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Archive for the ‘Je suis témoin’ Category

Le 7 novembre 2017, mon père Maurice Pasquier (1926-2017) s’éteignait, emporté par un cancer du pancréas, dans une unité de soins palliatifs de l’hôpital de Bligny en région parisienne.

Cinq ans se sont écoulés depuis ce jour! La sidération que provoque toujours la mort des siens, même lorsqu’on la sait inéluctable, s’est progressivement estompée. Le travail de deuil a fait son œuvre et la douleur de cette disparition est désormais assimilée et intégrée au cycle normal de la vie!

« Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
On oublie le visage et l’on oublie la voix »

Nous percevons aujourd’hui avec acuité, la quasi-justesse de cette chanson de Léo Ferré (1916-1993). Tout ou presque effectivement s’érode et en principe disparait dans la durée, A commencer par les sensations ressenties auprès de l’agonisant ou du disparu, les saveurs de l’existence et peut-être aussi les émotions qui vont avec.

A quatre-vingt-onze ans, mon père est ainsi parti, précédant ma mère Adrienne Turbelier (1923-2018) d’un trimestre. Depuis 1945 il ne s’étaient pas quittés. La mort qui les avait momentanément séparés, a mis moins de cent jours pour remettre leurs pendules synchrones et les réunir. A quatre-vingt-onze et quatre-vingt-quatorze ans respectivement, chacun en général parvient à se convaincre que ces âges sont honorables pour mourir!

On finirait même par admettre que la mort des siens, qui se présente comme une des frontières énigmatiques de notre propre vie, procède d’un enchainement salutaire des générations, presque libérateur pour ceux qui survivent. La réalité est radicalement autre. En effet, ceux qui s’en vont emportent avec eux des pans entiers de notre histoire intime. Ils sont notre mémoire, celle de notre Anjou, celle de l’enfance, celle d’une fratrie composée d’un frère et de trois sœurs. Celle des balades dans les forêts angevines à l’automne pour ramasser les marrons, celle des repas de Noël rue de Messine à Angers, celle enfin de la Deux Chevaux Citroën dans laquelle quatre enfants se serraient « comme des sardines » sur la banquette arrière. Celle des copains du syndicat de Maurice, celle de la Chèvre Blanche, la boutique où ma mère était vendeuse, celle des ménages qu’elle faisait pour « mettre du beurre dans les épinards », celle de la couturière qui confectionnait nos vêtements et tant d’autres souvenirs vieux de trop de décennies accumulées et que je partage avec mes sœurs.

Rien ne saurait s’effacer de ces épisodes fondateurs de notre jeunesse, dans laquelle notre père et notre mère étaient les principaux acteurs!

Malgré tout, comme le prétend Léo Ferré, le temps qui passe après la disparition d’un être cher, engendre un oubli nécessaire et réparateur. Mais il n’efface rien de notre affection pour ceux qui nous ont accompagnés dès nos premiers balbutiements et qui nous ont tout appris et constamment pardonné. Qui étaient présents lorsque nos premiers regards se sont posés avec ingénuité sur le monde et qui étaient toujours à nos côtés des décennies plus tard au seuil de notre propre « troisième âge » où nos rôles respectifs se sont parfois inversés.

Ainsi, il ne se passe guère de journée depuis cette date singulière de leur décès, celle où le temps s’est arrêté pour eux en abord d’une insondable infinitude, sans que nos pensées ne se télescopent avec celles que nous aimons leur prêter en narguant la grande faucheuse.

Certes, nous n’entendons plus le son de leurs voix, nous ne voyons plus les rides de leurs visages et même nous avons oublié les stigmates de leur souffrance dans les derniers instants, mais nous continuons à nous référer sans forcément en prendre conscience, aux valeurs ainsi qu’aux manières d’être et de penser qu’ils nous ont légués.

Notre privilège d’être encore vivants alors qu’il ne sont plus, se manifeste dans cet héritage que nous avons mission de fructifier. Ils sont à la fois notre patrimoine et nos racines; ils sont les principaux artisans et metteurs en scène de ce que nous sommes devenus. Et, à ce titre, nous leur devons la reconnaissance sans pour autant biffer ce qui parfois nous opposait. Mais surtout sans renier le message de liberté et de responsabilité qu’ils se sont évertués à nous transmettre, et sans s’excuser de l’amour que pudiquement nous nous portions réciproquement.

Nos controverses d’antan n’apparaissent plus désormais que comme des anecdotes plus ou moins dérisoires et, en tout cas, toujours datées. Nous devons donc, sans les ignorer, les regarder comme des voix d’un passé toujours présent, riche d’approches dialectiques et complémentaires de l’existence, forcément différentes du fait de leur temporalité mais riches de réflexions fécondes que nous avons vocation à prolonger.

De la sorte, sans qu’il soit besoin de recourir à une quelconque immanence ou transcendance, Papa et Maman demeurent parmi nous, en nous, devrais-je écrire! Ils demeurent notre boussole mais nous laissent, comme jadis, la liberté d’opter pour d’autres chemins que ceux qu’ils auraient peut-être empruntés.

Honorer leur mémoire ne relève donc plus d’un devoir ou d’une obligation de piété filiale, mais de la préservation d’un référentiel qu’il nous appartient d’enrichir de nos propres expériences pour nous hisser vers l’avenir.

Jardin du Mail à Angers

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A l’approche d’un hiver qu’on n’espère pas trop rigoureux grâce au réchauffement climatique mais dont on redoute malgré tout la rigueur, les pouvoirs publics ne se contentent plus d’administrer le pays et de légiférer, ils nous font la morale, au cas où il nous viendrait à l’idée – idée saugrenue – de nous chauffer déraisonnablement, c’est-à-dire au-delà de 19°C à l’électricité.

C’est ainsi que la « sobriété énergétique » est devenue le nouveau mot d’ordre gouvernemental. Notre graal désormais c’est la « tempérance » électrique. La tempérance et la repentance généralisées figurent d’ailleurs au premier rang de nos obligations morales en guise de pénitence pour tous les péchés d’insouciance coupable commis dans le passé par nos pères contre le climat et contre les ressources de notre planète. Un « plan » spécifique de réduction de nos consommations d’énergie » a été concocté à cet effet. Et, on serait bien avisé de le respecter, sauf à être taxé – c’est bien le mot – de mauvais citoyens, voire de traitres de  » la cinquième colonne  » qui sapent les efforts de tous. On nous convie donc en cet automne pluvieux et de manière insistante à la « bataille de Valmy » de l’électricité.

Faute de quoi, le risque serait de subir des « pannes de courant » au cours de l’hiver. Et le gestionnaire de distribution d’électricité qui nous a imposé (pour notre bien comme d’habitude) un compteur connecté (Linky) vérifiera notre respect scrupuleux des lessives la nuit et le fonctionnement fortement conseillé de nos rôtissoires après vingt-deux heures. Sinon il pourrait interrompre d’autorité notre approvisionnement pendant une durée laissée à son initiative.

Autrement dit, on ne nous considère plus « en haut lieu » comme des citoyens responsables mais comme des variables d’ajustement du réseau de distribution. On demeure juste « client » lorsqu’il s’agit d’honorer les factures dont on nous annonce qu’elles vont croitre significativement mais pas trop, nous assure-t-on, grâce au « bouclier tarifaire » du gouvernement.

Un gouvernement qui ne cesse par ailleurs de s’autocongratuler pour son sens de l’anticipation en rendant, selon lui, supportable un coût croissant de l’électricité fixé en application de règles devenues aberrantes du marché européen de l’énergie. Pour autant, ledit gouvernement se contente de susurrer sa demande auprès de la Commission européenne de modification de ces règles aujourd’hui inadaptées.

En attendant, on est tous invités à se satisfaire de la situation, parce que ça aurait pu être pire sans la lucidité de ceux qui nous gouvernent !  

On a, cependant, quelques bonnes raisons d’être inquiets, lorsque qu’on observe rétroactivement que leur clairvoyance revendiquée, a été de nombreuses fois prise en défaut, et que leurs grandes envolées stratégiques sur notre avenir énergétique ont surtout été dictées par de l’opportunisme et du clientélisme électoraux, par de l’incompétence aussi et plus grave encore, par de la lâcheté. Sans oublier une pratique outrancière de l’euphémisme qui consiste à proclamer que tout va presque bien quand tout va presque mal. La crise actuelle de l’approvisionnement des stations-services en carburant est à cet égard symptomatique de ce travers de gouvernance. Prétendre qu’il n’y a pas de pénurie d’essence alors qu’il suffit de sortir de chez soi pour se rendre compte que c’est faux, est en effet tout simplement ridicule.

En ce qui concerne l’électricité, force est de constater que la France qui, il y a quelques années, était souveraine et même exportatrice grâce à ses centrales nucléaires, est désormais contrainte, pour éviter la disette, d’acheter de l’électricité à l’Allemagne. Laquelle est produite, ironie du sort, à partir de centrales à charbon, dispendieuses en émissions de gaz à effet de serre, que précisément l’on cherche drastiquement à réduire pour « sauver la planète » ! Il y a évidemment là une contradiction propre à rendre schizophrène, un major de l’Ecole Nationale d’Administration ou de Polytechnique, pourtant accoutumés à naviguer dans les eaux troubles des univers aux dimensions paradoxales!  

Comment en est-on arrivé là ?

Telle est la question qu’il est légitime de se poser, alors qu’après le premier choc pétrolier de 1973, la France s’était dotée d’un ambitieux programme de construction de centrales nucléaires productrices d’électricité, propre à satisfaire ses besoins énergétiques électriques à hauteur d’environ 75% à 80%!  

A l’époque, ceux qui étaient au pouvoir avaient fait le choix judicieux – sans trop s’embarrasser, il est vrai, de procédures démocratiques – d’abandonner la filière nucléaire  » graphite-gaz » qui avait fait les beaux jours du CEA après la seconde guerre mondiale, et de décider de la construction de réacteurs nucléaires de puissance, refroidis à l’eau sous pression, destinés à la production d’électricité. Leur nombre et leur dimensionnement ainsi que leur puissance étaient variables selon les sites et selon la capacité de prélèvements d’eau et de rejets d’effluents dans le milieu environnant.

C’est ainsi qu’entre 1977 et 1997, la France s’est dotée de cinquante-huit réacteurs – respectivement de 900, 1300 et 1450 MWe – répartis sur dix-neuf sites sur la base d’une licence américaine Westinghouse.

Ces « installations nucléaires de base » productrices d’électricité firent pendant longtemps la fierté du pays, d’autant qu’aucun accident ou incident vraiment significatifs ne mit en péril à un quelconque moment, la sécurité globale du pays, ni d’ailleurs celle des travailleurs intervenant dans ces centrales et encore moins la santé des populations alentour. Et ce, en dépit des contestations antinucléaires naissantes.

Les quelques dysfonctionnements ou incidents déplorés ne dérogeaient pas, en nombre ou en gravité, aux événements que connait toute entreprise industrielle soumise à des risques potentiellement majeurs. La radioactivité détectable dans l’environnement en France, qu’évaluaient en permanence les organismes de surveillance et de contrôle, était pour l’essentiel imputable à la radioactivité naturelle des roches contenant de l’uranium à l’état natif, et à la radioactivité artificielle due aux retombées des essais nucléaires militaires pratiqués par les américains et les russes dans l’hémisphère nord au cours de années soixante.

Ponctuellement, d’anciens sites industriels datant du début du siècle dernier, impliqués dans le raffinage et le conditionnement du radium présentaient des pollutions radioactives persistantes et parfois pénalisantes en résidus radifères, mais sans rapport avec l’exploitation des centrales nucléaires.

Il n’est pas exagéré de prétendre que le nucléaire industriel producteur d’électricité faisait alors globalement consensus, y compris en tenant compte des questions non complètement résolues comme celle des déchets de fission ou d’activation liés à la réaction nucléaire. Néanmoins, les risques induits par les rayonnements ionisants et la radioactivité n’étaient nullement ignorés ou sous-estimés. Mais à cette époque, on considérait que les agents physiques et chimiques nocifs n’étaient dangereux qu’à hauteur des doses accumulées lors des expositions. Par conséquent à très faible exposition, le risque encouru – déterministe ou stochastique – était admis comme « acceptable », dès lors qu’il n’entrainait pas « collectivement » de dommage excédant celui, domestique, que chacun tolère dans sa vie quotidienne. Les limites réglementaires étant fixées sur la base de ces considérations.

Ce paradigme du risque « socialement acceptable » a prévalu pendant plus d’un siècle pour tous les produits ou agents dangereux. Il prévaut encore pour la plupart d’entre eux – dont les rayonnements – dans une formulation équivalente, mais plus cosmétique. Plutôt que de définir les « seuils de l’acceptable » on préfère parler des limites de « l’inacceptable ».

Moyennant quoi, l’industrie nucléaire civile, héritée dans son principe du Général de Gaulle fondateur du CEA à la Libération, apparaissait comme un secteur beaucoup moins dangereux pour la santé et beaucoup moins polluant pour l’environnement que les industries traditionnelles dépendant des ressources fossiles ( charbon, pétrole).

A la condition évidemment que les règles de sécurité, de sûreté et de radioprotection soient rigoureusement appliquées. Et globalement, elles le furent, même si, comme dans toute activité industrielle, plusieurs accidents survinrent ayant entrainé des irradiations ou des contaminations humaines excessives et fautives!

La catastrophe nucléaire de Tchernobyl des 25 et 26 avril 1986 a profondément modifié cette perception, en accréditant l’idée que les stigmates sanitaires et environnementaux d’un accident nucléaire civil pouvaient se manifester indéfiniment et concerner la totalité des territoires d’un continent.

L’apocalypse nucléaire qu’on pensait jusqu’alors « réservée » aux bombes « atomiques » comme à Hiroshima ou Nagasaki en 1945 semblait pouvoir se produire accidentellement dans des centrales civiles productrices d’électricité.

De là, sont nés les débuts militants d’une contestation organisée et parfois radicale de l’industrie nucléaire! Originellement soutenue par le mouvement associatif, elle a progressivement développé une expression politique radicale. Laquelle, au nom des menaces redoutées, a fini par instiller l’idée que le nucléaire était par nature mortifère pour toutes les espèces vivantes, quelles que soient les circonstances et quelles que soient les modalités de son exploitation, et qu’il ne pouvait y avoir de parade efficace pour se prémunir totalement des effets délétères de la radioactivité, à court, à moyen et surtout à très long terme.

Dans ces conditions, une partie de l’opinion publique – malgré tout minoritaire – alertée de manière incessante sur les risques et les méfaits de la radioactivité, s’est rangée à l’idée que la seule solution raisonnable était de « sortir du nucléaire »… Sans d’ailleurs prendre conscience que « la radioactivité naturelle » était présente depuis toujours et qu’à divers titre, elle avait joué un rôle important dans le développement de notre biosphère et accessoirement de notre propres espèce.

Ce point de vue abolitionniste influa sur tous les gouvernements en place, indépendamment de leurs options politiques partisanes,. Sans remettre en cause officiellement le programme nucléaire de 1974, il n’osèrent plus guère concevoir de projets ambitieux sur l’avenir de ce secteur industriel, de peur de mécontenter un électorat inquiet et sensible aux arguments dramaturgiques des mouvements militants se réclamant de l’écologie politique. Il est singulier d’observer que pratiquement aucun financement ne fut dès lors alloué, pour des recherches de filières nucléaires innovantes et plus sécures, reposant sur le principe de la fission.

A l’inverse, le 19 juin 1997, Lionel Jospin, Premier ministre de la République française annonce que l’installation « Superphénix » sera abandonnée, à la fin de l’année 1998.

Cette décision d’arrêt du premier prototype d’un réacteur de la filière des réacteurs à neutrons rapides refroidi au sodium, a été jugée par l’ensemble des experts, non seulement comme techniquement infondée, mais encore comme aberrante. En outre, elle réduisait à néant un investissement de recherches nucléaires et technologiques de plusieurs centaines de millions d’euros (actuels) conduites depuis plus de dix ans par des dizaines d’équipes de chercheurs.

La motivation de cette décision n’était donc que politique. Plus précisément idéologique. Elle visait simplement à consolider la majorité parlementaire de la gauche plurielle et à honorer une promesse faite aux écologistes antinucléaires qui « voulaient la peau » de la centrale de Creys-Malville. Sa destruction faisait suite à de multiples manifestations et était une condition de la participation des écologistes au gouvernement de cohabitation issu des élections législatives du printemps 1997.

Ce fut évidemment une erreur stratégique grave pour l’avenir du nucléaire car Superphénix aurait développé à terme une puissance comparable à celle d’une tranche nucléaire classique en présentant surtout l’avantage de « brûler » un combustible mixte issu du retraitement sur support d’uranium appauvri, du combustible usé contenant du plutonium (239). Lequel non spontanément fissible était considéré jusqu’alors comme un déchet de fission des réacteurs classiques.

La mise au point de Superphénix avait été délicate en raison notamment des propriétés incendiaires brutales de son fluide caloporteur, le sodium liquide. Cependant en 1997 le procédé était au point et le prototype était prêt à fonctionner. Il préfigurait donc une nouvelle filière française de réacteurs nucléaires, aussi sûrs que les précédents mais présentant l’insigne supériorité de pouvoir convertir en électricité, donc de recycler, des combustibles usés issus du retraitement!

Une occasion ratée de Jospin de voir loin!

Ce ne fut pas la seule en ces domaines. Une autre consista à confier en 1998 à un obscur parlementaire probablement acquis à la cause antinucléaire, une réflexion visant à réorganiser les services de l’Etat en charge de la surveillance et du contrôle des activités nucléaires, accusés à tort d’avoir caché des informations sur la contamination du territoire français lors du passage radioactif provenant de Tchernobyl en 1986.

Plus préoccupé de mettre au pas son administration pour acquérir la bienveillance des écolos antinucléaires, le Premier ministre n’avait pas songé un instant qu’il serait plus conforme à l’intérêt général de faire plancher le Parlement sur l’avenir de l’énergie nucléaire dans notre pays. Il a préféré , conformément à l’air du temps et peut-être aussi pour satisfaire innocemment les appétits « impérialistes » de certains grands corps d’ingénieurs de l’Etat, instruire un procès à charge à l’encontre de services dont il fut montré bien plus tard qu’ils n’avaient en rien failli. Il a choisi Clochemerle par le biais de ce député falot en lieu et place d’une ambition gaullienne.

Le titre du rapport remis au Premier ministre à la fin de l’année 1998 était d’emblée évocateur de la teneur accusatrice de sa conclusion: Il était ainsi intitulé : « Le système français de radioprotection, de contrôle et de sécurité nucléaire : « la longue marche vers l’indépendance et la transparence ».

En fait, sur le moment, ce rapport, partial en diable, délibérément injuste et flirtant parfois avec des approximations calomnieuses, ne produisit guère d’effets dévastateurs, autre que celui de justifier la disparation de l’Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants dépendant du ministère de la santé, qui avait succédé en 1994 au Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants du Professeur Pellerin et de confier la gestion administrative de la radioprotection à une direction du ministère de l’industrie, rebaptisée pour la circonstance, direction générale de la sûreté et de la radioprotection.

Ses conséquences les plus discutables se manifestèrent quelques années après, lors de l’adoption sous le gouvernement de Dominique de Villepin de la loi du 13 juin 2006 « relative à la transparence et à la sécurité nucléaire ». Laquelle consacra la démission presque totale du gouvernement en matière nucléaire. De manière incompréhensible, le Parlement vota une loi qui l’excluait du débat dans la même charrette que l’exécutif, pour créer une sorte « chimère administrative indépendante » l’Autorité de Sureté Nucléaire. Cette dernière, irresponsable par conception devant la représentation nationale et non soumise à la tutelle gouvernementale était dirigée par des commissaires non destituables. Etrangement, elle s’est vu confier la mission de contrôle, au nom de l’Etat, de la sûreté et la radioprotection dans tous les secteurs mettant en œuvre des rayonnements. Disposant d’inspecteurs, elle a en outre développé dès sa création, probablement pour faire taire toute éventuelle critique de laxisme ou pour fragiliser l’image de sûreté irréprochable dont jouissait l’industrie nucléaire française, un ensemble pléthorique et labyrinthique de règles spécifiques et de concepts exorbitants du droit commun comme la notion « d’écart  » à ses injonctions ou le placement en « vigilance renforcée » d’une installation rétive à ses mises en demeure.

Ainsi, à partir de 2006, à l’expertise technique intelligente que les promoteurs du nucléaire en France s’étaient efforcés de développer jadis en se fondant sur de vrais enjeux de sûreté et de radioprotection, s’est substituée une bureaucratie tatillonne, hors sol, confondant l’essentiel et l’accessoire et criant au loup en permanence. Le résultat c’est que la sureté et la radioprotection opérationnelles s’est retrouvée noyée sous de avalanches de détails non signifiants mais contraignants.

C’est en tout cas, ces métarègles que le premier président de cette Autorité féodale, qui aimait qu’on le qualifie de « gendarme du nucléaire, appelait « la culture de sûreté ». On s’interroge encore aujourd’hui sur les objectifs réels de cette profusion de normes, qui n’ont eu l’heur que de freiner toute réalisation nouvelle en matière d’électricité nucléaire, sans pour autant améliorer la sûreté et la radioprotection d’ores et déjà satisfaisantes. L’avenir dira si le retard pris par le réacteur EPR de Flamanville n’est pas en grande partie imputable à cette inflation normative, peu justifiée et édictée par l’Autorité de Sûreté Nucléaire.

Dans ces conditions il est évident que la motivation des acteurs ou des futurs acteurs du nucléaire s’est fortement émoussée. Beaucoup y perdirent la foi du charbonnier qui faisaient autrefois leur force. Et il est probable que nombre des difficultés actuelles relatives à la maintenance des centrales nucléaires trouvent également leur origine dans cette bureaucratie du contrôle et de la surveillance, installée par peur ou par conviction antinucléaire implicite et honteuse.

L’urgence pour un gouvernement qui voudrait, sincèrement faire de l’énergie nucléaire un élément moteur d’une souveraineté énergétique retrouvée et respectueuse des enjeux environnementaux et écologiques, serait de restaurer l’état d’esprit volontariste des pionniers de l’atome et, pour ce faire, de supprimer cette Autorité Indépendante en rétablissant une administration classique placée sous la responsabilité du gouvernement.

Il n’y a en effet aucun motif de penser que des ingénieurs de l’Etat soumis aux règles de déontologie des fonctionnaires puissent être moins compétents et moins impartiaux lorsqu’ils œuvrent au sein d’une administration centrale, plutôt que dans une structure indépendante.

Bien sûr, d’autres errements stratégiques devraient être corrigés. Il conviendrait en particulier d’abroger les dispositions de la loi du 18 août 2015 sur la transition énergétique et pour la croissance verte, votée sous le mandat présidentiel de François Hollande, qui se fixe pour objectif paradoxal s’agissant d’un secteur peu émetteur de gaz à effet de serre et peu ou pas accidentogène en France, de réduire drastiquement la part de l’énergie nucléaire dans le « mix » énergétique électrique de 75% à 50% à l’horizon 2025.

Sans parler de la décision idiote de l’arrêt de la Centrale de Fessenheim décidée par François Hollande et exécutée par Emmanuel Macron en juin 2020 en invoquant des arguments démentis en temps réel par toutes les expertises comme le coût exorbitant de sa maintenance…

Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que l’énergie nucléaire productrice d’électricité vive une crise de confiance et d’angoisse du lendemain dans la population mais également parmi ses ingénieurs, techniciens ou ouvriers qui n’entrevoient plus d’autre perspective de carrière que la déconstruction ou le démantèlement de leurs outils de travail. Ou la gestion des déchets!

Ces sombres augures font en outre l’impasse sur les obligations pesant sur l’opérateur historique français, en l’occurrence EDF, qui dans le cadre de l’ouverture du marché européen de l’énergie, est tenu de fournir à bas prix une partie de sa production électrique à ses concurrents non exploitants qui la revendent ensuite sans avoir subi les charges de la production.

Cette concurrence artificielle et truquée creuse davantage le déficit déjà colossal de l’industriel français, alors que les gouvernements successifs veulent dans le même temps privilégier un « tout électrique » vertueux dans la plupart de nos activités en particulier dans nos déplacements.

Sous réserve de corriger d’urgence les trajectoires stratégiques incarnant le renoncement au progrès, sous réserve aussi de débarrasser l’énergie nucléaire des injonctions contradictoires qui la bâillonnent, toutes édictées avec l’aval des présidents de la République et chefs de gouvernement successifs depuis presque quarante ans et sous réserve enfin de l’élaboration d’un vrai projet politique pour le nucléaire incluant à la fois la construction de nouveaux réacteurs, la maintenance des anciens et la prolongation de leur fonctionnement dans le cadre d’un « grand carénage » effectivement financé, le tout assorti d’un programme volontariste de recherches de nouvelles filières, les perspectives dressées par le président Macron en début d’année de relance du nucléaire civil, seront ou non crédibles!

Pour l’heure, la question de la crédibilité des engagements présidentiels se pose toujours avec acuité, d’autant qu’on s’apprête à passer l’hiver à la bougie en pédalant sur des vélos électriques dont on ne pourra probablement plus recharger les batteries!

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Le mardi 29 août 1922, le bulletin météorologique publié dans le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou annonçait un temps chaud et nuageux, ponctué d’éclaircies et de quelques ondées, avec une température oscillant entre 16° C au petit matin, 26° à midi et 21° à vingt-et-une heures. En un mot, c’était l’été. Un été, légèrement plus chaud que les années précédentes mais globalement assez classique en régime océanique.

Ce jour-là que rien ne distinguait des autres jours depuis la fin de la guerre, le journal des angevins, qui se revendiquait à la fois d’un ancrage local alimenté par les faits divers de la région, et d’une ligne éditoriale à vocation généraliste et nationale, évoquait en « une », des grèves sur les chantiers navals du Havre. Le journaliste y déplorait qu’elles se soient soldées par des affrontements meurtriers avec les forces de gendarmerie.

La première page revenait par ailleurs sur une nouvelle de la veille : le naufrage d’un cuirassé de la Royale au large de Quiberon à quelques encablures du phare de la Teignouse. Les premiers éléments de l’enquête venaient en effet de montrer que cet infortuné navire de la marine nationale, baptisé « France » s’était éventré sur des récifs à la suite d’une mauvaise indication d’une sonde bathymétrique. On comptait plusieurs disparus., probablement prisonniers de la coque sous quelques dizaines de mètres de fond. .

En première page également, figuraient, parmi les événements importants, des incendies de forêt dans le Var.

Sous forme de « brèves » le lecteur était par ailleurs informé d’opérations militaires conduites au Maroc dans le Moyen Atlas contre des tribus autochtones qualifiées d »insoumises ». Il est peu probable que cette dernière info à propos de combats lointains, ait ému beaucoup d’angevins, sauf sans doute mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) qui avait servi comme cavalier de première classe dans les chasseurs d’Afrique entre 1910 et 1919. Mais ce jour-là, il avait aussi d’autres motifs d’intérêt au sein même de sa propre famille!

Enfin l’édition du 29 août 1922, comme celle des jours précédents, rappelait les difficiles et lancinantes négociations avec l’Allemagne pour fixer le montant des dommages de guerre et les conditions de réparations, pourtant prévues dans le traité de paix signé avec l’Allemagne en 1919 à Versailles.

D’ailleurs, alors que quatre ans s’étaient écoulés depuis l’armistice du 11 novembre 1918, presque chaque numéro de la presse locale ou nationale, consacrait quelques lignes aux hommages aux soldats, aux commémorations des batailles de la Grande Guerre ainsi qu’aux activités mémorielles des associations d’anciens combattants. Les décorations octroyées à titre posthume aux poilus morts en héros sur le front étaient systématiquement mentionnées. Chaque rapatriement de leurs dépouilles en terre natale à la demande des familles faisait également l’objet d’un court article. A titre d’exemple, le 27 août 1922, le journal informait du retour des cendres d’un soldat tué à Verdun en 1916 et originaire de Beaucouzé (49). Les restes d’un cousin germain de ma grand-mère et de mon grand-père paternels, tué en 1915 à Neuville Saint-Vaast avaient été ramenés au Lion d’Angers dans des conditions similaires, peu de temps auparavant.

En tout état de cause, ce qui frappe à la lecture du Petit Courrier, c’est l’omniprésence rédactionnelle du conflit mondial récent. Manifestement le traumatisme de la Guerre de 14-18 était loin d’être cicatrisé et a fortiori assumé. Chaque numéro s’attardant, d’une manière ou d’une autre, sur la souffrance encore vive de la population qui continuait de pleurer ses « martyrs » dont les noms étaient désormais inscrits sur les monuments aux morts, érigés en leur mémoire dans chaque village. La saignée infligée par la guerre avait été d’autant plus rude que la classe d’âge sacrifiée en grand nombre était précisément constituée de jeunes adultes. Ceux-là même qui auraient dû être, dans ces années d’après-guerre, les forces vives de la Nation, dans les champs comme dans les usines, et d’abord dans les familles.

Heureusement, le journal dont une grande partie de la population prenait connaissance dès l’aube grâce à une distribution de portes à portes, comportait d’autres informations que celles, peu réjouissantes, liées aux conséquences douloureuses de la tragédie passée.

Parmi ces actualités réconfortantes, il y avait d’une part les naissances dont la liste était publiée chaque jour pour celles de la veille et, bien sûr, les manifestations festives, ludiques, voire économiques comme les comices agricoles qui attestaient, chacune à leur manière, de la capacité de résilience collective du pays malgré le deuil qui l’affligeait.

Parmi les « bonnes nouvelles » il y avait les fêtes votives et villageoises, comme le feu d’artifice du Lion d’Angers du 27 août 1922 et la retraite aux flambeaux qui s’ensuivit portée par « une assistance nombreuse et enthousiaste ».

Dans l’édition du 28 août 1922 et les suivantes, un article était également dédié aux courses du Lion d’Angers, bourg d’origine de la plupart de mes aïeux paternels, à l’hippodrome de Durval sur la route de Vern d’Anjou qui avait été rénové pour la circonstance et où furent accueillis des parieurs en grand nombre mais surtout des foules d’amoureux de la race chevaline. Etaient présents lors de l’inauguration tous les notables aristocratiques et les élus de la région, dont le quotidien publia scrupuleusement une liste exhaustive. On se serait cru aux temps heureux de la Belle Epoque, où les toilettes de la comtesse de Tredern et de la duchesses de Brissac rivalisaient avec celles de la baronne de Candé.

Petit Courrier daté du 29 août 1922

S’agissant de l’état civil « heureux », le Petit Courrier publiait le mardi 29 août 1922 la liste des naissances de la veille à Angers. Et parmi celles-ci, était mentionnée celle de Renée Pasquier, le lundi 28 août 1922 au domicile de ses parents. En fait, le couple Pasquier louait depuis quelques semaines seulement un petit appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble du 65 de le rue de la Madeleine. Au regard des standards actuels, il serait même considéré comme  » très » modeste car il ne comportait (à ce moment-là) que deux vraies pièces, à savoir une cuisine assez vaste mais sombre, dotée de l’eau courante, ainsi qu’une grande chambre avec fenêtre sur cour, communiquant avec un « bow window » vitré assimilable « avec un peu d’imagination  » à un jardin d’hiver ou à un cabinet de toilettes fictif. Les « commodités » étaient extérieures et collectives, et un jardinet fermé au fond par un puits était mis à la disposition des locataires, charge à eux d’en faire un potager.

C’est en ce lieu que Renée Pasquier qui nous a quittés le 23 octobre 2016, passa son enfance et sa jeunesse en compagnie de ses trois frères et de leurs parents.

Nul ne sait d’ailleurs quand elle décéda, si à 94 ans elle avait gardé le goût de vivre et si cette mort qui l’arrachait à l’affection des siens ne correspondait pas à un souhait qu’elle avait parfois exprimé devant moi à plusieurs reprises, de rejoindre Marcel Pilet (1919-1996) son amour et le père de ses sept enfants. L’âge venu, l’absence de son époux lui pesait et elle s’indignait de ne plus jouir de la liberté de se déplacer comme elle l’entendait. Cette liberté d’être et de se mouvoir qu’elle élevait devant moi au rang de vertu cardinale, qu’incarnaient à ses yeux « Le temps de cerises » de Jean-Baptiste Clément, et son vélo qu’elle enfourchait avec vivacité pour parcourir jadis « la rue Saint-Léonard jusqu’à la Madeleine ».

Mariage de Renée et Marcel – Angers le <6 juin 1943 – les deux familles

Elle avait épousé Marcel Pilet, un gars du quartier de la Madeleine, le 6 juin 1943 à Angers, un beau gaillard de trois ans son ainé, une personnalité chaleureuse, attachante et vif d’esprit, un cheminot aussi doublé d’un talent de jardinier hors pair. Et ils ne se quittèrent plus jusqu’à son décès à l’automne 1996, terrassé par une crise cardiaque en voulant arracher un « putain » de noisetier sauvage qui parasitait le mur de sa maison. Sans rire, Marcel m’a appris deux choses fondamentales dont j’use encore septuagénaire: nouer une cravate et me convaincre que le sécateur était l’outil principal de quiconque souhaite cultiver un jardin!

Depuis la disparition de Marcel, Renée avait, en tout cas, perdu une partie d’elle même et de sa joie de vivre . Mais, ne communiquant que rarement ses peines, ses regrets intimes ou ses secrètes fêlures, elle s’accrocha sans maudire, manifestant au contraire un certain optimisme qu’elle puisait probablement dans l’amour inconditionnel de tous les enfants qu’elle avait mis au monde. De la sorte, sa gaité, sa confiance dans l’avenir et son volontarisme rendaient sa compagnie agréable. Recherchée même par ceux qui l’entouraient. Ses voisins de la rue Charles Péguy!

En tout cas, elle ne confiait pas ses tracas au neveu que j’étais et qui ne la rencontrait qu’épisodiquement lors de mes rares passages à Angers. Elle se contentait de m’accueillir les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Et si, malgré tout, elle faisait part de sa lassitude, c’était sur un ton badin ou implicitement au détour d’une remarque générale sur la dureté de la vie. Le plus souvent pour évoquer les difficultés notamment de santé, de tel ou tel des siens, et au premier chef, de ses enfants.

Ce dont je peux attester sans forcer le trait, c’est que ce n’était pas par devoir qu’on se rendait chez elle, dans le quartier de Saint-Léonard, mais par plaisir d’échanger avec elle et d’entendre des nouvelles de la famille. Elle était, à cet égard, l’incontournable référence, la mieux informée et même fréquemment l’ultime recours, en particulier pour les rameaux les plus éloignés dans notre arbre généalogique commun, comme ceux du Lion d’Angers des années trente ou quarante du siècle dernier.

Sœur ainée de mon père Maurice Pasquier (1926-2017) elle lui portait une affection profonde et protectrice. Et ce, depuis toujours. Lui-même lui téléphonait régulièrement de Massy où il résidait depuis de nombreuses décennies, et ses derniers voyages à Angers, malgré les handicaps de la vieillesse lui étaient en grande partie consacrés. Cette affection réciproque, fondée sur une complicité jamais démentie et une grande connivence depuis l’enfance, se prolongea jusque dans les dernières étapes de leur vie.

Le 28 aout 2022 elle aurait eu cent ans.

Elle était le deuxième enfant et la seule fille d’une fratrie qui en comprendra quatre. Sa mère Marguerite Cailletreau (1897-1986), native du Lion d’Angers était couturière et son père Marcel Pasquier (1892-1956), cheminot à la gare Saint-Laud d’Angers. Bien que né à Vervins dans l’Aisne, ce dernier était lui-même issu d’une famille implantée de très longue date sur les rives de l’Oudon, au Lion d’Angers et dans ses environs. Engagé dans un régiment de chasseur d’Afrique en 1910, il avait été affecté sur le front français durant la Grande Guerre, et c’est à l’occasion d’une permission en décembre 1917 au Lion d’Angers chez un de ses oncles, qu’il rencontra Marguerite.

Tout indique que ce fut le coup de foudre puisqu’ils se marièrent au Lion d’Angers le 21 octobre 1918 moins de trois semaines avant l’armistice. Après avoir participé aux derniers combats en Alsace et en Lorraine, et à l’occupation de la Rhénanie et du duché de Bade, Marcel fut démobilisé au cours de l’été 1919 non sans avoir contracté entre temps la redoutable « grippe espagnole » qui lui valut plusieurs semaines d’hospitalisation à Strasbourg et en région parisienne.

De cette union naquit en août 1920 à Saint-Pierre-Corps, un premier fils, Marcel Pasquier (1920-1999)…

Tel était l’environnement affectif de Renée lorsqu’elle vit le jour, il y a cent ans.

Renée à 19 ans en 1941

Son existence par la suite ne fut pas toujours un long fleuve tranquille et son moral fut à plusieurs reprises mis à l’épreuve, car elle fut confrontée au malheur, notamment en 1955 lorsqu’elle perdit un enfant quelques jours après l’accouchement. Elle sut surmonter ces épreuves avec courage et fut pour tous, en exemple.

C’est la raison pour laquelle, il m’apparait juste de lui rendre hommage et d’évoquer sa mémoire au moment où la fuite du temps lui fait virtuellement franchir le cap des cent ans. Échéance que la providence qui est rarement « sainte », lui a refusé.

Il y a évidemment bien plus légitime et plus qualifié que moi pour marquer ce passage virtuel qui ne peut plus se matérialiser. J’espère qu’aucun de ses cinq enfants encore de ce monde – enfants dont elle ne cessait de se déclarer fière – ne me feront pas grief, de cette libre évocation mais très subjective de leur maman.

Je sais que ça ne se fait pas de « sabrer » le champagne dans les cimetières en parlant des défunts sans qu’ils puissent répliquer. Ou de parier sur une occurrence fictive qui ne se concrétisera pas. J’ai le sentiment que je le devais à ma chère marraine.

Bon anniversaire, malgré tout, « Tante Renée » confidente proustienne de notre « recherche du temps perdu »! Témoin d’une époque si lointaine et pourtant si proche. Si comparable par les balbutiements de l’Histoire qu’elle charrie sans relâche.

Dans sa cuisine dans les années 2000

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Depuis quelque temps, notamment depuis deux ans, nous avons pris conscience de l’importance de la biodiversité et de la préservation légitime de nos écosystèmes. Tout le monde y a d’ailleurs mis du sien pour nous le faire comprendre! Ainsi nous sommes parvenus à assimiler, bon gré, mal gré que la biodiversité était consubstantielle à nos existences. Et que ce postulat ne souffrait d’aucune nuance ni discussion. A ce titre, le foisonnement débridé des espèces végétales ou animales ne doit plus être artificiellement entravé.

D’ailleurs, honte à ceux qui, insensibles à l’ambiance générale, douteraient de l’universalité de cette vérité même s’il est incontestable que la biodiversité en péril ici peut se porter à merveille ailleurs. Tout dépend du contexte et de la dimension des organismes attestant du monde vivant!

Exception faite de la diversité d’opinion qui n’est plus guère tolérée hors la pensée dominante, il est impératif pour son confort personnel, de se déclarer en toutes circonstances, militant intransigeant de la préservation de la biodiversité. Pour ceux qui sollicitent en outre le suffrage populaire, c’est même devenu électoralement payant!

Biodiversité militante ; herbes folles masquant une rivière – les insectes batifolent

S’il est manifeste que certaines espèces animales ou végétales sont indûment menacées, victimes des activités humaines, d’autres formes microscopiques de vie relevant aussi de la grande famille du « vivant », prolifèrent. Insigne paradoxe rarement souligné, car ces formes le plus souvent invisibles et indétectables nous sont sans doute moins familières, sauf lorsque nous les redoutons parce qu’elles nous agressent et portent atteinte à la santé humaine à l’échelle mondiale.

Ainsi, dans le même temps où nombre de grands mammifères des forêts ou des savanes tropicales ou subtropicales ne survivent plus que dans des réserves animalières ou des parcs zoologiques sévèrement gardés, des microorganismes, peu ou prou pathogènes se jouent allègrement des obstacles médicaux ou vaccinaux qu’on leur oppose.

Devenant mutants pour contrer nos défenses, ils affichent parfois une insolente biodiversité dont nous sommes les proies et eux, les prédateurs.

La pandémie virale que nous venons péniblement d’affronter et qui – dit-on – persisterait à nous menacer, constitue à cet égard un bel exemple de cette ambivalence du vivant. Au point qu’on est parfaitement en droit de s’interroger sur la fragilité des équilibres des espèces vivantes et sur les conséquences favorables ou défavorables à terme, des modifications qui se déploient sous nos yeux. Nul en réalité ne sait répondre à ces interrogations autrement qu’au travers d’extrapolations hasardeuses ou de spéculations peu ou prou fondées.

On sait cependant avec certitude que cette pandémie virale n’est qu’une parmi d’autres tout aussi inquiétantes et qu’elle est imputable à un coronavirus d’autant plus vicieux que son génome se modifie au fur et à mesure que des parades vaccinales et médicamenteuses sont développées pour contrer son expansion, sa transmission interhumaine et sa viralité. En tout état de cause, cette COVID 19 – tel est son nom – incarne de manière éclatante la complexité et l’ambiguïté de la notion de biodiversité. Ce faisant, elle disqualifie tout discours ou doctrine manichéenne sur ce sujet.

Pour peu que nous adoptions la seule attitude qui vaille, celle socratique et raisonnable du « sachant » qui ne sait pas grand chose, nous pouvons postuler qu’au sein de l’arbre multiséculaire du vivant ou de « l’odyssée des gènes » ( ouvrage d’Evelyne Heyer ») , il faudra s’accommoder de l’idée selon laquelle nous n’occupons probablement pas une place privilégiée dans l’univers de la vie. Il n’y a en effet aucun motif autre qu’irrationnel et religieux, de penser que nous ayons vocation, plus que tous les autres organismes vivants, microscopiques ou non, à prospérer sous le soleil…

Nous ne sommes pas l’aboutissement de « l’évolution ». Juste un instant dans l’histoire du monde.

Evidemment, appartenant à l’espèce humaine, nous hésitons à faire la promotion d’une révolution copernicienne appliquée à la biologie. De tout temps, pour donner du sens à son existence, l’humanité a eu effectivement tendance à se penser comme le centre de la « création ». Et pour se doter d’un statut spécifique de l’humain, certains ont même prétendu que nous étions « créés » à l’image de « Dieu ».

Les mythes ayant la vie dure, au-delà même des liturgies désuètes qui les ont inventés, on comprend que nous éprouvions, encore aujourd’hui, beaucoup de difficultés à nous cantonner à la modeste place de « partie prenante » dans un univers du vivant en permanence remanié, sous l’effet du hasard et de la nécessité. Et comble de disgrâce, concurremment avec tous les autres êtres vivants, quelles que soient leurs natures. Et même au-delà, concurremment avec l’ensemble des représentations mouvantes et insaisissables du réel!

Ignorant tout de la finalité de ce chambardement incessant – si tant est qu’il y en ait une – et de la quintessence de cet inexplicable assemblage, nous nous bornons, par commodité et paresse intellectuelle, à circonscrire le périmètre de ce que nous dénommons la « biodiversité » aux espèces qui nous ressemblent et avec lesquelles nous aspirons cohabiter harmonieusement en conformité avec la théorie darwinienne de l’évolution. Ou plus exactement, en conformité avec la vision mécanistique de cette évolution réinterprétée à notre convenance!

Cette biodiversité revendiquée mais amputée d’une partie d’elle-même, considérée comme pathogène, invisible et sournoise, ne retient donc que les espèces « qui nous parlent », c’est-à-dire celles avec lesquelles on pense entretenir quelque connivence et défendre des intérêts communs et réciproques.

L’autre biodiversité – la sombre, celle souterraine des micro-organismes, celle de certains germes, de certaines bactéries n’appartenant pas notre biotope ou celle des virus qui colonisent l’ADN de nos cellules – est exclue de facto de ce schéma bien qu’elle procède fondamentalement des mêmes processus vitaux et de la même chimie. D’ailleurs, cette biodiversité obscure se porte plutôt bien. Présumée nous être intrinsèquement défavorable, elle est, par hypothèse, étrangère à notre solidarité d’êtres vivants et ne saurait donc entrer de plein droit dans la définition « politique » des espèces à préserver au nom de l’écologie. A détruire ou à neutraliser, elle relève alors de la médecine, curative ou préventive et non plus du projet ou planification écologiques des bateleurs d’estrades électorales. Avec elle on fait la guerre, on ne transige pas.

Pourtant, qu’on le veuille ou non, de part et d’autre de cette frontière artificielle entre la préservation de la biodiversité et la lutte contre la multiplication des mutations infectieuses, tous les organismes vivants ont pour seul objectif de pérenniser la vie en puisant, sans état d’âme, l’énergie et les ressources nécessaires, voire les machineries de leur reproduction là où elles se trouvent. Et il en est ainsi depuis la nuit des temps!

Bien entendu, il arrive que cette lutte pour la vie se conduise à notre détriment et que nous soyons temporairement démunis face aux stratégies parasitaires développées par certains microorganismes « en toute innocence ».

Dans ce contexte d’incertitudes multiples, l’espèce humaine n’a nulle raison d’abandonner le combat, de se laisser aller à la fatalité et de sacrifier sa position au profit d’une nature livrée à elle-même, considérée sans doute à tort comme la régulatrice ultime des intérêts communs de l’ensemble du vivant! Sa mission n’est pas non plus de dicter sa loi à l’ensemble des espèces, sauf à s’exposer à de cruelles désillusions ou déconvenues.

Au fond, notre raison d’être est simplement celle, universelle, de vivre au mieux. Elle n’est pas de postuler à partir de schémas utopiques, un avenir pavé de repentances et de privations castratrices et se priver du plaisir de vivre. D’ailleurs, faut-il vraiment croire que tous les dérèglements observés à notre échelle ne soient imputables qu’à l’insouciance coupable de notre seule espèce, en faisant abstraction du « mouvement » et des forces qui agitent agitent en permanence l’univers dans son ensemble.

Ce type de contresens est fréquent. C’est en particulier celui de l’idéologie de l’écologie politique, qui prend en otage la science, en transformant les savants en experts, en assimilant les lois de la nature en prescriptions d’ordre public opposables à la seule espèce humaine, et en défigurant des paysages à la française en jungle équatoriale nauséeuse, foyer de fermentations infectieuses.

Cette écologie politique fait en effet fi – croyant de surcroît, bien faire – de l’unité du vivant et de l’attitude d’humilité à adopter face à des phénomènes dont la logique n’est pas nécessairement la notre. Sans chercher à comprendre au-delà d’équations simplistes et en faisant l’impasse sur ce qui ne colle pas avec ses thèses, elle édicte des règles souvent liberticides qui consiste d’abord à confesser nos fautes à l’égard de la Nature et à faire pénitence pour notre négligence et insouciance « condamnables ».

Sous les ronces était une rivière qui chantait dans la vallée

Cette idéologie politique – désormais leitmotiv incontournable de toute propagande électorale – a pour principale conséquence, de remettre en cause les succès technologiques de jadis, de justifier une certaine inaction bienfaitrice et d’alimenter la méfiance à l’encontre du progrès. Bref de nous pourrir la vie.

Faute de procéder à une analyse globale des écosystèmes et de leurs constantes évolutions, elle n’ouvre enfin aucune perspective crédible vers l’avenir. Sauf à enjoindre à chacun d’adopter des comportements « vertueux » autrement dit conformes à la religiosité répressive de notre temps, sans espérer en escompter un quelconque bénéfice collectif mesurable.

Pour conclure et illustrer mon propos, je ne citerai qu’un exemple, celui d’une petite rivière qui serpentait jadis au fond de la vallée de la petite commune où je réside depuis plus d’un quart de siècle.

Il y a quelques années un chemin la longeait, régulièrement entretenu et débarrassé des herbes folles qui au printemps cherchaient à conquérir ses berges. Des canards ou des poules d’eau s’y posaient en quête d’insectes ou de vers de vase, voire pour chercher fortune. Ce tableau que n’aurait pas désavoué un Jean-Jacques Rousseau solitaire, a désormais disparu sous le prétexte de préserver la biodiversité des rives et de favoriser la nidation des colonies d’insectes qui sont censés s’y implanter. On ne fauche plus de crainte d’importuner la nature. Et désormais, les ronciers masquent le cours d’eau dont on ne perçoit la présence que par le biais des moustiques tigres en résidence d’été, qui s’en donnent à cœur joie pour nous piquer en complément des tiques, si, d’aventure, on pénètre cette nouvelle jungle. Mais les canards sauvages de passage ou les hérons ne savent plus se poser!

Fauchage tardif – très tardif – et biodiversité sélective obligent! Et en plus c’est moche et incommode de sa balader avec sa moustiquaire et en tenue de safari au cœur de l’Ile de France!

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Le 16 mai 1892, naissait au Lion d’Angers, Auguste Cailletreau, dit « Tonton Henri » (1892-1975). A de nombreuses reprises ici, j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer sa mémoire. Celle d’un petit bonhomme qui ne payait pas de mine et n’aurait pas « fait de mal à une mouche » mais qui nourrissait une passion inconditionnelle pour ses chiens, les chevaux des haras de l’Isle Briand sur les rives de l’Oudon, et les chevaux-vapeurs des automobiles.

Son permis de conduire – 1920 –

Souvent, j’ai également parlé de ses malheurs, notamment de la disparition de son fils unique, mécanicien doué, décédé à 17 ans, emporté par une méningite cérébro-spinale brutale et cruelle.

Apprenti galochier au Lion d’Angers à douze ans, il est finalement devenu, par amour de la mécanique, chauffeur-mécanicien après « sa » Grande Guerre sur le front des Dardanelles, puis camionneur parcourant les routes de France en compagnie de son chien Denis! Et ce, bien au-delà de l’âge légal de la retraite! Lequel à son époque était fixé à soixante-cinq ans.

En ce jour anniversaire de sa venue au monde, cet ancien « Poilu d’Orient » fidèle à tous ceux qu’il aimait, attentif et hypersensible, discret, trop timide aussi, mais toujours disponible, aurait eu 130 ans! Inconcevable quand on se souvient qu’on l’a connu!

Sans réécrire ce que j’ai déjà écrit à son propos, je souhaite simplement profiter de l’occasion pour rappeler que cet homme – mon grand-oncle paternel – assura auprès de moi, une fonction essentielle, qui s’apparentait à celle de mes grands-pères disparus, l’un et l’autre, prématurément. Il m’a appris ‘la bricole » mais je fus un piètre disciple! Pour lui, homme d’avant l’explosion consumériste des Trente Glorieuses, un clou, même tordu, demeurait un clou et il le conservait.

Mentionner son âge désormais virtuel, car les morts ne vieillissent plus, c’est évidemment se souvenir de lui et signifier qu’il fut des nôtres sur cette planète. C’est en outre lui rendre une sorte d’hommage filial que la fatalité lui a cruellement confisqué. Enfin, c’est évoquer implicitement le mien – mon âge – en prenant soudainement et concrètement conscience de la marche du temps et des décennies qui, s’accumulant, ont progressivement mais sûrement, transformé le jeune homme qu’Auguste a connu et que j’étais encore quand il vivait, en un presque vieil homme!

Un monsieur en cours de vieillissement qui mesure quotidiennement les stigmates de l’entropie croissante sur sa propre chair. Qui regarde, impuissant les désordres s’installer et qui sait les renoncements auxquels, de gré ou de force, il doit consentir et qui vont de pair avec l’appréciation clairvoyante des années restantes beaucoup moins nombreuses que celles déjà écoulées.

Un ensemble de perspectives qui quoiqu’on en dise, n’est ni réjouissant ni affligeant, mais qui s’inscrit dans le cycle normal et ininterrompu de la vie et sa permanence. Lequel mise sur l’avenir en relativisant et même en soldant progressivement toute ambition qui s’écarterait de la seule obligation qui compte : celle de transmettre notre savoir ou notre ignorance, nos certitudes et nos doutes, aux générations suivantes, censées poursuivre la tache. Un schéma, de prime abord un peu absurde, digne du regretté Sisyphe, mais qui, au bout du bout, gomme toutes les inégalités, bien plus efficacement que les gesticulations puériles des prophètes narcissiques de l’insoumission braillarde ou les promesses fallacieuses des prédicateurs d’un au-delà radieux.

« Salut donc Tonton Henri ! J’ai appris de toi qu’il fallait prendre soin des moteurs à explosion et de ses animaux domestiques. Toi tu les bichonnais. Moi, j’aime surtout qu’ils me transportent sans trop broncher. Mais j’ajoute que l’énergie devenue rare, ne peut plus reposer, comme de ton temps, sur le recours quasi-exclusif au pétrole, au charbon et au gaz. D’autant qu’on les prétend dangereux pour l’avenir biologique de la planète.

Il faut donc aussi faire appel à l’énergie électrique pour une grande part, produite à partir de la fission nucléaire et peut-être un jour de la fusion. Je sais que le petit galochier du Lion que tu fus, confiant dans le progrès humain, n’aurait certainement pas désapprouvé ces évolutions dictées par la nécessité. Les pieds sur terre mais en harmonie avec les éléments, tu n’appréciais que modérément les bourrasques imprévisibles du vent, qui arrachaient ta légendaire casquette.

PS: Quelques articles de ce blog dédiés à Auguste Henri Cailletreau( 1892-1975) :

  • Un gâs du Lion -Auguste Cailletreau – 20/9/2011
  • Nini la Belloprataine -6/2/2012
  • Camionneur en ceinture de flanelle – 28/10/2012
  • Trois jeunes du Lion dans la tourmente de la guerre – 3/10/2011

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En apparence, le printemps 2022 n’aurait pas du déroger à la règle du cycle des saisons, celle du renouveau de la Nature. Comme d’ordinaire, dès la mi-mars, les forsythias ont entamé leur abondante floraison jaune d’or! Avec le soleil, nos jardins ont retrouvé les couleurs chatoyantes des primevères, des myosotis et des pissenlits. Et, dans le même temps, les oiseaux gazouillant dès potron-minet s’activaient à la confection ou à la réfection de leurs nids dans les hautes ramures des arbres ou dans les haies qui bordent les chemins vicinaux. Les couples de pies retrouvaient en jacassant bruyamment, leurs nids à la cime des peupliers d’Italie. Et si besoin les restauraient en apportant de nouvelles brindilles, avant qu’ils n’accueillent bientôt leur progéniture.

Des tapis de pâquerettes envahissaient les prairies riveraines de la petite rivière qui serpente dans la vallée. Enfin, les jours où le soleil rayonnait dès l’aube, les mésanges bleues ou les charbonnières bientôt rejointes par le rouge-gorge voletaient de branches en branches sur le pommier du jardin, qui, déjà, laissait entrevoir les bourgeons des fleurs qui exploseront en avril. Rituellement en ces petits matins encore frisquets, les passereaux, toutes familles confondues, attendaient les graines ou les noix broyées, qu’une main charitable et familière leur disposera sûrement bientôt sur le rebord de la fenêtre.

Les tourterelles roucoulaient sur les cheminées et les chats du quartier en quête d’aventures amoureuses s’attardaient malgré tout, pour observer le manège si tentant de leurs putatives proies emplumées. Peut-être espéraient-ils une occasion d’exercer leurs talents de prédateurs domestiques. Mais juste pour le fun, comme ils font d’ailleurs aussi près du bassin où les poissons sortent progressivement de leur hibernation, mus par cet antique instinct vital de regénérer l’espèce. Car ce n’est plus la faim qui pousse les félins à agir mais l’instinct de la chasse, cette sorte de jeu un peu sadique que la Nature a inventé pour assurer la survie des carnivores et faire évoluer les espèces. Nos modernes matous, dépositaires de cet héritage de haute lignée ancestrale, s’accommoderaient d’ailleurs d’une seule prise qu’ils sacrifieraient à leur jeu, à petit feu. Désormais « stérilisés », parfois connectés et réglementairement « pucés », ils n’ont plus le souci de se battre pour survivre car on leur procure, et depuis longtemps, de mémoire de greffier, gite et couvert sans qu’ils aient à consentir le moindre effort! On leur fournit en abondance des croquettes ou pâtés « équilibrés » vendus dans les jardineries ou les supermarchés, et recommandées par les vétérinaires.

En contrepartie, on leur demande juste de ronronner devant la télé pour manifester l’affection qu’ils sont censés nous dispenser ou au moins la simuler!

Ainsi, vu de ma fenêtre francilienne, le printemps aurait pu se résumer à cette image d’Epinal et les motifs de se réjouir n’auraient pas manqué. Peut-être même qu’on parierait en ce moment et en se chamaillant comme au bon vieux temps, sur un avenir plein de promesses et qu’on miserait avec optimisme sur des lendemains qui chantent, en préparant nos barbecues.

En fait, aux  » lendemains qui chantent » comme au « Grand Soir » on n’y croit plus guère après les multiples déconvenues engrangées au cours des dernières décennies! D’expérience, on sait aussi et depuis longtemps, que la vie, indissociable de la mort, est rarement un long fleuve tranquille. Néanmoins, faute de penser au bonheur d’un virtuel paradis perdu, remis au goût du jour de modernes illusions, c’est-à-dire « mélenchonisé ou jadotisé », on pouvait, à tout le moins en rêver, d’autant que la pandémie virale qui nous harcelait depuis deux ans, semblait « spontanément » mettre en berne, sa férocité mortifère.

Presque miraculeusement, après nous l’avoir confisquée, le coronavirus – l’arrière petit-fils de celui qui nous envoyait en grand nombre ad patres, il y a deux ans – nous rendait la liberté de montrer notre visage et de circuler n’importe où, sans procédure inquisitoriale. Nombre d’auspices favorables comme les marronniers électoraux et saisonniers rendait donc légitime, cet espoir un peu fou d’un futur proche sympa!

Malheureusement, c’était compter sans les agissements pervers et toxiques, du côté du Levant à quelques heures d’avion de Paris, d’un astre noir incarné par un tyran, mal dégrossi et nostalgique du stalinisme. Il nous a pris de court car il avait obscurément et monstrueusement prospéré dans la Russie post-soviétique depuis plus de vingt ans. Et ce, sans qu’on y prenne garde. Sans même qu’on s’y intéresse.

Plus grave encore, on s’aperçoit tétanisé et hébété, qu’on lui a fait la courte échelle en lui conférant une légitimité et une respectabilité internationales. Il est même parvenu, fort de notre naïve complicité ou complaisance ainsi que de notre coopération commerciale non regardante, à museler son propre peuple, le peuple russe en embastillant toute opposition déclarée à sa personne et en faisant exécuter les plus récalcitrants. Son dessein est simpliste: il consiste à détruire méthodiquement, avec un cynisme et sadisme assumés, toute espèce d’expression démocratique, en usant sans vergogne de la violence assassine, d’accusations mensongères et en semant le chaos dans les pays voisins de la Russie qu’il entend annexer au nom d’une histoire revisitée, puis à mettre au pas l’Europe et plus largement le monde civilisé.

Ce dictateur sanguinaire et dévastateur, bourreau des peuples s’appelle Vladimir Poutine. Un tartuffe minable et médiocre fonctionnaire hypochondriaque des services secrets soviétiques, qui est ainsi parvenu à tromper la terre entière sur ses intentions et a précisément choisi ce printemps 2022 pour conduire son sinistre projet dans sa phase exécutive finale.

Dans ce contexte, sa première cible d’importance fut l’Ukraine, au prétexte ridicule de la « dénazifier ». Et ce, sans sourciller, sans hésiter à payer le prix du sang des autres, celui de millions d’innocents qu’il sacrifie à ses obsessions paranoïaques ! Aujourd’hui agressée par les armées de ce sinistre individu, l’Ukraine résiste avec courage mais jusqu’à quand?

Ses villes sont bombardées sans relâche depuis des semaines, jusque dans leurs quartiers résidentiels afin de terroriser les populations. La tactique de la cruauté est la seule que connaisse Poutine et elle consiste, entre autres crimes, à viser des écoles, des hôpitaux et des maternités, mais aussi à affamer les citadins y compris les enfants jusqu’à ce que le gouvernement ukrainien capitule sans condition.

Pour les Ukrainiens, le printemps est en enfer!

Personne n’est en effet épargné dans cette guerre génocidaire menée par Poutine, qui révèle ainsi aux yeux du monde sa véritable nature, celle d’un criminel de masse, dépourvu du moindre sentiment d’humanité. Bien sûr, il perdra cette guerre, comme Hitler l’a perdue en 1945. Il sera maudit comme Staline, son modèle de bourreau, mais en attendant que de souffrances infligées à des millions de personnes, tuées, blessées ou contraintes pour sauver leur vie de quitter leur pays. Souffrances infligées également à ses propres soldats sans doute tiraillés entre leur antique affection pour leurs « frères ukrainiens » et l’obéissance aux ordres, et qui meurent en grand nombre sur la ligne de front, victimes de la folie dévastatrice du despote…

Centre commercial dans une ville ukrainienne – mars 2022

Les démocraties occidentales apeurées par le chantage aux missiles nucléaires ou aux armes chimiques de Poutine désormais au ban de l’humanité et qui menace de l’apocalypse, affichent, bien sûr, leur soutien à l’Ukraine et ont prononcé des sanctions essentiellement économiques censées freiner son ardeur cauchemardesque. Peut-être même qu’au-delà des actions dites humanitaires destinées à panser en urgence les détresses les plus criantes, ces Etats occidentaux, traumatisés par leur impuissance face aux massacres mais respectueux, en principe, des Droits de l’Homme, livrent certains moyens de défense, notamment aérienne aux autorités ukrainiennes. Moyens qui, dans ce conflit d’usure, risquent de faire défaut au courageux peuple ukrainien massivement mobilisé et en armes pour sa patrie.

Mais leur credo est de cultiver l’ambiguïté sur la nature des parades envisagées contre l’inacceptable. Donc, de ne pas intervenir en dehors du cadre limité d’une assistance quasi-clandestine excluant tout soutien militaire direct. Il ne serait pourtant pas illogique de considérer l’Ukraine comme un pays souverain agressé ignominieusement et pouvant bénéficier, à ce titre, de l’aide logistique de ses alliés pour, par exemple, interdire son espace aérien à des bombardiers russes.

Qui sait si ces démocraties qui malheureusement, n’ont pas toujours fait preuve d’une grande lucidité au cours de l’histoire contemporaine, ni de beaucoup de fermeté lors des drames apocalyptiques qu’elle a charriés, ne seront pas obligées de montrer plus de volontarisme dans un futur proche. Trop souvent elles ont préféré privilégier la honte et la couardise sur le courage. Mais l’appétit meurtrier et expansionniste de Poutine semble tellement sans limite, ainsi que son culot, son impudence et sa brutalité, qu’il est malheureusement probable qu’il faille lui imposer un rapport de force effectif, pour l’arrêter de terroriser le monde et de martyriser l’Ukraine. Il n’est en effet pas certain que la confiscation de sa carte « Visa » soit de nature à lui tordre le bras, en tout cas suffisante pour infléchir sa détermination destructrice et criminelle!

L’idéal évidemment serait qu’au sein de la Russie éternelle, celle de Dostoïevski, de Pouchkine, de Tolstoï, de Soljenitsyne ou de Sakharov, il se trouve des héros de la trempe de Claus von Stauffenberg pour neutraliser Poutine… mais, cette fois, avec succès!

Foutu printemps 2022, Printemps tragique?

Ce qui est certain, c’est qu’à l’ombre de notre clocher, on n’aurait pas imaginé un printemps si tragique! Une démonstration de plus de cette loi qui postule que ce qui est vrai localement n’est pas toujours transposable en termes universels.

Plus fondamentalement, la question qui se pose est de savoir si au nom de la survie existentielle à court terme, il faut courber l’échine devant un tyran et ses surenchères criminelles, ou au contraire relever le défi de la civilisation au risque de plonger le monde dans un épouvantable malheur.

La réponse est peut-être dans cet aphorisme visionnaire de Winston Churchill en 1938 après les accords de Munich qui livraient les Sudètes à Hitler :  » Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre. »

Guernica -Picasso 1937

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Il y a vingt ans, le dimanche 20 janvier 2002, par une nuit sans lune, Jean-Marc Salinier (1944-2002) s’éteignait Forcément quand un ami nous quitte, la nuit est toujours « sans lune ». Foudroyé chez lui aux Ulis (91), par un infarctus du myocarde, il n’était âgé que de cinquante sept ans.

Au petit matin, la triste nouvelle diffusa dans la ville comme une trainée de poudre. Elle provoqua la sidération dans le cercle des élus municipaux des Ulis dont il était un des leurs depuis près de vingt ans. Depuis 1989, il était d’ailleurs le premier adjoint au maire et conseiller général du canton constamment réélu – et haut la main – depuis 1988.

Ce fut enfin la consternation dans les rangs de ses très nombreux amis, car Jean-Marc était avant tout un copain, c’est-à-dire quelqu’un de foncièrement chaleureux avec lequel on aimait « partager le pain »! Sans oublier le « bon vin » !

Originaire du Sud-Ouest, né en plein cœur du pays libournais, Jean Marc était en effet un passionné de la vie. Auprès de tous ceux qui l’approchaient, alliés comme adversaires politiques, il manifestait une sorte de convivialité joyeuse, sans pour autant taire de fortes convictions à gauche qu’il défendait avec ténacité. Et aussi avec beaucoup d’élégance!

Militant socialiste de longue date, il n’était pas de ces idéologues doctrinaires qui, depuis 1981, se disputaient la direction du parti socialiste dans le département de l’Essonne. Il n’appartenait en fait à aucune coterie même si, à la fin de sa vie, il se réclamait plutôt de la tendance hostile au tropisme technocratique socio-libéral du parti socialiste, aux côtés du très républicain et rugueux député des Landes Henri Emmanuelli (1945-2017).

A la différence de ses « camarades » essonniens aux egos surdimensionnés, qu’il croisait à la Fédération départementale et qui aspiraient à un destin national à l’avant-garde du mouvement ouvrier, il ne puisait pas, comme eux, la substance et le fil de ses discours dans une histoire instrumentalisée du marxisme ou du bolchévisme trotskyste. Doué d’authentiques talents de tribun populaire, c’était avant tout un pragmatique qui prenait le réel à bras le corps mais qui n’hésitait pas à « pousser un coup de gueule » lorsque les principes de liberté, d’égalité et surtout de fraternité, auxquels il se référait, lui apparaissaient bafoués avec cynisme. Et ce, quels que soient la nationalité, la couleur de peau, la religion ou l’âge de ceux auxquels il s’adressait avec véhémence.

Certes il préférait plutôt convaincre qu’imposer. Et à cet égard, il savait user, avec habileté, de sa voix grave et grumeleuse de fumeur, ainsi que des artifices bien rodés de la rhétorique militante, et même de la ruse, sans abandonner pour autant la logique de bon sens qui l’animait et le caractérisait, et surtout sans reculer d’un pouce sur les valeurs auxquelles il croyait. Valeurs de morale politique, que globalement, nous partagions! Dans ce registre, la rigueur et le travail étaient sa marque de fabrique et c’est ainsi qu’on l’aimait!

Grand affectif, parfois plus sentimental que froidement rationnel, il soutenait volontiers la controverse et ne redoutait pas l’affrontement dialectique, mais il n’en tenait nullement rigueur à ses contradicteurs, car il ne connaissait ni la rancœur, ni la rancune, même si parfois il exprimait certaines déceptions, en particulier après certains échecs. Ces derniers notamment électoraux furent rares au cours de sa carrière mais ils pouvaient l’affecter profondément et peut-être durablement. Ce fut certainement le cas en 1997 lorsqu’il perdit d’extrême justesse le siège de député de la cinquième circonscription de l’Essonne qu’il avait conquis sur la droite, deux ans auparavant à la faveur d’une élection législative partielle.

Le choc fut d’autant plus rude que cette année-là, la gauche devint majoritaire à l’Assemblée Nationale après la dissolution décidée par le Président Chirac et que Lionel Jospin, l’ancien patron des socialistes, devenait Premier ministre.

Sa nomination au Conseil Economique et Social en 1997 jusqu’en 1999 n’effaça pas complètement ce revers qu’il vécut comme une injustice, même s’il s’attela de son mieux, en travailleur consciencieux et homme de dossiers qu’il était, aux travaux très techniques de la section des activités productives, de la recherche et de la technologie, à laquelle il avait été affecté.

A son décès, Jean-Marc exerçait le mandat de premier adjoint au maire des Ulis mais également celui de vice-président du Conseil général de l’Essonne, chargé du sport, de la culture et de la vie associative. Il était en outre le leader local du Parti Socialiste.

Elément fédérateur n’appartenant à aucune des chapelles qui se chicanaient à la direction du parti socialiste en Essonne, il fut même, un temps, le « patron » œcuménique de la fédération socialiste du département.

Aux Ulis en tout cas, il incarnait l’autorité politique de proximité et était le leader incontesté de la gauche, surtout depuis que Paul Loridant (1948-2020), qui exerçait les mandats de maire et de sénateur, avait rejoint un peu moins de dix ans auparavant le Mouvement des Citoyens, cofondé par Jean-Pierre Chevènement et Max Gallo.

L’appartenance des deux personnalités Ulissiennes de la gauche non communiste à des formations politiques différentes, provoqua cependant quelque tension et suscita une certaine rivalité. Pour autant, ils abordaient les questions municipales de manière complémentaires. En outre, faisant preuve l’un comme l’autre, d’un grand sens des responsabilités et conscients que l’intérêt général primait, ils firent en sorte, que cette concurrence ne portât pas préjudice à la ville et n’entravât en rien sa bonne gouvernance.

Le pari fut tenu. En dépit de leurs divergences sur la politique conduite au niveau national, ils demeurèrent solidaires dans la gestion de la ville, y compris dans ses perspectives d’avenir.

Aussi en cette triste matinée du 20 janvier, tous les membres du conseil municipal joignables, quelles que soient leurs tendances ou options politiques, éprouvèrent le besoin de se réunir dans le cabinet du maire pour évoquer la mémoire de celui qui venait de nous quitter sans sommation dans la nuit. Sans autre propos que de rendre hommage à un ami unanimement apprécié. Chacun rappelant une anecdote ou un souvenir en sa compagnie, comme pour conjurer la surprise de sa disparition.

Rien, en tout cas, ne laissait présager une fin si précoce aux yeux de ceux qui le fréquentaient dans l’exercice de ses mandats politiques. Au-delà du militant politique, dynamique et volontaire, un peu « grande gueule » , c’était non seulement un ami fidèle qui nous quittait, mais aussi un homme dont on s’apercevait trop tard qu’il ne laissait rien paraitre de ses difficultés probables de santé et qu’il gardait sans doute pour lui, ses secrètes fêlures. C’est tout juste si certains d’entre nous savaient que quelque temps auparavant, il avait perdu un frère victime d’une crise cardiaque. Sur sa vie privée et intime, Jean-Marc ne discourait pas.

Elu de terrain avec la noblesse que ce statut requiert et dans toute l’acception du terme, Jean Marc était attentif aux accrocs de la vie de ceux qui se confiaient à lui dans ses permanences du samedi matin. Mais sûrement entrainé par son enthousiasme et ses responsabilités, il s’oubliait un peu lui-même.

Côte à côte au Conseil municipal des Ulis – années 1990

Pur produit du Sud-Ouest, émigré en Ile-de-France pour motif initialement professionnel, Jean Marc était, avec un style qui lui était propre, le digne héritier des radicaux-socialistes d’antan, qui fondèrent la République mais qui étaient d’abord d’inflexibles humanistes épris de la philosophie des Lumières. Comme eux, il aurait aimé haranguer le citoyen sous les préaux d’école. A sa manière d’ailleurs, il s’y livrait ne ratant jamais une occasion de débattre avec ses concitoyens. Avec l’accent chantant en prime et de préférence le soleil rasant des soirées estivales préélectorales. Comme eux, il parlait haut et fort et aimait les joutes oratoires.

De métier, Jean-Marc était cadre supérieur de la Poste. Les circonstances de la vie ont fait que la politique, c’est-à-dire, à ses yeux, le service de la collectivité, a fini par monopoliser sa vie. Mais il n’a pas rejoint la politique active tel un haut fonctionnaire formaté à l’art de l’esquive et destiné à prospérer puis à pantoufler sous les ors de la République. Il n’a pas cherché non plus à se transformer en théoricien du marxisme ou en donneur de leçons d’histoire du socialisme.

Son sens des autres, son empathie spontanée et son besoin d’être utile, autrement dit, son militantisme inné, se sont d’abord exprimés et presque naturellement au sein du mouvement associatif, notamment celui des Jardins Familiaux des Ulis, créés en 1979 au sud de la ville pour permettre aux familles des HLM de s’aérer et retrouver le plaisir ancestral de cultiver la terre. Et de fil en aiguille, via aussi son intérêt pour le sport aux Ulis pour lequel il se mobilisa également, le virus politique a progressivement investi son quotidien puis une grande part de son existence, jusqu’à ce sinistre 20 janvier 2002 où la mort a pris le relai sans crier gare !

Vingt ans après que reste t-il des traces laissées par Jean-Marc Salinier, de ses engagements militants ou de son exemple, au-delà d’un nom à l’entrée d’un stade ?

Pour les plus anciens, des souvenirs demeurent, qui se bousculent comme ces apéros du samedi matin après nos permanences respectives. Nous refaisions le monde, la clope au bec et un verre de whisky à la main! Il reste ces séances mémorables du Conseil municipal jusqu’à tard dans la nuit… Ces tirades ou ces engueulades amicales. Il reste le souvenir de ces réunions de section du PS dans une salle enfumée de la Maison pour tous des Amonts puis dans le local du parti encombré d’affiches et de tracts. Il reste les collages de nuit dans la ville endormie et les tractages du dimanche matin sur le cheminement piétonnier dominant le marché des Ulis à l’angle de la pharmacie.

Même ces lieux ont été aujourd’hui reconfigurés.

Pour les moins de vingt ans, n’appartenant pas au cercle de ceux qui l’ont connu, il est donc possible que son seul nom n’évoque plus rien d’autre que l’adresse d’un stade de foot ou d’une manifestation d’athlétisme ! Le temps qui passe est décidément cruel et ingrat.

De même que reste t-il de la Gauche de Jean-Marc Salinier! Qu’est-elle désormais devenue? Généreuse, progressiste, joyeuse, désintéressée, solidaire et fraternelle, et solidement ancrée sur des principes humanistes, elle est en voie de disparition. Existera-t-elle demain ailleurs que dans les livres d’histoire au chapitre de Jean Jaurès ou de Léon Blum?

Devenue inaudible faute d’avoir su actualiser son discours et sa vision du monde, elle se montre aujourd’hui incapable d’entrevoir l’avenir ou même de susciter la moindre utopie. Pourquoi?

Inaudible et sans voix, à force d’en avoir trop, discordantes et opportunistes. Ne sachant plus trop où elle habite, cette Gauche s’obstine malgré tout à ressasser de vieux poncifs hors d’âge et à nier une réalité démographique, sociale et sécuritaire et même identitaire, à bien des égards troublante, et qui pourtant s’impose à tous. Elle continue de ronronner, reniant, les valeurs mêmes qui l’ont portées et guidée comme la laïcité. Et ce, au nom d’une pseudo-tolérance faisant la part belle à l’intolérance et à l’obscurantisme que nos pères nous avaient appris à rejeter.

Prisonnière de la montée en puissance d’une pensée mystico-religieuse et climato-angoissante, elle renonce à postuler que l’avenir de l’humanité réside dans le progrès, et se transforme en une sorte de caveau d’ambitions subalternes, aussi envahissantes, stériles et finalement nocives que les gaz à effets de serre dans l’atmosphère terrestre.

Aujourd’hui, cette Gauche qui fut le berceau de toutes nos espérances, est moribonde. Suicidaire elle apparait « éparpillée par petits bouts, façon puzzle » comme disait Bernard Blier dans les Tontons Flingueurs. Façon puzzle, mais sans perspective crédible de recomposition.

Jean-Marc Salinier est bien mort, il y a vingt ans, mais on ne parvient pas à faire le deuil de sa conception progressiste de la société et de son évolution. Fut-t-il vraiment un des derniers mohicans socialistes à visage humain? Une dernière lumière à l’approche d’un trou noir. Espérons que non!

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Il y a quelques jours, parcourant sous un timide soleil d’automne, les allées du cimetière parisien de Saint-Ouen, après l’inhumation dans un quasi-anonymat, d’un ancien collègue, je me suis dit qu’au terme de cette sinistre année 2021, mes déambulations de plus en plus fréquentes dans ces havres de paix et d’éternité « concédée », ressemblaient bizarrement aux visites d’appartements témoins que j’effectuais jadis avec mon épouse pour dénicher à un coût acceptable la future résidence de nos rêves…

Nombre de mes amis proches ou de mes connaissances, nombre de personnes que j’ai aimées ont en effet disparu ces dernières années. D’ailleurs, à l’instant même où j’entame la rédaction de ces lignes, on m’apprend un nouveau trépas, celui de la veuve d’un vieux camarade et complice en politique, qui, il y a juste un an, a payé son obole à Charon, le nocher des Enfers.

Terrible année 2021 aux menaces et malheurs accumulés: année inimaginable du temps de ma jeunesse mais que les prémices de la vieillesse amplifient de façon déprimante en en accentuant les stigmates.

La camarde rôde, mais pas seulement dans mes parages. Pas seulement non plus du fait de cette lancinante et interminable pandémie virale qui nous harcèle depuis près de deux ans avec ses vagues déferlantes sur lesquelles surfent « les autorités ».

Des « autorités » qui nous enjoignent, la mine faussement confite, d’accepter la restriction de nos libertés les plus élémentaires, de vivre en ermites comme des cloitrés volontaires et de nous affubler presque partout et en permanence d’une sorte de niqab sanitaire fabriqué en Chine. A faire pâlir de jalousie les machistes en djellaba et en baskets qui prolifèrent en périphérie urbaine, en imposant des lois d’exception anti-républicaine au nom d’un prophète pédophile tout droit exhumé du Haut Moyen Age.

Stupéfiante année 2021 qui tolère sans complexe qu’à quelques centaines de mètres d’un cimetière parisien d’une ancienne banlieue rouge, sous le tablier fangeux d’un boulevard périphérique constamment embolisé, s’étalent au grand jour des monceaux d’immondices au milieu desquels, dans une saleté repoussante, s’agitent comme des mouches désespérées dans des abat-jour, des miséreux venus du monde entier, victimes de passeurs criminels et esclaves de trafics en tous genres. Et ce, sous l’œil apitoyé et larmoyant, volontiers accusateur mais impuissant d’associations prétendument caritatives pour « bénévoles » en quête de rédemption, et financées sur fonds publics.

Au loin, dans le couchant, les premières lumières de la ville s’allument sur fond de Tour Effel, dont aucun de ces pauvres hères ne bénéficiera vraiment, sauf sur un malentendu ou comme alibi d’une bonne conscience mondialiste.

Guernica – Picasso

Déprimante année 2021, aux contours indiscernables dans le brouillard idéologique ambiant, où les vérités progressistes d’hier deviennent d’attentatoires et intolérables inepties aux yeux des nouveaux guides de la pensée convenue. Année orpheline mal-assumée des utopies disparues, qui jadis nous laissaient entrevoir un illusoire Grand Soir, paré de toutes les vertus dont prioritairement celle de nous libérer de notre condition et de nous soustraire à la voracité de ceux qu’on accusait à tort ou à raison, de nous maintenir en état de sujétion. Année de confusion enfin où l’on ne sait plus distinguer l’effet de serre de l’effet de confinement, comme s’il s’agissait des faces d’une même réalité conçue pour nous abuser ou nous amuser.

Passant en revue les alignements de tombes sans y prêter vraiment attention, telles étaient mes réflexions désabusées et, je le reconnais, un tantinet sépulcrales. Le monde semble aller à vau-l’eau. J’en étais presque à me réjouir – tristement malgré tout – que mon avenir forcément prévisible bien qu’incertain, m’épargne d’avoir à supporter cette déroute morale, intellectuelle ou civilisationnelle, qui, aujourd’hui, se manifeste désormais ostensiblement un peu partout. Jusqu’aux abords de ce cimetière, et qui plus est gangrène le monde, en signant ainsi une sorte de délitement généralisé et de retour régressif à une pensée magique mystico-religieuse, rétrograde dénoncée depuis plus de deux millénaires. A tout le moins par ceux qui persistent à se réclamer contre vents et marées, de la tradition humaniste gréco-romaine.

Chemin faisant à travers les pierres tombales, les stèles et les cénotaphes, m’est soudainement revenu à l’esprit un très récent ouvrage (novembre 2021) du philosophe et essayiste Michel Onfray, dont je venais d’achever la lecture,  » La Conversion ».

Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son titre de couverture, ce livre ne décrit pas un épisode christique de la vie de l’auteur à la manière d’un Paul de Tarse sur le chemin de Damas. Il se présente plutôt comme une dissertation, citations à l’appui, d’une œuvre majeure de la littérature universelle, le  » De natura rerum » un poème de douze cents vers, écrit un demi siècle avant notre ère par un philosophe et poète latin, Titus Lucretius Carus (98-55 avant JC), passé à la postérité sous le nom de Lucrèce.

Deux motifs m’avaient attiré vers le livre de Michel Onfray, dont je ne suis pas d’ordinaire un lecteur compulsif. Le premier, c’est son sous-titre « Vivre selon Lucrèce » . A cet instant dans ce cimetière, il me semblait en harmonie avec les circonstances et avec mon errance improvisée.

En tout cas, dans la librairie où je l’avais acheté, j’avais perçu ce choix d’ouvrage comme une sorte d’évidence ou d’aboutissement obligé et d’acte de curiosité, Lucrèce appartement de très longue date, à mon univers intime et à mes références incontournables…

La seconde raison, tout aussi impérieuse que la première, résidait dans la phrase que l’auteur avait placée en exergue de son introduction comme un avertissement au lecteur :  » Bien qu’athée, je suis tout de même le produit du catholicisme d’avant le concile de Vatican II ».

C’est aussi mon cas…

Ainsi j’ai lu ce livre à la manière d’un  » Introibo ad altare Lucretii ». Comme une répétition générale avant une seconde rencontre avec Lucrèce, poète si délicieusement impie, après celle effectuée, il y a longtemps, initiatique et existentielle pendant mon adolescence. Une seconde rencontre toujours retardée mais jamais annulée et qui aujourd’hui se présentait…

Mon premier contact avec Lucrèce et son « de natura rerum » fut en effet pour moi – un peu comme pour Michel Onfray – un éblouissement et même un choc émotionnel. C’était à l’époque de mes « humanités » au Lycée David d’Angers d’Angers au milieu des années soixante du siècle dernier. Le  » De natura rerum », l' »épopée philosophique » de Lucrèce m’assura d’ailleurs quelques points supplémentaires en tant que matière optionnelle au bac Math. Elem.

Et depuis, il ne m’a jamais vraiment quitté, jouant un rôle essentiel dans ma façon de concevoir le monde. Disons plutôt de l’entrevoir ou, à défaut, de l’imaginer.

C’est peut-être à lui que je dois mon intérêt pour les sciences exactes et c’est sans doute lui qui m’incita à privilégier la physique sur la métaphysique, en me familiarisant à la physique de Démocrite et à la philosophie d’Epicure qu’il s’était donné pour mission de vulgariser.

Bien sûr, la science universaliste de Lucrèce revisitant les théories de Démocrite apparait aujourd’hui datée, eu égard au développement prodigieux des connaissances des deux derniers siècles. Et pourtant l’intuition du poète demeure d’une fascinante actualité lorsqu’on songe par exemple au fait qu’il a théorisé l’évolution des espèces vivantes près de deux mille ans avant la sélection naturelle de Darwin ainsi que l’apparition tardive de l’homme dans l’histoire du vivant et surtout qu’il a développé une théorie atomique  » matérialiste » qui tranchait alors avec l’idéalisme platonicien. Une théorie non fondamentalement remise en cause par les piliers modernes de la physique que sont respectivement la mécanique quantique et dans une moindre mesure la gravitation universelle.

C’est précisément à cet aspect de la physique de atomes dans l’œuvre de Lucrèce que je songeais de retour des obsèques de mon ami: un aspect très important de son apport conceptuel et auquel MicheL Onfray a consacré plusieurs chapitres, dont un, de circonstances en ce funeste jour, intitulé : « la mort, une vie comme une autre ».

Mais qu’on ne s’y trompe pas, dans l’esprit de Lucrèce, il n’est pas question ici, de résurrection vers un hypothétique au-delà, ni de survivance de l’âme. L’éternité n’existe pas pour les individus dans les thèses de Lucrèce. Seules les entités élémentaires que sont les atomes, qui « tombent dans le vide » perdurent indéfiniment en étant en permanence recyclés.

« De fait, comme l’écrit Onfray, le défunt (de Lucrèce) vit sa vie de cadavre comme un vivant vit la sienne, en support au système qui régit les corps ». « Tout n’est qu’agencement d’atomes qui chutent dans le vide » . C’est l’objet du livre II « De la Nature ».

Le mieux pour s’en délecter esthétiquement, serait de le lire en latin. A défaut, d’excellentes traductions en ont été données au cours des âges, qui en respectaient la musicalité.

Malheureusement, plus d’un demi siècle après avoir abandonné Virgile, César et Catulle et même le « De Viris » de l’abbé Lhomond, je ne saurais plus traduire moi-même le « de natura rerum »! Je m’étais pourtant promis de le faire, quand j’aurais recouvré ma liberté et que le temps ne me serait plus décompté.

C’est désormais le cas, mais j’ai perdu le latin d’empire, le plus ardu pour moi, dans les méandres du temps et de la mémoire. Et ironie du sort, le temps m’est forcément et de nouveau compté.

Et le comble pour le mécréant que je suis et que je revendique d’être, c’est que les seuls textes en latin que je sois désormais en mesure de décoder (un peu) sans trop de difficulté, ce sont ceux liturgiques du rite eucharistique de saint Pie X. La mémoire reptilienne a la peau dure!

Ayant pris congé des dieux, inventés jadis pour juguler notre peur du néant, que savons nous au juste de la nature profonde des choses de la Nature, entre le désordre toujours menaçant et l’ordre perpétuellement inconstant, ou plus probablement de l’équilibre à jamais remis en cause entre les deux et pourtant si fécond?

Lucrèce nous a donné sa réponse! Une réponse…

Edition revue et corrigée en 1954

Sorti du cimetière, j’ai retrouvé sans surprise les puanteurs et les fureurs de la ville lumière. Et je suis rentré chez moi, en m’efforçant d’oublier que Lucrèce se serait suicidé! M’efforçant aussi de rester calme face au spectacle désolant d’une rame de RER évacuée après deux stations pour cause « d’incident technique ».

Des centaines de personnes fatiguées au visage masqué piétinaient déjà sur le quai en attendant un nouveau convoi et en redoutant la prochaine vague épidémique annoncée impitoyable par les oracles de l’épidémiologie. Les autorités en prévoyaient la survenue brutale pour Noël ou pour l’année nouvelle, ou même pour après, si affinité… et si nécessaire à la Trinité!

Les alertes numériques sur les smartphones se chargeront d’entretenir l’angoisse et le suspens!

On vit une époque merveilleuse!

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Le 30 novembre dernier, Gérard m’a téléphoné de sa chambre d’hôpital. J’ignorais que ce serait notre dernière conversation. Peut-être, que lui le pressentait, mais il n’en a rien laissé paraitre, en dépit des souffrances que lui infligeait sa maladie et dont il m’a tout de même fait part. Malgré la gravité de son état, il semblait même garder espoir, allant jusqu’à faire diversion et évoquer avec légèreté les peintres impressionnistes dont il était un fan absolu, et disserter à propos des chefs d’œuvre de la collection Morozov exposés actuellement à la Fondation Vuitton. Il se promettait -disait-il – d’y déambuler dès qu’il serait en mesure de le faire..

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En badinant ou presque, nous avons confronté nos vieux souvenirs communs ainsi que certaines figures de notre profession aujourd’hui disparues. Nous avons devisé sur l’actualité politique avec un certain désabusement et même, en ce qui le concernait, un certain détachement. Mais, je n’ai pas perçu au cours de cet échange complice d’une trentaine de minutes, qu’il me disait adieu. J’aurais pourtant dû m’en douter eu égard à la durée inhabituelle de notre entretien et même à sa teneur souvent plus intimiste, plus fataliste aussi que d’ordinaire, nostalgique et en déphasage assez marqué avec sa pudeur coutumière et sa réticence à parler de lui-même.

Gérard était en effet un homme modeste, réservé et chaleureux, mais peu porté aux confidences sur ses états d’âme, en dehors certainement de son cercle familial.

Or ce jour-là, il parlait d’abondance et je l’écoutais, sans pouvoir partager sa souffrance.

C’est donc avec une immense tristesse que j’ai appris ce matin par son épouse, qu’il nous avait quittés le mardi 7 décembre 2021 dans une unité de soins palliatifs d’un hôpital parisien. Il était âgé de soixante-treize ans.

Le moins que l’on puisse faire désormais, c’est de lui rendre l’hommage qu’il mérite et d’assurer à ses proches, à son épouse et à sa fille que nous ne l’oublierons pas. Nous honorerons sa mémoire. En leur présentant nos sincères condoléances, nous nous souvenons que Gérard, fut un des nôtres et qu’il sut à nos yeux incarner l’homme de bien au sens de la philosophie des Lumières. C’était un patriote qui aimait intensément la France et qui admirait le général de Gaulle.

Au-delà de ses convictions politiques que je ne partageais pas nécessairement toutes, et qui ne firent jamais obstacle à notre amitié, nous nous respections. Ce fut enfin un très grand professionnel de la métrologie des rayonnements ionisants tant par sa technicité et le talent qu’il déployait, que par la passion qu’il mettait à faire vivre concrètement la radioprotection afin de garantir, dans l’anonymat de son labo, la sécurité de ses concitoyens et l’intégrité de leur environnement face au risque nucléaire ou radiologique. Sans catastrophisme hors de propos mais sans masquer quoi que ce soit des risques encourus.

Eminent acteur de notre discipline, il en fut un référent circonspect et réservé, sans doute trop méconnu du public mais heureusement reconnu par ses pairs. Et pour nous, il fut un collègue exemplaire – un maitre – et surtout notre compagnon d’aventures. Tout d’un ami en somme, discret mais présent aux moments opportuns!  

Nombreux sont ceux, aujourd’hui endeuillés, qui peuvent témoigner de sa compétence, de la sûreté de ses diagnostics ainsi que de son sens de la pédagogie pour transmettre son expertise métrologique sur des situations incidentelles ou accidentelles. Lesquelles étaient presque systématiquement délicates et techniquement complexes, souvent conflictuelles, du fait de la présence éventuelle de matières radioactives potentiellement disséminées dans la nature. Dans ces circonstances, je peux personnellement attester – comme beaucoup d’autres – de sa détermination et de son courage à soutenir un point de vue qu’il estimait scientifiquement fondé, y compris lorsque de hautes autorités affirmaient le contraire.

C’est donc une personnalité particulièrement attachante que nous perdons. Elle s’en va et c’est une grande tristesse en cette année maudite qui nous a déjà privés récemment d’un autre éminent collègue et ami fidèle, Alain Biau (1949-2021), disparu au printemps.

L’heure est désormais au bilan d’une vie.. Bilan que nous ne saurons, es qualité de collègues, que très partiellement dresser. L’homme était pudique et nous n’avons, bien sûr, pas vocation à pénétrer ce qui relève de l’intime. En revanche, ce que l’on sait avec certitude c’est que tout au long d’une carrière exemplaire à tous égards, Gérard a privilégié son exigence déontologique et éthique ainsi que son expertise, sur les postures grandiloquentes et narcissiques qui n’ont l’heur de satisfaire que les égos. En permanence, de conserve avec Gerno Linden, le responsable de son département, lui-même prématurément disparu, il a recherché à améliorer la qualité et les performances de son laboratoire ainsi que la fiabilité des données scientifiques qu’il produisait. Et ce, sans trop se soucier des controverses médiatiques à visée politicienne que ses résultats pouvaient susciter à tort ou à raison.

Embauché en 1966 dans le Service de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI), fondé par le Professeur Pierre Pellerin, quelques années auparavant, Gérard Fouquet fut l’un des principaux témoins et protagonistes de la radioprotection en France durant le demi-siècle écoulé. La plupart des grandes « affaires » de contamination ou de surexposition de l’homme ou de l’environnement sont passées à un moment ou à un autre entre ses mains de physicien spécialiste de la métrologie des rayonnements ionisants.

Beaucoup de ces « scandales » réels ou fictifs qui ont défrayé l’actualité – sinon la chronique – ont d’ailleurs connu leur épilogue, d’un point de vue analytique, parce que Gérard en a assuré la spectrométrie sans autre considération que de bien faire son travail, en bousculant les idées reçues et les convenances préétablies et au détriment parfois de son propre confort. Dans toutes ces situations, il a fait valoir prioritairement et sans concession, sa position de scientifique et de technicien dès lors qu’il la savait juste et démontrable. Beaucoup d’exemples me viennent à cet instant à l’esprit, depuis les mesures faites en France après la catastrophe de Tchernobyl, jusqu’à la contamination ancienne de locaux d’une « cité sanitaire » de Dordogne où la pertinence de ses analyses spectrométriques et leur interprétation débouchèrent, il y a une vingtaine d’années – et de manière inattendue – sur une authentique découverte historique concernant les circonstances de l’identification par la famille Curie d’un radioélément naturel, l’actinium, un descendant de l’uranium.

Son univers de travail

Gérard savait tout des spectres d’émission des éléments radioactifs. Formé à l’ancienne, il accompagna néanmoins avec talent et une certaine gourmandise, toutes les évolutions de son métier, des équipements modernisés aux logiciels de traitement des signaux les plus élaborés. Il sut non seulement en tirer techniquement le profit escompté mais aussi prendre le recul nécessaire quand les résultats lui semblaient discutables. Ainsi, lorsque l’identification d’un radioélément, fournie par la bibliothèque numérique lui apparaissait aberrante voire incohérente, il élargissait son analyse spectrale en s’intéressant à des raies d’émission sur d’autres bandes d’énergie. S’affranchissant des standards retenus par les concepteurs des algorithmes de traitement de signal, il n’hésitait pas alors à recourir aux méthodes « manuelles » d’antan, plus rigoureuses mais moins rapides que les programmes informatiques prédigérés. C’était en d’autres termes, un vrai pro! Un artiste!

C’est cette rigueur, cette passion du travail bien réalisé, cette soif de comprendre et d’apprendre, qui ont fait du jeune aide-physicien qu’il était en 1966 quand il intégra le service de spectrométrie gamma du Professeur Moroni au SCPRI, l’ingénieur accompli et admiré qu’il devint par la suite, à l’Office de Protection contre les rayonnements ionisants à partir de 1994 puis à l’Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire en 2002.

Au-delà de cette vie professionnelle aux multiples facettes et développements, dans laquelle la spectrométrie s’apparentait un peu à un art, Gérard Fouquet était aussi un homme de culture authentique, visiteur jamais rassasié des expositions de peinture, de photographies et des musées. C’était également un amoureux de la langue française. Un promeneur infatigable dans les rues de Paris qu’il aimait, à la recherche permanente de l’insolite. Ces derniers temps, la transformation de la capitale l’attristait mais il ne désespérait que cette dégradation qu’il déplorait, finisse un jour par s’inverser… Il ne le verra pas.

Nymphéas de Claude Mo,net

Ce 30 novembre 2021, Claude Monet (1840-1926) s’invita dans notre ultime conversation au travers des Nymphéas qui, pour Gérard, symbolisaient la beauté et l’harmonie suprêmes.

Et à cette occasion, sans que je me souvienne si c’est lui ou moi-même qui aborda la question, nous évoquâmes le geste d’amitié, de douleur et de fureur de Georges Clemenceau lors des obsèques de Claude Monet son ami. Il retira le drap noir qui recouvrait le cercueil du peintre en prononçant ses paroles: « Non ! pas de noir pour Monet. » Et il le remplaça par une étoffe aux couleurs des fleurs.

A chacun de réfléchir au linceul qu’il faudrait enlever en ces instants de tristesse où Gérard, un de nos chers amis, s’en est allé ailleurs ou nulle part. Un de nos amis, dont tout laisse à penser qu’il dédia sa vie à la recherche esthétique de l’harmonie du monde. Fondamentalement Gérard était un artiste!

Pars en paix l’ami. Tu as bien fait ton job! Au-delà du trépas, tu demeures des nôtres.

Siège « anthropo » thorax/thyroïde
Tests au Vésinet – Années 70
J.C Martin (pupitre), A. Biau (siège) –
G. Fouquet près des détecteurs.





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Les vagues successives de la pandémie de Covid 19 déferlent sur la France au rythme fulgurant des annonces ministérielles et des atermoiements présidentiels, les unes comme les autres, agrémentés, sous couvert de science, de bouffées délirantes d’autoritarisme contredisant les affirmations rassurantes de la veille. Quoiqu’il en soit, elles légitiment – du moins c’est ce qu’on dit – nombre d’écarts aux règles qui d’ordinaire encadrent nos libertés individuelles. On vit depuis de nombreux mois sous une législation d’exception. Beaucoup se sont déjà exprimés sur ce point et en ont dénoncé les dérives les plus criantes. En tout cas, celles qui paraissaient disproportionnées à l’ampleur du fléau qui nous accable et qui font peser de lourdes menaces sur notre vie d’après, c’est-à-dire, sur notre manière de vivre, si jamais certaines restrictions se transformaient en habitudes tolérées par lassitude. Ou par la force!

Remettre en cause insidieusement ou simplement égratigner certaines de nos libertés fondamentales serait en principe inacceptable dans une société démocratique évoluée. Mais nous l’avons et docilement admis, car ce qui était en jeu, c’était la vie et la mort de chacun d’entre nous, et dans l’intervalle la souffrance des nôtres. On l’a accepté à l’exception d’irréductibles réfractaires à la notion d’intérêt général ou de ceux perdus dans les rêves chimériques de gourous de la santé. Ainsi, le plus grand nombre d’entre nous s’est fait vacciner.

Une dose, puis deux doses et désormais trois doses !

On a consenti à s’y soumettre presque de plein gré, à défaut de gaité de cœur, dans la fidélité à la démarche pasteurienne qui nous a intellectuellement nourris, en bravant la part d’incertitude que comporte nécessairement toute avancée médicale et scientifique !

On l’a fait finalement sans réelle réticence, surtout lorsqu’on est vieux et qu’on nous rabâche quotidiennement qu’on n’a guère d’autre choix, compte tenu de la faiblesse présumée de nos défenses immunitaires, que le vaccin ou l’entubage pulmonaire pré-mortem.

Et pour faire bon poids, on nous a convaincu que c’était bien pire ailleurs, chez nos « amis européens » non dotés de dirigeants aussi clairvoyants que les nôtres. En outre, pour inciter ceux qui se montreraient rétifs à la troisième dose, on nous a annoncé qu’à défaut, on nous supprimerait le droit d’aller diner au Mc Do avec nos petits-enfants ou de pénétrer avec eux dans un « cinoche » pour voir aux prochaines vacances, le Mystère de Noël, Le Piano Magique ou les Enfants de la Pluie…

Ce type d’injonctions type « carotte et bâton » amalgamant science présumée, santé publique et politique nous a, une fois de plus, mis mal à l’aise! Mais on n’a pas trop protesté! Jouir désormais de droits au rabais à cause d’un microorganisme importé de Chine, c’est sans doute une pénible sujétion. Mais par la force des choses, par civisme aussi, on a fini par s’y habituer au nom du bien commun, gommant délibérément nos souvenirs de jadis où nos mouvements n’étaient pas regardés à la loupe, nos déplacements non masqués, et où le Président de la République ne confondait pas la Défense Nationale, la Santé Publique et son destin personnel…

Mais faut-il, pour autant, profiter de cet aggiornamento généralisé pour abandonner nos classiques normes de civilité, de courtoisie ou de politesse, qui font le sel de la vie, et nous assimiler à des meutes de braillards irresponsables? Faut-il transformer les centres de vaccination qui fleurissent aujourd’hui un peu partout, en des lieux où s’imposerait une discipline excluant toute compassion et « dignes » en la forme des casernements pour conscrits turbulents sous la troisième République?

C’est pourtant ce qui s’est passé ce matin – 22 novembre 2021 – dans un centre de vaccination d’une sous-préfecture de la banlieue Sud d’Ile-de-France.

Le centre ouvrait ses portes à onze heures mais gare à celui ou celle qui en franchissait le seuil, quelques minutes en avance ! Il était vertement sermonné par un individu en tenue de sapeur-pompier aux manières de « juteux » de conseil de révision, qui rappelait à l’impudent que l’heure c’est l’heure, et qu’avant l’heure, il était strictement interdit de franchir le pas! Peu importe, qu’il caille dehors et que la plupart des quidams outrecuidants, effrayés par les menaces ressassées en haut-lieu, avait deux fois l’âge de l’excité dragon en uniforme, et fier de l’être! Rompez !

Pire si les petits vieux, majoritairement septuagénaires – principaux clients du centre à la suite des chantages à la peur, distillés par les autorités manifestement à la peine – s’avisaient de prendre un formulaire parmi ceux étalés, trainant sur une table, le fonctionnaire allumé, seul maître à bord après Dieu, comme il aimait le répéter, aboyait à l’adresse des emmitouflés aux cheveux blancs qu’il était aussi l’unique préposé du centre de vaccination, habilité à distribuer des papiers.

Malheur aux insouciants enfin, dont le grand tort était de n’être que peu ou prou familiers d’Internet et qui, se seraient pointés dans l’antre du cerbère, sur conseil de leur toubib, sans avoir au préalable pianoté sur la plateforme de rendez-vous Doctolib.

De surcroit, le concierge vociférant et impoli tenait à préciser avec fermeté que les médecins et les infirmiers, vacataires du centre, n’avaient qu’une seule tâche, « piquer », et qu’ils n’avaient à prendre aucune autre initiative sans son autorisation ! Non mais ! L’intraitable groom des lieux affirmait à la cantonade, face à de pauvres vieux confus qu’il ne souffrait aucun passe-droit, aucune exception, aucune urgence ! Rompez une deuxième fois !

Finalement, on a fini par s’accommoder des gesticulations de ce sous-fifre de casernement d’ancien régime. On a même souri, en dépit des circonstances, devant le ridicule de ce personnage guignolesque empêtré dans ses procédures et qui s’estimait important. Nous étions trop contents qu’après nous avoir confondu avec du bétail destiné à l’abattoir à plus ou moins brève échéance, il ne nous ait pas imposé, en plus, une « corvée de chiottes ». Ca nous aurait pourtant rappelé le bon temps !

Pour les mutins chroniques – dont l’auteur de ces lignes – la vaccination s’effectuera finalement ailleurs, dans le cabinet du médecin !

La morale de cette histoire est simple. Cet incident montre que le réflexe d’humanité devrait primer sur la nécessité fonctionnelle de fixer les ordres de passage des candidats à la vaccination. Des abrutis peuvent faire l’affaire pour ce travail d’organisation mais pas pour manifester de l’empathie, ou encore de la compréhension voire d’élémentaire politesse. Cette absence totale d’égards et ce mépris pour ses semblables plus âgés sont évidemment condamnables et inquiétants. Ils ne sont pas pour autant illogiques lorsqu’un président paternaliste, hautain et s’identifiant à Napoléon et Newton réunis, décide seul, de questions de santé dans un conseil de défense, confidentiel. Dans ces conditions, on ne doit pas s’étonner qu’en bas de l’échelle, soient confiées à des tyrans de chambrée, soi-disant pompiers, des responsabilités de chefs de centres de santé. Et ce, sans qu’on leur ait au préalable rappelé que les vieux sont encore des humains et que s’ils se déplacent pour se faire vacciner, ce n’est pas par caprice ou pour nouer des rencontres coquines.

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