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Posts Tagged ‘Vote des femmes’

La ville d’Angers fut libérée du joug nazi par l’armée américaine du général Patton, le 10 août 1944!

Ce jour-là, en début de soirée, Michel Debré (1912-1996) alias « Jacquier » dans la Résistance, qui avait été nommé commissaire de la République par le Général de Gaulle, se présenta seul auprès du préfet régional pétainiste Charles Donati en train de dîner ! Sans s’embarrasser d’inutiles circonvolutions rhétoriques ou de convenances protocolaires, il lui notifia sans ambages que la République était rétablie et que désormais c’était lui, au nom du gouvernement provisoire, qui assurait la représentation de l’Etat dans la capitale des ducs d’Anjou…

Le haut fonctionnaire déchu s’y attendait. Aussi, accueillit-t-il l’intrus sans broncher et reçut la nouvelle sans élever la moindre protestation ou objection, et sans prononcer de déclaration solennelle qui l’aurait dédouané de sa servilité passée auprès de l’ennemi ou qui l’aurait statufié devant l’histoire. Bon prince, le nouveau patron des lieux accorda à Donati, un quart d’heure pour débarrasser son bureau, quitter ses appartements et la préfecture! Et peut-être – qui sait – terminer à la hâte, son dernier repas dans la salle à manger autrefois monastique de l’hôtel de la préfecture, ci-devant abbaye Saint-Aubin….

Dès lors, le nouveau préfet de région s’attela sans tarder à ses fonctions! Le reporter du journal Ouest-France  le décrivit en ces termes: « A le voir si jeune et si actif dans le grand bureau de la Préfecture où il nous reçoit – sa porte est ouverte à tous – on ne peut manquer d’évoquer les grandes figures des jeunes conventionnels qui firent la 1ère République et dont il est, à coup sûr, le descendant et le continuateur. »

Michel Debré dans son bureau à Angers

Pendant ce temps, dans le centre-ville d’Angers, dans les quartiers périphériques ou dans les faubourgs, l’annonce de la Libération se répandit comme une traînée de poudre, tandis que les troupes américaines qui avaient massivement franchi la Maine dans la matinée, investissaient méthodiquement les lieux publics et les grands boulevards , et s’installaient pour bivouaquer dans certains parcs ou jardins, comme le Jardin Fruitier, rue Desmazières, en face de l’appartement de mes grands-parents maternels…

Après quatre ans d’occupation nazie, la population pouvait enfin sortir, faire la fête et hurler sa joie de retrouver la liberté, même si quelques francs-tireurs isolés, soldats oubliés de l’armée allemande en déroute, ou des miliciens désemparés, encore habités par leurs chimères, persistaient, ici ou là, à faire le coup de feu! Comme pour sauver un honneur perdu de longue date, ou tenter d’exorciser leur sort désormais désespéré et irrémédiablement scellé.

Partout, c’était l’allégresse, dont se souviennent encore avec la même émotion les témoins d’alors, aujourd’hui nonagénaires.  Partout, refleurirent des drapeaux tricolores, sortis de la naphtaline des caves ou des greniers dans lesquels ils dormaient depuis quatre ans… comme des champignons comestibles regardés avec gourmandise dans une clairière enfin ensoleillée après une nuit pluvieuse. Tous les bâtiments officiels étaient pavoisés, tandis que des G.I., rigolards sur leurs chars Patton et acclamés par la foule, distribuaient des cigarettes américaines en privilégiant les jeunes filles peu timides qui escaladaient le fût de leurs canons, avides peut-être, ultérieurement, d’autres performances plus festives encore avec ces beaux gars bien nourris venus du Far West !

Pour les nouvelles autorités préfectorales, la tâche était écrasante, car au-delà des nids de résistance nazie qu’il fallait définitivement réduire, il convenait aussi de maintenir un semblant d’ordre public, ne serait-ce que pour éviter, au nom d’une « juste épuration », des jugements expéditifs et sommaires, des débordements de violence et même des règlements de compte privés, auxquels la population soudainement décomplexée après des années de privation, de répression et de silence, pouvait être tentée de se livrer à l’égard de ceux ou celles qu’elle accusait à tort ou à raison d’avoir pactisé avec l’ennemi…Mais surtout, il fallait assurer l’approvisionnement de la ville pour nourrir des habitants déjà passablement affamés par quatre ans de disette et d’ingestions forcées de topinambours et de rutabagas.

Comble de difficulté, il n’y avait plus de maire pour relayer les instructions préfectorales et prêter main forte aux services de l’Etat, eux-mêmes passablement désorganisés du fait de la défection prudente ou « suscitée » de quelques fonctionnaires hiérarchiques, un peu trop compromis avec le régime de Vichy.

En outre, Michel Debré, en homme avisé malgré sa jeunesse, se méfiait des résistants de la dernière heure, qu’il croisait dans les couloirs de la préfecture, et dont il pressentait, non sans motif, que leur zèle à passer à l’action avait parfois pour motivation l’occultation de leurs propres et encore récentes zones d’ombre. Voire dans certains cas, de leurs odieuses turpitudes. Il craignait que certains, mus par une soif de justice aussi dévorante que peut-être intéressée – et que ne pouvait justifier à lui seul un amour aussi soudain qu’intempestif de la patrie – ne s’arrogeassent des droits ou des prérogatives sans rapport évident avec le service de l’intérêt général…

Disons, pour faire simple, que la situation était complexe et c’est la raison pour laquelle il était nécessaire de hiérarchiser les priorités. Parmi celles-ci, le rétablissement dans les meilleurs délais d’un état de droit et de l’autorité des pouvoirs publics était primordial… Ainsi, dès le 30 août 1944, après une rapide instruction pour détecter de dirimantes incompatibilités pour faits de collaboration trop manifestes avec le régime de Pétain, un arrêté préfectoral rétablit vingt-quatre des conseillers municipaux de l’ancienne équipe, en désigna treize nouveaux et renomma premier magistrat de la ville, Victor Bernier (1868-1952) l’ancien maire d’Angers, démissionnaire depuis le 30 mars 1944.

Victor Bernier
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Le vieil homme (76 ans) s’était distingué par son courage en juin 1940 en se portant au-devant des panzers allemands sur la route de Paris, flanqué du préfet Pierre Ancel (1885-1966), pour déclarer « Angers ville ouverte », et ainsi lui épargner « les horreurs et les dangers d’un combat de rue » et la destruction. Le commandant allemand de l’unité blindée avait en effet menacé par un message télégraphié d’être sans pitié pour « cette jolie ville » en cas de résistance armée. Ceint de son écharpe tricolore et brandissant un drapeau blanc, Victor Bernier avait ensuite accompagné les chars ennemis jusqu’aux Ponts-de-Cé.

De surcroît, durant la longue et douloureuse épreuve de l’occupation, l’attitude du maire fut constamment digne, son seul souci étant de protéger ses concitoyens, sans faillir à l’honneur et sans manifester de sympathie pour l’ennemi.

C’était donc à un homme respecté, raisonnable, expérimenté que Michel Debré faisait confiance et renouvelait les fonctions. Un homme qui connaissait parfaitement les rouages de l’administration communale qu’il avait en effet dirigé sans discontinuer depuis 1935 après avoir exercé un premier mandat à la fin de la première guerre mondiale…

La charge qu’on lui confiait était cependant temporaire, car l’objectif était d’organiser des élections municipales régulières le plus rapidement possible, de telle sorte que les édiles municipaux retrouvent rapidement une authentique légitimité issue des urnes… Parmi les conseillers municipaux rétablis dans leur fonction par Michel Debré, figurait un certain Auguste Allonneau (1885-1963), un ancien édile socialiste, professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers, élu depuis 1929 et révoqué par le régime de Vichy en 1940 de l’enseignement et de ses fonctions électives.

Confortés par cette indispensable remise en ordre des institutions et des services officiels, Michel Debré et Victor Bernier administrèrent, tant bien que mal, la ville pendant les premiers mois qui suivirent la Libération, veillant en premier lieu au ravitaillement en vivres et en combustibles…Mais pas seulement, car, au-delà des déclarations d’intention, il fallait aussi restaurer les pratiques démocratiques après des années de dictature, et notamment préparer les élections municipales prévues au printemps 1945…

A cette fin, le corps électoral devait être totalement remanié, non seulement pour l’actualiser – ce qui n’avait pas été opéré depuis plusieurs années – mais surtout le compléter pour y intégrer les femmes qui, pour la première fois, dans l’histoire de la République, étaient appelées à voter et étaient éligibles. …Enfin, certaines questions devaient être tranchées comme l’inscription sur les listes électorales des militaires engagés dans les armées alliées en Allemagne, ou encore, des prisonniers ou des ouvriers du STO qui n’avaient pas encore rejoint leurs foyers… Questions souvent plus délicates qu’il n’y parait, car, pour certains d’entre eux, on ignorait s’ils étaient encore en vie…

Après une campagne électorale assez mouvementée au cours du printemps 1945, où beaucoup de clivages politiques d’avant-guerre – souvent surannés – réapparurent sous les préaux d’école, le premier tour du scrutin eut lieu le 29 avril 1945…Six listes sollicitaient le suffrage des angevins, qui représentaient l’ensemble de l’échiquier politique d’alors, à l’exception, bien sûr, des nostalgiques du pétainisme dont les partis avaient été dissous et interdits.

Eu égard aux modalités de vote, ce premier tour ne fut pas décisif,  puisque il ne permit pas de pourvoir un seul siège de conseiller municipal!

Au second tour, qui se déroula le dimanche 13 mai 1945,  les partis de gauche formèrent une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite symboliquement par un résistant angevin, républicain de toujours, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans le camp d’extermination de Mauthausen.

Malgré l’absence de son leader, c’est cette liste de large d’union à gauche, qui  remporta l’élection face à la liste apolitique « républicaine modérée d’union et d’action municipale. Le Mouvement républicain populaire (MRP), un parti démocrate-chrétien nouvellement créé et issu de la Résistance, refusa de participer au vote, considérant que son positionnement centriste l’empêchait de se rallier à l’un ou l’autre des « deux blocs » en lice.

Cette défection du MRP fut certainement regrettée par nombre d’électeurs modérés, lassés des excès de tribune de la droite et de la gauche. Mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951) était sûrement de ceux-là. Sans être politiquement engagé, on sait qu’il se revendiquait d’une forme paisible de démocratie chrétienne, protectrice de la famille et des plus démunis, sans nourrir l’ambition d’ébranler les fondements d’une société angevine séculaire. Mais, il ne livra jamais la moindre confidence sur la manière dont il se détermina ce jour-là de 1945, à supposer même qu’il eut décidé de s’exprimer en faveur d’un camp ou d’un autre. Il est parti en emportant le secret de l’isoloir dans sa tombe.

En revanche, pour son épouse – ma grand-mère – Adrienne Venault (1894-1973), la présomption est grande que son premier vote se soit porté vers la liste estampillée « apolitique » c’est-à-dire de droite, face à la gauche socialo-communiste. Dans ma famille paternelle, les choix étaient probablement plus incertains, même si l’on peut raisonnablement supposer que mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956), adhérent cheminot de la CGT à la gare Saint-Laud, ait préféré la liste de gauche !

Cinq jours après le vote, le 18 mai 1945, un conseil municipal extraordinaire décida d’élire Auguste Allonneau, maire d’Angers avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947 et devint ainsi le premier maire socialiste d’Angers. En 1946, il sera même élu député SFIO du Maine-et-Loire, mandat qu’il exercera au sein de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. J’ai lu un de ses rapports sur la fibrose des mineurs d’ardoise (schistose) dans les archives des maladies professionnelles, lorsque, dans les années 1980 j’assurais le secrétariat de la commission des maladies professionnelles au ministère du travail.

Auguste Allonneau
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Auguste Allonneau était né le 24 juin 1885 à Cours, un petit village poitevin des Deux-Sèvres situé entre Parthenay et Niort, où ses parents Augustin Allonneau et Marie Patarin étaient cultivateurs… Élève puis étudiant brillant, il obtint une licence de mathématiques en 1908, qui lui ouvrit les portes d’une carrière professorale exercée d’abord dans différents lycées ou collèges de province, avant d’être affecté au lycée David d’Angers après la guerre de 1914. Une ville qui ne lui était pas inconnue, puisque c’était celle de son service militaire comme soldat du 6ième régiment du Génie, entre 1906 à 1908.

Durant la Grande Guerre, il fut d’abord mobilisé comme infirmier puis affecté comme professeur au Prytanée de La Flèche, pour finir dans les services auxiliaires lors de l’armistice de 1918. Sa découverte du mouvement socialiste (SFIO) était antérieure d’une dizaine d’années, en 1909, alors qu’il était prof de maths dans un collège à Manosque dans les Alpes du sud.

L’histoire du mouvement ouvrier retiendra de lui, qu’il fut un des congressistes de Tours à la fin décembre 1920 dans la salle du Manège, qui entérina la scission du mouvement socialiste et la création du Parti Communiste Français.

Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’à cette occasion, mon grand-père Marcel Pasquier, alors cheminot à Saint-Pierre-des-Corps l’ait aperçu dans la délégation des militants de l’Ouest. Auguste Allonneau, proche initialement des « reconstructeurs » tels Marcel Cachin (1869-1958) ou Ludovic-Oscar Frossard (1889-1946), favorables à l’unification du mouvement socialiste français, y compris en y intégrant sa tendance bolchévique, se ralliera finalement à Léon Blum au sein de la « vieille maison » SFIO!

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Si mon billet n’avait porté que sur les premières élections municipales en Anjou après la seconde guerre mondiale, et sur l’évocation du mouvement socialiste angevin, j’aurais à cet instant pleinement rempli mon contrat. Et il ne me resterait plus qu’à brosser une édifiante et savante conclusion sur les difficultés de rétablir la démocratie après des années d’oppression.

Avec malice, je me serais peut-être aventuré à esquisser une comparaison hasardeuse avec l’actualité politique française et internationale. Peut-être même me serais-je livré à une ou deux petites provocations, destinées à réveiller un lecteur inattentif… Et pour éviter tout procès d’intention et préserver ma réputation déjà écornée d’homme de progrès social, je me serais sûrement fendu d’une conclusion moralisante dédiée aux bobos parisiens, de telle sorte que les générations futures si d’aventure, elles me lisaient, me perçoivent comme un sage assimilable à un Montaigne de banlieue parisienne, solitaire dans son bureau des bords d’un affluent de l’Orge, comme l’autre dans sa tour girondine.

Et bien sûr, j’aurais changé le titre de « mon oeuvre » qui évoque curieusement ma grand-mère, et qui n’aurait pas lieu d’être, en tout cas, sous la forme annoncée.

Bref, si j’avais rédigé ces lignes en fin d’année 2016, c’est ainsi que j’aurais procédé…

Tout a basculé en fait à la mi-février 2017

Je venais à peine de ranger mon encrier, après avoir rédigé un petit couplet sur le plus lointain de mes aïeux connus sous le titre un peu pompeux de « Généalogie quantique » (14 février 2017), lorsque le son cristallin émis par mon smartphone m’indiqua qu’un message venu d’ailleurs venait d’être intercepté par cet autre moi-même. Ce signal eut pour effet de m’extraire de la torpeur réparatrice dans laquelle m’avait englué l’émotion provoquée par ce grand-père à la quinzième génération qui aurait pu jouer aux cartes (géographiques) avec Christophe Colomb…

Le message venait sans doute de faire trois ou quatre fois le tour de notre planète bleue en jouant à saute-mouton d’un satellite à un autre, pour parvenir jusqu’au petit appareil qui m’est désormais aussi indispensable que ma télé ou mon lit. Il provenait en fait de la région nantaise, et son auteur était une auteure, en l’occurrence Rose l’Angevine, ma très honorée cousine généalogiste, bien connue des familiers de ce blog.

Elle m’informait qu’à l’issue d’une chasse à l’homme – ou à la femme – sans concession au travers des archives des Deux-Sèvres et à la faveur de ses accointances dans les différents cercles de chercheurs de crânes édentés du Grand Ouest, elle était parvenue à démontrer que le premier maire d’Angers – l’Auguste Allonneau évoqué ci-dessus – appartenait à la parentèle lointaine de ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, dont j’écrivais, juste avant, qu’elle n’aurait certainement pas voté pour un socialiste!

Ainsi en 1945, le premier maire socialiste était un cousin de ma grand-mère… Très éloigné en l’occurrence, même si tous les deux étaient originaires du pays de Gâtine en Poitou! Sauf erreur de calcul de ma part, toujours possible dès qu’on compte sur ses doigts en s’agrippant comme on peut aux rameaux les plus élevés d’un arbre généalogique, ils seraient cousins au quinzième degré.

Et leurs ancêtres communs à partir du la huitième génération ascendante seraient les « Allonneau » seigneurs de Saint-Pardoux, Saint-Maixent ou Parthenay. Tous des notables du crû, dont tous les biens furent confisqués sous la Révolution, singulièrement après 1793 ou 1794, lors de la répression féroce conduite par les colonnes de la Convention Nationale, contre tous ceux qui avaient pris le parti de la Vendée Militaire…

Ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973 aurait sans doute apprécié de savoir qu’elle descendait « en droite ligne » de nobliaux poitevins des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Peut-être un peu moins, qu’elle était la cousine d’un socialiste, fût-il finalement assez modéré! Mais elle ignorait ces données dont je n’ai pris connaissance qu’en février 2017!

Le sachant, pour inaugurer son droit de vote au printemps 1945, aurait-elle déposé dans l’urne un vote motivé par l’esprit de famille? Eu égard à nos nombreuses discussions sur la fin de sa vie, c’est peu probable.

J’aimais soutenir la controverse avec elle et c’était réciproque… Femme d’une vive intelligence, elle n’était pas, à proprement parler, une « progressiste »…Pour autant, ce n’était pas une bourgeoise. Aussi loin que me portent mes souvenirs, je l’ai toujours connue vêtue de noir sans coquetterie ni affectation. Depuis son veuvage en 1951, elle vivait seule et chichement dans un minuscule deux-pièces au premier étage d’une maison sans confort au 20 de la rue Desmazières à Angers. Ses ressources étaient exclusivement constituées de la maigre retraite de réversion de son mari – mon grand-père – qui avait été gardien de la paix municipal jusqu’à son décès prématuré…

Nécessité faisant force de loi, elle comptait scrupuleusement « ses sous » et comme beaucoup de gens modestes, elle votait à droite, au grand dam de la gauche qui ne comprend jamais pourquoi…Pas plus hier qu’aujourd’hui!

A la décharge d’Adrienne – si tant est qu’il faille l’excuser d’options idéologiques respectables qu’elle assumait sans complexe – elle avait subi dans sa propre chair, les désordres de la guerre entre 1914 et 1918 et la jeune fille délurée et émancipée, qu’elle fut auparavant s’était progressivement muée en une femme d’ordre, qui cultivait une certaine méfiance à l’égard de ceux qui remettaient en cause les institutions incarnant l’autorité, politique ou même religieuse!

Cette attitude « conservatrice » ne procédait pas de l’intime conviction que rien ne doit jamais bouger, mais plutôt, de l’idée que tout ce qui bouscule l’ordre établi, suscite fréquemment plus d’inconvénients que d’avantages, plus de malheurs que de bonheur, en particulier pour les « petites gens »! Et encore, elle ignorait que ses ancêtres avaient été spoliés. Au fond, son côté « réac » – comme on dirait aujourd’hui – procédait d’une forme de stoïcisme paysan. Elle pensait que ceux que « la nature » avait placé en bas de l’échelle avaient plutôt intérêt à accepter leur sort – fût-il médiocre – que de tenter le diable.

Adrienne, avec son »air de ne pas y toucher »

Quoiqu’elle disait devant moi, je n’ai jamais pensé qu’elle croyait la nature humaine vertueuse, ni même qu’elle plaçait la« Vertu », au pinacle des qualités cardinales… Mais évidemment, elle cherchait à nous le faire croire et je crois que c’est ce double visage de Janus que j’ai beaucoup aimé chez elle!

Résignée à la fin de sa vie, elle se soumettait par convention à des devoirs sociaux, garants d’un ordre qu’elle avait renoncé depuis longtemps à discuter, encore moins à remettre en cause.

Il m’arriva plus d’une fois de discuter pied à pied ses conceptions, notamment lors de événements de 1968, lorsque, jeunes insouciants, nous prétendions qu’il était interdit d’interdire. Croyant bousculer l’ordre ancien, nous pensions, mus par un romantisme échevelé, que « sous les pavés se trouvait la plage ». Elle s’en amusait sans trop s’en inquiéter: elle savait que ça nous passerait! Sans état d’âme, elle vota pour les candidats gaullistes aux élections législatives de juin 1968 après la dissolution de l’Assemblée Nationale.

Désormais, le temps s’est écoulé et j’ai tendance à considérer son point de vue comme une forme d’adaptation darwinienne aux circonstances de la vie, un mélange complexe de sagesse et d’intelligence… « Il y a des riches, il y a des pauvres, et c’est très bien ainsi » disait-elle fréquemment, alors qu’elle appartenait elle-même au camp des pauvres !

Aurait-elle aimé savoir que son lointain cousin était un leader socialiste? Peut-être, « par roublardise » comme elle disait!

 

PS: Sur les différents épisodes de la Libération d’Angers vécus par mes proches, et sur les premières élections municipales d’après guerre vécus par mes proches, voir notamment mes billets du 24 mars 2014, « De la Libération d’Angers à la Roche de Mûrs-Erigné » et du 23 avril 2014 « Adrienne Turbelier peut voter… »ainsi que le mémoire d’Albert Turbelier « Souvenirs de jeunesse », référencé dans ce blog à la date 30 septembre 2011)…

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A quinze jours près, Adrienne Turbelier aurait eu juste vingt et un ans, lorsque le Général de Gaulle déclara le 18 mars 1944 à Alger devant l’Assemblée consultative que « le régime nouveau (devait) comporter une représentation élue par tous les hommes et toutes les femmes de chez nous ».

Elle n’était d’ailleurs pas encore tout-à-fait majeure, lorsque ladite Assemblée – constituante pour la circonstance – instaura le vote des femmes à la suite du dépôt d’un amendement de Fernand Grenier (1901-1992), militant communiste, résistant et représentant du PCF auprès du chef de la France Libre. C’était le 24 mars 1944 et elle était née le 31 mars 1923 à Angers. Les trois-quarts des représentants des mouvements de résistance, des partis républicains d’avant-guerre et des territoires français en guerre, présents dans l’Assemblée, se prononcèrent pour ce droit ouvert aux femmes de voter comme les hommes et d’être éligibles. Choix révolutionnaire que le Général de Gaulle confirma par ordonnance du 21 avril 1944, portant organisation des pouvoirs publics après la Libération. Son article 17 stipulait que désormais « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».

Adrienne l’a-t-elle su immédiatement ? Il est probable que non, car c’était plus d’un mois avant le débarquement allié en Normandie, et la ville d’Angers vivait encore pour quelques mois sous le joug implacable de l’occupation nazie. La presse totalement muselée ne laissait évidemment transpirer aucune nouvelle, autre que celles sévèrement censurées par la Kommandantur.

Le « Petit Courrier », journal d’Angers depuis cinquante ans, n’était plus que le relais efficace du régime collaborationniste de Vichy, et n’informait les Angevins que des nouvelles relatives aux « chiens écrasés » et aux concours de boules de fort. Etant entendu que, parfois, il lui arrivait de confondre les chiens écrasés, les juifs raflés et les résistants martyrisés. Ainsi, pour les journées des 22 et 23 avril 1944, lendemains de la reconnaissance historique de la pleine citoyenneté des femmes françaises, le journal – totalement disqualifié et déshonoré depuis quatre ans – consacrait les gros titres de sa « Une » à « la protestation du Maréchal Pétain (et de Pierre Laval) contre les cruels bombardements anglo-saxons » tandis qu’il commentait avec gourmandise « la progression des forces germano-hongroise entre les Carpates et le Dniestr » et qu’il saluait les exploits de la Luftwaffe contre un convoi anglo-américain en Méditerranée au large d’Alger ! Il signalait aussi l’anniversaire du Führer

Le Petit Courrier du 22 avril 1944 - AD 49

Le Petit Courrier du 22 avril 1944 – AD 49

En fait, les informations de la France Libre ne transitaient guère que par l’émission « Les Français parlent aux Français » de la BBC, dont l’écoute était formellement interdite, sous peine de représailles de la Gestapo ou de ses supplétifs pétainistes. De toute manière, les Turbelier de la rue Desmazière auraient-ils voulu braver les interdits d’écoute au péril de leur liberté, qu’ils ne l’auraient pas pu, car ils ne possédaient pas de récepteur radio. Seul Louis (1899-1951), le père d’Adrienne, gardien de la paix municipal écoutait régulièrement Radio-Londres, en compagnie de collègues « sûrs », les soirs de permanence dans les caves du commissariat de police du 4ième arrondissement.

Dans ces conditions, on voit mal comment Adrienne, ainsi que sa mère, ses tantes ou ses collègues de travail chez Joudon, place du Ralliement, auraient pu avoir connaissance « en live » de cette information qui les concernait et répondait à une revendication exprimée de longue date par les féministes au nom de l’égalité des droits entre les sexes. En ce temps-là, on n’osait pas le mot encore le mot « parité » !

Les femmes de la génération d’Adrienne, qui avaient entre vingt et vingt-cinq ans à la fin de la guerre, n’eurent très majoritairement connaissance de cette nouvelle que tardivement par rapport à l’instant de son adoption. Au plus tôt, vers la fin de l’année 1944, après la Libération d’Angers et le rétablissement de la légalité républicaine. Leur souvenir le plus marquant à cet égard demeure leur premier vote effectif au printemps 1945 pour les premières élections municipales d’après-guerre… mais ce souvenir, bien que n’étant pas parfaitement synchronisé avec la date de cette réforme essentielle, demeure vivace, comme celui d’une conquête qui n’appartient qu’à elles. Un jalon dans l’émancipation des femmes, qui jusqu’alors n’étaient que des épouses et des mères !

Soixante-dix ans après, Adrienne, devenue nonagénaire, grand-mère et arrière-grand-mère d’une nombreuse descendance continue de considérer le suffrage universel, comme un droit fondamental, imprescriptible et sacré. La pierre angulaire de la démocratie, sa clé de voûte en quelque sorte. C’est la raison pour laquelle elle voue au droit de vote, un attachement d’autant plus fort, qu’il symbolise la conquête d’une liberté fondamentale, celle d’être en capacité de donner dans l’isoloir, son point de vue, sur la marche du monde sans subir de pression externe.

Ainsi, aujourd’hui, alors que l’âge ne lui permet plus de se rendre elle-même, au bureau de vote, sa détermination demeure sans faille pour faire établir une procuration, en dépit de l’inertie ou la mauvaise grâce manifeste – pour ne pas dire plus – des préposés administratifs chargés de cette procédure, du commissariat de la police de son quartier en région parisienne ! Cette inaction la révolte à un point qu’on ne soupçonnerait pas et qui contraste avec la désinvolture des citoyens défaillants de plus en plus nombreux qui se détournent de leur devoir électoral en s’abstenant massivement.

Elle, elle y croit toujours au suffrage universel! Avec le même enthousiasme qu’en 1944 ou 1945. Et, elle ne répugne pas à faire la morale « républicaine » à ses proches, si d’aventure certains d’entre eux se laissaient aller à des instincts piscicoles, le jour des élections ! Elle appartient à cette génération forgée par la guerre – issue de la guerre – et mère du baby-boom. Cette génération qui a pensé et pense encore avec une touchante ingénuité, qu’après avoir vécu le pire durant sa jeunesse, elle a pour mission de construire un monde plus juste, fondé sur le progrès du genre humain, transcendé par la science, la culture…et l’action politique. Et légitimé par le suffrage universel!

Boulevard Foch 1945

Boulevard Foch 1945

La première fois qu’elle déposa son bulletin dans l’urne, ce fut le 29 avril 1945, à l’occasion du premier tour des élections municipales d’Angers. Le bureau de vote dont elle dépendait, se trouvait dans une école primaire de la rue Saint Léonard, au coin de la rue Jean Jaurès et à proximité du parvis de la massive église paroissiale en pierres d’ardoise et au dôme d’inspiration byzantine de ce quartier d’anciennes carrières schisteuses. Presque en face de l’atelier de réparation et de vente de vélos, disparu depuis longtemps, d’un ancien coureur  cycliste.

Ce jour reste gravé dans sa mémoire pour un autre motif aussi : mon père qu’elle ne connaissait que depuis quelques mois, l’accompagna jusqu’au bureau de vote. La température qui avait été caniculaire au début du mois d’avril, était en baisse. Et c’est donc par une matinée relativement fraîche mais avec un ciel dégagé, qu’ils partirent, bras dessus, bras dessous, du quartier de la Madeleine où ils s’étaient donnés rendez-vous, jusqu’au haut de la rue Saint-Léonard vers les « vieilles carrières »…

L’ambiance des rues était un peu retombée depuis la Libération d’Angers, dix mois plus tôt, mais l’optimisme était encore de mise en dépit des privations qui persistaient et des difficultés de ravitaillement ; les cartes d’alimentation étaient  toujours d’actualité et elles le demeureront encore plusieurs années. Au moins jusqu’en 1949.

En outre, la guerre n’était pas totalement terminée. Le lendemain du premier tour – le 30 avril 1945 – Hitler se suicidera dans son bunker à Berlin, mais il faudra patienter une huitaine pour que le 8 mai 1945, l’Allemagne capitule sans condition. Néanmoins, tous les angevins – comme une majorité des français – envisageaient l’avenir avec confiance. La preuve: leurs querelles politiques partisanes reprirent comme avant-guerre : comme autrefois, mais avec de nouveaux thèmes liés à l’actualité. Ainsi, la campagne électorale avait été très vivante, voire fortement animée dès le mois de mars 1945. On se querellait par exemple, pour définir les modalités de vote des militaires et des prisonniers qui n’étaient pas tous rentrés au bercail. Au premier tour, six listes se disputèrent la mairie, de telle sorte qu’à l’issue du vote du 29 avril 1945, aucun siège ne sera pourvu.

Pour l’heure, Adrienne, encore peu politisée bien que militante de la JOC,  accomplissait pour la première fois son devoir de citoyenne, et selon son témoignage, avec une certaine jubilation. Ce fut d’ailleurs le cas d’une grande majorité des douze millions d’électrices à travers la France.

Dans sa propre famille, la plupart des femmes se rendirent dans les bureaux électoraux, en particulier sa mère, Adrienne Venault épouse Turbelier (1894-1973), mais aussi sa grande-tante, Louise Durau (1869-1954), ses tantes Augustine Turbelier (1892-1968), Juliette Turbelier épouse Boussemart (1894-1966), Germaine Turbelier épouse Gallard (1896- 1990), Marie Turbelier (1901-1987), Marie Venault veuve Marin (1881-1954). Sa cousine Marie-Louise Marin.

Toutes découvriront pour l’occasion les procédures du code électoral dans l’école publique de leur quartier. Qui  à Saint-Léonard, qui à la Madeleine, à Saint-Laud ou dans le faubourg Saint-Michel…

Sa future belle-mère Marguerite Cailletreau (1897-1986) épouse Pasquier ira voter ainsi que sa fille Renée épouse Pilet dans l’école communale de la rue de la Madeleine…et probablement aussi Eliane l’épouse de Marcel Pasquier, junior…

Je les cite toutes ou presque pour montrer l’ampleur de cet engouement féminin lors de ce premier scrutin au suffrage universel. Je les cite aussi pour signifier qu’il n’y eut pas que les figures de proue du féminisme militant ou les grandes personnalités de la résistance ou de l’intelligentsia française, qui se mobilisèrent, comme Jeanne Boitel, Marie Dubas, Irène Joliot-Curie, Gilberte Brossolette ou encore Geneviève de Gaulle, Germaine Tillon et Lucie Aubrac. La plupart des femmes se sentirent concernées.

Aujourd’hui, on éprouve des difficultés à concevoir cette exaltation républicaine d’antan, parce que  les pouvoirs actuellement « en responsabilité »  et en place depuis des lustres ont fini par décourager les citoyens les plus motivés de se rendre aux urnes, à force d’échecs, de mensonges et de reniements. Les pseudo-professionnels de la politique, presque tous issus de la haute technocratie et de l’énarchie ont réussi « l’exploit  » de dénaturer gravement la notion d’intérêt général et de rendre la démocratie illisible! Au point que les seules alternatives dans lesquelles la population désabusée se réfugie sont l’abstention massive ou la dérive mortifère vers le populisme.

Au second tour qui se déroula le dimanche 13 mai 1945 par un froid inhabituel pour la saison puisqu’il neigeait dans une grande partie du pays, les partis de gauche formèrent à Angers une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite (symboliquement) par un résistant républicain, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans des conditions épouvantables dans le camp de concentration de Mauthausen.

Personne ne le savait. Cette liste de large union à gauche rallia la majorité des suffrages face à la liste apolitique « républicaine d’union et d’action municipale ». Le 18 mai 1945, Auguste Allonneau (1895-1963), ancien professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers et socialiste, fut élu maire avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947…

Cette première élection démocratique d’après-guerre marqua le début de l’engagement citoyen de ma mère et aussi de ses fortes convictions républicaines à gauche… Convictions qui la motivent  toujours soixante-dix ans plus tard !

Mes propres opinions sont plus contrastées: il y eut tant de trahisons depuis deux ou trois décennies de part et d’autre de l’échiquier politique, qu’on ne peut guère se réclamer que de « valeurs » dont on ne sait plus trop dans quelle formation politique elles s’incarnent…

Quoiqu’il en soit dans la mémoire de ma mère, résonnent toujours comme une victoire, les mots des présidents de bureau de vote, debout devant l’urne ouverte puis refermée après le passage de l’enveloppe :

« Adrienne Turbelier épouse Pasquier peut voter ! » … «  A voté »

 

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