Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Vervins’

D’elle, personne ne nous a jamais parlé ! Probablement qu’on aurait même ignoré jusqu’à son existence, si elle n’avait figuré, en adolescente un peu triste – fanée avant l’âge – au premier plan d’un cliché photographique de médiocre qualité, daté du tout début du siècle dernier en compagnie de ses parents Charles Pasquier (1855-1931) et Louise Desse (1867-1939), ainsi que de son frère cadet Marcel Pasquier (1892-1956) – mon grand-père paternel – et de sa toute jeune sœur Marthe Pasquier (1900-1979)…

1903-1904

1903-1904

Aucun doute n’était possible, cette jeune fille endimanchée et coiffée d’un chignon « Belle Epoque », qui tient par la main une petite fille, devait être l’aînée de la famille. Une sœur oubliée de mon grand-père, issue – Dieu sait comment – des greniers d’une préhistoire familiale qui l’aurait effacée des tablettes, à la suite, probablement, d’une disparition qu’on peut supposer soudaine -voire imprévisible – et qui se serait produite peu de temps après la prise du cliché!

Cette jeune personne, infortunée, dont on saura par la suite qu’elle se prénommait « Charlotte Hélène » n’a en effet laissé aucune empreinte postérieurement! Ni dans les carnets de son frère Marcel qui pourtant notait méthodiquement tous ses correspondants épistolaires depuis son enrôlement dans les chasseurs d’Afrique en 1910 jusqu’à sa démobilisation en 1919 de retour de la Première guerre mondiale. Ni parmi les témoins mentionnés dans les registres des mariages d’après-guerre.

Le silence ultérieur de mon grand-père sur l’existence de sa sœur aînée peut évidemment intriguer! Certes, l’homme n’était guère disert. Force est d’ailleurs de constater qu’il ne s’attarda pas non plus sur le récit de ses campagnes en Algérie ou au Maroc entre 1910 et 1912, ou sur sa guerre de 1914-1918 sur le front français. Discret, il était plutôt avare de confidences sur les « exploits » de sa jeunesse, y compris vis-à-vis de ses enfants, qui ne découvrirent qu’après son décès en 1956 ses carnets de guerre et les décorations dont il avait été honoré, en particulier sa croix de guerre. La lecture de ses carnets d’avant 1920 atteste d’une grande pudeur et d’une indiscutable réticence à faire étalage de ses sentiments intimes, mais aussi d’une réelle sensibilité et, en certaines circonstances dramatiques, d’une aptitude à l’empathie et à la compassion! Après, il semble qu’il n’écrivit plus.

S’agissant de Charlotte, sa « grande » sœur, dont la vie fut broyée dans la fleur de sa jeunesse, tout semble s’être passé comme si, déstabilisé par sa perte, Marcel n’en avait jamais définitivement fait le deuil et qu’il avait enfoui son chagrin au très-fonds de lui-même, préférant se taire à jamais à son sujet, plutôt que d’exhiber sa souffrance! Qui sait si cette tragédie personnelle qui le percuta de plein fouet, alors qu’il n’avait que treize ans, n’a pas constitué une de ses principales motivations pour s’engager dans l’armée d’Afrique à la mairie de Nancy, le 29 décembre 1910.

Charlotte était née le 15 février 1890 à Aubenton dans l’Aisne. Mais était-elle vraiment l’aînée de la fratrie?  Non, car un garçon prénommé Maurice l’avait précédé en 1889, qui était décédé à l’âge de huit mois. Marcel n’avait évidemment tissé aucun lien d’affection avec ce frère mort trois ans avant sa naissance. Son évocation ne réveillait en lui aucune vieille cicatrice, et il n’avait pas à pleurer quelqu’un qu’il n’avait pas connu, dont la disparition ne pouvait guère l’impliquer qu’au travers de la peine récurrente éprouvée par ses parents. Pour sa sœur, compagne privilégiée de sa petite enfance, il en allait autrement !

Moyennant quoi, pour continuer à vivre, s’il ne chercha pas à gommer l’existence – factuelle, à ses yeux – de ce frère fantôme, allant jusqu’à prénommer en 1926, son second fils Maurice, il ne sut jamais partager avec autrui la souffrance provoquée par la mort de Charlotte!

Mais c’est néanmoins lui qui conserva la seule trace que nous possédons d’elle, à savoir cette photographie familiale datée probablement des mois précédant son décès.

La consultation des archives numérisées du département de l’Aisne, ont permis de préciser que Charlotte rendit l’âme, seulement « âgée de quinze ans et huit mois », à l’hospice civil de la ville de Vervins, dans la matinée du dimanche 15 octobre 1905 et que sa mort fut constatée par un médecin mandaté par les autorités municipales…

Archives Vervins

Archives Vervins (AD 02)

On y apprend en outre qu’elle était « ouvrière de filature » de même d’ailleurs que son père Charles Pasquier mentionné dans l’acte ! A l’époque, l’arrondissement de Vervins, de Flavigny-le-Grand et d’Aubenton comportait en effet plusieurs filatures mécanisées de laine cardée, qui employaient au début du 20ième siècle quelques mille-sept-cents ouvriers dont une grande proportion de jeunes femmes, voire de très jeunes femmes ! Certaines de ces manufactures étaient installées sur les rives de la petite rivière « le Vilpion » en contrebas du centre-ville de Vervins, et plus précisément dans le quartier des Foulons, où résidait la famille Pasquier !

Compte tenu de la loi du 2 novembre 1892 qui interdisait d’employer des enfants de moins de treize ans – douze ans pour ceux ayant obtenu leur certificat d’études – pour une durée quotidienne limitée à dix heures avant seize ans, on peut penser que Charlotte Pasquier fut engagée dans la filature aux côtés de son père, au plus tôt en 1902, mais plus vraisemblablement en 1903 !

ouvrieres de filature en 1900

Les conditions de travail dans les filatures mécanisées étaient sans doute moins éprouvantes que dans la métallurgie ou dans les mines de charbon, mais les accidents du travail n’y étaient pas rares du fait notamment des courroies de transmission de l’énergie motrice des métiers à filer, qui pouvaient happer les salariés au moment des changements de bobine. De même, l’ambiance malsaine de travail dans laquelle régnait une humidité importante – pour maintenir un degré d’hygrométrie suffisant pour la souplesse des fils – entraînait chez les salariés des bronchopneumopathies, en particulier la tuberculose – d’autant plus mortifères que les malades étaient jeunes. On ne parlait pas encore de maladies professionnelles!

Bien entendu, s’agissant de Charlotte, on ignore les causes de son décès prématuré. Mais, eu égard à son âge et à son métier, deux hypothèses – non exclusives l’une de l’autre – peuvent être formulées : d’une part l’accident du travail à la suite duquel elle aurait été gravement blessée quelques jours avant de succomber à l’hôpital, et d’autre part la maladie pulmonaire incurable qui l’aurait asphyxiée… Les deux options sont crédibles ! La première pourrait être confortée par le fait que deux jours après le décès de Charlotte, une autre ouvrière, Amélie Banière, également ouvrière de filature, âgée, de vingt-quatre ans est morte à l’hospice civil de Vervins. Les deux jeunes femmes auraient pu être solidairement victimes du même accident, si – ce qui était fréquent alors – l’une, ayant voulu porter secours à l’autre, avait été emportée par la machine. La seconde possibilité pourrait être étayée par la mine et l’allure souffreteuses ainsi que par le visage émacié de Charlotte sur la photographie prise peu de temps avant le drame.

Manufacture en ruine à Vervins

Manufacture en ruine à Vervins

Il ne s’agit là que de spéculations – réalistes toutefois – qui ont juste pour objet de rappeler en ce jour de Pâques (Pasques) l’existence d’une jeune fille – ma grande-tante- morte injustement à quinze ans au début du siècle dernier, et presque oubliée depuis ! Et de rendre hommage à sa mémoire de petite tâcheronne sacrifiée des filatures de Thiérache…

C’est pour éviter ce type d’injustices révoltantes – la mort d’une fille de quinze ans exploitée dix heures par jour – que des générations de travailleurs imposèrent des règles minimales de décence patronale! On appelait ça le code du travail!

 

Read Full Post »

Il y a un peu plus de deux ans, je m’étais intéressé ici à l’enfance vervinoise et à la jeunesse de mon grand-père Marcel Pasquier – voir mon billet du 3 décembre 2011. Pour ce faire, je m’étais appuyé sur les documents et les archives familiales dont je disposais, et en particulier sur une copie de son « carnet de recettes » d’apprenti pâtissier. Cela m’avait permis de préciser les lieux ainsi que la durée de son apprentissage entre 1904 et 1910 dans les Ardennes, en Lorraine – alors annexée à l’Empire allemand – ou encore en Champagne.

numérisation0005

Sur ce cahier, Marcel avait scrupuleusement consigné ce qu’il appelait des « recettes » mais  qui, en réalité, se limitait le plus souvent à la déclinaison des ingrédients nécessaires à la réalisation de gâteaux, galettes, brioches, meringues et autres bavaroises, assortis de leurs proportions respectives. Ces notes à vocation professionnelle, prises probablement sous la dictée de ses maîtres d’apprentissage, n’avaient qu’un rapport lointain avec les guides culinaires richement illustrés, qui inondent aujourd’hui les rayonnages des librairies discount à la période des fêtes, et qui font croire que n’importe qui peut se transformer, à peu de frais, en expert de la cuisine ou de la pâtisserie… Le carnet de Marcel n’avait pas cette ambition subalterne et commerciale: c’était juste – si j’ose dire – mais c’est l’essentiel, la référence austère mais incontournable de son travail quotidien au « laboratoire ».

Selon toute vraisemblance, c’est à Givet dans les Ardennes que Marcel Pasquier est demeuré le plus longtemps et c’est là qu’il s’est familiarisé aux rudiments et aux techniques de son métier, y compris les plus élaborées. Du moins à mes yeux de béotien!

Les autres « maisons » qu’il a fréquentées à la fin de la décennie 1900, à Charleville Mézières, à Sermaize-les-Bains dans la Marne et pour finir à Metz sous occupation allemande, correspondaient plutôt à ses premiers emplois d’ouvrier-pâtissier, couplés à des phases de perfectionnement. Il n’était plus censé alors acquérir les « fondamentaux » mais des savoir-faire spécifiques et complémentaires de sa profession de base. Dans le même temps, il gagnait sa vie!

Relisant ce carnet, j’ai souvent regretté que Marcel qui savait rédiger, n’ait pas été plus disert sur la vie quotidienne ou sur l’atmosphère qui régnait dans ces villes des Ardennes ou de Lorraine, encore traumatisées par la défaite de 1870. L’ambiance au début du siècle dernier, devait y être assez proche de la nostalgie qui transpire des romans patriotiques d’Erckmann-Chatrian.

« Il n’y a pas de honte à être triste ». Mais Marcel trop pudique, ne savait pas  l’exprimer!

C’est ce à quoi je pensais, il y a une vingtaine d’années, alors que, rentrant d’une mission « européenne » à Luxembourg, j’attendais une correspondance pour Paris en trompant le temps dans le buffet de la gare de Metz à l’esthétique massive si caractéristique du style néoroman prussien. Je me disais que Marcel, mon grand-père, l’avait sans doute empruntée, au milieu de la soldatesque prussienne omniprésente. A l’époque, la gare venait à peine d’être inaugurée par les autorités de l’Empire.

1319248733-metz-la-gare

Non loin de là, à Charleville, il a peut-être confectionné des gâteaux pour la mère ou la sœur d’Arthur Rimbaud ! Et, sûrement, il ne le savait pas!

Mais, pour l’heure, ce sont à ses recettes de pâtisserie que je m’intéresse. Celles qu’il a, par la suite délaissées, tout en les conservant précieusement au très-fond d’un tiroir avec d’autres témoins d’un temps définitivement gommé de sa vie après 1919. Au nom de quoi ou pour qui ?  C’est le secret d’un reniement intime dont il faut admettre qu’il ne sera sans doute jamais dévoilé! Pas plus qu’on ne trouvera d’explication à l’étrange destin parallèle de son père Charles qui, quarante ans auparavant, avait lui aussi, subitement renoncé à son métier de boulanger et quitté sa province angevine,  pour fonder une « nouvelle » famille quelques années après et plusieurs centaines de kilomètres plus loin! Peu importe d’ailleurs que ces « gènes » baladeurs demeurent à jamais discrets , car nul n’a finalement de légitimité pour forcer la porte de jardins délibérément dérobés aux regards de tous. A l’inverse de la mode actuelle, je ne suis pas favorable à la transparence totale des cœurs!

Marcel n’a pourtant pas souhaité détruire ce carnet. Sinon, il l’aurait fait! Mais dans le même temps, il n’a fourni aucune clef de compréhension, aucune explication: c’est son droit. Heureusement, il nous reste les recettes à l’état brut. Parmi elles, celles écrites à Givet dans la pâtisserie Charlier-Samaden de la place Carnot, non loin des rives de la Meuse, sont certainement les plus complètes, les plus abouties aussi. Au nombre d’environ soixante-quinze, elles correspondent au cœur de ce qu’il fallait savoir à l’époque – et peut-être encore – pour exercer le métier de pâtissier. 

Les patrons de Marcel devant le magasin

Les patrons de Marcel devant le magasin.
Photo blog de Chantal

Précises sur les produits et les quantités à utiliser, elles sont généralement muettes sur les tours de main. Et bien malin, l’amateur débutant dans mon genre qui, toisant avec mépris le célèbre « Marmiton » d’Internet, s’aviserait de les mettre en œuvre sans autre support que les notes de Marcel…

Débutant de mon genre, car il est vrai que de mon temps, on excluait de l’éducation des jeunes garçons l’apprentissage de la couture ou du repassage et on ne nous enseignait pas les rudiments de la cuisine et de la pâtisserie. Sauf, bien sûr, aux arpettes qui souhaitaient en faire leur métier.

Mon ignorance ne me conduit pas à battre ma coulpe. J’observe simplement que c’était ainsi autrefois, et je m’y résigne sans déplaisir. J’aime même assez l’idée que ma petite provocation rencontre en écho, l’indignation outragée des blondes « Femen » au seins nus, ou mieux encore, celle des tristes pétroleuses, militantes bourgeoises de l’égalitarisme parlementaire…

« Y a pas de mal à se faire du bien » en préambule savoureux à la belle histoire qui suit !

Place Carnot 1910 (2)

La pâtisserie à l’époque de Marcel (photo communiquée par l’actuel propriétaire)

L’histoire flirte en effet  avec le merveilleux et se mue en une « belle » histoire, au constat que la pâtisserie dans laquelle Marcel fit timidement ses premiers pas d’apprenti en 1904, à quelques soixante-quinze kilomètres de Vervins, sa ville natale, existe toujours

L’établissement est toujours au même endroit. A sa droite, le vitrier a été remplacé par une librairie qui vend des K7 . A sa gauche, la parfumerie d’antan, amputée de la mercerie attenante, résiste. La pâtisserie, quant à elle,  s’est agrandie d’un salon de thé! 

L’actuel patron pâtissier, Fabrice Léval, un homme sympathique et affable a eu, non seulement l’obligeance de m’écouter sans m’éconduire lorsque je lui ai téléphoné, mais également l’élégance d’adhérer à mon histoire. Il m’a confirmé que son établissement fonctionnait déjà en 1900. Tout en me précisant, qu’il n’avait toutefois aucun lien de filiation avec le patron d’alors , celui de Marcel. Manifestement passionné de son métier et de son histoire, Fabrice Féval m’a confié qu’il avait succédé à son père qui, lui-même, avait acquis la pâtisserie en 1957.

La pâtisserie- salon de thé Féval actuellement

La pâtisserie- salon de thé Féval actuellement

Grâce à lui, qui m’a adressé une photographie de l’établissement au début du siècle dernier, le « fameux carnet de recettes » de Marcel a pu être replacé dans son contexte. Fabrice Féval m’a enfin indiqué qu’il utilisait « toujours un vieux pétrin datant de cette époque ». En outre, l’antique four à charbon -dont mon correspondant m’a transmis un cliché – et dans lequel Marcel Pasquier faisait cuire ses gâteaux existe toujours dans la cave de la pâtisserie, mais il ne fonctionne plus et est aujourd’hui désaffecté. A l’époque de Marcel, été comme hiver, une des tâches des « arpettes » consistait au tout petit matin à l’alimenter en charbon de telle sorte que la température soit stabilisée, à l’aube, au moment de la cuisson des premières viennoiseries.

Magasin 041 (4)

J’arrive à la conclusion de ce conte.

Il y a quelques années, je m’étais promis de creuser la question de ce carnet d’apprentissage. C’est le cas aujourd’hui, mais seulement partiellement car de nombreuses zones d’ombre subsistent! Mais je n’imaginais pas un tel épilogue où le passé resurgit sous nos yeux … Je sais cependant que cette conclusion est « provisoire », car il faudra bien qu’un jour, quelqu’un se penche sur les préparations pâtissières proprement dites, consignées par Marcel. Celles que précisément mes compétences propres sont impuissantes à décoder!  Il serait par exemple intéressant de s’assurer que ces insolites appellations qui ne provoquent chez moi que de la curiosité pour des saveurs ou des sensations imaginées d’une Belle Epoque antédiluvienne, peuvent aussi être ressuscitées « en vrai », si toutefois elles ne figurent plus au thésaurus des pâtissiers de notre siècle. Il en est ainsi par exemple des « Patiences royales », des « Os de grenouilles », des « Trois frères » et autres « Palets de dames ». Toutes ces recettes au nom sans doute évocateur d’une époque et d’un métier : d’un métier dans une époque !

Evidemment, il ne peut être question pour moi de me saisir de spatules, de canneleurs zesteurs, de moules à gaufres ou autres ustensiles à main ou à vapeur, pour faire de moi à l’automne de ma vie, un pâtissier émérite. Il m’eût fallu concourir au préalable aux épreuves de « master chef » des fournils d’antan. Ce n’est pas le cas. C’est la raison pour laquelle, en dépit d’une certaine gourmandise à retrouver les parfums du passé, je n’envisage pas de m’y atteler moi-même. Le souhaiterais-je que j’en serais incapable pour les motifs « stéréotypés » rappelés plus haut. Motifs ou fausses excuses que se propose « justement » d’éradiquer l’école publique que les tenants autoproclamés du « camp du progrès » et de la diversité préfèrent désormais appeler, avec une certaine emphase ampoulée,  « l’école de la République ». Si l’histoire ne nous avait pas appris à nos dépens à nous méfier du formatage comportemental impulsé par la loi des incorruptibles redresseurs de tort , donneurs de leçons universelles, j’applaudirais des deux mains cette initiative et je me mettrais sans tarder au travail de reconstruction mentale! Mais la tragédie n’est jamais très loin, quand on cherche à changer l’homme en le rééduquant!

Pour l’heure, en tout cas, je ne saurais faire. Moi, qui, n’ai même jamais espéré savoir, comment confectionner la moindre pâte feuilletée, brisée, à crêpes ou à choux et qui, depuis toujours, s’est contenté d’admirer en écarquillant les yeux, ceux et celles qui élaborent en un tour de main une crème pâtissière. D’une manière générale – et je le déplorerais presque – ma dextérité en ces domaines se cantonne à rompre la chaîne du froid en réglant la température d’un thermostat couplé à un chronomètre d’un four à micro-onde.

Je me demande si finalement Marcel n’avait pas plus ou moins adopté ce point de vue; lui qui a abandonné son métier après la Grande Guerre. Hormis quelques rituels dominicaux dans les années cinquante, rapportés récemment par l’aîné de ses petits-fils, il semble même qu’il n’ait plus guère touché à la pâtisserie, même à titre privé.

A ma connaissance, aucun de ses nombreux petits-enfants n’a repris professionnellement le flambeau.  Au-delà, parmi ses quelques dizaines d’arrière-petits-enfants, je n’en connais qu’un seul – Jérémie B. – qui exerce la profession de pâtissier. Ce serait peut-être à lui – et à d’autres éventuels passionnés inconnus de moi – de s’approprier ces recettes oubliées, à moins que le lointain successeur de son patron à Givet ne s’en charge… Je suis à leur disposition !

En attendant, on peut toujours déguster les préparations pâtissières du lointain successeur givetois du patron de mon grand-père… Elles portent sûrement avec fierté l’arôme du lieu, si ce n’est celui du temps!

4722_numerisation0001

La place Carnot sous un autre angle … en 1900
Photo: blog de Chantal

Read Full Post »

Hélène Ruphine Ernestine Desse est née le 25 septembre 1847 à Brunehamel, un petit village picard de moins de mille habitants au 19ième siècle. Situé au nord-est du département de l’Aisne à une vingtaine de kilomètres de la frontière belge et de la forêt des Ardennes, le village se trouve également à quelques lieues de Vervins où Hélène Ruphine Ernestine séjournera une grande partie de sa vie, et à trente-cinq kilomètres à l’ouest de Charleville Mézières.

Cette proximité avec la commune qui vit naître Arthur Rimbaud, fit que « notre » Hélène Ruphine Ernestine était une « presque payse » thiérachoise du poète ardennais, génial auteur des Illuminations et d’Une Saison en Enfer.

rimbaud

Et aussi, le poète de « Mes petites amoureuses » ! Un texte d’atmosphère morbide et d’ambiance désespérée, rédigé en mai 1871, où le jeune Rimbaud exprime sa colère , sa tristesse et son désespoir face à l’atroce répression et agonie de la Commune de Paris. Mais de manière symbolique sans même la citer ! Quoi de plus révélateur de cette honteuse tragédie que ses « métaphores inouïes » d’amours bousculées par la haine – selon l’expression du philosophe Etienne Klein. Quoi de plus évocateur pour suggérer cette réalité monstrueuse et indicible de l’anéantissement des Communards par les troupes versaillaises, que ces images audacieuses de passions enlaidies. Le dégoût qu’inspirent ces amours torturées n’a d’égal que la répulsion de Rimbaud pour la « Semaine Sanglante ». Usant de son art comme d’un substitut au langage, Arthur dédie de manière onirique et inspirée, « Mes petites amoureuses » à la Commune, un peu comme le fit en 1937 Picasso avec « Guernica » pour la guerre d’Espagne. Et s’il ne le fait pas explicitement, je le fais à sa place.

On ignore si Hélène Ruphine Ernestine fut une actrice du drame de la Commune de Paris. On sait en revanche qu’elle en fut une spectatrice impuissante, peut-être une victime, qui, de Puteaux où elle résidait, entendait tonner  les batteries versaillaises du Mont-Valérien. On imagine la jeune femme de vingt-quatre ans, hébétée et terrorisée se précipiter dans les caves pour protéger ses deux petites filles encore bébés. On mesure mal l’angoisse et la peur qui étreignaient cette mère célibataire, lorsque le bruit assourdi des combats de Courbevoie ou du Pont de Neuilly montait sournoisement en puissance, porté par le vent d’ouest, laissant supposer que la ligne de front était toute proche !

Par le style haché du récit, par le caractère délibérément provoquant des situations et par le choix d’un vocabulaire réel ou inventé, « Mes petites amoureuses » rendent compte de cette vision d’apocalypse que fut l’écrasement dans le sang de la Commune de Paris. C’était l’époque où un simple regard de compassion à l’égard des insurgés du printemps 1871, un seul mot en faveur des communards, un sourire même vers ceux qui étaient condamnés, suffisaient pour être passé  par les armes! Sinistre et triste mois mai 1871 qui mettait brutalement fin à une utopie avant même « Le temps des cerises » ! Au-delà du sens des mots et des licences poétiques dont Rimbaud aime à truffer son oeuvre, c’est comme si on percevait, dans l’extrait qui suit, la présence immanente mais tapie entre deux hémistiches de ces témoins frappés de stupeur par tant de barbarie!

Et parmi ceux-ci, notre « Hélène Ruphine Ernestine »!

  • Un hydrolat lacrymal lave/Les cieux vert-chou/ Sous l’arbre tendronnier qui bave,/Vos caoutchoucs!
  • Blancs de lune particulières/Aux pialats ronds/Entrechoquez vos genouillères/Mes laiderons !/
  • Nous nous aimions à cette époque/Bleu laideron !/On mangeait des œufs à la coque/Et du mouron !/
  • Un soir tu me sacras poète/ Blond laideron :/ Descends ici, que je te fouette/En mon giron/
  • J’ai dégueulé ta bandoline/ Noir laideron/Tu couperais ma mandoline/Au fil du front/
  • Pouah! mes salives desséchées/Roux laideron/Infectent encor les tranchées/De ton sein rond/
  • Ô mes petites amoureuses/Que je vous hais!/Plaquez de fouffes douloureuses/Vos tétons laids … « 

Rien n’indique évidemment que notre « Ruphine » ait connu Arthur Rimbaud, son cadet de sept ans ou même qu’elle en ait entendu parler! Juste peut-on dire qu’un étrange parallélisme s’est noué à leur insu entre le poète ardennais et la jeune manouvrière picarde. La fulgurance de l’existence énigmatique de l’un, la conquête illusoire de la liberté d’être pour l’autre, se sont exprimées dans un Paris et une banlieue, façonnés sous un Second Empire désormais moribond et confrontés successivement à l’occupation prussienne et à la tragédie de la guerre civile.

Mais « Ernestine », a contrario d’Arthur, a « duré », jusqu’à devenir presque laide à la fin de sa vie! Elle, qui fut sans doute une jeune femme désirable, candide et émancipée, se donna sur ses vieux jours des apparences de marâtre autoritaire, qu’elle n’était probablement pas, tandis que Rimbaud mourut jeune, vivant la déchéance de son inspiration perdue dans l’errance d’un trafiquant en tous genres au fin fond de l’Abyssinie! Pour finalement trépasser amputé et cancéreux dans un hôpital de Marseille en 1891! A cette époque, Hélène Ruphine Ernestine avait quitté  depuis longtemps  les rives de la Seine!  Un peu avant Rimbaud d’ailleurs, aux alentours de l’année 1873. Elle n’avait alors que 26 ans et l’illusion de la liberté s’était brisée quelque part du côté des grands boulevards rougis des affrontements de la Commune ou sur les pavés du quai impérial de Puteaux.

Elle vécut le reste de son âge en Picardie, à Vervins pour l’essentiel, mais elle n’y mourra pas! Réconciliée avec les siens et peut-être avec elle-même, elle sera néanmoins avare de ce passé, que les « autres » considérèrent probablement comme peu glorieux! Un passé réduit au silence, à évacuer des tablettes et qui pourtant, par des cheminements incertains alimentés par des non-dits et des rumeurs, a fini par transpirer sans que cette histoire ne soit jamais contée.

En fait, au départ, elle le fut sûrement mais au détriment de la « Belle Hélène », qu’on accusait certainement d’avoir fui les siens à la fin de l’adolescence pour courir l’aventure libertine à Paris ! Et encore, si c’était à Paris! Mais Puteaux…D’où la réticence probable de l’intéressée devenue mature dans sa posture de femme repentie et respectable à en faire un récit structuré débarrassé de toute passion. Sa vie devint un secret de famille car « chez les gens bien » l’aventure romanesque, a fortiori le romantisme hugolien des barricades, ne fait pas partie du programme.  Les événements de la  Commune de Paris ne furent pendant longtemps qu’un théâtre d’ombres de traîtres, de « partageux », de jouisseurs et de rouges malfaisants.

Le regard aujourd’hui n’est plus le même, ni sur les premiers couteaux de cette première révolution socialiste, ni sur les obscurs qui vécurent en connivence réelle ou supposée avec les premiers. A propos d’Hélène Ruphine Ernestine, native de l’Aisne, « fille-mère » de proche banlieue, on ne peut que spéculer sur sa vie durant cette période agitée car les éléments matériels qui montreraient sa participation effective aux événements de 1871 font défaut. A l’inverse, c’est presque la nappe de brouillard dont on l’a entourée, qui éveille la curiosité ! Pourquoi, ai-je pensé depuis toujours qu’une part de « ma vérité » se trouvait caché dans ce Paris rebelle de 1871? Et je ne suis pas le seul à partager ce sentiment.

On l’aura compris, Hèlène Ruphine Ernestine est de notre famille et elle intrigue!

Photos4

Mais si on n’y prend garde, sa réputation pourrait n’être que sulfureuse, car sa vie atypique, et à bien des égards, mystérieuse, ne manque pas de susciter des questions qui ouvrent la voie à toutes les conjectures. On sait qu’elle décède assez âgée, après la Grande Guerre, dans les années 1920, mais on ignore précisément la date et le lieu de sa disparition. Les deux seules photographies d’elle, dont nous disposons, mettent en scène une petite vieille  modestement vêtue, légèrement empâtée et voûtée, au regard triste et sévère ! Mais la vieillesse, au seuil duquel je me trouve aujourd’hui, peut-elle être jubilatoire? Y-a-t-il des motifs légitimes d’être optimiste en constatant son propre déclin?

Cette apparence physique alourdie par l’âge et les maternités, contraste fortement avec l’idée qu’on serait tenté de se forger d’une femme qu’on aime à imaginer comme une éternelle passionnée de la vie et de l’amour des hommes. Une femme en quête constante de liberté, une femme émancipée maîtresse de son destin  jusqu’à se muer en courtisane ! Autant de postures provocantes et d’images osées qu’on échafaude sans trop savoir pourquoi, sur le fondement de vagues présomptions ou d’intuitions, qu’elle a peut-être contribué, elle-même, à établir. Mais ces visions collent difficilement aux photos de la femme en bout de course des années 20 ! On aimerait tant retrouver une photo de sa jeunesse!

Qui fut donc réellement Hélène Ruphine Ernestine Desse ?

Tout d’abord, et c’est évidemment la motivation principale de cette notice, notre héroïne est la mère d’une de mes arrière-grands-mères paternelles, Louise Héloïse Lucie Desse (1867-1939), l’épouse de Charles Pasquier (1855-1931). Curieusement, même sur les actes d’état-civil, son identité est à géométrie variable: tantôt la totalité de ses prénoms est mentionnée , tantôt ne figurent que les deux derniers, dont le plus curieux « Ruphine », rarissime même au 19ième siècle …Comme si ces facéties administratives attestaient d’une personnalité complexe à cerner, en tout cas, trop, pour un employé de mairie !

Par son père, Noël Desse (1823-1871), elle descend d’une famille de meuniers et de paysans « relativement » aisés, dont la plupart – fait notable pour l’époque – paraphent les actes les concernant. Ce qui semble suggérer qu’ils savaient écrire ! En revanche, c’est probablement à la famille de sa mère Alphonsine Héloïse Brifoteaux (née en 1822), qu’Hélène Ruphine Ernestine doit l’originalité de ses prénoms : la consultation des archives de Brunehamel, berceau principal des deux familles, montre en effet une profusion de prénoms singuliers dans la branche maternelle…

En dehors de ces renseignements d’ordre administratif, fournis en partie par une cousine généalogiste sur la base de recherches conduites par ses correspondants québécois – que je remercie au passage – Hélène Ruphine Ernestine Desse a laissé très peu d’indices sur elle-même. A ma connaissance, elle n’a rien écrit, même si l’on peut penser qu’elle savait le faire comme en atteste la fermeté manifeste de son paraphe au bas des actes officiels. Comme, en outre, la tradition orale familiale ne lui a pas donné une grande place, sa vie pourtant peu banale fut gommée. C’est à peine si l’on se souvient de son statut de mère célibataire, et donc implicitement de grand-mère et d’arrière-arrière-grand-mère « indigne »!

Elle signe "Ernestine ..."

Elle signe « Ernestine … »

Dès lors, il n’est guère loisible de disserter avec profit à son sujet ! D’où les difficultés à cerner des pans entiers de son existence, qui demeurent énigmatiques! Ou, si l’on préfère, scandaleux à la lumière des standards comportementaux et moralisants du 19ième siècle!  Codes qui, au demeurant, n’étaient opposables qu’aux « petites gens »

Aussi, certains des contemporains de la « belle Ruphine » , notamment parmi ses proches, durent s’offusquer de son attitude qualifiée de « dévergondée » , y décelant sans doute une sorte de bras d’honneur aux valeurs de la famille, de la morale conventionnelle et un facteur perturbateur de l’ordre établi. Une femme célibataire, mère de dix enfants issus de plusieurs pères.  Vieux débat à jamais réactivé !

D’ailleurs, c’est peut être cette accusation d’originalité subversive et hormonale, qui provoqua son départ de Brunehamel vers Puteaux en 1865 ou 1866 alors qu’elle n’a pas encore vingt ans!  A-t-elle été chassée par son père parce qu’elle était enceinte? Est-elle partie avec un amoureux ? Éprise de liberté, a-t-elle fui le carcan familial et l’avenir d’épouse qu’on lui avait tracé d’autorité? Nul ne le sait !

Aujourd’hui encore, il y en a sûrement qui seraient tentés de porter un jugement « contrasté » – c’est-à-dire négatif – sur cette femme attachante, dont l’existence leur apparaît toujours honteuse ou déshonorante ! Alors que d’autres croient déceler en elle, un siècle avant 1968, l’expression d’avant-garde d’une libéralisation des mœurs et de l’émancipation féminine. Globalement, cette modernité de comportement et de sentiment qu’on lui prête, ne provoque aujourd’hui plus aucun étonnement car c’est la normalité du 21ième siècle ! C’est d’ailleurs cette modernité qui suggère qu’elle dut être partie prenante de la Commune de Paris, fût-ce modestement.

Pour ma part, me gardant de tout « modernisme » de circonstance ainsi que de toute compassion misérabiliste, je m’abstiendrai de porter un quelconque jugement qui serait fondé sur des valeurs ou des principes dont je sais la relativité temporelle. Je me contenterai dans ce qui suit de rappeler les faits en rapportant les quelques données que j’ai pu rassembler. De relever aussi certaines coïncidences troublantes et parfois de tenter de raconter une histoire, quitte à la romancer un peu…J’imagine, peut-être à tort, qu’elle ne me désavouerait pas ! J’espère même que ça l’amuserait. Je forme néanmoins le vœu que si d’aventure, parmi les descendants de ses nombreux enfants, certains étaient amenés à constater certaines incohérences ou inexactitudes flagrantes, qu’ils m’alertent pour que je puisse amender ma prose et mon analyse! En plus ce serait une occasion de dénicher de nouveaux cousins!

On l’aura compris, on sait peu de choses sur elle mais le si peu que l’on sache, donne à penser qu’on avait affaire à une femme originale et pas seulement en raison de son prénom… Originale et, sans doute assez ingénue, au sens donné à cet adjectif par le « Petit Larousse », qui qualifie ainsi une personne agissant et parlant avec une innocente franchise sans rien dissimuler de ses pensées ou de ses sentiments » et qui manifeste une excessive naïveté ou candeur !

Née à Brunehamel, elle accouche d’une petite fille – pour la première fois – à Puteaux aux portes de Paris le 12 mai 1867. Dans l’acte de naissance de Louise Héloïse Lucie Desse, mon arrière-grand-mère, il est précisé que le père est « inconnu » mais que la naissance « a eu lieu au domicile d’Hélène Ruphine Ernestine, hébergée chez un peintre quadragénaire Jean Arod au 52 rue de Paris (devenue depuis la rue Jean Jaurès).

C’est d’ailleurs ce peintre qui déclare l’enfant à la mairie sans endosser la paternité. La parturiente, qui a tout juste vingt ans, s’est faite aidée par une sage-femme sexagénaire Marie Roche, qui signe comme témoin, avec un vieux charpentier âgée quarante-huit ans, Pierre l’Hôpital !

Hélène Ruphine Ernestine ne déclare « aucune profession ». Ce détail tend à montrer que la motivation principale de son départ de Picardie n’était pas la recherche de travail à Paris. A la différence des bretonnes qui, à la même époque, débarquaient en masse à la gare Montparnasse .

Evidemment, on aimerait ici en savoir plus, en particulier sur le père de l’enfant, qu’Hélène a décidé de garder et d’élever! Pourquoi, abandonnée par le père et probablement sans moyens d’existence, n’a-t-elle pas été tentée d’avorter clandestinement en faisant appel à une « faiseuse d’anges » que la vieille Roche aurait peut-être pu incarner! L’intention d’Hélène est au contraire de garder l’enfant qu’elle reconnaîtra officiellement le 7 décembre 1868 en mairie de Puteaux.

Le 19 mars 1869, elle accouche de nouveau d’une petite fille Marie Blanche, et toujours de « père inconnu ». Elle habite encore au 52 rue de Paris mais y est employée comme domestique, ce qui montre que celui qui l’hébergeait « gracieusement » désormais l’emploie. La déclaration en mairie est faite par la jeune sage-femme qui l’a accouchée, Anaïs Gilberte Garneron en présence de deux nouveaux témoins Urbain Vial âgé de trente ans qui demeure quai Impérial sur les rives de la Seine et Auguste Gibory un terrassier de trente et un ans qui habite 41 route de Saint Germain à Puteaux.

Cadastre Puteaux 1855 (archives 92)

Cadastre Puteaux 1855 (archives 92)

Très peu de temps après, elle quitte le domicile de Jean Arod où elle logeait depuis son arrivée à Puteaux pour un petit appartement au 44 rue du Chemin de Fer à Puteaux où elle s’installe avec ses deux petites filles, subvenant à leurs besoins en étant « domestique ». C’est là qu’elle vivra l’occupation de la banlieue et du fort du Mont Valérien tout proche par les troupes prussiennes en 1870, et, quelques mois plus tard,  les combats de la Commune.  Vivra-t-elle intensément l’utopie communarde et son cœur éprouvé s’éprendra-t-il de nouveau, mais cette fois d’un jeune et fougueux révolutionnaire. On aimerait le croire !

On aimerait croire – rien que pour le fun – que « la Melle D. » chez laquelle se rendait le 24 mai 1871 le jeune Commissaire à la sûreté générale de la Commune, Raoul Rigault juste avant d’être abattu à bout portant rue Gay-Lussac par un officier versaillais fut précisément « Melle Desse ». Rien n’est moins sûr car Maxime Vuillaume, un autre communard célèbre, survivant de la Semaine sanglante qui a rapporté cette exécution sommaire dans ses « cahiers rouges » publiés au début du 20ième siècle, ne donne aucune précision sur l’idendité de la petite amie de Rigault. Mais le fait n’aurait pas été aberrant car l’inflexible Rigault que l’on a parfois comparé à Saint-Just était un grand « dragueur» : il était beau, éloquent et n’était âgé que de vingt-cinq ans…Tout pour séduire Hélène Ruphine Ernestine !

Pour Ernestine, ce printemps 1871 fut triste à divers titres : le 1er mars son père Noël Desse décède à 48 ans à Brunehamel sans qu’elle ait pu le revoir et sans avoir entamé leur réconciliation. Quatre jours plus tard, c’est au tour d’une de ses sœurs Alphonsine Aglaé, âgée de 18 ans…Prévenue tardivement, elle n’assista  aux obsèques ni de l’un, ni de l’autre.

Outre la guerre civile parisienne, entraînant la disparition de nombreuses de ses relations et la misère noire devenue chronique dans les banlieues ouvrières de Paris, il est possible que ces deuils répétés l’ont finalement incitée à retourner en Thiérache, en l’occurrence à Vervins. Elle en profite pour renouer avec sa mère Alphonsine Brifoteaux!

Mais pour Hélène Ruphine Ernestine, le retour au bercail n’est pas le repli sur le passé: c’est carrément une nouvelle vie qu’elle engage, une vie de femme indépendante et de mère de famille nombreuse, subvenant à ses besoins par son travail. Dès 1874, elle accouche d’une troisième fille Marthe Valentine, toujours de « père inconnu » mais manifestement c’est désormais un choix totalement assumé.

Preuve en est qu’en 1876, naît un premier garçon Louis Georges et quatrième enfant dans un petit village près de Vervins, Thenailles. Le père ne reconnait pas l’enfant, mais cette fois, l’identité du géniteur ne semble faire aucun doute, y compris pour l’employé de mairie, qui mentionne le nom du déclarant en le qualifiant malicieusement « le père ». Il s’agit d’un vannier de quarante ans Prosper Ferdinand C., employeur, logeur et compagnon  d’Ernestine. Le couple qu’ils forment aura même un autre enfant « naturel » sans père officiel en 1877 : Emile Ferdinand. Ferdinand! Comme le prénom du présumé père et compagnon vannier d’Ernestine. Deux de ses enfants verront donc le jour dans la paille!

Puis les deux amants se sépareront: on retrouve Ernestine à Vervins comme manouvrière dans les usines alentour. Elle mettra au monde encore cinq enfants,Emile Ernest en 1878, Blanche Ernestine en 1880, Eugène Louis en 1883, Marie Héloïse en 1886 et Louis Gaston en 1887. Tous de « père non dénommé ». Mais, jamais elle ne se mariera. A l’inverse d’ailleurs de ses propres enfants qui convolèrent tous en justes noces, hormis évidemment ceux qui décédèrent avant l’âge!

Hélène Ruphine Ernestine devint progressivement une sorte de matriarche sans passé. Mais elle ne laisse pas indifférent sa nombreuse descendance putative et  lointaine qui  se manifeste régulièrement sur Internet pour en savoir plus. Moi aussi, j’aimerais bien. Si seulement on disposait de quelques lignes de sa prose…

H. Ruphine E est à droite au deuxième rang

H. Ruphine E est à droite au deuxième rang

Read Full Post »

Il y a toujours un moment où la consultation compulsive d’archives, la main crispée sur le clavier d’un ordinateur, ne suffit plus pour appréhender la vérité de ceux dont on recherche la trace. La généalogie ne représente que le pan visible de l’histoire familiale.  Certes, il est possible au travers de la lecture de centaines de pages numérisées d’actes de naissances, de décès et de mariages, voire de registres de nomenclature militaire, de cerner certains aspects factuels de l’existence de nos parents disparus, d’identifier les membres de leurs familles et même quelquefois leurs amis ou collègues les plus proches, commis comme témoins à l’occasion de mariages. Mais force est de constater que cette recherche, préalable et indispensable, nous laisse sur notre faim.

Sauf à disposer, par ailleurs, de témoignages circonstanciés ou d’échanges de correspondances, rien de permet en général  de rendre compte de leur vécu, encore moins de leurs personnalités. Ces obstacles d’ordre ontologique ne peuvent guère être surmontés, bien que parfois, en nous observant nous-même, on peut raisonnablement postuler que certaines de nos postures, propos ou comportements trouvent leur racine dans ce qu’inconsciemment, nous avons hérité d’eux. Sans sombrer dans une métaphysique de « café du commerce », je suis persuadé qu’en se rendant sur les lieux où ils vivaient et en se retrouvant confronté aux mêmes paysages, au même environnement et plus globalement à des stimuli sonores voires olfactifs comparables, on ressuscite certaines sensations qu’ils auraient eux-mêmes éprouvées quelques décennies auparavant.

Cela suppose cependant que la topographie et l’activité des lieux n’aient pas été trop modifiées et que les transformations cadastrales normales, les catastrophes naturelles ou les guerres n’aient pas définitivement effacé toutes les traces du passé. Ces visites de terrain ont en outre le mérite de corriger certaines idées faussement acquises en l’absence de connaissance des sites ou des régions, sur la base exclusive de témoignages plus ou moins partiaux et connotés !  

C’est dans cet état d’esprit, que nous nous sommes rendus le 5 juillet 2012 en Thiérache, en particulier à Vervins pour y réveiller les mânes de mes arrière-grands-parents paternels, Charles Pierre Pasquier (1855-1931) et Louise Héloïse Desse (1867-1939) son épouse. Et, au-delà d’eux, de tenter de capter les esprits follets des familles Desse, Brifoteaux et autres alliées, ascendants de Louise, qui vécurent au 19ième siècle dans les petits villages alentour comme Brunehamel, Parfondeval, Dohis. Certains étaient meuniers et il ne m’aurait pas déplu de retrouver quelque vestige de moulin !

Ce ne fut pas le cas, car la météorologie déplorable de ce début d’été 2012 ne nous a pas laissé le loisir de battre la campagne à la recherche de fûts en ruine de moulins à vent. En revanche, elle nous a heureusement contraints à  nous réfugier dans les églises fortifiées de Thiérache. Dans l’attente d’accalmie des orages, nous avons pu ainsi admirer ces témoins religieux de l’histoire mouvementée de Picardie et les baptistaires dans lesquels nos chers fantômes durent certainement être plongés… 

Parfondeval (Aisne)

 A Vervins en revanche, les éléments nous avaient accordé une trêve. C’est sous un soleil radieux que nous pûmes arpenter les rues de la ville haute et de la ville basse où vécurent Charles et Louise, de manière parfois épisodique, entre 1888 jusqu’à leur décès dans les années trente. Nos objectifs étaient modestes: il s’agissait simplement de s’imprégner de cet environnement qui constitua leur cadre de vie et d’imaginer leurs émotions à l’écoute de sons familiers comme le carillon du beffroi de la mairie sur la place d’armes ou encore le clapotis des eaux du ruisseau – le Vilpion – qui traverse la ville en contrebas et au bord duquel Charles et Louise habitèrent. Visiter aussi la très belle église fortifiée Notre Dame, et admirer son mobilier, son buffet d’orgues et ses tableaux, dont le célèbre et monumental tableau de Jouvenet, « le repas chez Simon le Pharisien », peint en 1699.

L’église N.Dame de la place d’armes à Vervins

Cette escapade spatio-temporelle fut un succès. Elle montra que Vervins n’est en rien la petite ville triste et morne du Nord, que nous imaginions injustement. Même si  la cité du 21ème siècle n’est sûrement plus celle du 19ème, la ville apparait vivante, dynamique, riche d’un patrimoine historique, qui n’a rien à envier à celui de beaucoup d’autres cités réputées plus touristiques. Un peu comme dans le film « Bienvenue chez les Ch’tis », l’appréciation initiale en forme de préjugé est rapidement contredite par l’accueil chaleureux des vervinois, qui rivalisent de gentillesse et de disponibilité pour fournir un renseignement. De surcroît, la ville est fleurie et plutôt riante.

Vers la Ville Basse à Vervins

La découverte du quartier de Charles et de Louise sur les rives du Vilpion fut aussi une surprise, aux antipodes de l’image aberrante et inexplicable du « coron », peu ou prou insalubre, qu’on en avait en tête sans le connaître. Nulle brume âcre et polluante émanant d’usines, telles qu’on se les représente dans les misérables basfonds de Liverpool au 19ème siècle. Il s’agit à l’inverse d’un endroit champêtre à l’orée de bois. Des jardins ouvriers bien entretenus sont déployés sur les rives, au bord desquelles se dressent encore les murs en brique rouge d’un moulin à eau. On imagine les lavandières, dont peut-être Louise, bavardant près du lavoir aménagé et aujourd’hui restauré, sur la petite place à l’entrée de la rue des Foulons. C’est là qu’ils résidaient avec leurs enfants et la grand-mère Hélène Ruphine Desse. La maisonnette était probablement trop exigüe pour la famille. Elle est proprette et toujours debout, sur le chemin longeant le ruisseau, mais malheureusement sa façade a été crépie, masquant les briques apparentes qu’on aperçoit sur les photographies du début du siècle dernier.

le Vilpion à Vervins

Bien sûr, l’impression d’ambiance n’est pas la même aujourd’hui qu’au 19ème siècle, mais il est impossible de concevoir, dans ces lieux, des ruelles mal famées et crasseuses. C’est pourtant, l’image misérabiliste que je m’étais construite et que les faits démentent. Il y a peu encore je pensais que Vervins fut pour Charles Pasquier une sorte d’asile, éloigné de l’Anjou, où il pouvait se dérober sans crainte à la curiosité familiale avide de découvrir les secrets de ses étonnantes pérégrinations de jeunesse. Je pensais qu’il s’était installé là par défaut. J’estime désormais que c’était peut-être un choix de vie, un choix de bonheur. Même s’il demeure de larges zones d’ombre…  

Maisonnette de Charles et Louise au bord du Vilpion

Le 6  juin dernier, dans un précédent billet consacré aux « secrets » de Charles Pasquier,  j’étais un peu dans l’état d’esprit de celui qui décrit un éternel fuyard. C’est sous cet angle que je rapportais mes démêlés d’outre-mémoire avec Charles Pasquier. Je déplorais presque qu’en dépit de mes efforts et de quelques victoires sur l’oubli, il persiste à demeurer un inconnu familier. 

L’hypothèse du bonheur choisi n’était pas évoquée. Et pourtant, pour l’émettre comme une possible évidence, il suffisait de prendre l’autoroute. Une hypothèse, somme toute, assez logique en déambulant dans Vervins!  « Bon Dieu, mais c’est bien sûr »!  Comment autrement expliquer que cet homme né en Anjou n’y soit jamais retourné après un service militaire atypique effectué dans le dernier quart du 19ième siècle ? Dans quelles circonstances s’est-il retrouvé en Thiérache où il fonde une famille avec une jeune femme, née en région parisienne mais dont la mère, manifestement d’origine picarde, semble peu ou prou en délicatesse avec sa propre famille ?

Je ne reviens pas sur ces interrogations toujours sans réponse rationnelle. Mais faut-il vraiment des réponses de ce type? En tout cas, je crois pouvoir éliminer l’explication simpliste consistant à postuler que toute la vie de Charles n’aurait été consacrée qu’à brouiller les pistes et à se cacher. Je présume au contraire qu’il a vécu heureux ici, sans trop se soucier du reste… Je suis convaincu que ces lieux qu’il a arpentés et ces gens plutôt accueillants, que j’ai découverts ici, attestent de cette quiétude…

Je ne soupçonnais pas cette nouvelle piste avant ce voyage … 

Nous sommes repartis de Vervins, débarrassée de ces miasmes mythiques,  avec une tarte au Maroilles, spécialité locale, dégustée le lendemain en région parisienne avec le petit-fils de Charles et Louise, Maurice Pasquier, mon père … et Adrienne, ma mère. Ca valait le détour, cette odeur de sainteté!

Read Full Post »

De tous les personnages dont j’ai ici brossé le portrait, Charles Pierre Pasquier, mon arrière-grand-père paternel, né le 12 mars 1855 au Lion d’Angers, figure incontestablement parmi les plus énigmatiques. En dépit de toutes mes recherches à son propos depuis près de trente ans pour tenter de percer son mystère, des zones d’ombre résistent. Comme son pays d’adoption, la Thiérache à la frontière des forêts ardennaises, sombres et impénétrables, Charles Pierre Pasquier demeure en partie un inconnu. Néanmoins, mes questions sont aujourd’hui plus précises car la consultation d’archives numérisées rendues publiques depuis peu m’a permis d’élucider certains aspects de sa vie, sans pour autant dévoiler tous les arcanes de sa personnalité, car pour l’essentiel, Charles Pierre Pasquier garde ses secrets.

Faute de témoignages que j’aurais pu collecter au sein de la famille, je n’ai jusqu’à ce jour rien résolu de fondamental le concernant, mais j’ai éliminé avec certitude, certaines hypothèses évoquées sous forme de rumeur à son détriment.  En outre je ne désespère pas de parvenir un jour, à des résultats plus probants, car je suis toujours surpris de voir qu’on exhume en permanence au gré du hasard des données insoupçonnées, terrées ici ou là, et sorties des armoires, sur l’initiative d’aventuriers de la mémoire, amoureux de vieux grimoires. C’est souvent le cas des correspondances d’antan, qui se retrouvent subitement dans la lumière à l’occasion d’une brocante printanière…

La seule personne dont j’aurais pu espérer obtenir quelques souvenirs fiables ou des anecdotes significatives, parce qu’elle l’avait entrevu à plusieurs reprises dans les années vingt ou trente, s’est dérobée à mes questions lorsque je l’ai interrogée au milieu des années 1970, prétextant qu’il s’agissait d’une histoire douloureuse qu’il fallait mieux ne pas aborder pour la paix des familles. Cette personne, c’était sa belle-fille, Marguerite Cailletreau (1897-1986), ma grand-mère paternelle, la femme de Marcel Emile Pasquier (1892-1956), le fils de Charles Pierre. En réalité, Marguerite savait probablement peu de choses sur son beau-père, qu’elle connaissait peu. En outre, ce qu’elle savait, elle l’avait sans doute appris au travers de ce que lui en avait peut-être raconté son mari, qui, lui-même, ne semblait pas très disert sur ce sujet. Sujet que je n’ai évidemment jamais évoqué avec mon grand-père, Marcel Pasquier, disparu alors que je n’avais que sept ans. Il reste que j’aurais pu interroger Marthe Pasquier, la fille de Charles et sœur de Marcel, mais je me souviens ne l’avoir rencontrée qu’une seule fois en juin 1977 lors d’une fête de famille, et plus jamais jusqu’à son décès en 1979. Et cette fois-là, je ne me rappelle pas que la question de ses parents ait été abordée.

Je me suis souvent posé la question de savoir pourquoi ma grand-mère Marguerite Cailletreau, femme généreuse et consensuelle,  s’obligeait à ne faire aucun commentaire sur son beau-père, comme si la seule mention de son nom était encore susceptible de raviver d’anciennes cicatrices ou de ranimer d’antiques querelles familiales. Cette attitude m’apparaissait d’autant plus étrange que l’intéressé, Charles Pierre Pasquier a disparu en 1931 et qu’en principe, avec le temps, rien ne résiste à la « paix des braves » ! Il faut par conséquent s’accommoder du fait que Charles Pierre Pasquier gardera encore, un temps, ses secrets ! A noter que c’est le seul de mes ascendants proches, dont j’ai ignoré jusqu’en juillet 2012 la date et le lieu exact du décès. Il ne s’agissait là que d’une énigme toute relative que j’ai pu lever le jour où, affrontant au petit matin les embouteillages matinaux de sortie d’Ile de France, je me suis décidé à découvrir la Thiérache et où j’ai pu consulter les archives d’état-civil de la commune de Vervins dans l’Aisne. La bizarrerie réside dans le fait que personne n’ait pu spontanément me renseigner auparavant et que les quelques témoignages que j’ai pu recueillir situaient son décès environ cinq ans après la date réelle ! Charles Pierre est décédé le 24 juillet 1931 à l’hospice civil de Vervins. Il est probablement inhumé dans le cimetière de la ville dans une concession familiale toujours attribuée, selon les services municipaux, à la famille Desse, sa belle famille. Il ne s’agit là que d’une hypothèse car l’emplacement ne comporte aucun nom.

Si j’avais pu m’entretenir avec lui, Marcel Emile Pasquier m’aurait-il fait des révélations sur son propre père? On peut supposer que non car je doute qu’il m’aurait livré plus de confidences qu’il n’en avait faites à ses propres enfants. Quoique ! Les discussions d’un grand-père et d’un petit-fils sont sûrement d’une autre nature que celles qui se tissent entre un père et un fils. En tout cas, Marcel fut peu bavard sur son père sans que l’on sache si cette discrétion procédait d’une ignorance de certains faits de sa vie, d’une sorte d’amnésie thérapeutique ou d’une volonté de ne pas ressusciter le passé. On a vu précédemment que Marcel Emile, dont la ressemblance physique était assez frappante avec son père – si j’en juge par les trois photographies que je possède de Charles Pierre à différents stades de son existence – s’exprimait peu sur sa jeunesse à Vervins. Ses propres enfants, Marcel, Renée, Maurice et Jean n’ont découvert qu’à sa disparition en 1956 le détail de ses faits d’armes dans les chasseurs d’Afrique entre 1910 et 1919. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait appliqué un même mutisme à propos de ses parents.

Charles Pierre avec sa fille Charlotte en 1900

Pourtant, les destins de Charles Pierre et de son fils Marcel Emile sont singulièrement similaires, presque croisés à quelques décennies de distance. De telle sorte qu’en levant un coin du voile sur l’un, on comprend subitement certains choix faits par l’autre…Presque par enchantement !  Entre un père et un fils, ces proximités de destin ne sont pas en soi troublantes dès lors qu’elles sont assumées, voire revendiquées et qu’elles s’inscrivent dans une certaine logique ou dans une tradition familiale bien établie. Il n’est pas anormal que le fils du charcutier devienne charcutier, le fils de magistrat, magistrat ou le fils du médecin, médecin. Ne voit-on pas aujourd’hui tant de fils d’énarques devenir énarques et même des fils de pauvres rester pauvres? Nous sommes tous des héritiers ! Ce qui rend le phénomène déconcertant dans le cas de Charles et de Marcel, c’est que leurs profils de vie semblent étroitement liés, y compris dans des ruptures brutales et similaires qu’ils provoquèrent sans motif apparent à des âges comparables. L’un comme l’autre, par exemple, ont d’abord embrassé la profession de boulanger-pâtissier pour ensuite l’abandonner. Plutôt boulanger s’agissant de Charles Pierre, plutôt pâtissier, s’agissant de Marcel Emile!

L’un et l’autre se sont engagés dès dix-huit ans dans l’armée. L’un et l’autre quittèrent leur région natale pour fonder une famille, sans vraiment se retourner et en donnant ensuite l’impression de tirer un trait sur leur passé ! Curieusement, Marcel né en Thiérache, fait le choix en 1919 de vivre en Anjou, cette province dont était originaire son père. Lequel l’avait quittée plus de trente ans auparavant, sans jamais y revenir.

Ces séparations apparemment incompréhensibles, sauf à invoquer de secrètes fêlures, ne sont toutefois pas psychologiquement irrémédiables,  car l’un comme l’autre continuèrent d’entretenir des relations, notamment épistolaires, avec leurs familles demeurées au pays. Ces changements de cap ne sont donc pas le fait de personnes souhaitant renier globalement leur passé ou d’aventuriers cherchant à se délester du poids de forfaits encombrants. En outre, l’un comme l’autre n’eurent de cesse, par la suite, de développer une conception classique du bonheur familial fondé sur le travail et l’amour des siens. S’il ne s’agissait pas de gens modestes, on pourrait presque dire que leur modèle de bonheur, sinon leur aspiration, serait plutôt celle de la bourgeoisie provinciale que du révolutionnaire proudhonnien sans attache et à la morale élastique ! Au total, Charles, le père, et Marcel, le fils, se forgèrent, consciemment ou non, deux destins parallèles et singuliers, comme s’ils étaient de connivence. Mais des destins, qui échappent encore à toute catégorisation hâtive et simplificatrice, car ils attestent surtout de la complexité de leur personnalité, de la force de leur caractère ou de leur tempérament, et finalement d’une très grande complicité entre eux, bien que pudique et  probablement implicite. D’où peut-être les réticences de Marguerite à parler de son beau-père, qui ressemblait tant à son époux !

Que sait-on donc au juste de Charles Pierre Pasquier ?

Charles Pierre Pasquier est né lionnais, c’est-à-dire  en Anjou et c’est l’ainé d’une fratrie d’au moins six enfants. En 1855, son père Charles Pasquier est un jeune journalier de vingt-huit ans. Dans la société rurale d’alors, il est de ceux qui vendent chaque jour leur force de travail. De nos jours, on parlerait d’intérimaire  ou de travailleur précaire! Disons simplement que le père est au bas de l’échelle sociale, en dessous des manouvriers, car il ne possède rien, même pas une petite parcelle de terrain. Lui et son épouse Marie Fromy sont originaires de la ville ou de ses environs.

De l’enfance et de la jeunesse de Charles Pierre, on ne sait pratiquement rien, sinon qu’il noua des relations fortes et durables avec un de ses frères, Baptiste, de trois ans son cadet. Ce dernier est régulièrement présent dans tous les épisodes marquants de la vie de Charles. C’est d’ailleurs chez son oncle Baptiste que Marcel, permissionnaire, passa – sans doute sur les conseils de Charles Pierre –  les fêtes de fin d’année 1917, faute de pouvoir retrouver ses parents à Vervins située alors en zone allemande, proche des combats. C’est chez Baptiste  qu’il fit la connaissance de Marguerite.

On peut supposer que Charles Pierre Pasquier fut scolarisé au Lion d’Angers et qu’à l’issue de cette période, il possédait les fondamentaux de la lecture, de l’écriture et du calcul. C’est en tout cas ce qui ressort de sa fiche militaire qui fait état d’un niveau d’instruction moyen, à la différence de plusieurs conscrits de sa classe, carrément analphabètes. Par la suite, il est vraisemblable qu’il partit en apprentissage de boulanger, dans un premier temps à Angers au 94 rue Lionnaise et dans un second temps chez un certain Gagneux, boulanger à Bouzillé, village proche du « petit Liré » chanté par Joachim du Bellay, situé sur un coteau de vignoble surplombant la rive gauche de la Loire. Mais Bouzillé est à plus cinquante kilomètres du Lion d’Angers, ce qui rend sûrement difficiles de fréquentes visites à la famille!

A la suite de quelles circonstances, Charles Pierre Pasquier fut-il embauché par ce patron de Bouzillé et combien de temps y resta-t-il ? On ne le sait pas. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’à tout juste dix-huit ans, le jeune homme s’engage dans les chasseurs à pied pour une durée de cinq ans le 26 mars 1873 à la mairie de Rennes. Dès le lendemain, il arrive au corps et est incorporé dans le 10ème bataillon. De façon étonnamment comparable, cette séquence sera revécu presqu’exactement dans les mêmes termes, trente-sept ans plus tard, par un autre jeune homme de dix-huit ans, en l’occurrence son fils Marcel, au bureau de recrutement de la mairie de Nancy et il s’agira d’un engagement dans les chasseurs d’Afrique !  Vertigineux !

Sa fiche d’engagement fournit quelques précisions d’ordre morphologique, en particulier qu’il mesure 1 mètre 62, ce qui constitue une taille moyenne pour un homme au 19ème siècle, qu’il a des yeux bleus et que ses cheveux et ses sourcils sont châtains….

Dès le 27 aout 1873, pour un motif non précisé, il est affecté dans une section d’infirmiers, alors que rien ne le prédispose à assumer cette fonction, lui qui est boulanger dans le civil et qui est curieusement identifié comme « bourrelier » par l’armée. Mais là encore, le parallèle avec son fils Marcel est saisissant, car ce dernier, également boulanger-pâtissier de son état, deviendra infirmier sur le front à partir du 2 août 1918 jusqu’à l’armistice et même au-delà, lors de l’occupation du duché de Bade; et ce, jusqu’au 19 juillet 1919 date de sa démobilisation.

Coup de tonnerre! Le 8 janvier 1875, il manque à l’appel de son régiment. On peut penser qu’il était en permission pour les fêtes de fin d’année et que tout simplement il a raté son train… Mais le 23 janvier 1875, il n’a toujours pas rejoint la caserne et il est officiellement déclaré « déserteur ». A l’époque, ça ne plaisante pas:  la désertion est passible en principe d’une condamnation de plusieurs années de réclusion.

Etrangement, aucune sanction ne semble avoir été prononcée à l’encontre de Charles Pierre , du moins qui figure sur sa fiche synthétique dans le registre des matricules militaires du Maine-et-Loire. Mieux même, les mentions manuscrites relatives à la déclaration de désertion sont barrées et remplacées par un texte précisant qu’en vertu d’une instruction du 23 mars 1880, Charles Pierre Pasquier a bénéficié d’une « interruption de services du 8 janvier 1875 au 24 septembre 1881 ». Autrement dit, pendant six ans, son engagement a été suspendu, sans qu’on en connaisse la raison et sans que soit indiqué l’endroit où Charles s’est retrouvé et ce qu’il a fait pendant toute cette longue période ! Mystère, dont la clé se trouve peut-être aux archives de l’armée au Château de Vincennes.

Comme si tout était « normal » (comme on dit maintenant à tout propos), il est d’ailleurs réincorporé à partir du 25 septembre 1881 dans la section d’infirmiers qu’il avait quitté six ans auparavant. Et il est renvoyé « dans ses foyers le 11 août 1884 » et placé en réserve dans l’armée territoriale.

L’armée ne lui tient nullement rigueur de sa pseudo-désertion de 1875, puisqu’elle lui délivre comme solde moral de ce curieux engagement, interrompu puis repris,  un « certificat de bonne conduite ». Charles Pierre Pasquier est libéré définitivement de toute obligation à l’égard de l’armée le 26 mars 1898. Sa fiche militaire note qu’à l’issue de son engagement, Charles habite à Aubenton dans l’Aisne et qu’il est désormais inscrit dans le registre de matricules de Saint-Quentin. Il n’est donc pas retourné en Anjou et décide de s’installer comme ouvrier boulanger en Picardie, au nord-est du département de l’Aisne, à moins de quinze kilomètres de la frontière belge. Pourquoi ?

Le 15 mai 1888, il se marie non loin de là, à  Brunehamel avec Louise Héloïse Lucie Desse (1867-1939) de douze ans sa cadette. Louise est née à Puteaux en région parisienne. Comment l’a-t-il connue ? Pourquoi, hormis la mère de la mariée, originaire de la région, presque personne de la famille Desse ne semble avoir assisté à la cérémonie ?

Peu après son mariage, Charles abandonnera la boulangerie et exercera différents métiers, comme cocher, domestique  ou manouvrier. Un peu comme un travailleur itinérant dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres autour de Vervins… Son épouse l’accompagne et les enfants sont confiés à leur grand-mère maternelle, chez laquelle le couple a fixé son domicile officiel, voire effectif.

Charles Pierre en 1919 ou 1920

De cette union naitront quatre enfants dont deux survivront et auront une descendance, Marcel Emile mon grand-père et sa sœur Marthe.  A la naissance de Marcel, le couple Pasquier habite donc à Vervins, au 6 de la rue des Foulons dans la demeure de la mère de Louise, Hélène Ruphine Desse. Auparavant, le couple avait résidé temporairement à Aubenton, puis à Flavigny le Grand, au gré des emplois qu’il dénichait!

Louise Desse décédera pendant la « drôle de guerre » le 14 novembre 1939 et Marcel traversera la France en guerre pour honorer sa mère … Charles-Pierre, qui n’avait  jamais revu l’Anjou,  était déjà mort depuis quelques années… Mais depuis quand ?

Charles Pierre, on le voit, n’a pas fini de livrer tous ses secrets et demeure encore très largement énigmatique. En saura-t-on plus un jour, avant que toutes les traces ne s’effacent ou disparaissent et que ceux – s’il y en a – qui détiennent encore des parcelles de mémoire s’en aillent à leur tour ? On verra bien.

Vervins 1924

Read Full Post »

(Version mise à jour le 13 septembre 2017)

J’écris dans l’espoir, peut-être vain, qu’un jour, un de mes petits-fils, un de mes petits-neveux ou nièces, ou encore un lointain descendant de Marcel Pasquier, prenant par hasard connaissance de mes historiettes découvre d’où provient son inexplicable aversion pour la betterave rouge ou sa passion pour l’Afrique. De fait, leur aïeul goutait peu la betterave rouge, ainsi que son fils et moi-même ! De ce grand-père, ils s’imagineront peut-être avoir hérité d’un petit grain de beauté, d’un soupçon de folie romantique, ou même d’une passion pour les chevaux !

Sachez, hypothétiques lecteurs, que lorsque cet arrière-arrière-grand-père a vu le jour, le monde s’apparentait beaucoup plus à celui de Napoléon 1er qu’à celui du début du 21ème siècle. La plupart des découvertes qui ont conduit à concevoir tant d’objets qui nous sont à la fois familiers et « indispensables » étaient encore dans les limbes.

Aucun de ces outils, comme la télévision, le téléphone, l’ordinateur, le smartphone n’existait et n’était même entrevu comme possible…Deux jours de navigation furent nécessaires à Marcel en 1911 pour rejoindre le port d’Alger depuis Marseille alors qu’en deux heures d’avion depuis Orly, on atterrit aujourd’hui à Dar El Beida, étant entendu que les contrôles de sécurité prennent autant de temps que le trajet lui-même !

Les inventeurs et les savants géniaux qui furent à l’origine de ces innovations désormais omniprésentes – presque omnipotentes dans nos vies quotidiennes – n’en étaient encore qu’au stade des études au moment où Marcel est né en 1892 au cœur du Pays de Thiérache ! S’il revenait brutalement, nul doute qu’il ne comprendrait rien à notre univers tellement étranger au sien ! Il ne reconnaitrait presque rien d’un monde peuplé d’objets insolites, destinés à satisfaire des besoins qu’il n’éprouverait pas. Même après explication, il n’est pas certain qu’il en percevrait la nécessité, faute d’adhérer aux schémas culturels et aux comportements qui les rendent actuellement obligatoires.

Quel intérêt peut en effet présenter un ordinateur pour un homme du 19ème siècle qui s’étonnerait sûrement de notre tendance compulsive à tout calculer, tout conserver, tout classer et à n’écrire qu’en tapotant sur un clavier le nez collé sur un écran? Sans parler évidemment de domaines encore plus déstabilisant comme la radioactivité, la physique de l’atome, la relativité, la mécanique quantique et tous ces monuments de la pensée contemporaine qui ont totalement bouleversé notre manière d’appréhender le monde depuis un siècle. Sans compter, non plus, notre perception de l’aventure humaine. Du temps de la petite enfance de Marcel, les conquêtes coloniales faisaient rêver alors qu’elles sont considérées aujourd’hui comme des infamies et des atteintes inadmissibles aux droits de l’homme, dont le caractère universel ne traversait l’esprit de personne.

L’aventure humaine du 21ième siècle, désormais médiatisée glorifie à outrance la prouesse et l’exploit dans le but exclusif d’éprouver, le plus souvent, par délégation, des sensations extrêmes. Mais dans le même temps, la société moderne communie sans nuance au culte du principe de précaution, en refusant systématiquement la nécessaire prise de risque, condition sine qua non du progrès.

Marcel était manifestement d’un autre monde. De ce grand-père, qui nous est à la fois étranger et si proche, je n’ai personnellement gardé, outre quelques furtives images, que le vague souvenir d’un vieil homme, la casquette vissée sur le crâne, entrevu au début des années cinquante ! D’un homme amaigri et quasi-agonisant, foudroyé en quelques mois par un cancer du pancréas. Un très vieil homme, à mes yeux, inaccessible, et qui pourtant n’avait pas atteint l’âge que j’ai au moment où je rédige ces lignes…

 

Hospice civil de Vervins en 1892

Son parcours personnel a débuté vers onze heures du matin le 6 octobre 1892 à l’hospice civil de la ville de Vervins, une petite sous-préfecture de l’Aisne. Mais ce n’est que le lendemain que le vieux docteur Auguste Penant, le médecin présent lors de l’accouchement et responsable de l’’hospice, se présenta à la mairie pour déclarer sa naissance.

Place de l’hospice

Marcel Emile Pasquier est le fils de Charles Pasquier, un « manœuvrier » de trente-sept ans et de sa femme Louise Lucie Desse, une « ménagère » de vingt-cinq ans. Le docteur, un notable reconnu de la ville – où son père exerçait déjà la médecine – était accompagné de Léopold Bailly, agent de bureau à l’hospice. En plus des deux déclarants, l’acte de naissance fut cosigné par l’adjoint au maire Louis Brucelle, chevalier de la Légion d’honneur et officier d’académie, et par un appariteur municipal, Henri Ducastel, dont il précisé qu’il n’est pas parent avec l’enfant mais qu’il réside dans la ville.

Le nouveau-né, Marcel Pasquier – qui deviendra beaucoup plus tard mon grand-père paternel – était le troisième enfant du couple, qui en comptera au total quatre, Charlotte, née en 1890, décédée en 1905, Maurice Louis Charles, qui mourra le 29 novembre 1889 à l’âge de neuf mois chez «sa grand- mère maternelle » et enfin la petite cadette Marthe (1900-1977).

A sa naissance, ses parents Charles et Louise habitaient au 6 de la rue des Foulons à Vervins chez Hélène Ruphine Ernestine Desse, la grand-mère maternelle. Domestiques ballotés d’un endroit à un autre au gré des offres de travail, ils ne possédaient pas en 1892 de domicile propre. Tantôt, ils logeaient chez la mère de Louise, tantôt chez leurs patrons du moment: ainsi le petit Maurice était né à Brunehamel à une vingtaine de kilomètres de Vervins, alors que quelques mois plus tard, le couple habitait à Aubenton.

Après la naissance de Marcel, la famille résida un temps à Flavigny-le-Grand, où Charles était devenu cocher chez un notaire. Toutes ces localités n’étaient en fait distantes que d’une vingtaine de kilomètres les unes des autres. Mais cela suffisait pour contraindre parfois Charles et Louise à confier leurs petits aux bons soins de leur grand-mère maternelle Hélène Ruphine Ernestine.

Famille Pasquier en 1900

En 1892, la ville de Vervins, chef-lieu de canton de l’Aisne, compte un peu plus de trois mille deux cents habitants. Traversée par une petite rivière – le Vilpion – un sous-affluent de la Seine, elle possède grâce à elle et à sa force motrice, une industrie textile en pleine expansion, avec ses filatures de coton, de laine et ses fabriques de tissus, de tricots ainsi que de toiles à sacs.

Comme c’est souvent le cas en Thiérache à la fin du 19ème siècle sa population plutôt modeste – voire pauvre- vit à la fois de l’usine où elle est employée à titre de main-d’œuvre ouvrière, et de la terre qu’elle continue de cultiver par petites parcelles. C’est dans cette région que se développèrent les premiers mouvements sociaux – dont plusieurs assez rudes – et c’est ici que le syndicalisme français prit naissance. Ainsi, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Vervins, se trouve Fourmies, où, le premier mai 1891, une manifestation de grévistes soutenue par la population se solda par un massacre perpétré par la troupe qui tira sur la foule. Une quinzaine de personnes dont quatre jeunes filles furent tuées.

On sait peu de chose de l’enfance de Marcel Pasquier, ni des conditions de vie de sa famille. Peu de noms d’amis ou même de parents proches nous sont parvenus. Tout juste peut-on présumer que Charles et Louise connaissaient les personnages publics présents dans leur environnement familier, comme Ernest Leclerc, le garde champêtre de Vervins, ou encore Arthur Hubert, le préposé chargé du contrôle de l’octroi !

On peut penser aussi qu’ils s’émurent comme tout un chacun face, à certains faits divers comme l’assassinat à Fontaine-lès-Vervins de Louise Degoix le 4 février 1903 par un de ses employés belges Victor Moort. Un drame crapuleux qui suscita une grande émotion et beaucoup de passion dans la région, et aboutit à la condamnation à mort du criminel, commuée en détention à perpétuité au bagne de Cayenne…

Ce qui est certain, c’est que la famille de Marcel n’était pas riche, bien que des questions restent pendantes quant à l’état de fortune à une ou deux générations de sa branche maternelle.

Charles Pasquier, le père, né en 1855, est lui-même le fils ainé d’un journalier agricole du Lion d’Angers en Anjou. Sa présence ici, si loin de sa terre natale, est en grande partie inexpliquée… Qu’avait-il voulu fuir ou abandonner en quittant définitivement l’Anjou pour la Thiérache vers 1885 ?  A quelle occasion et quand a-t-il rencontré son épouse, de douze ans sa cadette ?

Bien qu’aucune réponse formelle n’ait été apportée, attestée par un document fiable, la tradition familiale voudrait qu’il soit parti d’Anjou pour échapper au service militaire après avoir tiré un mauvais numéro ! En 1975 lorsqu’on interrogeait Marguerite Cailletreau, la femme de Marcel à ce sujet – bru dudit Charles – elle en parlait encore avec une grande émotion, comme si cette supposée rébellion ou désertion, avait durablement entaché l’honneur de la famille ! En fait on verra par la suite que cette rumeur n’était pas fondée, même si les motivations de Charles demeurent à élucider ! Probablement à jamais…

Louise Hélène Lucie Desse, la mère de Marcel était née de père inconnu à Puteaux près de Paris, le 12 mai 1867 au domicile de sa mère Hélène Ruphine Ernestine Desse. Elle fut déclarée le 14 mai 1867 à la mairie de cette ville par une certaine Marie Roche sage-femme âgée de soixante-deux ans demeurant au n°1 de la rue des Martyrs, par Jean Arod, peintre âgé de quarante-et-un ans demeurant au 52 rue de Paris et par Pierre Lhopital, un charpentier de quarante-huit ans demeurant au 133 rue Saint Germain. On ne sait rien des liens existants entre ces témoins providentiels et Hélène, la mère de l’enfant. Aucune archive indiscutable, aucun témoignage ne permettent de privilégier telle ou telle hypothèse. Même les lieux sont devenus méconnaissable : le quartier de naissance de Louise Desse a disparu sous l’esplanade de la Défense.

 « De père inconnu ». Le fait est banal, même s’il est probable qu’il a entrainé une sorte de rejet d’Hélène Ruphine Ernestine par une partie de la famille Desse.  Ce qui en revanche est plus singulier c’est qu’Hélène Ruphine Ernestine mit au monde neuf enfants sans qu’aucun père n’ait jamais été identifié dans les registres d’état civil ! Qui était donc réellement cette Hélène Desse, jeune femme originaire de Brunehamel, dont la vie et les motivations demeurent des énigmes ?  Que faisait-elle en région parisienne en 1867 ? Avec qui vivait-elle ? Autant de questions sans réponse satisfaisante… Seules subsistent d’elle, une ou deux photographies prises à la fin de sa vie…

Hélène Ruphine Desse née en 1847, à la fin de sa vie au début des années 1920

 Apprenti- pâtissier (1904 -1910) 

La scolarité de Marcel s’effectue au collège privé St Joseph de Vervins. Pourquoi un collège privé, donc payant, alors qu’il existe une école primaire publique et une école primaire supérieure dirigée par M. Chaleil, officier d’académie et réservée aux boursiers de l’Etat ? Pourquoi n’a-t-il pas bénéficié de bourses comme il aurait sans doute pu y prétendre, eu égard à la condition sociale de ses parents ? Nul ne le sait. Quoiqu’il en soit, à l’issue de sa scolarité, Marcel sait lire, écrire et compter sans, semble-t-il, obtenir le certificat d’études primaires. Il se destine alors au métier de pâtissier et de boulanger et entame son apprentissage, tout d’abord à Givet (Ardennes), 1 place Carnot, puis à Charleville à la Maison Stef, à Sermaize-les-Bains (Marne) près de Vitry-le-François à la Maison Gillot et enfin à la Maison Adam à Metz en Lorraine annexée.

En supposant que le nombre de recettes notées dans son carnet d’arpète est proportionnel à la durée de sa présence chez chacun de ses patrons, on peut estimer qu’il resta à Givet de septembre 1904 à décembre 1906, à Charleville de janvier 1907 à octobre 1909, à Sermaize les Bains de novembre 1909 à avril 1910 et à Metz de mai à décembre 1910.

Marcel consigne en effet sur un carnet les recettes des gâteaux qu’il a apprises et qu’il a recopiées avec application. L’écriture est régulière et la présentation est rigoureuse. On peut penser qu’y figurent les préparations réalisées chez ses patrons et sous leur dictée, et qu’elles ont été ensuite recopiées « au propre ». Parfois des spécialités locales sont mentionnées : c’est le cas en particulier des « Cuisses de Sermaize » ; Sermaize étant effectivement connue à l’époque pour ses spécialités de sucreries. Cela montre également que Marcel acquiert son métier dans les meilleurs endroits du Nord et de Lorraine. C’est une sorte de compagnonnage du Tour de France… Si l’on en juge par le soin méthodique avec lequel ses recettes sont rapportées, on ne peut que conclure à l’intérêt que portait l’adolescent à son futur métier.

Dans cet esprit, pour compléter une recette ou mieux la mémoriser, Marcel l’illustre souvent par un dessin. C’est ainsi qu’il représente la forme de tel ou tel gâteau ou qu’il donne des exemples de décoration, classique ou originale. Ces dessins ne sont d’ailleurs pas toujours en rapport direct avec la pâtisserie. Ainsi en est-il d’une sorte d’arbuste, un fuchsia peut-être, portant sur ses rameaux terminaux des fleurs à clochettes. De même une silhouette de zouave ou de spahi apparaît sur la page de garde des recettes rassemblées à la Maison Gillot de Sermaize les Bains. Faut-il y voir l’expression d’une attirance pour l’aventure coloniale ? Certaines esquisses, telles que des grappes de raisin sur un cep de vigne ou des glands sur une branche de chêne, témoignent d’une réelle aptitude pour la description de natures mortes et aussi d’un goût pour la précision graphique. Ses notes du Maroc le confirmeront ultérieurement.

Enfin, il n’est pas possible d’omettre, s’agissant de ce carnet, une curieuse page intitulée « Amour » ! Malheureusement, la rubrique a disparu. Peut-être n’a-t-elle jamais existé autrement que comme une porte ouverte à la rêverie !

La « rupture » ! Pourquoi ? Par dépit, par passion du cheval ou par patriotisme ?

Qui peut expliquer ce qui se produisit ce 28 décembre 1910 ? Ce jour-là, Marcel se présente au bureau de recrutement de la mairie de Nancy, place Stanislas et s’engage pour cinq ans dans les chasseurs d’Afrique. Il est difficile d’imaginer ce qui a pu pousser Marcel à faire ce choix, alors qu’il travaillait à Metz et qu’il était sur le point d’achever son apprentissage d’ouvrier pâtissier. Cherchait-il à rompre avec ses parents ?

A dix-huit ans, il est possible aussi qu’il ait souhaité simplement devancer l’appel pour choisir son affectation. Et dans le même temps, goûter un peu d’aventure et amasser un petit pécule pour s’installer ultérieurement à son compte.  L’ambiance à Metz sous le joug allemand lui était peut-être pénible, voire insupportable !

De nombreuses explications sont possibles, d’ailleurs non exclusives les unes des autres. Il est néanmoins logique de considérer que ce n’est pas le hasard, qui a conduit Marcel à choisir les chasseurs d’Afrique, à Nancy, ville natale du maréchal Lyautey (1854-1934) qui, quelques années auparavant, s’était distingué à la tête d’un corps expéditionnaire français, au Maroc.

Ayant effectué la fin de son apprentissage en territoire lorrain occupé par l’Allemagne, il est plausible que dans cette période de tension internationale, de nationalisme et de patriotisme exacerbés, un jeune homme choisisse de servir son pays en s’engageant dans l’armée, surtout si cela permet de découvrir de nouveaux paysages sous des latitudes plus clémentes. L’expansion coloniale de l’époque constitue en effet un excellent moyen de satisfaire son goût du voyage et de l’exotisme, et parallèlement, d’exorciser la défaite et la « mutilation » territoriale de la guerre de 1870 contre l’Empire allemand.

Il n’est pas impossible non plus que Marcel ait pensé qu’à l’issue de cette période militaire, il s’installerait en Algérie ou au Maroc. Nombreux, en effet, furent les alsaciens lorrains qui, à la suite du traité de Francfort du 10 mai 1871, décidèrent de quitter leur région annexée et d’émigrer vers les récentes colonies d’Afrique du Nord, après un engagement plus ou moins long dans l’armée coloniale. Si tel était le dessein de Marcel, il est bien évident qu’il ne pouvait qu’être contrarié par la guerre de 1914-1918 qui a totalement bousculé l’ordre ancien. Qui peut dire enfin si l’engagement de Marcel n’est pas la conséquence un peu folle d’une déception amoureuse ? Faute de confidence de sa part, il n’est pas possible de trancher !

En tout état de cause, le 28 décembre 1910, Marcel signe son engagement pour le premier régiment de chasseurs d’Afrique sous le numéro de matricule 114. Sa fiche signalétique indique qu’il mesure 1 mètre 63, que ses yeux sont bleus verdâtres. Parmi les renseignements morphologiques complémentaires, il est indiqué que ses « lèvres supérieures sont légèrement relevées laissant apparaître ses incisives ».

Le premier régiment de chasseurs d’Afrique dans lequel est incorporé Marcel est un régiment de cavalerie, qui appartient à l’armée d’Afrique, au même titre que les zouaves, les spahis, les goums ou les zéphirs. Créé le 17 novembre 1831, un an après le débarquement du corps expéditionnaire français sur la plage de Sidi-Ferruch en Algérie, ce corps de cavalerie légère était à l’origine composé de conscrits français et d’auxiliaires indigènes mais à l’époque de Marcel, seuls des conscrits et des engagés français pouvaient être incorporés.

Ayant souscrit son engagement le 28 décembre 1910, Marcel part, le jour même, pour Marseille. Parvenu le 29 décembre à la gare Saint-Charles, il passe sa première nuit de militaire au Fort Saint Jean non loin du Vieux Port, et est embarqué pour Alger dès le 30 décembre à midi sur le paquebot « Maréchal Bugeaud » quai de la Joliette…

Il n’aura donc pas fêté le nouvel an 1911 avec les siens à Vervins. A partir de ce moment, les événements se précipitent.

De ce premier long voyage, Marcel retient que la mer fut mauvaise au passage du Golfe du Lion. Mais, au préalable, il n’a pas échappé à la fascination qu’exerce à l’époque le port de Marseille, cet « amphithéâtre grandiose ouvert du côté de l’Afrique ».

En ces années d’avant-guerre, c’est le premier port commercial de France et la ville la plus cosmopolite. Dans une cote pittoresque dentelée de découpures, de promontoires, Marcel a dû découvrir le Vieux Port et les vastes bassins de la Joliette. Les quais où se rendent par milliers des vaisseaux venus des quatre coins du globe, sont encombrés par des monticules de graines oléagineuses, d’oranges, de blés importés du Levant. Bien qu’encadrés par les sous-officiers qui les accompagnent, les jeunes engagés ne peuvent manquer d’observer cette activité incessante.

Marcel, en tout cas, ne fut sans doute pas insensible au spectacle de cette mer Méditerranée et de ces navires innombrables dont les mâts se pressent les uns contre les autres, agitant aux tourbillons du mistral, leurs pavillons multicolores. Même en hiver et en dépit du timide soleil de janvier, Marseille est une révélation pour ce jeune homme du Nord : celle d’un univers élargi dont attestent l’extrême diversité des couleurs, des langages et des ethnies.

Mais, le « tourisme » ne se prolongea certainement pas au-delà des quelques heures nécessaires au « transbordement » des jeunes conscrits sur le pont du steamer qui doit les conduire à Alger.

Deux jours de traversée ! C’est la première fois que Marcel quitte le sol métropolitain. C’est aussi le premier voyage qu’il effectue en Méditerranée dont les frasques surprennent parfois par leur brutalité, surtout en hiver. Il en fera aussi l’expérience.

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçoivent avec émerveillement les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger la Blanche apparaît dans sa splendeur matinale aux regards fascinés mais peut-être aussi inquiets des jeunes recrues. Sur son carnet de route, il note vers deux heures de l’après-midi, ce 2 janvier 1911, alors que le paquebot n’est plus qu’à quelques encablures au large d’Alger : « Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches » !

Les formalités administratives sont réduites et, après une halte au « Dépôt des isolés », sorte de caserne relais près du port, la jeune troupe est dirigée sur Blida à quarante kilomètres d’Alger au cœur de la Mitidja. La ville de Blida compte alors dix mille habitants.

Marcel et ses camarades parviennent à Blida dans la soirée du 3 janvier par la place d’armes bordée de platanes et encadrée d’immeubles à arcades. L’église est une ancienne mosquée. Aux casernes dont celle de Salignac-Fénelon, réservée aux chasseurs d’Afrique, et à l’hôpital militaire s’ajoutent comme dans toute ville de l’Algérie coloniale, un théâtre, un marché européen, un beau jardin public hors les murs. Cependant, la ville n’a rien de vraiment pittoresque car c’est, avant tout, un lieu de garnison.

En contrepartie, les montagnes de l’Atlas qui s’élèvent à proximité, fourniront à Marcel, nombre d’occasions de d’apprécier la beauté sauvage des paysages. La luxuriance du pays algérois restera également gravée dans son esprit comme une référence esthétique. Plus tard, en 1912, après la prise de Mogador au Maroc, voulant qualifier l’éclat de cette ville balnéaire, il la comparera à celles de l’Algérie.

Dès le 4 ou 5 janvier 1911, son instruction militaire débutera  formellement dans la cour de manœuvre, dans le manège et dans les écuries de la caserne Salignac-Fénelon, celle de son régiment.

Durant les huit années suivantes, il sera Chasseur d’Afrique

Read Full Post »