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Archive for the ‘Mon panthéon’ Category

Quatre-vingt-cinq magnifiques clichés quasiment inédits , réalisés en 1949 pour le compte de Life Magazine par le photographe américain d’origine polonaise Nat Farbman (1907-1988) sur la ville d’Angers, ont été récemment diffusés sur Internet. La consultation de ce fonds photographique désormais rendu public est une pure merveille.

Elle permet à la génération angevine du baby-boom, éblouie et sous le charme, de retrouver ses premières sensations, celles de sa petite enfance dans le décor d’une ville qui l’a vue naître, une cité provinciale qui, cinq ans auparavant, ployait martyrisée sous l’occupation nazie …

En 1949, Angers encore empreinte du dix-neuvième siècle puritain, coincée entre sa cour d’appel, son université catholique et son tout-puissant évêché, savoure pleinement sa liberté retrouvée, mais elle esquisse à peine sa mue vers une modernité encore hésitante que les Trente Glorieuses confirmeront quelques années plus tard.

A cette heure, les stigmates de la guerre, ceux des bombardements du printemps 1944 et des combats de la Libération sont encore perceptibles dans le paysage urbain. Ainsi, la Maine, la rivière qui arrose la ville, ne peut guère être franchie autrement qu’en empruntant les ponts métalliques provisoires, construits à la hâte par les américains à la mi-août 1944.

Feuilleter ce livre de clichés anciens, témoins d’une époque définitivement révolue – si éloignée idéologiquement de la nôtre qui s’oublie dans l’urgence – s’apparente en fait à une réappropriation du temps long et de la durée, transformant l’intensité émotionnelle de l’instant en une éternité! Un plaisir raffiné d’esthète que d’aucuns assimilent parfois à de la nostalgie, bien qu’elle n’en soit qu’un attribut plaisant et mélancolique!


Parmi ces photographies où cohabitent des « bonnes sœurs » en cornettes, des lavandières s’éreintant à frapper le linge dans des bateaux-lavoirs en bord de Maine, ou encore de bavardes marchandes de quatre saisons s’époumonant, les jours du marché, place Imbach ou boulevard Foch, plusieurs clichés montrent des ateliers de filature, de tissage ou de corderie de chanvre de l’entreprise Bessonneau.

Bessonneau! Une entreprise qui appartient à la légende de nos « anciens » donc au patrimoine commun des angevins. Elle régna presque sans partage sur l’industrie angevine durant la première partie du 20ième siècle, jusqu’à sa liquidation dans les années soixante…

Peut-être influencé par son épouse Pat, elle-même initiée au reportage photographique, Nat Farbman ne semble s’être intéressé qu’aux ouvrières travaillant dans ces immenses halles d’usine encombrées d’alignements de métiers à filer, voire à tisser. Autant de machines en tout cas, alimentées par la force motrice de la vapeur, transmise par des courroies reliées à des réas et des volants d’inertie, dédiés à chaque machine en tous points des ateliers…

Dans cet enchevêtrement de lanières, de longes et de brides, qui entravaient les déplacements des ouvrières majoritaires en nombre, les accidents étaient fréquents, souvent mortels, lorsque un bras, une main ou une mèche de cheveux étaient brutalement happés dans les bandes défilantes des courroies ou dans les fils de chanvre en cours de bobinage !

Pour pallier ce risque, les travailleuses de tous âges, portaient des « fichus » autrement dit des « foulards » qui en ce temps-là n’avaient rien d’islamiques! Pour les mêmes motifs, les quelques hommes des ateliers, notamment ceux affectés au graissage et à l’entretien des métiers, ceux des services d’outillage ou d’ajustage, que le reporter n’a pas cru bon de figer pour la postérité, ne se séparaient jamais de leurs casquettes ou de leurs bérets! A la débauche du soir, reprenant leur couvre-chef de ville, ils déposaient leur chique sur leur machine, qu’il recouvrait de leur coiffe crasseuse et huileuse du jour !

Ayant consacré ici un billet en 2014, aux travailleurs de cette usine qui régissait la vie de tant de gens, je n’y reviendrai pas, sauf à souligner une nouvelle fois que nombre des miens, de tous âges, de toutes générations et de tous sexes y gagnèrent péniblement leur vie à un moment ou à un autre de leur cursus professionnel, à commencer par mes deux grands-pères, mon père ainsi que mes oncles paternels qui y effectuèrent leur apprentissage d’ajusteur. Enfin plusieurs grands-oncles et même une grande tante maternelle y furent ouvriers …Et d’autres encore, familiers du quartier de Saint-Léonard ou de la Madeleine que j’ai croisés, enfant!

C’est précisément vers cette grande tante, sœur aînée de ma grand-mère maternelle que se portèrent spontanément mes pensées en découvrant deux photographies sans concession d’une ouvrière âgée et ridée, rivée sur sa machine.

Evidemment cette pauvre femme ne peut être ma tante, Marie Clémence Venault (1881-1954) que l’on reconnaît parfois au second plan de quelques clichés familiaux des années trente! En 1949, âgée de soixante-huit ans, elle n’était plus en mesure de travailler. Mais quelques années auparavant, j’imagine que le reporter américain eût pu en faire son modèle pour incarner la dure condition des ouvrières dans les manufactures de chanvre, comme Bessonneau, où les patrons héritiers de grandes dynasties industrielles locales, se targuaient de développer un capitalisme social, sous la « bienveillante » et paternelle bénédiction des autorités ecclésiastiques diocésaines! Sans trop se préoccuper d’octroyer des salaires décents pour des durées de travail convenables. Sans trop, non plus, s’intéresser aux conditions exécrables de travail de leurs personnels!

Pour n’avoir entrevu Marie Clémence qu’une ou deux fois à la fin de sa vie, épuisée et grabataire dans une chambre sombre d’un taudis de la cour du Croissant du Faubourg Saint-Michel aujourd’hui disparu, l’image que je conserve d’elle est incertaine et brouillée, mais des témoignages que j’ai pu recueillir à son propos, il apparaît que cette femme au caractère combatif et bien trempé, exprimait la joie de vivre, n’ayant de cesse de manifester sa générosité dans son entourage, jusqu’à ce que les atteintes prématurées de l’âge n’eurent raison de son optimisme et de son sens inné de la solidarité ouvrière.

Originaire de la Gâtine poitevine comme ma grand-mère, sa cadette de treize ans, fille d’un poseur de voies tué par un train, et d’une garde-barrière, elle fut, dès son adolescence, « placée » comme domestique avant de rejoindre la capitale angevine au début du vingtième siècle, pour se faire embaucher comme ouvrière de filature.

C’est sûrement là qu’elle rencontra son premier mari, un forgeron plus âgé qu’elle, des aciéries de Montrejeau. C’est aussi dans l’usine qu’elle fit la connaissance de son second mari après son veuvage… L’usine était son univers, celui de ses souffrances, de ses joies comme de ses amours!

C’est donc à elle que je pensais en regardant ces clichés pris sur le vif  de cette « vieille » ouvrière de filature, qui aurait pu être sa compagne !

Manifestement, Farbman s’y est repris à deux fois pour cadrer le personnage sur la pellicule argentique. Peut-être même lui a-t-il demandé de poser! Il a sûrement cherché à capter son regard. Mais en vain! Sans doute, cette femme se méfiait-elle d’instinct de la considération affichée des hommes de pouvoir, c’est-à-dire de tous ceux qui, à la différence de ses hommes ne portaient pas des bleus de chauffe, mais des cravates et des complets vestons! Dans ces lieux de brutalité, où rien n’est gratuit sauf la sueur des ouvrières, sa pudeur à moins que ce ne fût sa conception de la dignité, lui interdisait de concéder au photographe la moindre complaisance ou de l’entretenir dans une quelconque connivence.

De quel droit, cet étranger voyeur s’arrogeait-il l’autorisation de forcer ainsi son intimité et montrer sans détour les signes annonciateurs de sa déchéance physique prochaine? Il n’était pas présent lorsque sa beauté n’avait pas encore été altérée par les assauts d’un travail répétitif, pénible et quotidien,  de surcroît, payé au « lance-pierre ».

Il n’obtiendra pas le plus petit sourire complice! Fût-ce pour la bonne cause!

Armé de son appareil à soufflet, il parviendra pourtant à se faire partiellement oublier et réussira à surprendre son regard perdu dans ses songes d’un ailleurs improbable, et à s’en accaparer suffisamment, pour témoigner de la lassitude, de la détresse et du désabusement de son modèle! Voire de son désenchantement après une vie de labeur.

Ce cliché d’une femme vieillie avant l’âge et néanmoins belle, est à la fois émouvant et exceptionnel, mais exigeant pour l’observateur qui n’a plus le droit de regarder sans voir… Au-delà de ce qu’il laisse entrevoir, c’est l’ensemble de la condition ouvrière au lendemain de la Libération, qu’il nous révèle, si crûment incarnée par cette femme impuissante face à sa machine… Au-delà encore, il nous invite à nous interroger sur la finalité du code du travail que d’aucuns aujourd’hui s’apprête à piétiner au nom d’un hypothétique progrès qu’on n’ose plus qualifier de « social » et dont tout donne à croire qu’il ne serait que le cache-sexe d’intérêts antagonistes à ceux des travailleurs… ..

C’est pour cette femme et pour ses enfants que le droit du travail a été conçu au cours des deux derniers siècles, et pour personne d’autre. Pour les protéger des excès liberticides et mortifères de leur patron, et non pour protéger – « sécuriser » – l’employeur de ses excès de fatigue ou de la « méchanceté » agressive d’une concurrence internationale sans vergogne, qui vend partout et indifféremment des pinces à linge ou des téléviseurs fabriqués à mille lieues d’ici par des gamins!

C’est tout simple à comprendre, pourtant…

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C’est probablement au cours de l’automne 1954 que mes parents ont acquis un terrain de quelques centaines de mètres carré sur lequel ils firent construire leur maison. Il se situait dans une impasse privée du quartier de la Madeleine à Angers, « la rue de Messine« . 

Dans un billet du 7 juillet 2013 (publié sur ce blog), j’ai déjà évoqué l’atmosphère provinciale et familiale qui, au début des années soixante, régnait dans cette rue mitoyenne du stade Bessonneau, devenu ultérieurement « Jean Boin » et renommé récemment « Raymond Kopa« .

Je n’y reviendrai donc pas trop. Juste un peu toutefois pour rappeler, parodiant la « chanson » d’Aznavour, qu’il s’agissait d’un temps – et d’un lieu – que « les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaitre »! Ni même imaginer, tant cette époque antédiluvienne semble éloignée de la nôtre. Aujourd’hui, un simple glissement de doigt sur un écran tactile nous transporte aux antipodes de la planète ou aux confins d’un univers à l’incompréhensible destin et d’un âge putatif de quelques treize milliards d’années… Notre horizon d’alors était statique, prévisible et imperturbable, borné par le clocher de l’église, la rue Saint-Léonard et le stade. Et nos espoirs univoques!

Débouchant sur une autre impasse, la rue de Tunis, notre rue, partiellement lotie et viabilisée, n’était guère carrossable. Elle constituait de ce fait, le terrain de jeu privilégié des gamins et gamines du quartier. De la sorte, nombre de nos genoux portaient en permanence les stigmates au mercurochrome des contacts parfois rugueux avec la chaussée empierrée.

Bordée de part et d’autre, la rue ne comportait pas moins d’une vingtaine de pavillons, construits dans l’entre-deux-guerres, tous flanqués de jardinets, qui pour certains – ceux des numéros pairs- se prolongeaient jusqu’au mur de clôture de la propriété du marquis de La Sayette. Sur les terrains en semi-friche, où, après l’école, s’exprimait notre imaginaire, l’aventure consistait à construire des cabanes adossées à des ronciers, et à nous cacher dans des plate-bandes d’orties.

A quelques dizaines de mètres de l’entrée de ce territoire protégé, du côté de la rue Saint-Léonard, trônait, tel un octroi improvisé, une austère demeure: il s’agissait d’une dépendance – extra muros – de la gendarmerie nationale, où étaient « encasernées » deux familles de pandores. L’administration militaire y avait même implanté un hangar semi-circulaire en tôle, où elle garait épisodiquement des motocyclettes de service.

Les dimanches, mais aussi certains soirs du printemps ou d’été, lorsque le SCO d’Angers (Sporting club de l’Ouest), l’équipe de foot professionnel « recevait » une formation adverse, la rue d’ordinaire si paisible se retrouvait envahie par une foule compacte de supporters braillards qui se rendaient au « match ». Ils cohabitaient tant bien que mal avec des flots de « bagnoles », qui  tentaient de stationner sur le terrain vague à l’entrée du stade, en débordant parfois, au grand dam des propriétaires, sur un champ de luzerne encore exploité. Dans ce joyeux « bordel » qui souvent suscitait la colère des riverains, nous autres, les gamins d’alors, nous nous amusions comme des petits fous. Cette animation désordonnée et bruyante faisait notre délice, d’autant que des cohortes « d’hirondelles » et d’agents de police, clowns involontaires d’un scénario qui leur échappait, s’efforçaient vainement de canaliser l’ensemble en s’époumonant cramponnés à leurs sifflets! Sans grand succès, car personne n’avait cure de leurs gesticulations!

A l’extrémité de la rue devant l’entrée du stade, de longues files d’aficionados angevins de tous âges, surtout des « mecs », s’agglutinaient face aux guichets des « Populaires », les tribunes aux gradins de terre battue, ouvertes à tous vents, que fréquentaient les « petites gens », les ouvriers et les « vieux travailleurs » à la retraite. Bref, tous ceux peu fortunés, qui aimaient le foot! Mon grand-père paternel fut de ceux-là jusqu’à son décès en 1956. Il s’était équipé d’une cape dédiée pour résister placidement aux intempéries.

Cette configuration du quartier fut entièrement revue à la fin des années soixante par le percement d’un boulevard périphérique qui le désenclava. Banalisé, il en perdit son identité. Ne subsiste plus rien ou presque de ce petit « monde à part  » qui évoluait ici! Et avec lui, disparut l’insouciance de notre enfance, qui, pour l’essentiel se déroula ici.

De la rue de Messine ne demeure qu’une toute partie, séparée du boulevard par un terre-plein central, une sorte de haricot desséché, et quelques maisons « non frappées d’alignement » dont celle de nos souvenirs. Elle fut vendue par mes parents au cours des soixante-dix après qu’ils eurent quitté Angers pour la région parisienne.

Nonagénaires, ils demeurent encore hantés par ce petit coin d’Anjou, si proche des lieux qui les virent naître, et dans lequel ils vécurent probablement les plus beaux moments de leur existence, au rythme des petits riens d’un bonheur familial simple que les petits coups de canif de la vie n’avaient pas encore trop égratigné. L’espace et le temps étaient à dimension humaine, ponctués par les sonneries de l’horloge paroissiale de la Madeleine et les sirènes d’embauche et de sortie du personnel de l’usine de filature de chanvre de la rue Saumuroise. C’est ici qu’ils tissèrent tant d’amitiés militantes ou d’affections familiales, dont ils se revendiquent toujours plus d’un demi-siècle après. C’est ici enfin que vient se réfugier leur mémoire, comme si le rappel de ces temps heureux  leur servait de viatique pour affronter le grand âge. La rue de Messine demeure leur fontaine de jouvence…

Sur le terrain nu qu’ils venaient d’acheter au 6 bis , à l’emplacement précis où l’architecte prévoyait de creuser les fondations de leur maison, se trouvait un magnifique buisson de roses blanches « anciennes »…

Un rosier liane dont l’implantation en ce lieu, au vu de l’extension de ses rameaux, devait certainement « remonter » à de nombreuses années…Non greffé, ce rosier dont les feuilles d’un vert prononcé et luisant ne présentait aucune souillure, semblait particulièrement vivace.  Aucune colonie de pucerons ou autres insectes et champignons n’y avaient élu domicile. En outre, il n’était affecté d’aucune de ces maladies qui, au bout de quelques mois à peine, pourrissent la vie des rosiers que l’on se procure à l’issue d’une incursion dominicale dans nos modernes jardineries…

Personne à l’époque ne sut identifier l’espèce de roses dont il s’agissait. On savait juste qu’il fleurissait abondamment en mai, qu’il était peu ou pas « remontant » et qu’en raison probablement de sa rusticité éprouvée par des successions de printemps, il bénéficiait manifestement d’un système immunitaire sans faille. Ainsi semblait-il se soustraire aux inconvénients des autres espèces, singulièrement des nouveaux greffons, qui tremblent au moindre frimas et dont les feuilles percluses d’oïdium s’enroulent et se maculent de taches avant même l’éclosion de leurs fleurs les plus précoces au printemps. A la différence de notre descendant d’églantier, ces jeunes plants sont dit « remontants » mais que remontent-ils en dehors de nos remontrances à leur endroit, et notre déception annuelle face à leurs souffreteuses et coûteuses production? .

Le vieux rosier de la rue de Messine, destiné à être sacrifié sous la pelle des ouvriers du bâtiment, ne présentait aucune de ces malfaçons génétiques et ne provoquait par conséquent aucune de ces désillusions rageuses que l’on éprouve lorsque l’on découvre que l’une de nos récentes et prometteuses acquisitions au nom pourtant prestigieux et people, est couvert de pustules, à peine planté dans notre jardin avec le terreau qui sied vendu à prix d’or !

La chance du vieux rosier fut l’attention que lui prêta – à moins que ce ne fut de la compassion – un mes oncles paternels, habitant du quartier Saint-Léonard, qui avait emménagé à quelques kilomètres de là, rue Charles Péguy, dans une maison qu’avec son épouse, il avait fait construire peu d’années auparavant. Rosiériste amateur et jardinier avisé, épris des plantes et des oiseaux, il comprit tout le parti florifère qu’il pouvait tirer de ce rosier liane exceptionnel.

Il lui sauva l’écorce et la vie en le transplantant dans son propre jardin. Probablement reconnaissant pour cette bienveillante sollicitude, le végétal y fit volontiers souche. Il s’y acclimata sans encombre, colonisant une grande partie de l’espace qui lui était dévolu en arrière de la maison, qu’il égaya de son abondante floraison au printemps!

Parallèlement – « dans le même temps » comme on (il) dirait désormais pour être au goût du jour – mon père en avait fait quelques boutures qui s’enracinèrent sans difficulté et sans complexe à proximité du garage de sa future maison.

L’aventure du rosier prit un autre tournant décisif – tout aussi fructueux que les précédents – au début des années soixante-dix, lorsque mes parents s’installant à Massy (91) dans un appartement avec terrasse, procédèrent à un nouveau bouturage du rosier devenu leur « mascotte » mais cette fois, à destination d’une jardinière…

Clairement, le vieux rosier angevin ne tira pas ombrage de ce changement de statut, qui le priva de la pleine terre dans laquelle il ancrait précédemment ses racines. En rien, son développement ne fut entravé, et c’est de bonne grâce qu’il s’appropria son nouveau territoire. Dès lors, à chaque printemps, il illumina un pan entier de son « nouveau jardin » de ses centaines de roses blanches … A telle enseigne, qu’il fallut quand même un jour, envisager de lui trouver un emplacement plus confortable permettant toutes les extensions spatiales que sa nature lui imposait…

En attendant, on dut le « rabattre » régulièrement et sévèrement pour éviter qu’il ne s’en prenne au balcon voisin, violant ainsi toutes les règles de bienséance en vigueur dans les copropriétés civilisées !

L’occasion se présenta lorsque mes parents firent l’acquisition d’un ancien corps de ferme transformé en résidence secondaire dans le hameau de Onville au cœur de la Beauce (environs de Greneville-en Beauce et Guignonville). Le rosier de nouveau transplanté au pied d’un mur ensoleillé de l’ancienne cour de la borderie ne tarda pas à occuper tout l’espace, affichant derechef une santé insolente qu’aucune autre variété de rosiers ne semble être en capacité de lui concurrencer… Tout au plus lui jalouser!

En outre, à partir du pied initial d’Onville, de nombreuses boutures furent faites, dont une par mes soins, qui fit souche dans la ville nouvelle des Ulis, et que je transférai ensuite dans le jardin de mon actuelle résidence… Son tronc atteint désormais une quinzaine de centimètres de diamètre. Toujours exempt de parasitage ou de maladie végétale, il irrigue de ses lianes une haie mitoyenne et je partage sa ramure avec un de mes voisins, conquis par la magnificence de sa floraison printanière au dessus de son garage…

Je me suis laissé dire que bien d’autres pieds – « des tonnes de cousins » – issus du plant initial de 1954 prospèrent généreusement et essaimèrent un peu partout en région parisienne…et peut-être au-delà!

On ne saurait conclure sans esquisser une hypothèse sur l’identité de ce phénomène qui traverse les âges et accompagne fidèlement notre famille. Partie prenante de notre histoire, on aimerait en dire plus sur la variété à laquelle il est affilié, qui lui permette de franchir les décennies sans jamais s’abâtardir!

Dans un premier temps, certains pensèrent qu’il s’agissait d’un « rosier de Damas »…Mais c’est très peu probable car les roses de Damas sont majoritairement roses et dégagent un fort parfum dont notre vieux rosier est pratiquement dépourvu!

A l’issue d’une consultation des catalogues des rosiéristes, la seule possibilité qui retienne notre attention serait celle d’une variété proche du rosier ancien « Albéric Barbier » qu’on nous présente comme une liane « aussi charmeuse que robuste, à l’aise partout » et dont les « tiges souples » sont pourvues d’un joli feuillage d’un vert sombre et luisant, presque persistant, où se prélassent des roses couleur chantilly… »

La ressemblance est assez frappante sous la réserve près du « parfum agréable » qui n’est pas très perceptible dans notre cas!  Pour le reste, tout semble concorder:  » Groupés en petites grappes, ses jolis boutons jaunes éclosent durant presque cinq semaines en fin de printemps ou en début d’été. Comme la plupart des rosiers lianes, il n’est pas ou faiblement remontant en automne selon le sol et le climat, mais cette solide variété offre l’avantage de se plaire même dans les sols ingrats, à mi-ombre, ou même à l’ombre en climat chaud. »

Si cette hypothèse était confirmée, notre rosier – désormais et provisoirement baptisé Albéric Barbier aurait été obtenu en 1900 par René Barbier, un rosiériste orléanais et serait issu d’un croisement entre une espèce botanique originaire d’Asie orientale et un rosier hybride anglais….

En raison de sa robustesse et de son adaptabilité à l’environnement, il aurait conquis l’Amérique!  Rien ne le rebute… Il fait désormais partie de la famille…

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Lorsqu’elle confine au drame comme récemment ce fut le cas dans le lycée de Grasse ou encore au cœur de Londres où des lycéens de Concarneau furent gravement blessés, l’actualité offre parfois l’occasion de rendre hommage au courage des enseignants et d’évoquer leurs lointains prédécesseurs, qui, dans des temps anciens, ont accompagné « nos humanités » ainsi qu’on appelait l’enseignement dispensé dans l’enseignement secondaire avant 1968.

De fait, c’était bien de « culture humaniste » dont il s’agissait. Et les maîtres, qui nous la transmettaient, se considéraient d’abord comme des « humanistes » en mission, avant que certains d’entre eux, contraints par la rudesse des temps, ne retiennent de leur vocation d’éducateurs que leur statut de fonctionnaires de l’Education Nationale, soucieux de préserver des avantages acquis ou des prérogatives…

Avec le recul du temps, je confirme que l’encadrement enseignant du Lycée David d’Angers, celui des « Trente Glorieuses » était bien composé d’hommes et de femmes qui n’avaient d’autre souci que de nous ouvrir les portes de la culture et de nous en nourrir!  Bien sûr, il est possible que, la nostalgie aidant, je force un peu le trait et embellisse rétrospectivement mes souvenirs d’adolescence du petit brin de tendresse, qui aide l’homme d’âge mûr à vivre sans regret les dernières étapes de sa vie. Peut-être même, qu’à la lumière des soubresauts de l’histoire en marche, succombe-je à la tentation de trop idéaliser un passé désormais antérieur, qui m’amène, sans y prendre garde, à confondre le jeune homme fringuant et sûrement prometteur que j’étais (à mes yeux), et l’environnement scolaire dans lequel il évoluait…

En effet, dans ces années soixante du siècle dernier, les coups de boutoir de l’âge n’avaient pas encore produit leurs effets érosifs. D’un point de vue collectif, personne n’avait encore vraiment conscience que le déclin français était déjà amorcé, masqué par une croissance conjoncturelle à faire rêver les faux prophètes de l’économie, et qui servait de moteur à un consumérisme triomphant bénéficiant à tous…C’est précisément cette boulimie de fièvre acheteuse qui sera bientôt accusée de tous les maux par les étudiants en révolte.

Dans ce contexte, notre bon vieux lycée napoléonien, revisité à ma guise, fait figure, dans son décor d’époque, d’asile insouciant de la mémoire et d’ultime refuge, dans lequel prospèrent nos illusions d’un paradis perdu depuis longtemps…

La réalité était certainement moins idyllique que les traces qu’elle laisse dans nos esprits désabusés et menacés de dégénérescence sélective. Mais, peu importe, car même les petites tracasseries disciplinaires d’alors, qui ont servi de terreau aux jacqueries jubilatoires de la fin de cette décennie gaullienne, apparaissent désormais comme des rites initiatiques indispensables, dont on se prend à regretter qu’ils aient disparus du thésaurus éducatif sous les pavés de 1968… Et même bannis comme d’encombrants archaïsmes!

Le présent siècle, qui n’enterrera pas que nos errements et nos utopies, ne pourra évidemment jamais nous faire oublier la période des Trente Glorieuses, qui persiste à habiter notre imaginaire, parce qu’elle fut le théâtre de nos premières émotions intellectuelles, de nos premiers émois sentimentaux, mais aussi de nos premiers engagements militants. Pour toutes ces raisons, on ne saurait l’évoquer autrement qu’en se rappelant notre optimisme confiant, dans un monde reconfiguré après la seconde guerre mondiale autour d’une Amérique certes dominante, mais qui assumait pour nous, malgré nos rodomontades gaulliennes, une guerre froide avec une Union Soviétique menaçante.

En Anjou, en tout cas, cette époque n’était pas hypothéquée, comme c’est le cas désormais et partout, par le spectre d’une crise économique et sociale lancinante, éreintante pour le moral et condamnant une part significative de la jeunesse à sortir du système scolaire sans diplôme négociable, tandis qu’un quart environ recherche en vain un travail pour survivre, ou l’oubli en sombrant dans des expédients mortifères et liberticides…Du temps des « Trente Glorieuses », l’épée de Damoclès n’était encore qu’une figure allégorique de la mythologie grecque sans prise effective sur notre quotidien et sur notre avenir.

Notre seul enjeu était d’apprendre sans nous préoccuper de lendemains professionnels, qui, de toute façon seraient assurés. Face à un avenir qu’on entrevoyait sans crainte, notre seule interrogation était de savoir quelle position dans l’échelle sociale nous était réservée. On espérait que la réponse résidait dans nos résultats scolaires et ultérieurement universitaires, tout en supputant que les accointances et les réseaux relationnels étaient aussi de puissants leviers de la réussite. Ceux qui, comme moi, étaient issus de milieux ouvriers évolués, culturellement favorisés et formés à l’esprit de Lumières par le biais du syndicalisme chrétien, étaient conscients que les études -fussent-elles brillantes – ne pouvaient suffire à réduire les inégalités sociales et qu’on ne pouvait pas tout attendre de l’école, l’ascenseur social privilégié de la République. On en attendait toutefois beaucoup!

Pour autant, nous n’étions pas des militants engagés dans l’enceinte du lycée, où la distribution de tracts et la propagande politique et syndicale étaient prohibées et réprimées. Sanctionnées plutôt, car nous n’avions pas à faire à des tortionnaires! Au dehors, en revanche, nous partagions les options politiques de nos parents, fondées sur la fraternité ouvrière, le syndicalisme démocratique et la lutte pour l’émancipation et la justice sociale…

Les événements de 1968, que j’ai vécus en tant qu’étudiant et adhérent de l’UNEF, ont considérablement bouleversé ce paysage désormais évanoui, qui postulait que le lycée préparait le jeune à la vraie vie, tout en lui épargnant, durant le temps scolaire, les affres et les troubles de la société. Le lycée, n’était pas, à proprement parler, sanctuarisé, mais on n’estimait pas que sa vocation était de laisser prospérer en son sein des oppositions idéologiques.

Ainsi, l’accent était mis sur l’apprentissage des savoirs en tant qu’aventure intellectuelle et esthétique. Y était associé celui de l’esprit dialectique et du « doute » cartésien comme méthode d’investigation du réel…

En revanche, l’initiation à de futurs métiers et les conditions de l’insertion professionnelle n’étaient pas au programme, car ce prérequis n’apparaissait pas indispensable dans le cadre de l’enseignement de « culture générale classique » qui nous était dispensé. Elles étaient reportées à bien plus tard, à la fin des études au lycée, au-delà même du temps universitaire. Cette exigence si prégnante aujourd’hui était en grande partie sans objet à l’époque.

De même, si les règles de civilité et de civisme, figurant dans le règlement intérieur du lycée, étaient des obligations non négociables, auxquelles la communauté lycéenne devait se soumettre sans rechigner, l’exercice de la citoyenneté à une époque où la majorité n’intervenait qu’à vingt-et-un ans, n’était abordé que de manière théorique, au travers des cours d’histoire et d’instruction civique dans la glorification de la République et de la Patrie. La participation des élèves aux instances disciplinaires du lycée ou aux conseils de classe était essentiellement symbolique, et leur intervention dans la pédagogie n’était évidemment pas envisagée. Le projet pédagogique d’alors s’efforçait de n’impliquer l’adolescent que sur ce qui relevait effectivement de ses devoirs et des performances qu’on était en droit d’attendre de lui, dans l’acquisition des connaissances, en évitant de le distraire en l’associant à l’agitation du monde adulte, propre à troubler la quiétude requise pour l’étude.

A ces conditions, que chacun avait d’ailleurs intériorisées, de gré ou de force, la question aujourd’hui obsédante des « savoirs fondamentaux » ne se posait pas vraiment, parce tout était axé sur l’étude avec l’objectif de progresser, y compris dans les disciplines d’éveil artistique ou sportif. En outre, dans la société provinciale d’alors, la population scolaire était culturellement homogène de telle sorte qu’il n’y avait pas lieu – pour reprendre les thèses actuelles du linguiste Alain Bentolila – d’imaginer de processus spécifiques d’intégration identitaire et d’appartenance à une communauté nationale, par le biais par exemple de la langue!

Les inégalités sociales et structurelles entre les lycéens n’étaient pas, pour autant effacées par le jeu du règlement intérieur. Les antagonismes sociaux non plus, mais ils n’étaient pas perçus comme des facteurs pertinents et déterminants pour la réussite scolaire. Si elles se manifestaient, c’était plutôt autrement par le fait que toute une classe d’âge n’était pas admise au lycée! Ou ailleurs dans les loisirs éducatifs extérieurs que la bourgeoisie angevine offrait en complément de sa scolarité, à sa progéniture. Ainsi, en était-il de la pratique du piano ou de l’équitation dans le manège tout proche de la rue Célestin Port, voire des sports d’hiver ou des séjours linguistiques à l’étranger pendant les « petites » vacances de Noël ou de Pâques !

Mais ces activités annexes et extérieures ne constituaient, croyait-on, que des atouts négligeables pour réussir en français, en latin, en maths et en physique… En outre, en classe de « première » et de « terminale », le café de la Mairie du Boulevard Foch jouait un rôle équivalent de dérivatif aux études, et sa fréquentation n’était pas discriminante! Un hot-dog et une mousse étaient déjà à la portée de presque toutes les bourses…

Globalement, cet univers du Lycée David d’Angers des « années soixante »  – qu’on devait retrouver à l’identique dans la plupart des grands lycées publics de France – était probablement assez comparable à celui d’avant la seconde guerre mondiale et même d’avant la guerre de 14, du temps de l’Instruction publique de la Troisième République!

A-t-il laissé des traces dans l’enseignement d’aujourd’hui? Les profs actuels sont-ils les héritiers de ceux d’antan? Peuvent-ils se revendiquer des même performances que leurs « prestigieux » prédécesseurs, alors que tous les indicateurs internationaux – dès lors qu’ils ne sont pas destinés à tresser des couronnes aux ministres en fonction – disent le contraire?

Ce questionnement est pertinent mais il a ses limites! Il est en effet vain de chercher à comparer ce qui n’est pas comparable. La France a vécu depuis cette lointaine époque de profondes mutations, notamment démographiques et culturelles, qui invalident des comparaisons termes à termes. Mais au moins, est-on en droit de se demander si la motivation, le dévouement et l’attention portée aux élèves demeure la même aujourd’hui qu’hier…

Spontanément, ce n’était pas mon sentiment et j’avais quelques arguments qui le confortaient, en particulier, dans la période récente, mon expérience décevante de la « Réserve Républicaine de l’Education Nationale », créée après les attentats islamistes de janvier 2015… Candidat adoubé par le rectorat de ma région, je ne fus mis à contribution qu’une seule fois par un brave conseiller d’orientation d’un collège de banlieue, qui, tout penaud, m’a informé quelques jours après m’avoir sollicité, que le projet pédagogique dans lequel il comptait m’associer, pour offrir une aide à des élèves en perdition, avait été rejeté par les professeures. Elle ne souhaitaient pas, y compris sous leur tutelle, d’interventions extérieures dans leur établissement scolaire!

A contrario, l’attitude « héroïque » du proviseur du lycée de Grasse ainsi que le comportement exemplaire des professeurs de Concarneau lors de l’attentat de Londres, m’ont conduit à corriger cette image négative qu’au fil des années, des faits divers scabreux et au vu des résultats discutables, je m’étais faite du corps enseignant dans les collèges et lycées publics de France.

Comme beaucoup, me référant mélancoliquement à mon passé au lycée David d’Angers, il me semblait que le zèle éducatif et la disponibilité professorale n’étaient plus que des curiosités exotiques attestant d’un passé lointain, et qu’ils avaient été supplanté par une forme de corporatisme revendicatif, où la seule échappatoire au malaise et aux échecs de la pédagogie en vigueur était d’ordre quantitatif  et ne se mesurait qu’en termes d’effectifs supplémentaires…C’est d’ailleurs un discours relayé en chœur par les candidats à l’élection présidentielle en cours, qui ne s’affrontent guère que sur le nombre de postes créés!

La dramatique affaire du lycée de Grasse témoigne heureusement du fait que le pessimisme n’est pas forcément la meilleure option et que mon triste constat sur la dégradation de l’esprit « hussard noir de la République » doit être tempéré. A Grasse, l’agression par le lycéen incriminé aurait pu tourner au massacre sans l’intervention et le sang-froid du proviseur. Mais au-delà de cet acte de bravoure, au cours duquel il fut blessé, ce qui force l’admiration et sollicite le souvenir de ses propres maîtres, c’est qu’il a su imposer son autorité pour faire échouer le projet mortifère et fou de cet élève perdu dans ses fantasmes assassins…

Ultérieurement, alors qu’il était sûrement choqué par l’épreuve traumatisante qu’il venait de subir, il a su répondre aux journalistes qui l’interrogeaient avec beaucoup d’humilité en se cachant derrière sa fonction et avec bienveillance – y compris à l’égard de son agresseur – mettant constamment en avant son rôle d’éducateur qu’il disait vouloir reprendre au plus vite, sans s’appesantir sur son cas personnel. Sans s’attarder sur sa propre souffrance, cet homme, à l’exemple de mon propre proviseur jadis, s’effaçait devant sa mission…

A l’instant où il s’exprimait, c’est donc la figure emblématique et respectée d’André David-Cavaz (1910-1977) le proviseur du lycée David d’Angers,  qui s’imposa à moi. Dans le propos du proviseur de Grasse, je retrouvais la même considération pour ses élèves, la même passion du métier, la même vocation que celle que j’avais perçue, plus d’un demi-siècle auparavant quand je passais l’examen du baccalauréat. La même discrétion aussi !

     André David-Cavaz

D’où l’idée, au travers de ce billet qui évoque ce grand ancien de la profession, décédé, il y a quarante ans, de rendre hommage aux proviseurs de France, si injustement chahutés aujourd’hui et souvent regardés comme les boucs-émissaires responsables des difficultés d’une Education Nationale qui peine à se mettre au diapason de la modernité en préservant sa raison d’être au service des élèves. Et qui, peut-être, voulant absolument inscrire l’école au cœur de la société et de ses débats, en a épousé maladroitement les contradictions, en oubliant son devoir de transmission de savoirs et d’une culture.

J’ai croisé André David-Cavaz durant mes études au lycée à la charnière des années soixante et dans les années qui suivirent. Il avait, en effet, été nommé proviseur du lycée David d’Angers en 1957 et y était demeuré jusqu’à sa retraite au début des années 1970.

Avec les années, cet ancien professeur d’allemand s’était non seulement imposé par son autorité et une certaine vision de l’élitisme républicain indissociable de la recherche de l’égalité des chances, mais il avait fini par s’identifier à l’établissement qu’il dirigeait et auquel il vouait un attachement sans faille. Tel un stigmate dont il tirait fierté, il en portait d’ailleurs une partie du nom. Fruit du hasard évidemment, car c’est en 1888 que le lycée prit le nom du célèbre sculpteur angevin David-d’Angers (1758-1856) à l’occasion du centenaire de sa naissance et qu’en outre aucun élément ne permet d’imaginer un lien de parentèle entre les deux personnages.

On prétend néanmoins que André David-Cavaz s’amusait lorsque des curieux, des notables obséquieux ou des journalistes, lui demandaient s’il était de la famille de l’artiste, gloire angevine indiscutable du siècle précédent! Malicieusement, car il n’était pas dépourvu d’humour à froid, il éludait la question, laissant son interlocuteur imaginer la réponse la plus appropriée.

Du personnage privé, d’abord un peu austère en dépit d’un physique rondouillard et d’une apparence débonnaire, l’élève que j’étais, ignorait presque tout. On disait, sans trop savoir, qu’il était originaire de l’Isère ou de quelque part, du côté des Alpes. On disait qu’il était célibataire, qu’il vivait avec sa mère aux étages supérieurs du bâtiment d’honneur du lycée dans un appartement de fonction. Personne en tout cas ne l’avait aperçu en galante compagnie, ni ici, ni en ville, et personne ne se serait avisé de dire quoi que ce soit sur ses orientations sexuelles ou sur ses « affinités électives »…Ce n’était pas dans l’air du temps que d’imaginer méchamment, ce qui, de fait, ne nous regardait pas!

Pour tous, il suffisait qu’il soit entièrement voué à sa tâche éducative. Cette besogne à laquelle il consacrait sa vie ne se limitait d’ailleurs pas à assurer aux heures ouvrables, la logistique d’un lycée prestigieux ou à présider des conseils de professeurs. Elle l’accaparait en permanence.

L’homme était très peu disert sur sa personne et il n’aurait jamais livré de confidences à un élève, non parce qu’il cherchait à préserver d’inavouables secrets, mais parce qu’il estimait que sa fonction n’impliquait pas qu’il fasse étalage de son intimité. L’indiscrétion sur sa vie privée l’aurait sans doute privé de la distance nécessaire pour être respecté et asseoir son autorité…

Ce devoir de réserve, qu’il s’imposait avec rigueur, se manifestait par une volonté affirmée d’éviter toute familiarité inopportune, mais elle n’excluait nullement la compréhension, voire même l’empathie ou la compassion à l’égard de ceux qui lui étaient confiés et dont la réussite était son seul enjeu. En revanche, jamais, il ne lui serait venu à l’idée de tutoyer un élève.

Lors des intercours, il parcourait les couloirs du lycée, seul ou en compagnie du censeur ainsi que du surveillant général. Il n’intervenait que très rarement directement auprès d’un élève et en public, surtout s’il s’agissait de le réprimander. Il laissait ce soin à ses subordonnés! Comme toujours, la nature avait bien fait les choses – à moins que ce ne fût l’académie – car dans cet étrange attelage qui déambulait en silence sans afficher de complicité apparente, le proviseur dominait d’une tête le censeur, qui n’arrivait qu’à la hauteur de son nœud papillon, et qu’on avait d’ailleurs affublé du sobriquet de « Fa-dièse » – plus près du sol! 

En revanche, le proviseur recevait ceux de « ses » lycéens signalés en difficulté ou qui le sollicitaient! Il recevait dans un bureau lustré et bien rangé, éclairé au soleil couchant, qui donnait sur la cour d’honneur. Il consacrait à cet entretien, à ce colloque singulier, tout le temps nécessaire, écoutant et conseillant. Et cette attention quasi-paternelle, qu’il portait à son jeune interlocuteur, il pouvait la prolonger au-delà de la scolarité au lycée, car il ne s’estimait jamais quitte vis-à-vis d’un élève qui avait fréquenté son établissement…

Plus tard, alors que j’étais étudiant, je n’ai pas hésité à lui demander conseil sur les options académiques que j’envisageais de privilégier, et c’est de bonne grâce, qu’il m’a prodigué ses recommandations, alors qu’il n’avait plus, en principe, rien à faire avec moi.

Mon souvenir le plus marquant qui atteste de sa proximité avec « ses » élèves, a trait à l’examen du bac. Quelques jours avant, je fus affecté d’une poussée acnéique ou infectieuse disgracieuse, et ma résolution était prise de ne pas me présenter aux épreuves, le nez barbouillé de teinture d’iode. Et ce d’autant moins, qu’elles se déroulaient dans un autre lycée de la ville, le lycée Chevrollier, et que j’allais devoir plancher aux côtés des « filles de Joachim du Bellay »… Alerté par mes parents inquiets, André David-Cavaz me convoqua et sut si bien plaider ma cause – à ma place – qu’il parvint à me convaincre… J’obtins ce fameux diplôme, sans lever la tête de ma copie!

Parmi mes autres souvenirs de cet homme de culture, me vient en mémoire le discours qu’il prononça le 15 novembre 1969 devant l’Assemblée Générale de l’association des anciens élèves du lycée, qu’il honorait chaque année de sa présence ainsi que le rituel banquet qui suivait…

Ce morceau de rhétorique est mémorable, car ce jour-là, il put donner toute la mesure de son talent en conciliant son admiration pour David d’Angers et son amour de la littérature allemande,  » la patrie de son imaginaire, la terre où il est possible de penser en rêvant, de fabriquer les mythes » selon une définition que formulait si bien Florent Georgesco dans Le Monde (24 mars 2017) à propos de Michel Tournier, mais qui aurait été comme un gant à André David-Cavaz.

Lequel, en verve ce soir-là entreprit d’évoquer la visite que fit David d’Angers à Goethe (1849-1832) dans « sa bonne ville de Weimar » le 26 août 1829. Le sculpteur, âgé de quarante ans et déjà auréolé de gloire souhaitait rencontrer l’illustre vieillard de quatre vingts ans, dont il voulait sculpter le buste!

Au-delà du caractère anecdotique de cet épisode – un parmi tant dans l’oeuvre considérable de David d’Angers –  et des avatars qu’il dut surmonter pour parvenir à ses fins en 1831, à peine quelque mois avant le décès du géant de la littérature allemande, ce qui frappe dans l’allocution du proviseur, c’est la part de lui-même qu’il y met, lorsque par exemple, il rappelle incidemment sa visite à Weimar en 1930 alors qu’il était étudiant. C’est son émotion qui transparaît lorsqu’il mentionne Friedrich Schiller (1759-1805), un autre maître de la poésie germanique…

Pour conclure, je l’entends encore citer – avec un soupçon de provocation contrôlée – cette phrase de David d’Angers, qu’il fait sienne:  » La nature est en Allemagne grande et poétique, les hommes pleins de science, de génie, bons et aimants »! Moins d’un quart de siècle après la guerre et les horreurs du nazisme, mon proviseur ne manquait pas de courage ou de toupet… C’était l’homme de la réconciliation franco-allemande en Anjou, qui s’exprimait derrière les propos de David d’Angers ..

Goethe par David-d’Angers

 

En 2015, le Courrier de l’Ouest – le quotidien local d’Angers – le sélectionna parmi les personnalités qui marquèrent l’Anjou du vingtième siècle, aux côtés d’Emile Joulain le poète patoisan et de Monseigneur Chappoulie, l’évêque du diocèse d’Angers des années cinquante…

Distinction méritée pour cette homme de grande culture, modeste et discret, qui plaçait sa tâche d’éducateur au dessus de tout, et qui croyait en l’égalité des chances, à condition, qu’au-delà des mots, on se dote des moyens adéquats.

« Au travers de son internat, auquel il s’intéressait particulièrement, il accueillait des élèves de tout l’Anjou et de conditions sociales diverses. Une réalité assez différente de l’image que certains se font alors du lycée et de son proviseur. » précisait le journaliste du Courrier de l’Ouest.

Aujourd’hui, je sais que André David-Cavaz a des héritiers et pourquoi pas des disciples, à Grasse et à Concarneau, et sûrement dans beaucoup d’autres lieux …

Cour d’honneur

Cour des Grands

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Elles étaient jeunes. Elles étaient belles. Anarchistes et militantes de la paix, elles aimaient la vie. Autant de motifs qui suffisent, en temps de guerre, pour les enlaidir sur les photos de la police judiciaire, les accuser de prostitution, d’espionnage et de trahison, et enfin les assassiner au petit matin d’une belle journée de printemps sur un polygone de tir destiné à l’entrainement des soldats dans les faubourgs de Nantes!

Près d’un siècle après, on attend toujours qu’on leur rende justice!

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Des voiles de brume venant de l’Erdre recouvraient encore le champ de tir de Bêle à Nantes en ce petit matin du lundi 6 mai 1918. Les oiseaux, dans l’aurore naissante, piaillaient à tout rompre.

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Saint Joseph-de-Portriq

Il était environ six heures, lorsque les riverains de Saint-Joseph de Portricq dans la banlieue nantaise entendirent distinctement deux salves suivies de deux ou trois détonations isolées…Ils comprirent que ce vacarme juste avant l’aube ne devait rien à un exercice ou à des manœuvres militaires, et qu’il s’agissait plutôt d’une exécution capitale. Les plus matinaux qui partaient travailler dans les usines de Nantes ou sur le port du quai de la Fosse avaient d’ailleurs aperçu quelques minutes plus tôt un convoi cellulaire sur la route de Paris. Le doute n’était plus permis!

A cet instant, Joséphine Augustine Manuella Alvarez dite « Colombine », âgée de quarante ans, et Victorine Faucher, dite « Lolotte » âgée de vingt-cinq ans, tombaient sous les balles de deux pelotons d’exécution, constitués de soldats de deux régiments nantais d’alors, le 51ième d’artillerie et le 91ième d’infanterie!

Des témoins rapportèrent qu’au lieu du supplice, un terre-plein avait été aménagé face à la campagne, calé contre la butte du stand de tir. « Devant un amoncellement de fascines disposées en arc de cercle, deux poteaux avaient été dressés » précisa-t-on ultérieurement.

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Manuella et Victorine (Presse Océan) –           photos de la police militaire

On venait d’exécuter deux présumées « espionnes » à la solde de l’ennemi », deux « Mata-Hari » des Pays de Loire!

  • Victorine, la plus jeune, avait refusé toute aide à la sortie du fourgon cellulaire, et c’est presque en sautillant qu’elle avait franchi élégamment le fossé qui la séparait du poteau. Elle s’était placée d’elle-même face au peloton. Et en passant devant ses juges ainsi que les officiers commis pour assister à sa mise à mort, elle leur avait même adressé un geste d’ultime défi. Comme pour montrer à ses assassins galonnés tout le mépris qu’ils lui inspiraient!
  • Manuella, très pâle suivait sa compagne d’infortune sans mot dire.

Jusqu’au dernier moment elles avaient cru qu’elles échapperaient à la sentence et qu’elles seraient graciées par le Président Poincaré. Naïvement, elles avaient en effet de bonnes raisons d’espérer. Non seulement, elles n’avaient pas de sang sur les mains, mais leur procès totalement à charge, ainsi que l’appel qu’elles avaient formé devant le Conseil de guerre, s’étaient déroulés dans des conditions iniques, bafouant délibérément les droits de la défense, en un mot, indignes d’une République civilisée, y compris en temps de guerre… Elles pensaient que le Président était sage et juste. Il n’en a rien été…

Sans opposer la moindre résistance, elles se laissèrent lier les mains, « après avoir remis leurs manteaux à l’abbé Spitalier », l’aumônier de la maison d’arrêt, bouleversé, le seul témoin qui sut, à ce moment, capter leur regard et en qui, elles crurent déceler – elles qui d’ordinaire « bouffaient » du curé – un peu de compassion non simulée. Un peu d’humanité…

Lorsqu’un sous-officier se présenta devant Victorine pour lui bander les yeux, elle refusa tout net. « Je n’ai pas peur » lui cria-t-elle ! Mais, même si l’institution judiciaire flirtait avec l’infamie – comme ce fut très souvent le cas de la justice militaire entre 1914 -1918 – on se faisait un devoir de respecter à la lettre, la procédure « pénale » : aussi passa-t’on outre cette dernière volonté, et on lui banda les yeux! Faut dire que les pauvres poilus, qui avaient été requis pour lui donner la mort, n’auraient probablement pas supporté de croiser son regard au moment d’appuyer sur la détente!

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

Après que l’ordre fut donné aux soldats de se mettre en joue, et que le sous-officier commis d’office eut hurlé « Feu », Victorine et Manuella s’écroulèrent ! Si la cadette fut tuée sur le coup, Manuella, agonisante, transpercée de toutes parts, continuait en revanche de s’agiter! Son corps ensanglanté était affecté de violents spasmes…

Agissant encore selon le règlement en vigueur, le sous-officier qui avait ordonné le tir, s’approcha pour lui donner un coup de grâce dans la nuque. Ce qu’il fit maladroitement, car troublé par le meurtre qu’on lui faisait commettre, il visa mal, et le corps de Manuella persista à se tordre dans d’intolérables convulsions et souffrances. De telle sorte, que l’assistance pourtant composée de fiers-à-bras, toujours prompts à brandir leur implacable virilité d’antichambre, blêmit et, horrifiée, se prenait soudainement de pitié pour la suppliciée, en manifestant bruyamment son indignation. La situation aurait pu s’envenimer, si un officier, juge du Conseil de Guerre, se substituant au pauvre juteux désemparé, n’avait finalement placé une balle dans l’oreille de la condamnée, mettant enfin un terme à son martyr.

Cette fois-ci, Manuella Alvarez était bien morte, comme put s’en assurer le docteur  Pichat médecin-major de la place de Nantes! C’est en tout cas ce que rapporta consciencieusement dans son « procès verbal d’exécution » le greffier près le Conseil de guerre, le dénommé Humblot, également officier d’administration de première classe!

Admirable, ce Humblot qui se met en scène dans ses procès-verbaux, comme un acteur du drame, en parlant de lui à son avantage à la première personne du pluriel. Avec une précision horlogère et un froid détachement, il n’a pas son pareil pour relater les étapes du sacrifice humain qui s’opère sous ses yeux ! Grâce à lui, on sait tout du déroulement ordonnancé de cette tuerie légale, depuis l’arrivée des « invités » à quatre heures et quinze minutes à la maison d’arrêt de Nantes « sise place Lafayette », jusqu’aux notifications réglementaires faites aux condamnées dans leur cellule, leur trépas sur le champ de tir, et enfin le défilé des troupes devant les corps inertes.

Mémorial du champ de tir de Bêle actuellement - blog de Véronique D

Mémorial en hommage aux fusillés de 1944 du champ de tir de Bêle – blog de Véronique D

On sait tout du déroulement de l’exécution, du moins, tout ce qui doit être administrativement consigné dans le compte rendu établi en application du code de justice militaire par le greffier, car pour le reste, la discrétion est de mise. La prose administrative ne laisse jamais de place au sentiment et ne tolère aucune improvisation.

Grâce à des indiscrétions, on sut néanmoins par la suite que les deux condamnées, réveillées avant l’aube dans leur cellule de la maison d’arrêt, connurent un court moment de détresse puis de révolte, lorsqu’elles apprirent le refus par le Président de la République de leur recours en grâce et que la sentence allait être exécutée dans l’heure…

Mais Victorine reprit très vite de l’assurance, allant jusqu’à toiser le lieutenant substitut du rapporteur du Conseil de Guerre qui « tentait » de lui prodiguer quelques paroles de réconfort. Après avoir répondu à l’officier qu’elle n’avait rien à lui déclarer, elle s’adressa à lui en le regardant fixement: « Si je meurs, c’est grâce a vous, monsieur, car vous avez altéré la vérité. Au moment de paraître devant Dieu je vous maudis »

Victorine Foucher -25 ans

Victorine Foucher -25 ans

Dix minutes plus tard, au cours du trajet de quelques kilomètres à parcourir par les boulevards extérieurs pour rejoindre le champ de tir de Bêle, Manuella demeura prostrée, tandis que Victorine, toujours provocante, ironisait en s’adressant aux gardiens mal à l’aise sur les charmes de cette promenade au petit matin à travers la campagne avant qu’on ne l’assassine!

Comment en était-on arrivé là ?

Manuella Alvarez et Victorine Faucher avaient été condamnées le 25 janvier 1918 à la peine de mort par le Conseil de Guerre de la onzième Région militaire basée à Nantes, à l’issue d’un procès  de deux jours, manifestement truqué et à huis clos.

Toute publicité des débats en fut d’ailleurs interdite en raison des « troubles à l’ordre public » qu’ils pourraient susciter… Aucune minute n’en a donc été dressée, de telle sorte qu’on ignore non seulement les termes précis de l’acte d’accusation, mais également les propos des témoins à charge et même les plaidoiries des avocats dont l’identité ne fut jamais dévoilée!

Dans ces conditions, il n’y a guère de doute sur la partialité délibérée de cette justice militaire. On est même en droit de se demander, si – comme sous la Terreur avec l’accusateur public Fouquier-Tinville – le verdict n’était pas connu d’avance. La bienveillance n’était pourtant pas totalement absente de ce procès, puisque le président du Conseil de guerre ne manquait jamais de se déclarer soucieux du bien-être de « ses » magistrats en uniforme, entrelardant les audiences de confortables suspensions afin de récupérer autour d’un coq au vin bien arrosé dans les restaurants alentour… L’émotion ça creuse!

Face à cette brochette d’officiers embusqués et pervers, probablement bardés de médailles conquises dans les états-majors, les deux jeunes femmes ne faisaient pas le poids et leur sort était évidemment scellé d’avance… De manière expéditive, elles furent reconnues solidairement coupables « d’intelligence avec l’ennemi ».

Dans le box, deux autres prévenus devaient en principe être jugés, deux soldats : l’un présent dont la responsabilité fut atténuée en raison de sa passion amoureuse pour l’une des accusées qui l’aurait manipulé. Il sauva sa peau avant d’être réhabilité après-guerre. L’autre en fuite, fut condamné à mort par contumace, et ne fut pas rattrapé, bien qu’il fut probablement le principal instigateur d’une éventuelle trahison.

Ce premier jugement fut confirmé par une décision du « Conseil de révision » de Bordeaux le 16 février 1918, devant le quel les accusées avaient formé un recours, puis par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, le 28 mars 1918…Toutes ces éminentes instances estimèrent sans barguigner que la justice militaire d’exception était juridiquement compétente pour traduire devant elle, deux civiles. Enfin, le président de la République avait refusé leur grâce le 5 mai 1918…

Dès lors, la machine judiciaire s’ébranla jusqu’à ce que les condamnées fussent fusillées !

La lecture des jugements n’apporte aucun élément attestant de leur culpabilité et leur trahison au profit de l’Allemagne… En revanche, elle fournit des indications sur leur identité et sur ce qu’on souhaite transmettre à la postérité de leur personnalité… On y apprend en particulier que ce sont « des artistes lyriques« , qu’elles sont célibataires, donc suspectes, et originaires du sud-ouest de la France, de Périgueux et de Cognac. Mais surtout, on nous les présente comme des prostituées vivant de « galanterie »…

Manuella Alvarez aurait même été  » sous-maîtresse d’une maison de tolérance »… Leurs accusateurs voyaient dans ces affirmations non renseignées et fantaisistes, ainsi que d’autres, déshonorantes du même acabit, la preuve du vice et de la duplicité des prévenues. D’autant, constatèrent-ils, qu’elles circulaient sous de multiples identités, dont des sobriquets d’alcôve, comme « Lolotte » et « Colombine »!  Pseudonymes que les « pseudos juges » – gavés de leur importance et probablement de leur impuissance – se plaisaient à décliner avec gourmandise, comme pour exorciser leur frustration, jusque dans l’énoncé du jugement, alors qu’en réalité, rien n’attestait que les malheureuses s’en revendiquaient !

Pour tout dire, ce qui leur était précisément reproché était assez obscur. Ce qui est certain cependant, c’est les « pingouins endimanchés » du conseil de guerre semblaient faire grand cas des témoignages de moralité, qui, bizarrement, étaient tous défavorables aux accusées! Mais sur le fond, pas grand chose en dehors d’allégations non vérifiées…

Sept ans après les faits en 1925, alors que le pays n’était plus en guerre, un quotidien régional « L’écho de la Loire » qui tentait encore de comprendre quelque chose, s’était vu refuser la communication des pièces du dossier, au motif fallacieux que « les événements étaient trop frais pour être livrés sans inconvénient à la publicité ».  Argument presque risible s’il ne s’agissait pas d’une tragédie.

On en serait resté là, si un rapport d’un certain Desoches, commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre de la 11ième région militaire, établi  au printemps 1926 à la suite de l’arrestation (enfin!) à Tanger et de son transfèrement sur Nantes, du complice présumé des jeunes femmes n’avait apporté quelques éclaircissements sur les véritables motivations de la « justice » militaire… Ce rapport visait à argumenter contre un recours des défenseurs du prévenu, Paul Xavier Pélissier, condamné à mort par contumace en 1918. Lequel, par l’intermédiaire de ses avocats, contestait à son tour la compétence du conseil de guerre…

A cette occasion, Desoches estima nécessaire de rappeler l’historique de cette affaire. Bien qu’exclusivement accusateur, le rapport aborde, malgré tout et pour la première fois,  le cœur du dossier, et permet, autant par ses silences que par ses affirmations, de mieux comprendre les griefs exprimées à l’encontre des deux femmes…

Exposé des faits selon Desoches

Le zélé commissaire situe le début de l’affaire au 22 janvier 1916, date à laquelle celles qu’il qualifie « d’aventurières associées depuis deux ans par leurs mœurs spéciales ainsi que par leur vie de prostitution et d’expédients » passent la frontière espagnole à Cerbère sans passeport et sans le sou, dans le dessein de se rendre à Barcelone.

A propos de la plus âgée Manuella Alvarez, il précise qu’elle a vécu jusqu’à son arrestation de « galanterie, de vol, spécialement d’entôlages et d’escroqueries » et surtout qu’elle a fréquenté à une certaine époque « les milieux anarchiques et libertaires » par l’intermédiaire de l’un de ses amants, un nommé Moricet affilié à la bande à Bonnot…

S’agissant de Victorine Fauchet, il allègue qu’elle vivait aussi de « galanterie et d’entôlages » et qu’elle était connue des milieux anarchistes et libertaires, où elle avait été introduite avant-guerre par un nommé André Valet de la bande des « Bandits tragiques ». Intelligente et énergique, Victorine serait une amie d’une des grandes figures féministes du mouvement libertaire et anarchiste, Rirette Maîtrejean (1887-1968) (alias Anna Henriette Estorges).

rirette_maitrejean

Rirette

En outre, selon le commissaire Desoches, Victorine passait pour une militante prête à tout. Il souligne à cet égard qu’en 1914, elle avait collaboré au Journal d’extrême gauche « Le Bonnet Rouge », publication systématiquement accusée de défaitisme par l’Action française… Il dit détenir la preuve de ce travail  au travers d’un certificat élogieux établi par Eugène Bonaventure Jean-Baptiste Vigo (1883-1917 – dit Miguel Almereyda – fondateur du journal et militant anarcho-syndicaliste et socialiste, mort « bêtement suicidé » dans sa cellule de la prison de Fresnes en 1917….

On comprend qu’avec un tel pedigree, qui met délibérément l’accent sur leur fréquentation de longue date des milieux anarchistes, libertaires et pacifistes, bêtes noires des pouvoirs en place, le destin des deux demoiselles était scellé avant même le début d’une quelconque instruction. Prises dans les griffes de ces va-en-guerre – généralement planqués – jaugeant leur virilité à la longueur de leur moustache et arborant fièrement des médailles conquises dans les salons d’état-major, elles n’avaient aucune chance de s’en sortir vivantes, surtout après une année 1917 où la troupe décimée sur le front, et victime de la morgue et des ordres imbéciles des gradés d’opérette, s’était mutinée…Face à ces pantins en uniformes d’officiers, elle ne pouvaient en réchapper à l’aube de ce printemps 1918, où l’issue de la guerre n’était pas encore prévisible, et où l’important pour les généraux était de restaurer leur autorité contestée, en apparaissant résolus et implacables.

Mata Hari – la vraie – en avait déjà fait les frais le 15 octobre 1917 au polygone de tir du fort de Vincennes.

Le détail des faits qui leur furent reprochés devenait alors anecdotique : il fallait qu’elles meurent car elles étaient des militantes de la paix, et que, femmes libres, elles ridiculisaient ces fiers mâles qui trouvaient glorieux d’envoyer d’infortunés gamins s’entretuer dans les tranchées, pendant qu’ils se distrayaient dans les bordels de l’arrière.

Revue de détail !  Juste pour le fun…

Dès leur arrivée à Barcelone, Manuella Alvarez et Victorine Faucher s’étaient présentées dans un établissement bancaire pour y négocier un paquet de titres, malheureusement frappés d’opposition, au motif – dit-on – qu’ils auraient été volés à Paris …

Cette mésaventure entraîna leur incarcération, durant quatre mois en Catalogne. La presse espagnole, étrangement bien informée, en fit ses grands titres, en présentant les deux femmes comme des receleuses anarchistes, aguerries et familières de la bande à Bonnot…C’est cette publicité tapageuse qui, selon le « finaud » commissaire Desoches, aurait attiré l’attention des services secrets allemands « à l’affût d’individus de cette espèce ». Ils auraient alors chargé un de leurs indicateurs, Paul Pélissier, déserteur de l’armée française et anarchiste « notoire », réfugié en Espagne depuis janvier 1914 de les contacter pour les enrôler au service de l’Allemagne…

Sans d’ailleurs étayer ses dires d’éléments factuels indiscutables, le commissaire Desoches décrit Pélissier, originaire de Salon-de-Provence et ancien étudiant en pharmacie, comme la plaque tournante de l’espionnage allemand en Espagne. Agitateur professionnel et vénal, il aurait même été condamné par la suite (en mars 1917)  par la justice espagnole à cinq ans de travaux forcés pour détention illégale d’explosifs destinés à saborder des navires alliés mouillant dans le port de Barcelone.

En dépit des dénégations de l’intéressé, le commissaire soutient que Pélissier aurait visité les deux femmes en prison, en s’efforçant de « développer en elles les mauvais instincts qu’elles nourrissaient en tant que libertaires à l’égard de leur patrie ». Il y serait parvenu sans peine, en les assurant de l’intérêt des allemands à leur sort, et en laissant entendre qu’ils pourraient empêcher leur extradition et abréger leur détention.

De fait, elles ne furent pas extradées vers la France, et furent libérées le 19 juin 1916. Personne en revanche ne sait si cette relative clémence est imputable au contre-espionnage allemand ou, plus prosaïquement, à la stricte application du droit pénal espagnol pour le délit relativement mineur reproché aux deux femmes.  Pas plus que d’autre, le commissaire du conseil de guerre n’est en mesure d’apporter de réponse. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se faire l’écho d’un ragot non confirmé, selon lequel les frais de justice auraient été pris en charge par la banque transatlantique allemande…

C’est au domicile de Pélissier, que Manuella Alvarez et Victorine Faucher se seraient installées après leur libération, et c’est là que l’un des chefs des services d’espionnage allemand les aurait recrutées, en leur remettant de l’argent pour prix de leur trahison. Elles auraient même, par la suite, régulièrement fréquenté les bureaux du contre-espionnage qui se trouvaient à cette époque, Ronda de San Pedro à Barcelone…

Barcelone Ronda San Pedro

Barcelone Ronda San Pedro

C’est dans ces bureaux, selon le « futé » Desoches qu’on leur indiqua ce qu’on attendait d’elles, et dont le détail aurait été confirmé, à la fois par leurs aveux – ce qui est douteux – et par les renseignements français – ce qui est évidemment cousu de « fil blanc ».

Cette mission, sous la plume de Desoches, aurait été, dans ses grandes lignes, la suivante:

Se mêler dès leur entrée en France (…) aux milieux anarchistes, s’efforcer d’y créer une atmosphère d’agitation, y stimuler les ferments de révoltes de manière à développer dans l’opinion publique le mécontentement que pouvait provoquer la longueur de la guerre, les sacrifices, les difficultés de la vie; arriver à l’éclosion de mouvements révolutionnaires susceptibles d’influer dans le sens de la paix.

Participer à une énergique propagande anti-anglaise et, dans ce but, chercher le moyen de faire imprimer à Paris par un journal anarchiste une brochure destinée à créer un mouvement d’opinion hostile à l’Angleterre; ce dans le dessein d’arriver ultérieurement a une paix séparée avec la France.

Recueillir et transmettre en Espagne tous les renseignements intéressants la guerre qu’elles pourraient se procurer au cours de leurs déplacements (…) en particulier sur les mouvements de navires, notamment au Havre, sur les stocks de charbon et sur les usines de munitions….

En contrepartie, elles auraient reçu de l’argent et des consignes sur la façon de faire parvenir des informations à leurs commanditaires…Pélissier, jouant le rôle du « vaguemestre »…

De retour en France, Manuella et Victorine s’installèrent dans un petit village près des Sables d’Olonne, au lieu-dit la Pironnière « chez les époux Gitton ». L’accusation soutient qu’à partir de cette planque discrète, elles adressèrent une quinzaine de lettres en Espagne. Elles l’aurait même admis, en précisant toutefois qu’il ne s’agissait que de coupures de journaux ou de renseignements erronés! Mais cet « aveu » – qui reconnait implicitement leur collaboration avec les services ennemis – est non seulement incertain mais carrément suspect, car il est censé résulter de leur témoignage au procès, auquel personne n’a eu accès et dont on sait qu’il n’a fait l’objet d’aucun compte rendu!

Pour faire bonne mesure, l’accusation affirma – également sans preuve – que les deux femmes « rayonnèrent au cours des mois suivants à Nantes, St Nazaire, Lorient, Quimper et Brest, se faisant remarquer çà et là par « leurs sentiments anarchistes et leurs propos subversifs »… et qu’elles tentèrent, en usant de leurs charmes de suborner le fils de la maison, alors matelot dans la Royale et de l’inciter à déserter…

Entre autres élucubrations ou inventions du commissaire Desoches, figurent de nombreuses autres péripéties à charge, réelles, inventées ou arrangées, dont un nouveau voyage de Manuella Alvarez en Espagne pour y rencontrer l’espionnage allemand…

Finalement, les deux femmes furent arrêtées le 19 mars 1917 en provenance des Sables d’Olonne, en gare de la Roche-sur-Yon.

….

La suite on la connaît! 

Les six mois qui suivirent furent consacrés par la justice militaire à monter un dossier d’instruction accablant à leur encontre et d’autant moins contestable qu’il fut tenu – et demeure – secret… Il s’agissait avant tout de porter un coup fatal au mouvement anarchiste et libertaire qui persistait à contester la légitimité de cette guerre sanguinaire, qui avait déjà endeuillé des centaines de milliers de familles dans tous les camps…

Le spectre de la Russie bolchevique hantait les gouvernements, qui n’étaient nullement enclins à laisser se développer la contestation libertaire et pacifiste de cette guerre imbécile et suicidaire…

Manuella et Victorine en firent les frais, sous les noms de Lolotte et Colombine… L’une avait quarante ans, l’autre vingt-cinq…

Peut-être qu’un jour, on leur rendra justice. Ce serait sans doute symbolique, mais à l’honneur de la République…

 

 

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Il m’aura fallu patienter plus d’un demi-siècle pour apprendre l’existence d’un certain Jehan Gelée, né, semble-t-il, en l’an de grâce 1495, quelque part en Gâtine poitevine dans les environs de Parthenay, de Saint-Pardoux ou de Soutiers…

Photo Site officielCommune Mazières en Gâtine

Ph. Site mairie Mazières-en-Gâtine

Ce que je sais de lui est très sommaire ! A vrai dire, presque rien, hormis deux précisions: la première, triviale, eu égard à sa date de naissance, c’est qu’il a vécu sous les règnes de Charles VIII, de Louis XII et François 1er entre 1495 et 1547, et la seconde, forcément plus déterminante pour moi, c’est qu’il est mon lointain aïeul ! Et, même, au hit-parade de mes ancêtres, le plus ancien d’entre eux, à ce jour identifié !

Le fait qu’il soit né, trois ans à peine, après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, donne le vertige, surtout si l’on prend conscience que quinze générations et un peu plus d’un demi-millénaire nous séparent…

Je ne suis pas l’inventeur de cette découverte. C’est à ma cousine, « Rose l’Angevine » qu’il faut attribuer cette bouleversante révélation, récemment exhumée des archives ! Ainsi, sans crier garde, surgit du fond des siècles, un inconnu dont j’aime à croire qu’il me ressemblait comme un frère…ou peut-être pas du tout !

En tout cas, quelqu’un avec lequel je suis censé partager quelques gènes. Sans l’obstination de « Rose » une fidèle habituée de mon blog, il est certain que j’aurais vécu le reste de mon âge sans me préoccuper un seul instant de ce Jehan poitevin… Il faut dire que rares sont ceux, qui, dormant depuis des lustres dans les registres d’état civil ou paroissiaux parviennent à se soustraire aux enquêtes quasi-policières de Rose, une des généalogistes les plus averties du Grand Ouest du royaume de France, et même des provinces de la Nouvelle France. Nombreux en revanche, sont ceux qui cherchent à s’attacher bénévolement ses services pour dessiner les arbres de leurs ascendances et de leurs cousinages, jusqu’aux limites ultimes de la grouillante et mystérieuse canopée ! J’ai ce privilège.

Bref, sans elle, je n’aurais jamais imaginé ma filiation directe avec ce diable d’homme, ce Gelée, miraculeusement sauvé de notre amnésie collective et rappelé dans nos foyers, bien que refroidi depuis des temps immémoriaux…Je n’aurais jamais su que ce lien familial qui nous oblige désormais, emprunte les quartiers de roture de ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault (1894-1973) et de sa mère Clémence Fradin (1861-1931), toutes deux poitevines deux-sévriennes, que j’ai abondamment évoquées ici, il y a quelques années…

Et, le plus étonnant en cette affaire, c’est que cette chaîne généalogique ascendante – mi agnatique ou patrilinéaire et mi-cognatique – dont Rose m’a fourni les principales clés, en reconstituant une série ininterrompue d’ancêtres sur les cinq derniers siècles en Poitou, a permis de retrouver, en prime, dans la poussière des vieux grimoires, quelques autres personnages singuliers, parties prenantes de ma lignée, et également ignorés jusqu’à maintenant, mais qui ne correspondent pas tout-à-fait au profil des humbles manants ou des artisans pauvres qui peuplaient presque exclusivement hier les rameaux les plus élevés de mon arbre généalogique…

Ainsi, un arrière-petit-fils de Jehan Gelée, Anthoine Allonneau, un autre de mes aïeux au douzième degré – né en 1600, et « marchand » de son état était propriétaire avec son épouse, du domaine de la Bazonnière qui relevait de la seigneurie de Saint-Pardoux dans la Gâtine parthenaisienne, et dont les traces figurent encore sur le cadastre « napoléonien » établi en 1837 pour la commune de Saint-Pardoux (79)…

la-bazonniere-section-b-cadastre

La Bazonnière cadastre de Saint-Pardoux section B -AD 79

Mieux encore, son fils François Allonneau (1630-1690), héritier de la Bazonnière et de ses dépendances, exerçait la charge de notaire du duché de la Meilleraye. Notaire seigneurial et probablement royal par délégation, c’était certainement un notable local incontournable et redouté, car du fait de sa fonction consistant à dresser des actes de vente, d’héritage ou de contrat de mariage et à en garantir l’authenticité dans le ressort de la justice ducale, il devait jouir d’une connaissance assez précise du patrimoine des uns et des autres, et jouer un rôle appréciable dans les alliances entre les familles…

Sans être nécessairement richissime, car le nombre d’actes sur lesquels il prélevait son timbre devait être à la mesure de la richesse locale, François Allonneau disposait au moins des moyens de sa charge et de son office, et devait figurer parmi les familiers et les relations d’affaire du duc. Certainement pas parmi ses intimes, car il n’appartenait pas à la grande noblesse.

Watteau 1664- notaire établissant un contrat de mariage

Watteau 1664- notaire rédigeant un contrat de mariage

Durant la période où François Allonneau exerça sa charge de notaire, le seigneur des lieux, Charles de la Porte (1602-1664) était loin d’être un nobliau provincial anonyme. Il possédait sa chaise à la cour de France, en l’occurrence à celle de Louis XIII d’abord, dont il était d’un an le cadet, puis à celle de Louis XIV sur lequel il exerça une certaine influence presque paternelle au début de son règne….

Issu d’une famille poitevine de haut lignage, Charles était cousin du cardinal de Richelieu. En un temps, où le cumul des mandats ne soulevait aucune émotion – le bon peuple n’ayant guère le loisir de nourrir des états d’âme à propos de la gestion des affaires publiques – le « patron » de François Allonneau trustait allègrement les titres, les fonctions et les distinctions.

Qu’on en juge : ce grand aristocrate fut, à la fois, marquis puis duc de la Meilleraye en Poitou, duc de Réthel, baron de Parthenay et de Saint-Maixent, comte de Secondigny, seigneur du Boisliet, de la Lunardière, de la Jobelinière, de Villeneuve. Il fut en outre nommé lieutenant général de Bretagne, grand maître de l’artillerie de France, lieutenant général des armées du roi, pair de France, gouverneur de Nantes et de Port-Louis, et pour couronner le tout, le roi l’éleva à la dignité de maréchal de France, en remerciement sans doute de ses actions héroïques et de ses faits d’armes pendant la guerre de Trente ans.

Charles de la Porte

Charles de la Porte

Mais le duc n’était pas seulement un soldat avisé, il s’intéressait aussi au nerf de la guerre, l’argent, et pour ce motif, il fut nommé surintendant des finances en 1648… Sur son portrait d’époque, son teint blafard et son visage émacié donnent l’impression que l’homme est un peu las… On comprend pourquoi!

On peut néanmoins penser que les compétences du duc en matière financière influèrent certainement sur les relations qu’il entretint avec ses vassaux dans ses terres poitevines, en particulier avec son notaire, qui fut peut-être aussi son informateur sur l’état moral du duché…On ne serait pas étonné que les deux hommes, bien qu’ayant conscience, conformément à l’étiquette, des distances à respecter du fait de leurs différences de condition, aient su nouer des rapports de confiance, réciproques dans la gestion des biens… Réciproques mais forcément inégalitaires!

Le contraste est en tout cas saisissant entre la fortune présumée et l’aisance sociale de ce François Allonneau, et la modestie de la condition, deux siècles et demi plus tard, de ses descendantes, mon arrière-grand-mère Clémence Fradin, garde-barrière de la compagnie de chemins de fer, Paris-Orléans, veuve d’un poseur de voies, tué par un train, et ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, contrainte pour gagner sa vie de vendre ses services comme domestique puis cuisinière, chez des bourgeois de la région, dès l’obtention de son certificat d’études !

Que s’est-il donc passé dans ce laps de temps qui explique cet appauvrissement progressif – ou brutal – de cette famille, la mienne en partie, au cours des décennies qui ont suivi l’époque « solaire » des Allonneau? Plusieurs explications peuvent être avancées, mais les pistes pour les confirmer font défaut. La révolution française qui a rebattu les cartes et détruit des patrimoines fut-elle un facteur décisif? Ou bien la dispersion des héritages, ou encore des retours imprévus de fortune à la suite de mauvais choix de certains héritiers au fil des générations? Nul ne le sait…

La réponse se trouve peut-être dans la consultation de milliers de pages malaisées à décrypter des minutes notariées, collectionnées au cours de cette période critique. Beaucoup, sont désormais consultables dans les dépôts départementaux d’archives… Mais, à moins d’une trouvaille rapide, qui fournisse d’emblée les réponses attendues, la tâche exige l’abnégation studieuse d’un bénédictin, à laquelle je ne saurais me résoudre!

Peut-être qu’un jour, cette énigme, d’importance toute relative, trouvera néanmoins une réponse crédible, par la grâce d’un robot paléographe qui, en moins de temps qu’il n’en fallut pour initier le big-bang, déchiffrera des milliers d’écrits pertinents et de charabias dialectaux, en analysant parallèlement la composition chimique des parchemins et en interprétant les empreintes génétiques laissées par les tabellions sur les vélins de ces temps-là !

Mais, dans l’attente de cet avenir robotique radieux, alors que moi-même, j’aurai probablement rejoint la masse des archives dormantes en attente d’un hypothétique réveil généalogique, il me faut conclure…

Bien sûr, tout le monde rêve un jour ou l’autre, d’épingler à sa galerie d’ancêtres, des chevaliers compagnons de Saint-Louis partant en croisade contre les sarrasins, ou espère se revendiquer, preuve à l’appui, du courage monastique des chevaliers teutoniques !

Pour l’heure, Rose l’angevine ne m’a fourni pour ancêtre ultime, qu’un seul ressortissant poitevin de la fin du quinzième siècle ! Un seul parmi les 32768 ancêtres directs putatifs, dont je devrais me prévaloir au quinzième degré de mon arbre… Beaucoup moins en réalité, car du fait des croisements de cousinages, un nombre appréciable porte sur sa seule tête, le poids de plusieurs aïeux.

Jehan est seul sur son rameau. Je m’en contente, et m’en satisfais ! Disons qu’étant identifié – autrement dit « mesuré » au sens de la théorie quantique – il est l’unique homme de son époque qui atteste de la réalité de ma filiation. Tous les autres sont demeurés virtuels, et doivent être regardés comme des possibilités qui ne se sont jamais réalisées…Un peu comme une fonction d’onde en mécanique quantique, qui ne rend compte de la réalité physique du monde, qu’à la condition de préciser le contexte métrologique qui a permis de lui donner chair et d’admettre qu’elle n’a pas d’existence propre indépendamment de l’observateur.

Si l’expérience était réalisable, je ne serais pas surpris de découvrir ma très grande proximité génétique avec ce Jehan! La même en toute hypothèse, que celle que j’entretiens avec Saint-Louis et ses compagnons de croisade, avec les chevaliers teutoniques et même avec les sarrasins qu’ils combattaient…

A quoi bon alors s’échiner à rechercher plus avant d’autres aïeux, alors que la grande saga du désir ou de l’amour – ou plus prosaïquement de l’instinct de survie de l’espèce – conjuguée aux lois de la génétique nous désignent tous comme des enfants de Jules César, de Charlemagne et de Vercingétorix ?

Certes! Mais, le plaisir réside dans l’identification besogneuse du balisage et des écueils parsemant le chemin emprunté par les générations qui nous ont précédés, pour nous transmettre la vie! C’est cette recherche qui est passionnante en soi, et c’est ce qui explique notre acharnement et notre émotion à nous abîmer les yeux, des heures durant, sur des écrans affichant des archives publiques numérisées ! Autrefois dans les mairies, on pouvait en plus effleurer le papier et en respirer l’odeur! Aujourd’hui, on l’imagine…

 

 

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Evidemment, en pleine campagne électorale des « présidentielles », période privilégiée où chacun de ceux qui sollicitent nos suffrages, s’évertue à montrer l’universalité de son programme et de ses engagements, mon propos du jour, par sa banalité, frôle l’anachronisme ! Pour être franc, il parait même un peu fade voire carrément décalé, presque impudent, quand d’autres déclament Jaurès et Aristide Briand et dissertent savamment sur les lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat et les valeurs de la République!

Comment, dans ces conditions, oser mobiliser toutes les ressources qu’offre de nos jours, la technologie numérique, pour simplement évoquer la mémoire d’un pauvre gars, domestique agricole de son état, décédé, sans doute accidentellement, il y a cent-trente-trois ans, jour pour jour, dans une métairie située au lieu-dit  » La Fougueleraie » du village du Ménil, riverain de la Mayenne, et dépendant historiquement de la province d’Anjou?

Transcription de l'acte de décès sur le registre de Saint-Martin-du Bois (49)

Transcription: acte de décès sur le registre de St-Martin-du Bois (49)

En fait, s’il fallait rechercher un soupçon – une aune – d’universel dans le destin tragique d’Henri Joseph Coltreau (1863-1884), manifestement brisé à l’âge de vingt-et-un ans au domicile de son patron, le sieur « Houdin », ce ne serait guère qu’es qualité de porte-drapeau décrété de ces millions d’anonymes qui, les deux pieds dans la glèbe, ne laissèrent jamais d’autre trace de leur passage sur notre planète bleue, que quelques lignes sur les registre des naissances ou des baptêmes de leur village d’origine, quelques-unes supplémentaires lorsqu’ils se mariaient, et pas plus de quinze pour signifier qu’ils ont définitivement pris congé des plaisirs de la vie.

Ces gens-là ont tout simplement vécu, souvent durement, puis sans chichi, s’en sont allés, évaporés vers un monde « meilleur », un insondable ailleurs à propos duquel toutes les spéculations sont possibles…Pour la plupart, on ne sait plus rien d’eux, même pas qu’ils furent des nôtres…

Je suis donc conscient que cet article sur cet ignoré de l’Histoire, ne saurait susciter qu’un intérêt poli auprès de ceux qui pourraient se réclamer d’un cousinage lointain avec cet Henri Joseph Coltreau. Il est en revanche improbable que, par là, je fidélise un quelconque lectorat au-delà du périmètre familial de l’intéressé, au demeurant assez flou, et auquel – pour être juste – il faudrait tout de même associer tous les accros de la généalogie! Ces bénévoles des vieux grimoires, qui adoptent avec empathie, tous les trépassés auxquels ils rendent visite. Les disparus des écrans radar, qui depuis des décennies, sont terrés dans les registres d’états civils ou religieux, désormais numérisés, retrouvent ainsi une famille!

On ne dira jamais assez toute la reconnaissance que l’on doit à ces soutiers de l’Histoire, qui déchiffrent avec opiniâtreté des milliers de pages souvent illisibles pour nous restituer les grandes dates jalonnant l’existence de nos parentèles ! Personne ne sait si ces ancêtres, invités chez nous, l’espace d’un clic, et sollicités pour franchir le Styx à rebours du temps, apprécient cette résurrection aussi inattendue qu’imposée mais qui les exhume de l’oubli. Qui sait s’ils nous sont gré de ces recherches, qui, parfois, permettent d’entrevoir des aspects de leur biographie qu’ils avaient préféré taire de leur vivant !

Je le confesse, il m’arrive de me livrer avec délice à cet exercice généalogique et de parcourir les siècles à contretemps en quête d’ancêtres prestigieux ou atypiques, et de goûter la découverte d’un rameau jusqu’alors inconnu sur un arbre partiellement reconstitué et multiséculaire…

C’est ainsi que Henri Joseph Coltreau m’est apparu par hasard au détour d’un registre d’état-civil  de son village natal de Saint-Martin-du Bois en Haut-Anjou… En fait, je m’intéressais à sa mère et sa grand-mère, mes aïeules au quatrième et cinquième degré. Ainsi, ce jour-là, je découvris à la fois son existence et sa disparition à quelques kilomètres de là, plus au nord , au village du Ménil en Mayenne… Et surtout, je m’aperçus que cet humble personnage dont aucun ancien ne m’entretint jamais, était tout simplement l’oncle de ma grand-mère paternelle, Marguerite Cailletreau, épouse Pasquier, et de ses deux frères Auguste et Joseph auxquels j’ai consacré ici plusieurs articles…

Henri Joseph Coltreau était donc le frère cadet de mon arrière-grand-père Joseph Pierre Cailtreau (1859-1946) … Et, par une sorte de facétie résiliente imputable probablement à l’érudition très relative des secrétaires de mairie de l’époque, le « nom de famille » des deux frères n’étaient pas tout-à-fait semblable… Cette étrange instabilité du nom patronymique s’est d’ailleurs perpétuée et fut transmise à la génération suivante, avec toutefois un moindre écart phonétique, mais elle devint récurrente, jusqu’à affubler la même personne d’un nom orthographié différemment au cours des différentes étapes de sa vie administrative !

Peut-être parce qu’il a disparu bien avant la naissance de ma grand-mère en 1897 et qu’il ne figure – en première approximation – dans aucun des registres de nomenclature militaire des départements du Maine-et-Loire ou de la Mayenne, Henri Joseph Coltreau fut totalement effacé de la mémoire familiale, si ce n’est dans la survivance de certains prénoms qui semble l’évoquer insensiblement mais implicitement …

C’est sûrement de la sorte que fut certainement ponctuée pendant des millénaires, l’existence des « damnés de la terre », des serfs et autres vilains attachés à leur maîtres, sans autre événement notable à leur créditer et de mention à signaler sur les registres, que leur date de naissance et celle de leur mort, assortie, s’agissant de cette dernière d’une indication sommaire sur leur profession de « domestique » ou de « journalier »… Exploités de la terre, avant de devenir ceux de l’industrie, ils sont maintenant victimes de l' »ubérisation » de la société!

Et dire que nos modernes technocrates voudraient présenter comme un indice de progrès et de modernité, l’abandon des quelques garanties péniblement acquises par ces anonymes paysans et ouvriers au cours du dernier siècle, en compensation de la misère millénaire de leurs ancêtres…

Le jeune Henri Joseph Coltreau devait appartenir à la catégorie de ces paysans pauvres et sans terre, dont la survie au quotidien – surtout en Anjou – était subordonnée au bon vouloir de ces riches aristocrates légitimistes retirés dans les campagnes de l’ouest après la chute de Charles X. Ça sentait bon le parfum des histoires édifiantes de la comtesse de Ségur! Mais seulement, pour ceux qui étaient admis au château, sans avoir à se plier aux caprices des seigneurs. Les autres, affectés au service dans les offices des châteaux ou des demeures cossues des bourgs, étaient invisibles!

On dit – c’est tout ce qu’on sait de lui – qu’Henri Joseph Coltreau est mort au petit matin du 15 janvier 1884 – comme en attestèrent les deux témoins qui se présentèrent devant le maire – quasi-héréditaire – du Ménil, Edmond-Marie-Zozine de Pontavès, comte de Sabran (1841-1903), propriétaire du château de Magnanne.

Château de Magnanne

Château de Magnanne au Ménil 

Maigre empreinte à commémorer en cette date anniversaire d’une vie écourtée dont, même le souvenir s’était perdu ! Pour autant, on n’en écrira pas plus, de peur de le trahir. Son nom au moins parcourra le monde.

Avec une bêche à l’épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l’âme, un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terr’, creuse le temps!…. (Georges Brassens)

 

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Il y a exactement deux ans – 7 janvier 2015 – deux salopards se revendiquant de l’Islam – Al Qaïda au Yémen – massacraient douze personnes à Charlie Hebdo dont huit membres de la rédaction. Parmi ceux-ci, cinq dessinateurs emblématiques Charb, Cabu, Wolinski, Honoré et Tignous. Les tueurs voulaient ainsi tuer l’âme de l’hebdomadaire satirique, et par là, porter un coup mortel à la liberté d’expression, ce principe non négociable des nations civilisées de pouvoir rire et se moquer de tout, ironiser sur tout, y compris des religions et des religieux, dont l’Islam et les islamistes!

Ces pitres et piètres assassins ont échoué car la rédaction décimée de Charlie Hebdo a été reconstituée, après l’épouvantable et inexcusable tuerie et elle continue de publier!

numéro du 14 janvier 2015

Numéro du 14 janvier 2015

Chaque année désormais, un hommage est rendu aux victimes du carnage… Les officiels, l’air compassé, y vont de leur dépôt de gerbe sur les lieux des crimes et de leur minute de silence..Mais qu’en est-il vraiment de l’éradication du terrorisme? S’est-t’on donné les moyens d’éliminer cette barbarie islamiste, qui n’a rien à envier à celle des nazis?

A-t’on été, jusqu’à présent, efficace pour vaincre – à tout le moins empêcher de nuire – l’obscurantisme moyenâgeux dans cette lutte à mort qu’il nous livre? Pas suffisamment sans doute puisque d’autres massacres de masse ont été perpétrés depuis par d’autres égorgeurs se réclamant de l’Islam!

On prétend cependant que certaines boucheries démentes auraient été évitées du fait de l’état d’urgence, en vigueur depuis le 14 novembre 2015! Mais sur le fond, le discours reste celui du déni de réalité quant à l’ampleur de la menace et sur ses causes…

On comprend que pour des raisons d’ordre public, le langage des autorités préconise l’apaisement entre les différentes catégories de la société française, mais ne faudrait-il pas aussi s’abstenir d’infantiliser en permanence le citoyen en lui fournissant des explications tronquées sur les causes de ce fléau…Ne conviendrait-il pas de rappeler à chacun son devoir d’extrême vigilance – si besoin de méfiance – plutôt que de ressasser des slogans anesthésiants sur le « vivre ensemble »? Le mot d’ordre consistant à bannir toute forme d’amalgame entre les musulmans de « bonne foi » et ceux qualifiés de « radicaux » (dont on pense qu’ils sont en délicatesse avec l’Islam), est certainement le bienvenu pour des motifs de justice et de simple humanité, mais insuffisant pour analyser la situation et y faire face! Refuser la stigmatisation à l’égard des musulmans est également indispensable mais à la condition de ne pas s’entêter – contre toute évidence – à affirmer que la violence que nous subissons, n’a aucun lien avec leur religion, et surtout à ignorer les liens entre certains prêcheurs de banlieue appartenant à la mouvance salafiste ou à celle des « frères musulmans », et les groupes terroristes. Toutes les religions monothéistes fondées sur la révélations sont source de violence.

Il est par conséquent des circonstances où le discours systématiquement « politiquement correct » et la bien-pensance émolliente deviennent socialement mortifères…Affronter la réalité telle qu’elle est, n’est jamais ouvrir la porte au fascisme… Dire la vérité n’est pas semer la haine. C’est tout le contraire!

Concrètement, on finit par s’affoler de tout, par « faire gaffe » à tout ce qu’on dit pour ne heurter quiconque! On fait attention à la manière dont on regarde nos congénères croyants ou mécréants selon l’endroit où l’on se trouve, et, in fine, on se méfierait presque de sa propre pensée!

De fil en aiguille, on finit par réduire la laïcité à une peau de chagrin, à un principe vaguement globalisant et moralisant – aussi mobilisateur que le mystère de la « Sainte Trinité » – qui n’oblige plus personne à rien, surtout pas ceux qui, par provocation, s’évertuent à le contourner sous nos yeux! Conformément aux prêches des curés d’antan et aux harangues enflammés des Frères Musulmans, on finit donc par s’accommoder de la coexistence agressive de communautés religieuses antagonistes sur des territoires confisqués de la République. Et le pire, sans même se rendre compte qu’on fait contresens et qu’on s’est fait manipuler!

On en serait presque à admettre sans trop protester que l’égalité juridique des hommes et des femmes, pourtant garantie par la Constitution, soit remise en cause au nom du droit coutumier…

Tignous - la femme musulmane qu'on aime

Tignous CH 14 janvier 2015 

Le résultat, c’est que de plus en plus de jeunes filles voilées errent comme des fantômes désincarnés dans nos villes sous le regard inquisiteur de leurs grands frères barbus et enturbannés!

Les fossoyeurs de nos libertés gagnent ainsi chaque jour du terrain, avec l’assentiment général implicite, dans le sillage des tueurs patentés de l’Islam radical… Leur victoire est d’ailleurs idéologiquement acquise – consommée- lorsqu’ils parviennent à faire accepter leurs injonctions machistes et liberticides à leurs propres victimes… Ainsi, voyons-nous s’épancher, de plus en plus fréquemment sur les plateaux de télévision, des femmes alibis disant porter le voile sur leur propre initiative et présenter comme des conquêtes féministes, les sujétions esclavagistes prétendument imposées par l’Islam, et auxquelles elles se soumettent en invoquant leur liberté d’être!

Tignous CH 14 janvier 2015

Tignous CH 14 janvier 2015

Dans ce contexte, inquiétant à tous égards, antinomique avec notre aspiration à une civilisation humaniste, il n’est pas de meilleur hommage à rendre aux dessinateurs de Charlie que de reprendre et diffuser certaines de leurs œuvres, qui pour la plupart demeurent d’une criante actualité…

Outre qu’elles conservent leur caractère subversif face à l’omniprésence des différentes formes d’obscurantisme – un peu comme les aphorismes des regrettés Coluche ou Pierre Desproges – elles nous rappellent qu’il fut un temps pas si éloigné, où l’on croyait encore aux bienfaits de la libre expression comme outil de libération de l’humanité!

Comment en effet ne pas partager sans réserve la vision de la laïcité de Wolinski?

Wolinski

                  Wolinski

A l’heure où les revers militaires de Daesh nous réjouissent, et qu’une à une les villes de Syrie et d’Irak sont libérées de son emprise maléfique, comment ne pas s’inquiéter en revanche – comme le faisait si pertinemment Cabu de façon prémonitoire – du retour en France des petits abrutis analphabètes qui ne peuvent exciper d’autre référence qu’un stage réussi de quelques mois, d’égorgeur sanguinaire en Syrie et en Irak? Cette question, tout à chacun, parfois, se la pose d’instinct quand il pénètre dans un super-marché où, l’état d’urgence obligeant, il se trouve confronté à l’omniprésence des milices privées de sécurité! Et si jamais, parmi ces jeunes garçons qui lui demande de simuler la perversion pédophile en ouvrant largement son manteau, s’était infiltré un djihadiste de la cité d’à côté, revenu de l’enfer du Moyen Orient islamiste!  Faut bien sûr réfléchir sérieusement au traitement social du djihadisme!

 

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Enfin, on ne saurait conclure cet hommage à nos martyrs du stabilo et du crayon feutre, sans évoquer l’au-delà. Leur « au-delà » (eau de là) – où ils sont malheureusement privés « du vin d’ici ». Aux dernières nouvelles, ils communieraient gaillardement avec les seins et accessoirement avec les saints! Même Wolinski, le plus vieux de la bande des écorchés vivants, (re)bande mais c’était aussi le plus obsédé…

Le passage – dit-on – lui aurait réussi, car, par miracle, le Très haut ou Allah lui a permis de retrouver tous les moyens de sa jeunesse et pour l’éternité. Il continue donc d’entretenir consciencieusement une réputation déjà passablement élogieuse auprès de myriades de vierges, ou prétendues telles qui peuplent le paradis! Les autres s’amusent aussi. Ils font en tout cas ce qu’ils peuvent au grand dam de leurs tueurs, du moins ceux qui les ont rejoint par la grâce du GIGN ou du RAID, et qui sont définitivement privés de dessert. Bref, Charb, Cabu, Wolinski, Honoré et Tignous n’ont jamais été aussi vivants dans nos cœurs depuis qu’ils sont morts! 

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Gloire éternelle aux dessinateurs de Charlie, et à leurs compagnons d’infortune…

Amen

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