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Le tabac n’a plus vraiment bonne presse de nos jours…

Aussi, est-il téméraire, intrépide ou inconscient de l’évoquer avec des vibratos dans la plume ou des trémolos dans la voix ! Est-il vraiment convenable de se le remémorer avec nostalgie, au même titre que d’autres produits ou manies, dont, par la force des choses et surtout celle du temps qui passe, il a fallu se défaire?

Et pourtant, ce foutu tabac – qu’on distribuait aux jeunes conscrits d’antan pour les consoler de quitter leur mère – fut le témoin et le support de toute une époque et d’une certaine insouciance, où, à la satisfaction de l’Etat qui en faisait son beurre et ses choux blancs, on prenait vraiment plaisir à griller une cigarette et à se perdre en réflexions sur les méandres de la transcendance, en regardant les volutes de fumée se perdre et se dissoudre dans l’atmosphère apaisée d’une nuit d’été, telles celles entourant le tambourin et l’éventail de la gitane qui illustrait notre paquet.

La clope avait aussi un petit côté « piège à filles » qui n’était pas pour nous déplaire! Surtout les blondes…Adolescent, j’étais régulièrement fourni en cigarettes par d’adorables grandes-tantes célibataires, sœurs de mon défunt grand-père maternel, qui trouvaient, par là, un moyen peu onéreux de s’attacher ma présence distrayante, épisodique et intéressée…Du tabac à priser des anciens ou de leur chique mâchouillée à plus soif, à la pipe des militants syndicaux et des curés (en tout honneur ici) jusqu’à la cigarette roulée ou conditionnée des jeunes godelureaux, le tabac était encore bon marché…

La salle du congrès de la scission socialiste de Tours en 1920 étaient enfumée. On croyait à l’époque que le tabac nous aidait à réfléchir. Force est de constater qu’on avait raison, puisque désormais, ne fumant plus, on peine à penser juste…L’actualité en fournit en permanence la démonstration. Mais bien entendu, je ne me risquerai pas à approfondir cette thèse iconoclaste de peur d’encourir les foudres de la bien-pensance officielle qui menace de procès, quiconque s’aviserait de rire ou de ricaner des peurs que nourrissent tous les hypocondriaques de la nouvelle classe moyenne, souhaitant vivre à tout prix le plus longtemps possible et en marathonien! D’ailleurs, on se demande bien pourquoi. Eux aussi sans doute! Car « dans le même temps » (périphrase à placer désormais au moins une fois par écrit ou discours), ces adorateurs narcissiques de leur propre vie s’obligent quotidiennement à toutes les « mortifications » imaginables pour se maintenir en forme, souffrant sans relâche dans de multiples contorsions censées réparer les affres du temps, ramant et courant sous toutes les latitudes, et même chez eux, sur leur tapis roulant …

Passe encore – dit-on – puisque, ce faisant, ils prennent réellement leur pied sous l’effet des endomorphines qu’ils produisent… Mais en plus, ils s’interdisent de consommer tout ce qui n’est pas bio, tout ce qui a du goût, du gras, du sel, du sucre, du gluten et qui n’est pas fabriqué et conditionné conformément aux normes en vigueur édictées par l’Etat, en adéquation avec les recommandations européennes et celles de l’Organisation mondiale de la Santé! Sans parler du Conseil de l’Europe…. Il reste les salades à l’eau d’Evian.

Dans ces conditions – je veux dire, dans cette ambiance aseptisée qui a colonisé tous les médias, les collectivités publiques et les lieux de travail, les jardins publics et bientôt les chambres à coucher privées ou collectives, un « mézigue » – autrement dit un quidam impertinent – qui s’aventurerait à allumer sa bouffarde, a tout intérêt à se faire discret! De même, s’il sort sa clope ou sa sèche de son paquet en souriant en dépit des horreurs de l’étiquette à faire vomir un médecin légiste …

Dans tous les cas, il vaut mieux qu’il évite de s’exhiber… Et s’il lui prend, dans un geste forcément provocateur, d’allumer vraiment sa cigarette avec un briquet à essence, sans s’être assuré que personne ne sera physiquement et « psychologiquement » incommodé, le risque est grand que la populace se ligue contre lui! Et lui enjoigne dans l’instant de rengainer son étui sous peine de lynchage et d’aller polluer ailleurs!

Il se trouvera en outre toujours quelqu’un, s’affichant comme plus savant que les autres pour affirmer à la cantonade en pointant l’impudent que la pollution par ce petit cylindre puant, cancérogène et ennemi déclaré de notre système cardiovasculaire, n’a pas de frontière … « comme on l’a bien vu lors de la catastrophe de Tchernobyl »…

Malheur à celui qui, pour « faire l’intéressant », ferait observer que Tchernobyl n’a pas de rapport avec le tabac ! Il se verrait immédiatement mis au ban du groupe de ces penseurs imprévus du bien public, qui, avec la même profondeur de pensée, s’empresseront enthousiastes d’applaudir le recrutement d’un gamin de vingt-cinq ans tapant dans une baballe et rémunéré à prix de wagons de lingots d’or par des soutiens inavoués de la barbarie islamiste ! A cet instant, on se prend à regretter qu’ils ne fument pas.

Bien que n’étant plus fumeur, je ne saurais me départir d’une certaine mélancolie à l’évocation de ce tabac qui fut, en son temps, libérateur et facteur d’affirmation de notre identité. Et ce sentiment est d’autant plus prégnant qu’il contraste avec cette dictature bestiale de l’hygiène de vie qu’on nous impose désormais, et à l’intolérance brutale de nos semblables qui piétinent sans cesse notre intimité en se réclamant de notre bien-être.

A l’évocation de ces soirées étudiantes enfumées dans les arrière-salles de café, comment ne pas se souvenir avec émotion de ces paquets de Gauloises ou de Parisiennes qui accompagnaient nos soirées et nos travaux jusque dans les amphis de la fac de Nantes? Pourquoi cracher sur cet attribut qui fut celui de la convivialité au cours de notre jeunesse, lorsque, tantôt, nous nous assimilions à Rimbaud, tantôt à Einstein, sans jamais parvenir à approcher réellement ni l’un, ni l’autre, autrement que dans la saveur acre de nos fumées ?

Bien sûr, je me garderai bien de faire l’apologie du tabac, même si, par jeu ou par bravade un peu puérile, je m’y livrais, il y a quelques années encore, auprès d’une de mes très estimées collègues, cancérologue, devenue depuis ministre de la santé…

Plus prosaïquement, je souhaite préserver mes abattis judiciaires. Pour acter concrètement ma reddition sans contrition mais aussi sans condition aux principes hypocrites de moralité publique qu’on cherche à nous inculquer, je ne défierai pas les ligues de vertu, bien en cour, toujours prêtes à dégainer une plainte pour incitation à la débauche comportementale et châtier les coupables d’incivisme et d’homicide involontaire par imprudence verbale. Donc je la ferme et range mes pipes au rayon des curiosités d’un passé d’ignorance…

Je dis simplement qu’autrefois je prenais plaisir à fumer et que je n’en nourris aucun regret ni remord . Je ne vois pas en effet pour quel motif, je devrais désormais me repentir de ce fait en me gâchant rétroactivement le plaisir, même si certains des inconvénients que j’ai eu à subir ensuite étaient probablement et pour partie, dus à cette habitude que les censeurs prosélytes actuels d’une modernité à leur convenance, qualifient de funeste.

Je ne vois pas non plus de quel droit et même en m’appuyant sur quels principes universels, je me déguiserais en Savonarole halluciné qui prodiguerait des leçons de morale et de maintien à tout ce qui bouge! Pourquoi devrais-je pourrir la vie de ceux qui fument, de ceux qui conduisent trop vite, de ceux qui boivent de l’alcool, de ceux qui utilisent des pesticides, de ceux qui se moquent comme d’une guigne des perturbateurs endocriniens, et j’en passe…?

Bref, pourquoi devrais-je me désolidariser de tous ceux qui se disent asphyxiés par l’accumulation des interdits que l’on s’échine à placer sur leur route au nom de la préservation de leur intégrité physique et mentale, dans le dessein cynique de contraindre leur liberté d’être et de les tenir en état de sujétion et de culpabilisation permanentes! Pourquoi devrais-je me réjouir des tentatives d’infantilisation que l’on fomente à notre endroit, dans le but encore inavouable de nous accoutumer au despotisme et ainsi de lui ouvrir la voie? Comme dans un meilleur des mondes!

Aussi – le cacherais-je ? – ai-je éprouvé une réelle satisfaction, récemment à Angers, en me promenant rue de la Chaussée-Saint-Pierre, près de la place du Ralliement, en constatant que le café tabac qui nous fournissait en clopes, les soirs de fêtes avec mon pote tragiquement disparu de la rue des Deux-Haies, avait résisté à l’épreuve du temps, des liquidations et des successions ! Je fus heureux d’observer qu’il avait réussi à surmonter toutes les épreuves administratives et les tentatives probablement multiples de destruction pour raison d’Etat. A-t-il été sauvé par les chinois?

6 août 2017

Sauf erreur de ma part en tout cas, sur un demi-siècle, il semble qu’il soit un des rares petits commerces du quartier à avoir gardé la même enseigne de débitant de tabac… En fait, il est même plus ancien encore. Une photographie prise sous l’Occupation allemande lors de la seconde guerre mondiale (publiée dans un bouquin édité par Ouest-France en 1981) atteste déjà de sa présence à cet endroit ! A l’époque, il était sous monopole d’Etat !

J’aimerais bien que le jour où l’Etat interdira le tabac, abandonnant ainsi son métier juteux de trafiquant ou de dealer de cigarettes au profit du cannabis légalisé pour satisfaire d’incontrôlables banlieues, l’enseigne soit, malgré tout, préservée. Même si les pouvoirs publics décident, en vertu de la tendance « mode », d’en faire une salle de shoot sous contrôle médical et télévisuel.

Ça rappellerait ad aeternam  le bon vieux temps.

                      1944 au même endroit 

 

 

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