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Quand elle parlait de lui – peu fréquemment au demeurant – ma grand-mère paternelle, Marguerite Cailletreau (1897-1986) l’appelait le « curé Delhumeau ». Son frère, le poilu d’Orient, Auguste Cailletreau (1892-1975) dit « Tonton Henri » n’était guère plus prolixe, mais c’est tout de même par lui que j’ai appris qu’au cours de la Grande Guerre, il avait été vicaire à Beaupréau, la ville de « Nini » son épouse. On verra ultérieurement qu’en réalité, il avait été nommé à Beaupréau avant la guerre, et que quelques mois après le début du conflit, il fut mobilisé, comme tout le monde, tout en restant officiellement affecté comme prêtre dans les Mauges ! Les souvenirs d’Auguste, mon « camionneur en ceinture de flanelle » (voir mon article du 28 octobre 2011) n’étaient d’ailleurs pas très précis. Néanmoins, j’en déduisis, des années plus tard et peut-être hâtivement, que le « curé » avait pu jouer un rôle dans sa rencontre avec sa future femme à l’occasion du convoyage de blessés de guerre dans un hôpital militaire auxiliaire à Beaupréau (voir mon article « Nini la Belloprataine » du 6 février 2012).

A la fin de sa vie, Auguste « Tonton Henri » qui, la larme à l’œil, cultivait volontiers la nostalgie du passé et de sa jeunesse au Lion d’Angers se revendiquait d’un cousinage « proche » avec Paul Delhumeau, originaire, comme lui, du Lion d’Angers. Mais sans indiquer lequel et à quel degré. Cependant, on sentait bien que cet ecclésiastique avec lequel il se disait apparenté, constituait pour lui un motif indiscutable de fierté. A cette époque, j’avais interprété cette admiration de mon vieil oncle comme un exemple du respect instinctif qu’il avait pour tout ce qui représentait l’Autorité. Tout l’inverse de moi, qui me méfie par principe des Autorités, surtout lorsqu’elles se prétendent hypocritement « indépendantes »!

Bref! « Tonton Henri » vénérait à la fois les curés et son patron : pour lui, ces deux catégories incarnaient selon des modes différents, des autorités protectrices temporelles et spirituelles, devant lesquelles il convenait de s’incliner…

Alors, de surcroît, si le curé était de la famille!

Comme sa sœur – ma grand-mère – Auguste Cailletreau prétendait que son honorable cousin avait été « curé de Segré ».

Mais, mis à part ces quelques et rares témoignages, il n’y avait vraiment pas de quoi écrire une biographie du saint homme en vingt volumes pour l’édification morale des jeunes générations. Aurais-je souhaité le travestir en moine rubicond de boîte de camembert, que je n’y serais point parvenu car vraiment je ne disposais d’aucun élément plausible pour suggérer que le curé fût hédoniste! A la rigueur, on aurait pu écrire un roman: la discrétion posthume du personnage pouvait en effet laisser libre cours à l’imagination et permettait d’en faire un bon client pour une fiction provinciale au cœur du Haut-Anjou, à cheval sur le dix-neuvième et le vingtième siècle. A condition toutefois d’avoir du talent ! Car, quiconque ne s’improvise pas spontanément Maurice Genevoix !

Jusqu’à une période récente, j’en étais resté là ! D’autant que, dans les années soixante-dix du siècle dernier, en dépit de mon intérêt naissant pour le retour aux sources, j’avais bien d’autres chats à fouetter que de m’attacher aux effets de soutane du « curé Delhumeau ». Ce qui me motivait alors, outre le recensement de mes ancêtres lionnais, c’était les pratiques magiques d’antan dans le Haut-Anjou. Je m’intéressais modestement – en « ethnologue de café du Commerce » –  à la sorcellerie dans le Segréen ou le Bas-Maine, si bien décrite à la fin  de la décennie, par Jeanne Favret-Saada dans un ouvrage qui fait encore référence sur « Les mots, la mort, les sorts » dans le Bocage.

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J’étais presque intrigué à l’idée de placer cet inconnu de « curé Delhumeau » dans ce paysage de jeteurs de sorts, de mystérieuses superstitions et de pratiques d’envoûtement issues du fond des âges. La région lionnaise n’est certes pas hantée – au sens écossais du terme – mais elle entrouvre la porte sur l’imaginaire. Surtout, pour ceux qui, comme moi, y retrouvent une partie de leurs origines mais n’y fréquentent par grimoires informatisés interposés, que des trépassés dans des cimetières disparus au fond des marnes schisteuses des Marches du massif armoricain.

Par son « métier », le curé Delhumeau dialoguait certainement avec l’invisible, et c’est la raison pour laquelle il ne me semblait pas déparer dans ce décor. La tradition orale familiale rapportait même que certaines de nos parentes communes du 19ième et du début du 20ième siècle se livraient à des pratiques mystérieuses de conjuration des mauvais sorts et de rebouteuses occasionnelles. Certaines photographies d’époque de personnes au visage anguleux et asymétrique pouvaient contribuer à accréditer cette réminiscence. Dans l’ombre portée de leurs maléfices, le curé Delhumeau bénéficiait donc un peu de cette atmosphère énigmatique. Faisant fonction, bien malgré lui, de médiateur entre ce bas monde du bocage et une sorte « d’au-delà » fantasmagorique, je lui avais attribué sans motif cette saveur fantastique et impénétrable, qui émane des monuments votifs érigés au croisement des chemins de nos campagnes. Stèles ou croix qui rappellent qu’ici se sont produits dans des temps immémoriaux des miracles ou d’atroces tragédies. Telle était l’aura de mystère qui nimbait, à mes yeux, le souvenir du curé Delhumeau ! Sachant qu’aucun cliché de lui ne venait infirmer ou récuser cette construction romanesque. Aucun ne traîne dans les archives familiales ! En tous cas, dans celles dont je dispose!

Lorsque le curé, cousin putatif, s’invitait parfois au détour d’un propos de ma grand-mère « Pasquier » ou de mon grand-oncle, c’était rarement pour tenir un premier rôle. Il intervenait plutôt comme un élément de contexte, notamment lorsqu’ils leur arrivaient d’évoquer leur propre mère Anne Joséphine Houdin épouse Cailletreau (1861-1943) ou sa sœur cadette Anne Angèle Houdin (1864). Lesquelles avaient pour mère Anne Adélaïde Delhumeau, la tante du curé ! On ne l’a su formellement que tout récemment. En effet, s’il est aisé de retrouver des noms d’ascendants ou de collatéraux dans les archives d’état-civil du 19ième siècle en procédant par déductions logiques successives, agrémentées d’approximations maîtrisées, ça l’est beaucoup moins lorsqu’on recherche quelqu’un dont on ne connait, ni les parents, ni le prénom, ni le lien de parenté, et qui a « émigré » on ne sait où pour exercer  une profession – en l’occurrence un sacerdoce – sur laquelle pèse de nombreuses incertitudes.

Parfois, je me dis que si j’étais parlementaire, je rédigerais volontiers une proposition de loi rendant obligatoire l’inscription de la future profession d’un nouveau-né sur son acte de naissance! On légifère bien sur tout aujourd’hui! Mais je suppose que ça ferait jaser les défenseurs dépourvus d’humour, des libertés fondamentales et des « valeurs qui nous rassemblent » . Les autres, ça les distrairait.

En tout état de cause, pendant longtemps, on ne pouvait donc pas savoir que, parmi les nombreux « Delhumeau » recensés au Lion d’Angers et ses environs au 19ème siècle, le petit Paul était le prêtre que l’on cherchait! Mon père, Maurice Pasquier, petit-fils d’Anne Joséphine Houdin et fils de Marguerite Cailletreau,  dont la mémoire est rarement prise en défaut, ne se souvenait plus, en effet, du prénom de notre illustre curé, ni de son rattachement familial précis…En revanche, il a pu confirmer de nombreux aspects de sa biographie, une fois qu’on l’eût repéré sans ambiguïté.

En fait, il suffisait d’un déclic pour sortir cet homme d’église de son « purgatoire d’oubli » et lui redonner du souffle au-delà de la légende !  Le déclic fut la consultation de sa fiche dans le registre des matricules de recrutement militaire d’Angers – disponible en ligne sur le site des archives du Maine-et-Loire … qu’on ne bénira jamais assez! Surtout en la circonstance!

Furent non seulement révélés son identité et ses états de services mais aussi quelques éléments de sa morphologie, ainsi que le métier qu’il s’apprêtait à exercer au moment de l’établissement du document en 1909. En l’espèce, il était indiqué qu’il était « prêtre », à tout le moins « séminariste », car le rédacteur a hésité en inscrivant dans un premier temps « étudiant », puis en le barrant. En fait, sa fiche de prêtre, ultérieurement communiquée par les archives diocésaines d’Angers – que nous remercions vivement – indique que Paul avait été tonsuré le 14 décembre 1907 nommé diacre le 29 juin 1910 pour finalement être ordonné prêtre le 9 octobre 1910.

Sa fiche de matricule militaire confirme implicitement ce parcours en précisant qu’il a un niveau d’instruction supérieur, au moins équivalent à celui baccalauréat dont il est vraisemblablement titulaire. Ce qui était logique, car il avait dû suivre les cours supérieurs de théologie du Grand Séminaire d’Angers! 

Les archives d’état-civil du Lion d’Angers permirent alors aisément de compléter « le profil » et de préciser la parenté.

Paul Louis Joseph Delhumeau était né au Lion d’Angers, le 30 janvier 1888. C’était le fils de Joseph Olivier Delhumeau (1858- ) et de Marie Joséphine Denieul. A sa naissance, le couple demeurait quai de l’Oudon, où le père était tailleur de pierres, tandis que la mère était « classiquement » qualifiée de couturière. A noter que le grand-père de Paul, un autre Joseph Delhumeau (1827-1898) avait été lui-même tailleur de pierre au même endroit.

A ce propos, une carte postale de Joseph Malicot (http://chassebouviere.centerblog.net/) d’une vue panoramique du Lion d’Angers, prise du quai de l’Oudon au début du 20ième siècle, montre très distinctement, au premier plan, des pierres taillées en forme de pavés, sur le point d’être expédiées par voie fluviale vers Angers ou Segré. Il s’agit sans nul doute de l’atelier Delhumeau!

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S’agissant des liens familiaux, la situation peut être résumée de la manière suivante: Joseph Delhumeau, le père de Paul, était le cousin germain des sœurs Houdin. Leurs enfants, en particulier Marguerite Cailletreau, ma grand-mère et son frère Auguste – « tonton Henri » – étaient donc des cousins « issus de germain »  du futur curé Delhumeau.  Des cousins plus jeunes que lui, respectivement de neuf et quatre ans.

Au-delà de sa réintégration indiscutable au sein de la famille de ma grand-mère, on en sait désormais beaucoup plus sur Paul. En particulier sur le fait qu’il était de constitution assez fragile et qu’il était affecté en 1909 d’une maladie cardiaque, probablement chronique qui a motivé son exemption du service militaire. Du moins, c’est la raison invoquée, car il y en avait peut-être une autre: quatre ans après la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’armée très anticléricale n’était guère encline à introduire des séminaristes prosélytes de la calotte dans ses rangs!  Le même phénomène a été observé après mai 1968 avec les « enragés ». Son affection du cœur était néanmoins réelle et on peut penser que c’est elle qui l’a emporté « ad patres » le 18 juillet 1945 à cinquante-sept ans. Un bon âge pour une crise cardiaque!

Par sa fiche militaire, on a appris aussi qu’il était d’une taille plus grande que celle des poilus de 14-18, puisqu’il mesurait un mètre soixante-six. Il avait le visage « ovale » et les « yeux bleus ». Dommage qu’on ne dispose pas de photographie couleur pour confirmer ce signalement « militaire »!

Sans le déclenchement des hostilités en août 1914, Paul Delhumeau aurait certainement accompli une carrière classique de prêtre, qu’il avait d’ailleurs entamée dès son ordination en étant nommé à la rentrée 1910, professeur au collège libre de Combrée dans le Haut-Anjou, puis à partir de 1937 en devenant vicaire à Bagneux près de Saumur. Lorsque la guerre est déclarée, il vient d’être nommé vicaire à Beaupréau où il demeurera  jusqu’à sa mobilisation en mars 1915.

Sans la guerre, il aurait été amené pendant quelques années encore,  à exercer différents vicariats dans des paroisses de campagne ou à Angers. Et, selon son talent, son crédit ou ses soutiens à l’évêché, à être nommé à la discrétion du prélat, curé d’un village d’Anjou ou à la tête d’une paroisse angevine plus ou moins importante. C’est d’ailleurs ce qui s’est partiellement produit mais « en décalé » . La guerre a troublé le profil de carrière-type des curés. Mais pas seulement des curés, d’ailleurs:  de tout le monde.

Tout d’abord, comme tous les conscrits exemptés d’avant 1914 – comme son cousin Auguste Cailletreau – son dossier fut réétudié dès septembre 1914 par le Conseil de révision de Maine-et-Loire. Il fallut en effet restaurer les effectifs des mobilisables pour combler très vite les énormes pertes humaines – aussi brutales inattendues – subies par l’armée française dès les premiers affrontements de la fin août 1914.

Classiquement, ledit Conseil conclut à son aptitude pour le « service auxiliaire », c’est-à-dire pour une affectation dans les bureaux, dans les services logistiques de l’arrière ou dans les services de santé. En fait, les prêtres étaient en général versés dans les services de santé dont dépendaient administrativement les « aumôniers militaires ». Cette fonction était reconnue en dépit de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et c’est sûrement ce qu’il advint de l’abbé Delhumeau, qui fut peut-être, volontaire pour exercer cette mission de manière officieuse ou, comme l’on disait alors, « bénévole ». La centaine d’aumôniers statutaires du début fut en effet rapidement submergée et déstabilisée par « un rappel à Dieu précipité « de beaucoup de ses effectifs et par une demande spirituelle croissante des poilus sidérés par la mort qui frappait en masse sous leurs yeux.  Les aumôniers militaires ne portaient pas l’uniforme, mais s’agissant des catholiques, la soutane. Les aumôniers officiels recevaient des indemnités équivalentes à celles des officiers. Les « bénévoles » comme Paul, rien! Du moins, « rien » en ce bas monde, mais peut-être des indulgences plénières.

Affecté initialement à l’arrière dans les services de santé, l’abbé Paul Delhumeau est vite reconnu « apte pour le service armé »conformément à la décision du 1er mars 1915 de la Commission spéciale de réforme d’Angers, qu’il avait probablement lui-même saisie. Il put ainsi rejoindre les unités combattantes en tant qu’infirmier/brancardier/ecclésiastique dès le 28 avril 1915 . Il dépend alors de la neuvième section d’infirmiers militaires. Jusqu’au 19 juin 1915, sa section est relativement épargnée. En revanche à partir de cette date et jusqu’au 1er décembre 1916, elle est directement associée aux combats aux avant-postes en « premières lignes ».

Paul Delhumeau découvre alors l’horreur des combats au corps à corps lors des attaques de tranchée et la vision apocalyptique des unités décimées par les tirs d’obus. Il participe à tous les combats de Verdun, de l’Argonne et de la Somme, secourant les blessés, les réconfortant, les brancardant et les aidant à mourir en leur donnant « les derniers sacrements », souvent au péril de sa propre vie. Correspondre aussi avec les familles pour leur annoncer la disparition des leurs, avant l’annonce officielle par la gendarmerie locale, des semaines plus tard! 

Le 27 juillet 1916, il est cité à l’ordre du régiment avec la mention suivante :

« A fait preuve d’un sang-froid et d’un courage admirables pendant les attaques de juillet, se dépensant sans compter les dangers courus ».

Au rythme des coupes sombres et des restructurations, il change fréquemment d’affectation; ainsi, le 1er octobre 1916, il est transféré à la section coloniale d’infirmiers militaires, dépendant du général commandant le 1er corps d’armée. Le 27 octobre 1916, sa section est placée auprès du 9ième Régiment d’Artillerie, puis le 1er mars 1918, auprès du 42ième Régiment d’Artillerie pour enfin aboutir au 1er régiment d’Artillerie coloniale le 21 septembre 1918.

Entre-temps, du 2 décembre 1916 au 31 mai 1918, son régiment et sa section sont envoyés sur les champs de bataille d’Orient, dans les Dardanelles, où se trouvait également un autre lionnais, son cousin Auguste Cailletreau. L’histoire ne dit pas s’ils s’y sont rencontrés. Auguste ne m’en a jamais parlé.

Revenu en France, Paul est nommé le 29 septembre 1918, brigadier, grade équivalent à celui de caporal dans les services de santé et est « mis en congé illimité de démobilisation » le 25 juillet 1919. On lui octroie un certificat de bonne conduite qui vient compléter la Croix de guerre avec étoile de bronze décernée sous la mitraille.

L’abbé Paul Delhumeau avait fait son devoir et apporté la démonstration de son courage: il pouvait reprendre le cours de sa vie religieuse .

croix de guerre avec étoile de bronze

Le 2 août 1919, à 31 ans, il retrouve son « sacerdoce » et rejoint sa cure de Beaupréau pour reprendre ses fonctions de vicaire, non sans un probable détour au Lion d’Angers pour saluer ses parents et amis. Il demeurera dans les Mauges, un peu moins d’un an encore, car le 12 mars 1921, il est nommé vicaire dans la paroisse Saint-Laud à Angers où il exercera pendant huit ans.

Signature P. Delhumeau  Baptême Angers St Laud 1927

Signature P. Delhumeau
Baptême Angers St Laud 1927

Le 3 juin 1929, il est nommé aumônier de la communauté religieuse des sœurs de Saint-Charles à Angers, où sa fonction est certainement moins exposée et moins éprouvante qu’en paroisse. Il n’est pas impossible que sa santé précaire y soit pour quelque chose. Il y officiera jusqu’à l’automne 1933. A cette époque, mon père, tout gamin, se souvient l’avoir visité rue de la Meignanne ou « boulevard de Laval » à Angers, avec sa mère.  

Le 24 octobre 1933, Paul Delhumeau est nommé curé doyen de Tiercé. Et enfin curé de Segré le 24 juin 1935. Cette dernière affectation à une quarantaine de kilomètres d’Angers est proche du Lion. Il se retrouve donc un peu au bercail sur les bords de l’Oudon à une quinzaine de kilomètres en amont de l’atelier de tailleur de pierre de ses aïeux et de son lieu de naissance ! C’est aussi non loin de Bel Air de Combrée où il a débuté comme professeur. C’est enfin une belle promotion car c’est une cure importante. 

AD49 - Petit Courrier du 26  mai 1935

AD49 – Petit Courrier du 26 mai 1935

Dans cette sous-préfecture de près de cinq mille habitants en 1940, très majoritairement catholique pratiquante, les offices sont nombreux de même que les mariages, baptêmes et sépultures, sans compter la catéchèse. Aussi, les prêtres de l’église Sainte Madeleine de Segré ne chôment, d’autant que la religion catholique exerce ici, en limite du pays chouan, une réelle influence.

Le curé Paul Delhumeau est assisté de plusieurs vicaires et est investi du titre honorifique d’archiprêtre.De fait, c’est un notable local, à l’identique du maire et du sous-préfet.  Etant entendu, qu’il est également un ancien combattant de 14-18.

Lorsque la seconde guerre mondiale survient en 1940, Segré se trouve dans la zone d’occupation allemande. On peut penser que le curé, autorité morale incontestée est perçu alors par la population segréenne désappointée par la défaite, comme un recours symbolique ou, si l’on préfère, comme une sorte d’infirmier des âmes pour panser les plaies, atténuer les souffrances morales. Le temps est en effet aux privations et aux restrictions de tous ordres, aux tracasseries administratives et vexatoires de l’occupant.

Au printemps 1944, après le débarquement du 6 juin en Normandie, l’espérance renaît. Mais en contrepartie, les alertes et les bombardements s’accentuent, occasionnant plusieurs morts à Segré. Dans le même temps, des réfugiés normands fuyant en grand nombre les combats, sont accueillis sur la ville, qui les loge comme elle peut dans les groupes scolaires. L’ambiance est délétère. Le ravitaillement de la population n’est plus assuré. La pénurie d’essence a contraint les transports routiers à cesser leur activité. Même le sous-préfet n’utilise plus sa voiture pour parcourir les communes de son arrondissement. La farine fait défaut dans les boulangeries et les mines de fer de Segré ont fermé leurs portes. Les gens s’en sortent médiocrement en cultivant leurs potagers et, en se livrant, pour survivre, au troc avec les campagnes alentour.

Dans ce contexte, les autorités de la ville, sous-préfet en tête ainsi que maire et curé, se dépensaient sans compter pour rassurer la population, porter aide et secours aux réfugiés. Malgré tout, la situation est de plus en plus tendue, sinon explosive.

L’espoir naît de la percée d’Avranches à la fin juillet 1944 qui permet aux alliés cantonnés dans le Cotentin depuis le débarquement de juin, d’entrevoir une libération rapide de la Bretagne et des Pays de Loire. Cette opération crée un souffle d’optimisme à Segré comme ailleurs. On apprend en particulier début août que les troupes américaines  du général Patton sont à proximité de Châteaubriant et que des combats se déroulent au sud de Rennes.  Elles pénètrent en Anjou par Pouancé au nord-ouest du Maine-et-Loire le 5 août 1944. Et la population de Segré manifeste sans retenue son enthousiasme en fin d’après-midi lorsque, après quelques tirs d’artillerie juste après « marienne », elle voit entrer dans la ville un premier détachement américain d’une demi-douzaine de chars et de voitures blindées. Les drapeaux tricolores sortent un peu partout, tandis que la foule chante La Marseillaise.

Malheureusement, il ne s’agissait que d’une reconnaissance et les américains se retirent sans revenir.  Ce contretemps permet à l’armée allemande qui observait sur les hauteurs de la ville de la réinvestir le 6 août vers 17 heures avec une douzaine de blindés. Et de tirer sur la foule hébétée qui se réfugie à la hâte dans les caves. On dénombrera quatre morts, tandis que les SS incendient une partie des quartiers du centre et prennent en otage  une soixantaine de personnes, qu’ils parquent sur les marches de la « Montée Saint-Joseph » avec l’intention d’exercer des représailles sanglantes.

Un témoin, Carol Pirecki, alors âgé de 18 ans, interviewé par le journal Ouest-France le 7 août 2012, confirme la nervosité des Waffen SS. Il raconte que la pharmacie Delaunay de la rue Pasteur, dans laquelle il était employé aurait probablement été  passée par les flammes sans l’intervention de son patron, qui avait réussi à émouvoir le lieutenant SS  dont le père était apothicaire à Dantzig.  Il se rappelle aussi qu’avec d’autres il reçut l’ordre de la soldatesque d’éteindre le feu qui ravageait les alentours de la rue Pasteur, non loin de la montée Saint-Joseph où étaient retenus les malheureux otages, qui, sous la menace des mitrailleuses allemandes, attendirent de longues heures dans un silence impressionnant.

C’est à ce moment que le sous-préfet de Segré, Fouet, l’archiprêtre Paul Delhumeau et le maire Richard firent preuve d’une incroyable audace et d’un courage exceptionnel en parvenant sans autre arme que la dialectique à convaincre le gradé SS de ne pas exécuter les otages et de les libérer. Selon les témoins, les négociations furent âpres et longues, et frôlèrent à plusieurs reprises l’échec. Grâce à ces trois personnalités – hors normes en cet instant – qui réussirent à faire fléchir la détermination d’un ennemi aux abois, Segré échappa au sort  « d’Oradour-sur-Glane ». Et ce jour-là, ils devinrent des héros.

« Un vrai miracle » selon tous les témoins.

« Malgré tout, les flammes continuèrent de dévaster la place centrale de Segré, les pompiers n’ayant été autorisés à intervenir qu’à partir de minuit. Les nazis se sont ensuite volatilisés, vers l’autre côté de la Loire. » Laissant derrière eux des ruines dont certaines brûleront encore longtemps. Le mardi 8 août, les chars américains pénètrent enfin dans Segré libérée ».

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Libération de Segré – Archives Angers

Les trois acteurs de cet acte de bravoure sont des héros. Mais des héros partiellement oubliés car leurs noms pour des motifs qui m’échappent sont ignorés de la postérité. Sur internet, si le site officiel de la ville de Segré les mentionne, c’est surtout au travers de leurs fonctions de préfet, d’archiprêtre et de maire. Il faut vraiment « creuser » pour  accéder à leur identité. Comme si, on les avait délibérément gommé! A noter au passage que cet  étrange anonymat est mieux préservé encore pour le curé que pour le sous-préfet et le maire, qui sont néanmoins associés à l’étape 3  » Montée des soixante otages » d’un circuit pédestre à travers la ville, décrit dans une plaquette de 2008, intitulée  » De secretum à Segré ».

Une plaque apposée à l’entrée de la montée Saint-Joseph à Segré signale l’événement qui s’est déroulé ici en août 1944 mais omet de citer les artisans de ce dénouement heureux. Sans eux, c’est une ignoble tragédie que l’on commémorerait chaque année.

Aucune rue, avenue ou placette ne semble leur être dédiée dans la ville où leur vie s’est subitement transformée en destin ! Pourquoi ?

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Le père Paul Delhumeau est décédé à Segré le 18 juillet 1945, le cœur certainement épuisé. Celui-là même qui en principe aurait dû l’exempter du service militaire en 1909. Et qui en fit un héros en 1916 dans les tranchées et en 1944 en Anjou!

PS: Si d’aventure, un lecteur de ce billet détient une photo du Père Delhumeau, elle pourrait utilement illustrer cette notice biographique… Merci d’avance de m’en transmettre une copie!

Épilogue provisoire (août 2014) : l’arrière  petite-fille du maire de Segré en 1944 a retrouvé et m’a transmis une photographie d’époque des trois protagonistes courageux du 6 août 1944 (voir mon billet du 3 août 2014) .

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 Au début des années 70, lorsqu’on rendait visite à Auguste Cailletreau (1892-1975) alias « tonton Henri » – mon grand-oncle paternel, auquel j’ai consacré ici plusieurs billets, et qu’autour d’une « fillette » de coteaux du Layon, débouchée pour l’occasion, on l’interrogeait sur nos aïeux, il avait coutume de rappeler que la famille Cailletreau n’était pas originaire du Lion d’Angers mais de Saint-Martin-du-Bois ou de  Montguillon (49), deux petits bourgs du Haut Anjou, de quelques centaines d’âmes, situés à quelques kilomètres au nord en limite du département de la Mayenne.   

En fait, il n’avait que partiellement raison – presque raison selon le nombre de générations visées – mais il l’ignorait ! Car l’on sait maintenant que son arrière-grand-père paternel Joseph Jacques Cailletreau (1801-1853), et celui de sa sœur cadette, ma grand-mère Marguerite Cailletreau épouse Pasquier (1897-1896), était le premier de la lignée à s’être installé en Anjou. Lui-même était né à Fougères en Ille-et-Vilaine et avait sans doute émigré de sa Bretagne natale pour trouver du travail, d’abord comme garçon meunier, puis comme menuisier et enfin comme cantonnier à Montguillon où il avait effectivement fait souche.

D’ailleurs, peu importe la vérité factuelle, attendris que nous sommes encore aujourd’hui par la nostalgie de ces instants privilégiés d’autrefois, où le vieil oncle, camionneur d’un autre siècle et ancien poilu d’Orient, nous transmettait, souvent la larme à l’œil, ce qu’il savait du passé de la famille. Dans la pénombre de la pièce de vie, encombrée, de sa maisonnette rue Locarno à Angers, il croyait parfois déceler sur nos visages épisodiquement éclairés par quelque rai d’une lumière oblique, d’improbables quoique possibles ressemblances avec ceux qu’il avait aimés et qui n’étaient plus. Dont son fils Henri disparu en 1937.  Le contrejour et le vin d’Anjou, qui libèrent l’imagination, conjugués à l’avancement de ses récits d’avant la guerre de 14, favorisaient sans doute ces rapprochements…

C’est dans ces circonstances, qu’il disait avoir connu gamin, une très vieille grand-mère, vivant à Montguillon et morte, selon lui, centenaire. Qu’il s’en souvienne, soixante ou soixante-dix ans plus tard, n’avait rien d’exceptionnel, car justement, dans sa jeunesse, ce qui était extraordinaire c’était le fait d’atteindre le siècle. Cette longévité  hors du commun ne pouvait en outre pas passer inaperçue si l’intéressée était de la famille.  A condition évidemment de montrer qu’il en était bien ainsi, car le vieil homme n’avait qu’une idée approximative de son lien de parenté avec l’aïeule, dont il ignorait  le nom précis! 

Quoiqu’il en soit, l’affaire dut faire grand bruit dans toute la région au début du siècle dernier, en particulier au Lion d’Angers, car le nombre total de centenaires en France en 1900 n’était que d’une centaine, alors qu’il est aujourd’hui de l’ordre de 15000 et qu’il augmente régulièrement.  

« Tonton Henri » ajoutait que le phénomène avait tellement défrayé la chronique qu’un monument aurait été érigé dans le cimetière de Montguillon, pour en témoigner et que cette initiative populaire locale avait été rapportée dans les foires du Lion par des métayers de Montguillon. Mais il précisait aussitôt qu’il ne l’avait jamais vu ! Bien qu’ignorant la date exacte à laquelle cet événement se serait produit,  il le situait plutôt dans sa prime jeunesse, c’est-à-dire, à la charnière du 19ème et du 20ème siècle.

En 1977, nous étant rendus avec mes parents Maurice Pasquier et Adrienne Turbelier, un peu par hasard à Montguillon, mais néanmoins curieux de vérifier les propos de l’oncle disparu entre temps, nous n’avons trouvé nulle trace d’une stèle commémorative dans le cimetière. Mais, l’absence de monument n’était pas nécessairement probante, car le cimetière semblait avoir été partiellement rénové postérieurement à l’événement et débarrassé des sépultures abandonnées. Nulle trace donc d’une tombe ancienne de notre présumée centenaire. En revanche, dans un espace désaffecté du cimetière en limite de clôture, nous trouvâmes, parmi des débris funéraires entreposés là, dans l’attente probable d’une évacuation vers une décharge, une petite plaque en fonte en forme de cœur, qui portait l’inscription suivante : « Ici repose veuve Anna Colteau (1801-1901), la centenaire de Montguillon ».  

L’histoire du « tonton Henri » avait donc un fondement réel indiscutable, mais rien n’indiquait que la personne mentionnée fût de notre famille. L’oncle n’étant plus là pour conforter son témoignage, nos investigations s’arrêtèrent là. Ne pas résoudre cette intolérable énigme nous apparaissait provisoirement supportable !  Et ce, jusqu’à récemment, où la mise en ligne sur Internet des archives d’état civil du Maine et Loire, nous permit de reprendre cette affaire et d’y apporter une conclusion qui corrobore globalement le souvenir d’Auguste Cailletreau. Mais cette recherche de type généalogique, nous a aussi réservé quelques surprises ! D’innocentes et facétieuses embuscades, qui, en généalogie comme dans toutes les autres disciplines, donnent du sel à la recherche et du plaisir à la découverte ! 

La plaque trouvée dans le cimetière comportant un patronyme, un prénom et deux dates, la démarche qui semblait la plus évidente, consistait à rechercher dans les registres d’état-civil de Montguillon, une mention du décès de la centenaire en 1901 et de sa naissance en 1801. La première difficulté – aisément surmontable – résida dans le fait qu’il a fallu procéder à la conversion de l’année 1801 en calendrier républicain, seule référence officielle à cette époque. Mais le plus désappointant fut de constater que, pour l’année 1901, aucune Anna Colteau n’était décédée à Montguillon. L’erreur n’était guère possible car seulement cinq personnes sont mortes en 1901 dans ce petit village.

L’une d’elle, Anne Jacquine Bigaret, attira cependant notre attention car son acte de décès, dressé le 28 août 1901,  indique qu’elle était âgée de quatre-vingt-dix-sept ans et qu’elle était veuve de Joseph Jacques Cailletreau. D’une famille de Saint Sauveur de Flée à trois kilomètres de Montguillon, elle y était née le 7 thermidor an 12, soit le 26 juillet 1804. Et c’est donc – sans confusion possible – cette Anne Jacquine Bigaret qu’Auguste Cailletreau évoquait dans les années 1970.

Acte de décès 1901 d’Anne Bigaret à Montguillon (49)

A deux ou trois erreurs près, commises par le fondeur de la plaque de cimetière, Anne est bien « la centenaire de Montguillon » du tonton Henri et c’est en outre une de mes grands-mères à la cinquième génération. Elle n’était toutefois que presque centenaire, lorsque mourut. Mais le fabricant de plaques, peu regardant, a innocemment extrapolé, en lui comptabilisant trois années supplémentaires, comptant sans doute sur le fait que le calendrier républicain de sa naissance introduirait une salutaire ambiguïté auprès des paysans du Haut Anjou.  En outre, son prénom n’était pas Anna mais Anne et le nom porté sur la plaque n’est pas son nom patronymique mais celui déformé (contracté) de son mari : Colteau en lieu et place de Cailletreau.

On ignore à peu près tout d’elle, sinon qu’en février 1834 lors de son mariage avec Joseph Jacques Cailletreau, elle se déclara fileuse… comme sa mère. Mais que filait-elle? Le lin, la laine, le chanvre…? Pour la petite histoire, elle était née six mois avant le couronnement de Napoléon 1er et a, en principe « connu » durant sa vie, deux empereurs, trois rois, deux républiques et huit présidents : un record difficile à battre, dont on peut douter qu’elle ait eu conscience, à une époque où la seule présence visible de l’Etat était la gendarmerie à cheval, tant redoutée des braconniers de tous poils ! Ce qui est probable, c’est qu’en dépit d’une santé exceptionnelle, elle a sûrement ressenti avec acuité le poids de son record canonique d’endurance ! Telle une marathonienne de la durée, on peut penser qu’elle dut en éprouver quelques douleurs !    

A trois semaines près, Anne était du même âge qu’Amantine Aurore Lucile Dupin, plus connue sous le nom de Georges Sand romancière et femme de lettres françaises. J’ignore si sa vie sentimentale fut aussi agitée que celle de son illustre presque jumelle astrale. Veuve en 1853 à l’âge de 49 ans et mère de famille, elle ne se remaria pas, jusqu’à son décès presque centenaire à (de) Montguillon.

On aimerait bien savoir si cette arrière-grand-mère de ma grand-mère Marguerite fut presque heureuse !  Si au moins, je retrouvais la fameuse plaque en fonte, je pourrais lui redonner une seconde vie comme dessous de plat réchauffé de l’Histoire…

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Le candidat socialiste à la présidence de la République, François Hollande, est désormais accompagné dans ses déplacements par une femme, généralement cheveux dénoués, plutôt bon chic, bon genre, que l’on retrouve au premier rang des VIP dans ses meetings. Au Bourget par exemple, le 22 janvier dernier, elle était assise entre le chanteur Benjamin Biolay et Mazarine Pingeot, la fille de François Mitterrand. Pour qui n’est pas spécialement au fait du gotha socialiste ou qui ne s’intéresse que modérément à la vie privée de ceux qui prétendent nous diriger ou des courtisans qui se pressent dans leur sillage, cette présence d’une quasi-inconnue ne pouvait s’expliquer que par sa proximité avec le candidat, par son activisme militant ou encore par le choix d’une brillante énarque en recherche d’un destin national à gauche. La plupart des Excellences socialistes, dont le candidat lui-même, la première secrétaire du parti – sa concurrente d’un temps – la majorité des anciens et futurs ministres, sont en effet passés par cette filière de l’énarchie pseudo militante, pour booster leur bonne fortune. Le schéma ascensionnel est d’ailleurs identique à droite, de sorte que les valeureux colleurs d’affiche ou distributeurs de tracts demeurent cantonnés, en démocratie moderne, dans le rôle subalterne de supplétifs inconditionnels. Qu’ils s’en contentent : c’est déjà bien qu’on leur permette de tutoyer leurs idoles !  

En l’occurrence, pour la dame inconnue, l’hypothèse d’un appétit de carrière « au premier degré » n’était pas la bonne. On a appris très vite qu’il s’agissait tout simplement de la compagne depuis 2006 de François Hollande. Elle s’appelle Valérie Trierweiler, du nom d’un précédent mari, père de ses enfants, et on dit qu’elle est journaliste politique…et maintenant sympathisante de gauche. Dont acte !  

Mon billet aurait pu se conclure ici. N’ayant nulle vocation à concurrencer les journaux à sensation, ni d’ailleurs les moyens, je ne vibre pas à l’écoute de la vie privée des hommes ou des femmes politiques, et si, parfois, je m’y intéresse, comme ce fut sûrement le cas pour l’actuel Président de la République, c’est parce que son épouse, qu’on qualifie abusivement de « première dame de France »  semble jouir d’un statut qu’aucun des textes qui régissent notre République ne semble lui conférer…

 Mais, j’ai aussi l’esprit d’escalier et de la curiosité. Et pour les satisfaire, Internet et Wikipédia sont des outils remarquables…J’y apprends que Valérie Trierweiler est née en 1965 à Angers, qu’elle a longtemps habité le quartier Montplaisir et que ses études secondaires se sont déroulées au collège Jean Lurçat ainsi qu’au lycée Joachim du Bellay. A mes yeux, elle bénéficie donc à ce titre d’un a priori favorable, car je n’ai jamais prétendu être objectif ! Son compagnon bénéficie d’ailleurs du même crédit de sympathie, mais pour d’autres motifs que je m’interdis de développer ici, pour ne pas taquiner une mienne cousine que j’aime bien, et qui estime qu’un blog familial ne doit pas être confondu avec un forum politique !

Cinquième d’une famille de six enfants – famille, qui au demeurant, n’est ni très riche, ni pauvre – Valérie Trierweiler a pour nom patronymique Massonneau. Là encore : mon enquête aurait pu s’achever, mais ce qui m’a intrigué, c’est que les différents articles que j’ai lus sur elle, font état d’un grand-père et d’un arrière-grand-père banquiers, propriétaires de la banque Massonneau rue du Mail jusqu’en 1950, date, à laquelle elle fut rachetée par le Crédit de l’Ouest…

Le Crédit de l’Ouest ! Je ne peux évoquer cette banque sans songer à mon oncle Georges Turbelier (1927-2009) qui y a effectué l’essentiel – peut-être même la totalité – de sa carrière professionnelle à Angers d’abord, puis à Nantes. Le Crédit de L’Ouest, qui fut, grâce, précisément, à mon oncle, le lieu de mon premier  job d’été, mon premier travail salarié et ma première feuille de paie ! A l’époque, en 1964, la banque – en tout cas mon lieu d’affectation – se trouvait près de la Poste centrale d’Angers non loin de la place du Ralliement et mon boulot consistait, au sein d’une sorte d’«open space » d’employées féminines, d’une part à endosser des chèques et, d’autre part, lors des pauses de la journée à acheter les viennoiseries de ces dames dans une boulangerie-pâtisserie voisine.

Rue du Mail

Le maniement du tampon me fut utile par la suite, lorsque, cadre dans l’administration à Paris dans les années 80, j’assortissais mon paraphe hiérarchique d’un cachet officiel… Pour l’adolescent que j’étais, le Crédit de l’Ouest est donc lié au double apprentissage du tampon encreur et du marivaudage intéressé avec une sorte de gynécée de la finance : un bon souvenir, dont je sais gré à mon « Tonton Jojo » aujourd’hui disparu. A mon regretté oncle, dont je mesure encore aujourd’hui toute l’étendue de notre réciproque affection. Cette expérience professionnelle primordiale fut en outre pour moi l’occasion de m’offrir mon premier « deux roues motorisées », un Vélosolex d’ancienne génération, avec lequel j’ai sillonné Angers en tous sens pendant plusieurs années !    

Pour l’heure, c’est Internet que je parcours – gravissant les barreaux de l’échelle à crinoline qui conduit au tréfonds des soupentes du passé… Et j’y découvre que la banque Massonneau et Cie, propriété des aïeux de notre nouvelle peut-être future héroïne Valérie T, avait ses bureaux dans un hôtel particulier situé rue du Mail, à Angers. Surtout elle remontait, sous forme de banque familiale, aux années 1845-1848. A l’origine, elle s’appelait la « Banque Bordier » du nom d’un orfèvre qui avait fait fortune. Dans l’inventaire général du patrimoine pour la Ville d’Angers, un commentaire historique décrit l’importante emprise de la banque dans le quartier de l’actuelle mairie et  souligne que la banque fut connue sous des appellations successives selon les associations de personnes : banque Bordier, banque Bordier, Cormeray et Cie, banque veuve Bordier, et enfin banque Massonneau et Cie, jusqu’à 1950, date de sa fusion avec le Crédit de l’Ouest. 

Autrement dit, à l’issue d’un improbable détour par la campagne présidentielle 2012, on retrouve la banque Cormeray, dans laquelle travaillait Alexis Turbelier, le poilu tué en avril  1918 sur le front de la Somme. C’est sans doute près de cette banque, rue du Mail, Rue David ou Boulevard Bessonneau qu’il connut Adrienne Venault dans les années 1916-1917. Episodes que j’ai déjà eu largement l’occasion d’explorer dans ce blog …

Finalement, tous les chemins mènent à Rome !  Sur celui-là, batifolaient Alexis et Adrienne ainsi que Francois Hollande et Valérie Trierweiler-Massonneau !

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Mon billet du 3 octobre dernier s’achevait sur la démobilisation en août 1919 d’Auguste Henri Cailletreau, poilu d’Orient, dit « Tonton Henri ». La guerre était enfin finie et il allait commencer à vivre. Je l’ai laissé en proie avec une administration kafkaïenne qui ne parvenait pas à identifier le service en charge de son dossier et qui se refusait donc à reconnaitre son statut d’ancien combattant. Malgré tout, le petit homme avait adhéré à l’association des anciens poilus d’Orient et à l’amicale de la classe 1912. Aucun de ses camarades « combattants des Théâtres Extérieurs » ne contestait en effet l’authenticité de sa guerre sur le front des Dardanelles. Chaque année jusqu’à son décès en 1975, il en fut un adhérent fidèle mais sans jamais exercer de responsabilités. Il aimait en revanche participer avec Nini aux manifestations festives qu’elle organisait, notamment aux repas annuels arrosés de vins d’Anjou dans des restaurants de bords de Loire.

Les années « bonheur »  1920-1937

Le 9 août 1919 Auguste épouse à Beaupréau Eugénie Chollet (1897-1979) dite Nini, qui fut sa correspondante de guerre. Sur l’acte de mariage, elle se dit couturière. Mais ni elle, ni Auguste ne semblent avoir encore d’emploi. C’est sans doute un des motifs qui les incite à s’installer à Angers, capitale de l’Anjou, où les chances de trouver un travail sont évidemment plus grandes qu’à la campagne. Et ce, d’autant que lui est mécanicien et qu’il fut conducteur des lourds camions Ford pendant la guerre. Le 5 septembre 1919, le couple habite au  65 rue de la Madeleine à Angers, futur domicile de la sœur d’Auguste, Marguerite et de son beau-frère Marcel Emile Pasquier. Cette situation ne dure pas, car très vite Auguste trouve un travail dans l’entreprise de négoce de « fruits et primeurs » Sallé, qui recherche un chauffeur mécanicien « pour le camionnage des marchandises vers le Midi, Nantes et Saint Malo ». De plus, le poste de concierge de l’entreprise qui comporte un logement de fonction est vacant et  Eugénie est également embauchée. Dans ces conditions, ils s’installent dès la fin de 1919 au 89/99 rue du Petit Thouars à Angers dans la conciergerie de la société Marius Sallé fils. Société, fondée en 1840 et qui a donc pignon sur rue. Et ils laissent probablement la rue de la Madeleine à Marguerite et Marcel!

Au 89 de la rue du Petit Thouars, la petite maison au toit en terrasse, n’a ni étage ni sous-sol. Sans grand caractère, elle date probablement de l’époque – récente – où Marius Sallé, succédant à son père Albert a restructuré l’entreprise. On y entre par le portail et par la cour de l’entreprise qui comprend essentiellement des entrepôts et des baraquements en rez-de-jardin à usage de bureaux, répartis sur environ un hectare entre les rues Dupetit-Thouars, Locarno et le boulevard de Strasbourg. Deux portes permettent d’accéder au domicile d’Auguste et de Nini, dont une directement dans la cuisine, l’autre qu’ils condamneront donnant sur la salle à manger. Le long de la maison, Auguste est autorisé à aménager un petit potager. C’est dans ce logement que le 15 août 1920, Eugénie donnera naissance à leur seul fils Henri. La dizaine d’années qui suit, fut certainement une période de bonheur, en dépit du souvenir encore vif de la guerre, des amis disparus et des difficultés matérielles qu’Auguste peu rémunéré s’efforçait de surmonter par un travail acharné et un sens aigu de la récupération et du bricolage.

Mais, l’important pour Auguste, c’est que sa famille vive en paix. Son gite et son couvert sont assurés et le petit Henri est, selon divers témoignages, un enfant « facile » gentil, calme et travailleur. Le couple rend régulièrement visite à la famille Pasquier de la rue de la Madeleine où les trois aînés, Marcel, Renée et Maurice sont des compagnons de jeu, naturels d’Henri.

De surcroît, Auguste aime son travail de camionneur, expéditionnaire de fruits, légumes et primeurs à travers la France. Pour le garçon autrefois chétif et toujours un peu gringalet, la tâche est pourtant rude, notamment lorsqu’il faut charger ou décharger un camion de caisses de primeurs dans un wagon ou encore parcourir le pays sur des routes souvent mal entretenues, défoncées et cahoteuses. Et encore, tout va bien, tant que la mécanique tient ! Mais la plupart des camions datent de la guerre et leur entretien laisse à désirer. Les pannes sont courantes et les démarrages souvent difficiles l’hiver à la manivelle. D’où l’utilité de la ceinture de flanelle qu’il porte autour de la taille. Auguste en a pris l’habitude dans l’armée pendant la guerre et elle lui fut précieuse pour surmonter l’humidité et la rigueur des hivers dans les Dardanelles. Aujourd’hui, c’est la meilleure parade pour éviter les tours de rein.

Pour les réparations d’urgence du camion, il faut parfois faire confiance aux talents et à l’esprit d’initiative et d’improvisation des mécanos des villages ainsi que sur leur aptitude à forger une pièce pour remplacer un roulement cassé ou une bielle défaillante. Auguste sait d’expérience que le camionneur doit surtout être en permanence vigilant et compter d’abord sur soi-même. Savoir faire preuve de sang-froid pour plonger sous le capot d’un bahut et nettoyer une bougie ou déboucher un carburateur. Ne jamais oublier de caler les roues lorsqu’on se gare sur une route trop pentue car les freins lâchent fréquemment. Savoir calculer son itinéraire en fonction des possibilités de ravitaillement en essence… Mais quand on a fait la guerre dans les marais nauséeux et fangeux de Salonique, ces difficultés apparaissent dérisoires. De plus le romantique Auguste aime parcourir les paysages de cette France encore rurale, qui apaisée pansent les cicatrices de la guerre. C’est l’époque où chaque ville ou village se dote de monuments aux morts en hommage à ses valeureux poilus. Et la France, il la sillonne désormais de Saint Malo à Cavaillon, de Nantes à Angers. Il apprécie, lui, le timide, ces longues périodes de solitude, donc de réflexion et d’introspection au volant de son lourd camion. Le véhicule est malaisé à conduire car la direction est en prise directe avec l’arbre des roues ! Mais peu importe, il aime le bruit du moteur qu’il assimile à une musique. Que dire de ces haltes dans les auberges des villages, dans ces bistrots « routiers » qui commencent à jalonner les routes nationales, si dangereuses avec leurs nids de poules et leurs platanes assassins ?

Bref, il est heureux Tonton Henri car cette vie il l’a choisie! Ses absences sont pourtant nombreuses, mais elles sont ponctuées de retrouvailles hebdomadaires avec Eugénie et le petit Henri ! Comble de chance, le fils s’intéresse, lui aussi, aux moteurs, à la mécanique et même à l’électromécanique. Le père et le fils aiment l’odeur de la graisse et des huiles des roulements ainsi que de l’essence, qu’ils respirent à plein poumon lorsqu’ils flânent dans le garage de l’entreprise. L’un et l’autre se délectent du claquement régulier des pistons et de la régularité horlogère d’un moteur bien huilé. De même, ils apprécient l’ambiance poussiéreuse et le parfum si caractéristique qui émane des entrepôts à grain. Mais ce bonheur de forçat de la route, d’ouvrier consciencieux et de père de famille aimant et aimé ne dure pas !  Le 17 juin 1933, l’entreprise Sallé, confrontée à la crise économique est tenue de se séparer d’Auguste. Son patron Marius Sallé tient cependant à préciser dans le certificat de travail qu’il lui adresse après son licenciement, que : «  dans tous ses différents postes, il (Auguste) nous a donné satisfaction à tous égards. Son départ est uniquement causé par la crise, qui nous pousse à supprimer notre personnel, et nous recommandons très vivement cet employé qui, nous sommes sûrs, donnera ailleurs les mêmes satisfactions qu’il nous a toujours données. Très dévoué, nous le regrettons vivement et souhaitons pour lui qu’il trouve la place qu’il mérite ».  L’attestation de bons et loyaux service est sympathique, mais elle claque comme un éloge funèbre ou une épitaphe après une exécution ! On permet néanmoins au couple de continuer d’habiter au 99 de la rue du Petit Thouars, où Nini demeure concierge. Auguste retrouvera du travail dans une fabrique de meubles, l’entreprise Dubois au 17 rue Locarno à proximité de chez lui. Ce sont ses connaissances du travail du bois, acquises dans la saboterie de son apprentissage au Lion d’Angers, qui sont mis à contribution… Et non celle de mécano ! Il se satisfait de ce travail qui n’est qu’un pis-aller mais qui lui permet au moins de gagner sa vie et celle de sa famille…

Le drame de 1937

Le 2 avril 1937, en moins de trois semaines, son fils unique Henri est emporté à 17 ans par une méningite cérébro-spinale, une maladie qui, à cette époque ne pardonnait pas et à l’évolution duquel ses parents, Auguste et Nini assistent impuissants. Henri fut inhumé le 5 avril 1937 au cimetière de l’Est à Angers. La parution mensuelle de mai 1937 du Journal « Le Moniteur de Notre-Dame-Des-Champs, revue du patronage qu’il fréquentait depuis 1932 rappelle que le petit Henri était un garçon « calme, réservé, un peu timide. Il ne se faisait guère remarquer bien que n’étant pas de ceux dont la présence passe inaperçue ». Auguste et Nini fondaient les plus grands espoirs sur ce fils unique qui avait obtenu son « certificat d’études primaires chrétiennes » à l’école libre de Saint Germain le 27 juin 1933, avec la mention « assez bien ».

A l’issue de sa scolarité, Henri était entré comme «petite main » chez un jeune spécialiste électricien automobile, Joseph Guiheux, au 72 du boulevard du Roi René à Angers. Le 14 décembre 1934 il devient officiellement apprenti électricien où « il se fit apprécier de son patron et de ses compagnons par un tour sérieux, rare à son âge, son attention à toutes choses et sa serviabilité. Toujours peu communicatif il ne se liait guère et si tous l’appréciaient comme un bon camarade, il n’avait pas de véritables amis, ne faisant partie d’aucune bande ou d’aucun clan ».  La revue précise « qu’il avait horreur de tout ce qui était déplacé, grossier, exagéré et qu’il fuyait la compagnie de ceux de son âge qui trop facilement se donnent des apparences de vice ou de mauvaises fréquentations, croyant passer ainsi pour des hommes » .

En fait, tout donne à penser que le petit Henri possédait le même caractère que son père: « énergique, comme tous les doux, il ne savait pas se plaindre et supportait, simplement, avec le sourire, les petites peines de sa vie d’écolier et d’apprenti. C’est cette énergie qui le fit tenir jusqu’au bout alors qu’il souffrait déjà de la maladie » et il fallut toute l’autorité d’Auguste et de Nini pour l’empêcher d’aller à son travail alors qu’il était déjà miné par la fièvre.

Pendant 18 jours ses parents tentèrent tout pour le sauver, mais la médecine de l’époque qui ne disposait pas d’antibiotiques ne pouvait rien pour lui. Il perdit vite connaissance et ce ne fut que par intervalles qu’il la recouvrait toujours pour reconnaître « d’un mot aimable » les membres de sa famille ou les visiteurs qu’il apercevait. Il décéda le vendredi d’après Pâques 1937. Auguste ne fit jamais le deuil de son fils. Dans les années soixante-dix, il rappelait encore les larmes aux yeux, le projet qu’il avait, d’ouvrir un garage avec son fils après son apprentissage.

La seconde guerre mondiale à Angers

En juin 1940, Auguste est affecté à la première compagnie (4ième section) de la garde territoriale (défense passive) en appui de la gendarmerie, où convoqué, il se présente le 10 juin à 20h30. Mais rien n’indique qu’à la suite de cette réunion, les membres de la garde furent appelés à jouer un rôle quelconque avant l’arrivée des troupes allemandes. Neuf jours plus tard, la Wehrmacht occupait Angers pour quatre ans.  Pendant l’occupation allemande entre 1940 et 1944, le domaine de l’entreprise, dont sa femme est toujours la concierge, sera réquisitionné par l’armée allemande à cause de ses entrepôts et de ses hangars. Auguste, l’ancien Poilu d’Orient, dut alors supporter quotidiennement sans trop broncher la présence d’une armée d’occupation chez lui. Nini plus diplomate, peut-être d’un abord plus accommodant avec les soldats et plus rusée, a sûrement su éviter les ennuis que la mauvaise humeur de son époux n’aurait sans doute pas manqué de provoquer. On a dit qu’elle avait joué un rôle d’informatrice auprès de résistants de la police municipale angevine. Cette période noire et complexe mériterait en fait de longs développements peu compatibles avec le format de ce billet.

L’après-guerre et les années soixante

A la fin de la guerre, l’entreprise Salé est finalement reprise par les établissements Godineau, producteur et négociant en graines, qui deviendra ultérieurement « Boret-Godineau-Camut Réunis » où Auguste travaillera du 1er août 1945 jusqu’à sa retraite, le 30 juin 1964, à 72 ans ( ! ) en qualité de chauffeur de poids lourds et employé grainier.

En guise d’hommage, son patron R. Massigoux écrivait le 4 juillet 1964: «  Pendant toute la durée de sa présence en nos établissements, nous n’avons eu qu’à nous louer de lui en tous points de vue, et pouvons faire de lui le plus grand éloge. Il nous quitte sur sa demande pour prendre sa retraite, libre de tous engagements». Retraite tardive, qui ne l’a d’ailleurs pas empêché de continuer à rendre, encore longtemps, de menus services, sans réelle contrepartie, à celui qu’il ne cessait de considérer comme « son patron ». Dans les années soixante, le site de l’entreprise Godineau rue du Petit Thouars n’était plus qu’un lieu d’entrepôt, où régnait l’odeur des semences et des graines. Une pancarte émaillée indiquait encore aux visiteurs la direction des bureaux, un baraquement déserté qui fermait la cour et à l’intérieur duquel se trouvaient encore de vieilles balances. Y régnait l’atmosphère étrange d’un monde englouti sous la poussière d’un temps irrémédiablement révolu.

La vie quotidienne rue Dupetit-Thouars

Auguste et Nini s’étaient appropriés la cour devant leur maisonnette et l’avaient aménagée à leur guise: un tilleul l’ombrageait, cerné par un massif de fleurs. Un bric-à-brac de jardinières en bois, bricolées par « tonton Henri » étaient disposées dans la cour ainsi qu’une volière, des cages pour les cochons d’Inde et des niches pour les deux petits roquets de la famille: le sien, l’immortel bâtard Louis XV, le préféré, tacheté noir et blanc, le confident, le compagnon de tous les instants, celui qui accompagnait Auguste dans tous ses déplacements en voiture ou en camion, toujours à sa droite sur le siège passager, et Fléole, le chien que « le patron » lui avait demandé de garder. Une petite poulette au bec rogné, rescapée des élevages industriels, faisait partie de la ménagerie en liberté dans la cour. Il l’appelait « Petite » et elle répondait à ses appels.

L’intérieur de la maison était à l’image de la cour, insolite et surannée, comme si le temps s’y était arrêté un jour de 1937, à l’exemple de la vieille pendule normande muette depuis des lustres. Des fauteuils de bois blanc, repeints en marron, des coussins de paille dont un réservé au chien. Et puis, sur la cheminée, quelques souvenirs du petit Henri ses jouets, un vieux camion en bois Lucas et Hunderberg, déménageur angevin, et des photos. Attenant à la maisonnette, Auguste continuait d’entretenir amoureusement un potager, conçu quarante ou cinquante ans auparavant.

Auguste possédait aussi une vieille et lourde automobile Renault à marchepied de 1925, qui consommait pratiquement autant d’eau que d’essence et qui ne démarrait qu’à la manivelle. IL l’appelait Sophie ! Sophie faisait partie de sa famille ; une famille reconstituée, faite d’objets divers auxquels Auguste conférait une âme.

Avec « Sophie », il parcourait le Maine et Loire, le chien à sa droite et Nini sur la banquette arrière, telle une imposante aristocrate dans un carrosse, une fourrure en peau et tête de renard autour du col. C’est dans cet attelage, un peu désuet que le petit poilu de 14-18 trainait sa misère et prenait du plaisir !  Sophie, c’était l’incarnation de ce que fut, sans nul doute, le fil rouge de sa vie, l’amour des automobiles. Lorsqu’au soir du 17 janvier 1954, en revenant du Lion d’Angers, il fut victime d’un accident sans gravité, sa première préoccupation fut pour sa voiture, alors même que Nini qui s’était légèrement cognée, saignait du cuir chevelu ! En 1959, il se sépara pourtant de Sophie, pour une berline plus moderne disposant d’un démarreur électrique : une « 4 Chevaux Renault », qu’il conduisit pendant une dizaine d’années.

Les dernières années : rue Locarno

A la fin des années soixante, la propriété de la rue du Petit Thouars fut vendue à un promoteur immobilier. Auguste et Nini durent quitter les lieux mais en raison d’une disposition testamentaire de leur premier employeur Sallé, qui leur garantissait le gîte, leur vie durant, Monsieur Massigoux, le propriétaire et vendeur leur proposa d’habiter une maisonnette proche un peu délabrée mais assortie d’un petit jardinet. Située à une cinquantaine de mètres rue Locarno, elle semblait posée comme une verrue sur le parvis de l’église Sainte Bernadette. Il était convenu qu’au décès du dernier d’entre eux, elle serait détruite pour ouvrir la perspective de l’église. C’est ici que les deux vieux époux reconstituèrent leur petit monde, presque à l’identique de leur précédent domicile, hormis la télévision qui fit son apparition dans le décor. A plus de soixante-dix ans, Auguste alla même jusqu’à réaménager en jardin, l’étroite cour entourée de murs et située à l’arrière de la maisonnette. Brouette après brouette, il transporta la terre de son ancien potager, rehaussant ainsi le niveau du sol d’une dizaine de centimètres !

Auguste décéda ici le 31 mai 1975 dans une chambre humide, qu’il partageait avec son dernier chien, quelques heures à peine après avoir vu un médecin, une de rares fois de sa vie ! D’ordinaire, c’était Nini qui le soignait à coups de plantes, de formules magiques et d’observations. Cette fois, elle échoua. Sur son lit, le petit homme dormait apaisé et ce qui frappait dans l’obscure lumière de cette chambre mortuaire où nous le veillions, Renée, ma tante,  mon père et moi, tandis que Nini dormait dans l’autre chambre, c’était ses mains, osseuses et disproportionnées, sculptées par des décennies de labeur, de déchargement de camions, de bricolages impossibles, de conduite avec de poids lourds sur toutes les routes de France, des mains d’un ouvrier auquel la vie n’avait pas fait de cadeau. Une vie qu’il avait su, malgré tout dompter avec l’élégance des humbles!

Demeure le souvenir de cette veillée funèbre dans la nuit du 1er juin 1975 à la lueur tremblotante et blafarde du lustre de la cuisine, vacillante à l’image de la vie d’Auguste, ponctuée de tristesse mais aussi de sourires alimentés par les craquements sourds des vieux murs et des planchers, de fous rires aussi avec Renée et mon père, attablés tous les trois dans la cuisine en évoquant de vieux souvenirs comme pour mieux conjurer un sort qui, s’agissant d’Auguste, avait constamment oscillé entre bonheur et malheur. Dans un garage à proximité, sa « 4 chevaux Renault » l’attendait posée sur des cales depuis qu’il ne conduisait plus! Eugénie lui survécut quatre ans … Le chien confié à Marcel Pilet, le mari de Renée s’échappa et disparut.

Epilogue

S’il avait vécu plus longtemps, nul doute que, centenaire, il serait devenu un combattant exemplaire décoré de la Légion d’Honneur par le président de la République…et qu’en plus, le ministre des transports lui aurait remis solennellement la médaille des routiers, si elle existe. Comme quoi, l’important c’est de durer! Faute de quoi, il faut attendre patiemment qu’un petit neveu vous mette en ligne sur Internet.

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