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Archive for the ‘Mon panthéon’ Category

Adrienne Turbelier (1923-2018) n’a jamais laissé penser qu’elle cultivait une quelconque prétention littéraire, ni même laissé entendre qu’elle espérait transmettre à la postérité un message de portée universelle. Non qu’elle ne fût pas en mesure de le faire ou ne puisse décliner une pensée structurée et cohérente. Non qu’elle négligeât la culture livresque. Non enfin qu’elle ignorât l’importance de la transmission par l’écrit! Mais tout simplement parce qu’elle estimait probablement que la portée de ses messages ne justifiait pas qu’elle s’affranchisse publiquement d’une sorte d’anonymat.

C’était son choix et ce n’était pas son truc!

Sa condition de « femme du peuple », d’ouvrière provinciale – couturière, retoucheuse et vendeuse – puis de femme d’ouvrier et enfin de mère de famille, dont elle s’enorgueillissait avec une certaine bravade, ne s’inscrivait pas dans la suite logique d’un destin génétiquement programmé, mais elle l’assumait avec fierté et élégance sans jamais se considérer comme inféodée à quiconque. Et ce, sans qu’il fût nécessaire, à ses yeux, de battre les estrades pour s’adresser à un auditoire élargi. Pour autant, elle ne souhaitait pas vivre dans l’ombre de quelqu’un, fût-ce de Maurice, qu’elle aimait!

Sa soif d’autonomie et de légitimation, elle l’exerçait partout mais elle l’exprimait plutôt au sein de sa famille et dans son quartier, où elle donnait libre cours à son sens de la répartie et parfois de la provocation. Ainsi, quand elle souhaitait dire « ses quatre vérités » à quelqu’un qui l’agaçait, ou qu’elle voulait manifester sa contrariété envers un autre qui l’avait méprisée, elle ne tournait pas sept fois la langue dans sa bouche avant d’interpeller l’importun – voire l’importune. Et généralement, elle faisait « mouche ». Elle développait à sa manière, une forme de féminisme de terrain, un féminisme du quotidien, à la fois proche et étranger dans ses modalités mais non antinomique, aux actions militantes de certaines de ses amies dont elle se disait solidaire … et qu’elle ne désavoua jamais en dépit d’actions qu’elle n’aurait pas conduites elle-même!

Les « camarades du Parti Socialiste » dont elle fut adhérente, des décennies durant et auquel elle demeura fidèle jusqu’à son dernier souffle, eurent à subir ses remontrances indignées, lorsque, par maladresse sexiste, ils ne convoquaient que Maurice, son mari, aux réunions de section en oubliant de la mentionner! Insoumise par conviction, elle vivait ces omissions comme des malveillances machistes et des injures à sa condition de femme!

Cependant, cette revendication constante et exigeante de reconnaissance, ce désir d’exister par elle-même et cette recherche d’émancipation – quitte à prendre le risque d’ouvrir un conflit ouvert avec Maurice – n’allait pas jusqu’à s’incarner dans l’écriture au sens classique du terme. A la différence de Maurice, elle ne semblait pas en ressentir le besoin. Par timidité et modestie, elle savait qu’elle ne pourrait jamais jouer dans la même cour que des écrivains qu’elle admirait, comme Victor Hugo ou Emile Zola. A quoi bon, dans ces conditions, oser l’impossible! Pourtant, elle nous a laissé « ses carnets », tenus scrupuleusement à jour, à raison d’un par an depuis (certainement) toujours…Et elle n’en faisait pas étalage.

Les prémices de ces carnets remontaient probablement à son adolescence. Dès qu’elle sut se servir d’un porte plume ou d’un crayon, on peut penser qu’elle entama son premier cahier-carnet personnel. Dans les années trente ou quarante du siècle dernier, il était en effet d’usage que les jeunes filles tiennent un journal, une sorte de discret confident, auquel elles confiaient leurs joies et leurs peines, notamment celles de cœur!

Cette tradition était très ancienne, mais jusqu’aux lois de Jules Ferry à la fin du dix neuvième siècle, qui rendit obligatoire l’enseignement primaire gratuit pour les garçons et les filles, elle avait plutôt cours dans les familles de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Ce qui n’était pas le cas de la famille d’Adrienne, qui sans être franchement nécessiteuse appartenait à la catégorie des gens modestes, à, peine plus aisés que les mineurs d’ardoise de Trélazé, leurs voisins, qui ne possédaient pour tout patrimoine que leurs meubles et ne disposaient d’autre revenus que leurs salaires ou leurs traitements…

De ces temps lointains où Adrienne fréquentait l’école primaire des religieuses de son quartier – celui de la Madeleine à Angers – puis de la période de son apprentissage de couturière, peu de documents subsistent, hormis quelques cahiers à grands carreaux, sur lesquels elle recopiait avec application des poèmes qu’elle avait sélectionnées! Ronsard et Du Bellay, les poètes starisés du val de Loire y occupaient une place privilégiée! Mais pas seulement eux.

Une partie de ses cahiers d’apprentissage a également échappé au lessivage du temps…Sans jamais les montrer de son vivant, elle les avait pieusement conservés! En souvenir probablement d’un métier de couturière dont elle se revendiquait avec nostalgie, même si elle ne l’avait vraiment exercé que quelques années avant son mariage. Elle rappelait volontiers qu’elle était titulaire d’un CAP de couture et qu’elle avait pris plaisir à apprendre les ficelles de la profession, ses savoir faire et les tours de main, à l’aube de la secondaire guerre mondiale auprès d’un patron tailleur talentueux de la rue de la Madeleine à Angers …

Ce métier trop vite abandonné lui avait été néanmoins d’une grande utilité dans les années cinquante et soixante, pour confectionner les vêtements de ses enfants …

Deuxième année d’apprentissage de couture

Par la suite, cette littérature intime détachée des contingences quotidiennes immédiates s’était enrichie d’une abondante correspondante avec Maurice qu’elle épousera en 1947!

C’est sûrement dans les années cinquante alors qu’elle habitait encore à Angers – 6 bis rue de Messine – qu’apparaîtront ses premiers petits carnets -les « carnets d’Adrienne » dont il est question ici.

Abandonnant la posture romantique des débuts, de même que celle de l’apprentie consciencieuse ou encore de la jeune épouse aimante, c’est surtout la mère de famille qui écrivait alors, et qui consignait sur le papier, les premières dents de ses enfants ainsi que leurs maladies infantiles…

Progressivement, sans nécessairement s’embarrasser de références chronologiques trop précises, d’autres événements apparurent dans ses « pense-bêtes », tels que des points de vue toujours succincts et lapidaires sur l’actualité, sur la météo du moment, sur les médications qu’elle « imposait » à son « docteur » conciliant de lui prescrire. La rubrique pharmaceutique prit d’ailleurs une importance croissante au cours des ans. Ces ans qui au fur à mesure qu’ils se succédaient, rendaient son écriture incertaine et tremblotante…

Elle portait rarement une appréciation écrite sur des personnes, car elle ne se privait pas de le faire oralement. Mais lorsqu’elle prenait sa plume à propos de quelqu’un, c’était sans filet et sans précaution oratoire, dans l’éloge aussi bien que dans la critique assassine. Adrienne ne faisait pas dans la demi-teinte ou demi-mesure! Elle n’aimait pas la tiédeur en amitié, mais pas plus en inimitié.

Figuraient aussi sur ses carnets, ses achats d’importance, notamment d’appareillage ménager, ou les dates à retenir. De temps en temps, de façon imprévisible et sur une durée limitée, l’agenda retrouvait sa fonction générique de semainier avec mention des rendez-vous chez son médecin ou son coiffeur, des dates des réunions politiques locales ou des séances de peinture sur soie de l’association de son quartier de Massy du côté des Deux-Rivières. Elle y mentionnait aussi les dates anniversaires de la famille, et les prévisions de naissance de ses petits-enfants et, depuis quelques années, de ses arrière-petit-enfants.

Généralement, elle faisait l’économie de longues phrases, sauf lorsqu’il s’agissait de traduire d’intenses émotions, dont son entourage la croyait incapable, car Adrienne était très pudique sur ses sentiments, préférant le silence à l’expression tapageuse de ce qu’elle ressentait au plus profond de son cœur.

Ainsi en 2008 d’abord, puis en 2010, son carnet fut le vecteur qu’elle privilégia pour crier sa douleur et sa souffrance ainsi que son impuissance maternelle, face au cancer qui devait finalement lui arracher sa fille Louisette… Pour dire aussi son aversion de la mort! Chaque jour du début janvier 2008 jusqu’au jour de la première intervention chirurgicale de sa fille, puis après, durant sa douloureuse convalescence, elle faisait état de son angoisse, cherchant par l’écriture à se rassurer au moindre signe d’amélioration ou d’atténuation du mal … Elle notait méticuleusement sur son carnet toutes les informations qu’elle avait pu recueillir sur ce calvaire qu’elle subissait de concert avec sa malade bien-aimée … Presque tout le premier semestre de cette année 2008 sera exclusivement consacré à sa fille … comme si, au travers de chaque mot qu’elle rédigeait, elle espérait la soulager, en partageant le fardeau et en prenant sa propre part! En 2010, au terme de cette tragédie, elle se confiera à ses carnets devenus les exutoires d’une insoutenable souffrance! Elle qui ne savait ni pleurer, ni câliner comme tout le monde, savait parler à son carnet.

Ainsi était Adrienne. Celle que seuls les carnets connaissaient vraiment! Les seuls avec lesquels elle entretenait une complicité sans faille.

Mais dans le même temps, elle n’omettait pas de signaler qu’elle avait participé à un bon repas chez l’un ou l’autre de ses enfants ou petits-enfants… Elle signalait et soulignait avec gourmandise son contentement, quand un banquet s’achevait par un dessert qu’elle appréciait, comme un baba au rhum fait maison!

Elle se félicitait des bons moments passés en famille ou avec des amis, surtout ceux venus d’Angers avec lesquels elle évoquait sa jeunesse angevine et les lieux de son enfance en toute connivence …

Une mention spéciale était régulièrement dédiée à Marie-Thérèse, sa cousine nantaise et ci-devant filleule angevine. Pour soulager sa mémoire, c’est à son agenda qu’elle confiait le soin de lui rappeler son intention de s’enquérir de ses nouvelles. Mais se relisait-elle?

De même pour ses frères, auxquels elle vouait une réelle affection …

Le jeudi 20 octobre 1988 par exemple, elle note que « Jojo et Lucette » – son frère et sa belle sœur de Saint-Herblain sont arrivés à Massy. Le vendredi, elle rapporte leur visite commune au Louvre, à la pyramide de verre et aux colonnes de Buren dans la cour d’honneur du Palais Royal. Le samedi, c’était le château de Fontainebleau et le dimanche le musée d’Orsay. Le lundi, jour de départ des nantais sans doute fourbus, la matinée fut néanmoins dédiée à l’abbaye des religieuses de Vauhallan et à leur boutique sur le plateau de Saclay!

On imagine que tous devaient être sur les rotules, mais heureux. Adrienne sous-entend leur plaisir d’avoir été ensemble, mais sans expliciter comme si cela allait de soi.

Elle était âgée d’un siècle, à un lustre près lors de son décès. Par conséquent on peut estimer qu’elle a du « remplir » plusieurs dizaines de petits carnets.  La plupart du temps, si l’on en juge par ceux qui nous ont été légués, ils n’étaient que des « agendas de poche » et de formats divers! Il faudrait beaucoup de temps pour les exploiter dans leur totalité, car pendant des années, elle s’est contrainte à cet exercice journalier…

Parfois, elle fournit des indications d’ordre météorologique, en particulier en période de canicule! Elle ne précise pas qu’elle en souffre, mais la répétition plusieurs jours de suite de la même mention, montre que la chaleur lui pèse!

Que conclure de cette masse d’informations qui nous rend redevables à son égard et qui témoignent de la complexité d’une vie ?

En premier lieu, elle rend compte de la singularité de la personnalité d’Adrienne: parfois suspectée d’indifférence à la souffrance des autres – voire d’égoïsme – elle démontre au travers de ses carnets qu’il n’en est rien. Chaque page apporte un démenti flagrant. Toutes attestent du contraire. Laborieusement écrits en fin de journée, ces carnets désormais d’outre tombe, jouaient en fait un rôle de soupape à une sensibilité qui, par pudeur héritée en grande partie de sa mère, n’osait pas s’exprimer au grand jour.

Même à ces carnets, confidents muets de ses troubles, de ses souffrances mais aussi de ses moments de jubilation et de découragement, elle ne s’adressait qu’avec réserve et sans ostentation… Ce n’est que dans l’accumulation des faits relatés jour après jour, qu’elle révèle une affectivité à fleur de peau, ainsi que ses secrètes fêlures et sa réelle compassion, voire son amour profond des siens. Par ses mots encadrés, voire renforcés, par une ponctuation appropriée, elle manifeste son empathie au malheur des autres, mais, à petit bruit, à petits pas, à petites touches, sans trop oser révéler…mais plutôt en suggérant comme s’il fallait éviter de gêner par des confidences troublantes crûment annoncées!

C’est par le biais d’obsédantes répétitions, plusieurs mois, voire, plusieurs années d’affilée, des mêmes thèmes d’inquiétude ou des mêmes désarrois qu’Adrienne laisse transparaître sa propre vérité, celle d’une femme libre, sensible sous des dehors bravaches, et qui avait horreur qu’on lui dicte sa conduite ou qu’on pense à sa place! L’ensemble constitue de facto, une oeuvre authentique, qui parlera longtemps encore et soulagera…

Dieu n’est guère présent, en dehors de quelques furtives allusions. A la fin de sa vie, il n’était pas loin de faire figure d’accusé. Non sans motif d’ailleurs…

Tels sont les carnets d’Adrienne… ceux de ma mère!

Ce qui transpire finalement de cet ensemble de témoignages qu’elle a consenti à nous laisser, c’est l’esprit de liberté et de rébellion qui l’anima toute sa vie, ne s’en laissant compter ni par son mari qu’elle avait choisi et qu’elle aimait, ni par ses enfants, ni par quiconque pour dire ou faire ce qu’elle entendait dire ou faire…

« Ne pas se cacher derrière des prétextes pour préserver un confort frileux, contrepartie d’une soumission domestique qu’elle ne pouvait envisager »: tel est peut-être le dernier message qu’elle souhaita nous transmettre! A nous de faire en sorte qu’elle n’ait pas eu tort de croire en nous.

Maurice adhérait à la philosophie de ce point de vue!

Un jour, il nous faudra aborder aussi son violon d’Ingres: la peinture.

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En vérité, je ne me souviens pas avoir entendu déclamer cette phrase! En tout cas, pas sous cette forme rhétorique un peu pompeuse, comme s’il fallait à tout prix se convaincre par le seul artifice du verbe, d’un cousinage hasardeux!

Je me contente donc de l’imaginer en m’inspirant librement du refrain d’une célèbre comptine enfantine qu’interprétait en sautillant sur les plateaux TV Chantal Goya, l’inoxydable petite fille de la chanson française, il y a un peu plus d’une trentaine d’années.

« Bécassine, c’est ma cousine » !

Mais, cette fois, c’est « Yvette ».

Dont acte! Mais laquelle Yvette? Car nombreuses furent les dames à porter ce prénom un peu désuet, mais fréquemment attribué au cours des premières décennies du siècle dernier.

Reste également à identifier celui ou celle, supposés se revendiquer du même lignage que ladite Yvette. Je précise d’emblée qu’en première intention, il ne s’agit pas de moi…

En revanche, pour ce qui est de la personne, sujet et objet de cette dédicace tapageuse, j’affirme sans barguigner qu’il s’agit d’Yvette Chauviré (1917-2016).

Photo reprise d’Internet

De multiples pages et des livres ont été consacrés à la carrière exceptionnelle d’Yvette Chauviré, ballerine « étincelante » dans le solo de la « Mort du Cygne » et maître de ballet…Très longtemps, elle a ébloui de son talent, les principales scènes du monde, dont l’Opéra de Paris, la Scala de Milan, les Ballets de Monaco ou le Royal Ballet, etc.

Célébrissime dans les milieux de la danse, Yvette Chauviré est surtout connue du grand public pour avoir été danseuse étoile de l’Opéra de Paris…

D’ailleurs, j’appartiens à ce « grand public » qui la connait de réputation mais qui ne l’a jamais vue sur scène… J’avoue même ma totale ignorance des arcanes de cet art complexe pour lequel je n’ai probablement aucune disposition ni authentique inclination. En effet, en quelques soixante années et plus, je ne suis jamais parvenu à marcher au pas cadencé et à esquisser d’autres figures que le slow ou quelques sauts désordonnées de rock improvisé! Et encore, à la condition d’évoluer en lumière tamisée et d’être mu par une forte – et parfois douteuse – motivation !

Cette lacune est certainement imputable  – au moins en partie – à l’environnement culturel de mon enfance. Dans les milieux angevins, catholiques et ouvriers des Trente Glorieuses, les arts comme la musique ou la danse n’apparaissaient pas comme des enjeux primordiaux en comparaison de la réussite scolaire, principal vecteur d’émancipation et d’ascension sociale. La danse n’est pas, de prime abord, assise sur un principe d’égalité!

Mais rien n’est tout-à-fait définitif et l’exemple de mon propre père est à cet égard illustratif. Pudique à l’excès sur ses sentiments intimes qu’il n’exprimait le plus souvent qu’en les agrémentant de références religieuses, avare sur les ressorts de sa sensibilité, et quasiment pudibond dans sa jeunesse face au moindre trémoussement rythmé, il s’était mué, l’âge venu, en un amateur sensible et éclairé, ainsi qu’en expert passionné de la danse classique… Comme quoi, l’affection d’un grand-père pour sa petite-fille peut faire des miracles!

En tout cas, avec un tel passif de retenue héritée, on comprendra qu’il ne me soit pas venu à l’idée d’ambitionner avec outrecuidance, un quelconque partage de gènes -fût-il ténu – avec Yvette Chauviré!

Dans mon hypothétique apostrophe, le « héros »  est en réalité un vieux monsieur disparu, il y a longtemps, croisé à Angers dans les années soixante. Il s’appelait Léon Chauviré. 

Natif d’Angers, Léon était architecte mais n’habitait plus la ville depuis de nombreuses années. Après la seconde guerre mondiale, es qualité « d’architecte agréé de la reconstruction », il participa aux travaux de restauration dans des villes sinistrées.  Selon ma mère qui le connaissait, il résidait à la fin des années soixante dans l’est de la France avec son épouse, disparue tragiquement, peu de temps après, dans un accident de la route.

En 1951, avant son mariage, il habitait à Marseille comme en témoigne un tableau « sanguine et pastels » du Vieux Port qu’il signa à l’époque.  Il vivait alors avec sa mère Antoinette Duguet (1882-1951), professeur de piano, qui d’ailleurs décéda dans cette ville au cours de l’été 1951.

Marié tardivement et veuf précocement, Léon n’eut pas d’enfant.

De ce fait, sa famille était très réduite, en particulier en Anjou, son berceau familial, où il ne comptait plus pour toute famille dans les années d’après-guerre, qu’une grand-mère par alliance – Louise Toublanc (1866-1961) alias la « mère Duguet »  – deuxième épouse de son grand-père maternel – elle-même décédée en 1961 – et une cousine germaine de sa mère, Madeleine Duguet (1897-1973) qui vivait célibataire et recluse sur les coteaux bordant la rive gauche de la Loire à Ardenay non loin de Chalonnes.

D’abord agréable, amène, toujours « tiré à quatre épingles » et pétri d’urbanité, Léon avait connu bien des malheurs. A commencer, par le deuil qui l’avait frappé dans sa prime jeunesse, celui de son père Antoine Chauviré (1880-1914), « mort pour la France » en décembre 1914. Il n’avait pas deux ans… L’année suivante, c’est son oncle, Georges Duguet (1895-1915), le demi-frère de sa mère qui disparaîtra à son tour dans la tourmente de la première guerre mondiale! Sa dépouille ne sera jamais retrouvée.

Le nom de l’un et de l’autre sont inscrits sur le monument aux morts érigé dans une des chapelles de l’église paroissiale de la Madeleine à Angers, aux côtés de celui de mon grand-oncle Alexis Turbelier (1897-1918). De leurs vivants, ils se connaissaient car ils étaient proches voisins, rue Desmazières à Angers!

Bien qu’ayant quitté sa ville natale – probablement – dès la fin de ses études d’architecture, Léon revenait au moins une ou deux fois l’an à Angers. Au décès de la « mère Duguet » en 1961, il avait en effet hérité de la propriété de ses grands parents maternels, qui avaient tenu une épicerie et un bistrot dans ladite rue Desmazières. Pour les « valoriser » , il les avait transformés ainsi que leurs dépendances en « turnes » pour des étudiants de la Catho, l’université catholique angevine et en avait confié la gestion à ma mère. Il lui avait délégué la responsabilité du bon fonctionnement de l’ensemble, de son entretien et même du ménage…

Employeur de ma mère, c’était aussi un ami, une personne de confiance, car les deux familles se fréquentaient depuis près d’un siècle.

C’est au cours d’une ces visites en Anjou que Léon apprit à ma mère qu’il pensait être un cousin « éloigné » d’Yvette Chauviré. En confidence, il lui fit part aussi de sa déconvenue, lorsqu’il lui raconta sa mésaventure avec sa cousine putative. S’étant présenté au domicile parisien de la danseuse, il n’avait pu entrevoir qu’un domestique, chargé de lui signifier qu’Yvette Chauviré ne se connaissait aucune famille en Anjou, et qu’il lui apparaissait donc sans objet de faire connaissance.

Il était inutile d’insister!

Le pauvre Léon en était resté là. Il n’avait en effet pas les moyens de passer outre cette fin de non-recevoir, ni de contredire cette péremptoire affirmation… Faute de pouvoir recourir à une mémoire familiale quasi-inexistante et de disposer de documents confirmant son « intuition », il aurait du se livrer à une recherche généalogique approfondie mais il préféra se résigner. La série impressionnante d’épreuves et de malheurs qu’il avait du surmonter dès sa plus tendre enfance, avait non seulement distendu ses relations avec sa famille paternelle d’ailleurs dispersée un peu partout en France, mais surtout l’avait conduit à une certaine forme de renoncement fataliste.

A quoi bon révéler une vérité à une personne qui ne souhaite pas l’entendre!

A supposer au surplus qu’Yvette Chauviré ait entendu parler de cet hypothétique cousinage, elle n’avait vraisemblablement, nul intérêt à s’en revendiquer car elle s’était constituée par son travail et son talent, une autre famille autrement plus enrichissante dans le milieu artistique international. Pourquoi ce serait-elle embarrassée de ce pauvre hère, issu de nulle part, qui frappait à sa porte? Derrière cet homme qui se prétendait son cousin, n’y avait-il pas, de surcroît, un imposteur intéressé?

Pendant trente ans, l’affaire fut donc enterrée. Léon est mort à une date inconnue et ce n’est qu’à l’automne 2016 au décès d’Yvette Chauviré que l’histoire m’est revenue en mémoire. Une simple recherche sur Internet attestait de la très grande discrétion de l’artiste sur sa famille et ses origines.

Mais, comme pour toute personne « VIP », les généalogistes se sont emparés de sa filiation – parmi ceux-ci, mon honorable correspondante Rose L’Angevine, assidue de ce blog – et progressivement tous les aïeux et l’ensemble de la famille d’Yvette Chauviré ont été identifiés. Sa généalogie n’a plus guère de secret et est même directement consultable sur Internet… Elle peut-même être enrichie, au gré de chacun, de toutes ses ramifications possibles depuis la numérisation des archives d’état-civil!

Et cet ensemble de données désormais disponibles montrent sans ambiguïté que Léon (l’architecte de la reconstruction) avait raison!

Yvette  » c’était bien sa cousine!

Léon Antoine Chauviré (1880-1914), le père de « mon » Léon et celui d’Yvette, Henri Léon Chauviré (1890-1952) étaient cousins germains. Il en résulte que leurs grands pères paternels, tous deux charpentiers,  étaient frères.

Ainsi le vieil ami de mon enfance et Yvette possédaient en commun un arrière-grand-père, Mathurin Chauviré (1819-1874) et une arrière grand-mère, Anne Tudoux née à Villemoisan en 1820 dans le Segréen.

La famille Chauviré, quant à elle, était originaire de deux petits villages situés dans les actuels Pays de Loire, Belligné et Angrie, à la limite du Haut Anjou et de la Bretagne, à la frontière de la petite et la grande « gabelle ».

L’infortuné fils d’Antoinette Duguet n’aura pourtant jamais connu la démonstration factuelle de son lien de parenté avec Yvette, ni sa reconnaissance. Le temps lui aura manqué!

Ce qu’il ne saura pas non plus et qu’il ne soupçonnait même pas, c’est que son aïeule commune avec Yvette Chauviré, Anne Tudoux  était un descendante en droite ligne d’un certain Louis Bain né en 1579 à Villemoisan.

Lequel se trouve être également un de mes aïeux direct au dixième ou onzième degré dans la haute ramure de ma branche maternelle!

Moi aussi, je pourrais donc affirmer sans avoir recours à une approximation « à la mode de Bretagne » qu’Yvette et Léon étaient mes cousins… mais, je le concède, très très éloignés dans la nuit des temps.

Si distants, que le gène de la danse, comme celui du dessin et de l’architecture se seraient perdus en route! Du moins en ce qui me concerne!

 

Un symbole : la pendule offerte par Léon Chauviré à mes parents

 

PS : J’ai évoqué cette famille amie à plusieurs reprises dans ce blog, entre autres :

  • Le 11 novembre d’un poilu oublié: Georges Duguet – 9 novembre 2011
  • Madeleine Duguet la « solitaire » d’Ardenay – 16 juillet 2012
  • Aux « P’tits gâs » de la Madeleine morts à la guerre de 14-18 – 28 avril 2015

 

signature de Léon Chauviré

 

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La vie impose à chacun de nous des « figures imposées »auxquelles il est difficile de se soustraire ou de s’affranchir.

Parmi celles-ci, la tâche visant à solder les lieux où vécurent ceux qui nous ont conçus et à y effacer définitivement toute empreinte palpable de leur présence, n’est ni la moindre, ni la plus réjouissante. En effet, rien n’a en principe vocation à échapper à ce coup de balai terminal, ni les objets, ni les photographies, ni les décors, ni les meubles. Les bibliothèques doivent disparaître avec les livres qui peuplaient leurs étagères.

Sans doute, est-ce le plus éprouvant, car ces livres sont l’âme de ce passé qu’il faut maintenant effacer. Ils sont les témoins muets et pourtant si bavards de ces vies emportées, bien qu’ici, encore rassemblés, ils ne parlent plus qu’en balbutiant à notre sensibilité… D’ailleurs faut-il les entendre? Est-il souhaitable de conserver le souvenir des circonstances dans lesquelles, patiemment collectionnés, ils parvinrent ici pour former un « tout »? De quelles rencontres, attestent-ils? De quels coups de cœur, de quelles amitiés ou de quelles inclinations de leurs propriétaires d’antan pourraient-ils encore nous entretenir?

Peu importe au fond les réponses apportées! On sait bien que cette étrange besogne dont nous devons nous acquitter et qui procède avant tout du lessivage ou de la liquidation avant fermeture, consiste à enterrer une seconde fois des êtres chers. Et dans cette phase schizophrénique, on formerait volontiers le vœu que cet agencement de volumes, cordon ténu qui nous relient à ces disparus, ne se rompe pas complètement. On souhaiterait tout garder de ce lien matériel, tout en mesurant avec acuité qu’il serait vain de tenter le contraire.

Et même que ce serait probablement insultant pour ceux qu’on déménage à contrecœur et qui voulurent notre émancipation. On voudrait leur succéder sans les remplacer! Et ce n’est pas possible sans en être profondément troublé.

Pour eux comme pour nous-mêmes, il est pourtant vital de faire du passé table rase. La page doit être tournée. Il est impératif de ne pas refuser ce deuil que personne n’a choisi, et de ne pas nous figer dans le carcan d’un passé à jamais révolu. Cela n’exclut pas qu’on souffre forcément des abandons, à commencer par celui de notre jeunesse, qui, à travers nos défunts, s’efface irréparablement…

Comment en effet peut-on s’accommoder sans broncher de la disparition brutale ou progressive mais irrémédiable des stigmates d’un passé auquel nous sommes si intimement liés, et qui constituait, il y a peu, l’équilibre référent et structurant de notre propre vie, notamment affective?

Même sexagénaires avancés, il faut accepter d’être orphelins, car personne n’a vocation à s’inscrire scrupuleusement dans les pas de ses pères ou mères, sauf à accepter de mourir avec eux!

On sait donc raisonnablement qu’il faut assumer la rupture, y compris face à des objets sur lesquels s’ancrent parfois tant de nos souvenirs. C’est la condition sine qua non, de survie de notre espèce depuis la nuit des temps et du passage de relais des générations …

En ce sens, au-delà de l’obligation qui s’impose à nous de balayer sans délais les scories du passé devant une porte close dont nous héritons, c’est notre devoir de nous y soumettre sans faillir, pour que la symbolique de notre « pas » demeure »accueillante à notre descendance et préserve sa liberté d’être.

Facile à écrire!

Moins à réaliser. A cet égard, chacun comprendra qu’il n’est pas très aisé, de toucher à l’ordonnancement d’une bibliothèque et de rompre délibérément l’imperceptible harmonie d’un ensemble constitué de bouquins rangés sur les rayonnages, sans être effleuré par une irrépressible culpabilité. On pressent, et certainement à bon droit, que leur présence ici et leurs placements respectifs n’ont rien de fortuits!

Comment autrement expliquer que « Les Misérables » de Victor Hugo voisinent avec une biographie de Guy-Marie Riobé (1911-1963) évêque d’Orléans mort mystérieusement dans les années soixante? Comment comprendre que des discours de Jean Jaurès puissent cohabiter sans dommage apparent avec des bouquins de Mitterrand et de Mendès-France, non loin des Évangiles et agrégés aux réflexions d’un prêtre ouvrier des Trente Glorieuse, René Poterie?

Comment concevoir de tels assemblages, si l’on fait l’impasse sur les convictions de celui ou celle qui les a ainsi rangés? Mais ces choix, aussi respectables fussent-ils, sont indissociables des engagements de celui ou celle qui les a disposés ainsi et ils n’ont pas vocation à devenir les nôtres.

On savait déjà tout cela du temps de leur vivant. Désormais on se trouve face à la cruelle réalité et il faut en tirer les conséquences, c’est-à- dire assumer ses responsabilité et tirer un trait final, sans renier ni condamner quiconque! Sans oublier non plus.

Et faire enfin son ultime marché dans ces centaines d’ouvrages, dont la plupart rejoindront les permanences d’Emmaüs ou les brocantes dominicales! D’autres bénéficieront d’une cure de jouvence dans nos propres rayonnages. Sauvés du naufrage, et ressuscités dans un contexte différent!

C’est ainsi qu’au moment d’être « encartonné » vers un destin inconnu, un livre parmi tant d’autres a attiré mon attention! L’ouvrage intitulé « Les pas des Heures » avait pour auteur un certain Léon Néel, un poète français de l’entre-deux guerre, dont j’ignorais jusqu’à ce jour l’existence!

L’édition date de 1935.    

Chacun comprendra que je ne pouvais laisser choir dans une poubelle anonyme, un ouvrage dont je pressentais – peut-être à tort – qu’il abordait sous forme poétique et onirique, la seule question qui vaille, ou mieux, la seule énigme qui résiste encore à notre compréhension du monde, celle du Temps qui passe et de sa réalité! « Les Pas des Heures ».

J’imaginais en tout cas que ce fut le projet et le pari du rimailleur, sans pour autant me bercer d’illusion en pensant que dans ce coin poussiéreux de la bibliothèque parentale désormais désarticulée, je découvrirai la clé du mystère…

Mais je me disais qu’en ces instants de dislocation rédemptrice du passé, une balade mélancolique dans le temps, serait la bienvenue pour échapper à la dictature de l’instant et à ses misères…

L’auteur de ce recueil, Léon Neel, m’était inconnu et d’ailleurs, il le demeure pour l’essentiel. Son existence m’aurait sans doute échappé si je n’étais tombé par hasard sur ce livre. Double hasard au demeurant, car, ayant vu le livre, fallait-il encore que la curiosité m’incite à le compulser, alors qu’il n’attire pas le regard à l’inverse d’autres, provenant d’éditions originales, plus richement illustrés ou mieux conservés…

Versificateur un peu maniéré et oublié, il semble que Néel soit l’auteur de plusieurs ouvrages de poésie. Dans les années 1930, il parvenait même – dit-on – à faire publier quelques-uns de ses poèmes dans une revue littéraire, « La Revue Normande », qui comprenait dans son « comité de patronage » les écrivains et académiciens Georges Duhamel (1884-1966) et André Maurois (1885-1967)!

Sans être une consécration, c’est tout de même une preuve d’existence!

Malheureusement, ce pauvre « Léon Neel » peine manifestement à franchir les barrières de la postérité.

En outre, ses poèmes dont la lecture n’est pas déplaisante, ne suscitent tout de même pas la même « qualité » d’émotion qu’un bijou d »Apollinaire », d’ « Arthur Rimbaud », de « Verlaine » ou même de « Robert Desnos »…  Ses trouvailles linguistiques et les situations qu’il décrit, ne sont pas celles de Prévert.

Bref, ce brave homme qui ne fut pas un génie est inclassable. Il est en effet malaisé de l’inscrire dans un courant de la poésie moderne, ni de le compter parmi les poètes incarnant l’avant-garde artistique de son temps.

Même en s’aidant du regard implacable et inquisiteur des plus puissants moteurs de recherche actuels, on ignore presque tout de sa vie. Son oeuvre – au travers du seul ouvrage que je possède – montre toutefois une indiscutable recherche esthétique, qui semble parfois évoquer celle des parnassiens…Quelquefois lorsqu’il se laisse déborder par sa propension au lyrisme didactique et enfantin, son style évoque les quatrains de Maurice Carême, qu’on apprenait par cœur jadis sur les bancs de notre école primaire! Mais sans le souffle créateur et poétique, qui nous faisait admettre le dur apprentissage de la récitation publique.

Evidemment le discours métaphorique de Neel, un tantinet emphatique, ne procède ni du symbolisme, ni du surréalisme, ni même de l’esprit de résistance d’Éluard ou d’Aragon. Aussi la logique aurait du m’inciter à ne pas embarrasser de ce chef-d’oeuvre.

Et pourtant, il a pris place dans ma bibliothèque déjà passablement encombrée!

En dépit des maladresses et des lourdeurs qui lestent l’ensemble , j’aime en effet à croire qu’à lui seul, son titre  » Les Pas des Heures » sauve le recueil et mérite le respect du aux gens d’esprit !

Plusieurs interprétations sont possibles au mot « pas ».

Pour ma part, je privilégie celle qui insinue que le Temps, principal facteur qui taraude nos vies, s’écoulerait de manière hélicoïdale, à l’exemple d’un « pas de vis » qui permet d’enfoncer cette dernière dans la matrice de matière par un mouvement de rotation-translation… Belle allégorie de l’espace et du temps, ainsi que du changement dans la permanence!

Mais ce n’est pas le seul motif qui m’a conduit à sauver le livre du sacrifice assuré!

Page 101, Léon Néel dédie un poème à Marie Curie (1867-1934), probablement écrit dans les mois qui suivirent son décès?

 

Elle fut une femme humble et silencieuse, 

Dans son labeur secret, nuit et jour, s’enfermant 

Pour surprendre et capter l’âme mystérieuse 

Qui veille dans l’atome et dort dans l’élément.

……

D’autres ont su jadis se tailler un royaume

Avec des fleurs d’azur dans leur palais vermeil;

Elle, a choisi d’ouvrir un caillou dans sa paume

Et d’en tirer pour nous un morceau de soleil.

….

Et de ce feu que nul rayonnement n’épuise

Et de cette clarté que nul souffle n’éteint,

Elle a fait, par un geste qui l’immortalise

Contre un mal fugitif un remède certain.

Et c’est cette humble femme, unique en son génie,

Qui versait ce rayon sur ce monde étonné

Et qui, même ayant clos le livre de sa vie,

Nous donne encor ce que nul n’a jamais donné. 

….

Cette poésie aux rimes un peu mièvres, aurait été récitées par son auteur au cours d’une soirée organisée en souvenir de l’illustre scientifique!

Oserait-on le lire publiquement de nos jours et le publier?  Probablement pas..

Ces vers traduisent à la fois l’image d’icone nationale et le culte, dont bénéficiait Marie Curie, après la première guerre mondiale, en tant que scientifique, titulaire de deux prix Nobel , mais également comme figure du patriotisme français et polonais, et initiatrice de la radioscopie diagnostique sur le front.

Dessin de David Antram -EDP Sciences

Ce poème rend assez bien compte également de l’engouement que suscitaient alors les découvertes scientifiques, notamment celle du radium, qui, en ces temps reculés, portait les plus grands espoirs de l’humanité souffrante…

Maintenant, sous l’effet et l’action conjugués des pourfendeurs du progrès scientifique, des ignares endoctrinés et des peureux qui ont fait de la précaution, un principe d’abstinence, le radium appartient à cette famille de radioéléments qu’il faut traquer et éliminer, soupçonnés de provoquer l’apocalypse!

Certes le discours de Neel apparaît un peu boursouflé et la forme souvent inutilement déclamatoire et quelque peu empruntée.

N’empêche, qu’en dépit de ces défauts de style à contre-courant de nos « bavardages modernes » ce sacré Neel semblait avoir tout compris de la radioactivité, en tant que propriété intrinsèque au cœur de la matière et de la part de hasard intervenant dans l’émission de cette lumière jusqu’alors inconnue, puissante et généreuse, dont on attendait les plus grands bienfaits.

Au-delà de la dimension métaphysique qu’il esquisse pour donner sens à cette réserve sans limite d’énergie, le poète rend ainsi un bel hommage à la science de son temps et au progrès que certains individus d’élite comme Marie Curie se chargeaient de décrypter et de promouvoir par un travail acharné et désintéressé…

Une belle leçon d’humanisme encore d’actualité, formulée,  il y a plus de quatre-vingt ans, et avec élégance par un poète ignoré!

Rien que pour elle, il fallait trier avant de jeter! Il n’y a rien à regretter.

 

____ 

 

PS : il ne semble pas que cet auteur soit apparenté au physicien français, Louis Neel (1904-2000), dont l’oeuvre fut également sanctionnée d’un prix Nobel en 1970! Jusqu’à preuve du contraire.

 

 

 

 

 

 

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Il y a tout juste cent ans, le 27 mars 1918 en fin d’après-midi, sous un ciel gris et pluvieux, dans lequel alternaient les averses et de timides éclaircies, l’adjudant Albert Venault, âgé de 25 ans, était grièvement blessé au ventre à proximité du village de Fignières à cinq kilomètres au nord de Montdidier…

Albert Venault (1893-1918)

Sous la mitraille ennemie, ininterrompue depuis midi, il dirigeait la retraite de sa section, ordonnée par l’état-major après l’épuisement des munitions. Tout indique que « méprisant le danger » (selon le journal de son unité), face aux incessantes attaques des fantassins allemands positionnés sur le moindre dénivelé de terrain, il a pris tous les risques, pour protéger le repli de ses hommes… Trop sans doute, car selon les citations à l’ordre de son régiment, il s’était, à de nombreuses reprises, distingué pour sa bravoure au combat. Il s’était constitué en dernier rempart face aux mitrailleuses.

Dès qu’il fut touché, un infirmier et des brancardiers se précipitèrent à son secours « sous un feu effroyable » mais, en dépit de trois tentatives successives, où ils parvinrent à le mettre à l’abri d’un talus, ils ne purent réaliser le pansement d’urgence qui aurait stoppé l’hémorragie…

Les premiers soins ne lui furent en fait prodigués qu’une heure plus tard après avoir regagné les lignes françaises dans un petit bois tout proche…

Dans la nuit, il fut transporté, agonisant, dans une ambulance, vers un hôpital de campagne à une quarantaine de kilomètres au Nord-Ouest de Fignières, dans le village de Namps-au-Val où il décédera dans la journée du 28 mars 1918…

Albert Venault était le frère aîné de ma grand-mère maternelle Adrienne Turbelier, née Venault (1894-1973). C’était son compagnon de jeux, son principal confident et son complice de toujours. Jamais elle ne se consolera de cette perte. Jamais elle ne l’oubliera, continuant de l’évoquer, la larme à l’œil, un demi-siècle plus tard. J’en fus témoin!

Albert fut une des multiples victimes de cette ultime et effroyable offensive allemande en Picardie du printemps 1918.

« L’opération Michel » – ainsi nommée par l’état- major allemand – débuta le 21 mars 1918. L’objectif de son stratège, le général Ludendorff, était de percer une brèche entre les troupes anglaises (canadiennes et australiennes) et l’armée française, et en s’y engouffrant, de s’ouvrir la voie vers Paris …

Et il y avait mit le paquet en mobilisant trois armées et une concentration impressionnante d’artillerie, chargée de pilonner sans relâche les lignes françaises et anglaises, et même Paris, préalablement à un déploiement monstrueux de troupes d’attaque sur le terrain!

La mort d’Albert intervint trois jours seulement après que les alliés prirent conscience, sous l’impulsion de Georges Clémenceau, du danger mortel de cette poussée allemande de la dernière chance. Et qu’ils décidèrent de mettre en place une unité de commandement, confiée au futur maréchal Foch, nommé généralissime.

Albert ne connaîtra pas la victoire qui commença à s’esquisser dans les semaines qui suivirent!

Lui, il était sous les drapeaux depuis janvier 1913, depuis son engagement pour trois ans à la mairie de Parthenay, dans les sapeurs du 6ième génie d’Angers…Il était terrassier de profession, il était patriote: ça lui convenait!

Depuis le début de la guerre en août 1914, il avait donc été sur tous les fronts de la Champagne à la Belgique, de Verdun au chemin des Dames, de l’Artois à l’Alsace, de la Somme à la frontière suisse …

Sous le feu ennemi, dans les pires conditions de danger, il avait, comme tous ses camarades du génie, construit, un peu partout sur la ligne de front, divers ouvrages de défense, participé au creusement des tranchées et érigé des ponts pour franchir des rivières…Maintes fois, il était revenu à l’ouvrage, maintes fois ce qu’il avait échafaudé avait été détruit par l’ennemi!

Quelques jours avant ce funeste 28 mars, son régiment était encore Lorraine, dont il avait gardé la carte, retrouvée dans sa capote après sa mort!

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Albert repose désormais dans le petit cimetière militaire britannique de Namps-au-Val dans la Somme, au milieu des soldats de sa Majesté avec quelques poilus français tombés au cours de cette offensive. Je lui rendis visite, il y a quelques années, au nom de sa sœur qui ne s’est jamais recueilli sur sa tombe.

A titre posthume, il reçut la croix de guerre avec palme et la médaille militaire.

 

C’était un de mes grands-oncles.

PS: Le 26 novembre 2011, je lui ai déjà consacré un billet sur ce blog: « Albert Venault, un frère admiré et trop tôt disparu ».

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Mon père était croyant… Il est mort le 7 novembre 2017 en région parisienne.

Sa vie durant, il avait misé sur l’intelligence et sur le progrès! Et c’est donc – tout naturellement – selon lui, qu’il avait fait don de son corps à la science…

« Un don à la vie » comme l’ont souligné les responsables de l’Université Paris Descartes, qui, avec d’autres institutions et associations concernées, avaient organisé le 20 janvier 2018,  une cérémonie collective au crématorium du Père Lachaise pour rendre hommage aux donateurs.

Il s’agissait aussi d’expliquer en toute sérénité à leur famille, le sens et l’utilité de ce don, dont parfois, on pourrait douter à l’heure du numérique, de la simulation, des algorithmes qui calculent tout et des cellules biologiques que l’on prétend reproduire et cultiver à sa convenance sur la paillasse de son laboratoire …

 

Crématorium du Père Lachaise

Une cérémonie laïque, sobre et pudique. Pleine d’humanité surtout, qui, effectivement, permit à chacun d’entamer son nécessaire « travail de deuil », en l’absence matérielle du corps de son défunt mais dans une meilleure compréhension du geste.

Hier un courrier du Centre du don des Corps m’informait que les cendres de mon père avaient été déposées le 12 décembre 2017 au jardin du souvenir -division 102 – du cimetière parisien de Thiais…

« 102 » le numéro de chambre de son épouse, notre mère, dans sa maison de retraite!  Assez troublante coïncidence qui les réunit, de nouveau outre tombe – outre l’absence de tombe – soixante dix ans après leur mariage en décembre 1947 à Angers… Comme un clin d’œil complice du hasard, principal moteur de toute évolution! Comme si le hasard n’était pas toujours si hasardeux qu’on l’imagine!

Une « sacrée » tentation pour numérologues qui chercheront sans doute un signifiant dans ce nombre qui n’est que « sphénique » et de surcroît « abondant » (au sens mathématique du terme)… Mais, moi, je n’aime guère recourir à la pensée magique pour donner sens à ce qui n’en a pas! Je signale juste une touchante curiosité aléatoire…

Chacun fait comme il l’entend… Et on a le droit de rêver…

Quoiqu’il en soit, le vent d’hiver les ramènera sûrement un jour – ensemble – vers l’Anjou, au moins en songe … et pourquoi pas, sur les chemins tracés par Joachim du Bellay (1522-1560)…

  • « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
    Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
    Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
    Vivre entre ses parents le reste de son âge !
  • Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
    Fumer la cheminée, et en quelle saison
    Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
    Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
  • Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
    Que des palais Romains le front audacieux,
    Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :
  • Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
    Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
    Et plus que l’air marin la doulceur angevine. »

En 1948, boulevard Foch à Angers

 

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Pour les gens de ma génération, c’est-à-dire celle des petits-enfants des soldats de 14-18, celle du baby-boom d’après la seconde guerre mondiale et celle, étudiante, qui, en mai 1968, se révolta contre l’ordre établi, les célébrations de l’armistice mettant fin au premier conflit mondial, sont ancrées tels des rituels laïques et patriotiques, remontant à l’enfance et l’adolescence. C’était dans les années cinquante et soixante du siècle dernier… Et, pour moi, s’y ajoute une composante de religiosité provinciale dans un quartier périphérique d’Angers, celui de la Madeleine!

En ces temps lointains de la quatrième république agonisante et de l’émergence de la cinquième dans les soubresauts de la guerre d’Algérie, nombreux étaient les « poilus de la Grande guerre » encore valides qui défilaient chaque année à l’occasion du « 11 novembre » derrière leurs porte-drapeaux, en arborant fièrement les insignes de leurs régiments et leurs  » accroche-cœurs » gagnés sur les champs de bataille à Verdun ou ailleurs. Parmi eux, il y avait beaucoup de « petits vieux » du quartier, et même mon premier instit’ Ernest Cragné (1887-1965) qui, dans les années trente, avait été aussi celui de mes oncles Albert (1925) et Georges Turbelier (1927-2009)…

Après la « sonnerie aux morts » par le trompettiste attitré de la fanfare du patronage, puis une « Marseillaise » éraillée mais de rigueur, et enfin une minute de recueillement devant le monument dans l’église, où figuraient les noms de leurs camarades de classe « morts pour la France », ils noyaient leur passé ou leur chagrin et parfois leur tacite culpabilité d’avoir survécu à la boucherie, à la buvette du cercle paroissial de « boules de fort ». Là, ils débouchaient en cadence des alignements de fillettes « d’antidérapant » rouge ou blanc, qu’ils descendaient à grandes lampées dans des verres tronconiques à l’angevine.

Et chacun y allait du récit de ses exploits, s’attardant sur les faits d’armes mémorables dont il aurait été l’acteur ou le témoin, au chemin des Dames à la côte 304, à Mort-Homme, en Picardie, dans les Flandres, sur la Marne ou dans les Dardanelles! Depuis quarante ans, leurs narrations étaient patinées par le temps, un peu idéalisées surement, mais si criantes de vérité, lorsqu’elle étaient racontées par ces vieilles trognes qui s’illuminaient, tels des phares gyroscopiques calés sur la victoire de 1918. Le jour du 11 novembre,c’était leur jour de gloire… Le seul de l’année où on les regardait comme des demi-dieux.  Leurs histoires, étaient plus vraies que vraies en somme, puisque, sans s’affranchir de la narration des faits, c’est de leur détresse dont il nous entretenait pudiquement derrière certaines fanfaronnades.

Depuis toujours, ils étaient au rendez-vous de cet anniversaire, qui symbolisait le jour où ils furent délivrés de l’angoisse de la mort immédiate, dans le même temps où ils durent faire le deuil des copains qu’ils laissaient derrière eux. Tous adhérents d’une amicale d’anciens combattants, tous solidaires et à jour de leurs cotisations, ils savaient ce que chacun allait dire! Peu importe d’ailleurs, car ce qui comptait avant tout, c’était d’être là à se serrer les coudes en comptant les rangs. Lesquels, déjà, s’éclaircissaient tristement.

A ce jeu, mon grand-oncle Auguste Cailtreau (1892-1975) – mon « grand-père » par substitution – ne participait pas ou guère. Quand il était exceptionnellement présent à une manifestation d’anciens dans le quartier Sainte Bernadette, il se contentait d’écouter modestement les exploits de ses amis. Ce n’est qu’en le poussant dans ses derniers retranchements, qu’il consentait du bout des lèvres à « avouer » qu’en tant que chauffeur du colonel, il avait conduit le clairon de l’armistice sur les premières lignes du front bulgare à l’aube du onze novembre 1918.

Il n’aurait toutefois pas raté, avec Nini son épouse, le traditionnel repas de l’amitié qu’organisait son amicale dans une auberge des bords de Loire.

Et nous, gamins, à peine incommodés par l’odeur acre de la vinasse et des fumées de tabac qui se déployaient en larges volutes dans l’atmosphère de la salle municipale ou paroissiale, nous assistions, alibis de l’avenir, à cette scénographie dont on savait d’avance le déroulement et l’issue…Dans un coin, les drapeaux, les étendards et les fanions étaient en berne, jusqu’à la prochaine sortie!

Un tantinet insolents, nous écoutions à peine ces pépés qui ressassaient chaque année les mêmes rengaines, dont on ne savait s’il s’agissait d’épisodes réellement vécus ou d’édifiantes fictions patriotiques rodées par des décennies de mémoire sélective. Ce qui est certain, c’est qu’il n’aurait pas fallu nous pousser outre mesure pour qu’on les raconte à leur place, sans omettre ni l’ambiance dans les tranchées avant et après l’attaque, ni la peur des soldats lorsque les « machines à découdre » de l’ennemi arrosaient les premières lignes, ni la répulsion que suscitait la puanteur des cadavres en décomposition oubliés dans les boyaux de première ligne… On riait quand même quand ils évoquaient « la trouillote » et surtout les « boites de singe » infectes, avec lesquelles ils étaient censés s’alimenter dans les rares moments d’oisiveté autorisée. Sans compter le rouge qui tache, la bouffarde, la gnôle, les bandes molletières crasseuses et les ceintures de flanelle!

Parfois leurs regards s’assombrissaient lorsqu’ils évoquaient en regardant du coin de l’œil, les quelques gueules cassées présentes, qui, contre toute attente, avaient déjoué les pronostics médicaux, et survivaient en dépit de tout. Loques humaines pensionnées de l’Etat, ces pauvres éclopés résistaient misérablement aux sévices du temps en masquant le trou béant de leurs mâchoires arrachées par des éclats d’obus, avec des prothèse en cuir. Le reste du temps, calfeutrés été comme hiver dans de minuscules guérites de la Loterie Nationale, ces pauvres mutilés tentaient de conjurer un sort qui leur avait été presque fatal dans les tranchées, en vendant des billets « gagnants » à des badauds sur les boulevards!

Parfois, certains vétérans versaient une larme qui laissait une trace blanchâtre sur leurs visages râpeux en se perdant dans les méandres de leurs rides! Alors on s’émouvait aussi à l’écoute pour la énième fois de l’insupportable attente que devaient endurer leurs potes moribonds, embrochés par une « Rosalie »boche ou une « tachette » teutonne… La « valise diplomatique » du chirurgien chargé de faire le ménage dans les chairs déchiquetées arrivait toujours trop tard, sauf à panser un mort, tandis qu’au loin l’artillerie ennemie lançait sa « musique » infernale sur les copains montant en première ligne en vue du prochain assaut…

J’appartiens à cette génération, la dernière à avoir approché ces hommes au courage contraint qui traînaient leur misère depuis si longtemps. Désabusés sur l’espèce humaine, ils s’efforçaient de faire diversion en se congratulant mutuellement… Peu communicatifs finalement sur leur détresse intime, ils préféraient ressasser les mêmes histoires de guerre, sans trop s’attarder sur leurs illusions perdues dès l’automne 1914…On leur avait volé la jeunesse et tout ce qui la caractérise, la joie, la confiance, l’ingénuité et l’amour. Les femmes. Bref le gout de vivre!

Ces hommes de chair et d’os, guerriers par devoir s’étaient mués en héros malgré eux, et ce faisant, étaient devenus des symboles sans l’avoir recherché. Mais ils demeuraient hantés par le souvenir de tous ceux, moins chanceux qu’eux qui avaient été assassinés à leurs côtés, victimes de la même imposture sur la justification de ce premier conflit meurtrier – quasi génocidaire – de l’ère moderne!

Pour moi, l’armistice de 1918 reste indissociable de ces hommes vieillissants, qui ne parvenaient pas à cicatriser les blessures physiques et morales qu’on leur avait infligés pour le bon plaisir de « va-t-en-guerre » des différents camps en présence!

En cette année du centenaire, c’est d’abord vers eux que vont mes pensées… Eux que je tutoyais autrefois et qui sont aujourd’hui des mythes à usage multiple et tous des soldats inconnus.

Ceci explique cela. Je conserve depuis quarante ans dans mon portefeuille, la carte de poilu d’Orient de mon grand-oncle! Une manière de relayer leur témoignage en me revendiquant de l’un d’entre eux! Une manière aussi de me positionner comme le légataire et l’héritier de ces troufions de 14-18, qui, par leur sacrifice, imposèrent une certaine idée de la Nation, fière de ses principes humanistes et de la civilisation qu’elle incarne. Une Nation qui rejette avec détermination toutes les formes d’obscurantisme notamment religieux, et qui sait se mobiliser quand c’est nécessaire pour défendre sans concession, les principes des Lumières. .

Les décennies ont fini par avoir raison du souffle des derniers témoins directs de cette guerre d’extinction massive, qui priva la France et l’Europe d’une part importante de leur jeunesse mâle. Le dernier survivant de cette guerre, Lazarre Ponticelli s’est éteint, il y a tout juste dix ans. Le temps est donc venu de procéder aux commémorations sans le support des témoignages directs de « poilus »…

Désormais, grand-parents, c’est à nous qu’il revient de contrecarrer l’amnésie tendancieuse, qui, depuis quelques cycles scolaires, a privé notre jeunesse de ce passé pourtant si proche et de lui transmettre ce pan de notre récit national! En ce sens, les manifestations patriotiques officielles du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918 sont non seulement utiles mais nécessaires.

Non pour se complaire dans l’évocation morbide de cette longue parenthèse qui a ensanglanté notre sol et qui a endeuillé presque toutes les familles françaises entre 1914 et 1918, mais pour rappeler que la guerre n’est pas une fiction. Pour rappeler aussi que la paix n’est pas une donnée naturelle mais qu’elle se gagne laborieusement à partir d’équilibres précaires susceptibles à tout moment d’être remis en cause par la folie meurtrière de quelques-uns ou par des idéologies perverses et mortifères comme le nazisme ou, actuellement, l’islamisme!

Ces poilus d’antan auraient voulu que leur guerre fût la « der des der »: ce ne fut pas le cas.

Par nature, la guerre est sale. De ce point de vue, celle de 14-18 a ouvert le ban d’une série ininterrompue jusqu’à nos jours, de massacres et d’atrocités en tous genres…L’année du centenaire de l’armistice de 1918 offre l’opportunité de redire que la guerre ne saurait jamais se résumer à la manipulation de consoles électroniques pour détruire des figurines virtuelles sur un écran vidéo!

Au-delà de leur folklore et de rites surannés qui ne parleront sans doute plus aux jeunes générations, les cérémonies d’antan avaient le mérite de souder la Nation autour de leurs héros, dans un hommage collectif rendu à ceux qui l’avaient défendue au détriment de leurs vies… et de se solidariser avec les rescapés, mutilés, gazés, estropiés!

Il s’agit désormais d’entendre la parole de ceux qui nous crient d’outre tombe, leur horreur de la guerre… Aucun survivant de la Grande Guerre ne vécut paisiblement par la suite. Tous passèrent le restant de leur existence dans la hantise de ce cauchemar, en compagnie des fantômes de leurs frères, de leurs maris ou de leurs amis emportés dans la tourmente. Mon grand-père paternel privilégia le mutisme.

Ma grand-mère maternelle – Adrienne Venault (1894-1973) – ne se remit jamais de la mort de son frère Albert et de son « chéri », Alexis, tués tous les deux à quelques semaines d’intervalle au cours des ultimes offensives allemandes du printemps 1918 dans la Somme.

Ne pas les oublier, c’est faire nôtre leurs mises en garde, car la menace d’une conflagration généralisée demeure aussi prégnante que jadis. Sous des formes différentes par rapport au début du siècle dernier, mais avec une efficacité mortifère décuplée, grâce aux progrès de la technologie! Pas plus actuellement qu’hier, nous ne sommes donc prémunis contre une explosion d’horreurs et de barbaries, qui fut la signature tragique du siècle précédent…L’actualité nous montre que c’est même précisément le contraire. Mais nous sommes prévenus!

Comment s’interdire à l’avenir « d’enrichir » les monuments aux morts de nos villes et villages, d’interminables litanies de noms? Comment s’empêcher d’en ériger de nouveaux sur les avenues de nos villes pour honorer les victimes du terrorisme imbécile? Comment surtout, face à la montée des périls, vaincre en sauvegardant les valeurs de notre civilisation?

Un siècle s’est écoulé depuis l’arrêt des hostilités de la première Guerre Mondiale. Un laps de temps sans signification à l’échelle des espèces vivantes! Et c’est précisément ce qui fait craindre que les pulsions de mort demeurent inchangées…L’homme de 1914 ressemble comme un frère à celui de 2018. L’un et l’autre ressentent les mêmes souffrances dans les mêmes circonstances, avec la même intensité qu’il y deux mille ou trente mille ans!

A Mort-Homme près de Verdun en 1916 -Cote 304

A ce titre, le devoir d’histoire est incontournable. Et il est légitime que ces cérémonies du centenaire revêtent un certain faste, d’autant que cette inimaginable tragédie de 14-18 a conditionné l’ensemble du vingtième siècle et servi de marchepied à la barbarie nazie des années trente et quarante…

Personne ne trouvera donc à redire dans le fait que des manifestations en grandes pompes soient organisées un peu partout en France, même si d’aucuns – dont je suis – craignent, que, comme à l’accoutumée, les responsables politiques du moment ne confisquent ce moment de communion nationale et qu’ils n’en profitent pour transformer ces soldats « bleu horizon » – ces soldats de la République – en porte-flambeaux de leurs propres ambitions. Ils nous ont si souvent montré que ce « fameux devoir de mémoire »dont ils nous rebattent les oreilles avec une sorte de délectation suspecte n’est le plus souvent qu’un outil de communication à leur profit!

Déjà, on nous annonce que l’actuel locataire de l’Elysée, toujours prompt à donner des leçons au monde, a invité, aux célébrations du centenaire, quatre-vingt chefs d’Etats! Mais peut-on réellement en vouloir à ce jeune homme un tantinet mégalo et narcissique, de saisir l’aubaine pour faire de cet événement l’écrin de sa propre gloire? Peut-on lui reprocher de prendre à témoin de ses propres obsessions d’un nouvel ordre mondial, ces vingt millions de morts et autant de mutilés de la première guerre qualifiée de « mondiale »? Les sondages nous en diront plus, le moment venu! Au moins, faisons lui crédit de l’hommage aux « poilus » – fût-il détourné vers un autre objectif!

Peu importe au fond, les dérisoires postures ou impostures de circonstance des « grands » de ce monde, car les soldats de 14-18 ont déjà été abusés tant de fois qu’ils ne sont plus à cela près… L’important c’est qu’on les ramène sur le devant de la scène, avant, peut-être, de les enterrer définitivement.

Ils méritent bien qu’on se souvienne d’eux quelques instants sur les lieux même des tueries, même si c’est avec la grandiloquence convenue de VIP avides de se mettre en valeur, en récitant des discours faussement compassionnels et truffés d’arrière-pensées.

Il faut se faire une raison et admettre que l’hommage public de la Nation ne pourra guère s’incarner autrement, faute de mieux. Il faudra se satisfaire de ces pantalonnades télévisuelles, ponctuées d’avis aseptisés et de « leçons à tirer » dispensées par des palanquées d’experts militaires et d’historiens médiatiques, le tout, sur fond de « Marseillaise » et de défilés des troupes devant des élus endimanchés!

Dans les temps morts des cérémonies, entre deux interviews de personnalités, on nous expliquera savamment pourquoi le maréchal Foch a manœuvré comme il l’a fait en 1918 pour contrer les offensives d’Hindenburg et de Ludendorff dans la Somme ou en Alsace… On nous « révélera » pourquoi, la victoire n’a été acquise qu’à l’automne, et pas avant…Comme Pétain en son temps, certains regretteront que le cessez-le-feu entériné par l’armistice, ait empêché les alliés d’alors d’occuper par les armes le territoire allemand! De grands classiques…

Mais une fois le calme revenu, l’hommage redeviendra privé...

C’est dans le silence du souvenir et dans les allées des grandes nécropoles, que les familles viendront rechercher l’invisible présence de leur poilu disparu! C’est là que se jouera le second acte de ces commémorations du centenaire, le plus touchant et le plus sincère aussi!

Ce sera l’occasion de faire parler les pauvres objets qui leur appartenaient et qu’on a retrouvé sur leur dépouille au moment de leur mort au combat, comme la plaquette d’identification en alu qu’ils portaient au poignet!

Objets et carte, trouvés sur le corps de l’adjudant Albert Venault (1893-1918) – mon grand-oncle 

On consultera les photos de ces jeunes hommes rigolards en uniforme, qui n’aspiraient qu’à vivre alors qu’ils étaient condamnés par les prédécesseurs de nos dirigeants actuels… On relira leurs correspondances: inconscient ou censure obligent, l’omniprésence de la mort y était systématiquement évacuée au profit de rêves de lendemains improbables qui chantent… On redira les noms de ceux que l’on connait, pour qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli de l’hommage universel et collectif..

On se souviendra qu’ils durent tous subir d’intolérables tortures physiques et morales avec pour seul horizon dans la boue des tranchées que l’éclair aveuglant des fusées des artilleries adverses sur des paysages dévastés…Tous s’emmerdaient …

Aussi, au-delà des commémorations de façade,  la meilleure manière de leur redonner vie cent ans après le drame, et « dans le même temps » de se vacciner contre les guerres, serait de consulter les admirables ouvrages de leurs frères d’armes, comme Roland d’Orgelès, Erich Maria Remarque, Henri Barbusse, Maurice Genevoix… Par leur talent, ceux-là surent rendre compte de la cruauté et de l’absurdité de cette guerre, décrire les instants de doute et d’épouvante lors des assauts à la baïonnette où la seule alternative des soldats était de mourir ou de tuer!

Et pourtant, la guerre n’en fit pas des sauvages!

C’est à René-Gustave Nobécourt (1897-1989), un journaliste, écrivain et historien de la Grande Guerre que j’emprunterai en guise de conclusion ou de préambule à cette année du centenaire, les quelques lignes qui suivent, relatives à la poussée victorieuse des troupes françaises en Thiérache à quelques jours de l’armistice:

 » Malgré ce ciel crasseux et dégoutant, et cette terre détrempée qui engluait les godillots, les bandes molletières et le pan des capotes ils pressentaient maintenant la victoire. Non pas encore, certes au bout de cette étape, mais s’y employant ainsi qu’une promesse. N’allaient-ils pas au devant d’elle à travers ce pays de prairies de vergers et de vastes futaies, cette Thiérache où les soldats en pantalon rouge avaient retraité dans les premiers jours de la guerre?  » ( L’année du onze novembre » édité chez Robert Laffont en 1968)…

C’était le 5 novembre 1918. Mon grand-père paternel, chasseur d’Afrique, Marcel Pasquier (1892-1956)  étaient de ces soldats, qui avançaient ce jour-là … dans le pays de sa naissance!

La fête peut commencer! 

 

 

 

 

 

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Comme le temps passe! C’était le 26 décembre 1828 à Montjean-sur-Loire en Anjou…

Ce jour-là, sous le règne du très conservateur roi de France Charles X, Angélique Pasquier, épouse de Louis Fillion, un filassier de chanvre du cru, met au monde Marie Fillion (1828-1911).

La petite Marie, cadette de la famille, sera elle-même, mère d’une très nombreuse descendance, dont mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) qui naîtra également à Montjean-sur-Loire, quelques trente six ans plus tard.

D’elle, on ne sait rien ou presque, hormis quelques souvenirs glanés ici ou là, et rapportés par une de ses petites filles angevines, Germaine, qui, à la charnière du vingtième siècle, passait parfois quelques jours de vacances à Montjean chez sa grand-mère dans sa maison de la place du Vallon, proche de l’entrée de l’ancienne mine de charbon!

Rien en tout cas qui justifierait aux yeux d’un historien académique, qu’elle franchisse allègrement les décennies en imprimant une indélébile marque sur la postérité…

On possède malgré tout une photographie d’elle – une seule – perdue au milieu du remariage d’un de ses fils en 1897, alors qu’elle était déjà âgée, et veuve depuis un an de son perreyeur ou carrier d’époux, Mathurin Turbelier (1825-1896) ! Elle porte la coiffe des paysannes riveraines de la Loire…
Autant dire qu’en 2017, son anniversaire avait toutes les chances de passer inaperçu, s’il ne m’était venu à l’idée en ce lendemain de Noël gris, brumeux et pluvieux, de vagabonder au travers des imprévisibles labyrinthes de mon arbre généalogique à la recherche de quelque rameau oublié qui puisse retenir mon attention et m’offre la chance de nouer une improbable aventure sans lendemain et sans risque avec une gente dame d’autrefois …

Point d’Emilie de Breteuil dans ma gibecière, ni de Louise de Prusse! En fait, je ne suis tombé que sur cette adorable grand-mère au regard de « Tigre » vendéen et méfiant, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici, mais dont je n’avais encore jamais fêté la naissance ! « Pour cause, me dira t’-on, on ne peut célébrer la naissance de tous les aïeux figurant sur notre série géométrique généalogique ».

Malgré tout, on peut faire des exceptions! Et, en l’occurrence, cent quatre-vingt-neuf berges, ça compte pour cette riveraine de mon fleuve de cœur, la Loire, ma « terre » fluide, en perpétuel mouvement au rythme des saisons … Comme se plait souvent à le rappeler – et bien plus joliment que moi – l’académicienne et écrivaine Danielle Sallenave, originaire de Savennières !


Et en plus ça « tombe » bien, car Marie Fillion est l’incarnation même de ma famille maternelle, métissée des deux rives mais entièrement ligérienne …

Par sa mère, Angélique Pasquier (1790-1866) – « fille de confiance » de son état – Marie serait plutôt influencée par la rive droite du fleuve en aval d’Angers et en amont d’Ancenis. Cependant, tant par le lieu de sa naissance, que par son ascendance paternelle, elle ne pouvait être qu’héritière des us et des coutumes de la rive gauche du côté de Saint-Florent-le Vieil, Bouzillé et des Mauges… Des mœurs et convictions ancestrales que je revendique encore aujourd’hui sans toutefois y adhérer.

Certes, son père était né bien en amont, à Saumur en 1795, mais par la force des événements tragiques qui avaient contraint ses parents à s’y réfugier à la suite des combats fratricides des guerres de Vendée à Saint-Florent-le-Vieil et des actes génocidaires à jamais impunis, perpétrés par les troupes de la Convention pour mâter la rébellion…

Marie est née avec ce fardeau et ces fantômes … et nous aussi, forcément!

Parmi les autres perdreaux de l’année 1828, il faut évidemment citer son presque compatriote Jules Vernes, né à Nantes le 8 février 1828… Mais aussi du côté de l’Oural, ces contrées dont Marie n’imaginaient peut-être même pas qu’elles puissent exister, un certain Léon Tolstoï, le 28 août 1828…

Il est possible enfin qu’elle ait entendu parler par un colporteur de passage à Montjean, de René Caillié, un gâs des Deux-Sèvres et explorateur réputé, qui, en 1828, réussit à rallier Tombouctou au Mali à partir du Sénégal, et qui, surtout, parvint pour la première fois dans l’histoire occidentale, à en revenir vivant !

Finalement, on ne saura jamais ce qu’elle sut vraiment du monde qui l’entourait, alors qu’elle traversa deux monarchies – Bourbon et Orléans – deux Républiques dont une « Lamartinienne » et un empire napoléonien…Non plus qu’on élucidera cette curieuse concordance des dates, qui fit que, née au lendemain de la Nativité chrétienne, elle mourut la veille de la Fête nationale, le 13 juillet 1911 à l’hospice civil de Montjean-sur-Loire.

Bon anniversaire, petite Marie !

 

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