Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Vendée militaire’

Il y a cent-quatre-vingt ans, le 6 décembre 1841 un de mes aïeux au cinquième degré, Mathurin Jean Turbelier, décédait en son domicile au lieu-dit le Cossardier à Nort-sur-Erdre, dans le département de la Loire « Inférieure ». Né le 6 mars 1801 à Montrelais, un village minier situé en amont sur la rive droite de la Loire, il n’était âgé que de quarante-et-un ans.

C’était donc en principe un homme « dans la pleine fleur et force de l’âge » qui mourait, peut-être des suites d’un accident, mais plus probablement d’une maladie contagieuse car sa mère, Marie Gatel, qui souffrait sans doute du même mal, disparaitra septuagénaire moins de dix jours plus tard, le 15 décembre 1841 au lieu-dit du Plessis-Martin dans la même commune de Nort-sur-Erdre.

Mathurin était marié à Louise Desvignes (1792-1863), dont il fut question ici à plusieurs reprises. Et il était en outre, père de trois enfants vivants, trois adolescents, dont, fait assez rare, deux d’entre eux, bien que frère et sœur non incestueux, furent tous les deux, mes ancêtres directs au quatrième degré.

L’acte de décès de Mathurin Jean, établi le lendemain par l’adjoint au maire de Nort-sur-Erdre précisait qu’il était forgeron. Pourtant, quelques années auparavant lors de son mariage le 22 janvier 1823 à Montjean-sur-Loire, le métier mentionné était celui de « taillandier ».

En fait, un « taillandier » – selon le dictionnaire des mots du passé de l’historien du monde rural Marcel Lachiver (1934-2008) – était un artisan qui fabriquait des « œuvres blanches » c’est-à-dire de gros outils « à fer tranchant », tels que des haches, des cognées ou encore des faux pour les charrons, les laboureurs et les charpentiers.

Autrement dit, le taillandier était bien un forgeron, mais un forgeron spécialisé. Et s’agissant précisément de Mathurin Jean Turbelier, d’un forgeron qui, selon toute vraisemblance, était employé aux Mines de Languin à Nort-sur-Erdre. Lesquelles se trouvaient à l’extrémité ouest du sillon houiller de la Basse Loire, exploité de part et d’autre du fleuve depuis le milieu du dix-huitième siècle.

Le père et les deux grands-pères du défunt avaient d’ailleurs été tous les trois ouvriers de la mine de charbon à Montrelais tantôt comme charpentiers étayant les galeries souterraines, tantôt comme mineurs en front de taille, comme machinistes ou même comme palefreniers chargés de panser les pauvres chevaux qui vivaient en permanence dans l’obscurité au fond des mines et tiraient les wagonnets de houille ou d’anthracite vers la surface. A tout le moins, des lieux d’abattage du charbon jusqu’au remonte-charge.

Son fils, Mathurin Julien Turbelier (1825-1896), fidèle à la tradition de ses pères, sera lui-même perreyeur dans les carrières de Montjean-sur-Loire sur la rive gauche.

Quoiqu’il en soit, l’infortuné Mathurin Jean Turbelier, trop prématurément disparu, n’occuperait qu’une petite place, assez anecdotique, dans les hautes ramures de mon arbre généalogique, si le hasard ou – qui sait – la nécessité, voire les deux – ne l’avaient placé à la croisée d’au moins trois des traditions séculaires, qui ont structuré et probablement influencé durablement ma lignée maternelle.

Tout d’abord, un long passé minier de la famille, remontant aux prémisses de l’exploitation du bassin houiller de la Basse Loire, comme en témoigne la présence aux abords des concessions d’exploitation minière entre Montrelais, Varades et Saint-Herblon – et ce depuis la nuit des temps – de plusieurs membres de la famille paternelle de Mathurin Jean Turbelier mais également de sa parentèle maternelle.

En second lieu, du fait de son mariage avec Louise Desvignes fille d’un voiturier par eau, condamné à mort comme « rebelle de la Vendée » par le tribunal révolutionnaire d’Angers et fusillé sur les rives de la Loire en janvier 1794, Mathurin Jean Turbelier a fait totalement sienne, la tragédie de la Vendée militaire dans laquelle plusieurs de ses proches avaient déjà été impliqués au début du soulèvement en mars 1793 à Saint-Florent-le-Vieil ou Saint-Laurent-du-Mottay. Par son intermédiaire ou, si l’on préfère, par sa médiation consciente ou non, c’est l’insurrection catholique et royale contre la Convention jacobine, qui s’invite donc dans l’histoire et l’hagiographie familiales, avec tous les drames qui s’ensuivirent et le culte des martyrs de la cause, qui colonisa les mémoires jusqu’au milieu du vingtième siècle. En particulier, la pieuse célébration du « bienheureux  » Noël Pineau, curé réfractaire du Louroux Béconnais, décapité place du Ralliement à Angers en février 1794… Celle également des fusillades d’Avrillé au cours du triste hiver 1794.

Celle enfin des colonnes infernales qui décimèrent les populations de la Vendée, de l’Anjou et d’une partie du Poitou après la déroute de l’armée vendéenne à Savenay à l’automne 1793.

La répression cruelle des insurgés des guerres de Vendée n’épargna pas les mines, comme en atteste la condamnation à mort en 1794, par la Commission militaire d’Angers, de François Aubry, caissier des mines de Montrelais et d’Etienne Misset, « inspecteur général des mines de France », convaincus d’avoir pris et fait cause pour les « brigands »!

Il n’est pas douteux que la dissidence affichée en 1906 par mon arrière grand père Alexis Turbelier (1864-1942), descendant direct des Turbelier précités, lors de l’inventaire des biens du clergé dans l’église de la Madeleine d’Angers, en application de la loi séparant les Eglises et l’Etat, a pour lointaine origine un profond ressentiment à l’égard de la République. Lequel prend certainement source dans l’épisode douloureux des guerres de Vendée sous la Révolution française et dans les rancœurs qu’elles ont suscitées au sein des familles des victimes sauvagement réprimées par les armées républicaines. Deux ou trois générations ne suffirent pas à absoudre la République des crimes commis que d’aucuns, non sans motif, assimilèrent à des génocides. En tout cas, ça y ressemblait étrangement! Dans ces conditions, qui pourrait blâmer les descendants des nombreux sacrifiés de garder vive une mémoire de ces exactions et de manifester un siècle après le drame, leur mécontentement à l’égard d’un Etat républicain qui n’a pas su, le moment venu, faire amende honorable.

Il a fallu plus d’un siècle de non-dits pour y parvenir.

Républicain sans état d’âme et militant inconditionnel des Lumières, promues par la Révolution de 1789, j’eus néanmoins la surprise de constater dans les années soixante-dix du siècle dernier, la réticence voire la douleur résiliente de la plupart des habitants rencontrés aux Lucs-sur-Boulogne, un village de Vendée, pour évoquer face à « l’étranger » que j’étais, le massacre à coups de canon de plus cinq cents des leurs, enfermés dans l’église, le 28 février 1794, par les colonnes infernales du sinistre général Turreau de Lignières.

Enfin, le dernier élément de tradition dont Mathurin Jean Turbelier est « le passeur » par son ascendance maternelle, celle de sa mère Marie Gatel (1771-1841): c’est celle de ces paysans pauvres, émigrés des Portes de la Bretagne, majoritairement natifs de la région de Fougères, de la Chapelle-Janson ou de Fleurigné, en Ille-et-Vilaine, qui vinrent s’installer en Anjou dès la fin du dix-huitième siècle pour travailler dans les mines de charbon et de métaux du Val de Loire, dans les Mauges et dans le Haut Anjou, puis dans les carrières de schistes, notamment aux ardoisières de Trélazé ou de Noyant-la-Gravoyère.

Je ne sais finalement pas grand chose de Mathurin Jean Turbelier, mon ancêtre. Pas de gravure le représentant, rien sur son niveau d’instruction, sur ses goûts, sur ce qu’il pensait ou sur ce qu’il croyait. Et pourtant, il se pourrait que je lui doive, de concert avec sa nombreuse postérité, plus que je ne l’imagine dans ma manière d’appréhender le monde et mon environnement.

Dans une France et une province qui, à son époque, étaient essentiellement rurales, il fait un peu figure d’exception en n’exerçant pas prioritairement un métier agricole. En ce temps-là, le progrès était incarné par les richesses minières qu’on supposait sans limite. Et à bon droit, car ce sont à elles que nous devons le progrès industriel qui a fait notre fortune collective en dépit de criantes inégalités.

Certes, notre vision de l’existence du fait notamment de la raréfaction des ressources fossiles, est désormais différente de la sienne. Certes, à l’inverse de lui, je préfère la physique à la métaphysique, et je m’efforce de privilégier la raison sur la pensée mystico-religieuse, mais, en nous-mêmes, quelque part enfoui, subsiste un soupçon de nostalgie de cet essor « magique » de l’avant-dernier siècle, dont les mines furent l’incarnation, malgré les risques, les injustices de condition et les malheurs infligés aux mineurs qui extrayaient la richesse minérale.

Les mines demeurent aussi le symbole de la solidarité ouvrière d’antan.

Telles sont les raisons pour lesquelles Mathurin Jean Turbelier occupe une place singulière dans mon (notre) patrimoine mémoriel familial. Lui qui en son temps, quelques années, avant la publication du rapport accablant du docteur Villermé sur le travail des enfants, à dû descendre au fond des galeries, dix à douze heures par jour, dès l’âge de treize ans!

Read Full Post »

A l’évidence, je n’ai pas attendu ce jour pour faire la connaissance de Françoise Félicité Turbellier et pour savoir qu’elle est une de mes aïeules au quatrième degré (arrière grand-mère de ma mère). Je connaissais de longue date, ma filiation avec elle, mais je ne la fréquentais pas! Et jamais, je ne m’étais vraiment intéressé à elle, pas plus que je n’avais soupçonné le poids des atavismes qu’elle dut assumer et qu’elle nous a probablement légué.

C’est pourtant ce patrimoine immatériel dont elle-même n’avait probablement pas conscience, qui assure aujourd’hui sa survie. Un patrimoine fait de traditions, d’expressions patoisantes, d’us ou de comportements instinctifs, qui, sans doute, étaient ceux des carreaux des mines de charbon de la Basse Loire aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. Là en effet, sur les deux rives du fleuve en aval d’Angers et en amont de Nantes, était le berceau originel des deux familles, paternelle et maternelle, de Françoise Félicité Turbellier, depuis, au moins, trois générations.

Mais, dans son bissac, ramasse-bourrier des mœurs d’autrefois, cet héritage coutumier comporte aussi le poids douloureux et les sombres souvenirs des guerres de Vendée, qui ont ensanglanté et dévasté l’Anjou, il y a deux siècles. Françoise Félicité Turbellier fut donc aussi la dépositaire de ce passé tragique qui traumatisa la génération de ses parents mais également la sienne, avant que le temps ne finissent par effacer les apparences de ce traumatisme collectif et historique… Mais les apparences seulement!

Comment en effet aurait-elle pu effacer de sa mémoire, le récit, qu’on lui répéta sûrement maintes fois, de l’exécution de son grand-père maternel, Jean Desvignes (1762-1794) « voiturier par eau » et sympathisant des rebelles chouans, fusillé sur les rives de la Loire en janvier 1794?

Comment aurait-elle pu oublier que la veuve de ce « martyr », Magdeleine Vigneau (1761-1835), sa propre grand-mère, fut, des années durant, rejetée dans son propre pays du côté de Chalonnes ou de Montjean-sur-Loire, qu’elle fut considérée comme une pestiférée apportant la malédiction et qu’elle dut vivre par la suite de mendicité dans les faubourgs d’Angers?

Ainsi, « mine de rien », sans prétention philosophique ostentatoire, le destin de Françoise Félicité Turbellier, notre lointaine grand-mère, nous invite à une réflexion d’ordre ontologique sur l’être mais aussi sur le néant!

Pourtant, comme la plupart de mes lointaines aïeules, elle demeura muette pendant longtemps, n’ayant, à mes yeux, d’autre mérite que d’avoir existé, et d’avoir assuré la transmission de la vie, en mettant au monde en 1867 à Angers, une de mes arrière-grands-mères maternelle, Augustine Françoise Antoinette Durau (1867-1941).

C’était peu pour la distinguer entre toutes, mais c’était déjà essentiel. Sans cette « Augustine » je n’en serais pas, à cette heure, à tapoter fébrilement sur un clavier d’ordinateur en m’efforçant de trousser deux ou trois phrases supposées faire sens. D’ailleurs, ma complicité, toute relative avec la dite Augustine ne découle pas seulement de la génétique. Elle est d’abord fondée sur les témoignages de ceux qui l’ont connue, notamment ses enfants et ses petits-enfants. Et elle est illustrée et confortée par quelques photographies d’elle la représentant âgée.

On ne dispose malheureusement de rien d’équivalent pour Françoise Félicité Turbellier! Rien en tout cas, qui m’eût permis de développer spontanément, une certaine empathie à son égard ou de revendiquer naturellement un quelconque sentiment de proximité filiale.

Seuls les actes d’état civil des lieux où elle vécut, manifestent concrètement la réalité d’une existence – la sienne – sans laquelle évidemment nous ne serions pas ce que nous sommes. Jalonnant les différentes étapes de sa vie, de sa naissance à sa mort, ces données administratives ne constituent en tant que telles, que des ébauches désincarnées de biographie.  Néanmoins, elles fournissent de précieuses indications et un éclairage sur la personne concernée, qui autorisent, sous certaines réserves, à brosser une esquisse de portrait type.

Mises en perspective dans leur cadre historique, elles révèlent en outre des éléments contextuels parfois inattendus, qui par une sorte d’étrange thaumaturgie, nous parlent aussi de nous-mêmes.

C’est dans ce contexte, que Françoise Félicité Turbellier apparaît désormais s’imposer comme un personnage incontournable de notre histoire familiale et un des principaux chaînons nous reliant à la fois à la tradition des carriers du bassin houiller de la Basse Loire et à la révolte de la Chouannerie des deux rives du fleuve…

Née en 1832, elle n’a certes pas directement connu les affrontements de la Vendée militaire entre 1793 et 1800. Elle n’a pas subi dans sa propre chair les cruautés des « colonnes infernales » de l’immonde et opportuniste général Louis Marie Turreau (1756-1816). Elle n’a pas été associée non plus aux derniers soubresauts de ce conflit fratricide en 1815 pendant les Cent Jours, sur l’initiative, en particulier, des propres frères de l’ancien généralissime de l’armée vendéenne, « Monsieur Henri » de La Rochejaquelein (1772-1794).

Pour autant, parce que son âge tendre fut entouré de ces fantômes, Françoise Félicité Turbellier semble incarner mieux que quiconque le drame secret des enfants et petits enfants de ces farouches « brigands » de la Vendée et de ces bateliers massacrés pour avoir fait franchir la Loire à l’armée catholique et royale. Elle représente aussi ces petits artisans et manouvriers des bourgs, employés à façon des compagnies minières qui, compagnons de misère et acolytes des rebelles en sabots, périrent comme eux dans la tourmente.

Ph. archives F. Martin – Doc Sillon Houiller de la Basse Loire CRPG

Mais Françoise Félicité symbolise surtout le drame de leurs femmes, de leurs filles ou même de leurs petites-filles, qui survécurent misérablement le reste de leur âge, souvent méprisées par ceux-là même au nom desquels leurs époux, leur père ou grand-père firent le sacrifice de leur vie. Elle témoigne de la détresse de ces nombreuses veuves qui ne purent refaire leur vie ou de ces jeunes filles qui, du fait du déficit d’hommes tués à la guerre, trouvèrent difficilement chaussure à leur pied, ou si tardivement. Et le plus souvent sous la pression cléricale qui désirait repeupler les paroisses, plutôt que sous l’effet de pulsions amoureuses et passionnelles…

Sa propre mère Louise Desvignes (1792-1863), orpheline de père à deux ans, se maria à l’âge de trente et un ans avec un homme, Mathurin Turbellier (1801-1841), qui était son cadet de neuf ans!

Elle même, Françoise Félicité, prolongea son statut de « Catherinette » jusqu’à l’âge de trente-trois ans, pour épouser un brave métallurgiste de Châtellerault, tout juste majeur!

De ce point de vue, elle est donc « presque » un cas d’école. « Et même « le » cas d’école, si l’on veut bien considérer qu’elle fut une des dernières vraies victimes – bien que collatérale – de cette guerre impitoyable qui a saigné l’Anjou, une partie du Poitou et du Maine.

Par une étrange coïncidence ou un clin d’œil de la fatalité, elle naquit alors que la Vendée militaire et légitimiste engageait son ultime combat pour peser sur le destin national, et que cette insurrection désespérée allait piteusement échouer. Françoise-Félicité n’a en effet que deux jours, le 24 avril 1832, lorsque, très loin du lieu-dit Le Cossardier à Nort-sur-Erdre d’où elle découvre le monde, emmaillotée dans ses langes, la duchesse du Berry, Marie-Caroline de Naples, belle-fille de Charles X déchu, s’embarque à Gênes en Italie à bord d’un steamer pour rejoindre Marseille et tenter de soulever la Vendée contre Louis Philippe, le roi orléaniste détesté des « Bourbons »…

Cette aventure rocambolesque se soldera par un échec cuisant et par l’arrestation de la duchesse en novembre…

Ce sera  le dernier chapitre visible de la Vendée militaire qui deviendra dès lors, souterraine et mythique. Les générations qui suivront, n’auront néanmoins de cesse d’entretenir cette mémoire, en glorifiant le courage de leurs héros et de compatir au drame supporté par ce petit peuple des provinces de l’ouest, massacré sans pitié par les troupes de la Convention en 1794. Exception faite d’indécrottables nobliaux du bocage, la grande majorité des descendants d’insurgés, désormais convertie sans réserve à la République, affiche toujours une fidélité tripale à ses racines, sans cependant se revendiquer d’une adhésion anachronique aux principes monarchiques et religieux de ses ancêtres.

Au cœur de cette résilience, Françoise Félicité serait toutefois demeurée invisible, opaque à mon regard filial et bienveillant, sans un étonnant concours de circonstances, totalement indépendantes, mais qui m’ont irrésistiblement porté à m’intéresser à elle.

En premier lieu, il s’agit de ma visite en décembre 2019 de l’exposition temporaire organisée au musée d’Orsay, dédiée à « Edgar Degas » es qualité de peintre des danseuses de l’Opéra de Paris. Or, pour accéder aux œuvres, une fois franchi le hall d’entrée de l’ancienne gare, il fallait au préalable traverser une galerie plutôt sombre, où sont présentés des tableaux académiques du dix-neuvième siècle décrivant des scènes campagnardes. En général, peu s’y attardent, car les visiteurs sont pressés, à bon droit, d’admirer les tutus et les froufrous des petits rats, croqués dans les coulisses ou les alcôves de l’Opéra.

Pourtant, c’est parmi ces tableaux occultés par la gloire de Degas et par celle des Impressionnistes qui, non loin de là, enchantent d’autres salles, qu’un tableau daté de 1860 a particulièrement attiré mon regard. Il s’agissait d’une oeuvre du peintre réaliste Jules Breton  (1827-1906) intitulé  » Le Soir » représentant une jeune paysanne, assise sur une gerbe de blé. Elle se repose songeuse et lasse après une dure journée de moisson.

Le Soir de Jules Breton

Le Soir de Jules Breton

Pourquoi ce portrait champêtre de cette demoiselle m’a t’il immédiatement évoqué Françoise Félicité Turbellier? Tout simplement parce que cette botteleuse dans la fleur de l’âge était probablement l’exacte contemporaine de mon aïeule. J’en déduisis qu’elles se ressemblaient et il me plut alors d’imaginer que Françoise Félicité eût pu être le modèle du peintre.

Et de fil en aiguille, l’idée s’est imposée – Dieu sait pourquoi! – que ce visage encore juvénile mais empreint d’une certaine gravité et de mélancolie, pourrait être celui que Françoise Félicité Turbellier affichait lors de son mariage le 20 avril 1865 à Angers avec un ouvrier « parapluier » Antoine Frédéric Durau (1844-1911), mon futur aïeul!

Sereine, peut-être heureuse mais également lucide sur sa différence d’âge avec son mari. Ce couple n’eut d’ailleurs que deux filles : Augustine mon arrière-grand-mère, et sa sœur Louise Durau (1869-1954) qui demeura célibataire !

Je concède à cet instant de mon « roman » – de ma rêverie – que conférer au séduisant modèle de Jules Breton l’identité d’une femme qui, à l’époque, était déjà « vieille fille » est un peu audacieux… Je comprends que certains imputent cette illusion à une sorte d’éblouissement provoqué par une consommation excessive de produits hallucinogènes! Il n’en est rien… Il ne s’agissait juste que d’une réhabilitation posthume en beauté présumée!

Mais il fallait un élément déclenchant! En fait, Françoise Félicité Turbellier avait investi mes pensées, quelques heures auparavant, quand une alerte informatique de mon logiciel de généalogie m’avait rappelé, que parmi les dates anniversaires du mois de décembre, figurait celle de son décès à Angers, le 9 décembre 1895. Le même mois, mais de l’année 1841, respectivement le 6 décembre et le 15 décembre mouraient son père Mathurin Turbellier (1801-1841) et sa grand-mère paternelle Marie Gatel (1771-1841).

Françoise Félicité qui avait perdu son père à neuf ans, s’était donc signalée à moi avec son incroyable accumulation de souffrances, par le biais d’un outil statistique informatisé. Grâce à la peinture, je pus la doter en compensation d’un visage attrayant … Et ce faisant, j’ouvris alors les pages accessibles du livre de sa vie ou plus exactement de quelques fragments de son existence, ceux que nous révèlent et reflètent les archives officielles.

J’approfondirai car il me plait d’imaginer, parvenu à l’hiver de mon cheminement terrestre, que les morts ne dédaignent pas qu’on s’intéresse à eux. Nos facétieux défunts nous le font savoir par d’impénétrables voies, dont le recours, un même jour, aux arcanes mystérieux de l’informatique du sud-est asiatique, et au plaisir de flâner dans une galerie d’un musée parisien! J’aime en tout cas cette requête post-mortem que Françoise-Félicité m’a sûrement adressée, car elle défie le temps et outrepasse l’oubli.

Une question cependant persiste à me hanter: a t’elle, en dépit de tout, vécu des phases de bonheur intense? J’y reviendrai peut-être! Sûrement…Mais qui pourrait m’en informer plus d’un siècle après? Les préposés municipaux à l’état civil ne notent pas ces détails qui sont pourtant le sel de la vie.

Par pure curiosité en outre, je m’interroge sur l’endroit où se trouvent aujourd’hui ses cendres! Françoise Félicité, épouse Durau, étant décédée à son domicile d’Angers au 31 de la rue Desmazières, l’hypothèse la plus probable – faute de mieux – serait que sa dépouille ait été inhumée dans le cimetière de l’Est de la ville. Là où, par la suite furent enterrés son époux Antoine Frédéric en 1911, sa fille Augustine en 1941 et son gendre Alexis Turbelier en 1942… Et peut-être d’autres.

Cimetière de l’Est à Angers. Tombe présumée de Françoise Félicité Turbellier et Frédéric Durau. Tombe avérée d’Augustine Durau et d’Alexis Turbelier

Enfin, j’allais oublier une dernière énigme que je ne pense pas pouvoir résoudre un jour: « Fut-elle vraiment aussi belle que je l’entrevois et si désirable? »

Appartenant de naissance au « genre masculin » si décrié de nos jours, j’aimerais évidemment qu’il en fût ainsi, afin d’ajouter un attribut de fierté à « mon » héritage. Mais rien n’est moins sûr ou, si l’on préfère, tout est possible!

 

PS : Articles du blog « 6 bis rue de Messine » en lien (et en complément) du présent article:

  • Pierre Gâtel (1734-1792) mineur de charbon, présumé faux-saunier – mis en ligne le 4 août 2012
  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794), voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – mis en ligne le 11 mars 2013;
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – mis en ligne le 8 juin 2013.

 

 

Read Full Post »

C’est par ces trois mots – Doléances, Plaintes et Désirs, riches en symboles pour nos modernes sensibilités – que, le dimanche 1er mars 1789 les habitants de Montreuil-sur-Mayenne, appartenant aux trois ordres de la noblesse, du clergé et du tiers état, souhaitèrent introduire leur cahier de demandes et de réclamations à l’adresse du roi Louis XVI, en vue des Etats généraux du royaume convoqués à Versailles le 27 avril 1789.

Extrait de carte de l’Anjou de 1711, par Jaillot géographe ordinaire du roi 

Ces trois mots résumaient à la fois toutes les secrètes fêlures, les misères et  les humiliations accumulées par des siècles de pouvoir féodal et de monarchie absolue, mais ils incarnaient aussi le réveil d’une timide espérance dans un avenir meilleur… Dans un même élan, ces trois mots préfiguraient aussi un bilan jamais encore dressé de mille ans de féodalité et le rêve d’un progrès juste imaginé. Ils montraient la voie à suivre en guise de feuille de route pour un souverain trop lointain et soupçonné d’indifférence , avant la tenue d’Etats Généraux.

La convocation des Etats généraux, décidée deux mois auparavant, apparaissait en effet comme l’ultime recours d’une monarchie fragilisée, pour rassembler un pays divisé et profondément inégalitaire, et pour tenter d’inverser le cours des choses. Une crise financière et de subsistance, gangrenait le pays depuis plusieurs années…

La situation devenait d’autant plus critique, qu’à ce tableau en soi préoccupant, s’ajoutait une crise de confiance dans un régime impuissant, embourbé dans des scandales réels ou supposés jusque dans l’antichambre du roi. Rien ne semblait être en mesure de l’enrayer durablement d’autant qu’elle était alimentée par une bourgeoisie conquérante et industrieuse, éprise de modernité et acquise à la philosophie des Lumières.

Dans ce cadre, le recueil des doléances populaires sur tous les territoires du royaume constituait la première étape d’une procédure assez complexe. Laquelle comportait en outre la désignation de délégués des villes, des bourgs et des villages à des assemblées provinciales, chargées d’établir, pour chaque sénéchaussée, la synthèse des contributions et de mandater des représentants à Versailles.

Pour la sénéchaussée d’Angers, dont dépendait Montreuil-sur-Mayenne, l’assemblée des huit-cents-sept délégués issus de quelques quatre-cents paroisses, se tint au cours de la première quinzaine de mars 1789 dans l’abbatiale Saint-Aubin sous la présidence d’un certain Marie-Joseph Milscent, lieutenant au présidial d’Angers ( il fut par la suite député du Tiers Etats à Versailles avec notamment Volney, La Révellière-Lépeaux et Desmazières) .

La Mayenne à Montreuil-sur-Maine – début du 20ème siècle

A Montreuil-sur-Mayenne – devenu par la suite Montreuil-sur-Maine- cette initiative royale annoncée au prône dominical par l’abbé Blouin curé de l’église Saint-Pierre fut certainement accueillie favorablement. De la nef aux chapelles latérales, des stalles du clergé aux chaises de la noblesse jusqu’aux bancs du peuple, elle diffusa comme un souffle d’optimisme, ou, si l’on préfère, comme un imperceptible sentiment de liberté et d’expression retrouvée. L’intérêt que ce prêche suscita chez les paysans n’était pas feint. Enfin, ils pensaient pouvoir informer directement le roi de leurs difficultés et de leurs misères. Ils croyaient être entendus de lui après l’été pourri de 1788, trop pluvieux et trop froid et les très mauvaises récoltes qui s’ensuivirent.

Ce coup du sort météorologique qui avait accentué la pauvreté et l’indigence dans les chaumières, avait, une fois de plus, rendu problématique l’approvisionnement en nourriture des hommes et des animaux. Il avait non seulement cassé le moral des fermiers et des métayers, mais également, celui des artisans des bourgs, dont ces paysans étaient les clients naturels…

Tous se plaignaient de surcroît de la lourdeur des impôts royaux et des charges féodales, tous considérés comme injustifiés et confiscatoires pour des gens qui ne possédaient pas grand-chose! La « gabelle » l’antique impôt du sel, était l’objet de toutes les protestations. Dans cette région limitrophe de la Bretagne, cette taxation d’un condiment primordial à la conservation des aliments, était qualifiée de profondément injuste à moins de trois lieues de zones franches, et la contrebande qui en découlait et à laquelle se livraient nombre de jeunes gens du Haut Anjou occasionnait continuellement des drames, lors des affrontements sanglants entre les faux-sauniers et les gabelous…

L’abolition de la gabelle était la priorité pour les paroissiens de Montreuil-sur-Mayenne.

Mais ce n’était pas le seul exemple d’exécration fiscale, la dîme issue du Moyen Age féodal n’était également plus guère supportée!

A quel titre – pestaient les paysans – devraient-ils continuer de céder une part de leurs maigres récoltes de blé, de céréales, de lin, de vin, de bois et de légumes à un clergé régulier, monastique et étranger en ces lieux, bien qu’étant « le » grand propriétaire terrien de la région. A quel titre devraient-ils continuer à entretenir à grands frais des seigneurs locaux qui passaient leur temps à faire les beaux, loin d’ici, à la cour du roi? Au nom de quoi, devraient-ils être les seuls à être soumis aux « corvées » pour entretenir les chemins que tous empruntent?

Le clergé séculier, les prêtres de base et les curés des paroisses de campagne – qui ne roulaient pas sur l’or – n’étaient d’ailleurs pas loin de penser de même. Ils adhéraient tacitement à ces doléances, ayant eux aussi, beaucoup de motifs de se plaindre. Ils nourrissaient le sentiment d’être rançonnés et méprisés par une oligarchie diocésaine et capitulaire, perçue comme parasitaire. Les chanoines de la cathédrale Saint-Maurice qui menaient grande vie à Angers et intriguaient dans l’entourage de l’évêque, étaient, à cet égard, leurs cibles privilégiées…

En résumé, le clergé de Montreuil-sur-Mayenne faisait globalement siennes, les récriminations et les aigreurs de ses ouailles, ce petit peuple des chemins creux, qu’il accompagnait dans toutes les épreuves et dans les joies de l’existence, et dont, finalement il partageait le sort misérable.

Dans ce contexte d’inquiétude généralisée, la résolution royale d’entendre les requêtes du peuple – sans distinction de condition – fut appréciée comme une réelle lueur d’espoir! Faisant allusion à cette période pré-révolutionnaire, l’historien Emile Gabory (1872-1954), auteur d’une oeuvre de référence sur les « guerres de Vendée », écrivait, il y a plus de soixante-dix ans  que  les imaginations « soulevées par un même transport, (…) partirent à tire d’aile pour le beau rêve entrevu. Les déceptions ou les satisfactions viendront (ultérieurement) d’une conception différente du mot liberté« … J’ajouterais, après avoir lu le cahier de Montreuil-sur-Mayenne, que le mot « liberté » ne fut probablement pas le seul dont le sens fut, par la suite, détourné: ce fut également le cas du concept d’Equalitée (Egalité/Équité) devant l’impôt, mentionné à au moins deux reprises dans le document.

A cet égard, il est troublant de lire dans ce cahier rédigé avant la Révolution dans un trou perdu du haut-bocage angevin, que la devise de notre République était déjà en germe dans la réflexion collective… La fraternité n’était pas explicitement mentionnée, mais n’est-ce pas d’elle dont il s’agissait dans la conclusion de la seizième proposition du cahier, lorsque le sort des plus faibles est évoqué: « Il est évident que toute perception de deniers étant simplifiée, le roy triplerait son revenu ce qui soulagerait le pauvre laboureur, la veuve et l’orphelin ». 

On notera au passage que l’éternelle préoccupation de simplification du mille-feuille fiscal était à l’ordre du jour en 1789! En 2019, il existe encore de « multiples marges de progrès ».

Quoiqu’il en soit, force est de constater, que dans ce petit secteur entre Oudon et Mayenne, à une lieue au nord du Lion d’Angers, la population se montra favorable à cette consultation voulue par le monarque.

( » Un grand débat avant l’heure, » pourrait-on ajouter si l’on ne craignait pas de chagriner notre actuel souverain qui ne souffre guère qu’on lui rappelle que le monde existait avant lui.) 

Cette population fut-elle trop crédule, faute d’une conscience claire de l’enjeu? Fut-elle trop confiante par résignation? A t-elle été abusée? Nul ne sait…  On sait juste qu’elle s’est prise au jeu et qu’elle a rédigé son cahier de doléances.

Il est probable que ce grand déballage ait été perçu localement comme une aubaine, car en régime absolutiste, les occasions de s’exprimer et de s’informer n’étaient pas fréquentes et parfois risquées pour les « fortes têtes »! En dehors du curé, il n’y avait guère que les marchands ambulants, les colporteurs, les bateliers de la Mayenne ou de l’Oudon, et les « chemineaux » dont on se méfiait, qui parlaient et qui donnaient des nouvelles de l’extérieur.

C’est pourtant cette (même) population besogneuse, riveraine de deux rivières, qui résolument « acquise » au changement en 1789, se détournera des idéaux républicains et regardera avec bienveillance, quelques années plus tard, la révolte des Chouans du Bas-Maine et des Marches de Bretagne, ainsi que les Vendéens militaires lors de leur Virée de Galerne… La répression sanglante des jacobins parisiens avait, entre temps, retourné l’opinion provinciale.

Quelques-uns dont Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) – mon grand oncle au sixième degré – s’engageront même dans les combats contre les troupes de la Convention (Voir mes billets des 16 et 30 août 2018)! 

Mais, en cet hiver 1789, on n’en était pas encore là! Il n’était alors question que de discussion pacifique!

Tout le monde était censé y participer. Toutefois, tous n’étaient pas culturellement gréés pour le faire, ni socialement logés à la même enseigne. Ceux qui savaient lire, écrire et haranguer la foule, autrement dit les notables villageois, leaders naturels du Tiers Etat, bénéficiaient évidemment d’un avantage sélectif sur les bordiers, les journaliers, les « pauvres » laboureurs, les métayers, les closiers et autres garçons de ferme… Les uns menaient la discussion en mettant en avant leurs propres doléances, les autres, selon toute vraisemblance, se contentaient d’écouter et d’approuver par leurs applaudissements… ou de siffler leurs désaccords.

Un débat contradictoire entre un paysan analphabète et un seigneur cultivé, éduqué chez les oratoriens d’Angers et propriétaire des terres, avait évidemment toute chance de ridiculiser le premier au profit du second qui n’avait évidemment pas pour dessein altruiste de consentir à l’abolition de ses privilèges et à la réduction de son train de vie…

En outre, à Montreuil-sur-Mayenne, comme presque partout en Anjou c’est le notaire royal local, qui tint la plume . En l’occurrence il s’appelait ici André Blordier… Certaines similitudes rédactionnelles avec les rédactions des paroisses angevines suggèrent qu’il s’inspirait, avec ses confrères, des mêmes modèles …

N’empêche qu’en dépit de toutes ces réserves sur l’authenticité de la démarche, une cinquantaine d’hommes du village, « convoqués au son de cloche »étaient là, ce dimanche 1er mars 1789  » à l’issue de la messe paroissiale »dans la « grande salle du prieuré » de Montreuil-sur-Mayenne.

« Ils étaient là, là ,là,là » non pas pour « voir la brave Margot dégrafer son corsage et donner la goutte goutte à son chat » comme le chantait Georges Brassens, mais pour discuter « suivant le vœu unanime » (sic) de « tranquillité publique »! Ils représentaient près de 30% des 180 feux de la paroisse.

Une participation remarquable, car l’ordre du jour ne devait pas être très attractif pour ces hommes du terroir peu accoutumés à manier des concepts abstraits et à parler en public… encore moins à développer un discours structuré sur des thèmes comme l’Ordre Public, la gouvernance de la sénéchaussée et les contributions directes ou indirectes…

Pour la plupart d’entre eux, cette séance devait apparaître aussi plaisante (ou rasante) que les fêtes votives obligatoires en l’honneur des saints de la paroisse, auxquels on rendait régulièrement hommage en psalmodiant d’obscures litanies en grégorien… En plus, la présence des jeunes femmes n’étant pas souhaitée, il n’était même pas possible d’en profiter pour draguer la gueuse, ou marivauder en contant fleurette! En effet, seuls les hommes âgés de vingt cinq ans au moins, nés français ou naturalisés et figurant sur les rôles des impositions des habitants Montreuil-sur-Maine étaient conviés à l’exercice.

Un exercice plus rarissime que les passages de la comète de Halley, car le roi de France ne consultait ses sujets, guère plus qu’une fois tous les deux ou trois siècles! C’est dire…

Parmi les hommes présents ce jour-là, « pour obéir aux ordres de sa Majesté », il y avait mon aïeul Charles Pasquier (1758-1811), le frère aîné de Pierre Jérôme, dit Charette dont il fut question plus haut.

Procès verbal de l’assemblée du 1 mars 1789 à Montreuil/Maine

C’est d’ailleurs dans cette présence de Charles Pasquier, que le lecteur compréhensif – voire indulgent à mon endroit – mais interrogatif sur ma motivation à poser mon bâton de pèlerin à Montreuil-sur-Mayenne, trouvera l’explication de mon intérêt spécifique pour le cahier de doléances de ce petit village d’Anjou isolé des chemins de la grande histoire.

J’ai porté mon dévolu sur ce petit bled coincé au confluent de la Mayenne et de l’Oudon, à l’exclusion d’autres villages de l’Anjou qui me sont chers, parce qu’à cette époque, une des branches de mes aïeux paternels y résidait. Mais j’aurais pu tout aussi bien m’intéresser au Lion d’Angers tout proche, berceau d’une grande partie de ma famille! Il se trouve que, dans la liste des « séminaristes » lionnais rédacteurs du cahier de doléances, je n’ai pas identifié formellement un des miens!

Appartenant à la lignée « descendante » de ce Charles, je me sens en outre – et sûrement à tort – en situation de saisir ce qu’il a compris ou d’établir avec lui une certaine connivence! Je n’écris pas « complicité d’idées » car j’ignore, au fond, si ce fut le cas!

En d’autres termes, je me crois autorisé à m’approprier un peu de lui-même et évoquer comme si j’y étais, cet épisode de notre histoire commune – surtout la sienne – désormais évanoui dans la nuit des temps! Mais, il se peut aussi qu’ici mon récit fasse écho à une actualité plus prégnante!

J’ai cru entendre que nous étions appelés de nouveau à débattre aux fins de sortir le pays des ornières, ocre-jaune, dans lequel il semble s’être embourbé … Le parallèle est audacieux, mais il se trouve qu’à plus de deux siècles de distance, l’initiative en revient encore au souverain ou à celui qui se croit tel! Rien de nouveau sous le soleil, même s’il est vrai aussi qu’on ne se baigne jamais dans le même fleuve! Les plaintes sont néanmoins et curieusement de même nature: elles disent le mal de vivre…

Au moment où se tenait l’assemblée paroissiale de 1789, mon ancêtre Charles Pasquier était âgé de trente et un ans.

C’était un jeune marié, qui venait de « convoler en justes noces » quinze jours auparavant dans la même église Saint-Pierre. Le 10 février 1789, précisément, avec une cousine éloignée, Françoise Lemesle, d’une quinzaine d’années sa cadette.

Charles résidait à la ferme de Charray sur la rive droite de la Mayenne, où son père était métayer jusqu’à son décès en 1787. Il n’était en fait que le troisième d’une fratrie de dix-sept enfants nés entre 1756 et 1776, de Jean Pasquier (1727-1787) et de son épouse Renée Prézelin…En 1789, plusieurs étaient décédés en bas âge!

Il n’était donc pas le « chef de famille ». Et à l’assemblée paroissiale, il se contentait de représenter son frère aîné Jean Mathurin Pasquier (1757-1821) le métayer exploitant en titre (droit d’aînesse oblige) de la ferme de Charray. Charles n’avait d’ailleurs pas l’intention de demeurer auprès de son frère comme garçon de ferme.

Il fera très prochainement souche ailleurs… Et c’est au Lion d’Angers, qu’on le retrouvera vers 1795 comme closier à la métairie de la Bellauderie sur l’autre rive de l’Oudon.

En attendant, il seconde son aîné d’un an! Et représente la famille Pasquier à l’assemblée paroissiale…

Le cahier de doléances à l’adoption duquel il participait, comportait seize petits chapitres, portant majoritairement sur la fiscalité et la proportionnalité de l’impôt « à raison » des facultés respectives des personnes imposées…et sur l’abolition des privilèges indus!

Charles Pasquier ne fut certainement pas insensible à ces questions qui le concernaient forcément directement…

Certaines problématiques abordées sortaient cependant de ce cadre contributif, notamment celles portant des revendications liées à la sécurité publique. Ainsi les pétitionnaires demandaient un accroissement du nombre de cavaliers de la « maréchaussée de la ville du Lion » pour assurer la police dans les campagnes, et que des moyens nécessaires leur soient alloués pour empêcher « les vagabonds » d’importuner la population…

Qui étaient ces vagabonds et miséreux errants venus d’ailleurs que « la paroisse » s’offrait, malgré tout, de « soulager »?

On se croirait presque au 21ème siècle!

Enfin, une dernière interpellation en forme de quérulence exprimait la modernité et la quintessence de la démarche révolutionnaire d’ouverture au monde:  » Qu’il y ait qu’un seul poids et qu’une seule mesure »

Qu’on en finisse, semblaient dire les hommes de Montreuil-sur-Mayenne, avec l’usage simultané et à discrétion de la livre de Paris et des provinces, du quarteron, de l’once locale, du quintal, mais aussi, pour évaluer les grains, du septier ou des boisseaux d’Angers, de Saumur, de Craon, de Baugé etc… toujours défavorables au commerce des plus faibles…

Ici se profilait, au fin fond de l’Anjou, la belle histoire du système métrique et des unités enfin normalisées sur tout le territoire…qu’adopta ultérieurement une grande partie du monde!

J’ignore si « mon Charles », ce héros de circonstance, a compris la portée et l’incidence de cette évolution sur l’avenir du commerce, sur le développement des sciences et des technologies… Peu importe, il était là!

Le « grand débat » en cours portera -t’il autant de fruits? S’en souviendrons-nous encore au 23ème siècle?

 

PS: à l’issue de l’assemblée du 1er mars 1789 à Montreuil-sur-Maine, deux députés furent désignés pour l’assemblée de la sénéchaussée à Angers le 16 mars 1789: Lezin Boreau de Roincé et Pierre Jérôme Mathurin Moreau

 

 

Read Full Post »

Il en est des familles, comme des supermarchés. Certains membres font figure de têtes de gondole, alors que d’autres sont invisibles, faute d’offre promotionnelle et ne sont accessibles qu’au prix d’inconfortables contorsions dans les rayonnages ou dans les branches mortes des arbres généalogiques.

Des premiers, on recherche en nous-mêmes, les traces de leur talent, on en vante les mérites qu’on aimerait s’approprier et on les revendique fièrement dans notre parentèle. Des autres en revanche, obscurs demi-soldes du roman familial, on préfère ne pas trop parler. On les gomme purement et simplement de nos annales, comme s’ils n’avaient jamais existé, ou comme s’ils avaient traversé l’existence comme des figurants. Des supplétifs, à peine utiles au décor, privés de toute rôle spécifique et de toute maîtrise de leurs destinées.

Tels des produits bas de gamme, posés sans marque labellisée sur les étagères les plus basses des travées commerciales, ces pauvres hères ne semblent avoir eu, leur vie durant, d’autre fonction que d’attendre un hypothétique regard compatissant, sinon énamouré. Une simple attention ou signe de tendresse qui leur reconnaisse quelque qualité ou attrait. En vain! Car le plus souvent, aucun acheteur, jamais ne se présente, encore moins ne s’arrête, leur fatum final se résumant à une benne ou à une fosse commune! Ou à des actes officiels que personne ne consultera d’ici des lustres.

Malgré tout, il arrive, de temps à autre, presque par mégarde, que ces infortunés parents ou parentes soient extraits des oubliettes, dans lesquelles on les avait égarés sans éprouver de remord et sans même simuler la moindre empathie rétrospective. Ils se rappellent alors brutalement à nos mémoires défaillantes. D’une manière générale, lorsque cette occurrence se présente, tel un fugace regain posthume de notoriété, ils le doivent au hasard, voire à l’acharnement de chercheurs passionnés – plus fréquemment de « chercheuses » – qui, sans relâche, labourent les registres d’état-civil ou les livres de sacrements des paroisses d’ancien régime, en quête justement de ces malheureux fantômes, témoins accusateurs des ratages de notre propre histoire… Cette « exhumation » est rarement imputable aux regrets éternels des vivants oublieux, mais à la combinaison du hasard et de la détermination des généalogistes, authentiques inventeurs de ces improbables résurrections! Rose l’Angevine appartient, pour ce qui concerne notre famille, à cette catégorie si nécessaire de détectives d’un passé embourbé dans les injustices d’antan…

Quoiqu’il en soit, tous les protagonistes de cette « réparation » y trouvent forcement leur compte! D’abord les bénéficiaires de ces tardives réincarnations symboliques, qu’on réinstalle à leur insu au sein de leur famille à la modeste place qu’on leur avait confisquée autrefois. Puis, bien entendu, les lecteurs gourmands de vieux grimoires, qui, par ce prétexte, confortent leur fascination pour le passé de leur tribu, et enfin « les militants de la mémoire » qui y voient là l’expression d’une justice immanente bien que trop lente…Mais d’une justice tout de même!

L’enjeu n’est d’ailleurs pas aussi médiocre qu’il y parait! Il n’est pas que de curiosité intrusive.

Car il s’agit en fait – et le plus fréquemment « seulement » – de révéler deux dates qui bornent la ligne de vie de tout à chacun. Dans le cas qui m’intéresse aujourd’hui, il s’agit de celles d’une presque inconnue des générations familiales d’après-guerre, Marguerite Marie Augustine Turbelier – fille d’Alexis Turbelier (1864-1942) et d’Augustine Durau (1867-1941) – née à Angers le 27 novembre 1903 et décédée, célibataire, dans la même ville le 28 août 1929.

Marguerite dans les années 1920

Ces deux dates – de naissance et de mort – généralement reportées sur la pierre tombale des défunts  – pas sur celle de Marguerite cependant, dont on présume l’emplacement au cimetière angevin de l’Est sans en être certain  – sont primordiales, puisqu’elles constituent pour tout être humain, le seul patrimoine qui demeure pour l’éternité sa propriété incessible et la preuve identitaire qu’il a effectivement vécu.

En ce sens, on peut avancer que la généalogie confine à de l’altruisme et que les cercles du même nom s’apparentent à des ONG! Pendant qu’on y est, on pourrait presque postuler, par référence à la dictature envahissante de l’actualité, que « ces morts disparus des tablettes » sont les « gilets jaunes » du passé!

En tout cas, qu’ils soient contemporains ou qu’ils aient vu le jour, il y plusieurs siècles, l’amnésie collective dont sont victimes ces spectres écartés de nos légendes familiales, procède presque toujours des mêmes inconscientes motivations. Lesquelles ne doivent sans doute rien au hasard mais beaucoup à l’effroi et à la sidération de leurs familles, face à la malédiction qui les a si durement frappés et qui a probablement précipité leur fin prématurée.

Incarnation de la « guigne » ou de la « déveine », on s’empresse en effet, à peine leur cercueil refermé. de les exclure de nos panthéons intimes, De la sorte, en dehors de leurs relations très proches, de leurs frères ou leurs sœurs qui en conservent, quelque temps, un souvenir encombrant et vaguement culpabilisant, ils ou elles disparaissent progressivement mais définitivement des radars familiaux, comme escamotés pour conjurer un mauvais sort que personne ne voudrait partager… La prévention de la contamination du malheur implique pour eux une « éternelle quarantaine ».

Le nécessaire travail de deuil consiste donc alors, non à honorer pieusement leur mémoire et à fleurir leurs tombes, mais au contraire à les effacer plus ou moins intentionnellement de la mémoire collective, pour ne pas hériter de leur poisse et pour éloigner une fatalité mortifère, qui apparaît comme la seule dévolution qu’ils ou elles pourraient éventuellement transmettre. A quoi bon, en effet, rechercher une proximité mémorielle avec des personnes qui risquent de plomber nos propres existences!

Quelques années plus tard, quand tous ceux qui les connurent, se sont eux-mêmes éteints, même la trace de leur discret sillage n’est plus discernable, comme « s’ils n’avaient été rien »!

« Comme s’ils n’avaient été rien »  selon « l’heureuse » expression mise au gout du jour par un brillant produit de notre moderne oligarchie, qui, par comparaison, en se livrant à des exercices de sociologie de café du commerce dans des halls de gare, entendait montrer que, lui, était quelque chose!

Bref, Marguerite comme tous les oubliés du temps, ne fut peut-être rien  au yeux de tous! Du moins, si l’on se réfère aux critères habituels, de réussite, centrés sur la réalisation effective de quelque chose de négociable, d’utile à la postérité, comme une oeuvre, fût-elle modeste, un tricot ou des smocks sur une barboteuse dont on pourrait affubler les nouveaux-nés actuels, voire la construction besogneuse d’un patrimoine transmissible ou, plus prosaïquement, la survie de l’espèce au travers d’une descendance!

De fait, à l’aune de ces conditions, Marguerite ne fut probablement rien, à la différence de ses sœurs qui tantôt connurent l’amour (Germaine et Juliette) , tantôt réalisèrent des « petites merveilles » de couture ( Augustine et Marie)…

A l’aune de la malchance en revanche, elle ne fut pas la moins bien lotie.

C’est d’ailleurs cette mauvaise fortune, qui signe aujourd’hui son appartenance à part entière à la condition humaine. Ce sont ses malheurs qui attestent de la part d’universel de son existence. Par l’état-civil, elle fut sans doute notre grande tante anonyme, par sa souffrance on sait désormais qu’elle est d’abord la sœur de misère de tous les bannis et exclus de la terre!

Dernière née de la famille Turbelier « du quartier de la Madeleine » à Angers, elle naît au domicile de ses parents dans une maisonnette exiguë et sans caractère, située au 21 de la rue Desmazières. L’horloge de la basilique toute proche du Sacré Cœur venait juste de sonner la demi-heure de neuf heures, ce jeudi matin 27 novembre 1903.

Georges, son frère jumeau avait vu le jour, trente minutes avant elle.

Le Petite Courrier – Angers novembre 1903

Le quotidien local, Le Petit Courrier – « organe de l’Union Républicaine » – ne signale aucun événement notable à cette date, ni dans l’actualité nationale ou internationale, ni en Anjou…

Toutefois, pour le fun, je me dois de signaler que deux semaines auparavant, le 14 novembre 1903, Marie Curie, Pierre Curie et Henri Becquerel s’étaient vu décerner le prix Nobel de physique pour la découverte de la radioactivité et du radium! Ces événements presque synchrones ne sont évidemment en rien corrélés! Les révolutions scientifiques en gestation ne suscitent encore aucun frémissement d’intérêt dans les quartiers périphériques angevins de la Belle Epoque, proches des Ardoisières!

Localement, c’est tout juste si on peut noter, à condition d’être friand d’étranges présages, que le « roman de cape et d’épée, feuilleton qui tenait quotidiennement les lecteurs du « Petit Courrier » en haleine, s’intitulait  » La Puissance de la Mort »!

Un titre inquiétant, mais dont personne n’imaginait qu’il fût ici prémonitoire! Surtout pas les parents des deux enfants, qui, appartenant au camp des cléricaux aux sympathies « légitimistes » assumées, n’étaient pas des lecteurs réguliers de ce canard républicain… Son père, clerc chez un notaire ami de l’évêché, comptait parmi ses aïeux – les mêmes que les miens – des soldats de la Vendée militaire, massacrés par la répression féroce de la Convention en 1794!

En tout état de cause, Marguerite, qui était la neuvième enfant et la cadette de la fratrie Turbelier, fut, dès sa plus tendre enfance, confrontée au tragique de la vie avant même d’en avoir connu les joies. Son premier grand traumatisme date en effet, et sans nul doute, du décès brutal de son jumeau et frère de lait, causé par une méningite « tuberculeuse », le 22 août 1904, alors qu’elle n’était âgée que de huit mois et demi! Elle sentit le souffle de la mort, alors que le petit bébé qu’elle était, commençait à peine à regarder le monde, que ses sourires faisaient désormais sens et que sa sensibilité s’éveillait.

Dur, dur! 

Elle ne put sans doute jamais évacuer cette déchirure prématurée, faute de pouvoir exprimer sa détresse. Cette blessure non formulée parce qu’informulable par sa précocité, mais qu’elle partagea probablement et tacitement avec sa mère, fut certainement déterminante dans la construction de sa personnalité! Mais à l’époque, alors qu’elle n’était pas encore sevrée du sein maternel, la pédopsychiatrie n’était pas une discipline médicale, à laquelle on recourait! A supposer même qu’elle existât, en dehors des conseils retors empreints de religiosité pénitentielle des « bonnes sœurs » du quartier. Il ne manquait pas de communautés religieuses dans la rue Saumuroise toute proche!

Elle n’avait pas trois ans, quand une de ses sœurs aînées, Madeleine mourut à quinze ans d’une affection rénale en partie inexpliquée…Bien que très jeune encore, elle vécut certainement ce second drame avec douleur, alors que suppuraient encore les cicatrices incurables provoquées par la mort irréelle de son jumeau.

Enfin, c’est une jeune adolescente d’une quinzaine d’années qui apprit au printemps 1918, qu’un de ses deux frères, Alexis, avait disparu à son tour dans sa vingt-et-unième année, déchiqueté par un obus sur le front de la Somme, lors des dernières offensives allemandes de la Grande Guerre.

Pour elle, comme pour ses sœurs – peut-être plus que pour ses sœurs car elle était la « petite » choyée par son grand-frère – cette mort, la troisième qu’elle dut endurer depuis sa naissance, fut certainement la plus difficile à accepter. Il était en effet sa référence masculine. Plus important sûrement qu’un père souvent absent, peu disponible et ego-centré sur ses activités de comédien, d’amuseur public dans la troupe paroissiale et d’organiste de l’église.

Elle pleura ce frère vénéré, admiré, brillant, volontaire et boute-en-train. Et surtout attentionné! Le seul qui incarnait aux yeux de tous, l’avenir de la famille et qui portait les espoirs de toute la fratrie… De ce jour, la jeune femme cantonnée dans un métier de couturière dont on ne sait si elle le choisit vraiment, ne conçut probablement plus la vie sous le même angle! ,

Accablée par une sombre fatalité qui s’acharnait sur elle, elle eut sûrement le sentiment que le bonheur n’était pas son apanage. Et il n’est pas impossible qu’elle vécut sa dernière décennie, celle de ses vingt ans, comme une longue succession de démissions, de drames personnels et d’abandons… C’était pourtant au cours de cette période qu’elle aurait du connaitre l’amour comme la plupart des jeunes femmes de son âge, comme deux de ses sœurs, Germaine et Juliette.

Quand elle mourut, elle n’était déjà plus qu’une toute petite chose, une « Rosière » de vingt-cinq ans, maigre, sans rondeurs et sans charme, assurément rongée de longue date par une tuberculose non diagnostiquée, qualifiée par le médecin de « phtisie galopante » contractée – a-t’on dit – quelques jours auparavant à la suite d’un « chaud et froid » après des travaux de peinture!

Elle était la plus jeune, mais elle était déjà vieille à vingt-trois ans, si l’on n’en juge par une photo de groupe – retrouvée récemment par Rose l’Angevine dans les archives de sa mère, Germaine, sœur de notre infortunée héroïne.

Marguerite est à droite

Sur ce cliché daté vraisemblablement de 1926, figurent trois de ses sœurs – Augustine, Marie et Juliette  – son frère Louis et son épouse Adrienne, ainsi que trois de ses neveux et nièce. Marguerite offre l’image d’une femme peu soucieuse de son apparence… Déjà, elle semblait s’être installée dans un statut de « vieille fille »! Elle semble résignée à n’être qu’une « tantine » souriante, mais certainement pas une jeune femme cherchant à séduire! Son menton en galoche, imputable certainement à l’absence de soins dentaires à l’adolescence – qu’elle partage avec une de ses sœurs Marie – n’est évidemment pas un atout, encore moins une caractéristique esthétique, qui attire spontanément le chaland même en ces temps reculés! Les ouvrières délurées des filatures angevines Bessonneau étaient à cet égard de sérieuses concurrentes et des partis plus intéressants!

Pauvre Marguerite – mademoiselle  » Pas-de-Bol » – qui trépassa au cœur de l’été. L’année, où, comble d’ironie, Sir Alexander Fleming mit en évidence les propriétés de la pénicilline, le médicament antibiotique qui aurait pu la guérir de sa probable tuberculose! Victime aussi des convenances et de la tradition imposées par une conception archaïque d’un patriarcat qui laissait peu de place à la tendresse, et aucune autonomie aux filles, vouées a priori et presque exclusivement à la maternité et à la broderie à vocation caritative pour les œuvres de la paroisse!

Elle est morte le mercredi 28 août 1929 vers quatorze heures.

On la pleura sans doute. Mais, personne ne s’en formalisa outre mesure.

Pour tous, son décès relevait de la nature des choses, rançon d’une infertilité postulée ou acquise. Ceux qui l’aimaient comme une petite sœur ou une petite fille s’accrochèrent aux deux seules photographies qu’on possédait d’elle et prièrent pour son salut éternel. Puis on l’oublia..,

Personne en réalité ne l’avait vraiment regardée pour ce qu’elle était, une femme! Personne n’avait su la protéger de cet environnement de mort, qui la harcelait depuis toujours. Personne ne sut lui prêter main forte pour la soustraire à la malédiction ou pour l’aider à s’émanciper, comme Germaine ou Juliette d’une tutelle paternelle tyrannique et étouffante…

Elle est morte sans avoir vécue, comme ses frères Georges et Alexis, mais pour des motifs différents!

Elle devint rien, à ses propres yeux.

Sans oser se l’avouer, tout le monde finit par se satisfaire de cette conclusion lapidaire, qui éloigne le mauvais sort par un recours à une sorte de pensée magique! On admit que Marguerite « aimée de Dieu » faute de mieux, ait pu appartenir à cette catégorie de gens énigmatiques qui embrassent la vie comme des ombres, s’en s’y attarder…

Pour ma part, j’ai découvert son existence à l’aube des années soixante lorsque, étant encore enfant, j’allais rendre visite à deux de ses sœurs demeurées célibataires, Marie et Augustine, deux demoiselles adorables qui vivaient dans une sorte de cave semi enterrée, louée à un vendeur de sommeil, bienfaiteur de paroisse et ami de leur défunt père….

Dans une des pièces sans fenêtre de ce taudis, situé à la hauteur de la fosse septique des WC communs des voisins de la cour intérieure de l’immeuble, la photographie encadrée de Marguerite en buste était posée sur une commode perpétuellement dans la pénombre.

Son caractère androgyne m’effrayait un peu! D’autant que ce torse sans bras, lui donnait des allures de suppliciée…

En réparation, je lui devais ce texte, conçu comme une revanche, 90 ans après sa disparition. Sans jamais avoir été son débiteur, je pensais qu’il fallait enfin solder cette dette à son endroit. Mon propos vise non seulement à évoquer sa mémoire, mais aussi à lui rendre un peu de cette respectabilité qui lui a été volée. A rappeler aussi que cette vie gâchée ne lui concéda guère que des épisodes successifs de malheur, entrecoupés – espérons-le- de quelques coins de ciel bleu!

Une réhabilitation dérisoire qui ne sera jamais à la hauteur du dommage…

PS:

  • Merci à Rose l’Angevine pour sa contribution à cette renaissance –
  • Louis Turbelier (1899-1951) – présent sur la photo – frère de Marguerite était mon grand-père maternel. C’est lui qui déclara son décès à la mairie.

Read Full Post »

(Suite du billet du 16 août 2018)

Le 26 février 1815 dans la soirée, Napoléon 1er, trompant la vigilance anglaise, quittait l’Île d’Elbe à bord de « L’Insconstant », un brick armé de canons. Il séjournait depuis le 3 mai 1814 dans cette île méditerranéenne, qui lui avait été concédée par le traité de Fontainebleau après la défaite de Leipzig.

L’empereur déchu et exilé rejoignait la France.

Départ de l’île d’Elbe – tableau (1836) de Joseph Beaume

Le 1er mars 1815, il débarquait à Golfe Juan près d’Antibes avec plusieurs centaines de grenadiers, et, entama dès lors, une remontée fulgurante et triomphale vers Paris, recueillant dans chacune des villes traversées des avalanches de ralliements ! Ainsi débuta l’aventure des Cent Jours.

Cette nouvelle ne fut connue de Louis XVIII que cinq jours plus tard et elle ne parviendra en Vendée que le 10 mars 1815… Au début, le roi ne la prit guère au sérieux, estimant qu’il ne s’agissait que d’une escapade sans lendemain de l’ancien empereur, et qu’elle prendrait fin par l’arrestation de l’intéressé au cours d’une opération de simple police. Ou presque!

Néanmoins, par précaution, il mandata le vieux duc de Bourbon, prince de sang, et père de l’infortuné duc d’Enghien, fusillé sur ordre de Napoléon en 1804 dans les fossés du château de Vincennes, pour ranimer la flamme royaliste des chefs survivants des guerres de Vendée et de la Chouannerie et pour les inciter à remobiliser leurs troupes paysannes qui s’étaient spontanément insurgées en 1793…

Parmi ces chefs revenus en Anjou lors de la première Restauration de 1814, figurait le comte Louis-Marie-Antoine-Auguste-Fortuné d’Andigné de La Blanchaye, (1765-1857), ci-devant chevalier de Sainte-Gemmes, plus connu sous le titre de « général d’Andigné ». L’homme était issu d’une vieille famille du Haut-Anjou des environs du Lion d’Angers.

En 1815, âgé de cinquante ans, il portait beau et jouissait d’une réputation justifiée de royaliste intransigeant et de héros de la Chouannerie, au même titre que Georges Cadoudal (1771-1804), Pierre-Mathurin Mercier-la-Vendée (1774-1801) ou Louis de Frotté (1766-1800). Mais ceux-là étaient morts alors qu’il était vivant.

Ses nombreux séjours en prison sous le Directoire et sous l’Empire, ainsi que ses états de service et faits d’armes en faveur du roi en faisaient un personnage incontournable de la Chouannerie en Anjou. Avant la Révolution, officier de la Royale, il avait pris part à la guerre d’indépendance américaine. Puis, il avait émigré au début de la Révolution et s’était engagé dans l’armée des Princes puis dans celle de Condé pour combattre la Convention. Et enfin en 1795, venant d’Angleterre, il avait débarqué en Bretagne pour rejoindre l’armée des Chouans dont il devint rapidement un des principaux chefs.

En 1799, il avait été nommé commandant en second de l’Armée catholique et royale du Bas-Anjou et de Haute Bretagne…

                  Louis d’Andigné – photo internet

Cependant l’homme n’était pas qu’un guerrier idéaliste, c’était aussi un diplomate et un négociateur habile. En 1799, lors d’une courte trêve des combats, il avait même rencontré Bonaparte, alors premier consul qui avait souhaité s’entretenir avec une délégation de chouans à Paris pour tenter de rétablir la paix, notamment religieuse en Vendée et en Bretagne… Mais les deux parties s’étaient montrées inflexibles sur la question de la restauration de la royauté. Le futur Napoléon 1er pouvait la concevoir, mais un peu comme aujourd’hui Emmanuel Macron (avec le panache en plus), à son seul profit.

Les pourparlers échouèrent à instaurer la paix civile du fait des options en présence, irréconciliables et d’Andigné reprit les armes, malgré les propositions alléchantes du Premier consul pour l’avoir à sa botte. Le verbatim de cette entrevue a été retranscrite par d’Andigné lui-même dans ses Mémoires et ça ne manque pas de sel!

Après la disparition de Mercier-la-Vendée en 1801 et surtout de celle de Cadoudal en 1804, Louis d’Andigné était donc l’un des rares chefs, rescapé sain et sauf de la Chouannerie. C’était, en tout cas, le seul encore fringuant sous l’autorité duquel Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) avait servi et combattu jusqu’au moins en 1799 (voir mon billet du 16 août 2018)… 

Mais en 1815, le général d’Andigné n’était guère plus qu’un chef symbolique d’une armée disparue faute d’effectifs. De longue date en effet, les anciens soldats de la Chouannerie de 1799, tous issus du terroir angevin ou breton étaient retournés dans leurs foyers et à leurs activités dans les champs, dans leurs échoppes ou dans leurs boutiques.

Comme beaucoup d’habitants du Haut-Anjou et de la Haute Bretagne, Pierre Jérôme Pasquier s’était « rangé » et avait remisé ses armes. Sans nécessairement renier ses convictions, il s’était finalement assez bien accommodé de l’Empire, qui lui garantissait la liberté du commerce et la paix religieuse…

Dans ces circonstances, le rétablissement ou la défense des Bourbons lui apparaissait sûrement de second ordre parmi ses préoccupations. Depuis la grande guerre, il s’était en outre marié en 1803 et était devenu père de famille. Il est même possible qu’il ait profité de cette accalmie pour restaurer l’unité familiale et se réconcilier avec certains de ses frères aînés plus sensibles que lui aux idées révolutionnaires.

Surtout, comme tous ceux qui avaient risqué leur vie pour le roi depuis 1793, il jugeait probablement sévèrement l’attitude pitoyable et la lâcheté du comte d’Artois – futur Charles X – lors du débarquement de Quiberon et de l’île d’Yeu en 1795… Pendant que lui, Pierre Jérôme et ses compagnons couraient les plus grands dangers, qu’ils étaient en permanence sur le « qui vive », de jour comme de nuit, dormant dans des étables, dans des greniers, le Prince dormait dans des draps brodés, mangeait dans des couverts d’argent et par couardise, avait craint de prendre leur commandement!

On peut donc supposer que c’est avec cet état d’esprit, mêlé de scepticisme sur l’issue probable de cette nouvelle aventure mais aussi avec un soupçon de fierté, que Pierre Jérôme Pasquier, marchand de fil de chanvre et de filasse au Lion d’Angers, reçut le lundi 25 mars 1815, le brevet de « Capitaine d’infanterie » de l’armée royale, signé, la veille, à Pouancé par le général d’Andigné.

Brevet de capitaine d’infanterie – 24 mars 1815 -cliché famille Garnier 

Prit-il pour autant la décision de quitter immédiatement sa femme et ses enfants, pour rejoindre l’état major du général d’Andigné à Pouancé?

Rien n’est moins sûr, car l’ancien capitaine de paroisse n’est plus dans la même situation qu’en 1793. Il a désormais quarante deux ans, il a affronté la mort à de nombreuses reprises et il sait le prix de la vie. .

Au-delà de ces considérations intimes, on peut présumer qu’il doutait, comme la plupart des paysans et habitants des bourgs, de la réussite de cette nouvelle insurrection, et peut-être même de sa nécessité… Car, dans le même temps, les voyageurs, les marchands ambulants et les colporteurs renseignaient la population sur la remontée foudroyante de l’empereur depuis Golfe Juan. Le 20 mars 1815, il était au palais des Tuileries que le roi avait déserté le 19 mars…

Et ce roi Louis XVIII, pour lequel on lui demandait désormais de se battre et de se sacrifier, s’était piteusement réfugié à Gand en Belgique… Quand Pierre Jérôme reçut son « ordre » de mobilisation, il y était même depuis trois ou quatre jours!

Quant au duc de Bourbon, le mandataire royal, après avoir constaté le peu d’enthousiasme des populations de l’Ouest à la cause royale, il préféra quitter la France vers l’Espagne en embarquant aux Sables d’Olonne.

Il restait néanmoins le général d’Andigné, quelques anciens chefs comme le général Charles-Marie d’Autichamp (1770-1859), les frères de Monsieur « Henri » de la Roquejaquelein ainsi qu’une poignée de chouans et de fidèles dans un château des environs de Pouancé…

La situation aurait pu en rester là et l’insurrection royaliste dans l’Ouest aurait fait certainement long feu, si Napoléon, de nouveau investi du pouvoir, ne s’était pas trouvé confronté à ses ennemis autrichiens et anglais qui, de nouveau, menaçaient de franchir les frontières dans le but affiché de le renverser!

Pour faire face aux puissances étrangères qui se liguaient contre lui, il fut contraint de relancer la conscription militaire qui avait enflammé les provinces en 1793, dont, au premier chef, la Vendée, l’Anjou et la Bretagne! Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les paysans excités par les chefs royalistes se révoltèrent, mais dans un mouvement de bien moins grande ampleur que lors de la « guerre des géants »…

Nous sommes désormais fin avril ou début mai 1815, et c’est probablement dans ces moments que Pierre Jérôme Pasquier reprit du service!

S’ensuivirent des escarmouches entre les troupes bonapartistes et royalistes, plus ou moins sanglantes, et des négociations régulièrement avortées, auxquelles la défaite de Waterloo du 18 juin 1815 mit un terme définitif.

Pierre Jérôme participa probablement à la plupart de ces batailles ou échauffourées notamment à celle de Cossé-le-Vivien le 29 mai 1815 dans la Mayenne sous le commandement du général d’Andigné. Ce jour-là, les troupes de la chouannerie, sans munitions suffisantes se dirigeaient vers Château-Gontier, quand elles furent opposées à une unité de l’armée bonapartiste, nombreuse, fortement armée et déterminée. Battant en retraite, les chouans déplorèrent une vingtaine de morts et de nombreux blessés, dont peut-être notre héros …

Rendu à la vie civile après les « Cent Jours », Pierre Jérôme reprit son métier de marchand de fils, de filasse et même, selon certains témoignages, de chevaux…

A son décès en 1829, il était aussi débitant de tabac au Lion d’Angers dans la Grande Rue. Cette fonction assez rémunératrice, qui relevait d’un monopole d’État, était souvent confiée, à l’époque, à d’anciens militaires ou à des personnes ayant  » accompli dans un intérêt public des actes de courage ou de dévouement ».

C’était justement le cas de Pierre Jérôme Pasquier…

Ce critère de bravoure et de fidélité lui avait été confirmé par un acte du roi rédigé aux Tuileries le 17 février 1821.

Reconnaissance du roi pour Pierre Jérôme Pasquier – doc. famille Garnier

Texte du roi

 » Louis par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre,

Sur le compte qui nous a été rendu du dévouement et de la fidélité dont le sieur Pasquier (Pierre) marchand de la commune du Lion d’Angers, département de Maine-et-Loire, nous a donné des preuves en combattant avec valeur dans nos armées royales de l’Ouest;

Voulant témoigner au-dit Sieur Pasquier la satisfaction que nous éprouvons de ses services et lui en donner une marque qui en conserve le souvenir dans sa famille, Nous avons résolu de lui adresser la présente, signée de notre main, comme un gage de notre bienveillance royale…

Donné au château des Tuileries le 11 juillet de l’an de grâce … et de notre Règne

Louis 

Par le Roi,  Le ministre Secrétaire d’Etat de la Guerre, Monsieur de Latour-Maubourg, le 17 février 1821″  

 

Comme le suggérait le vœu royal, ce document exceptionnel ainsi que le brevet de capitaine de 1815, furent effectivement transmis à la descendance de Pierre Jérôme Pasquier. Et ce, par l’intermédiaire d’une de ses filles Narcisse Perrine Pasquier (1816-1872) qui épousa René Garnier au Lion d’Angers… Il sont pieusement conservés actuellement par les arrière arrière petits enfants de Narcisse…

 

Remerciements:

Ce bref rappel historique de la vie et des aventures de Pierre Jérôme Pasquier – mon grand oncle au sixième degré – à la charnière des 18ième et 19ième siècle n’aurait pas pu être réalisé, sans le travail acharné de recherche de Rose L’Angevine – ma correspondante habituelle sur ce blog – qui par le biais, notamment, de Généanet est parvenue à se mettre en rapport avec Yvonne Guinel-Garnier, épouse d’un descendant Garnier, qui a bien voulu nous communiquer une copie des précieux documents, témoignages factuels des faits d’armes de Pierre Jérôme Pasquier pendant les guerres de Vendée et de la Chouannerie.

Read Full Post »

D’ordinaire, je n’ouvre un nouveau chapitre de la laborieuse déclinaison de mon histoire familiale, que lorsque mes recherches personnelles, des témoignages jusqu’alors ignorés ou des travaux récents de mes compères traditionnels, m’en fournissent l’occasion…Preuves documentaires à l’appui de préférence !

Dans ces conditions, je pense pouvoir, sans trop trahir, retracer tel ou tel épisode marquant de l’existence d’un personnage avec lequel on me dit apparenté – fût-ce à un degré si élevé que sa présence en serait quasiment indétectable par un œil non averti dans le foisonnement feuillu d’un arbre généalogique au cœur de l’été!

Le plus souvent, les faits relatés sont contemporains d’événements tragiques de la Grande Histoire, dans laquelle mes aïeux ou leurs alliés n’occupent généralement qu’une toute petite place. Au mieux, ils y jouent d’improbables seconds rôles, voire pour leur malheur, celui de victimes innocentes de barbaries collatérales perpétrées au nom d’enjeux qui leur étaient étrangers… Triste fatalité, lot de toutes les révolutions ou insurrections. Cette occurrence fréquente jalonne malheureusement toutes les histoires du monde, l’actuelle ne faisant pas exception!

A cet égard, de la même manière que la première guerre mondiale a « impacté » la quasi-totalité des familles françaises, les guerres de Vendée et de la Chouannerie, qui ont enflammé tout l’Ouest de la France et des pays de Loire à partir du printemps 1793, ont marqué d’une empreinte encore sensible, la plupart des familles paysannes et des habitants des bourgs des régions concernées… En ce qui concerne les « miens », c’est presque un cas d’école que de le constater, bien que je doute de la persistance de cette mémoire, « indélébile » cicatrice, dans les années qui viennent! Elle disparaîtra comme bien d’autres « valeurs » que l’on croyait universelles.

Pour l’heure, me contenterai-je donc de rappeler – fût-ce dans un désert culturel « en marche » – que très nombreux furent les membres de ma famille qui, à un titre ou à un autre, du côté des insurgés « vendéens militaires » ou dans le camp de la Convention républicaine, furent enrôlés de gré ou de force, et toujours à leur détriment, dans les armées en présence. Ils furent parfois entraînés loin de leurs foyers dans ces douloureuses aventures, qui ensanglantèrent les provinces de l’Anjou, du Poitou, le Pays Maraîchin et les marches de Bretagne durant presque deux décennies…

Dans ce contexte, malgré toutes les réserves méthodologiques que je m’impose sur l’authenticité des faits rapportés, je m’autorise de temps en temps, à reconstituer quelques éléments biographiques de personnages de ma parentèle, quitte à imaginer certains chaînons manquants. Bien sûr, je m’efforce d’être convaincant et plausible, en particulier lorsque j’évoque les « exploits » que la tradition familiale essentiellement orale – mais en voie d’extinction – leur prête …

Le cas de Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) est singulier : il échappe pour partie au schéma de principe que je viens d’évoquer, et aux exigences dont je m’encombre avant de passer quelques heures en compagnie d’un de mes héros à pianoter à coups de clics et de « claques » sur mon écritoire électronique…

Beaucoup de questions demeurent à son propos quant à son implication effective et ses responsabilités dans les combats de la Chouannerie sur la rive droite de la Loire et ceux de la Vendée militaire sur la rive gauche. Malgré mes nombreuses tentatives, je ne suis pas parvenu à tout élucider et à lever l’ensemble des incertitudes.

Aussi, ma modeste contribution, ce jour, à la saga familiale à travers les siècles, vise autant à informer mes lecteurs putatifs, qu’à solliciter leur aide éventuelle pour exhumer d’éventuels trouvailles encore enfouies dans des malles oubliées, qui permettraient de préciser des zones d’ombre, persistantes.

Ce qui est certain, à propos de Pierre Jérôme Pasquier, c’est qu’il s’agit bien d’un membre de ma famille, plus précisément d’un mes très anciens grands oncles. Et pas à la mode de Bretagne, un authentique oncle! Je l’avais d’ailleurs identifié comme tel, il y a plus d’une quarantaine d’années, en consultant avec fébrilité les registres paroissiaux de Montreuil-sur-Maine et du Lion d’Angers au 18ième siècle, dans la salle des Archives Départementales du Maine-et-Loire, qui se trouvaient alors à l’angle de la rue Saint-Aubin et du Boulevard Foch à Angers…

AD 49 – 1773 – Montreuil-sur-Maine

A l’époque, ces documents n’étaient pas encore numérisés et il fallait se rendre sur place pour les feuilleter. Mais, en contrepartie, on avait accès aux registres que nos ancêtres avaient signés, on fleurait presque charnellement les péripéties familiales de nos aïeux, on pouvait caresser leur paraphe et sentir les effluves du passé au travers des vieux parchemins. C’était il y a très longtemps. Aujourd’hui, nous ne pouvons guère que dépoussiérer nos écrans !

J’avais noté le nom de Pierre Jérôme Pasquier mais je n’y avais pas prêté attention. Pour moi, il n’était qu’un des nombreux frères cadets de Charles Pasquier (1857-1811), mon aïeul direct au cinquième degré, qui, sous la Révolution, était closier à la Bellauderie, un hameau dépendant de la « paroisse » du Lion d’Angers.

A l’époque, je m’intéressais surtout à mon ascendance directe et cherchait à gravir au plus vite, l’escalier remontant du temps sans trop m’attarder en route… Je ne concevais son écoulement qu’exempt de turbulence et calé en priorité sur mon ascendance. Je me souviens cependant m’être ému du décès de la première femme dudit « papy » Charles, Françoise Lemesle (1770-1796) moins d’un an après la naissance de son premier fils, un autre Charles Pasquier (1795-1832) – lui-même disparu fort jeune – qui incidemment se trouve être l’arrière-grand-père de mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956).

                     Le Lion d’Angers au début du 20ième siècle

A priori, je n’avais donc pas affaire avec Pierre Jérôme ! Il avait par conséquent toutes les chances de passer inaperçu, d’autant que j’avais noté dans les archives paroissiales de Montreuil-sur-Maine, qu’il n’était qu’un des dix-sept enfants, nés entre 1756 et 1776 à la métairie de Charré, d’un couple particulièrement fécond formé par Jean Pasquier (1727-1787) et Renée Prézelin (1731- décédée après 1805). J’avais également observé qu’à peine trois ou quatre de ses frères et sœurs avaient, avec lui-même, concouru ultérieurement à assurer la descendance de la lignée !

J’avais enfin été frappé par le fait que Jean Pasquier, son père, ait très largement précédé son épouse Renée Prézelin dans la tombe: si l’on exclut une action malveillante de celle accablée de grossesses répétitives depuis vingt ans, tentant de calmer les ardeurs conjugales de son éjaculateur prodige par une décoction ciblée de « cerise du diable », on est conduit à suggérer que le mari, disparu trop tôt, est peut-être mort des suites d’une queue d’épidémie de dysenterie qui frappait encore le nord de l’Anjou et le Bas Maine à ce moment-là. A moins qu’il ait été victime d’un accident dans les prairies qu’il exploitait à Montreuil-sur-Maine sur les rives de l’Oudon.

Trente-cinq ans après ces premières « découvertes », fort de l’aubaine de la numérisation de certains dossiers d’archives départementales, j’ai pu jouir du plaisir nostalgique que ne manque pas de susciter la lecture en direct des œuvres du passé, en particulier des « cahiers de doléances »de 1789. Dans mon cas, ceux de Montreuil-sur-Maine et du Lion d’Angers, berceaux de ma famille paternelle. Pour faire bonne mesure, j’ai même cru bon d’adjoindre à ma studieuse lecture, les comptes-rendus scrupuleusement établis par les notaires royaux locaux, des assemblées provinciales précédant les Etats Généraux au printemps 1789. Je n’y ai bien entendu rien détecté de scabreux, mais, à mon grand dam, je n’y ai pas trouvé, non plus, trace de Pierre Jérôme Pasquier ou de son frère Charles, mon aïeul, parmi les signataires des procès-verbaux…

L’affaire était donc, selon moi, conclue : dans cette branche-là de ma famille, sur ce rameau-là de ma parentèle paternelle, il ne fallait pas rêver. Sous réserve de démenti ultérieur, mes aïeux sous la Révolution ne semblaient avoir été des acteurs de premier plan des insurrections vendéennes ou chouannes ! Ce n’était d’ailleurs pas une surprise ni illogique, car, à la différence des Mauges ou des bourgades de la rive gauche de la Loire, le Segréen, le pays lionnais et le Bas Maine, moins soumis aux prêches d’un clergé assez « rétro », campé sur ses privilèges  (genre imans salafistes hallucinés actuels) étaient plutôt favorables à la révolution jacobine et à la République…Et quand ce n’était pas le cas dans les hameaux reculés ravitaillés par les corbeaux, c’est la sorcellerie plutôt que le curé qui prenait le relais du sens.

Sans état d’âme particulier, j’en serais resté là, si, mu par une inexplicable intuition, je n’avais feuilleté, sans but précis ou fil conducteur, le fameux et pharaonique Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, désormais mis en ligne sur Internet, et dont la première édition fut publiée entre 1876 et 1878 par Célestin Port (1828-1901), archiviste départemental. Cet ouvrage monumental couronnait plus de quarante de ses recherches historiques sur l’Anjou au dix neuvième siècle.

Dans cette première édition Pierre Jérôme Pasquier ne figurait pas…

En revanche dans les éditions suivantes, réalisées à partir des données rassemblées, mais non exploitées, faute de temps, par Célestin Port, un article est consacré à Pierre Jérôme Pasquier et c’est une surprise. Il y est écrit qu’il était connu sous le pseudonyme de « Charrette » dans la Chouannerie et qu’il avait été capitaine (de paroisse) au Lion d’Angers entre 1793 et 1800 et pendant les Cent Jours.

Enfin, au nombre des autres informations d’importance, les auteurs signalaient qu’il avait participé à la bataille mythique « du Pont Barré » le 20 septembre 1793 sur le Layon près de Saint-Lambert-du-Lattay ! En ce lieu, une importante unité de l’armée vendéenne, commandée par le chevalier Duhoux avait mis en déroute les divisions républicaines dirigées par le général Duhoux, son parent !

Au-delà de l’anecdote, cette bataille sanglante, à l’issue de laquelle les républicains durent battre en retraite vers les Ponts-de-Cé et Angers, permit de desserrer momentanément l’étau des armées républicaines sur les rebelles vendéens. Elle fit de très nombreux morts de part et d’autre, et de nombreux blessés dont, semble-t-il, Pierre Jérôme Pasquier. Il y aurait contracté sept blessures. Sans doute légères puisqu’il leur survécut et devint père d’une nombreuse famille qu’il éleva grâce à son travail.

Le grand-oncle anonyme devint en quelques lignes un héros de la Vendée Militaire et de la Chouannerie!

Cette histoire – que ne conforte malheureusement aucun autre document aisément consultable – atteste en tout cas que Pierre Jérôme Pasquier était présent dans les troupes vendéennes dès les débuts de l’insurrection. Mais on ignore ses motivations et les circonstances de ce ralliement alors qu’il n’avait qu’il n’était âgé que de vingt ans.

Aucun des ouvrages classiques de référence sur la Vendée Militaire ou la Chouannerie ne mentionne son nom dans les index.

S’il n’est pas permis de douter de la pertinence des données avancées par Célestin Port et ses successeurs, on aimerait cependant disposer des bases documentaires, qui leur ont servi à étayer leur récit.

On aimerait notamment percer l’énigme de son enrôlement dans le corps d’armée du général vendéen Charles Melchior Artus de Bonchamps (1760-1793), probablement aux côtés de son compatriote du Lion d’Angers,  Pierre Mathurin Mercier (1774-1801), plus connu sous le nom de Mercier-La-Vendée. 

Pierre Mathurin Mercier La Vendée

D’un an son cadet, Pierre-Mathurin Mercier-La-Vendée entra en effet en résistance dès le printemps 1793 en s’opposant à la levée des trois cent mille hommes, décrétée par la Convention !

En outre, on aimerait savoir si Pierre Jérôme lui emboîta le pas après le désastre vendéen de Savenay en décembre 1793 lorsque Mercier poursuivit son combat en participant à la Virée de Galerne et, si avec lui, il rejoignit les troupes de Georges Cadoudal (1771-1804).

Était-il en compagnie de Mercier lorsque celui-ci entra en contact avec le duc d’Artois qui le nomma maréchal de camp et chevalier de Saint Louis en 1797 ?

Enfin, est-ce après la mort dans une embuscade de Pierre-Mathurin Mercier devenu La Vendée, le 21 janvier 1801 à la Fontaine-aux-Anges près du village de La Motte dans les actuelles Côtes d’Armor, qu’il rejoignit le Lion d’Angers ?

Ces questions sont à ce jour sans réponse.

En revanche, il est certain qu’il n’y eut qu’un seul Pierre Jérôme Pasquier au Lion d’Angers et que, par conséquent, celui mentionné dans le dictionnaire historique de l’Anjou est le même que notre grand-oncle au sixième degré, exhumé des archives d’état civil paroissial, il y quarante ans!

A ce stade, il est d’ailleurs nécessaire de compléter son état-civil, faute de pouvoir en faire autant avec ses faits d’armes présumés :

Pierre Jérôme est né à Montreuil-sur- Maine le 1er juin 1773. Il se maria au Lion d’Angers le 4ième jour complémentaire de l’an 11 (21 septembre 1803) avec Perrine Jeanne Belloin, avec laquelle il eut neuf enfants.

Pierre Jérôme meurt le 13 mars 1829 au Lion d’Angers, où il tenait un bureau de tabac…

 Que conclure ?

Tout d’abord, on peut penser que Pierre-Mathurin Mercier et « notre » Pierre Jérôme Pasquier se connaissaient avant 1793 et on peut présumer qu’ils sont partis ensemble au combat… Mais, naturellement, ce lien d’amitié, à tout le moins, de connaissance réciproque, préalable à l’insurrection vendéenne n’est qu’une présomption!

Un indice milite cependant en ce sens: un des témoins au mariage de Pierre Jérôme Pasquier s’appelait Pierre Mercier : il était tourneur sur bois, et savait signer ce qui, à l’époque attestait d’un certain niveau d’instruction, dispensé dans la famille de Mercier-La-Vendée. Cousin par alliance de l’épouse de Pierre Jérôme, Perrine Belloin, ce Pierre Mercier était certainement apparenté au père de Pierre-Mathurin Mercier-La-Vendée, aubergiste au Lion d’Angers. Il faudrait, bien sûr,le vérifier, mais si tel était le cas, le lien entre nos deux héros serait en grande partie élucidé.

A son mariage, Pierre Jérôme affiche une profession de marchand de fil et de filasse, qui justifie, a posteriori, les nombreux déplacements dans la province qu’il a du effectuer les années précédentes, et dont il n’a peut-être pas envie de décliner le détail sous le règne de Napoléon 1er.

Mais à son décès, le 13 mars 1829, il est présenté comme débitant de tabac. Ce qui donne à penser qu’il a bénéficié à la Restauration d’une reconnaissance de l’Etat monarchique, pour ses actes de bravoure et pour les services rendus. Mais là encore, aucun dossier relatif à une demande ne semble pourtant avoir été déposé auprès de autorités préfectorales à partir de 1814 pour solliciter une pension ou un privilège…

Alors une part de mystère persiste!

Procréateur sans doute moins prodige que ses parents – et moins précoce – il sera quand même le père de neuf enfants. Tous avec Perrine. Un de ses descendants actuels a-t-il la clé de cette histoire ?

Dernier clin d’œil du destin ; son acte de décès en 1829 comporte la signature de Félix Elie Mercier-La-Vendée (1781-1846), notaire, maire du Lion d’Angers et frère de général chouan !

AD 49

Vive la France !

Read Full Post »

Comme le temps passe! C’était le 26 décembre 1828 à Montjean-sur-Loire en Anjou…

Ce jour-là, sous le règne du très conservateur roi de France Charles X, Angélique Pasquier, épouse de Louis Fillion, un filassier de chanvre du cru, met au monde Marie Fillion (1828-1911).

La petite Marie, cadette de la famille, sera elle-même, mère d’une très nombreuse descendance, dont mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) qui naîtra également à Montjean-sur-Loire, quelques trente six ans plus tard.

D’elle, on ne sait rien ou presque, hormis quelques souvenirs glanés ici ou là, et rapportés par une de ses petites filles angevines, Germaine, qui, à la charnière du vingtième siècle, passait parfois quelques jours de vacances à Montjean chez sa grand-mère dans sa maison de la place du Vallon, proche de l’entrée de l’ancienne mine de charbon!

Rien en tout cas qui justifierait aux yeux d’un historien académique, qu’elle franchisse allègrement les décennies en imprimant une indélébile marque sur la postérité…

On possède malgré tout une photographie d’elle – une seule – perdue au milieu du remariage d’un de ses fils en 1897, alors qu’elle était déjà âgée, et veuve depuis un an de son perreyeur ou carrier d’époux, Mathurin Turbelier (1825-1896) ! Elle porte la coiffe des paysannes riveraines de la Loire…
Autant dire qu’en 2017, son anniversaire avait toutes les chances de passer inaperçu, s’il ne m’était venu à l’idée en ce lendemain de Noël gris, brumeux et pluvieux, de vagabonder au travers des imprévisibles labyrinthes de mon arbre généalogique à la recherche de quelque rameau oublié qui puisse retenir mon attention et m’offre la chance de nouer une improbable aventure sans lendemain et sans risque avec une gente dame d’autrefois …

Point d’Emilie de Breteuil dans ma gibecière, ni de Louise de Prusse! En fait, je ne suis tombé que sur cette adorable grand-mère au regard de « Tigre » vendéen et méfiant, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici, mais dont je n’avais encore jamais fêté la naissance ! « Pour cause, me dira t’-on, on ne peut célébrer la naissance de tous les aïeux figurant sur notre série géométrique généalogique ».

Malgré tout, on peut faire des exceptions! Et, en l’occurrence, cent quatre-vingt-neuf berges, ça compte pour cette riveraine de mon fleuve de cœur, la Loire, ma « terre » fluide, en perpétuel mouvement au rythme des saisons … Comme se plait souvent à le rappeler – et bien plus joliment que moi – l’académicienne et écrivaine Danielle Sallenave, originaire de Savennières !


Et en plus ça « tombe » bien, car Marie Fillion est l’incarnation même de ma famille maternelle, métissée des deux rives mais entièrement ligérienne …

Par sa mère, Angélique Pasquier (1790-1866) – « fille de confiance » de son état – Marie serait plutôt influencée par la rive droite du fleuve en aval d’Angers et en amont d’Ancenis. Cependant, tant par le lieu de sa naissance, que par son ascendance paternelle, elle ne pouvait être qu’héritière des us et des coutumes de la rive gauche du côté de Saint-Florent-le Vieil, Bouzillé et des Mauges… Des mœurs et convictions ancestrales que je revendique encore aujourd’hui sans toutefois y adhérer.

Certes, son père était né bien en amont, à Saumur en 1795, mais par la force des événements tragiques qui avaient contraint ses parents à s’y réfugier à la suite des combats fratricides des guerres de Vendée à Saint-Florent-le-Vieil et des actes génocidaires à jamais impunis, perpétrés par les troupes de la Convention pour mâter la rébellion…

Marie est née avec ce fardeau et ces fantômes … et nous aussi, forcément!

Parmi les autres perdreaux de l’année 1828, il faut évidemment citer son presque compatriote Jules Vernes, né à Nantes le 8 février 1828… Mais aussi du côté de l’Oural, ces contrées dont Marie n’imaginaient peut-être même pas qu’elles puissent exister, un certain Léon Tolstoï, le 28 août 1828…

Il est possible enfin qu’elle ait entendu parler par un colporteur de passage à Montjean, de René Caillié, un gâs des Deux-Sèvres et explorateur réputé, qui, en 1828, réussit à rallier Tombouctou au Mali à partir du Sénégal, et qui, surtout, parvint pour la première fois dans l’histoire occidentale, à en revenir vivant !

Finalement, on ne saura jamais ce qu’elle sut vraiment du monde qui l’entourait, alors qu’elle traversa deux monarchies – Bourbon et Orléans – deux Républiques dont une « Lamartinienne » et un empire napoléonien…Non plus qu’on élucidera cette curieuse concordance des dates, qui fit que, née au lendemain de la Nativité chrétienne, elle mourut la veille de la Fête nationale, le 13 juillet 1911 à l’hospice civil de Montjean-sur-Loire.

Bon anniversaire, petite Marie !

PS du 8 mars 2019:

Extrait de l’arbre généalogique de Marie Fillion et de sa mère Angélique Pasquier, eu égard aux commentaires intervenus depuis la première publication:

 

Read Full Post »

Depuis juillet 2011, date laquelle j’ai fait valoir mes droits « légitimes » à la retraite, je me suis largement émancipé du système coercitif mis en place dans mon entreprise pour « manager » par la qualité ! Je me suis affranchi sans regret de l’enchevêtrement inextricable des processus et procédures « de qualité », censés pallier tous les risques d’erreur, mais qui, en dépit du culte qu’on leur voue, masquent difficilement, l’absence de créativité. Ce délestage de cette contrainte imbécile fut même une des rares satisfactions dont on puisse se délecter sans modération au moment où l’on est mis au rancart ! Mais en contrepartie, on devient téméraire et parfois péremptoire, notamment lorsqu’on présente des observations de circonstance comme des vérités démontrées – voire premières.

Ainsi, dans un billet du 28 mars 2014 rappelant le sacrifice des soldats républicains en juillet 1793 à la Roche de Mûrs-Erigné, avais-je imprudemment écrit qu’en Anjou, les monuments à la gloire de la République rappelant des épisodes des guerres de Vendée sont, non seulement « rarissimes », mais, qu’à ma connaissance, il n’en existait qu’un seul, celui de la Roche de Mûrs-Erigné ! ». Si ces hommage aux « patriotes » révolutionnaires de 1793-1794 ne courent effectivement pas les rues et les chemins creux de la « Vendée militaire », l’exemple de la colonne de la Roche de Mûrs-Erigné n’est pas unique. Et j’aurais dû m’en assurer en procédant aux vérifications qui s’imposaient, comme au bon vieux temps, où j’avais mission de promouvoir auprès de mes collègues, les normes et les pratiques panurgiennes de la qualité!

Monument des douze braves à Nueil-sur-Layon

Monument des douze braves à Nueil-sur-Layon

Au cœur du vignoble angevin des coteaux du Layon, une colonne de granit – un obélisque pour certains – a, en effet, été érigée en 1895 sur la place d’Armes du petit village de Nueil-sur-Layon pour rappeler le combat « héroïque » que livrèrent, le 27 avril 1794 (8 floréal an 2) « douze braves » acquis aux idéaux de la République – dont leur maire Nicolas Pilet (1752-1794). Assiégés dans le clocher de l’église Saint-Hilaire par « dix mille assaillants » vendéens des troupes du général Jean-Nicolas Stofflet (1753-1796), ancien soldat des armées de Louis XVI et ancien garde-chasse du comte de Colbert-Maulévrier, les douze patriotes résistèrent avec succès. Mais cette victoire coûta la vie à l’un d’entre eux, qui les commandait, Nicolas Pilet, leur premier édile depuis 1791.

En ce sinistre printemps 1794, les insurgés vendéens encore en armes avaient d’ailleurs de bonnes raisons de chercher à en découdre avec les républicains, dont les « colonnes infernales » semaient la terreur et la mort dans toute la « Vendée militaire », à la périphérie duquel se trouvait Nueil-sur-Layon, qui constituait de longue date un « centre de résistance » contre les insurgés royalistes à la limite du Saumurois favorable aux principes de la Révolution.

A la tête des troupes républicaines, le général Louis Marie Turreau (1756-1816), était un authentique criminel de guerre, au sens moderne du terme. En ce mois d’avril 1794, il n’avait pas encore été relevé de ses fonctions , et conduisait une répression sauvage et impitoyable contre les insurgés vendéens et angevins, allant jusqu’à préconiser l’extermination massive et systématique des villageois de l’Anjou, de la Vendée et du Haut-Poitou. Et même du bétail!

Cette tragédie que d’aucuns assimilent, non sans motif, à une action génocidaire, faisait suite à la déroute de l’armée vendéenne de décembre 1793 à Savenay en « Loire inférieure ». Elle endeuilla la rive gauche de la Loire en aval de Saumur, depuis les Mauges et une partie du pays nantais jusqu’à l’actuel département de la Vendée et le nord du Poitou. Ponctuée de nombreuses escarmouches aux frontières de la « Vendée militaire » entre les troupes survivantes de l’armée vendéenne d’Anjou et les colonnes ou garnisons républicaines, elle donna lieu alors à des déchaînements de haine et de violence dans les deux camps et installa durablement le chaos sur tout le territoire insurgé de 1793. Et des ressentiments qui persistent dans l’esprit des nostalgiques du passé!

Des atrocités furent commises de part et d’autre, de sorte qu’aujourd’hui, confronté à la fragilité des témoignages et, parfois à leur caractère excessif et partisan,  il est malaisé de se faire une opinion définitive sur les responsabilités respectives des exécutants de terrain… A deux siècles de distance, le mieux est de prôner la « paix des braves » en cultivant le souvenir de toutes les victimes, quel que soit le clan auquel elles appartenaient, d’autant qu’en y regardant de plus près, on s’aperçoit souvent qu’elles relèvent, toutes, de notre parentèle.

S’agissant de l’affaire de Nueil-sur-Layon, plusieurs récits en ont été faits. Ils reposent généralement sur les mêmes témoignages et s’inspirent probablement les uns des autres. Ils présentent néanmoins certaines contradictions, notamment sur les effectifs réellement engagés. Dans son dictionnaire historique de Maine-et-Loire, rédigé plus de trois-quart de siècle plus tard, l’historien républicain et archiviste angevin, Célestin Port (1828-1901) estime que l’effectif des vendéens qui assaillirent le village de Nueil-sur-Layon, le jour de la Quasimodo 1794 (8 floréal an 2) était d’environ huit-mille hommes, alors que la stèle qui se trouve sur la place d’Armes mentionne dix-mille, et que le site Internet officiel de la ville affiche plus modestement une troupe certes « importante » mais qui ne comprenait guère plus que six-cent « brigands » commandés par Stofflet.

Les visées de ces « débris » de la grande armée catholique et royale d’Anjou, réfugiés dans les forêts de Maulévrier et de Vézins, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Nueil-sur-Layon, n’étaient pas seulement de venger les malheureuses victimes des exactions commises par les « patriotes », elles étaient aussi de piller les lieux de garnison ou les postes républicains pour s’approvisionner en vivres.

Selon Célestin Port, qui décrit l’événement, la ville était « à peu près » désertée, lorsque les vendéens pénétrèrent dans le bourg par la route de Passavant, « poussant devant eux les bestiaux et les grains des pays circumvoisins ». Seuls « douze braves », dont le maire, les attendaient de pied ferme, enfermés armés dans le clocher pour les cueillir « à froid » par une fusillade nourrie, retarder ainsi leur progression, et si possible leur faire barrage dans l’attente de renforts.

Demeuraient cependant en ville à la merci des assaillants, quelques vieillards impotents, quelques femmes enceintes et des enfants, qui n’avaient pas su fuir avec les autres habitants dans les bois taillis du château de la Grise, lorsque l’alarme fut donnée.  Sur ce point encore, les différentes versions divergent sensiblement!

Nous retiendrons, ici, celle très documentée, mais apocryphe, rapportée dans un journal, « Le Progrès Illustré » à la fin du dix-neuvième siècle, probablement au moment de l’érection de la stèle commémorative sur la place d’Armes.

« Le dimanche de la Quasimodo, un Nueillais qui travaillait derrière un mur dans un champ nommé « La Colinette » sur la route de Passavant  aperçoit quatre éclaireurs vendéens qui s’avancent dans la direction du bourg. Les Vendéens étaient redoutés de la population républicaine de Nueil … Stofflet allait sûrement mettre à sac leur village et faire payer cher aux habitants leur dévouement à la nouvelle cause… Comment les avertir de l’approche de l’ennemi?

Notre homme a alors une idée géniale. Il laisse s’avancer les cavaliers et lorsqu’ils sont prêts de lui, avec un beau sang-froid, il commande à pleine voix: Garde à vous! Armez! Joue! 

Surpris et craignant une embuscade, les éclaireurs tournent bride et s’enfuient à fond de train. L’homme courut alors alors dans le bourg et donna l’alarme. Affolés les habitants mirent en lieu sûr leur argent, cachèrent leurs provisions et en toute hâte traversèrent le Layon (…) Seuls douze hommes résolus se décidèrent à défendre le bourg »

Ces « douze braves » étaient Nicolas Pilet, menuisier, maire du village, son frère Pierre Pilet, régisseur du château de la Grise, André Gauthier, les frères Gallard, les frères Charruau, Pierre Hervé, Pierre Gannereau, Louis Desnoues, Nicolas Godineau, Jean Hétreau.  Quelques enfants soutiennent leurs pères, dont ceux des frères Pilet.

91262950_o-

Sous l’autorité de leur maire, les résistants du clocher n’espéraient pas venir à bout de l’unité vendéenne lourdement armée, qui investissait le village, mais la freiner suffisamment jusqu’à l’arrivée des renforts.  Eux-mêmes bien équipés, ils possédaient des réserves de cartouches et de l’approvisionnement nécessaire pour soutenir un siège. Conscient du lourd défi qu’ils s’imposaient, ils se répartirent la besogne en s’organisant en trois groupes de quatre, pour respectivement déchirer les cartouches, charger les fusils et tirer.

Lorsque les « blancs » débouchèrent sur la place, ils firent feu!

Surpris, les vendéens s’arrêtèrent et cet instant d’indécision faillit leur être fatale. Elle leur fut préjudiciable, car les balles meurtrières « éclaircissaient » leurs rangs, au point qu’ils songèrent à battre en retraite! C’est alors que le général Stofflet furieux les poussa courageusement à resserrer les rangs, tandis que son propre cheval s’écroulait sous lui, mortellement atteint.

A sa manière rustre et autoritaire, il les motiva: « Marchez-donc, tas de jean-foutres » ! Dans le clocher, Nicolas Pilet cria à son tour « Feu de douze » et les tirs redoublèrent de plus belle, tuant plusieurs vendéens. D’autres répliquèrent par des salves fournies, atteignant l’infortuné maire au coude.  Stofflet donna alors l’ordre d’incendier le village et son église. Puis prenant en otage les quelques habitants qui n’avaient pas pu abandonner les lieux, et les plaçant face à la mitraille, il entendit faire taire la résistance des « douze braves » en s’en servant comme boucliers!

Las!  » Du courage et du sang-froid mes amis, visez lentement » clama alors Nicolas Pilet, sérieusement amoché … Et les tirs du clocher se poursuivirent jusqu’à la nuit, au grand dam de Stofflet qui constata que sa troupe avait été en partie décimée…

A la faveur de cette trêve, les troupes républicaines des environs, commandés par les généraux Jean-Pierre Boucret (1764-1820) et Louis Grignon (1748-1825 ) purent enfin déserrer le siège et délivrer Pilet et ses compagnons. A temps, en tout cas, pour leur éviter d’être carbonisés dans l’incendie qui continuait de ravager l’église…

Le maire, mortellement blessé, décéda quelques jours plus tard! S’il fut certainement le seul à être tué au cours de l’assaut de l’église par les soldats royalistes, les registres d’état civil de la ville de Nueil-sur-Layon – dont la tenue a été interrompue pendant une vingtaine de jours après le huit floréal de l’an II – font mention de décès par assassinat  » à cause de la fureur des brigands ». Je n’ai pas retrouvé en revanche l’acte de décès de Nicolas Pilet…

Registre des décès de Nueil-sur-Layon - 29 floréal an 2

registre décès Nueil 29 floréal an 2

Ainsi, doivent au moins figurer au titre des victimes nueillaises de cette attaque vendéenne, André Davy, cultivateur d’une soixantaine d’années et Jean Foudrin, tisserand, tués tous les deux, le 8 floréal an 2. Peut-être d’autres devraient être consignés dans cette macabre comptabilité, paysans des campagnes environnantes, que les troupes vendéennes affamées cherchaient à spolier et voler.

En 1830, lors de la révolution de juillet, la Garde nationale reprenant les armes, vint rendre hommage aux douze braves de Nueil-sur-Layon et incliner symboliquement le drapeau tricolore devant cinq des survivants de cet épisode dramatique des guerres de Vendée, à la gloire de la République.

L’obélisque de Nueil et la colonne de la Roche de Mûrs-Erigné sont-ils les seuls témoignages des faits d’armes à l’honneur des républicains durant les guerres de Vendée de 1793 à 1800? Sans doute pas... Il faudrait d’ores et déjà, ajouter à la liste, la stèle des « Fosses-Cady » à l’orée de la forêt de Beaulieu-sur-Layon, où reposent plus de mille républicains, tombés lors de la bataille du Pont-Barré le 19 septembre 1793… Mais c’est une autre histoire, moins valorisante, car la défaite, ici, fut cinglante…

Signature de Nicolas Pilet     (1752-1794) - Ventôse an 2

Signature de Nicolas Pilet (1752-1794) – Ventôse an 2

Read Full Post »

L’histoire de Jacques-René Delhumeau (1769-1795) et celle de son fils Jacques-Pierre Delhumeau (1795-1874) incarnent un peu l’épopée des bateliers qui descendaient ou remontaient la Loire et ses affluents au tournant des 18ième et 19ième siècle. Exhumer des archives les quelques pierres qu’ils y ont laissées, ici ou là, au fil de leurs existences, c’est évidement leur rendre hommage en s’inscrivant dans leur pas,  mais c’est aussi tenter d’esquisser un récit en contre-jour d’une époque tourmentée.

Malgré les tragédies qui ensanglantèrent la région sous la Révolution et en dépit de la dureté des métiers de la navigation fluviale, le fret ligérien sur des gabares, chalands, toues, futreaux et autres sapines, constitua durant des décennies un des principaux débouchés économiques et l’axe privilégié du négoce des productions de l’Anjou . Face aux caprices de la Loire, il reposa sur l’obstination, le courage et les mains calleuses de ces gaillards rugueux qu’étaient ces intrépides mariniers, bateliers, ou « voituriers par eau », aidés des « renforceurs, billeurs ou gobeux », ces compagnons de quelques heures, qui, du haut des ponts, offraient leurs services pour actionner le guindeau, le treuil ou le cabestan, en vue de relever ou d’abaisser les mâts et les voiles au passage des parapets.

P1010971

photo JLP

Contraints pour vivre de soutenir un trafic incessant, ils parcouraient en toutes saisons et presque par tous temps, le cours tumultueux et inconstant du fleuve, tantôt en crue, tantôt à l’étiage. L’été, il fallait s’arracher à l’enlisement en se frayant un passage à travers les bancs de sable et les grèves, qui parfois encombraient le chenal, tandis que l’hiver la méfiance était la règle d’or pour éviter que ces bateaux plats à faible tirant d’eau ne chavirent dans les tourbillons redoutables du fleuve et ne s’écrasent sur les piles des ponts, avant même qu’on eut « affalé » les voiles et « rabattu » les mâts. La manœuvre du gouvernail au passage des arches était d’autant plus délicate qu’elle devait être rapide et précise, lorsque le convoi  » en remontant » le cours du fleuve, était poussé à pleine vitesse par les vents d’ouest ou de galerne.

Ce périples pouvaient durer des semaines pour certains mariniers, qui , se jouant des courants, parcouraient le cours du fleuve d’amont en aval, des contreforts du massif Central jusqu’aux confins de la Bretagne… Et même au delà, par l’Erdre et les canaux. Ils remontaient dans les rafales des vents de noroît… Sur les affluents comme la Mayenne ou le Layon, il fallait parfois tirer le convoi à partir des chemins de halage. Notamment, pour franchir les écluses.

P1060452

photo JLP

Marins d’eau douce, ils ne subissaient pas les tempêtes des navigateurs de haute mer, mais ils devaient affronter d’autres dangers et supporter d’autres inconvénients comme de multiplier de dangereuses manœuvres pour maintenir le cap et résister aux variations brutales des courants et des débits imprévisibles à l’aide de « bâton de navire » pour esquiver les obstacles. Aussi, comme leurs « cousins » de l’océan développèrent-ils leurs propres traditions, croyances et savoir-faire ainsi qu’une solidarité sans faille de confrères et de complices.

Leur langage, inspiré du patois angevin, était également particulier. Véritable jargon centré sur les métiers de la batellerie ligérienne, il s’attardait sur la caractérisation souvent imagée des outils et des instruments indispensables pour diriger les gabares aux voiles rectangulaires. Même leurs jeux pratiqués sur les cales des quais d’embarquement ou de débarquement des petits ports de Loire, leur étaient spécifiques, ainsi que les chansonnettes qu’ils poussaient, les jours de bombance ou les soirs de relâche dans les tavernes ou les troquets borgnes riverains du fleuve. Ces chansons initiatiques, reprises de générations en générations, se confondaient avec leur histoire. Seuls les bateliers en appréciaient le sel et pouvaient les comprendre! Stigmates identitaires d’une profession, elles excluaient d’emblée les « culs terreux » de sédentaires!  Ainsi, cet extrait d’une antique chanson de mariniers de Loire qui évoque la façon de capter le vent dans la voile!

 » Allonge l’écoute, pèse la marne, prends ton boitas de galarne, boute bas le brai, porte la bouline à l’étai »

Ce petit peuple de la navigation fluviale de la Basse Loire, dont je suis (partiellement) issu, a payé un lourd tribut humain au cours des siècles car les accidents n’étaient pas rares, notamment les naufrages et les noyades, sans omettre les cruelles guerres de Vendée de 1793 à 1800 dans lesquelles de nombreux bateliers furent entraînés, de gré ou de force, et souvent broyés, pris entre les feux des belligérants royalistes ou républicains, car les deux camps sollicitèrent leur concours pour franchir l’obstacle du fleuve!

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ici cette douloureuse période au travers de la destinée d’un de mes ancêtres maternels, Jean Desvignes (1762-1794), batelier de Chalonnes-sur-Loire et soldat de la Vendée militaire, qui fut condamné à mort et fusillé dans la prairie de Saintes-Gemmes, en regardant la Loire (billets du 11 mars et 8 juin 2013).

Cette fois, il s’agit encore de mes ancêtres. Mais les « Delhumeau » relèvent de ma branche paternelle! Natifs du Haut-Anjou, ils naviguaient sur l’Oudon depuis Segré jusqu’à sa confluence avec la Mayenne, puis sur la Maine au passage d’Angers jusqu’à Bouchemaine, et enfin sur la Loire vers Nantes en faisant escale dans les nombreux ports de Loire, comme Montjean, Chalonnes, Rochefort et probablement d’autres sur les deux rives du fleuve.

Il leur arrivait sûrement en fonction des marchandises transportées de poursuivre leur errance fluviale encore plus loin jusqu’en Bretagne, lorsqu’ils chargeaient leurs chalands de chaux vive utilisée à l’époque pour amender les terres granitées du massif armoricain, et qui était produite dans les fours de Chateaupanne à Montjean-sur-Loire.

Port de Montjean Chateaupanne

Factuellement,  les archives sont peu bavardes sur les épisodes de la vie des « Delhumeau » et la tradition familiale orale n’avait conservé de leur passage aucun fait marquant, aucune autre trace, que celle d’un patronyme sur une branche ascendante de ma généalogie paternelle, plus précisément sur celle de ma grand-mère paternelle Marguerite Cailletreau (1897-1986).

Ceux, concernés par cette histoire, qui me font l’honneur d’accorder un peu d’attention à ma prose, savent néanmoins, que, durant les quatre ans écoulés, ma connaissance des rameaux familiaux s’est considérablement enrichie. Ont surgi du passé des personnages dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Et je me trouve aujourd’hui en position d’un moderne démiurge qui non seulement redonnerait un peu de souffle à des personnages de son passé antérieur, mais qui reconstituerait certains aspects de leur histoire à partir de scénarios imaginaires et pour autant crédibles.

Cette « nouvelle » vérité que je leur confère artificiellement est sans nul doute relative. Mon espoir, c’est qu’à la lecture de mes spéculations, certains exhument de leurs mémoires ou de leurs greniers, des témoignages enfouis dans je ne sais quel vieux grimoire oublié, et m’obligent, ce faisant, à corriger ma copie. Malheureusement, cette occurrence est certainement improbable, car le temps érode tout, y compris, justement, le souvenir du passage des humbles sur notre terre! Et ceux-là étaient sans conteste, des petites gens…

Ce qui semble, en revanche, avéré, c’est que, grâce à une administration séculaire et tatillonne – initialement cléricale, puis laïque à partir de la Révolution française –  qui consignait l’essentiel de la vie des gens sur des registres « réglementaires », on connait l’identité de ces manants dont nous portons les gènes. On sait où et quand ils sont nés, quand ils se sont mariés et avec qui. Et pour finir, on les accompagne jusqu’à leur sépulture. Sont révélés, en outre, au détour des actes, les noms de leurs proches et de leurs alliés. C’est peu, mais c’est déjà beaucoup pour résumer une vie et entrevoir le contexte dans lequel elle s’est déroulée. Aussi, parfois je me surprends moi-même, et contre toute attente, à « bénir » l’administration. Heureusement, il suffit d’un procès-verbal pour stationnement intempestif dressé par un contractuel borné pour tempérer mon enthousiasme. Non mais!

Pour en revenir à « mes » bateliers Delhumeau, que sais-je précisément d’eux? De mon point de vue, tout peut se résumer à partir d’un seul acte, celui d’un mariage contracté en mairie de Chalonnes-sur-Loire le mardi 14 novembre 1815.

Cet après-midi-là en effet, Jacques-Pierre Delhumeau, marinier, fils de marinier, épousait Modeste Rethoré, fille d’un marinier de Chalonnes-sur-Loire. Modeste était native d’Angers où elle avait vu le jour le 7 thermidor de l’an 3 de la République (25 juillet 1795), mais sa famille, originaire de Chalonnes et de Rochefort-sur-Loire, cité voisine face à l’île de Béhuard,  appartenait à la grande confrérie de la batellerie ligérienne.

mariage à Chalonnes le 14 novembre 1815

mariage à Chalonnes le 14 novembre 1815

Le marié, Jacques-Pierre était né au Lion d’Angers sur les bord de l’Oudon, le 15 août 1795. Comme sa jeune épouse, il pouvait se prévaloir d’une ascendance de marinier, par son père Jacques René Delhumeau (1769-1795), disparu vingt ans auparavant – environ -« par suite des troubles » comme l’observait pudiquement l’acte de mariage.

Cette prudence d’expression, dont je ne sais s’il faut la qualifier de litote ou d’euphémisme, masque en fait une réalité que chacun dans l’assistance connait, et que rend explicite l’usage probablement délibéré de l’article défini (« des »): le père du marié a été tué pendant les « Guerres de Vendée ». Mais, en cet automne de l’année 1815, riche en rebondissements, qui a vu s’effondrer en quelques jours une première Restauration monarchique, et assisté au retour de Napoléon, lui-même déchu Cent Jours plus tard après la déroute de Waterloo le 18 juin, le rédacteur de l’acte préfère s’abstenir de trop clarifier sa pensée en privilégiant une confortable ambiguïté qui peut s’accommoder de tous les régimes politiques. On ne sait jamais! J’ignore si ce rédacteur, adepte du non-dit, s’appelait Hollande…

Quoiqu’il en soit, Jacques René Delhumeau est bien mort, victime de cette guerre cruelle et fratricide. Pourtant, toutes mes recherches, à ce jour, dans les dossiers d’archives « en ligne » de l’Anjou, sont demeurées vaines pour préciser la date et les circonstances de ce décès tragique à l’âge de 26 ans, car il ne figure pas – de même que sa veuve – sur sur les rôles établis en 1825 des soldats de l’armée catholique et royale et de leurs ayant-droit.

Néanmoins, dans la mesure où cet infortuné Jacques René, natif de Pruillé petit village riverain de la Mayenne, avait épousé, le 29 septembre 1794 au Lion d’Angers, Renée Gemin, une jeune fille d’Andigné, village situé en amont du Lion d’Angers sur la rivière Oudon, on peut affirmer que sa disparition ne peut être imputable aux premiers affrontements de la Vendée Militaire en 1793, notamment en octobre lors du franchissement de la Loire par les troupes royalistes à Saint-Florent-le-Vieil, où beaucoup de mariniers réquisitionnés périrent. Il n’a pas non plus succombé au cours de la désastreuse « Virée de Galerne » et il a échappé à l’écrasement de l’armée catholique et royale à Savenay en décembre 1793. Enfin, il ne fut pas victime au printemps 1794 des massacres des colonnes infernales du général républicain Turreau.

En outre, au moment où il se marie, en septembre 1794, la Terreur révolutionnaire n’est plus à l’ordre du jour depuis la chute de Robespierre le 8 thermidor de l’an 2 (26 juillet 1794). L’Anjou bénéficie d’une accalmie d’autant plus marquée que le nouveau général envoyé par la Convention sur le territoire de la Vendée militaire, le général Hoche, a reçu des consignes d’apaisement et de clémence à l’égard des « rebelles ». En février 1795, elles aboutiront au traité de paix de la Jaunaye, signé entre la Convention Nationale et les généraux vendéens, dont « le roi de la Vendée »,François Anathase Charrette de la Contrie (1763-1796).

Mais cette paix est fragile.

Et, si Jacques René Delhumeau est mort par « suite des troubles » en 1795, c’est peut-être parce qu’il était de ceux qui, sous l’autorité du général de l’armée d’Anjou, Jean-Nicolas Stofflet (1753-1796), reprirent les armes. Était-il présent le 18 mars 1795 lorsque ledit Stofflet, doutant de la sincérité des républicains, décida de « montrer sa volonté farouche de continuer la lutte » et lança une attaque contre le camp retranché républicain de Chalonnes-sur-Loire, port important défendu par le général républicain Haudeville? Ce fut un échec sévère et sanglant, qui fut suivi d’autres défaites, en particulier à Saint-Florent-le-Vieil quelques jours plus tard, jusqu’à ce que finalement l’ombrageux général vendéen soit contraint de déposer les armes le 2 mai 1795.

Je postule – non sans quelque vraisemblance –  que c’est au cours de ces affrontements du printemps 1795 sur les deux rives de la Loire, que le batelier Jacques René Delhumeau rendit l’âme, noyé ou mitraillé. Il se peut même qu’il ne fût pas vraiment partie prenante des combats, mais que, tout simplement, faisant escale à Chalonnes, il ait été pris entre deux feux.  Jamais, il ne rejoignit son port d’attache, le Lion d’Angers, qu’il avait sans doute quitté quelques jours auparavant, son chaland chargé d’ardoises ou de pavés pour la réfection des chemins et des cales…

Ainsi peut-on supposer qu’il n’a jamais connu son fils, Jacques-Pierre Delhumeau, qui en ce 14 novembre 1815 se mariait, là où il aurait sombré vingt ans avant. Et ce, en présence de sa veuve qui, depuis lors, s’était remarié avec un autre marinier du Lion d’Angers, Joseph Crocherie qui devint, de facto, le tuteur de son fils…

Et  ce fils, mu par je ne sais quelle exigence intime, adoptera le métier de son père et beau-père, qu’il exercera pendant la première moitié du 19ième siècle, sur les mêmes parcours fluviaux qu’eux, de l’Oudon, à la Mayenne et de la Maine à la Loire, à partir du même appontement au Lion d’Angers… Sa descendance abandonnera la batellerie pour la taille des pierres de granit ou de grès armoricain extraites des filons de porphyre quartzfère du côté du Bec d’Oudon… Ainsi s’achève l’histoire des bateliers de ma famille, dans l’attente que d’autres rédigent de nouveaux épisodes…

P1110674

PS: La grand-mère maternelle Anne Adélaide Delhumeau (1825-1874) de ma grand-mère paternelle Marguerite Cailletreau, était la fille de Jacques-Pierre Delhumeau. Jacques Pierre était aussi l’arrière-grand-père du curé archiprêtre, Paul Louis Delhumeau (1888-1945), héros de la Grande Guerre et de la Libération de Segré, auquel j’ai consacré ici deux billets en 2014.

Remerciements: ce travail n’aurait pu être réalisé sans l’apport documentaire de l’association généalogique de l’Anjou qui avait publié en mars 2010 un petit opuscule sur les « Mariniers et Marine de Loire » . Cet ouvrage m’avait été transmis par une habituée de ce blog – presque coauteur: Rose l’Angevine

Read Full Post »

En Anjou, les monuments à la gloire de la République rappelant des épisodes des guerres de Vendée sont, non seulement rarissimes, mais, à ma connaissance, il n’en existe qu’un, celui de la Roche de Mûrs-Erigné !

Cette  absence est d’autant plus notable que nombreux sont les stèles, les cénotaphes, les calvaires, les colonnes ou les crucifix de la croisée des chemins, qui rappellent le sacrifice des insurgés en galoche, victimes des colonnes infernales du général Turreau (1756-1816), des divisions républicaines de Westermann (1751-1794) ou qui disparurent dans les affrontements contre les « Mayençais » de Kléber (1753-1800).

En outre, des plaques stigmatisent les exactions des « représentants en mission » de la Convention nationale, et signalent les lieux où les suppliciés, victimes des Commissions militaires d’Angers ou de Nantes  étaient exécutés. De même, les endroits où furent perpétrés des massacres sont pieusement indiqués, ainsi que ceux où furent fusillés certains des chefs de la Vendée militaire. Bref, les occasions ne manquent pas de rendre hommage aux infortunées victimes « catholiques et royales »  des guerres de Vendée.

Bien que, comme dans toute guerre civile, les atrocités furent commises par les deux camps antagonistes, la mémoire des victimes républicaines ne fait pas l’objet des mêmes attentions. Il faut dire que, vue du bocage angevin, vendéen ou poitevin ou du pays maraichin, la République est perçue comme liberticide et criminelle. Et le soldat patriote – le bleu, comme on l’appelait –  fut invariablement présenté comme un individu vil, cruel et assoiffé de sang. Assimilé à un ivrogne, il fut de bon ton de prétendre « dans les paroisses révoltées» que c’était un repris de justice parisien, qui ne devait sa liberté qu’à sa sauvagerie congénitale et au plaisir qu’il prenait à torturer à mort les pauvres rebelles de la Vendée…

On comprend qu’avec un tel profil, qui procède au moins autant de la légende ou de la généralisation de certaines  inadmissibles tueries, que de la réalité, on imagine mal que les soldats de la République puissent être crédités d’actes de bravoure ou de générosité. D’où la rareté des édifices à leur mémoire en pays insurgé !

S’il en existe en France, c’est plutôt ailleurs, hors du territoire de la Vendée militaire. Ainsi, sur la place du tribunal d’instance de Palaiseau dans l’Essonne, a-t ‘on érigé en 1881, une statue représentant Joseph Bara, un jeune volontaire originaire de la ville, tambour dans un régiment de hussards, tué à quatorze ans à Jallais dans les Mauges, le 7 décembre 1793 en criant « Vive la République ».

Statue de Joseph Bara à Palaiseau (91)

Statue de Joseph Bara à Palaiseau (91)

Donc, il faut l’admettre : le monument républicain de la Roche de Mûrs-Erigné, construit sur une falaise dominant le Louet, un bras de la rive gauche de la Loire est unique en son genre sur le territoire de la Vendée militaire. Ce caractère exceptionnel explique que depuis son érection en 1889 pour commémorer le centenaire de la Révolution française, sa présence imposante, quelque quatre-vingts mètres au-dessus de la vallée, n’a jamais été banalisée. Toutes les générations angevines d’écoliers de « la Laïque » le connaissaient. On m’a dit qu’autrefois certaines classes s’y rendaient en « pèlerinage » sous l’autorité de leurs instituteurs, ces fameux hussards noirs de la République !

lions

 

Le monument érigé sur l’instigation d’un conseiller à la cour d’appel d’Angers et financé par une souscription patriotique à laquelle contribua la ville de Paris, est constitué d’une colonne en fonte surmontée d’une Marianne au bonnet phrygien de style « troisième République triomphante ». A sa base, deux lions du modèle de ceux de Belfort ou de Denfert-Rochereau, veillent, l’un regardant vers l’ouest face aux invasions maritimes remontant la Loire, l’autre vers l’est face aux empires coalisés contre la République.

Au-delà de la mémoire des six cents à huit cents soldats républicains morts ici, qu’il est censé honorer, ce monument incarne depuis plus d’un siècle la résistance héroïque de la philosophie des Lumières face à l’obscurantisme de l’ancien régime et aux superstitions. D’ailleurs Marianne fait face à la Vendée insurgée et, non à la falaise, à laquelle elle tourne le dos ainsi qu’à la ville d’Angers que l’on aperçoit à l’horizon et que symboliquement elle protège.

Dans ces conditions, il était assez naturel que les jeunes employés de « chez Joudon » – comme probablement beaucoup d’autres à l’époque – se rendent à la Roche de Mûrs-Erigné à la fin août 1944 après la Libération d’Angers, pour y fêter non seulement la fin de l’occupation allemande, la victoire sur le nazisme et son supplétif pétainiste, mais aussi le rétablissement de la République (voir mon article du 24 mars 2014).

1944 joudon Ad MURS

Dans la France de 2014, envasée dans ses difficultés d’ordre économique, la force des symboles de cohésion nationale tend sans doute à s’estomper, et probablement que la colonne de la Roche de Mûrs-Erigné n’échappe pas à cette désaffection qui n’épargne même pas la Marseillaise au stade de France ! L’exigence absolue de promettre le changement et l’urgence d’agir, généralement, de façon stérile et désordonnée, renvoient au rayon de la quincaillerie désuète, ces témoignages de la ferveur républicaine populaire. Ils en font fi au nom d’un certain pseudo-pragmatisme, d’un œcuménisme attrape-tout (donc attrape-rien)  et d’une prétendue « nouvelle » morale républicaine, caractérisée, par des discours moralisateurs et complaisants sur, entre autres, la promotion démagogique de la « diversité » au mépris de l’intégration, le refus de l’élitisme républicain basé sur le mérite, l’écologie sectaire et l’égalitarisme pour tous !  En lieu et place de l’égalité citoyenne de tous en droits et en devoirs!

Et pourtant, dans un temps où l’on s’interroge sur l’identité nationale – même s’il est d’usage de s’en offusquer et bienvenu de prétendre que c’est un faux problème – il n’est guère douteux que les symboles républicains d’antan demeureraient fédérateurs en complément du triptyque républicain de liberté, d’égalité et de fraternité, si l’on prenait la peine de rappeler leur existence, de leur donner sens et de préciser qu’ils sont indissociables de l’Histoire qui les a façonnés : notre Histoire.

Ils pourraient jouer un rôle dans la cohésion nécessaire de notre collectivité nationale qui aujourd’hui a manifestement tendance à s’effriter. Disons qu’ils y contribueraient au moins autant que les opérations de communication immédiate que nous subissons, à base de « pactes », de « chocs » et de « promesses », qui ne sont que des expédients technocratiques concoctés dans les cabinets ministériels.

Le problème, c’est que ces symboles ont perdu une grande partie de leur vertu évocatrice, notamment pour les jeunes générations, et qu’ils peinent à renvoyer à une histoire commune dont on pourrait revendiquer l’héritage sans déchoir… Dans le cas de la Roche de Mûrs-Erigné, c’est symptomatique ! D’ailleurs, certains font ce qu’ils peuvent pour qu’il n’en soit pas ainsi. A en croire des sites Internet, nostalgiques de la Vendée militaire, proches de l’antique Action Française, le sacrifice héroïque des républicains préférant mourir plutôt que d’être faits prisonniers de l’armée vendéenne d’Anjou, ne serait qu’une grossière mystification. Ceux-là, en dépit du temps qui passent, continuent les guerres de Vendée, omettant qu’en principe, la paix des braves a été instaurée depuis près de deux siècles !

Indépendamment de ces combats surannés et, somme toute, assez dérisoires, les symboles républicains de la troisième république perdent indiscutablement du terrain. En fait, pour qu’un monument reste (ou devienne) un symbole ou se transforme en mythe rassembleur, il faut, à mon avis, que plusieurs conditions soient réunies:

  • d’une part, l’ouvrage doit être esthétiquement de bonne facture et la configuration des lieux où il est installé s’y prêter; autrement dit, son emplacement et le panorama qu’il permet de découvrir, doivent évoquer la grandeur et inciter à la réflexion,
  • d’autre part, il doit s’enraciner dans un événement passé glorieux à l’avantage de ce qu’on entend glorifier, en l’occurrence la République,
  • enfin, pour être reconnu par les générations montantes, le monument et les faits qu’il rappelle, doivent être valorisés par une pédagogie adaptée …

Le site de la Roche de Mûrs-Erigné est grandiose et répond sans conteste au premier critère. Surplombant la Vallée de la Loire et du Louet, il est de ceux, avec le Mont Glonne de Saint-Florent-le-Vieil, si cher aux insurgés de la Vendée – dont beaucoup de mes aïeux – qui frappent l’imagination. L’esprit accompagnant le regard peut porter loin, voir loin, penser loin. Il est de ces lieux où la méditation sur la beauté de la nature s’impose comme une évidence. Où la force des éléments qui ont bâti cet escarpement rocheux,  peut troubler le plus rationaliste des « quidams ».

L’idéal c’est d’être là, un jour gris et venteux où des craquements sinistres évoquent l’ultime cri des sacrifiés volontaires plongeant dans le vide et dont les corps rebondissant de pierres en pierres, finirent par s’écraser, désarticulés sur les grèves de la rivière!

Mais on peut aussi admirer le paysage par temps clair et se délecter de la vue éloignée des toits de la capitale des ducs d’Anjou !

Que s’est-il donc vraiment passé ici ce 26 juillet 1793 ?

En fait, plusieurs versions existent de l’événement : hormis celles manifestement tendancieuses expliquant que l’armée républicaine se serait enfuie lâchement devant l’armée d’Anjou de Bonchamps et d’Autichamps, en maquillant sa désertion en acte de bravoure, la plupart des autres récits convergent sur l’essentiel.

En juillet 1793, l’insurrection vendéenne lancée en mars à Saint-Florent-le-Vieil est encore en phase ascensionnelle, malgré quelques revers ici ou là, dont la tentative de s’emparer de Nantes fin juin et la perte du généralissime Cathelineau ! Ainsi, le général Bonchamps, qui a encore le vent en poupe, anéantit les troupes républicaines le 18 juillet  à Vihiers, s’ouvrant ainsi la route d’Angers, via les Ponts-de-Cé. Et potentiellement, au-delà vers Paris…

Face à cette menace, le 23 juillet, la ville d’Angers fut mise en état de siège, tandis qu’un conseil de guerre envoya mille cinq cents hommes défendre les positions républicaines sur la Loire. Parmi ceux-ci, le 6ième bataillon de Paris qui, n’ayant pas souhaité livrer bataille au Ponts-de-Cé, fit retraite et se replia  sur Angers. Le 8ième bataillon des volontaires parisiens, dit « des Lombards », prit, à l’inverse, position sur la Roche de Mûrs-Erigné et, fut donc très rapidement encerclé par les troupes vendéennes du fait de la défection de l’autre unité républicaine. .

Acculés au bord de la falaise, et n’ayant théoriquement aucune autre issue que de se rendre à l’armée vendéenne trop nombreuse, les patriotes décidèrent malgré tout de se battre, au demeurant sans illusion, sous l’autorité du Lieutenant-Colonel Bourgeois qui les commandait. Lequel, face à l’irrésistible poussée vendéenne, se précipita avec ses hommes du haut du rocher pour tenter de traverser le fleuve, en hurlant « vive la République » et en cherchant à rallier les survivants afin de poursuivre le combat. La femme de Bourgeois, prisonnière des vendéens, parvint à cet instant, à tromper leur vigilance et, comme les soldats républicains, sauta dans le vide avec son bébé dans les bras ! Tels sont les faits résumés, rapportés par la plupart des historiens dont Emile Gabory dans son livre-référence sur les guerres de Vendée.

Les détracteurs de ce fait d’armes confondent résolument le 6ième bataillon sous les ordres de généraux Duhoux et Descloseaux, dont l’attitude est effectivement discutable, et le 8ième, au contraire exemplaire, en l’honneur duquel a été érigé le monument de la Roche de Mûrs-Erigné.

Sur le point de conclure, si tant est que ce soit nécessaire, je précise que j’aurais bien aimé recueillir le témoignage de Pierre, Jean, Florent, et Florent-René, les quatre frères Perdriau, les cousins germains de mon aïeule Françoise Robineau (1752-1811), sur l’affaire de la Roche de Mûrs-Erigné. A l’époque, ils étaient en effet dans l’armée de Bonchamps. Pour l’un d’entre eux, Florent-René (1775-1851), sergent, sa présence est formellement attestée dans un document établi en 1825, recensant ses « services dans les armées royales » en vue de solliciter une pension.

Florent René Perdriau  à la Roche d'Erigné

Florent René Perdriau
à la Roche d’Erigné

Malheureusement, faute probablement de savoir écrire, aucun d’entre eux n’a transmis le moindre souvenir ! C’est d’ailleurs sans importance… car la Roche de Mûrs-Erigné et son monument appartiennent depuis longtemps au mythe d’une République qui peut se jouer de toutes les épreuves  …et y survit tel Phénix! Point n’est besoin d’en rajouter.

 

Read Full Post »

Older Posts »