’autre… Les dégâts sont de la même ampleur dans le Donbass ou sur le front de Verdun.

Destructions 14-18 : Guerre, Grande Guerre ou conflit de haute intensité?

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PS : Cet article est dédié aux soldats de 14-18 de ma famille ou de relations proches, qui ignoraient sûrement qu’on les avait mobilisés dans un « conflit de haute intensité ». Mais dans une guerre sans merci. J’en ai croisé certains.

Les « morts pour la France:

  • Albert Venault (1893-1918) adjudant du 6ème Régiment du Génie  grand oncle maternel
  • Alexis Turbelier (1897-1918), caporal du 135ème RI  – grand oncle maternel
  • Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) soldat du 135 ème RIcousin de mon grand-père paternel
  • Léon Elie Toulemon (1889-1914), soldat du 9 ème RIdemi-frère de sang du grand-père de mon épouse
  • Georges Duguet (1895-1914), soldat du 32 ème RI un ami et voisin de mes grands-parents maternels
  • Léon Antoine Chauviré (1880-1914)  : un cousin éloigné sur la branche maternelle et voisin
  • Les frères Paul et Henri Barbin du Lion d’Angers, morts des suites de la guerre: employeurs d’un de mes arrière-grand-pères paternels , 

Les « blessés ou mutilés »

  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) cavalier, chasseur d’Afrique, mon grand-père paternel
  • Gustave Firmin Debenay (1889-1951) soldat du 125 ème RI  grand père de mon épouse
  • Lucien Montazel (1898-1989) soldat, blessé de guerre, trépané,  cousin du père de mon épouse
  • Gustave Boussemart (1891-1938) soldat du 148 ème RI  grand-oncle maternel
  • Michel Joseph Gallard (1896-1962), sous-lieutenant du 135 ème RI. grand-oncle maternel

Les autres mobilisés

  • Auguste Cailletreau (1892-1975), soldat « poilu d’Orient »;grand oncle paternel
  • Joseph Cailletreau (1888-1973), soldat prisonnier de guerre; grand oncle paternel
  • Ernest Cragné, instituteur, soldat mon premier instituteur
  • Albert Théophile Debenay (1894-1975) grand-oncle de mon épouse
  • Baptiste Pasquier (1890-1937) cousin de mon grand-père
  • Paul louis Joseph Delhumeau (1888-1945), aumônier militaire, cousin
  • Louis Turbelier (1899-1951), mon grand-père maternel

Fusillé pour l’exemple

  • Maurice Beaury (1892-1915) soldat angevin victime de la bêtise/cruauté de l’état major de son régiment

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Le 7 novembre 2017, mon père Maurice Pasquier (1926-2017) s’éteignait, emporté par un cancer du pancréas, dans une unité de soins palliatifs de l’hôpital de Bligny en région parisienne.

Cinq ans se sont écoulés depuis ce jour! La sidération que provoque toujours la mort des siens, même lorsqu’on la sait inéluctable, s’est progressivement estompée. Le travail de deuil a fait son œuvre et la douleur de cette disparition est désormais assimilée et intégrée au cycle normal de la vie!

« Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
On oublie le visage et l’on oublie la voix »

Nous percevons aujourd’hui avec acuité, la quasi-justesse de cette chanson de Léo Ferré (1916-1993). Tout ou presque effectivement s’érode et en principe disparait dans la durée, A commencer par les sensations ressenties auprès de l’agonisant ou du disparu, les saveurs de l’existence et peut-être aussi les émotions qui vont avec.

A quatre-vingt-onze ans, mon père est ainsi parti, précédant ma mère Adrienne Turbelier (1923-2018) d’un trimestre. Depuis 1945 il ne s’étaient pas quittés. La mort qui les avait momentanément séparés, a mis moins de cent jours pour remettre leurs pendules synchrones et les réunir. A quatre-vingt-onze et quatre-vingt-quatorze ans respectivement, chacun en général parvient à se convaincre que ces âges sont honorables pour mourir!

On finirait même par admettre que la mort des siens, qui se présente comme une des frontières énigmatiques de notre propre vie, procède d’un enchainement salutaire des générations, presque libérateur pour ceux qui survivent. La réalité est radicalement autre. En effet, ceux qui s’en vont emportent avec eux des pans entiers de notre histoire intime. Ils sont notre mémoire, celle de notre Anjou, celle de l’enfance, celle d’une fratrie composée d’un frère et de trois sœurs. Celle des balades dans les forêts angevines à l’automne pour ramasser les marrons, celle des repas de Noël rue de Messine à Angers, celle enfin de la Deux Chevaux Citroën dans laquelle quatre enfants se serraient « comme des sardines » sur la banquette arrière. Celle des copains du syndicat de Maurice, celle de la Chèvre Blanche, la boutique où ma mère était vendeuse, celle des ménages qu’elle faisait pour « mettre du beurre dans les épinards », celle de la couturière qui confectionnait nos vêtements et tant d’autres souvenirs vieux de trop de décennies accumulées et que je partage avec mes sœurs.

Rien ne saurait s’effacer de ces épisodes fondateurs de notre jeunesse, dans laquelle notre père et notre mère étaient les principaux acteurs!

Malgré tout, comme le prétend Léo Ferré, le temps qui passe après la disparition d’un être cher, engendre un oubli nécessaire et réparateur. Mais il n’efface rien de notre affection pour ceux qui nous ont accompagnés dès nos premiers balbutiements et qui nous ont tout appris et constamment pardonné. Qui étaient présents lorsque nos premiers regards se sont posés avec ingénuité sur le monde et qui étaient toujours à nos côtés des décennies plus tard au seuil de notre propre « troisième âge » où nos rôles respectifs se sont parfois inversés.

Ainsi, il ne se passe guère de journée depuis cette date singulière de leur décès, celle où le temps s’est arrêté pour eux en abord d’une insondable infinitude, sans que nos pensées ne se télescopent avec celles que nous aimons leur prêter en narguant la grande faucheuse.

Certes, nous n’entendons plus le son de leurs voix, nous ne voyons plus les rides de leurs visages et même nous avons oublié les stigmates de leur souffrance dans les derniers instants, mais nous continuons à nous référer sans forcément en prendre conscience, aux valeurs ainsi qu’aux manières d’être et de penser qu’ils nous ont légués.

Notre privilège d’être encore vivants alors qu’il ne sont plus, se manifeste dans cet héritage que nous avons mission de fructifier. Ils sont à la fois notre patrimoine et nos racines; ils sont les principaux artisans et metteurs en scène de ce que nous sommes devenus. Et, à ce titre, nous leur devons la reconnaissance sans pour autant biffer ce qui parfois nous opposait. Mais surtout sans renier le message de liberté et de responsabilité qu’ils se sont évertués à nous transmettre, et sans s’excuser de l’amour que pudiquement nous nous portions réciproquement.

Nos controverses d’antan n’apparaissent plus désormais que comme des anecdotes plus ou moins dérisoires et, en tout cas, toujours datées. Nous devons donc, sans les ignorer, les regarder comme des voix d’un passé toujours présent, riche d’approches dialectiques et complémentaires de l’existence, forcément différentes du fait de leur temporalité mais riches de réflexions fécondes que nous avons vocation à prolonger.

De la sorte, sans qu’il soit besoin de recourir à une quelconque immanence ou transcendance, Papa et Maman demeurent parmi nous, en nous, devrais-je écrire! Ils demeurent notre boussole mais nous laissent, comme jadis, la liberté d’opter pour d’autres chemins que ceux qu’ils auraient peut-être empruntés.

Honorer leur mémoire ne relève donc plus d’un devoir ou d’une obligation de piété filiale, mais de la préservation d’un référentiel qu’il nous appartient d’enrichir de nos propres expériences pour nous hisser vers l’avenir.

Jardin du Mail à Angers

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A l’approche de la Toussaint, la tradition voulait jadis qu’on fleurisse les tombes de nos proches disparus, ceux qu’on avait aimés et qui ne sont plus. Ce rituel demeure en partie de nos jours, du moins par la pensée et presque exclusivement dans la tête des anciennes générations aujourd’hui de plus en plus clairsemées, c’est-à-dire de celles nées juste avant-guerre ou juste après lors du baby-boom inaugurant les Trente Glorieuses.

Les générations précédentes décimées ne sont presque plus partie prenante et les nouvelles qualifient plus volontiers cette période de l’année de « vacances d’automne », sans référence particulière au souvenir des trépassés.

L’éloignement des familles de leurs provinces d’origine est en grande partie la cause de cette désaffection. Mais pas seulement, l’atomisation géographique est également responsable ainsi qu’une sorte d’amnésie collective doublée d’un certain désintérêt des générations montantes pour tout ce qui concerne l’Histoire. A leur décharge, elle est généralement mal enseignée à l’école, voire ignorée dans le flux envahissant des mondes virtuels et constant par écrans interposés.

En tout état de cause, le culte des ancêtres n’a plus guère la côte. Il n’est plus de mise. Et ce paradoxalement, alors que les allées des centres commerciaux des grandes métropoles et de leurs banlieues fourmillent de jeunes gens et de jeunes femmes, qui promeuvent ostensiblement des idéologies moyenâgeuses et déambulent en s’affublant d’accoutrements religieux archaïques et incommodes.

La « fête » de la Toussaint n’est donc plus regardée par la majorité de nos concitoyens comme celle du souvenir de nos aïeux ou comme une occasion de s’accorder un temps de recul, de pause et de réflexion en leur compagnie pour évaluer les bouleversements du monde. Cette coutume se perd et sa perpétuation ne motive plus guère que les fleuristes ou les jardineries.

Lorsqu’on se situe plutôt – à l’exemple du rédacteur de ces lignes – dans le dernier quart de son existence, l’abandon de ces rites religieux ou païens – qu’on n’appellera surtout pas identitaires pour s’éviter les foudres des forcenés du multiculturalisme – chagrine et on est en droit, à divers titres, de cultiver une certaine nostalgie d’un passé révolu.

Lorsque par ailleurs, on appartient de fait, à cette frange de la population qui regarde les cimetières comme des lieux de future résidence, visités comme des appartements témoins, la Toussaint fournit une bonne occasion de s’enquérir du voisinage pour l’éternité. En tout cas, celui de la famille, des amis ou des collègues de travail, bref de tous ceux qui, à un moment ou à un autre de notre existence nous ont tenu la main, nous ont guidés ou parfois chaperonnés.

Tous ceux qui reposent en ces lieux de silence, désormais éloignés du mouvement vibrionnant de l’oppressante actualité, ne sont pas tous nos amis, mais tous semblent « cohabiter » dans une apparente sérénité. La Camarde ne fait pas dans la dentelle en matière d’égalité. Tous passent, un jour ou l’autre, par sa faux et il n’est pas indifférent de se le rappeler.

Du temps de ma jeunesse au siècle dernier, la plante privilégiée pour incarner la Toussaint ou le « Jour des Morts » qui lui succède, c’était le chrysanthème à grosse tête mordorée, symbolisant l’automne dans ces lieux du souvenir.

Accompagnant ma grand-mère maternelle qui ne fleurissait qu’une seule tombe du cimetière de l’Est à Angers, celle de son mari et de sa mère, la sienne aujourd’hui depuis 1973, je me souviens qu’elle ne déposait qu’un seul pot et c’était, conformément aux us de l’époque, un pot de chrysanthèmes.

Dans la jardinière en avant de la pierre tombale, elle plantait en outre de petites « pensées sauvages violettes et bleutées au cœur jaune ».

Venus à pied du quartier périphérique de la Madeleine, via le chemin des Noyers jusqu’à la ligne de chemin de fer surplombant la nécropole, elle achetait son pot de chrysanthèmes à l’un des nombreux pépiniéristes ou horticulteurs angevins, qui les jours de Toussaint disposaient leurs étals à l’entrée du cimetière.

Après avoir placé les fleurs, s’être recueilli quelques instants et récité – surtout elle – la petite prière de rigueur, nous flânions dans les allées arborées, nous attardant ici ou là, sur les nombreuses sépultures de la famille ainsi que sur certains tombeaux remarquables comme celui de la famille Lafourcade qui l’avait employée comme cuisinière après la première guerre mondiale. ou encore la chapelle emblématique de la famille Cointreau et beaucoup d’autres. Sans compter une halte obligée devant la colonne commémorative de l’effondrement du Pont de la Basse-Chaine qui provoqua la mort le 16 avril 1850, plus de deux cents soldats qui marchaient au pas.

Au cours de ce cheminement spatio-temporel, elle n’était pas avare de commentaires sur les vivants et sur les morts, comme si tous appartenaient toujours à la même communauté et qu’un dialogue contradictoire pouvait s’ébaucher entre eux et nous.

Aujourd’hui « le temps des chrysanthèmes » tel qu’il se déroulait alors, n’est plus vraiment d’actualité. Il devenu celui d’Halloween d’origine anglo-saxonne, une fête au cours de laquelle les enfants se déguisent en fantômes, en sorciers ou en vampires en quête de bonbons récoltés en faisant du porte-à-porte dans les quartiers résidentiels.

La Toussaint n’est donc plus qu’un support à réveiller la mélancolie dans l’esprit des troisième et quatrième âges.

Même les chrysanthèmes ont été transformés, à force d’hybridations répétées. Désormais plus attrayants, plus colorés, plus chatoyants, plus petits et en un mot, plus « divers », ils demeurent, malgré tout, des fleurs. Mais des fleurs qui peinent à faire oublier les chrysanthèmes d’antan. Elles réussissent surtout à rendre invisible la Toussaint sur le calendrier.

En ce sens, ces fleurs qui effacent le passé par suite de transformations et de travestissements multiples sont un peu à l’image d’une certaine modernité, qui fait progressivement disparaitre, tout en les invoquant en permanence, des valeurs et des principes que nous ont enseignés nos maitres et qui jusqu’à ces dernières années, ont servi de matériau structurant et de référence à nos sociétés et à leur cohésion.

Ainsi en est-il de tant de mots détournés de leur sens comme la laïcité, la propriété, la sécurité et l’ordre publics et même le concept de République associé aux notions de droits et de devoirs. Sans oublier les belles notions de respect, de tolérance et de citoyenneté citées à tout bout de champ et à contresens pour justifier des actes qui précisément n’en relèvent pas.

Ces dérives mortifères qui ouvrent la porte au désengagement citoyen, à l’individualisme, à la violence obscurantiste, à la loi de la jungle ainsi qu’à la sauvagerie ou à la barbarie, remettent en cause les fondements même de toute civilisation, et en particulier de la nôtre héritée de l’esprit des Lumières et de la Raison.

Décidément, il est temps d’appeler un chat un chat et d’affirmer sans honte de passer pour un vieillards acariâtre, que les ersatz multicolores des chrysanthèmes qu’on cherche à nous vendre avec les masques de sorcières, ne sont pas des chrysanthèmes.

C’est une exigence de clarté et probablement une condition de notre survie collective.

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A l’approche d’un hiver qu’on n’espère pas trop rigoureux grâce au réchauffement climatique mais dont on redoute malgré tout la rigueur, les pouvoirs publics ne se contentent plus d’administrer le pays et de légiférer, ils nous font la morale, au cas où il nous viendrait à l’idée – idée saugrenue – de nous chauffer déraisonnablement, c’est-à-dire au-delà de 19°C à l’électricité.

C’est ainsi que la « sobriété énergétique » est devenue le nouveau mot d’ordre gouvernemental. Notre graal désormais c’est la « tempérance » électrique. La tempérance et la repentance généralisées figurent d’ailleurs au premier rang de nos obligations morales en guise de pénitence pour tous les péchés d’insouciance coupable commis dans le passé par nos pères contre le climat et contre les ressources de notre planète. Un « plan » spécifique de réduction de nos consommations d’énergie » a été concocté à cet effet. Et, on serait bien avisé de le respecter, sauf à être taxé – c’est bien le mot – de mauvais citoyens, voire de traitres de  » la cinquième colonne  » qui sapent les efforts de tous. On nous convie donc en cet automne pluvieux et de manière insistante à la « bataille de Valmy » de l’électricité.

Faute de quoi, le risque serait de subir des « pannes de courant » au cours de l’hiver. Et le gestionnaire de distribution d’électricité qui nous a imposé (pour notre bien comme d’habitude) un compteur connecté (Linky) vérifiera notre respect scrupuleux des lessives la nuit et le fonctionnement fortement conseillé de nos rôtissoires après vingt-deux heures. Sinon il pourrait interrompre d’autorité notre approvisionnement pendant une durée laissée à son initiative.

Autrement dit, on ne nous considère plus « en haut lieu » comme des citoyens responsables mais comme des variables d’ajustement du réseau de distribution. On demeure juste « client » lorsqu’il s’agit d’honorer les factures dont on nous annonce qu’elles vont croitre significativement mais pas trop, nous assure-t-on, grâce au « bouclier tarifaire » du gouvernement.

Un gouvernement qui ne cesse par ailleurs de s’autocongratuler pour son sens de l’anticipation en rendant, selon lui, supportable un coût croissant de l’électricité fixé en application de règles devenues aberrantes du marché européen de l’énergie. Pour autant, ledit gouvernement se contente de susurrer sa demande auprès de la Commission européenne de modification de ces règles aujourd’hui inadaptées.

En attendant, on est tous invités à se satisfaire de la situation, parce que ça aurait pu être pire sans la lucidité de ceux qui nous gouvernent !  

On a, cependant, quelques bonnes raisons d’être inquiets, lorsque qu’on observe rétroactivement que leur clairvoyance revendiquée, a été de nombreuses fois prise en défaut, et que leurs grandes envolées stratégiques sur notre avenir énergétique ont surtout été dictées par de l’opportunisme et du clientélisme électoraux, par de l’incompétence aussi et plus grave encore, par de la lâcheté. Sans oublier une pratique outrancière de l’euphémisme qui consiste à proclamer que tout va presque bien quand tout va presque mal. La crise actuelle de l’approvisionnement des stations-services en carburant est à cet égard symptomatique de ce travers de gouvernance. Prétendre qu’il n’y a pas de pénurie d’essence alors qu’il suffit de sortir de chez soi pour se rendre compte que c’est faux, est en effet tout simplement ridicule.

En ce qui concerne l’électricité, force est de constater que la France qui, il y a quelques années, était souveraine et même exportatrice grâce à ses centrales nucléaires, est désormais contrainte, pour éviter la disette, d’acheter de l’électricité à l’Allemagne. Laquelle est produite, ironie du sort, à partir de centrales à charbon, dispendieuses en émissions de gaz à effet de serre, que précisément l’on cherche drastiquement à réduire pour « sauver la planète » ! Il y a évidemment là une contradiction propre à rendre schizophrène, un major de l’Ecole Nationale d’Administration ou de Polytechnique, pourtant accoutumés à naviguer dans les eaux troubles des univers aux dimensions paradoxales!  

Comment en est-on arrivé là ?

Telle est la question qu’il est légitime de se poser, alors qu’après le premier choc pétrolier de 1973, la France s’était dotée d’un ambitieux programme de construction de centrales nucléaires productrices d’électricité, propre à satisfaire ses besoins énergétiques électriques à hauteur d’environ 75% à 80%!  

A l’époque, ceux qui étaient au pouvoir avaient fait le choix judicieux – sans trop s’embarrasser, il est vrai, de procédures démocratiques – d’abandonner la filière nucléaire  » graphite-gaz » qui avait fait les beaux jours du CEA après la seconde guerre mondiale, et de décider de la construction de réacteurs nucléaires de puissance, refroidis à l’eau sous pression, destinés à la production d’électricité. Leur nombre et leur dimensionnement ainsi que leur puissance étaient variables selon les sites et selon la capacité de prélèvements d’eau et de rejets d’effluents dans le milieu environnant.

C’est ainsi qu’entre 1977 et 1997, la France s’est dotée de cinquante-huit réacteurs – respectivement de 900, 1300 et 1450 MWe – répartis sur dix-neuf sites sur la base d’une licence américaine Westinghouse.

Ces « installations nucléaires de base » productrices d’électricité firent pendant longtemps la fierté du pays, d’autant qu’aucun accident ou incident vraiment significatifs ne mit en péril à un quelconque moment, la sécurité globale du pays, ni d’ailleurs celle des travailleurs intervenant dans ces centrales et encore moins la santé des populations alentour. Et ce, en dépit des contestations antinucléaires naissantes.

Les quelques dysfonctionnements ou incidents déplorés ne dérogeaient pas, en nombre ou en gravité, aux événements que connait toute entreprise industrielle soumise à des risques potentiellement majeurs. La radioactivité détectable dans l’environnement en France, qu’évaluaient en permanence les organismes de surveillance et de contrôle, était pour l’essentiel imputable à la radioactivité naturelle des roches contenant de l’uranium à l’état natif, et à la radioactivité artificielle due aux retombées des essais nucléaires militaires pratiqués par les américains et les russes dans l’hémisphère nord au cours de années soixante.

Ponctuellement, d’anciens sites industriels datant du début du siècle dernier, impliqués dans le raffinage et le conditionnement du radium présentaient des pollutions radioactives persistantes et parfois pénalisantes en résidus radifères, mais sans rapport avec l’exploitation des centrales nucléaires.

Il n’est pas exagéré de prétendre que le nucléaire industriel producteur d’électricité faisait alors globalement consensus, y compris en tenant compte des questions non complètement résolues comme celle des déchets de fission ou d’activation liés à la réaction nucléaire. Néanmoins, les risques induits par les rayonnements ionisants et la radioactivité n’étaient nullement ignorés ou sous-estimés. Mais à cette époque, on considérait que les agents physiques et chimiques nocifs n’étaient dangereux qu’à hauteur des doses accumulées lors des expositions. Par conséquent à très faible exposition, le risque encouru – déterministe ou stochastique – était admis comme « acceptable », dès lors qu’il n’entrainait pas « collectivement » de dommage excédant celui, domestique, que chacun tolère dans sa vie quotidienne. Les limites réglementaires étant fixées sur la base de ces considérations.

Ce paradigme du risque « socialement acceptable » a prévalu pendant plus d’un siècle pour tous les produits ou agents dangereux. Il prévaut encore pour la plupart d’entre eux – dont les rayonnements – dans une formulation équivalente, mais plus cosmétique. Plutôt que de définir les « seuils de l’acceptable » on préfère parler des limites de « l’inacceptable ».

Moyennant quoi, l’industrie nucléaire civile, héritée dans son principe du Général de Gaulle fondateur du CEA à la Libération, apparaissait comme un secteur beaucoup moins dangereux pour la santé et beaucoup moins polluant pour l’environnement que les industries traditionnelles dépendant des ressources fossiles ( charbon, pétrole).

A la condition évidemment que les règles de sécurité, de sûreté et de radioprotection soient rigoureusement appliquées. Et globalement, elles le furent, même si, comme dans toute activité industrielle, plusieurs accidents survinrent ayant entrainé des irradiations ou des contaminations humaines excessives et fautives!

La catastrophe nucléaire de Tchernobyl des 25 et 26 avril 1986 a profondément modifié cette perception, en accréditant l’idée que les stigmates sanitaires et environnementaux d’un accident nucléaire civil pouvaient se manifester indéfiniment et concerner la totalité des territoires d’un continent.

L’apocalypse nucléaire qu’on pensait jusqu’alors « réservée » aux bombes « atomiques » comme à Hiroshima ou Nagasaki en 1945 semblait pouvoir se produire accidentellement dans des centrales civiles productrices d’électricité.

De là, sont nés les débuts militants d’une contestation organisée et parfois radicale de l’industrie nucléaire! Originellement soutenue par le mouvement associatif, elle a progressivement développé une expression politique radicale. Laquelle, au nom des menaces redoutées, a fini par instiller l’idée que le nucléaire était par nature mortifère pour toutes les espèces vivantes, quelles que soient les circonstances et quelles que soient les modalités de son exploitation, et qu’il ne pouvait y avoir de parade efficace pour se prémunir totalement des effets délétères de la radioactivité, à court, à moyen et surtout à très long terme.

Dans ces conditions, une partie de l’opinion publique – malgré tout minoritaire – alertée de manière incessante sur les risques et les méfaits de la radioactivité, s’est rangée à l’idée que la seule solution raisonnable était de « sortir du nucléaire »… Sans d’ailleurs prendre conscience que « la radioactivité naturelle » était présente depuis toujours et qu’à divers titre, elle avait joué un rôle important dans le développement de notre biosphère et accessoirement de notre propres espèce.

Ce point de vue abolitionniste influa sur tous les gouvernements en place, indépendamment de leurs options politiques partisanes,. Sans remettre en cause officiellement le programme nucléaire de 1974, il n’osèrent plus guère concevoir de projets ambitieux sur l’avenir de ce secteur industriel, de peur de mécontenter un électorat inquiet et sensible aux arguments dramaturgiques des mouvements militants se réclamant de l’écologie politique. Il est singulier d’observer que pratiquement aucun financement ne fut dès lors alloué, pour des recherches de filières nucléaires innovantes et plus sécures, reposant sur le principe de la fission.

A l’inverse, le 19 juin 1997, Lionel Jospin, Premier ministre de la République française annonce que l’installation « Superphénix » sera abandonnée, à la fin de l’année 1998.

Cette décision d’arrêt du premier prototype d’un réacteur de la filière des réacteurs à neutrons rapides refroidi au sodium, a été jugée par l’ensemble des experts, non seulement comme techniquement infondée, mais encore comme aberrante. En outre, elle réduisait à néant un investissement de recherches nucléaires et technologiques de plusieurs centaines de millions d’euros (actuels) conduites depuis plus de dix ans par des dizaines d’équipes de chercheurs.

La motivation de cette décision n’était donc que politique. Plus précisément idéologique. Elle visait simplement à consolider la majorité parlementaire de la gauche plurielle et à honorer une promesse faite aux écologistes antinucléaires qui « voulaient la peau » de la centrale de Creys-Malville. Sa destruction faisait suite à de multiples manifestations et était une condition de la participation des écologistes au gouvernement de cohabitation issu des élections législatives du printemps 1997.

Ce fut évidemment une erreur stratégique grave pour l’avenir du nucléaire car Superphénix aurait développé à terme une puissance comparable à celle d’une tranche nucléaire classique en présentant surtout l’avantage de « brûler » un combustible mixte issu du retraitement sur support d’uranium appauvri, du combustible usé contenant du plutonium (239). Lequel non spontanément fissible était considéré jusqu’alors comme un déchet de fission des réacteurs classiques.

La mise au point de Superphénix avait été délicate en raison notamment des propriétés incendiaires brutales de son fluide caloporteur, le sodium liquide. Cependant en 1997 le procédé était au point et le prototype était prêt à fonctionner. Il préfigurait donc une nouvelle filière française de réacteurs nucléaires, aussi sûrs que les précédents mais présentant l’insigne supériorité de pouvoir convertir en électricité, donc de recycler, des combustibles usés issus du retraitement!

Une occasion ratée de Jospin de voir loin!

Ce ne fut pas la seule en ces domaines. Une autre consista à confier en 1998 à un obscur parlementaire probablement acquis à la cause antinucléaire, une réflexion visant à réorganiser les services de l’Etat en charge de la surveillance et du contrôle des activités nucléaires, accusés à tort d’avoir caché des informations sur la contamination du territoire français lors du passage radioactif provenant de Tchernobyl en 1986.

Plus préoccupé de mettre au pas son administration pour acquérir la bienveillance des écolos antinucléaires, le Premier ministre n’avait pas songé un instant qu’il serait plus conforme à l’intérêt général de faire plancher le Parlement sur l’avenir de l’énergie nucléaire dans notre pays. Il a préféré , conformément à l’air du temps et peut-être aussi pour satisfaire innocemment les appétits « impérialistes » de certains grands corps d’ingénieurs de l’Etat, instruire un procès à charge à l’encontre de services dont il fut montré bien plus tard qu’ils n’avaient en rien failli. Il a choisi Clochemerle par le biais de ce député falot en lieu et place d’une ambition gaullienne.

Le titre du rapport remis au Premier ministre à la fin de l’année 1998 était d’emblée évocateur de la teneur accusatrice de sa conclusion: Il était ainsi intitulé : « Le système français de radioprotection, de contrôle et de sécurité nucléaire : « la longue marche vers l’indépendance et la transparence ».

En fait, sur le moment, ce rapport, partial en diable, délibérément injuste et flirtant parfois avec des approximations calomnieuses, ne produisit guère d’effets dévastateurs, autre que celui de justifier la disparation de l’Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants dépendant du ministère de la santé, qui avait succédé en 1994 au Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants du Professeur Pellerin et de confier la gestion administrative de la radioprotection à une direction du ministère de l’industrie, rebaptisée pour la circonstance, direction générale de la sûreté et de la radioprotection.

Ses conséquences les plus discutables se manifestèrent quelques années après, lors de l’adoption sous le gouvernement de Dominique de Villepin de la loi du 13 juin 2006 « relative à la transparence et à la sécurité nucléaire ». Laquelle consacra la démission presque totale du gouvernement en matière nucléaire. De manière incompréhensible, le Parlement vota une loi qui l’excluait du débat dans la même charrette que l’exécutif, pour créer une sorte « chimère administrative indépendante » l’Autorité de Sureté Nucléaire. Cette dernière, irresponsable par conception devant la représentation nationale et non soumise à la tutelle gouvernementale était dirigée par des commissaires non destituables. Etrangement, elle s’est vu confier la mission de contrôle, au nom de l’Etat, de la sûreté et la radioprotection dans tous les secteurs mettant en œuvre des rayonnements. Disposant d’inspecteurs, elle a en outre développé dès sa création, probablement pour faire taire toute éventuelle critique de laxisme ou pour fragiliser l’image de sûreté irréprochable dont jouissait l’industrie nucléaire française, un ensemble pléthorique et labyrinthique de règles spécifiques et de concepts exorbitants du droit commun comme la notion « d’écart  » à ses injonctions ou le placement en « vigilance renforcée » d’une installation rétive à ses mises en demeure.

Ainsi, à partir de 2006, à l’expertise technique intelligente que les promoteurs du nucléaire en France s’étaient efforcés de développer jadis en se fondant sur de vrais enjeux de sûreté et de radioprotection, s’est substituée une bureaucratie tatillonne, hors sol, confondant l’essentiel et l’accessoire et criant au loup en permanence. Le résultat c’est que la sureté et la radioprotection opérationnelles s’est retrouvée noyée sous de avalanches de détails non signifiants mais contraignants.

C’est en tout cas, ces métarègles que le premier président de cette Autorité féodale, qui aimait qu’on le qualifie de « gendarme du nucléaire, appelait « la culture de sûreté ». On s’interroge encore aujourd’hui sur les objectifs réels de cette profusion de normes, qui n’ont eu l’heur que de freiner toute réalisation nouvelle en matière d’électricité nucléaire, sans pour autant améliorer la sûreté et la radioprotection d’ores et déjà satisfaisantes. L’avenir dira si le retard pris par le réacteur EPR de Flamanville n’est pas en grande partie imputable à cette inflation normative, peu justifiée et édictée par l’Autorité de Sûreté Nucléaire.

Dans ces conditions il est évident que la motivation des acteurs ou des futurs acteurs du nucléaire s’est fortement émoussée. Beaucoup y perdirent la foi du charbonnier qui faisaient autrefois leur force. Et il est probable que nombre des difficultés actuelles relatives à la maintenance des centrales nucléaires trouvent également leur origine dans cette bureaucratie du contrôle et de la surveillance, installée par peur ou par conviction antinucléaire implicite et honteuse.

L’urgence pour un gouvernement qui voudrait, sincèrement faire de l’énergie nucléaire un élément moteur d’une souveraineté énergétique retrouvée et respectueuse des enjeux environnementaux et écologiques, serait de restaurer l’état d’esprit volontariste des pionniers de l’atome et, pour ce faire, de supprimer cette Autorité Indépendante en rétablissant une administration classique placée sous la responsabilité du gouvernement.

Il n’y a en effet aucun motif de penser que des ingénieurs de l’Etat soumis aux règles de déontologie des fonctionnaires puissent être moins compétents et moins impartiaux lorsqu’ils œuvrent au sein d’une administration centrale, plutôt que dans une structure indépendante.

Bien sûr, d’autres errements stratégiques devraient être corrigés. Il conviendrait en particulier d’abroger les dispositions de la loi du 18 août 2015 sur la transition énergétique et pour la croissance verte, votée sous le mandat présidentiel de François Hollande, qui se fixe pour objectif paradoxal s’agissant d’un secteur peu émetteur de gaz à effet de serre et peu ou pas accidentogène en France, de réduire drastiquement la part de l’énergie nucléaire dans le « mix » énergétique électrique de 75% à 50% à l’horizon 2025.

Sans parler de la décision idiote de l’arrêt de la Centrale de Fessenheim décidée par François Hollande et exécutée par Emmanuel Macron en juin 2020 en invoquant des arguments démentis en temps réel par toutes les expertises comme le coût exorbitant de sa maintenance…

Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que l’énergie nucléaire productrice d’électricité vive une crise de confiance et d’angoisse du lendemain dans la population mais également parmi ses ingénieurs, techniciens ou ouvriers qui n’entrevoient plus d’autre perspective de carrière que la déconstruction ou le démantèlement de leurs outils de travail. Ou la gestion des déchets!

Ces sombres augures font en outre l’impasse sur les obligations pesant sur l’opérateur historique français, en l’occurrence EDF, qui dans le cadre de l’ouverture du marché européen de l’énergie, est tenu de fournir à bas prix une partie de sa production électrique à ses concurrents non exploitants qui la revendent ensuite sans avoir subi les charges de la production.

Cette concurrence artificielle et truquée creuse davantage le déficit déjà colossal de l’industriel français, alors que les gouvernements successifs veulent dans le même temps privilégier un « tout électrique » vertueux dans la plupart de nos activités en particulier dans nos déplacements.

Sous réserve de corriger d’urgence les trajectoires stratégiques incarnant le renoncement au progrès, sous réserve aussi de débarrasser l’énergie nucléaire des injonctions contradictoires qui la bâillonnent, toutes édictées avec l’aval des présidents de la République et chefs de gouvernement successifs depuis presque quarante ans et sous réserve enfin de l’élaboration d’un vrai projet politique pour le nucléaire incluant à la fois la construction de nouveaux réacteurs, la maintenance des anciens et la prolongation de leur fonctionnement dans le cadre d’un « grand carénage » effectivement financé, le tout assorti d’un programme volontariste de recherches de nouvelles filières, les perspectives dressées par le président Macron en début d’année de relance du nucléaire civil, seront ou non crédibles!

Pour l’heure, la question de la crédibilité des engagements présidentiels se pose toujours avec acuité, d’autant qu’on s’apprête à passer l’hiver à la bougie en pédalant sur des vélos électriques dont on ne pourra probablement plus recharger les batteries!

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Notre ami et collègue Jacques Ballay s’est éteint le 20 août 2022 à Ploemeur dans le Morbihan. Breton d’adoption, il ne reviendra pas. Mais on gardera de lui le souvenir d’un personnage à la fois singulier et chaleureux. Un épicurien heureux de vivre. Et vivre pour lui, ce n’était pas s’économiser au coin du feu ou s’attarder dans des jérémiades d’un passé révolu, mais s’enrichir des expériences de tous ordres qui ont jalonné son parcours d’homme de bien. Et c’était effectivement un « honnête homme » au sens du dix-huitième siècle, c’est-à-dire quelqu’un de cultivé et curieux, qui par sa nature généreuse et sa gouaille, comme par sa manière d’être ainsi que par son sens de la convivialité, abolissait spontanément toutes les barrières et attirait la sympathie.

Nos chemins se sont croisés pour la première fois au Vésinet au début de l’année 1995. Je venais tout juste de prendre mes fonctions à l’Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants (OPRI) créé six mois auparavant en remplacement du Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI) en charge depuis 1956 du contrôle de la radioprotection en France.

Avec sa « bouille » de patriarche biblique, à moins que ce fût celle d’un motard fan de Harley Davidson nostalgique de la route 66 ou encore d’un routard post-soixante-huitard rêvant d’élever des chèvres dans le Larzac, Jacques possédait ce petit « plus » rafraichissant qu’ont tous ceux qui, transgressant le formalisme des convenances communes, font rêver de grands espaces et de liberté. Pour l’heure, il exerçait des fonctions d’informaticien.

C’est donc tout naturellement, en faisant le tour des services hérités du SCPRI, que je le découvris dans son petit bureau encombré du premier étage du bâtiment « C1-C2, l’immeuble amiral de l’Office qui hébergeait également le service de la dosimétrie de mon ami et regretté Alain Biau (1949-2021) l’inspection des installations de radiologie médicale, la reprographie et, au rez-de-chaussée, les services fonctionnels et financiers ainsi que la présidence de l’OPRI.

Immédiatement le courant passa entre nous. Le hasard n’y était pour rien, car dès cette première rencontre, en évoquant sa carrière dont il entrevoyait déjà le terme, il me fit part de ces hivernages quelques décennies auparavant, dans les Terres Australes et Antarctiques françaises, en particulier aux îles Kerguelen.

Or, il se trouvait qu’en 1973 lors d’une mission océanographique du CNRS dans l’océan Indien, le « Marion-Dufresne », le navire des Messageries Maritimes qui ravitaillait les Terres Australes françaises , avait mouillé dans la baie de Kerguelen. Etant à bord comme étudiant de troisième cycle, j’eus ainsi l’occasion de débarquer et de crapahuter plusieurs jours à la base de Port-aux-Français, la seule station permanente, à vocation scientifique et technique, de ces îles du bout du monde. Celle où précisément il avait effectué deux hivernages dans les années soixante, et où il revint une dernière fois en 1996 pour y installer une sonde de mesure en continu de la radioactivité ambiante (Téléray)

Ainsi, assez paradoxalement, notre premier échange au Vésinet ne fut pas consacré ou très peu à l’informatique héritée du Professeur Pellerin l’ancien patron du SCPRI! Mais aux éléphants de mer s’affrontant à la période des amours sur les grèves caillouteuses de Kerguelen, aux manchots royaux, à la familiarité des cormorans et des albatros s’approchant de la base scientifique en quête de nourriture et enfin aux dangers des tourbières ou des souilles de l’archipel lors de la cueillette des lichens ou des feuilles des « choux de Kerguelen » consommés en raison de leurs propriétés antiscorbutiques et spécifiques des régions australes par leur résistance au froid et aux incessantes bourrasques des vents. On parla aussi du glacial et terrible Mont Ross, point culminant de l’archipel qui fut le dernier sommet français à être conquis en 1975 par une expédition à laquelle participait Georges Polian dont j’avais partagé le bureau au Centre des Faibles Radioactivités de Gig-sur-Yvette en 1972.

Ces souvenirs en partie communs introduisirent d’emblée une certaine connivence qui excédait très largement le périmètre de nos fonctions professionnelles du moment.

Mais cet homme qui était né à Paris en mars 1937 était alors âgé de 58 ans.

Avait-il toujours été le personnage sympathique et peu conventionnel que je découvrais, peut-être un peu désabusé, et avec lequel je fus amené à travailler épisodiquement au cours de cette unique année qui précéda sa retraite?

Tous les témoignages, dont celui de Michel Paulat, son collègue et ami de presque soixante ans, s’accordent à dire que Jacques Ballay demeura jusqu’au terme de sa vie, et ce en dépit des atteintes de la maladie, un homme original, un insatiable dilettante avide de paysages inexplorés et d’aventures nouvelles, et en plus un copain chaleureux et amateur de bonne chère. En quelque sorte, un vrai disciple d’Epicure égaré dans les vingtième et vingt-et-unième siècles!

Ce qui ne l’empêchait pas d’être à la fois sérieux et rigoureux dans ses activités, passionné mais éclectique dans ces choix de vie, et de demeurer fidèle en amitié. Eclectique, aussi bien d’un point de vue professionnel que dans ses loisirs.

Comme tout à chacun mais probablement plus que beaucoup d’autres, Jacques Ballay a en effet vécu intensément plusieurs vies sans compter ses jardins secrets familiaux !

Formé à l’école hôtelière à la fin des années cinquante, il devint météorologiste lors de son service militaire. Ce qui le conduisit à assister en février 1960 au premier essai nucléaire français « Gerboise bleue » dans le ciel de Reggane en plein Sahara algérien.

Cette compétence à interpréter les humeurs de l’atmosphère et les mouvements erratiques des nuages, sera le fil rouge des différents métiers qu’il exerça, d’abord à la Météorologie Nationale comme radariste puis comme opérateur des premiers sondages météo de très haute altitude dans la perspective des futurs vols de l’avion commercial supersonique Concorde. C’est à cette époque qu’il rencontra sa future épouse.

Et c’est également dans les années soixante, qu’il fut appelé par son ancien chef de service de la météo, muté au ministère de la santé pour participer à la création d’un service de météorologie au sein du SCPRI en pleine croissance et nouvellement installé au Vésinet dans le parc de la Princesse. Dans ce contexte, il fut étroitement associé à l’installation des stations dites de « référence » de surveillance de la radioactivité ambiante dans les différentes régions climatiques définies sur le territoire français par le Professeur Pellerin.

C’est également au cours de cette période, qu’il effectua par deux fois des hivernages de plusieurs mois dans les Terres Australes qui devinrent une authentique inclination. Inclination durable d’un paradis gelé en limite de l’océan Antarctique sur des terres désolées. Il devint d’ailleurs le président de l’amicale des anciens des Terres Australes et Antarctiques Françaises.

Jacques et son épouse : un même regard complice hors du temps

« Ce fut aussi le temps des amis et des sorties en famille » rappelle Michel Paulat qui poursuit :

« Nos mêmes passions avaient créé des liens d’amitiés très forts. Le sport automobile tout d’abord où nous effectuâmes ensemble quatre rallyes régionaux. La pêche et le bateau également. S’intéressant à tout, il était doté d’une mémoire d’éléphant et était incollable sur bien des sujets. Il pouvait, par exemple, citer « au débotté » et sans se tromper, le podium du quatre cents mètres haies des jeux olympiques de Melbourne en 1956! « 
Jacques était en outre un sportif accompli et un charmeur, plutôt « beau gosse ». Skieur performant, il avait, dans sa jeunesse, terminé second d’une descente à Megève derrière Hermano João da Silva Ramos, un pilote automobile franco-brésilien de formule 1 dans les années cinquante.

Coureur de fond, son principal titre de gloire fut de terminer second d’une course à Vanves dernière un très grand champion international du 1500 mètres, un certain Michel Jazy d’un an son ainé.

Il fut aussi pilote de planeur où sa connaissance des masses d’air et de l’étude prévisionnelle des courants fut certainement un atout!

Il est probable que cette heureuse disposition d’esprit qui le poussa à s’intéresser à des domaines des plus variés et à s’initier à des disciplines multiples, fut une marque de fabrique familiale. Une sorte d’héritage dont bénéficia aussi son frère ainé Hubert Ballay (1928-2013) qui fut, à la fois, diplomate en Afrique, parolier à succès , directeur des éditions Barclay puis directeur du palais des congrès de Nice.

Accessoirement – si j’ose dire – Hubert Ballay vécut quelques mois en 1959 avec la chanteuse Barbara (1930-1997) qui composa à son adresse après leur séparation la célèbre chanson  » Dis quand reviendras-tu ». Pudique quant à ses affections intimes, Jacques aimait son frère et l’admirait

Ni Jacques, ni Hubert, ni Barbara ne reviendront désormais. Ils ne sont plus mais chacun dans son registre laisse le souvenir d’êtres d’exception!

Jacques avait épousé Paule. Ils eurent quatre enfants! Des petits enfants et au-delà! La suite est assurée!

Bon vent l’ami là où tu es, si tant est que là où tu es, il existe un paradis bleu et glacé qui ne soit pas simplement le néant. On m’a dit que quelques jours avant que tu ne t’esquives définitivement au-delà des océans et des continents des antipodes, on t’avait annoncé qu’un courrier te serait adressé, posté de Kerguelen aux bons soins du commandant du Marion-Dufresne, Tu ne le liras pas mais je suis certain que cette nouvelle t’a réchauffé le cœur avant que tu ne tires ta révérence.


PS : Merci à Michel Paulat, son complice de toujours de m’avoir fourni, de sa résidence estivale de Jard-sur-Mer, les éléments biographiques nécessaires à l’écriture de ce modeste hommage.

Les photographies – sauf la dernière provenant d’Internet – sont issues de la page Facebook de Jacques, désormais orpheline

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Le professeur Pellerin était un personnage atypique et d’un abord parfois rugueux. Mais c’était aussi un homme courageux qui n’hésitait pas, quels que soient les circonstances et les interlocuteurs, à défendre avec vigueur ce qu’il croyait juste et scientifiquement fondé, y compris lorsque sa conviction se heurtait aux discours politiquement en vogue. Il n’hésitait pas à batailler à contrecourant de l’air du temps, y compris lorsque ses philippiques enflammées pouvaient porter atteinte à sa réputation.

L’homme était autoritaire dans la tradition des mandarins de la médecine mais il savait aussi être affable et manifester sincèrement son amitié, sa solidarité et une disponibilité sans faille pour ceux qui étaient en souffrance, notamment ses salariés malades. Cette manifestation d’empathie chez un homme réputé austère était non feinte et elle pouvait même s’élargir à certains de ses contradicteurs en proie à des difficultés notamment médicales. Pourvu cependant qu’il les jugeât intellectuellement honnêtes. Nos relations avec lui n’étaient pas toujours un long fleuve tranquille, mais il appréciait les répliques argumentées.

Fin stratège et tacticien, il ne répugnait pas à user de séduction en alternance avec des discours plus raides pour faire aboutir un projet qui lui tenait à cœur ou pour défendre les intérêts moraux, matériels et scientifiques du Service Central de Protection contre les Rayonnements (SCPRI), un service qu’il avait fondé, animé et dirigé de main de maitre pendant trente sept ans.

Pierre Pellerin

Né à Strasbourg le 15 octobre 1923, cinq ans à peine après la réintégration de l’Alsace à la France, Pierre Pellerin était typiquement l’héritier du patriotisme chevillé au corps des alsaciens-lorrains, qui n’acceptèrent jamais de vivre sous administration allemande après la défaite française de 1870.

Sa boussole c’était probablement ce patriotisme viscéral, intransigeant et désintéressé pour la France. Cette France qu’il avait choisi de servir, en adéquation avec sa conception gaullienne de l’intérêt général. Un parti pris quasi mystique et romantique dont il m’entretint parfois et qui s’apparentait un peu à celui des héros des contes vosgiens d’Erckmann-Chatrian. Cet amour de la grandeur de la France qui n’excluait pas une certaine admiration pour la culture allemande, constitue certainement une des clés de compréhension de son personnage.

Mais Pierre Pellerin était aussi un médecin et un homme de science qui avait mené une brillante carrière de chercheur. Et ce, contrairement à ce que laissèrent entendre certains de ses médiocres contradicteurs qui n’avaient eux-mêmes jamais effleuré la moindre paillasse dans un laboratoire. Titulaire en 1948 d’un doctorat en médecine de la faculté de médecine de Paris, ses spécialités initiales étaient d’une part l’électroradiologie et d’autre part la médecine du travail. Plus tard, il occupa en qualité de professeur agrégé et apprécié de ses étudiants, la chaire de biophysique et de médecine nucléaire de l’Université Paris Descartes. Et dans le même temps, il intervenait en tant que praticien biologiste en médecine nucléaire pour le compte de l’Assistance Publique, Hôpitaux de Paris.

A ce rapide bilan de sa contribution à l’évolution des connaissances, dont attestent de nombreux articles publiés, il faudrait ajouter les prix dont il fut très tôt honoré et enfin les nombreuses instances internationales qui firent appel à ses compétences.

Enfin, on ne saurait hâtivement conclure ce chapitre sans mentionner ce qui fut l’œuvre de sa vie – de 1956 à 1993 – à savoir « son » Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants, une structure devenue avec le temps une authentique institution, à la fois admirée et redoutée.

Indépendant dès sa création du principal opérateur nucléaire de l’époque, le Commissariat à l’Energie Atomique et ultérieurement des exploitants nucléaires, le SCPRI fut d’emblée dédié à la surveillance des expositions humaines et environnementales aux rayonnements ionisants, à leur évaluation sur l’ensemble du territoire français et à la prévention des dommages radio-induits qu’ils sont susceptibles de provoquer.

Placé administrativement au sein de l’INSERM et sous la tutelle des ministères chargés de la santé et du travail, le SCPRI du Professeur Pellerin jouissait d’une certaine autonomie à la fois budgétaire, programmatique et exécutive. C’est ainsi qu’en liaison avec les services de médecine du travail du CEA, il fut un des pionniers de la radioprotection opérationnelle en France.

Sans exagérer, on peut même affirmer qu’il a presque tout inventé en la matière: de la surveillance environnementale de la radioactivité (notamment à la suite des essais nucléaires atmosphériques américains et russes dans l’hémisphère nord au cours des années 60) jusqu’aux méthodes et moyens métrologiques et de calcul d’évaluation de leur impact sanitaire éventuel. Il fut un acteur incontournable de la conception des réseaux de télémesure maillant le territoire jusqu’à la dosimétrie interne et externe des travailleurs exposés, mais également du contrôle des installations nucléaires au travers de la surveillance stricte de leurs effluents liquides ou gazeux rejetés dans l’environnement jusqu’à l’optimisation des expositions médicales. Sans compter, l’armement d’une flotte de moyens métrologiques mobiles pour intervenir rapidement sur le terrain en cas d’accident ou de catastrophe nucléaire.

L’histoire des multiples inventions et trouvailles technologiques du SCPRI du Professeur Pellerin reste donc à écrire. Cette incessante créativité technique et procédurale du SCPRI pour améliorer la surveillance des rayonnements ionisants dans tous les domaines où ils furent utilisés, est encore discernable actuellement au travers de pratiques des services de contrôle qui en sont les héritiers directs, contrairement à ce que laissent entendre encore ses détracteurs.

Le SCPRI fut un des acteurs institutionnels majeurs du contrôle et de l’encadrement pendant près d’un demi-siècle, de la plupart des applications médicales et industrielles des rayonnements ionisants – civiles et militaires – notamment des centrales nucléaires productrices d’électricité.

Quoique prétendirent certains en s’accommodant sans complexe de vérités arrangées (ou arrangeantes) destinées à ternir un bilan très largement positif et désormais à se le créditer en le travestissant, l’essor de l’énergie nucléaire jusque dans les dernières décennies du vingtième siècle se fit sans drame et sans catastrophe radiologique et même sans incident ou accident réellement significatif.

Pierre Pellerin et son service n’agissaient d’ailleurs pas à leur guise au gré de caprices césariens mais sur le fondement de doctrines de sûreté et de radioprotection, incarnées par des législations et des réglementations qui plaçaient le risque nucléaire ou radiologique sur le même plan que les autres risques industriels majeurs et l’abordaient comme tel., c’est-à-dire avec réalisme sans les minimiser ou les surévaluer. A cet égard, Pierre Pellerin et ses collaborateurs ont participé activement au cours des années soixante et soixante-dix du siècle dernier, tant au niveau français qu’européen et international, à la définition des normes de protection contre les rayonnements ionisants. Leur ligne de conduite étaient en premier lieu de prendre en compte les données scientifiques validées et actualisées sur les dangers des rayonnements, mais de veiller à demeurer pragmatiques dans les prescriptions recommandées ou imposées. Ils excluaient à l’époque de se perdre dans toute autre forme de considérations, notamment d’ordre idéologique et politique sur l’acceptabilité des risques, comme ce fut le cas par la suite.

Sur ces aspects d’ailleurs, le récit de l’histoire du SCPRI reste à documenter, non pas tant pour « réhabiliter » une œuvre collective injustement décriée, mais pour en tirer les enseignements qui en découlent, dans une période complexe où certaines erreurs commises par la suite par les pouvoirs publics ont abouti à la situation actuelle de notre pays, autrefois autosuffisant et exportateur d’électricité grâce à un parc important de centrales nucléaires, et désormais tenu d’en importer piteusement pour faire face à ses besoins énergétiques.

Force est de constater que le Professeur Pellerin – s’il était encore de ce monde – déplorerait la situation inadmissible actuelle d’un parc nucléaire en grande partie à l’arrêt faute d’une maintenance rationnelle opérée ces dernières années, due en grande partie à la démotivation des opérateurs publics et à la perte de compétences techniques nationales en la matière. Mais il se réjouirait également sûrement du renouveau annoncé et du retournement d’attitude des pouvoirs publics vis-à-vis de l’énergie nucléaire.

Plus que toutes les diffamations dont il fut victime et dont la justice lui a systématiquement donné raison, les menaces sur le climat, préoccupations du moment des pouvoirs publics démontrent la justesse de ses prises de position, il y a désormais plusieurs décennies, sur l’intérêt de disposer d’une énergie nucléaire propre pour assurer la souveraineté du pays en matière énergétique. Il savait que ce recours aujourd’hui indispensable n’est pas incompatible avec les garanties de sécurité que la population est en droit d’exiger sur le court, moyen et long terme.

En fait, contrairement à ceux qui s’échinèrent à gommer son œuvre, en bureaucratisant à l’extrême la culture de sûreté, en l’alourdissant de relevés non signifiants, l’actualité rend grâce douloureusement aux dons de visionnaire du Professeur Pellerin. A sa clairvoyance et son réalisme intransigeant sur la hiérarchie des risques auxquels l’humanité est soumise en contrepartie d’un progrès bénéfique pour tous.

Bien avant qu’on ne se préoccupe des dérèglements climatiques et qu’on ne les imputent « consensuellement » aux gaz à effet de serre émis par la combustion des énergies fossiles, il avait pressenti que l’énergie nucléaire était une énergie d’avenir. Une énergie qui, en outre, n’avait rien à envier ou presque, aux autres formes d’énergies disponibles, et à celles qui sont aujourd’hui qualifiées de renouvelables et dont l’intermittence, le stockage et la faible puissance sont des handicaps importants.

Cette prise de conscience actuelle face à l’urgence climatique décrétée et observée, n’allait pas de soi, il y a quelques décennies. On déniait alors au Professeur Pellerin le droit de s’acquitter de sa mission primordiale de « défense de la santé humaine » (interview par une journaliste Catherine Rouvier en 1989) en s’accommodant de l’énergie nucléaire. Sous réserve, et sur ce point il n’a jamais été pris en défaut. Les règles de sécurité, de sûreté et de radioprotection ont été – sous son impulsion – rigoureusement respectées et leur application vérifiée sans complaisance.

Personne de bonne foi n’ignore désormais que l’énergie nucléaire figure parmi les plus vertueuses, tant du point de vue de la pollution industrielle radio induite que des risques réellement encourus.

Ce constat qui semble aujourd’hui évident, ne l’était pas il y a vingt ou trente ans. Et de ce point de vue, le Professeur Pellerin faisait figure d’exception et même d’empêcheur de tourner en rond eu égard à la bataille idéologique sans merci, conduite par les mouvements anti-nucléaires et relayée par certains responsables publics tétanisés à l’idée que le discrédit nucléaire puisse leur porter politiquement préjudice. Cet isolement face aux déferlements des critiques à son propos nécessitaient du Professeur Pellerin une force de caractère exceptionnelle et une résistance psychologique d’acier. Parfois ces critiques étaient de bonne foi lorsqu’elles étaient simplement dictées par l’ignorance, mais le plus souvent, mensongères et diffamatoires, elles cherchaient à décrédibiliser Pellerin et à en faire l’homme à abattre et le bouc-émissaire responsable de toutes les menaces imputées au nucléaire. Ils en firent l’homme qui incarnait le mal!

Ainsi, il a peu de temps encore, l’évocation du Professeur Pellerin n’était guère possible autrement que sous forme d’une critique sévère niant son rôle de pionnier et de son apport déterminant à la sécurité et à la sûreté nucléaires ainsi qu’à la radioprotection.

Parler de lui ne pouvait à la rigueur être toléré qu’en refusant de lui reconnaitre sa compétence scientifique et médicale et en insistant sur son goût prononcé du secret et de la dissimulation, dont attestait, disait-on, sa rétention systémique d’informations. En général on ajoutait que sa manière autocratique et paternaliste de diriger son service était hautement critiquable.  

Ce réquisitoire était sans appel et reléguait Pierre Pellerin parmi les bannis de l’histoire. En réalité, cette diatribe visait non à établir une vérité sur ce personnage mais à valoriser ceux qui le critiquaient en montrant par différence qu’eux étaient compétents, lucides et transparents sur le risque nucléaire et radiologique. Par conséquent, il fallait oublier son œuvre, annuler ses réalisations et reconstruire sur de nouvelles bases la sécurité, la sûreté nucléaire et la radioprotection ! En d’autres termes, il fallait déconsidérer l’action de Pierre Pellerin pour exister soi-même, et incarner le renouveau. On s’acharna alors qu’il n’exerçait plus depuis plusieurs années.

En tout cas, ses accusateurs firent ce qu’il fallait pour atteindre leur objectif : j’ai souvenir, lors d’un congrès national de la Société Française de Radioprotection à la fin du siècle dernier, de l’intervention à la tribune d’un « éminent » haut-fonctionnaire du ministère de l’industrie, sans grande compétence en matière de radioprotection mais non dénué d’ambition et feignant d’être acquis par opportunisme carriériste à la cause anti-nucléaire, ridiculiser le professeur Pellerin au motif qu’il avait fait inscrire en préambule du fascicule spécial du Journal Officiel relatif à la Protection contre les Rayonnements Ionisants, une mention précisant que la radioprotection concerne la santé et releve naturellement de la compétence médicale alors que la sûreté qui concerne la fiabilité de la machine, ressortirait de l’art des ingénieurs..

Celui qui ironisait de la sorte et qui tolérait difficilement la contradiction, était issu d’un grand corps technique de l’Etat. Mais il était au nucléaire et à la science ce que les abbés de cour étaient autrefois à la théologie. En fait, il avait surtout en tête de réunir la sureté et la radioprotection sous sa tutelle avec l’agrément bienveillant des associations écologistes. En outre, la démission des politiques peu enclins par lâcheté à s’investir dans un débat sur le nucléaire était une aubaine pour cet ambitieux rond-de-cuir et sabreur d’opérette. Ainsi son attaque cynique et ridicule – au demeurant sans risque en l’absence de sa cible retraitée – et d’autres diatribes du même acabit permirent par la suite à ce procureur des basses besognes, d’obtenir ce qu’il convoitait. C’est ainsi que fut institué en 2006 une sorte d’oxymore administratif et de chimère démocratique, intitulée Autorité de Sûreté Nucléaire et prétendument indépendante, dont le pourfendeur de Pierre Pellerin – disparu depuis longtemps des tablettes et malade – prit la direction.

Deux ouvrages de cette veine et de circonstance, publiés à la Documentation Française respectivement en 1998 et 2012 et portant curieusement des intitulés voisins – « Le système français de radioprotection, la longue marche vers l’indépendance et la transparence » et « Une longue marche vers l’indépendance et la transparence, l’histoire de l’Autorité de sûreté nucléaire française » consacrent l’un et l’autre un chapitre complet visant à minimiser l’action du Professeur Pellerin, voire à en contester l’existence.

Grâce à ces livres et à des articles de presse rédigés par des journalistes peu empressés de vérifier leurs sources, grâce également à quelques leaders écologistes antinucléaires peu soucieux de la réalité des faits, le professeur Pierre Pellerin est désormais connu du grand public pour des propos qu’il n’a pas tenus, relatifs au nuage radioactif de Tchernobyl en 1986. Il n’a jamais prononcé ce qu’on lui a fait dire mais ces mots inventés lui collent à la peau comme le sparadrap du Capitaine Haddock dans l’Affaire Tournesol. En effet, en dépit de plusieurs décisions de justice qui établirent la diffamation et condamnèrent leurs auteurs, Pierre Pellerin demeure « coupable » aux yeux de l’opinion publique, d’avoir nié le passage du nuage radioactif sur la France.

En dépit des preuves qui attestent du contraire, malgré les témoignages, il continue d’être crédité de cette affirmation évidemment absurde selon laquelle le nuage issu de la centrale nucléaire sinistrée « se serait arrêté aux frontières de l’hexagone ».  

Cette calomnie ne fut pas simplement le fait de militants antinucléaires classiques, elles furent alimentées en sous-main par certains fonctionnaires humiliés par la réussite passée du professeur. Cette fable leur fournissait l’occasion d’ébranler l’organisation qu’il avait mise en place.

En tout état de cause, le professeur Pellerin se retrouve ainsi partie liée pour l’éternité avec le capitaine Haddock en raison de ce sparadrap dont il ne peut se débarrasser. Mais pas seulement, car il présentait aussi d’autres similitudes avec les héros de Hergé, notamment avec Tintin lui-même, reporter intelligent, perspicace et courageux, tenace également mais aussi avec le Professeur Tournesol l’improbable savant à l’imagination débridée.

Pierre Pellerin dans la salle des comptages BBF au Vésinet

Pierre Pellerin est décédé à Paris le 3 mars 2013.

Le 20 novembre 2012, quatre mois avant sa disparition, il fut reconnu innocent des accusations portées à son encontre par une association écologiste anti-nucléaire, la CRIIRAD, de « tromperie et tromperie aggravée » par la Cour de cassation de Paris. Laquelle explique notamment qu’il était « en l’état des connaissances scientifiques actuelles, impossible d’établir un lien de causalité certain entre les pathologies constatées et les retombées du panache radioactif de Tchernobyl ».

2022 : le Président de la République annonce la construction de nouveaux réacteurs EPR à l’horizon 2030: une sorte de revanche posthume pour Pierre Pellerin.

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Le mardi 29 août 1922, le bulletin météorologique publié dans le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou annonçait un temps chaud et nuageux, ponctué d’éclaircies et de quelques ondées, avec une température oscillant entre 16° C au petit matin, 26° à midi et 21° à vingt-et-une heures. En un mot, c’était l’été. Un été, légèrement plus chaud que les années précédentes mais globalement assez classique en régime océanique.

Ce jour-là que rien ne distinguait des autres jours depuis la fin de la guerre, le journal des angevins, qui se revendiquait à la fois d’un ancrage local alimenté par les faits divers de la région, et d’une ligne éditoriale à vocation généraliste et nationale, évoquait en « une », des grèves sur les chantiers navals du Havre. Le journaliste y déplorait qu’elles se soient soldées par des affrontements meurtriers avec les forces de gendarmerie.

La première page revenait par ailleurs sur une nouvelle de la veille : le naufrage d’un cuirassé de la Royale au large de Quiberon à quelques encablures du phare de la Teignouse. Les premiers éléments de l’enquête venaient en effet de montrer que cet infortuné navire de la marine nationale, baptisé « France » s’était éventré sur des récifs à la suite d’une mauvaise indication d’une sonde bathymétrique. On comptait plusieurs disparus., probablement prisonniers de la coque sous quelques dizaines de mètres de fond. .

En première page également, figuraient, parmi les événements importants, des incendies de forêt dans le Var.

Sous forme de « brèves » le lecteur était par ailleurs informé d’opérations militaires conduites au Maroc dans le Moyen Atlas contre des tribus autochtones qualifiées d »insoumises ». Il est peu probable que cette dernière info à propos de combats lointains, ait ému beaucoup d’angevins, sauf sans doute mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) qui avait servi comme cavalier de première classe dans les chasseurs d’Afrique entre 1910 et 1919. Mais ce jour-là, il avait aussi d’autres motifs d’intérêt au sein même de sa propre famille!

Enfin l’édition du 29 août 1922, comme celle des jours précédents, rappelait les difficiles et lancinantes négociations avec l’Allemagne pour fixer le montant des dommages de guerre et les conditions de réparations, pourtant prévues dans le traité de paix signé avec l’Allemagne en 1919 à Versailles.

D’ailleurs, alors que quatre ans s’étaient écoulés depuis l’armistice du 11 novembre 1918, presque chaque numéro de la presse locale ou nationale, consacrait quelques lignes aux hommages aux soldats, aux commémorations des batailles de la Grande Guerre ainsi qu’aux activités mémorielles des associations d’anciens combattants. Les décorations octroyées à titre posthume aux poilus morts en héros sur le front étaient systématiquement mentionnées. Chaque rapatriement de leurs dépouilles en terre natale à la demande des familles faisait également l’objet d’un court article. A titre d’exemple, le 27 août 1922, le journal informait du retour des cendres d’un soldat tué à Verdun en 1916 et originaire de Beaucouzé (49). Les restes d’un cousin germain de ma grand-mère et de mon grand-père paternels, tué en 1915 à Neuville Saint-Vaast avaient été ramenés au Lion d’Angers dans des conditions similaires, peu de temps auparavant.

En tout état de cause, ce qui frappe à la lecture du Petit Courrier, c’est l’omniprésence rédactionnelle du conflit mondial récent. Manifestement le traumatisme de la Guerre de 14-18 était loin d’être cicatrisé et a fortiori assumé. Chaque numéro s’attardant, d’une manière ou d’une autre, sur la souffrance encore vive de la population qui continuait de pleurer ses « martyrs » dont les noms étaient désormais inscrits sur les monuments aux morts, érigés en leur mémoire dans chaque village. La saignée infligée par la guerre avait été d’autant plus rude que la classe d’âge sacrifiée en grand nombre était précisément constituée de jeunes adultes. Ceux-là même qui auraient dû être, dans ces années d’après-guerre, les forces vives de la Nation, dans les champs comme dans les usines, et d’abord dans les familles.

Heureusement, le journal dont une grande partie de la population prenait connaissance dès l’aube grâce à une distribution de portes à portes, comportait d’autres informations que celles, peu réjouissantes, liées aux conséquences douloureuses de la tragédie passée.

Parmi ces actualités réconfortantes, il y avait d’une part les naissances dont la liste était publiée chaque jour pour celles de la veille et, bien sûr, les manifestations festives, ludiques, voire économiques comme les comices agricoles qui attestaient, chacune à leur manière, de la capacité de résilience collective du pays malgré le deuil qui l’affligeait.

Parmi les « bonnes nouvelles » il y avait les fêtes votives et villageoises, comme le feu d’artifice du Lion d’Angers du 27 août 1922 et la retraite aux flambeaux qui s’ensuivit portée par « une assistance nombreuse et enthousiaste ».

Dans l’édition du 28 août 1922 et les suivantes, un article était également dédié aux courses du Lion d’Angers, bourg d’origine de la plupart de mes aïeux paternels, à l’hippodrome de Durval sur la route de Vern d’Anjou qui avait été rénové pour la circonstance et où furent accueillis des parieurs en grand nombre mais surtout des foules d’amoureux de la race chevaline. Etaient présents lors de l’inauguration tous les notables aristocratiques et les élus de la région, dont le quotidien publia scrupuleusement une liste exhaustive. On se serait cru aux temps heureux de la Belle Epoque, où les toilettes de la comtesse de Tredern et de la duchesses de Brissac rivalisaient avec celles de la baronne de Candé.

Petit Courrier daté du 29 août 1922

S’agissant de l’état civil « heureux », le Petit Courrier publiait le mardi 29 août 1922 la liste des naissances de la veille à Angers. Et parmi celles-ci, était mentionnée celle de Renée Pasquier, le lundi 28 août 1922 au domicile de ses parents. En fait, le couple Pasquier louait depuis quelques semaines seulement un petit appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble du 65 de le rue de la Madeleine. Au regard des standards actuels, il serait même considéré comme  » très » modeste car il ne comportait (à ce moment-là) que deux vraies pièces, à savoir une cuisine assez vaste mais sombre, dotée de l’eau courante, ainsi qu’une grande chambre avec fenêtre sur cour, communiquant avec un « bow window » vitré assimilable « avec un peu d’imagination  » à un jardin d’hiver ou à un cabinet de toilettes fictif. Les « commodités » étaient extérieures et collectives, et un jardinet fermé au fond par un puits était mis à la disposition des locataires, charge à eux d’en faire un potager.

C’est en ce lieu que Renée Pasquier qui nous a quittés le 23 octobre 2016, passa son enfance et sa jeunesse en compagnie de ses trois frères et de leurs parents.

Nul ne sait d’ailleurs quand elle décéda, si à 94 ans elle avait gardé le goût de vivre et si cette mort qui l’arrachait à l’affection des siens ne correspondait pas à un souhait qu’elle avait parfois exprimé devant moi à plusieurs reprises, de rejoindre Marcel Pilet (1919-1996) son amour et le père de ses sept enfants. L’âge venu, l’absence de son époux lui pesait et elle s’indignait de ne plus jouir de la liberté de se déplacer comme elle l’entendait. Cette liberté d’être et de se mouvoir qu’elle élevait devant moi au rang de vertu cardinale, qu’incarnaient à ses yeux « Le temps de cerises » de Jean-Baptiste Clément, et son vélo qu’elle enfourchait avec vivacité pour parcourir jadis « la rue Saint-Léonard jusqu’à la Madeleine ».

Mariage de Renée et Marcel – Angers le <6 juin 1943 – les deux familles

Elle avait épousé Marcel Pilet, un gars du quartier de la Madeleine, le 6 juin 1943 à Angers, un beau gaillard de trois ans son ainé, une personnalité chaleureuse, attachante et vif d’esprit, un cheminot aussi doublé d’un talent de jardinier hors pair. Et ils ne se quittèrent plus jusqu’à son décès à l’automne 1996, terrassé par une crise cardiaque en voulant arracher un « putain » de noisetier sauvage qui parasitait le mur de sa maison. Sans rire, Marcel m’a appris deux choses fondamentales dont j’use encore septuagénaire: nouer une cravate et me convaincre que le sécateur était l’outil principal de quiconque souhaite cultiver un jardin!

Depuis la disparition de Marcel, Renée avait, en tout cas, perdu une partie d’elle même et de sa joie de vivre . Mais, ne communiquant que rarement ses peines, ses regrets intimes ou ses secrètes fêlures, elle s’accrocha sans maudire, manifestant au contraire un certain optimisme qu’elle puisait probablement dans l’amour inconditionnel de tous les enfants qu’elle avait mis au monde. De la sorte, sa gaité, sa confiance dans l’avenir et son volontarisme rendaient sa compagnie agréable. Recherchée même par ceux qui l’entouraient. Ses voisins de la rue Charles Péguy!

En tout cas, elle ne confiait pas ses tracas au neveu que j’étais et qui ne la rencontrait qu’épisodiquement lors de mes rares passages à Angers. Elle se contentait de m’accueillir les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Et si, malgré tout, elle faisait part de sa lassitude, c’était sur un ton badin ou implicitement au détour d’une remarque générale sur la dureté de la vie. Le plus souvent pour évoquer les difficultés notamment de santé, de tel ou tel des siens, et au premier chef, de ses enfants.

Ce dont je peux attester sans forcer le trait, c’est que ce n’était pas par devoir qu’on se rendait chez elle, dans le quartier de Saint-Léonard, mais par plaisir d’échanger avec elle et d’entendre des nouvelles de la famille. Elle était, à cet égard, l’incontournable référence, la mieux informée et même fréquemment l’ultime recours, en particulier pour les rameaux les plus éloignés dans notre arbre généalogique commun, comme ceux du Lion d’Angers des années trente ou quarante du siècle dernier.

Sœur ainée de mon père Maurice Pasquier (1926-2017) elle lui portait une affection profonde et protectrice. Et ce, depuis toujours. Lui-même lui téléphonait régulièrement de Massy où il résidait depuis de nombreuses décennies, et ses derniers voyages à Angers, malgré les handicaps de la vieillesse lui étaient en grande partie consacrés. Cette affection réciproque, fondée sur une complicité jamais démentie et une grande connivence depuis l’enfance, se prolongea jusque dans les dernières étapes de leur vie.

Le 28 aout 2022 elle aurait eu cent ans.

Elle était le deuxième enfant et la seule fille d’une fratrie qui en comprendra quatre. Sa mère Marguerite Cailletreau (1897-1986), native du Lion d’Angers était couturière et son père Marcel Pasquier (1892-1956), cheminot à la gare Saint-Laud d’Angers. Bien que né à Vervins dans l’Aisne, ce dernier était lui-même issu d’une famille implantée de très longue date sur les rives de l’Oudon, au Lion d’Angers et dans ses environs. Engagé dans un régiment de chasseur d’Afrique en 1910, il avait été affecté sur le front français durant la Grande Guerre, et c’est à l’occasion d’une permission en décembre 1917 au Lion d’Angers chez un de ses oncles, qu’il rencontra Marguerite.

Tout indique que ce fut le coup de foudre puisqu’ils se marièrent au Lion d’Angers le 21 octobre 1918 moins de trois semaines avant l’armistice. Après avoir participé aux derniers combats en Alsace et en Lorraine, et à l’occupation de la Rhénanie et du duché de Bade, Marcel fut démobilisé au cours de l’été 1919 non sans avoir contracté entre temps la redoutable « grippe espagnole » qui lui valut plusieurs semaines d’hospitalisation à Strasbourg et en région parisienne.

De cette union naquit en août 1920 à Saint-Pierre-Corps, un premier fils, Marcel Pasquier (1920-1999)…

Tel était l’environnement affectif de Renée lorsqu’elle vit le jour, il y a cent ans.

Renée à 19 ans en 1941

Son existence par la suite ne fut pas toujours un long fleuve tranquille et son moral fut à plusieurs reprises mis à l’épreuve, car elle fut confrontée au malheur, notamment en 1955 lorsqu’elle perdit un enfant quelques jours après l’accouchement. Elle sut surmonter ces épreuves avec courage et fut pour tous, en exemple.

C’est la raison pour laquelle, il m’apparait juste de lui rendre hommage et d’évoquer sa mémoire au moment où la fuite du temps lui fait virtuellement franchir le cap des cent ans. Échéance que la providence qui est rarement « sainte », lui a refusé.

Il y a évidemment bien plus légitime et plus qualifié que moi pour marquer ce passage virtuel qui ne peut plus se matérialiser. J’espère qu’aucun de ses cinq enfants encore de ce monde – enfants dont elle ne cessait de se déclarer fière – ne me feront pas grief, de cette libre évocation mais très subjective de leur maman.

Je sais que ça ne se fait pas de « sabrer » le champagne dans les cimetières en parlant des défunts sans qu’ils puissent répliquer. Ou de parier sur une occurrence fictive qui ne se concrétisera pas. J’ai le sentiment que je le devais à ma chère marraine.

Bon anniversaire, malgré tout, « Tante Renée » confidente proustienne de notre « recherche du temps perdu »! Témoin d’une époque si lointaine et pourtant si proche. Si comparable par les balbutiements de l’Histoire qu’elle charrie sans relâche.

Dans sa cuisine dans les années 2000

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Avec de bons yeux, la sécheresse de la vallée de la Dordogne était visible – en tout cas imaginable – du haut de la « Barre » de la Bastide de Domme, ce 30 juillet 2022. Evidemment, il fallait de « très » bons yeux, c’est-à-dire un regard non formaté par l’idéologie du catastrophisme à la mode, et une vision non abusée par des lunettes anti-UV polarisées qui accentuent les contrastes en favorisant certaines couleurs.

En d’autres termes, il fallait des yeux aptes à distinguer sans ambiguïté ce qui relève des terres cultivées récemment moissonnées de celles effectivement brûlées du fait de la canicule décrétée et d’un dérèglement climatique « fourre-tout » responsable de toutes les misères du monde, concurremment avec un coronavirus facétieux mais mortifère, et une guerre coloniale en Ukraine.

Si j’avais été journaliste, j’aurais sûrement sonné l’alerte canicule, mais en tant que simple vacancier, habitué des chaleurs plombées et estivales en Périgord Noir, je me suis naïvement contenté de noter qu’il faisait beau!

En tout cas, je me serais bien gardé de proclamer que l’été de cette année ne présentait aucune singularité par rapport à ceux de mes séjours réguliers en ces contrées depuis près d’un demi-siècle. Pourquoi en effet prendre le risque de déplaire au plus grand nombre en contredisant les nouveaux Savonarole qui rabâchent quotidiennement des records de température par rapport à tous ceux relevés dans le passé? Pourquoi contrarier tous ces prophètes du déclinisme qui nous signalent tous les accidents de la planète en temps réel? « Sachants » par hypothèse ou par présomption, ils savent et pas moi.

Ainsi, le discours dominant qu’il est désormais sacrilège de discuter sous peine d’être accusé d’un climato-scepticisme criminel avant, plus tard, d’être rééduqué, impose de croire – a contrario du doute méthodique qu’on nous enseignait jadis dans les facultés des sciences – que nous sommes en permanence au bord d’un gouffre climatique. Et, de surcroit, c’est de notre faute.

La science météorologique est devenue une religion et gare aux mécréants assimilés fascisants, qui persisteraient à s’arc-bouter sur l’esprit voltairien d’antan et sur celui des Lumières, en discutant les prévisions des modèles mathématiques, leur étalonnage et les constats qui les confirmeraient!

Gare à ceux qui simplement s’interrogeraient sur les corrélations « qualifiées d’évidentes » pour tous, sauf précisément pour les récalcitrants à la pensée unique, entre les monstrueux incendies de l’été dans les forêts françaises, quelle qu’en soit la cause, et les cyclones des Caraïbes ainsi que la montée des températures, couplée à celle des eaux océaniques et à la fonte des glaciers! Sans compter les atteintes sélectives à la biodiversité.

Gare à ceux qui timidement avanceraient que la vapeur d’eau est aussi un gaz à effet de serre aussi perturbant – voire plus que le gaz carbonique, source révélée et quasi-unique des dysfonctionnements météo de notre belle planète. Cet astre unique que les lycéens modernes sont invités à sauver de toute urgence en faisant la grève des cours et en ne consommant que des produits bio.

Ainsi, la photographie sans filtre ci-dessous aurait dû être interprétée comme un paysage de sécheresse. Mieux comme une image aride et menaçante de désertification galopante alors que la saison réputée chaude n’en est qu’à demi parcours!

Et pourtant au même endroit, j’ai continué à siroter avec insouciance sans manifester le moindre émoi autre qu’esthétique, une boisson gazeuse dans l’ombre de la statue de Jacques de Maleville (1741-1824) natif du lieu et rédacteur du Code Civil.

L’heure est pourtant de se convaincre que nous sommes coupables de cet état de délabrement annoncé de notre planète et que le gaz carbonique est le seul responsable des dérèglements de notre environnement et donc de nos sociétés.

Peu importe quand il faut sauver la planète, qu’au passage, on oublie que ce gaz carbonique est un constituant essentiel du « vivant »! Qu’il est le nutriment des plantes qui le fixent dans leurs bois et leurs feuilles – oxydo-réduction – au travers du phénomène de photosynthèse! Peu importe qu’on oublie qu’en l’absence – heureusement totalement improbable – de ce gaz non toxique dans l’atmosphère, la végétation disparaitrait et avec elle une grande partie affamée des espèces vivantes dont nous-mêmes.

Mais qu’en est-il en réalité? Et quelle est l’ampleur de cette menace d’élévation imminente et irréversible des températures qu’on nous annonce du fait de l’effet de serre?

L’organisme d’expertise mondiale en la matière est le Groupe Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat ( GIEC). Lequel est à la religion climatique ce qu’est le Vatican à la religion catholique depuis le dogme de 1870 sur l’infaillibilité papale.

Comme la curie romaine, le GIEC est composé d’éminences en l’occurrence universitaires à défaut d’être théologiques, convaincues et sérieuses qui publient régulièrement des rapports. Ceux-ci font scientifiquement autorité et aboutissent tous ou presque à des conclusions alarmantes sur notre avenir climatique.

Il faut bien sûr les lire avec attention mais comme les contrats d’assurances, il faut tout lire, y compris ce qui est écrit en « tout petit ». Et c’est souvent ingrat.

Ainsi on apprend que « les émissions de gaz carbonique du monde entier ont réchauffé la Terre de seulement 0,007 degré Celsius en 2019 avant les confinements liés à la pandémie COVID 19. Et la France, pour sa part, n’en est responsable que de 0,9% soit 0,00007 degré Celsius. »

En réalité, ces chiffres sont publiés dans un ouvrage récent (juin 2022) – Impasses Climatiques et les contradictions du discours alarmiste sur le climat. Son auteur François Gervais est un physicien, professeur émérite d’université et « expert reviewer » des derniers rapports du GIEC. En fait ces résultats ne sont pas directement cités par le GIEC mais ils sont aisément calculables à partir des données publiées par ledit GIEC sur la base des masses cumulées exprimées en milliers de tonnes d’émission annuelle de CO2 dans le monde et de l’augmentation de température moyenne prévue par les modèles dont s’inspire le GIEC. Le détail du calcul figure dans l’ouvrage précité.

Le résultat est sans appel : 0,007 °C +/- 0,003°C en moyenne à la surface du globe sur une année au rythme actuel des émissions de gaz carbonique. Lesquelles, en première approximation sont imputables pour l’essentiel aux énergies fossiles.

En tout cas, ce résultat étonnant permet assurément de tempérer certaines prévisions alarmistes et surtout certaines imputations à court ou moyen terme du dérèglement versus réchauffement climatique. Et ce qui frappe, c’est qu’il résulte directement de données du GIEC lui-même.

 » Au rythme d’émissions actuelles, le réchauffement évalué en reprenant les chiffres du rapport AR6 2021 du GIEC ne dépasserait pas d’ici 2050, année déclarée objectif de neutralité carbone 0,06 °C pour la fraction imputable au principal émetteur, la Chine qui consomme la moitié du charbon mondial » (François Gervais)

Si, malgré tout, les relevés météorologiques montraient une dégradation inquiétante, durable et répétitive du climat dans la période contemporaine considérée, il faudrait, bien sûr, rechercher d’autres relations causales que les seules émissions de gaz à effet de serre dues aux activités humaines. Et il n’en manque pas dans l’arsenal de la cosmologie!

De même, cette vision moins pessimiste de la situation climatique n’implique en rien qu’il faille se désintéresser des atteintes répétées que nous portons à notre environnement et causées par la pollution industrielle ou agricole. Rien ne justifie non plus de ne pas se préoccuper de l’intégrité de notre écosystème, sauf à hypothéquer gravement le futur de l’humanité et avec elle, de l’ensemble des espèces vivantes. .

Au fond, notre seul guide doit être, en toutes circonstances, la Raison au sens des Lumières et non le dogme de la révélation!

Demeure malgré tout une question qu’on ne pose qu’en prenant le risque d’être taxé de « complotiste » l’accusation absolue des temps modernes: Pourquoi nous traite-t-on comme des enfants? Pourquoi cherche-t-on à nous faire passer des vessies pour des lanternes?

Jacques de Maleville à Domme

Ref;

Ouvrage de François Gervais, Impasses climatiques – les contradictions du discours alarmiste sur le climat-

Editions l’Artilleur juin 2022- L’ouvrage est parfois un peu technique mais les passages concernés peuvent être aisément contournés sans remettre en cause la pertinence et la compréhension des démonstrations.

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Ma mère avait pour habitude – et ce depuis toujours – de renseigner des petits carnets, souvent des agendas, sur lesquels elle mentionnait ses activités, ses rencontres du jour, les fêtes auxquelles elle participait, ainsi que les spectacles auxquels elle assistait. Parfois elle faisait état de ses appréciations, lorsque par exemple elle s’était régalée au cours d’un diner auquel elle avait été invitée.

Pudique, elle faisait cependant rarement état de sentiments personnels et encore moins de ses peines ou de sa détresse face à telle ou telle épreuve de la vie. A la rigueur, si elle s’y résolvait, c’était de manière détournée en signalant ses visites répétitives à ceux ou celles de ses proches, gravement malades. Ses carnets n’étaient donc pas, à proprement parler, des journaux intimes.

Sans prétention littéraire, ces carnets n’avaient, à ses yeux, d’autre vocation que de lui servir d’aides mémoire des événements marquants de sa vie quotidienne. Une ligne suffisait, là où d’autres, plus prolixes auraient rédigé des pages avec une arrière-pensée écrivaine. Pas elle, car elle n’avait pour seule ambition que de rendre compte, à sa manière, du temps qui passe et d’en conserver factuellement la mémoire.

Ainsi quelques années après sa disparition, il est encore possible de reconstituer sans fioritures inutiles, l’essentiel de ses journées. Ou du moins ce qu’elle en retenait ou qui lui apparaissait pertinent, sans le moindre souci de laisser une trace pour la postérité. Sa ligne quotidienne d’écriture, presque une ligne de conduite, était rédigée à son propre usage. Exclusivement dans le secret de sa cuisine!

Etrangère à l’informatique de bureau, qu’elle ne découvrit avec méfiance que devenue octogénaire, ma mère constituait elle-même ses propres fichiers manuscrits, et n’en retenait que ce qu’elle voulait et à sa guise. Dans cette perspective, elle les datait de même que les photographies qu’on lui offrait ou les clichés qu’autrefois elle réalisait elle-même de ses œuvres picturales.

Reprenant ses précieux carnets, je me dis qu’aujourd’hui ce qu’elle racontait de ses déplacements, de ses achats en supermarché, de ses promenades, de ses visites ici ou là et donc par déduction de ce qu’elle aimait ou de ce qu’elle ressentait face à telle ou telle situation, useraient d’autres créneaux que sa plume qui consignait, au jour le jour, quelques mots sur un petit carnet.

Les technologies numériques et les connexions permanentes à une sorte de « Big Brother  » mondialisé et menaçant rendent désormais parfaitement inutile l’exercice synthétique d’introspection quotidienne auquel se livrait ma mère.

Sans s’adresser directement aux intéressés, le monde entier est désormais en capacité de savoir et de stocker en temps réel sur des « data center » de quoi se compose, chaque jour, les existences de chacun. Intrusive, la civilisation numérique qu’on nous présente comme l’indicateur indépassable de la modernité, sait exactement le nombre de litres que consomment nos chasses d’eau, lorsque la nuit on se lève pour satisfaire un besoin pressant. La compagnie des eaux nous a en effet imposé d’autorité un compteur connecté. Il en est de même du fournisseur d’électricité, qui peut compléter l’information de son confrère fontainier en précisant si nous avons éclairé la pièce. Tous les deux connaissent la fréquence de nos pérégrinations nocturnes, indicateurs probables de dysfonctionnements prostatiques à transmettre à un urologue via un serveur approprié!

Sortant de chez moi le matin, les autorités administratives et, le cas échéant, judiciaires, peuvent savoir très précisément où je me rends, grâce aux caméras de surveillance qui filment les rues mais grâce surtout à mon téléphone portable, androïde et imperturbable mouchard, qui bipe à proximité des antennes relais quadrillant le territoire et me localisant à chaque instant.

D’ailleurs, si d’aventure je me livre à un achat même minime comme une baguette de pain « Tradition » avec une carte bancaire bleue, Visa ou autre, l’inspecteur des impôts qui soupçonnerait une fraude déclarative saurait, le moment venu, me confronter à mes possibles turpitudes et en aviser qui de droit. En application d’une obscure et liberticide législation en vigueur, toutes mes économies sont d’ailleurs désormais mises en relation numérique, aux biens que je possède et à mes revenus, au cas où, bénéficiant d’un conflit d’intérêt ou de rentrées d’argent suspectes, je profiterais de mes modestes placements à la Caisse d’Epargne pour blanchir de l’argent sale.

Bien entendu, les péages d’autoroute complèteront cette « nécessaire » vigilance ou suspicion permanente. Il en est de même des caméras routières et autoroutières, signalées ou non, éventuellement installées sur des véhicules privés délégataires inavoués – et inavouables – du service public de la fiscalité, qui apporteront en sus toutes les infos indispensables à l’exhaustivité de mon curriculum vitae infractionnel de délinquant potentiel. On pourra même, si nécessaire, les associer judiciairement à un regard déplacé sur les cuisses du sexe opposé – par définition harcelant – capté par un brave pandore armé d’une paire de jumelles enregistreuses.

Ainsi, sans fournir le moindre effort de concentration et d’écriture comme le faisait ma mère, tout le monde sait tout de moi, mieux que moi, sauf peut-être moi.

Ce qui rassure malgré tout, c’est que cet arsenal monstrueux, cet inquisiteur mais omniprésent dans tous les pans de nos vies intimes et privées, n’a qu’un seul objectif, d’ailleurs hautement louable aux dires des bienveillantes autorités, des ligues de vertu et des associations citoyennes de leçons de maintien. Il vise simplement à assurer et à renforcer ma sécurité et ma quiétude d’éternel assujetti ou d’assisté sous tutelle publique, coupable putatif de fraude, mais présumé innocent. Et dans la foulée, de protéger mes semblables de mes méfaits redoutés!

Rien de plus logique donc à ce que, dans ce contexte, on nous impose un fil à la patte, invisible et permanent, pour prévenir tout écart à la norme et vérifier qu’on ne commet pas d’imprudence condamnable! Big Brother veille.

Photo Internet

Et pour faire bonne mesure et compléter ce tableau numérique de précautions autoritaires, il faudrait ajouter à ce traquenard de bonnes intentions et à ce flicage prétendument salutaire, « le dossier médical partagé » et la carte vitale. Mortifères de nos libertés, ils permettent d’ores et déjà à n’importe quel toubib ou apothicaire connectés d’accéder à une connaissance précise de notre première vérole et ainsi de protéger la société de nos agissements irresponsables de malades présumés contaminants. Et peut-être de nous soigner par téléconsultation si on réside dans un désert médical.

Alors, pourquoi se plaindre d’être en permanence en liberté étroitement surveillée, sauf évidemment à déplorer à l’exemple de Jacques Brel jadis, que « le monde sommeille par manque d’imprudence »?

Tout bien pesé, je préfère finalement les carnets de ma mère aux « data center » centralisateurs et intégrateurs de mes moindres humeurs, qui renseigneront le ministre de l’intérieur, celui de la santé, de la justice et même celui des finances, sur la composition de mon sang et sur les gènes à risque que m’auraient transmis mes ancêtres!

Du triptyque de la République, la liberté souvent décriée comme source d’inégalité devient urgente à défendre.

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