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Archive for the ‘Je suis témoin’ Category

 » En créant le chagrin, l’Auteur de cette Terre

S’est vraiment surpassé! Combien de corps aimés,

De lèvres de rubis, de cheveux embaumés

A-t-il enseveli au sein de la poussière!

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« L’Univers, à mes yeux, est un peu la réplique

De ce qu’est ici-bas la lanterne magique:

Sa lampe est le soleil, ce monde de passage

Est la toile où l’on voit défiler nos images »

La brise a déchiré la robe de la rose.

Le rossignol l’aimait… A quoi bon larmoyer?

La mort viendra de même un jour nous effeuiller

Et longtemps après nous fleurirons d’autres roses »

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Les trois quatrains (robaïyat) ci-dessus, parmi les mille et plus, rédigés par Omar Khayyam (1048-1131), un poète et philosophe persan mais aussi un mathématicien géomètre et astronome, né au onzième siècle de notre ère, rappellent à point nommé que la Perse d’antan fut une grande civilisation, aux antipodes par sa culture de la tolérance, de la barbarie de l’actuelle « république » islamique d’Iran.

Laquelle n’hésite pas à emprisonner des enfants puis à les exécuter (assassiner) après des années de détention.

Omar Khayyam était tout le contraire de ces tortionnaires barbus actuellement au pouvoir. C’était un humaniste qui aimait la bonne chère, le bon vin et les femmes.

Le prendre comme référence est donc de circonstance, eu égard à la cruauté et au cynisme des dirigeants iraniens, mais également parce que sa pensée et sa poésie demeurent d’une étonnante modernité, une arme propre à défriser pacifiquement les barbes de ces sadiques ayatollahs de la République islamique et du sinistre clown ridicule qui leur sert de « guide suprême ».

Aux effarants événements dont l’actualité fait état, à propos de ce pays victime d’une forme particulièrement perverse de sadisme religieux, j’ajouterai probablement bien d’autres motifs plus personnels pour rendre hommage à Omar Khayyam et relire aujourd’hui nombre de ses poèmes convenablement choisis.

Dont ce dernier intitulé « Reviviscence » :

« Vois ce coquelicot: il a puisé sa teinte

Dans le sang d’un sultan depuis longtemps éteint.

Et cette violette: elle est née un matin

Sur le grain de beauté d’une jeune défunte »

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C’est sur la plage de débarquement du nom de code de Juno Beach entre Courseulles–sur-Mer et la Graye-sur-Mer que le général de Gaulle remit le pied sur le sol de France le 14 juin 1944 après quatre ans d’absence. Il se rendit ensuite à Bayeux où il prononça un célèbre discours.

La prise d’assaut de cette plage de huit kilomètres, avait été confiée le 6 juin 1944 à la troisième division d’infanterie canadienne, assistée de la marine royale canadienne et de la Royal Navy britannique. Près de 1500 morts essentiellement canadiens périrent au cours de ce débarquement.

Dans les années qui suivirent, une immense croix de Lorraine fut érigée face à la mer, pour rappeler ce retour du Général à bord du destroyer français La Combattante, un torpilleur des Forces navales françaises libres.

C’est là que je me suis rendu symboliquement le 14 juin 2012, en compagnie de mon épouse et de Robin, l’ainé de mes deux petits-fils, né le 6 juin 2010. Alors âgé de deux ans…C’est un peu cela aussi la transmission des « valeurs » et du patrimoine français. Du moins une tentative…

Très bon anniversaire Bibi…

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Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951) m’a offert le petit camion en bois qui se trouve aujourd’hui sur une étagère de mon bureau, voisinant en bonne intelligence mais sans intention préconçue avec les ouvrages et les biographies de Marie et Pierre Curie, Albert Einstein, Max Planck, Ettore Majorana, Louis de Broglie, ainsi que ceux de Gilles de Gennes (1932-2007), de Roland Omnes ou encore de Vladimir Kourganoff (1912-2006) mes professeurs à la fac des sciences d’Orsay au début des années soixante-dix. 

Je sais juste, parce qu’on me l’a indiqué ultérieurement, que le « pépé » l’avait fait lui-même à partir de planches de bois de cagettes de fruits et légumes récupérées en fin de marché à Angers du côté du boulevard Foch. 

En réalité, cet oubli n’en est pas un. Il n’est pas imputable à l’obsolescence de mes neurones, qui menace impitoyablement tous les baby-boomeurs de mon acabit. Il est simplement dû au fait que ce cadeau, probablement l’unique jouet que mon grand-père maternel eut le loisir de me fabriquer de ses mains, remonterait à Noël 1950 ou, au plus tard, au jour de mon deuxième anniversaire, en février 1951. Et qu’à cet âge très précoce, la mémoire très sélective fonctionne selon des critères qui échappent à la logique des adultes.  

Il se trouve qu’à la charnière des années 1950 et 1951, l’hiver et en particulier le mois de février furent très rigoureux en Anjou. Cela explique en partie que, de cette période lointaine de ma prime enfance, je n’ai guère conservé en mémoire qu’une sensation de froid intense. Presque toutes les autres émotions « inoubliables » s’étant diluées dans d’improbables réminiscences de perceptions réelles ou imaginées à partir de récits postérieurs de ma mère ou de ma grand-mère. Ou des deux conjuguées.  

A l’évidence, cette météo exceptionnelle aux antipodes climatiques du réchauffement global aujourd’hui rabâché, m’avait beaucoup plus impressionné que tous les autres évènements de ma vie quotidienne d’alors. Une vie plutôt choyée d’un tout petit garçon, gratifié de l’affection des siens dans une famille modeste, mais ouverte au monde, par les engagements militants de ses parents au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne pendant la guerre, puis dans l’action catholique ouvrière et enfin dans le syndicalisme confessionnel.      

Dans ce contexte, la rudesse du climat dans les logements ouvriers mal chauffés d’après-guerre n’engendrait pas la tristesse ni d’ailleurs la mélancolie, mais elle laissa durablement des traces dans l’imaginaire des petits enfants. Et ce sont elles finalement qui survécurent à l’usure du temps.

Force est de reconnaitre que le contraste entre le confort spartiate de cette époque et celui dont on bénéficie ‘aujourd’hui est saisissant. Il est même inconcevable pour les générations montantes, addicts aux smartphones, à la télé et aux jeux vidéo, qui d’un « clic » peuvent modifier l’ambiance thermostatée de l’endroit où ils se trouvent. 

Jadis, a contrario, en l’absence de chauffage centralisé dans des appartements mal isolés, la lutte contre le froid consistait à vivre calfeutré et emmitouflé dans des pullovers assez raides souvent tricotés avec de la laine récupérée. Restrictions obligent. Et à ne sortir dans les jardins enneigés, que fagotés, de pied en cap, à la manière d’un Paul-Emile-Victor (1901-1995), l’explorateur polaire à la mode du moment. 

L’accoutrement composé en outre de la « capuche » et du « cache-nez » de rigueur, était inconfortable mais il fut à l’origine de souvenirs impérissables. Et encore, notre mère étant couturière, les vêtements étaient bien coupés et à notre taille. 

En outre, la « bouillotte » de brique chauffée dans le four de la cuisinière à bois et à charbon (boulets) permettait les soirs de trop grand froid d’affronter bravement les draps glacés en attendant que l’édredon de coton, gonflé de plumes, réchauffé à la chaleur humaine ne prenne le relai et n’assure l’équilibre thermique du lit, condition indispensable à une nuit de sommeil paisible…   

hiver 1951 Angers

Ainsi, c’est la température ambiante qui dictait sa loi et c’est elle, qui au détriment de toute autre considération, « imprima » durablement sur nos jeunes cerveaux encore vierges. Dans ces conditions, le jouet du grand-père était sans doute de second ordre. 

Confronté à la froidure des temps, tout le reste des sensations voire des émois et des sentiments, y compris ceux considérés légitimement comme essentiels et déterminants pour l’avenir, telle l’affection de nos parents, désertèrent notre conscience instantanée et s’effacèrent dans le bruit de fond des activités obligées donc normales. Comme si ce qui relevait de l’ordinaire était voué à l’oubli dans cet environnement glacial qui mobilisait notre énergie et nous tenait en éveil. Comme si notre regard sur le monde était entièrement circonscrit à la lutte pour se réchauffer.   

Un drame, pourtant, bouleversa cet équilibre et rompit cette harmonie précaire. Il endeuilla toute la famille cette année-là et brouilla nécessairement les repères. 

A l’automne 1951, ce grand-père bricoleur du dimanche, mourut subitement foudroyé par un infarctus alors qu’il n’était âgé que de cinquante-et-un ans. Je n’avais pas eu le temps de le connaitre, de m’approprier consciemment notre parenté, ni celui de nouer avec lui, les rapports de proximité qu’un petit-fils entretient généralement avec son grand-père!  

Louis passa ainsi brutalement du statut de grand-père réel et peut-être de familier attentionné à celui de grand-père virtuel. L’homme théorique supplanta rapidement celui chaleureux de chair, d’os, et de léger embonpoint, auquel le bébé avait dû sourire et babiller. Le garçonnet que j’étais l’effaça de sa mémoire.

Notre connivence mutuelle voire notre complicité naissante s’étaient en fait évanouies au fur et à mesure qu’un autre homme qui, pourtant, lui ressemblait comme un frère, avait pris sa place et comblait le vide de son absence….S’est progressivement dessiné un autre personnage, au travers des histoires bienveillantes et systématiquement édifiantes, qu’on n’a cessé, par la suite, de me raconter à son sujet pour honorer sa mémoire.    

De la sorte, je ne saurais plus aujourd’hui identifier le son de sa voix, si jamais on l’avait effectivement enregistrée. Le temps m’avait manqué pour la mémoriser et elle s’était tue pour toujours à l’automne 1951. Sans le recours de la photographie, j’aurais également oublié son visage. Disparurent également du champ de ma conscience, les gestes d’attention qu’il prodiguait au bébé que j’étais. 

Enfin, ma bibliothèque olfactive élimina rapidement de son thésaurus, l’odeur de tabac froid qu’en qualité de fumeur de « gris » à rouler il diffusait un peu partout et dont il avait forcément imprégné sa capote et son képi de policier municipal ainsi que son tablier de « petit jardinier de la Treille ». 

On m’a raconté qu’il était d’un caractère aimable, paisible, paterne même. Bref, que l’homme était naturellement bon, Je le crois volontiers mais il demeurerait pour moi une sorte d’étranger de ma lignée, en d’autres termes, un inconnu, s’il n’y avait justement ce petit camion verdâtre en bois, confectionné de ses mains qui atteste sans discussion de son existence et de nos échanges d’antan.  

C’est sur ce camion que repose désormais la seule certitude dont je puisse me prévaloir à son propos car à travers ce modeste objet qu’il a façonné minutieusement, et auquel il a consacré quelques heures, je sais que c’est à moi qu’il s’adressait et à personne d’autre…

Notre dialogue qui se poursuit en dépit du temps qui passe, emprunte aujourd’hui ce chemin! Et à travers ce lien intemporel – presque charnel – ce petit camion témoigne de notre histoire commune.

Pour autant, Louis a t-il imaginé – intuité – que, par le biais de ce jouet, il continuerait, bien au-delà de sa propre fin, à irriguer ma réflexion et à m’entretenir de notre héritage commun, celui d’une civilisation aujourd’hui en péril?

Pouvait-il concevoir que ce petit camion constituerait pour moi, plusieurs décennies plus tard, un point d’ancrage et une porte entrouverte sur l’insaisissable et énigmatique « légende des siècles » et sur l’origine du monde?

Rien n’est certain! Car dans la durée, tout est mouvement et tout disparait sauf l’éphémère.  

Je présume en tout cas, sans pouvoir l’expliquer que le choix de ce petit camion de dix-sept centimètres de long sur huit de large aux roues en pièces de monnaies trouées des années 1920, n’est pas anodin. Ni même innocent! Même si, dans cette France d’après-guerre qui n’avait pas encore franchi le cap de la consommation de masse, l’objectif de Louis était initialement – et probablement avant tout – d’offrir un jouet, absent des rayonnages des magasins ou trop couteux, à l’ainé de ses petits-enfants. 

Quoiqu’il en soit, sans peut-être l’avoir clairement anticipé, Louis construisit, une « machine à remonter le temps ». Un cadeau d’autant plus utile et précieux, qu’on engrange les années, qu’elles finissent par peser ostensiblement et que les inconvénients qui en résultent, ont une fâcheuse tendance à se multiplier. 

A ce stade de mon récit, une pause s’impose!

A cet instant, j’imagine que les rares lecteurs de ce billet – ceux qui, indulgents, m’ont accompagné jusque là – envisagent sérieusement de quitter le navire, autrement dit de snober leur écran pour passer à autre chose. Je les comprends car moi-même, je me demande où va me conduire cette histoire de grand-père bricoleur qui colonise ma mémoire impudemment à son insu et à la mienne! 

A force de circonvolutions autour de ce fantomatique camion, on finirait presque par l’oublier sur son étagère. Un peu comme on oublie Arthur Rimbaud quand on lit Rimbaud dans « Une saison en enfer » ou dans les  » Illuminations ».  Un peu comme on rate le génie du poète de Charleville-Mézières  quand on veut, à toute force, donner sens à sa vie erratique et élucider les motifs qui l’ont poussé à s’égarer à Aden et à Harar avant de mourir, cul de jatte, cancéreux et gangreneux à Marseille…Un peu comme si on le croisait sans suspecter la force révolutionnaire de son écriture et surtout sans percer d’autre secret que ceux dont on est soi-même habités!  C’est tout ce qui caractérise mon camion d’enfance, une recherche de réponse à une lancinante interrogation qui n’en exige peut-être pas ….

Peut-être qu’en se baladant un été avec lui, guidé, par exemple, par Sylvain Tesson, ce serait plus clair. Mais rien n’est moins sûr! 

Que puis-je écrire concrètement de ce camion? 

Que c’est en 1975, au décès d’un mes grands oncles paternels, Auguste Cailletreau (1892-1975), chauffeur dans le service de santé des armées pendant la Première guerre mondiale, que je compris grâce à une photo-carte postale datée d’avril 1916, que mon petit camion en bois était une reproduction bricolée et simplifiée du célèbre camion Berliet « CBA ».

Un de ces camions qui circulèrent en grand nombre sur la Voie Sacrée entre Bar-le-Duc et Verdun au cours de cette terrible année 1916.  

Auguste Cailletreau au centre appuyé à son camion

Le plus souvent « carrossé en plateau bâché à ridelles », ce camion fabriqué à grande échelle dans les ateliers Berliet de Lyon et Vénissieux  était destiné en priorité à l’armée française. « Simple et robuste », il pouvait transporter une charge utile de plusieurs tonnes et être équipé de support de batterie DCA. Il fut donc partie prenante des combats, outre sa participation déterminante à l’approvisionnement de Verdun en 1916…Ce camion contribua ainsi à la victoire de la bataille de Verdun.

En tant que véhicule du service de santé des armées, il pouvait également accueillir un bloc opératoire et des appareils de radioscopie, pour localiser les impacts des balles et les éclats d’obus dans les blessures ensanglantées des poilus.

Marie Curie elle-même qui, avec sa fille Irène Curie, mit son savoir faire au service des blessés de guerre sur le Front, fut d’ailleurs photographiée au volant d’un de ces camions, qualifiés pour la circonstance de « Petites Curie« … 

C’est donc assez naturellement que mon grand-père, ancien combattant des derniers mois du conflit trouva là l’inspiration patriotique pour me fabriquer ce petit camion. Le temps aidant, il est devenu, à mes yeux, une sorte d’emblème ou de drapeau d’une Nation française combattante, fière d’elle-même et créative. Une Nation, de nos jours, actuellement controversée dans sa quintessence, sa culture, les principes universels qu’elle donna au monde et son histoire, et dont l’existence même se trouve menacée par des vagues d’obscurantisme importé.  

Mon petit camion désormais symbole de résistance nationale, survivra comme il traversa discrètement toutes les périodes parfois dangereusement turbulentes de l’après-guerre et qu’il résista à tous les changements jusqu’à parfois se faire oublier dans un angle mort des rayonnages de ma bibliothèque…

Jusqu’à se réfugier silencieusement et en bonne compagnie auprès de Marie Curie.

Il n’y a pas de hasard! 

Quelle est, en effet, la part du hasard dans le fait que ma petite-fille âgée de deux ans et demi – du même âge que celui que j’avais en 1951 – découvrant le camion alors qu’elle joue avec des personnages « Lego », reproduise l’équipage d’une « Petite Curie » en plaçant spontanément et sans incitation de ma part, un infirmier aux commandes du camion?  

Avril 2021

Dans la foulée, je me suis permis de lui parler des rayons X, de leurs propriétés et de quelques notions sur les rayonnements ionisants … La base, quoi!

Elle n’y a pas prêté la moindre attention. Elle avait évidemment raison! C’était hors sujet. 

Alors, je me suis dit que si je cassais ma pipe d’ici quelques mois – hypothèse de moins en moins réfutable avec le temps qui passe – elle ne se souviendrait sûrement que du réchauffement climatique et accessoirement du petit camion de mon grand-père, son arrière-arrière grand-père. 

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PS: Livres évoqués  :

L’œuvre d’Arthur Rimbaud (Un saison en Enfer, Illuminations, etc.) 

Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson – Editeur Equateurs parallèles- avril 2021

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Il est des évidences, autrement dit des « truismes », dont, par convenance, par souci d’être en cohérence avec la dureté des temps ou par esprit grégaire, on s’accapare sans vraiment en mesurer la pertinence ou toutes les implications. Ainsi en est-il de cette affirmation que la pandémie virale actuelle modifie notre rapport au monde! Il s’agit bien sûr d’un point de vue, voire d’un cliché mais de bon sens, que d’ailleurs serinent avec l’autorité que leur confèrent les titres académiques, tous les intellectuels bien en cour commentateurs patentés du moral des troupes.

Force est de reconnaitre que la formule a sa part de vérité et qu’elle fait flores lorsqu’on est effectivement confronté aux multiples contraintes et interdictions/recommandations, que fait peser le coronavirus sur notre vie quotidienne.

Comment en effet penser dans le contexte épidémique actuel que notre façon d’appréhender notre environnement affectif, culturel, intellectuel ou économique, demeurerait invariante alors qu’au contraire ce qui caractérise l’époque, c’est précisément l’incertitude génératrice de bouleversements face à des menaces diverses. Lesquelles n’augurent pas, a priori, des lendemains qui chantent et des matins calmes?

Du fait de la « crise sanitaire » dont on nous rebat sans cesse les oreilles, les injonctions à notre endroit se sont multipliées. Foisonnantes, souvent contradictoires, voire absurdes et de plus en plus liberticides, elles visent sans doute à nous protéger de la maladie, mais elles manifestent sûrement aussi – et peut-être avant tout – le désarroi et l’impuissance de nos gouvernants à faire face rationnellement à leurs responsabilités.

L’ordre public qui en résulte, et dont la justification finit par interroger, est de plus en plus perçu comme étant contre nature. Il n’est en effet pas dans l’ordre des choses – du moins dans celui dont on s’accommodait jusqu’alors – d’approcher ses semblables en se masquant le visage ou de les aborder en s’abstenant de manifester le moindre signe de civilité impliquant un contact corporel, fût-t-il un furtif toucher ou un timide effleurement de la joue, du doigt ou des lèvres!

Il n’est pas naturel pour l’animal social et tactile que nous nous imaginions être, d’être enjoints de se tenir à distance de ceux qu’autrefois on croisait sans crainte. Il est même carrément surréaliste, voire inimaginable de devoir recourir à des écrans numériques pour converser avec les autres. Et ce d’autant que « les autres » ce sont indifféremment tous ceux ou celles qui n’appartiennent pas au cercle étroit de nos relations intimes. Et même ces derniers qui savent tout de nous et sont censés partager nos lits et regarder la télé en notre compagnie s’inquiètent au premier toussotement potentiellement contaminant, de notre présence rapprochée à leurs côtés!

C’est dans cet étrange contexte que se dessine, peut-être durablement, notre nouveau rapport au monde! Et pas seulement au « monde concret » avec lequel, héritiers des premiers hominidés, nous interagissons depuis toujours au travers de nos sens. Le monde dont il s’agit ici est plus vaste encore, pris dans sa globalité, avec sa part de mystère, d’irrationnel et d’inexplicable. C’est en fait notre rapport à la réalité que cette crise dite sanitaire semble remettre en cause. Et là, on touche à l’essentiel et à la quintessence de ce que nous sommes.

Aux contacts physiques dont les savants en neuroscience nous apprennent qu’ils sont déterminants dans la production d’hormones du bien-être et de la bonne santé mentale, favorisant en outre le rapprochement et la confiance mutuelle, se substituent des relations privilégiant la suspicion à l’égard de quiconque.

Quiconque, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, devient équivoque. Bientôt on exigera à chaque instant qu’il exhibe en tous lieux et en toutes circonstances, la preuve formelle attestée par un tampon numérique d’un laboratoire agréé, de sa « virginité coronavirale ». Faute de quoi, le destin qui s’offrira à lui passera par un « confinement » librement consenti mais étroitement épié, autrement dit, par un retrait assumé et qualifié abusivement de « volontaire » de la société civile, un peu à la manière dont jadis les futures moniales sous l’influence patriarcale étaient soustraites au monde dans le secret de leurs cloitres.

Le réprouvé « sanitaire » – suspect de contamination ou effectivement malade – ne devra plus alors être approché qu’à distance et regardé qu’au travers des deux dimensions étriquées d’un écran plat conçu uniquement pour le bavardage!

Dans ces conditions où l’humanité se trouve mutilée d’une part d’elle-même, que deviennent alors les autres voies que tout un chacun emprunte pour décrypter le réel, comme la manière de se comporter dans un espace ouvert non contraint par l’étroite lucarne d’un ordinateur, ou celle de s’approprier un lieu autrement qu’en s’aidant du décor virtuel fourni par un prêt-à-porter informatique?

Pire, dans ce contexte singulier où le réel et la fiction deviennent insensiblement indissociables, comment transmettre de vrais sentiments et d’authentiques émotions? La vie sociale, professionnelle et a fortiori affective ne saurait se résumer à des transferts factuels d’informations pixellisées!

Comment passer outre la médiation technique pour reprendre pied avec le réel et retrouver tout ce que la vie comporte d’indicibles et de précieux témoins comme les rites non codifiés de séduction, identifiants des personnalités, mais aussi les odeurs d’ateliers et de bureaux, celles de la sueur également et tout cet univers de saveurs, de sensations, de parfums ou de perceptions qui, au cours de nos histoires personnelles, ont structuré notre mémoire et notre imaginaire reptilien?

Où désormais retrouver ces petits cailloux de mémoire sensorielle, semés sur les routes aujourd’hui fermées de nos parcours individuels? Où les discerner dorénavant ailleurs que dans nos rêves, quand les circonstances ne semblent plus offrir d’autre option de connaissance de l’autre que la transmission de copies sans relief plus ou moins fidèles et aseptisées de leur « bonne bouille » via des ondes électromagnétiques? L’image possède l’apparence des visages côtoyés avant, mais remodelés par les technologies de la « révolution numérique » et lissés – en quelque sorte désincarnés – par le jeu des réglages de couleurs, de luminosité et de contrastes des écrans, par les imperfections de l’électronique.

Jamais la complainte du « pauvre Rutebeuf » (1230-1285) chantée par Léo Ferré (1916-1993) n’est autant d’actualité qu’aujourd’hui!

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Tout se passe comme si, sous la pression de la pandémie, notre univers s’était en quelque sorte rétréci aux limites de notre ordinateur, de notre smartphone ou de notre tablette, et dans le même temps s’était entièrement virtualisé. Les personnes qui colonisent nos écrans ou celles qu’il nous arrive de rencontrer, le faciès affublé de leurs becs de canard, ressemblent sans doute à nos relations d’antan mais apparaissent inaccessibles, comme les fantômes ou les chimères et même les bonnes fées qui parfois peuplent nos songes et parfois nos cauchemars.

De confinements en couvre-feu, on finirait presque par douter de leur appartenance au monde réel. En tout cas, tel qu’on le concevait. Existent t’ils vraiment tous ceux-là qui furent nos proches, nos amis, nos collègues, notre famille qu’on n’embrasse plus que virtuellement? Ne seraient-ils plus que les simulations de nos cercles d’antan?

Cet enchevêtrement et cet amalgame entre le virtuel et le réel, avec les questionnements que nécessairement ils induisent, apparaissent de plus en plus crûment et même douloureusement au fur et à mesure que la crise s’installe dans la durée et que ses issues espérées perdent en crédibilité.

Mais cette métaphysique que semblent suggérer et imposer les événements est-elle si nouvelle qu’il y parait?

Cette difficulté à cerner le réel est-elle le résultat d’une conjoncture exceptionnelle ou l’expression modernisée d’une interrogation millénaire à laquelle l’humanité a tenté, de tout temps, d’apporter des réponses plus ou moins satisfaisantes, en particulier au travers des religions et du recours à la transcendance. Ne serait-ce que pour juguler l’angoisse de la mort qui clôt la minuscule parenthèse de vie qui nous est donnée dans l’échelle des temps!

La crise sanitaire n’aurait-t ‘elle  joué dans cette hypothèse que le rôle de révélateur de questions récurrentes et non résolues depuis l’origine du monde? Questions que la puissance technologique développée dans les périodes récentes aurait en partie occultées. La modernité triomphante et ses indiscutables succès auraient-ils fait taire toute forme de doute existentiel? C’est mon point de vue.

Pourtant depuis un peu plus d’un siècle, tant la science que la philosophie et plus récemment la littérature avec le prix Goncourt 2020 ont remis au goût du jour cette question cruciale du « statut du réel » et dans la foulée, son cortège d’interrogations sur la nature de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, sur celle du temps et de l’entropie de l’univers, sur le néant et sur le vide cosmique… Nombre de certitudes séculaires ont ainsi été ébranlés sans pour autant que des ébauches de conclusions définitives aient été esquissées!

La science moderne fait d’ailleurs figure de proue dans la documentation de ces interrogations sur le réel aux confins de la métaphysique. Jadis définie comme une subtile et complexe mécanique dont la science « classique » s’était fixée pour objectif primordial (ontologique) d’en définir les infinis rouages, la réalité n’est plus aujourd’hui interprétée comme un concept caractérisant une entité absolue et indépendante de toute contingence – y compris de nous-mêmes – et « en théorie », accessible à la connaissance.

La science postule désormais et « modestement » que ce qui existe n’existe qu’à la condition expresse qu’on s’y intéresse, qu’on l’observe et qu’on le teste! Dans ces conditions, la recherche d’une définition de portée universelle du monde réel est une vaine aventure voire carrément un faux problème!

La physique quantique apparue au début de vingtième siècle – mais pas seulement elle – a largement contribué à cette transgression – arguments à l’appui – de la notion classique et horlogère de la réalité et, à l’abandon du déterminisme absolu des lois de la Nature, considéré comme évident antérieurement.

La communauté scientifique n’adhéra cependant pas spontanément à cette vision « décoiffante » de la nature, qui place le hasard au centre du jeu et surtout, fait de tout observateur, le « deus ex machina », d’un système qui, par hypothèse, ne cessera pas de le dépayser et qu’on peut grossièrement résumer par : « Ce que je peux observer relève du réel, ce que je n’observe pas, n’existe pas en soi! »

Certains savants, parmi les plus grands comme Albert Einstein, usèrent de tout leur talent pour contester cette conception ( » Dieu ne joue pas au dés!  » disait-il ). Ils cherchèrent en particulier à montrer que le recours aux lois du hasard pour expliquer certains phénomènes physiques masquait en fait le domaine immensément vaste de notre ignorance. A leurs yeux, la théorie quantique était tout simplement incomplète…

Mais en dépit de leurs efforts réitérés, des décennies durant, ils échouèrent à invalider la physique quantique!

A mille lieues de ces controverses, la pandémie nous fait malgré tout « toucher » du doigt cette fragilité conceptuelle du réel. Peut-être même qu’elle y introduit une interprétation inattendue! Par les nouveaux modes de vie, qu’elle impulse, elle actualise en tout cas l’allégorie de la caverne de Platon. Alors que nous pensions être les maitres du monde, nous prenons soudainement conscience non seulement de notre impuissance mais surtout des limites de notre perception. Nous savons par expérience que ce qui existe à nos yeux n’est que le reflet d’une réalité qui se projette sur notre fond d’écran. On admet sans vraiment se l’avouer que la réalité profonde nous échappe à jamais.

Dans un registre mitoyen, « l’Anomalie » l’ouvrage d’Hervé Le Tellier – prix Goncourt 2020 – aborde aussi cette préoccupation de l’impossible définition du réel, voire de sa duplication et de l’intrication du passé et du présent. C’est probablement le thème du livre – plus que son style parfois aride et truffé de néologismes anglosaxons – qui a conduit le jury à lui attribuer ce prix prestigieux.

Cette impossibilité de capter le réel est en effet dans l’air du temps!

Personne n’a vu le virus mortifère qui nous assaille mais tout le monde pourtant croit détenir sa part de vérité à son propos! Part terrifiante ou rassurante, « espérante » et désespérante. Changeante… mutante.

Le poète, là encore, détient sûrement les sésames nécessaires pour se faire une raison, contre mauvaise fortune, bon cœur :

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Tout est affaire de décor
Changer de lit, changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
C’est au physicien Erwin Schrödinger (1887-1961), prix Nobel et pionnier de la mécanique quantique, que j’emprunterai cependant ma conclusion (citée dans la dernière livraison de La Recherche de février 2021 par Philippe Pajot rédacteur en chef):
 » Comment la physique et la chimie peuvent-elles rendre compte des événements qui se déroulent dans l’espace et dans le temps à l’intérieur même des frontières d’un organisme vivant? »
Autrement dit, par construction, nous sommes voués à demeurer ignorants tout en en sachant toujours plus! Il faut faire avec et s’en accommoder!

Mon « bout du monde »

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Les hommages à Paul Loridant ne vont cesser de s’accumuler dans les jours qui viennent, de la part de ministres – d’anciens aussi – de parlementaires, de maires, d’élus municipaux enfin. Il fut un des leurs, à la tête de la ville nouvelle des Ulis dans l’Essonne pendant de longues années. En fait, depuis sa création en 1977 jusqu’à la charnière du siècle et au-delà.

Il n’y a donc guère de lieux et d’équipements ou même de traditions dans cette ville qu’il n’ait marqué de son empreinte. « De sa patte » devrait-on dire.  

Tous ces hommages sont et seront amplement justifiés. Mieux même, mérités car c’est un homme de grand talent qui s’est éteint dans la soirée du 21 décembre 2020, « victime d’une longue maladie » dont on dit qu’il a refusé l’emprise jusqu’aux derniers instants.

Le bonhomme était en effet d’un calibre à part. Il n’était pas de ceux qui se soumettent, sans combattre et de bonne grâce, à la fatalité. Sa conception de l’existence s’incarnait en priorité dans l’action et non dans le repli sur des positions acquises ou dans la préservation frileuse d’intérêts partisans.

Pour lui, la vie, c’était une histoire de volonté et de mouvement, interprétés et personnifiés – servis – par une expression parfois tonitruante, dérangeante même, de convictions tranchées et bien trempées. A ses yeux, elle n’avait de sens que si elle incarnait une énergie dont la légitimité reposait sur les principes mêmes de la République, à savoir l’instauration et le maintien d’un subtil dosage constamment revisité entre la liberté, l’égalité et la fraternité. 

Ce sont ces principes qu’il ne cessa de réaffirmer, qui servirent de cadre structurant à toute sa vie politique et qu’il s’efforça d’appliquer avec rigueur et constance tout au long de sa carrière. Parfois sans prudence et même au détriment de ses propres intérêts…Sans précaution, il n’hésitait pas en effet à dire publiquement ce que beaucoup n’osaient même pas penser tout bas. Et ce, sans se préoccuper de sa propre sécurité ou notoriété lorsqu’il lui apparaissait qu’un quidam, quels que soient ses origines, sa couleur, son âge ou son statut, troublait l’ordre public en transgressant cyniquement les principes de la République, fondements, pour lui comme pour nous, de la vie en société. 

On n’imagine donc pas qu’il ait laissé la camarde le terrasser sans lutter! L’idée même de la mort était exclue de son vocabulaire et de sa syntaxe!

Ma première rencontre avec Paul date du début des années 1980. Le prétexte ou, si l’on préfère, les circonstances en étaient la politique. Je fus même, pendant plus d’une décennie, un membre de son équipe municipale. Mais jamais, je ne fus ni un client ni un obligé, et je crois qu’il m’en sut gré, si j’en juge par les relations plus ou moins fréquentes, mais toujours chaleureuses que nous entretînmes par la suite jusqu’à ce triste mois de décembre 2020.

Et ce, en dépit, de nos nombreuses discussions, souvent vives et contradictoires, mutuellement provocatrices, mais dont nous ne nous sommes jamais tenus rigueur. 

« Mon petit » disait-il en simulant la lassitude pour conclure un débat sans conclusion … Tel était Paul que beaucoup appelaient « Paulo » avec tendresse! Comme me disait un jour un ami:  » il aimait bien avoir raison, surtout s’il avait tort »! Mais avait-il tort? 

« Je vous l’avais bien dit… »

Alors qu’il nous quitte, ce n’est pas de son action politique dont je souhaite en priorité me souvenir, bien qu’elle ne soit en rien négligeable, tant localement que nationalement. 

Je me limiterai à avancer qu’il exerça probablement ses différentes fonctions électives avec plaisir et peut-être même gourmandise, mais aussi avec probité, sérieux et compétence, là où certains de sa génération, s’en servirent comme d’un tremplin pour un futur destin national. A bon droit, des personnes plus qualifiées que moi dresseront, espérons-le, le bilan exhaustif de ses mandats publics et abonderont le livre de son existence de ses multiples apports.

Ce dont, à cet instant, il me semble devoir témoigner, c’est bien sûr de l’affection réelle qu’on lui portait et dont réciproquement il créditait tous ses amis, sans d’ailleurs se laisser enfermer par un esprit partisan qu’il n’invoquait avec vigueur, que lorsqu’étaient mises en cause ou bafouées les valeurs d’humanité dont il se prévalait dans ses discours et qui inspiraient sa manière d’être.

L’homme comptait des copains dans toutes les familles de pensée, car il était à la fois chaleureux et tactile, toujours prompt aux chastes embrassades. Pouvant apparaitre bravache à l’égard d’opposants politiques, voire boutefeu et provocant, il était pourtant intrinsèquement tolérant…Mais un tolérant ronchon, rusé aussi, car c’était un tacticien hors pair. Et dans ce cocktail, il plaçait la bienveillance pour ses administrés et ses amis au premier rang de sa ligne de conduite.

Maire, sénateur, il participait systématiquement – malgré un agenda bien rempli – aux séances de travail du Centre Communal d’Action Sociale, non pour manifester de la méfiance à l’égard de son adjoint-délégué, mais pour s’informer en temps réel des tensions sociales et des détresses de ses concitoyens. C’était son thermomètre! 

Paul admettait des points de vue contraires au sien, mais dans des limites « raisonnables « et en tout cas. ne prenait pas de pincettes pour dire ses « quatre vérités » à un interlocuteur qu’il jugeait malhonnête, paresseux ou trop opportuniste. 

Humaniste « à l’ancienne » – à la mode des Lumières – il comprenait parfaitement qu’on puisse soutenir d’autres thèses que la sienne, dès lors qu’elles n’étaient pas trop fumeuses, et qu’elles pouvaient déboucher sur des réalisations pratiques bénéfiques et mesurables. Dès lors, également, qu’elles ne ne contribuaient pas à générer plus d’injustice et d’inégalités.

Par nature et par goût, il ne se prétendait pas théoricien marxiste de la cause ouvrière ou spécialiste du déterminisme historique, mais plutôt quelqu’un de guidé par le bon sens. Lequel consistait essentiellement à rendre service de façon utile et pragmatique à ses concitoyens, sans pour autant taire ses divergences avec ceux dont les actions lui paraissaient insidieuses et néfastes. 

Plus qu’un patron, c’était un guide travaillant sans relâche à la sauvegarde de la cohésion sociale de sa commune…A ce titre, son action de bâtisseur, non d’un empire à la Boris Vian, mais d’une ville, fut certainement déterminante. 

Cette volonté de compréhension et de demeurer constamment en phase avec les battements du cœur de sa cité a permis à la ville des Ulis, ville nouvelle multicolore et initialement en construction, de vivre pendant des décennies dans une relative paix sociale, sans caillassage de banlieue ou événement perturbateur majeur défrayant la chronique. Sans qu’une quelconque idéologie perverse s’accapare les trottoirs et les cages d’escalier! Voilà désormais l’héritage de Paul, qu’il faut préserver comme le bien le plus précieux. 

Dans ces derniers temps, l’avenir de « sa » commune le préoccupait au premier chef. Déjà, il y a trente ans, il nous en parlait. Je me souviens en particulier de ces déambulations nocturnes dans la ville des Ulis endormie où il évoquait l’âme de la cité pendant qu’on collait ses affiches électorales. Ces collages que les réseaux sociaux ont rendues obsolètes, relevaient presque d’une démarche initiatique pour les militants que nous étions alors.

Tout en nous entretenant du futur et de ses utopies visionnaires jusqu’à fort tard dans la nuit, il notait scrupuleusement les nids de poule de la chaussée, le mobilier public dégradé et les parterres défleuris, qu’il signalait  dès potron-minet aux services municipaux! Le fleurissement de la ville relevait selon lui de l’acte politique majeur.  

Paul Loridant n’est plus.

Il nous restera le souvenir d’un homme d’autorité et de courage. De courage, comme le jour où il a refusé en ma présence de célébrer un mariage forcé, malgré les conseils de bonnes âmes apeurées et en dépit des pressions exercées ici ou là, pour lui rappeler que c’était conforme à la tradition et respectueux du multiculturalisme. En dépit des réticences de la jeune fille qui craignait des représailles paternelles et qu’il a fallu ensuite protéger …

On se souviendra également que la procrastination n’était pas sa tasse de thé, pas plus que la pratique de l’euphémisme ou de la litote. Il parlait vrai sans affèterie ni complaisance clientéliste. On se rappellera qu’à cet égard, il possédait toutes les qualités requises pour être chef: il décidait, il assumait et de se défaussait pas face aux responsabilités.  

Bref, l’homme avait de la « gueule ». Dans tous les sens du terme d’ailleurs, car il aimait la bonne chère, le bon vin et les banquets à l’ancienne… « Disponible et proche de tous », tel était son bréviaire!  

Pour tous ces motifs nous sommes immensément tristes aujourd’hui car nous perdons un ami. 

Pour ma part, je m’associe à la peine de son épouse Catherine, de ses filles et petits-enfants, et leur présente mes plus sincères condoléances.

Avec Paul, l’avenir était souvent imprévisible mais toujours meilleur qu’hier. Sans lui, c’est forcément l’inverse. 

1989

 

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Vous aviez, ma belle,
Les plus beaux mollets du canton
Vous aviez, ma belle,
Les plus beaux jupons
Vous aviez, ma belle,
Les faveurs de tous les garçons
Vous étiez, ma belle,
Leur plus beau fleuron…

Certaines rencontres, pas nécessairement perçues sur le moment comme déterminantes, apparaissent avec le recul du temps, comme des révélateurs d’émotions jusqu’alors inexplorées. Elles éveillent, influencent et structurent notre sensibilité et, ensuite, orientent nombre de nos choix et de nos décisions, dont, en tout cas, ne saurait rendre compte la seule rationalité de nos intentions affichées.  

Bien des années plus tard, lorsque les circonstances s’y prêtent, comme récemment à l’occasion de la mort de la chanteuse Anne Sylvestre (1934-2020), et que nous en profitons pour dépoussiérer nos mémoires, ces événements surgissent de notre passé. A bon droit, on pourrait les estimer anodins et passer outre. Nous-mêmes, d’ailleurs, ne les avons-nous pas enfouis au tréfonds de nos oubliettes et de nos débarras mémoriels, pêle-mêle avec nos regrets et nos remords? 

Ces événements pourtant nous rappellent que jadis nous étions effectivement vivants et qu’il fut un temps où l’utopie d’un monde plus solidaire et plus juste ne relevait pas de la vulgarité ou de la naïveté ringarde. Nous avons changé. Notre cuir est devenu trop insensible aux respirations et soubresauts d’un monde malade – peut-être agonisant. Il n’a pas toujours été aussi dur.

Ces événements nous remettent également en mémoire qu’avant l’apparition de nos premières rides, nous nous moquions du quant-à-soi des positions sociales et de la nôtre en particulier, ainsi que des convenances et des postures avantageuses. Nous nous remémorons qu’avant d’être lassés de tout, confrontés à des repères insaisissables ou à des standards esthétiques ou de civilisation que nous ne comprenons plus, certains écrits, certaines voix, certaines mélodies pouvaient jadis nous émouvoir jusqu’aux larmes, nous bouleverser et même transformer durablement notre rapport au monde. Larmes de tendresse ou tout simplement de sensibilité, qu’on n’ose plus verser de nos jours, face à un ordinateur ou à une messagerie électronique! 

Les drames de la vie nous enseignent ce que depuis longtemps nous ne savions plus. Et c’est ainsi qu’en dépit des vicissitudes et des déboires, nos émotions d’antan, nos enthousiasmes de jeunesse continuent en silence d’imprimer leur marque sur notre manière d’être et de penser. Nous ignorons trop souvent néanmoins qu’ils persistent à bas bruit à nourrir nos rêves.

La disparition d’Anne Sylvestre (1934-2020) le 30 novembre 2020 nous ramène à « ces amis d’autrefois » qu’on avait fini par négliger, accaparés par la dictature de l’accessoire et par l’immédiateté d’une actualité brownienne. Et ce, au détriment de l’essentiel, la recherche du sens dans un labyrinthe d’absurdités! Malheureusement, ce rappel à l’ordre par la mort d’une chanteuse, interposée, ne semble pas en mesure de contrecarrer le mouvement en cours de destruction massive de la quintessence même de notre humanité, à savoir sa fantaisie créatrice, viatique incontournable de son plaisir de vivre. Nous sommes quotidiennement les témoins contrits de ce mouvement suicidaire insidieux qu’alimentent avec complaisance la promotion des obscurantismes de toutes natures, la culture effrénée de l’individualisme grégaire et enfin la virtualisation de l’existence soumise aux caprices et à la surveillance des technologies numériques.

Malgré les mises en garde de l’Histoire, nous regardons piteusement ailleurs. Et, nous soumettant aux injonctions des puissants, nous assistons, abouliques, à la dégradation d’une société dont nous avions hérité. Une société certes imparfaite, mais que nous aimions et que nous avions l’ambition de transformer pour l’améliorer.

Par pans entiers, sont actuellement remis en cause la plupart des paradigmes auxquels on adhérait parce qu’ils nous semblaient naturellement incarner le progrès et les principes universels liés à la condition humaine. Désormais, tous les prétextes sont bons, y compris le recours à des philosophes bien en cour ou le spectre d’une menace sanitaire génocidaire, pour restreindre certaines de nos libertés fondamentales comme celle de se déplacer à sa guise, et pour faire bonne mesure, nous culpabiliser au cas où nous serions rétifs.      

De la sorte, le décès d’Anne Sylvestre nous sidère, car il emporte et réactive la mémoire d’une époque, celle de la jeunesse d’après-guerre – la nôtre – celle des Trente Glorieuses, riche de l’amour que lui portaient ses ainés et des espoirs qu’elle suscitait. Une jeunesse plutôt heureuse, gentiment transgressive et parfois provocatrice, qui écoutait Georges Brassens, lisait Boris Vian et récitait les poèmes de Jacques Prévert devant les feux de camp les soirs d’été! 

C’est au cours de l’été 1966 que je découvris les chansons d’Anne Sylvestre. Ecoutées en boucle sur un électrophone au son nasillard, elles furent pour moi une balise de survie dans un contexte difficile et déprimant. Mieux, elles illuminèrent la fin de « ma » saison cette année-là, comme une parenthèse heureuse et guillerette, comme une arme de dérision donc de libération.

Par la suite, je n’ai jamais cessé de réserver une place à part dans le panthéon de mes artistes préférées à Anne Sylvestre, mais je n’eus jamais le loisir d’assister directement à ses tours de chant! La magie d’Internet permet aujourd’hui de compenser! 

J’étais alors âgé de dix-sept ans. Je travaillais comme saisonnier, préposé à la vaisselle, dans une pension de famille, louée par le comité d’entreprise de la compagnie française Thomson Houston. C’était en Autriche, à Rottendorf, un village de Carinthie, perdu au milieu des collines et des pâtures, au cœur des Alpes orientales, non loin des frontières yougoslaves et italiennes. 

Vingt ans après la fin de la guerre, l’endroit ne présentait en apparence aucun stigmate de cette période tragique de l’histoire de l’Autriche. Ce qui frappait au contraire, c’était le calme et la sérénité qui semblait émaner des paysages où alternaient des bois de sapins, des prairies verdoyantes et des alpages de moyenne altitude. 

Rien ne semblait devoir troubler cet ordre immuable d’une nature préservée. La présence humaine était concentrée dans de petits villages et dans des fermes caractéristiques de l’habitat traditionnel d’Europe centrale. Un univers végétal, au sein duquel tout paraissait ordonné et méticuleusement entretenu, fruit du labeur d’hommes attachés à cette terre depuis la nuit des temps.

Pour autant, ce théâtre de verdure, trop à l’équerre pour être honnête et tiré au cordeau, m’effrayait. A mes yeux, l’harmonie du paysage sombrait dans une sorte d’esthétisme figé, qui m’angoissait. J’appartenais en effet à une génération qui aspirait au mouvement et rêvait d’en découdre avec l’histoire pour embrasser la modernité.

C’est la raison pour laquelle, je ne voulais pas me perdre dans la contemplation naïve d’un miroir aux alouettes glorifiant la virginité de la nature, mais qui, conçu par des géomètres, aboutissait à la réalisation sans âme d’une carte postale trop bien léchée. Cet ordonnancement me rappelait trop l’obsession eugénique, purificatrice et écologique de ceux qui vingt ans auparavant nourrirent en ces contrées (notamment) le criminel projet de construire un empire millénaire exempt de métissage.    

Evidemment cette impression était d’une grande injustice à l’égard des paysans autrichiens, mais, à mon âge, le graal ne pouvait pas consister, ni se résumer à admirer les jardins revisités de Lenôtre à la mode de l’Autriche-Hongrie d’antan, ou à se perdre dans une sorte de contemplation quasi-mystique de la magnificence de paysages sculptés par des siècles de tradition paysanne. Non! mon propos n’était pas, alors, à la méditation délicieuse sur la splendeur du monde, mais à la nécessité de le rendre plus juste et vivable…

C’était deux ans avant mai 1968! 

Un tel environnement ne me convenait donc pas. Je le soupçonnais même, méchamment, de receler quelque inavouable vérité héritée d’un passé honteux, dont je pressentais qu’en tant qu’étranger, il me serait caché. 

Enfin, comble de déconvenue pour quelqu’un censé s’exprimer en « allemand première langue » après sept années de lycée, je constatai avec dépit, ma difficulté à baragouiner quelques mots dans la langue de Goethe, et en plus, sans être compris! Quelle déception aussi de devoir se contenter de sourire candidement mais sans « piger » dès lors qu’un dialogue excédait quelques monosyllabes!   

En cet été 1966, j’avais donc  » le cœur à l’ombre ». J’étais le jouet d’une sorte d’irrépressible sentiment d’ennui, amplifié par une désagréable sensation d’asphyxie. Un traumatisme probablement comparable à celui éprouvé à la naissance quand l’air s’engouffre dans les poumons du nouveau-né! Fallait-il donc franchir tant de kilomètres depuis Angers pour retrouver, loin de ma terre natale, les peurs de ma prime enfance? 

Enfin, pour couronner le tout, la pension de famille était intrinsèquement austère. Froide comme un chalet de montagne mal chauffé et hanté. En outre, hors les jeux de société traditionnels mis à la disposition des résidents dans la salle commune, les loisirs étaient rares. Y compris pour les vacanciers qui ne s’y attardaient pas et partaient à l’aventure dès potron-minet. On ne les croisait guère qu’aux heures des repas dans la salle à manger. 

Les plaisirs étaient inexistants pour la petite brigade des gens du service, qui s’affairaient sans relâche sous la houlette irascible d’une « gérante » autrichienne entre deux âges, sorte de mère maquerelle contrariée, au charme improbable et à la voix rauque et gutturale d’une fumeuse compulsive. 

Angela, comme on l’appelait, nous commandait avec la brutalité sadique d’un « serpat » de régiment colonial, de sorte qu’on l’imaginait assez bien, en des périodes plus tragiques, faire office de kapo! Sa fonction était de nous faire marner! Et en ce qui me concerne, devant des bacs à vaisselle, car l’établissement qui pouvait accueillir une vingtaine de familles, ne possédait pas de lave-vaisselle.  

Les conditions de travail étaient donc rudes et les rares moments de détente étaient des luxes le plus souvent volés. Sous la férule patronale, il n’était guère loisible de quitter la pension pour conter fleurette dans le champ d’à côté, encore moins d’envisager une randonnée pédestre de quelques heures dans les collines environnantes.

L’idée d’une escapade dans le bourg le plus proche, Feldkirchen, distant d’une dizaine de kilomètres, était même incongrue. Encore plus chimérique, le projet de se rendre dans la ville plus importante de la région Klagenfurt, capitale de la Carinthie, cité d’art et de tourisme, à quelques vingt kilomètres d’ici sur les rives du lac alpin de Wörthersee. 

La seule exception dont je me souvienne, à ce régime disciplinaire, fut la cérémonie organisée par Angela en l’honneur de la championne de ski Erika Schinegger, originaire de la commune voisine d’Agsdorf, qui venait de rafler le titre mondial de descente à la française Marielle Goitschel. Titre qui lui fut d’ailleurs retiré une vingtaine d’années plus tard, lorsqu’il fut établi qu’en raison de son intersexuation, elle n’était pas une femme mais un homme. Nous l’avions pressenti à la vue de ses mollets de footballeur et de sa carrure de rugbyman!  

 

Rottendorf (Carinthie) au début des années soixante

Donc, pour « tuer » le temps et tromper l’ennui, pendant les pauses entre deux services, il ne restait qu’à lire ou à écouter de la musique dans la salle commune, improvisée auditorium…

Pour les livres en français, le choix se limitait aux grands classiques étudiés au lycée et pour la musique, on avait vite fait le tour des possibilités, surtout si l’on excluait les chants folkloriques tyroliens, les marches, les ballets ou les valses de Johann Strauss et ses frères.

Mais il y avait aussi quelques pépites et les enregistrements d’Anne Sylvestre appartenaient à cette catégorie.  Un mois durant, j’échappais donc à la morosité en écoutant ses chansons, en compagnie de Gaby une jeune Viennoise de mon âge, qui venait régulièrement passer ses vacances à Rottendorf et avec laquelle j’avais sympathisé. La solitude monacale de l’endroit lui pesait, comme à moi. De même, la rigueur quasi-prussienne de la directrice l’importunait. Sûrement, par solidarité car elle ne relevait pas de son autorité! 

Gaby était la gaité! Et pourtant, elle n’avait pas été épargnée par la vie et la cruauté humaine! Ni par la fatalité car elle était affectée d’un léger handicap. C’était une jeune juive, née dans une famille presqu’entièrement massacrée à Auschwitz… Et naturellement, la tragique histoire des siens était un de nos principaux sujets de conversation… S’exprimant uniquement en allemand, elle ne parvint sans doute jamais pas à me faire comprendre l’ampleur de l’horreur et de la tragédie subie par ses grands-parents, ses oncles et tantes, ses cousins et ses cousines, même si, avec le temps, nos rapports de chaste connivence devinrent progressivement des relations de complicité, presque de fraternité, et que d’autres manières de communiquer, comme des expressions de visage ou des gestes vinrent compléter un langage commun qui nous faisait défaut. 

J’eus par exemple le sentiment que les mélodies d’Anne Sylvestre facilitaient notre compréhension mutuelle et amplifiaient l’empathie que je ressentais à l’égard de cette jeune femme enjouée mais perpétuellement songeuse. Volubile et mutique. Je ne mesurais pas alors sa difficulté d’exister après les drames qu’elle avaient du endosser par délégation, avant-même d’être née… 

Cette belle rencontre avec Gaby fut pour moi primordiale et à l’origine de beaucoup de mes engagements futurs. Elle restera à jamais associée à Anne Sylvestre, dont j’ignorais – à ce moment là – la propre histoire familiale qui ne fut pas non plus un long fleuve tranquille. Je sus ultérieurement que ses chansons en étaient l’expression symbolique. Anne Sylvestre était pudique dans l’évocation du passé des siens. 

A l’inverse « ma » petite viennoise était plutôt volubile et expansive. Elle ne passait rien sous silence et avait fait de moi un confident. Sans doute, chercha-t-elle  au travers de mon écoute imparfaite mais bienveillante à se délester partiellement d’un poids qui encombrait son existence.  Un poids qu’elle avait reçu en héritage. Un héritage précieux dont elle se revendiquait avec fierté et dont elle s’efforçait de témoigner, par fidélité aux siens exterminés par les nazis. 

Ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard quand je fus tiraillé à mon tour par des questionnements héréditaires à propos de cette funeste période du nazisme, que je pris conscience de la profondeur de cet étrange puzzle, dont les pièces avaient été virtuellement distribuées  à part inégale dans la salle de jeux d’une pension de famille autrichienne, entre une petite Gaby dont j’ai perdu la trace depuis lors, Anne Sylvestre, facilitatrice à son insu de cette histoire, et moi. 

Voilà une des raisons, parmi mille, qui motive ma tristesse au moment où elle s’en va!

Aujourd’hui, l’été de cette année-là s’en est définitivement allé… C’est également le cas des « amours qu’on effeuille »! 

Les amours qu’on effeuille, feuille
Les amours de l’été
Quand z’ont perdu leurs feuilles, feuilles
On les brûle pour se chauffer, car l’été
Car l’été s’en est allé
Si je vous aimais clair
Brûlé de soleil et de mer
Vous aimerai-je en hiver?
Vous étiez doux et beau
Vous étiez lisse et chaud
Comment serez-vous sous la neige et l’eau?
 

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Sur les murs de la fac de Nanterre en mai 1968, une main anonyme avait tagué: 

 » Le n’importe quoi érigé en système ».

On ignorait que cette aphorisme en forme de constat désabusé ou de sentence provocatrice, était, à ce point, prémonitoire de ce qui se passerait plus d’un demi-siècle plus tard dans notre beau pays de France!

Plus loin, à la même époque et toujours à Nanterre, un autre quidam, citant le poète Antonin Artaud (1896-1948) avait gribouillé sur l’amphi de la musique ; « Ce n’est pas l’homme, c’est le monde qui est devenu anormal »!

En 2020, il semble que nous soyons parvenus, à tous égards, à ce monde-là, inquiétant et redouté en 1968. Un monde aux antipodes de nos aspirations d’alors. Des décisions récentes « imposées » par la conjoncture, mais, édictées, comme un point d’orgue à de régressives évolutions rampantes, en attestent de manière indiscutable et malheureusement éblouissante. 

Là ou nous rêvions de libération, on nous propose l’enfermement des corps et des consciences. Là où nous chérissions la liberté, on ne nous propose que des interdits! 

Ces décisions ont été prises par des godelureaux ambitieux qui ont oublié que la France n’est pas seulement le théâtre de leurs atermoiements irresponsables, contradictoires ou de leur phraséologie empêtrée, ni le terrain de jeux des marchés internationaux en recherche de profits maximisés, mais que c’est aussi le pays de Voltaire, de Diderot et de Victor Hugo! 

La dernière trouvaille de ces freluquets chaudement installés depuis trois ans dans les ors de la République a été d’interdire l’ouverture des librairies. Autrement dit, la vente de bouquins est prohibée jusqu’à nouvel ordre, là où depuis le siècle des Lumières, il était d’usage de s’en procurer.

Bien sûr, c’est pour la bonne cause! Celle de la santé publique « qui n’a pas de prix », nous a t-on ressassé à plus soif! L’alibi est de taille: retarder la propagation « hors de contrôle » d’un méchant virus venu de Chine, pour éviter l’engorgement des hôpitaux laissés en jachère depuis trente ans. Depuis que la santé publique n’est plus regardée comme une politique stratégique d’intérêt général et qu’elle fut versée d’autorité dans le périmètre des activités à productivité et rentabilité médiocres à soumettre d’urgence aux lois darwiniennes du Marché! 

Il s’agissait donc de combattre un virus sélectivement mortifère, féroce pour les plus fragiles. Mais, un virus qui, selon nos édiles et le bavardage de leurs « experts » ne frappait pas n’importe où. Facétieux et taquin, et sûrement moins fruste qu’on ne l’imaginait, il était réputé se complaire dans les librairies, bibliothèques et autres petits commerces, alors qu’on le disait ignorer les quais et les rames bondés des métros ainsi que les transports en commun! Un virus – sauvage – mais en quelque sorte cultivé!  

Ainsi depuis une quinzaine de jours et pendant une durée formellement indéterminée – comme le refroidissement du fût du canon – les librairies sont bouclées et les libraires confinés dans leur niche, occupés à broyer du noir.

Mais toute chose à son revers, y compris la soi-disant sagesse « précautionneuse » de nos ministres.

C’est ainsi qu’on s’aperçut rapidement que ce qu’on venait peut-être de gagner en espérance de vie, en se privant docilement des livres, était préjudiciable à notre plaisir de vivre. On s’aperçut aussi que cette abstinence imposée de nouvelles lectures risquait de pénaliser notre équilibre psychologique. On remarqua enfin que la République perdait, du même coup, une partie de son âme et se retrouvait en grand danger de ne plus être ce qu’elle était depuis la Révolution française, à savoir la patrie des savoirs et de la culture, dont les livres demeuraient une des principales composantes.  

Force est de constater alors que l’obsession sanitaire « qui rend fou  » était devenu un prétexte pour verrouiller – mine de rien – notre droit à penser de manière autonome. Un droit qu’on croyait pourtant imprescriptible, fort duquel on pouvait affronter l’existence en s’affranchissant des clichés prêts à consommer d’une pensée prédigérée. Par excellence, le livre nous offre cette irremplaçable occasion de nous exonérer des incontournables canaux télévisuels ou numériques.

Aucun des médias « grand public » ne s’est d’ailleurs vraiment attardé sur cette interdiction, ni ému sur sa portée ontologique et symbolique pour les libraires empêchés d’exercer en toute liberté, un métier qu’ils conçoivent pour la plupart comme un devoir de transmission culturelle et d’éducation.

Les télés et les radios n’ont eu rien de fondamental à opposer à cette régression en marche. Trop contents probablement de disposer administrativement du monopole de la parole pour émettre les standards d’une pensée convenue.

C’est sans doute la raison pour laquelle, ils se sont contentés d’évoquer – compassion confraternelle oblige – le désespoir économique, au demeurant réel et préoccupant, des « acteurs » de la filière « livre »!  La disparition – même provisoire – des étalages et des présentoirs apporte effectivement un coup de grâce à un secteur d’activité malmené depuis des années.  Le petit libraire indépendant, qui s’efforçait déjà de lutter, à armes inégales contre les vents contraires de la facilité numérique, en promouvant les livres par ses fiches de lecture, est désormais condamné à mourir du fait du comportement méprisant et de l’entêtement imbécile de ceux-là mêmes qui devraient au contraire le soutenir.

Faute d’oxygène, autrement dit, faute de clients poussés vers d’improbables et hasardeuses rencontres littéraires sur les gigantesques plateformes apatrides de vente en ligne, il n’a plus d’espace, donc plus d’avenir. Et sans lui, le notre devient incertain! 

Quel autre choix aura t’il alors que de baisser définitivement le rideau? 

Mais il ne s’agit que d’un aspect du problème! 

Au-delà de son impact économique désastreux, cette décision gouvernementale, officiellement motivée par des exigences de santé publique », paraît non seulement injustifiée et destructrice de l’ensemble d’un secteur professionnel, mais surtout elle porte atteinte à l’image de la France, pays de culture littéraire millénaire.

Et ce qui est peut-être encore plus troublant voire rageant, c’est que cette décision est ridicule. En effet, personne n’a jamais vu de longues et interminables files d’attente de gens agglutinés en rangs serrés devant les librairies, à l’exemple de ce qui se passait à proximité des épiceries du temps des restrictions et du rationnement imposés par l’occupant nazi entre 1940 et 1945.    

Le virus n’est sans doute pas très futé. Mais on peut quand même aisément imaginer, sans être expert en statistiques ou en épidémiologie, qu’en dépit de son absence probable de pensée cognitive, il « percevra » instinctivement que ses « chances » de coloniser les humains et donc d’assurer sa survie, sont infiniment plus grandes, là où les foules sont les plus denses. Autrement dit, plutôt dans le métro que dans une librairie indépendante de quartier! 

Et pourtant le métro fonctionne et les librairies de quartier ferment! Ce que le virus sait spontanément, nos gouvernants semblent l’ignorer.

Mieux, tout dévoués à leur maitre dont ils ne sont que les mandataires obligés, et englués dans leur confinement intellectuel de petits fonctionnaires besogneux, les responsables officiels de ces mesures discriminatoires ont laissé entendre l’inconcevable, à savoir que les livres ne relevaient pas de l’essentiel. 

Au Panthéon, les Grands Hommes ont du se retourner dans leurs tombes…Mais pas seulement eux, tous ceux et celles, écrivains et écrivaines, qui ont contribué au cours des siècles et des décennies passées et encore aujourd’hui, à asseoir le rayonnement intellectuel de la France. Nos professeurs aussi qui nous prodiguaient jadis leurs conseils de lecture! 

Seuls les êtres écervelés comme les vers de terre se contentent de salades pour vivre sans s’embarrasser de nourriture intellectuelle! Est-ce là le mépris dans lequel nous tiennent nos gouvernants?  

Tel est ce nouveau monde merveilleux, qu’on nous promettait il y a trois ans, et dont la pandémie virale, a révélé la véritable nature, celle d’un pouvoir né sur les ruines d’un autre défaillant et incarné en réalité par un homme seul entouré de serviteurs, et qui se prend pour un dieu. 

En attendant des jours meilleurs, les étagères de livres dans les magasins sont interdites d’accès et délimitées comme les scènes de crime de nos petits polars télévisuels de première partie de soirée! Tout un symbole de voir un Jean d’Ormesson, pétillant philosophe récemment disparu et dorénavant confiné, sourire tristement derrière un bandeau de la police judiciaire! 

D’une certaine manière, le jeune homme capricieux, au pouvoir par défaut depuis trois ans, est l’héritier inattendu et apostat de ces étudiants romantiques qui en 1968 badigeonnaient « Soyez réalistes, demandez l’impossible » sur  les murs de la faculté parisienne de Censier. Il en a juste fait évoluer l’interprétation. Etre réaliste de nos jours, c’est se jouer de la démocratie, tandis que demander l’impossible c’est décréter l’impensable: emprisonner les livres! 

On s’y habituera!   Ou pas! 

Fermer les librairies, il fallait le faire, tout de même! Il fallait y penser! Il l’a fait et ils l’ont suivi…naturellement! Un jour, peut-être, on brûlera les livres comme un déchet recyclable en biocarburant. 

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Il est des circonstances où il faut préférer les mots des autres, aux siens propres. Où il est préférable de recourir aux phrases du poète pour exprimer avec justesse ce que l’on ressent! Où ce sont les autres mieux que nous-mêmes qui entrent en empathie avec nous-mêmes.

Aucune combinaison syntaxique de mon crû ne saurait en effet rendre compte de l’ampleur de ce sentiment de solitude, devenu depuis durable, éprouvé en cette triste matinée humide d’un jour de novembre, il y a trois ans. 

C’était au passage par une porte dérobée d’un hôpital de banlieue de convoyeurs pressés transportant sur un brancard brinquebalant un sac de plastique noir normalisé et bouclé par une fermeture éclair …Le corps de mon père destiné au centre parisien du don des corps! On sut par la suite l’odieux sort qui lui fut sûrement réservé! 

Qui mieux que les vers octosyllabiques d’Alfred de Musset (1810-1857) de « La Nuit en décembre » un long poème écrit en novembre 1835, saurait illustrer cet épisode de souffrance intime et d’abandon ressenti à ce moment là, alors que le camion s’éloigne, englouti dans la brume automnale qui envahit en contrebas les prairies de l’Hurepoix… Une séquence parmi tant d’autres que le temps qui passe nous inflige, en contrepartie sans doute des insignes bonheurs qu’aussi, il nous consent !

Pour Musset, le romantique, la poésie est un exutoire: le baume qui lui permet d’apaiser sa douleur, une occasion réparatrice de parcourir son passé d’enfant, d’adolescent puis d’amoureux éconduit en « réveillant les fantômes d’un double étranger et complice ». D’un fidèle mais parfois oppressant compagnon de route. 

Ce n’était pas tout-à-fait mon propos ce 8 novembre 2017, alors que la dépouille de mon père n’était déjà plus perceptible qu’au travers la minuscule trainée de gaz d’échappement du véhicule dans le lointain. Aucune George Sand, aucune rupture sentimentale n’en étaient en cet instant l’alibi! Juste le plus redoutable des abandons: la mort. Le poème de Musset à ce moment-là m’allait comme un gant, sans que je sache d’ailleurs trop pourquoi. Il ne m’a plus quitté comme certains poèmes de Rimbaud.  

(Courts extraits choisis)

Du temps que j’étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s’asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. 

……

Un an après, il était nuit, J’étais à genoux près du lit Où venait de mourir mon père. Au chevet du lit vint s’asseoir Un orphelin vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère

…….

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin? 

……

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, Pèlerin que rien n’a lassé?

…… 

Je ne suis ni dieu, ni démon, Et tu m’as nommé par mon nom Quand tu m’as appelé ton frère; Où tu vas, j’y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j’irai m’asseoir sur ta pierre. 

Le ciel m’a confié ton cœur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude; Je te suivrai sur le chemin; Mais je ne puis toucher ta main;  Ami, je suis la Solitude.  

—-

 

 

 

 

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A l’automne de sa vie, « Mamie Adrienne » comme l’appelaient ses nombreux petits-enfants, ne cuisinait plus guère, voire plus du tout, surtout lorsque, devenue nonagénaire, elle ne fut plus en mesure de se déplacer en toute autonomie dans son appartement des Deux Rivières à Massy.

Pour autant, elle ne perdit jamais le goût de la bonne chère, à savoir des plats copieux dont elle aimait se rassasier jadis à Angers, comme une purée de terre au beurre baraté qui la régalait, une écrasée de choux verts ou encore pour les « grandes » occasions, un gigot d’agneau aux haricots blancs. Sans oublier la « blanquette de veau » non spécifiquement du cru mais apprise de sa propre mère, cuisinière dans une grande maison de l’aristocratie angevine, « les Lafourcade » à la fin de la Grande Guerre.

Avec élégance jusqu’au terme de sa longue vie, elle voua aussi une sorte de culte enamouré aux vins blancs sirupeux de la corniche angevine, ces vins des côteaux de Loire. Non pas tant par attrait de l’alcool qu’elle ne consomma jamais qu’avec une extrême modération, ni d’ailleurs pour les arômes qu’ils dégageaient ou pour l’excellence gustative qui émoustillait spécifiquement ses papilles, que pour ce qu’ils représentaient à ses yeux.

« Elevés » aux confins des Mauges sur les coteaux de la rive gauche du fleuve entre Montjean et Saint-Florent-le-Vieil, lieux emblématiques des origines d’une partie de ses aïeux et théâtre douloureux des Guerres de Vendée, ces vins appartenaient à part entière à son patrimoine culturel et affectif, tels de précieux héritages d’un passé familial, que les années n’étaient pas parvenus à effacer. Et ce, peut-être, sans qu’elle en eût, elle-même, réellement conscience.

Pour elle, apprécier les vins du Layon ou de l’Aubance, ce n’était pas tant boire quelques gorgées d’un délicieux nectar, c’était surtout renouer avec une ambiance ou retrouver un environnement, auquel elle n’accédait qu’après avoir respecté une sorte de liturgie, dont, avec Maurice, elle maitrisait parfaitement les rites et les codes.

En premier lieu, conformément à une tradition bien établie, il fallait satisfaire le plaisir des yeux, en admirant la robe chatoyante et mordorée des vins dans un soleil de préférence couchant. Mais au-delà, le vrai objectif, était, par le biais de ces étranges ambassadeurs, témoins des sensations d’autrefois, de se soustraire à la réalité du moment; une réalité parfois pesante, lestée par les ravages de l’âge et délestée des « bagages » autrefois aimés et abandonnés en chemin.  Ainsi, au travers de ses commentaires sur l’ancienneté du breuvage, sur sa coloration, sur sa robe et son degré d’alcool ainsi que sur les plantes et les fleurs du terroir dont chaque cuvée attestait et qu’elle interprétait, Adrienne retrouvait symboliquement dans sa salle de séjour francilienne, les paysages, les senteurs et les peintures de l’Anjou d’antan. Sans omettre les amis laissés au pays et pour beaucoup, disparus! 

Plus de quarante ans après l’avoir quittée, l’Anjou, par sa production viticole, demeurait aux yeux de Mamie Adrienne, l’horizon indépassable, ou si l’on préfère, sa référence absolue d’un bonheur abandonné aux hasards de l’existence. Bref, parvenue à l’extrême automne de sa vie, elle regardait toujours l’Anjou comme une sorte de graal idéalisé et paradisiaque qu’elle ne cessait de regretter.


L’Anjou, c’était la province qui l’avait vu naitre, celle où elle avait grandi, heureuse, entourée de ses parents et de ses frères, et à ce titre, elle jouissait forcement d’un statut particulier, comme support, prétexte ou objet de toutes ses nostalgies. Et même de ses convoitises rétrospectives! C’était en Anjou en effet qu’elle avait connu ses premières émotions, qu’elle avait échafaudé ses premiers rêves de jeune femme comme en atteste le cahier intime qu’elle nous a légué. C’est là également qu’elle se confronta aux premiers et durs apprentissages de la vie, notamment pendant l’occupation allemande.

Enfin, c’est à Angers, qu’elle rencontra Maurice, le grand amour de sa vie, un soir de Noël d’après-guerre lors d’une manifestation de bienfaisance de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne.

Voilà ce que la lumière rasante du crépuscule, réfléchie sur la médiathèque municipale en face de la baie vitrée de sa terrasse, révélait de l’univers onirique de « Mamie Adrienne » en se réfractant en arc-en-ciel dans son verre à vin d’Anjou. Un verre à pied de rigueur en forme tronconique.

Un monde où, sous les derniers feux du jour, se bousculaient dans un joyeux désordre, l’écolière des « bonnes sœurs » de la Retraite des années trente, la sage paroissienne du quartier de la Madeleine, photographiée en première communiante, la jeune couturière et vendeuse un peu frondeuse de « chez Joudon » place du Ralliement à Angers, et enfin la jeune mère de famille nombreuse, volontariste, protectrice et engagée dans l’action catholique ouvrière des années soixante.

Et tant d’autres flashs rescapés de sa propre histoire, qui venaient abonder son récit !

Dans ces moments privilégiés, Adrienne se transportait, très loin de Massy, et au gré de son humeur, ressuscitait son théâtre d’ombres, animant et mimant des scénettes plus ou moins cocasses et tant de fois ressassées. Avec le temps et au gré des répétitions, aucune d’entre elles, ne surprenait plus quiconque.

Pourtant, on l’écoutait sans broncher, avec plus de tendresse que d’intérêt car les anecdotes angevines avaient été entendues mille fois et mille fois radotées. En notre compagnie « attentive » elle aimait cependant les redécouvrir, et nous, complices mais non dupes, nous nous esclaffions aux chutes. Sauf à la vexer, il était d’usage de ne pas l’interrompre et de rire de bon cœur!  Elle était notre mère, seule fonction qu’elle revendiqua avec force et fierté jusqu’à son dernier souffle.

« Je vous ai élevés, tout de même » me dit-elle timidement un matin que je la visitais dans l’EPHAD massicois où elle avait consenti à se retirer après le décès de Maurice. C’était quelques semaines avant son départ, comme pour s’excuser de « nous donner du mal » !

En fait, lorsque, son verre en main dans le rai de lumière, elle évoquait avec mélancolie et humour, son passé et, au passage le nôtre, le temps semblait « suspendu », comme une parenthèse libérée de toutes contraintes spatio-temporelles!

Peu importe que les historiettes inspirées par « les vins de chez nous « fussent les mêmes depuis des décennies. Ce qui comptait, c’était de recréer dans son salon de Massy, ce qui faisait le charme de sa vie en Anjou cinquante ou soixante ans auparavant, et qui servait de moteur, le grand âge venu, à sa soif de vivre. Un désir toujours aussi tenace en dépit de toute logique. « Presque un acharnement à vivre » devrait-t ‘on écrire, car elle refusait l’idée même de la mort! Elle répugnait à faire la moindre courte échelle à la Camarde, jusqu’à refuser son évocation. C’est la raison pour laquelle, elle ne visionnait jamais les documentaires de guerre à la télé ou les polars trop prolifiques en cadavres! Ca lui cassait le moral…

Lucide, elle savait pourtant que le temps menait sournoisement son œuvre destructrice. Mais, à sa façon, elle cherchait à s’en affranchir, à lutter contre cette érosion d’elle-même, fatale pourtant. A sa manière, elle s’efforçait de retrouver un peu de la force vitale et de l’enthousiasme ainsi que du capital de révolte de ses jeunes années.

Dans ce contexte, les vins d’Anjou et leurs légendes faisaient partie de son arsenal d’optimisme ou d’autodéfense, tel le fait de relire sur l’étiquette d’une « fillette » embouteillée jadis par Maurice et conservée dans un placard du couloir, les noms mythiques des villages viticoles de l’Anjou comme Saint-Aubin de Luigné, Faye d’Anjou, Rablay-sur-Layon ou Savennières…  

En ces occasions, il lui arrivait de conclure son fictif voyage en entonnant un ou deux couplets d’une antique polka composée à la gloire du Vin d’Anjou et que son grand-père paternel Alexis Turbelier chantait avant la guerre de 1914 :


« Vive l’Anjou ! — Lorsque le soleil dore
Sur tes coteaux du pampre rougissant
Le sang.
Un gai sourire en mon cœur vient éclore.
Le noir chagrin
Fuit l’azur de mon ciel serein… »


Lorsqu’elle décéda, il y a presque trois ans, elle nous épargna la cérémonie des adieux déchirants, allant même jusqu’à refuser nos ultimes caresses. Jusque dans ses derniers instants, elle crut en effet que les adieux étaient superflus et que probablement elle échapperait, encore quelque temps, à la tragédie du vivant !

D’ailleurs, sans la passivité assassine d’un médecin d’EHPAD, traitre cynique au serment d’Hippocrate, qui l’avait condamnée en raison de son grand âge, elle serait certainement parvenue à défier la mort et l’éloigner une fois de plus. Mais elle était alors âgée de 94 ans et n’était pas de taille à contrer les desseins meurtriers d’un Diafoirus de banlieue, praticien avant l’heure du « sanitairement correct » actuellement en vogue! 

Il a prétendu, sans la connaître, sans lui parler et sans l’ausculter, qu’elle n’avait plus le goût de vivre ! Pour un criminel de salon, il faut bien mourir pour laisser la place et équilibrer financièrement les régimes de retraites! Même s’il ne s’agit que de retraites d’ouvrières, et de surcroit tronquées.. Une affection pulmonaire initialement bénigne mais délibérément non soignée, lui fournit l’occasion de mettre en œuvre sa funeste mission de « service public ».     

Pourtant quelques centilitres de vin vieux d’Anjou auraient pu apporter non seulement un réconfort bienvenu à Adrienne mais aussi la démonstration de la perversité de son diagnostic virtuel !

A la Toussaint j’irai trinquer sur sa tombe… 


PS : Mamie Adrienne : Adrienne Turbelier épouse Pasquier (1923-2018). 

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Il y a soixante trois ans, en septembre 1957, j’entrais en CE2-CM1 à l’école Saint Augustin d’Angers.

J’étais, parait-il, un bon élève. Pas surdoué mais appliqué, surtout en début d’année scolaire où l’instituteur Monsieur Ernest-Léon Cragné (1887-1965), un ancien poilu de 14-18, nous enseigna d’emblée la Grande Guerre et le programme de CM1, oubliant parfois que parmi ses élèves, il y avait aussi d’anciens CE1! J’en étais et je dus donc ramer un peu.

Mon carnet de correspondance atteste d’ailleurs de certaines des difficultés que je dus surmonter au cours du premier trimestre pour me mettre à niveau d’une classe à deux niveaux qui n’en faisait qu’une, et qui n’était pas, a priori, la mienne. Ce fut un peu besogneux, au cours du premier mois, en orthographe surtout mais pas en calcul mental!

Le pari fut tenu puisqu’en fin d’année scolaire en juin 1958, je fus admis en CM2 et que sur un effectif de quarante, je fus classé premier pendant trois mois, une fois second et une fois troisième. Jamais au-delà de sixième. En catéchisme, j’excellais: j’étais déjà « spirituellement » gréé pour lire le Capital! 

N’empêche que grâce au « père Cragné » – qui avait été l’instit de mes deux oncles maternels dans les années trente –  j’ai gagné un an de scolarité. L’année suivante, en CM2, l’enseignant était un frère des écoles chrétiennes – frère Marcel – de la congrégation de Saint-Gabriel de Saint-Laurent-sur-Sèvres: c’est lui qui m’a préparé avec succès à l’examen d’entrée en sixième du lycée d’Etat David d’Angers. Je lui suis encore reconnaissant. Sans arrière-pensée, il m’a fait la courte échelle pour intégrer une chapelle qui n’était pas la sienne. Bel exemple de tolérance! 

Et, dans le même temps, c’est lui qui m’a instillé, à son corps défendant sûrement, mes premiers doutes sur les questions religieuses…Bien plus tard, je me suis même interrogé sur la solidité de ses convictions métaphysiques! Croyait-il vraiment en Jésus-Christ?

Quoiqu’il en soit, il jouait avec nous au football dans la cour de récré, plutôt maladroitement, mais du fait de sa soutane, il était impossible de le dribbler en faisant un « petit-pont »! De la triche… 

Je dois beaucoup à ces deux passionnés de pédagogie qui m’ont enseigné l’essentiel de ce qui me reste de connaissances à l’heure où je rédige ces lignes…L’essentiel à l’exception de tout le reste, acquis ultérieurement au lycée et à l’Université! 

A frère Marcel, je dois en outre de « briller » en société – dans des cercles de plus en plus restreints, j’en conviens – lorsque l’occasion se présente d’évoquer la mémoire de Saint-Louis-Marie de Montfort (1673-1716) fondateur de l’ordre des frères de Saint-Gabriel et, pour faire bonne mesure, de la congrégation féminine des filles de la Sagesse, bien connue à Angers au siècle dernier.

L’effet de sidération est garanti chez mes interlocuteurs car le saint homme est aujourd’hui méconnu de tous, y compris même du clergé qui préfère vanter les enseignements des Salésiens de Saint Don Bosco et de Saint Dominique Savio.  

Sur la photographie -ci-dessus – réalisée en classe en novembre 1957, j’ignorais bien entendu presque tout de l’actualité de cette époque, à l’exception de la guerre d’Algérie qui minait le pays et que mes parents commentaient le soir en écoutant la TSF. Souvent, eux qui étaient partisans de l’indépendance de l’Algérie, ils faisaient état de leur crainte de voir partir certains de leurs jeunes amis notamment les copains d’atelier ou du syndicat de mon père, nouvellement embauché comme ajusteur-outilleur à « la Thomson-Houston » d’Angers.

Hormis le drame algérien, peu d’autres événements nationaux émergeaient dans la conscience de l’enfant que j’étais alors, si ce n’est la première victoire du coureur cycliste Jacques Anquetil le 22 juillet 1957, bien que cette année-là, parti de Nantes, le Tour de France ait snobé Angers! 

Bien sûr, les traités de Rome signés en mars 1957 qui instituaient le Communauté économique européenne et l’Euratom ne laissèrent aucune trace dans ma mémoire, pas plus que le premier ordinateur géant d’IBM. S’agissant du premier satellite artificiel soviétique en octobre, ce n’est que plus tardivement qu’il imprima mes souvenirs, lorsque le premier cosmonaute Gagarine fit plusieurs fois le tour de la terre.   

L’actualité politique et la valse des gouvernements ne me préoccupaient pas encore! Heureuse époque…Je savais juste – et vaguement – que les petites bouteilles de lait frais qu’on nous distribuait en classe aux alentours de « quatre heure de l’après-midi » et qu’on sirotait avec une paille le plus rapidement possible « pour finir premier », étaient « payées » par le gouvernement pour « renforcer nos os »! Mon père nous rappelait à chaque occasion que c’était Mendès France, dont il était fan, qui avait pris cette décision en faveur des enfants du baby-boom d’après-guerre!  

A la fin de l’année scolaire, fin mai 1958, le président Coty fit appel au général de Gaulle pour diriger le gouvernement… Je me souviens de l’émotion que cette désignation souleva, et l’espoir qu’elle suscita tout en divisant les familles. Mais là, il s’agit d’une autre histoire, la Grande Histoire. Et elle n’était pas encore à l’ordre du jour de la rentrée scolaire 1957 qui comme les années précédentes et celles qui la suivirent immédiatement, a gravé dans nos mémoires, la bonne odeur de cuir de nos cartables et celle du cirage de nos brodequins.  Sans compter le parfum des poussières de craie sur le tableau d’ardoise! 

 

 

 

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