Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘valeurs républicaines’

La réalité dépasse parfois les fictions les plus terrifiantes. Ainsi, comment ne pas être sidérés – littéralement choqués – lorsqu’on découvre que des jeunes gens – dont la télé nous passe en boucle les visages d’anges – se livrent, au nom du djihad, à des crimes abominables? Comment ne pas être abasourdi – que dis-je, « horrifiés » – lorsqu’on apprend que ces garçons à peine sortis de l’adolescence, sont français et que, de l’aveu même de leur entourage, rien ne laissait présager, encore récemment, qu’ils pourraient se laisser entraîner vers de telles monstruosités ? Comment enfin ne pas s’interroger lorsqu’on apprend que ces atrocités sont perpétrées, au nom de l’Islam, auquel ces jeunes assassins prétendent s’être convertis? Plus prudent que la plupart des commentateurs, qui, dans un souci d’apaisement se sont précipités pour affirmer doctement que ces exactions d’une cruauté sans pareille étaient sans rapport avec la pratique religieuse, je me garderai bien d’émettre le moindre avis à ce sujet. Disons que je m’interroge… Evidemment, il ne saurait être question de « stigmatiser » l’ensemble de la communauté musulmane pour les crimes commis par quelques-uns et d’imputer ces odieux assassinats à de paisibles croyants. Même indirectement. Pas plus que, dans les temps anciens, il n’aurait été juste d’attribuer les méfaits des croisades ou de l’Inquisition espagnole à l’ensemble des catholiques.

N’empêche que l’histoire nous enseigne que la plupart des guerres dans le monde depuis deux mille ans – et même probablement au-delà – ont été conduites au nom de Dieu, pour faire valoir, par la force, une vérité révélée. C’est d’ailleurs assez logique, car la révélation ne se discute pas. Elle n’a nul besoin de recourir à la raison pour s’imposer, mais elle la craint comme l’expression sacrilège d’une perversion déicide. Au cours des temps, cependant certaines religions, au risque de se dénaturer, se sont cependant laissé apprivoiser en développant des messages moins guerriers, empreints parfois de tolérance à l’égard de la « mécréance » ou de l’hérésie. L’expérience montre que cette sécularisation qui édulcore les dogmes, vide les sanctuaires et affaiblit la portée d’un discours religieux qui se transforme alors en simple morale. Je ne m’en plains pas. Je m’en réjouis même, mais je peux comprendre aussi que cet opportunisme œcuménique irrite les intégristes qui ne rêvent que de transcendance mortifère et rédemptrice. Rédemptrice parce que mortifère !

Pour tous ces motifs, je me garderai bien de m’inscrire dans le discours de circonstance aux accents théologiques politiquement corrects, qui exonère l’Islam de toute responsabilité dans les sinistres dérives sectaires que nous observons. Mais, je peux admettre et comprendre ceux qui le tiennent au nom de l’Ordre Public et de la paix sociale. Il est probable qu’en charge des affaires publiques, j’agirais de même. .

Ce qui frappe en revanche dans le parcours funeste de ces jeunes hommes ou jeunes femmes de nationalité française qui s’enrôlent aux côtés des troupes terroristes en Syrie et en Irak, c’est qu’ils semblent agir sans manifester la moindre retenue. Toute réticence à l’égard des actes de barbarie qu’ils font subir à leurs victimes semblent avoir disparu. Comme si toutes les barrières morales étaient tombées.

J’y vois là le signe d’une responsabilité collective, attestant que notre société a échoué et même gravement failli dans l’éducation délivrée à ces assassins nés de sa propre chair. Sinon, comment expliquer que ces jeunes n’aient pas trouvé d’autre réponse que la mort, aux questions existentielles classiques que tout être humain se pose. Leur soif d’idéal et d’absolu – propre à la jeunesse – ne trouvant à s’incarner que dans l’inhumanité.

Comme si le seul horizon enviable, c’était la mort, espérée pour eux-mêmes en récompense de l’abandon de soi,  et infligée à ceux qui ne partagent pas leur utopie destructrice, appliquée comme un châtiment divin.

A ce stade, ce ne sont pourtant ni la religion, ni les discours enflammés de fanatiques imans, ni même la consultation masturbatoire de sites Internet djihadistes, qui sont la cause de cette déroute de l’intelligence et de la civilisation, mais la société toute entière qui n’a pas su offrir à cette jeunesse de réelles perspectives d’avenir, propres à la projeter au-delà de la satisfaction de ses besoins matériels immédiats.

Cet échec découle de l’abandon, notamment au sein de l’école dite « républicaine », des principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Par facilité ou complaisance, la notion de laïcité est devenue incompréhensible. Pire, elle est devenue l’otage de ses contempteurs et de tous les intégrismes religieux qui se servent de sa lettre pour en détruire l’esprit…Comment interpréter autrement que l’éducation nationale admette la présence de femmes voilées – pour des motifs religieux – comme accompagnatrices des sorties scolaires, ou, ailleurs, que certains parviennent à imposer leurs préceptes religieux à la cantine?

Nous sommes responsables de cette faillite de l’école laïque qui n’a pas su prendre la dimension des évolutions démographiques des dernières décennies et qui a trop souvent confondu « démocratisation et massification ». Nous avons même fini par oublier au passage la raison d’être de l’école républicaine, qui est avant tout de doter chaque jeune du bagage de connaissances nécessaires, lui permettant d’affronter la vie, en s’émancipant à la fois de sa famille, des religions et de toutes les formes de dogme ! Et ainsi d’en faire un citoyen responsable.

Attaquée aujourd’hui de toutes parts, « l’éducation nationale » n’apparaît survivre aujourd’hui qu’au prix de « petits » reniements – souvent politiciens – qui la transforme progressivement en salle d’attente pour une population sans repère, irrémédiablement appelée à gonfler les effectifs du chômage de masse. Ses revers actuels sont à la hauteur des espoirs qu’elle a suscités autrefois comme moyen privilégié d’ascension sociale. La désillusion est sans appel lorsqu’on observe la proportion croissante de jeunes quittant le système scolaire sans avoir acquis les savoirs fondamentaux.

Faute de maîtriser les outils de base de la pensée, comment imaginer que cette frange délaissée – mais de plus en plus importante et diversifiée – de la jeunesse puisse accéder valablement à la citoyenneté et adhérer à l’utopie et aux valeurs d’une République fraternelle et généreuse? Comment se solidariser d’une société dont on ignore l’histoire, les succès et les tragédies? Comment enfin exprimer la complexité du monde quand, tout simplement, on n’a pas les mots pour le dire?

Pour autant, cette jeunesse « perdue » aspire, comme toutes les autres, à se surpasser. Mais en l’état, le handicap semble insurmontable. Intellectuellement immature et culturellement déstructurée du fait d’éducateurs mal formés et de moins en moins motivés, elle est alors la proie facile et consentante de prédateurs et de charlatans qui opèrent en grand nombre sur Internet comme dans certains lieux cultuels, en offrant aux jeunes comme unique exutoire à leur soif d’absolu,  l’option de la mort ou de la haine.

Jean Jaurès

Face à cette catastrophe dont chacun peut d’ores et déjà constater les prémisses, les pouvoirs publics apparaissent tétanisés. Ils ne proposent que des dérivatifs ou des succédanés, qui n’abordent les problèmes qu’à la marge, en confondant allègrement les solutions quantitatives qui ont trait aux moyens de l’éducation nationale et la crise qualitative et morale,qui la déchire. Laquelle porte moins sur le nombre d’instituteurs – devenus « professeurs des écoles » – sur les rythmes scolaires ou encore les activités périscolaires que sur la compréhension intime des missions d’éducation du service public dans le cadre d’une laïcité bien comprise, à savoir républicaine, au sens – j’y viens enfin – de celle de Jean Jaurès (1859-1914).

Personne évidemment ne s’aviserait aujourd’hui de porter atteinte à la stature d’un Jean Jaurès devenu, avec le temps, l’icône incontournable de la République et l’ultime défenseur et martyr de la paix avant la première guerre mondiale. Mais sa vision du monde, sa conception de la politique, sa confiance dans le dessein de l’humanité et sa croyance dans le progrès, en un mot, sa pensée sont largement oubliés. D’aucuns qui se présentent comme ses héritiers – actuellement au pouvoir – l’ont généralement momifié, célébrant sa mémoire et ses qualités morales plus que son intelligence de la République, tandis que d’autres, successeurs de ceux qui l’ont vigoureusement combattu de son vivant, s’accaparent sa pensée en la détournant.

Et pourtant cette pensée dans sa limpidité originelle et dans sa profondeur, demeure plus que jamais d’actualité pour faire face au défis que doit surmonter la République pour être fidèle à ses principes fondateurs.

C’est probablement dans ce but que la Grande Loge de France a organisé le 24 novembre 2014 – dans le cadre de la commémoration de la mort de Jean Jaurès – une conférence publique animée par deux universitaires, deux intellectuels Jean-Paul Scot et Eric Vinson, autour des rapports que la République et la religion devraient nouer, selon le philosophe socialiste. J’y assistais en tant que « profane », invité par un ami très cher franc-maçon.

Pour Jean Jaurès, la laïcité dont il fut un des promoteurs avec son ami Francis de Pressencé, est à la fois indissociable de la démocratie et du progrès social. Elle suppose naturellement d’être tolérant à l’égard des croyances d’autrui, c’est-à-dire de respecter sa liberté de conscience, mais elle est aussi conditionnée par la garantie de l’égalité des droits assurée pour tous, ainsi que par leur respect… Mais ce respect, comme l’a souligné un des orateurs de la soirée, Jean-Paul Scot est « dû aux personnes, aux croyants, pas aux croyances qui peuvent être soumises à la critique ».

La conception de la laïcité, selon Jean Jaurès, n’est ni fermée, ni statique: dans son esprit, elle ouvre sur le progrès, et c’est en ce sens qu’elle excède très largement l’anticléricalisme qu’on lui prête parfois à tort. Idéalement, la laïcité scolaire est, pour lui, le ferment privilégié et le facteur d’émancipation de chaque individu, libéré de toutes contraintes dogmatiques…Dans ce contexte, l’école laïque de Jean Jaurès doit  » assurer l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle de fonctionnement de la vie sociale. »

La pensée philosophique jauressienne était non seulement originale dans son siècle, mais elle le demeure encore aujourd’hui car elle dépasse très largement le positivisme ou le scientisme de la fin du 19ième siècle. Elle ne fait pas du rationalisme l’horizon indépassable de la réflexion. Pas plus qu’elle n’exclut de sa problématique, la question de la transcendance… Certains y ont même vu une forme de spiritualité! Jaurès croit en effet que l’aventure humaine fait sens dans l’histoire, mais il postule aussi que cette dernière reste en permanence à écrire et que c’est à l’homme, es qualité d’être social de la construire… Penseur d’avant-garde sur les sciences de son époque, il estime que la Raison – au sens des Lumières – dépasse le rationalisme étroit, de même qu’il ne saurait se satisfaire d’un Dieu architecte de la Nature, qui « verrouillerait » définitivement l’indétermination féconde des spéculations humaines sur l’infini et l’absolu. Pour le docteur en philosophie – expert en métaphysique – la simple observation de la nature ne peut être l’unique moteur de la pensée. La force de Jaurès fut donc non seulement d’avoir contribué – parfois initié – la lutte pour l’égalité des droits des opprimés de la société, mais aussi d’avoir introduit en position centrale de son discours, un humanisme spécifique, une sorte de mystique internationaliste et même une morale républicaine, que d’autres comme Marx n’ont fait qu’effleurer. Ce fut peut-être aussi sa faiblesse.

Autant de considérations aujourd’hui oubliées, qui pourtant enracinèrent la République, et qui ouvrent l’avenir sur la vie – sur l’espoir d’une vie meilleure – et non sur la mort. Pour lutter contre les dérives sectaires et les non-sens pédagogiques, il n’y aurait que des avantages à les ressusciter d’urgence plutôt que d’embaumer pieusement la dépouille du tribun sous des tombereaux de fleurs fanées. Mais c’est peut-être trop exiger des comptables qui nous gouvernent …

Read Full Post »