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Posts Tagged ‘Vulgarisation scientifique’

Celui-là n’est pas de ma famille comme beaucoup des héros de ce blog! Je suppose qu’il s’agit d’un humain, mais, avec lui, rien n’est jamais certain, car on pourrait tout aussi bien le ranger dans la catégorie des extraterrestres, comme Evariste Gallois (1811-1832) génie des mathématiques, ou encore comme Arthur Rimbaud (1854-1891) « qui a traversé la poésie française comme un météore » selon l’expression de Robert Kopp, un de ses éditeurs suisses… Ettore Majorana appartient en effet à cette cohorte très restreinte des personnages déroutants au génie fulgurant, qui éclairent la postérité de leur pensée époustouflante, mais qui, comme s’il s’agissait d’une douloureuse contrepartie de leur talent exceptionnel, manifestent, leur vie durant, un mal-être et une incapacité au bonheur. Lesquels précipitent généralement leur disparition et en font des héros de légende, voire des héros sombres, discutables, parfois noirs. Ce fut le cas d’Ettore Majorana, physicien théoricien et mathématicien hors normes, né en 1906 en Sicile et disparu des « écrans radars » au printemps 1938 dans la baie de Naples…

Ettore Majurana

Ettore Majurana

Disparu mais pas nécessairement mort, puisque son corps n’a jamais été retrouvé et que des indices récents tendraient à suggérer qu’il aurait été « vu » dans les années 1950 au Venezuela ! En tout cas, depuis 1938, lui qui n’était déjà pas très bavard et plutôt introverti, est demeuré totalement muet, mais les quelques articles scientifiques qu’il a publiés – en étant d’ailleurs le plus souvent incité, presque contraint, par ses pairs – et les manuscrits qu’il a laissés à l’une de ses élèves quelques heures avant de s’éclipser définitivement, continuent d’alimenter les réflexions actuelles des physiciens des particules et des cosmologistes spécialistes de la « matière noire », composante majoritaire de l’univers…mais dont l’existence ne pouvait être soupçonnée du temps d’Ettore Majorena.  En fait, on ignore tout des motivations qui l’ont poussé à s’évaporer … comme une particule de matière rencontrant de l’antimatière, selon la belle image suggérée par Etienne Klein, un de ses biographes !

Dans une lettre à André Gide, Paul Claudel observait : «  Ecrire sur Rimbaud est une idée que j’ai longtemps nourrie, mais mes écrits ne m’ont jamais satisfait ». Je suppose qu’on pourrait en dire autant de l’insaisissable Majurana, dont j’ai découvert l’existence par hasard. Mais le hasard n’est-il pas le moteur principal de toutes choses – avec la nécessité ?

En fait, il fallait tout le talent d’Etienne Klein, physicien reconnu, pédagogue et philosophe des sciences pour rendre compte de la complexité de ce personnage aux dons exceptionnels. Mais pour ce faire, il fallait pouvoir évoquer son génie scientifique et l’essence – le sens – de ses recherches, en des termes qui ne découragent pas celui qui n’est ni théoricien de la physique, ni mathématicien et qui ignore tout des neutrinos, ces particules élémentaires énigmatiques et si « petites » que, furtivement, elles nous bombardent des milliards de fois par seconde, et traversent la terre sans même être déviées.  « Sans s’en apercevoir ». Etienne Klein y parvient avec sa virtuosité coutumière dans un petit livre, intitulé « En cherchant Majorana, le physicien absolu », qui vient d’être réédité (2015) dans la collection de poche Folio. Publié initialement aux éditions des Equateurs, il avait été élu meilleur livre 2013 dans la catégorie Sciences par le magazine Lire.

Et de mon point de vue, à très bon droit! D’ailleurs, si j’avais été électeur, mes suffrages se seraient portés sur lui. L’ouvrage, construit un peu comme un polar, tient son lecteur en haleine, ne le lâche pas, sans pour autant se livrer à la facilité d’une vulgarisation scientifique complaisante qui éluderait les difficultés. Lorsque, malgré tout, l’obstacle conceptuel est infranchissable pour un béotien, l’auteur nous en prévient et s’efforce de nous en faire toucher la substance, sans nous infliger d’équations.

Rédigée comme une quête presque existentielle de l’introuvable Majorana à travers l’Italie, cette « méta-biographie » nous emporte aussi dans les lieux de recherche nucléaire de l’Italie mussolinienne d’avant-guerre, notamment l’institut de physique de la Via Panisperna à Rome…On y côtoie des savants de l’époque, comme Enrico Fermi (1901-1954) qui participa ultérieurement dans le cadre du projet Manhattan, à la réalisation de la bombe américaine qui fut larguée sur Hiroshima et Nagasaki. Incidemment, on y croise les grands pionniers de la physique du 20ième siècle, comme P.A.M. Dirac, Paul Ehrenfest, qui furent parfois des interlocuteurs de Majorana. On y rencontre également des physiciens allemands de renom s’accommodant de l’intolérable, dans l’Allemagne hitlérienne des années 30, comme Heisenberg, l’homme du « principe d’incertitude » !  Tous, à un moment ou à un autre furent séduits, voire envoûtés par la hardiesse conceptuelle et l’aisance inductive de Majorana, malheureusement contrebalancée par son inaptitude «congénitale» à vivre et à communiquer comme le commun des mortels. A vivre simplement. Etienne Klein sait nous faire partager cette souffrance de son « héros » – anti-héros – et son caractère ambivalent. Pauvre hère qui a affronté l’existence sans certainement la comprendre et sans joie. Il a peut-être aimé sa mère. Mais elle seule, probablement.

Bien qu’il ne soit pas dans mes habitudes de partager ici mes coups de cœur, en matière de lecture, on aura compris que ce livre d’Etienne Klein – que je ne connais pas personnellement – m’a séduit. D’autant que le sujet qu’il aborde excède très largement les frontières de la recherche en physique théorique, lorsqu’il nous parle de l’impossibilité d’être à la fois un homme et un génie.

J’ignore cependant si ce conseil de lecture est vraiment exportable ( n’est pas « Lily et ses livres » qui veut).J’ai conservé en effet le souvenir contrasté – sinon amer – d’un « bide » que j’ai dû essuyer, il y a quelques années. Chargé de l’organisation et du contenu d’un séminaire destiné aux cadres supérieurs au sein de mon entreprise, j’avais fait distribuer à tous les participants, « experts de haut-niveau en matière de sécurité nucléaire », un ouvrage de réflexions philosophiques – tout à fait – pertinentes et limpides d’Etienne Klein sur la science et la techno-science ( Galilée et les Indiens Flammarion 2009 ). Je pensais qu’il pourrait aider – sinon orienter – une discussion d’ordre ontologique et épistémologique sur nos propres travaux. Au moins l’engager…Personne ne m’a jamais transmis le moindre commentaire à cet égard, ni adressé la plus succincte note de lecture. J’en ai conclu que j’aurais dû « revendre » l’ouvrage pour le valoriser, plutôt que de le fournir « gratis » dans le paquetage du séminariste…

Cette fois-ci, j’exhorte, je recommande, je conseille fortement mais je ne paye pas! Et ne suis pas payé…

EM

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