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Posts Tagged ‘Thiérache’

Il y a toujours un moment où la consultation compulsive d’archives, la main crispée sur le clavier d’un ordinateur, ne suffit plus pour appréhender la vérité de ceux dont on recherche la trace. La généalogie ne représente que le pan visible de l’histoire familiale.  Certes, il est possible au travers de la lecture de centaines de pages numérisées d’actes de naissances, de décès et de mariages, voire de registres de nomenclature militaire, de cerner certains aspects factuels de l’existence de nos parents disparus, d’identifier les membres de leurs familles et même quelquefois leurs amis ou collègues les plus proches, commis comme témoins à l’occasion de mariages. Mais force est de constater que cette recherche, préalable et indispensable, nous laisse sur notre faim.

Sauf à disposer, par ailleurs, de témoignages circonstanciés ou d’échanges de correspondances, rien de permet en général  de rendre compte de leur vécu, encore moins de leurs personnalités. Ces obstacles d’ordre ontologique ne peuvent guère être surmontés, bien que parfois, en nous observant nous-même, on peut raisonnablement postuler que certaines de nos postures, propos ou comportements trouvent leur racine dans ce qu’inconsciemment, nous avons hérité d’eux. Sans sombrer dans une métaphysique de « café du commerce », je suis persuadé qu’en se rendant sur les lieux où ils vivaient et en se retrouvant confronté aux mêmes paysages, au même environnement et plus globalement à des stimuli sonores voires olfactifs comparables, on ressuscite certaines sensations qu’ils auraient eux-mêmes éprouvées quelques décennies auparavant.

Cela suppose cependant que la topographie et l’activité des lieux n’aient pas été trop modifiées et que les transformations cadastrales normales, les catastrophes naturelles ou les guerres n’aient pas définitivement effacé toutes les traces du passé. Ces visites de terrain ont en outre le mérite de corriger certaines idées faussement acquises en l’absence de connaissance des sites ou des régions, sur la base exclusive de témoignages plus ou moins partiaux et connotés !  

C’est dans cet état d’esprit, que nous nous sommes rendus le 5 juillet 2012 en Thiérache, en particulier à Vervins pour y réveiller les mânes de mes arrière-grands-parents paternels, Charles Pierre Pasquier (1855-1931) et Louise Héloïse Desse (1867-1939) son épouse. Et, au-delà d’eux, de tenter de capter les esprits follets des familles Desse, Brifoteaux et autres alliées, ascendants de Louise, qui vécurent au 19ième siècle dans les petits villages alentour comme Brunehamel, Parfondeval, Dohis. Certains étaient meuniers et il ne m’aurait pas déplu de retrouver quelque vestige de moulin !

Ce ne fut pas le cas, car la météorologie déplorable de ce début d’été 2012 ne nous a pas laissé le loisir de battre la campagne à la recherche de fûts en ruine de moulins à vent. En revanche, elle nous a heureusement contraints à  nous réfugier dans les églises fortifiées de Thiérache. Dans l’attente d’accalmie des orages, nous avons pu ainsi admirer ces témoins religieux de l’histoire mouvementée de Picardie et les baptistaires dans lesquels nos chers fantômes durent certainement être plongés… 

Parfondeval (Aisne)

 A Vervins en revanche, les éléments nous avaient accordé une trêve. C’est sous un soleil radieux que nous pûmes arpenter les rues de la ville haute et de la ville basse où vécurent Charles et Louise, de manière parfois épisodique, entre 1888 jusqu’à leur décès dans les années trente. Nos objectifs étaient modestes: il s’agissait simplement de s’imprégner de cet environnement qui constitua leur cadre de vie et d’imaginer leurs émotions à l’écoute de sons familiers comme le carillon du beffroi de la mairie sur la place d’armes ou encore le clapotis des eaux du ruisseau – le Vilpion – qui traverse la ville en contrebas et au bord duquel Charles et Louise habitèrent. Visiter aussi la très belle église fortifiée Notre Dame, et admirer son mobilier, son buffet d’orgues et ses tableaux, dont le célèbre et monumental tableau de Jouvenet, « le repas chez Simon le Pharisien », peint en 1699.

L’église N.Dame de la place d’armes à Vervins

Cette escapade spatio-temporelle fut un succès. Elle montra que Vervins n’est en rien la petite ville triste et morne du Nord, que nous imaginions injustement. Même si  la cité du 21ème siècle n’est sûrement plus celle du 19ème, la ville apparait vivante, dynamique, riche d’un patrimoine historique, qui n’a rien à envier à celui de beaucoup d’autres cités réputées plus touristiques. Un peu comme dans le film « Bienvenue chez les Ch’tis », l’appréciation initiale en forme de préjugé est rapidement contredite par l’accueil chaleureux des vervinois, qui rivalisent de gentillesse et de disponibilité pour fournir un renseignement. De surcroît, la ville est fleurie et plutôt riante.

Vers la Ville Basse à Vervins

La découverte du quartier de Charles et de Louise sur les rives du Vilpion fut aussi une surprise, aux antipodes de l’image aberrante et inexplicable du « coron », peu ou prou insalubre, qu’on en avait en tête sans le connaître. Nulle brume âcre et polluante émanant d’usines, telles qu’on se les représente dans les misérables basfonds de Liverpool au 19ème siècle. Il s’agit à l’inverse d’un endroit champêtre à l’orée de bois. Des jardins ouvriers bien entretenus sont déployés sur les rives, au bord desquelles se dressent encore les murs en brique rouge d’un moulin à eau. On imagine les lavandières, dont peut-être Louise, bavardant près du lavoir aménagé et aujourd’hui restauré, sur la petite place à l’entrée de la rue des Foulons. C’est là qu’ils résidaient avec leurs enfants et la grand-mère Hélène Ruphine Desse. La maisonnette était probablement trop exigüe pour la famille. Elle est proprette et toujours debout, sur le chemin longeant le ruisseau, mais malheureusement sa façade a été crépie, masquant les briques apparentes qu’on aperçoit sur les photographies du début du siècle dernier.

le Vilpion à Vervins

Bien sûr, l’impression d’ambiance n’est pas la même aujourd’hui qu’au 19ème siècle, mais il est impossible de concevoir, dans ces lieux, des ruelles mal famées et crasseuses. C’est pourtant, l’image misérabiliste que je m’étais construite et que les faits démentent. Il y a peu encore je pensais que Vervins fut pour Charles Pasquier une sorte d’asile, éloigné de l’Anjou, où il pouvait se dérober sans crainte à la curiosité familiale avide de découvrir les secrets de ses étonnantes pérégrinations de jeunesse. Je pensais qu’il s’était installé là par défaut. J’estime désormais que c’était peut-être un choix de vie, un choix de bonheur. Même s’il demeure de larges zones d’ombre…  

Maisonnette de Charles et Louise au bord du Vilpion

Le 6  juin dernier, dans un précédent billet consacré aux « secrets » de Charles Pasquier,  j’étais un peu dans l’état d’esprit de celui qui décrit un éternel fuyard. C’est sous cet angle que je rapportais mes démêlés d’outre-mémoire avec Charles Pasquier. Je déplorais presque qu’en dépit de mes efforts et de quelques victoires sur l’oubli, il persiste à demeurer un inconnu familier. 

L’hypothèse du bonheur choisi n’était pas évoquée. Et pourtant, pour l’émettre comme une possible évidence, il suffisait de prendre l’autoroute. Une hypothèse, somme toute, assez logique en déambulant dans Vervins!  « Bon Dieu, mais c’est bien sûr »!  Comment autrement expliquer que cet homme né en Anjou n’y soit jamais retourné après un service militaire atypique effectué dans le dernier quart du 19ième siècle ? Dans quelles circonstances s’est-il retrouvé en Thiérache où il fonde une famille avec une jeune femme, née en région parisienne mais dont la mère, manifestement d’origine picarde, semble peu ou prou en délicatesse avec sa propre famille ?

Je ne reviens pas sur ces interrogations toujours sans réponse rationnelle. Mais faut-il vraiment des réponses de ce type? En tout cas, je crois pouvoir éliminer l’explication simpliste consistant à postuler que toute la vie de Charles n’aurait été consacrée qu’à brouiller les pistes et à se cacher. Je présume au contraire qu’il a vécu heureux ici, sans trop se soucier du reste… Je suis convaincu que ces lieux qu’il a arpentés et ces gens plutôt accueillants, que j’ai découverts ici, attestent de cette quiétude…

Je ne soupçonnais pas cette nouvelle piste avant ce voyage … 

Nous sommes repartis de Vervins, débarrassée de ces miasmes mythiques,  avec une tarte au Maroilles, spécialité locale, dégustée le lendemain en région parisienne avec le petit-fils de Charles et Louise, Maurice Pasquier, mon père … et Adrienne, ma mère. Ca valait le détour, cette odeur de sainteté!

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