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Le décès d’Edmond Maire (1931-2017), le 1er octobre dernier nous a naturellement attristés. On avait sans doute oublié l’ancien secrétaire général de la CFDT, mais sa disparition a réveillé en nous de vieux souvenirs… Un peu comme l’annonce de la mort d’une relation familiale, fréquentée autrefois, mais avec laquelle nous ne correspondions plus depuis longtemps…

La veille, on n’aurait même pas su dire, sans l’aide des « Géants du Web », s’il était déjà mort ou encore vivant ! C’est la presse, en nous informant et en s’emparant de sa dépouille pour évoquer son action syndicale, qui a finalement tranché cette question existentielle! Et depuis, à l’image du chat de Schrödinger, il n’a jamais cessé d’être aussi vivant.

En réalité, ce qui nous a peiné dans cette fin, forcément inattendue pour qui n’appartient pas au cercle de ses proches, c’est le sentiment que la génération qui nous précède s’efface irrémédiablement et qu’avec elle, une page de notre propre histoire est en train de se tourner définitivement… Avec elle, s’éloignent des pans entiers de notre jeunesse militante et de nos illusions d’antan! Accessoirement, ça nous rappelle que nous passons en première ligne.

Edmond Maire était en effet un des derniers porte-drapeau d’un syndicalisme « ouvrier », intermédiaire entre le syndicalisme débridé des enfants du baby-boom, exécuteurs testamentaires de mai 1968, et celui de leurs parents, jeunes adultes lors de la Libération et acteurs des Trente Glorieuses!

Cette histoire, celle de l’immédiat après-guerre, comme celle issue de la contestation « soixante-huitarde »  puis de l’Union de la Gauche, appartiennent désormais au passé. Et même à un passé révolu qui ne suscite plus guère, dans les arrière-salles de café, désormais aseptisées, équipées Wi-Fi et désenfumées, que de mélancoliques souvenirs d’anciens combattants sexagénaires, bientôt septuagénaires, considérés avec un brin de condescendance par les modernes « marcheurs » comme des représentants d’espèces en voie de disparition, de jouisseurs impénitents et imprévoyants. Ils s’en réjouissent en oubliant juste, ces procureurs implacables du passé, qu’ils sont nos enfants!

A leurs yeux, nos combats doivent être rangés au rayon des archaïsmes ridicules, inconciliables avec l’évolution des rapports sociaux dans un univers concurrentiel et impitoyable, où la règle d’or est désormais la mondialisation des biens, des marchandises et des personnes… Un monde sans horizon, donc sans repère selon nous, d’où doivent être artificiellement gommées les « contradictions » à partir desquelles s’organisait autrefois, tant bien que mal, la société. Finie la lutte des classes! Le terme est passé de mode!

Finies les classifications d’antan, entre les exploiteurs et les exploités, entre les détenteurs de richesses et les forçats du travail,  autrefois pertinentes, mais qui ne seraient plus porteuses de sens sous l’ère de la bienveillance autoritaire d’un inspecteur des finances immature, ci-devant banquier d’affaires! Finis enfin les « acquis » des luttes d’hier, qu’il faudrait désormais regarder comme d’inadmissibles privilèges, consentis par faiblesse ou complaisance à une génération – la nôtre – qui se serait délibérément gavée sans vergogne de « délices de Capoue », et qui aurait pillé, la planète au détriment de sa jeunesse !

Ainsi, la revendication de travailler au pays ou d’être justement rétribué, est présentée comme une prétention disproportionnée, empreinte d’un conservatisme malséant! Comme d’ailleurs le travers désuet d’aimer durablement un métier qu’on a choisi, et qu’il faudrait nécessairement condamner comme s’il s’agissait d’un caprice anachronique dans un monde en constante bougeotte, livré aux appétits financiers de spéculateurs cherchant à optimiser leurs profits engrangés ensuite aux antipodes. Dans ce contexte, l’idée, avancée jadis, d’exiger des plus riches une contribution aux charges de la collectivité, proportionnée à leur fortune, apparaît non seulement saugrenue, mais réactionnaire et contre-productive, au motif qu’elle pourrait, décourager l’effort spontané et altruiste, bien que d’expérience, improbable, des ultra-fortunés, à se préoccuper de l’intérêt général! En réalité, l’ère de la modernité s’ouvre en reprenant les vieux poncifs inégalitaires des débuts de l’industrialisation de l’avant-dernier siècle!

N’ayant nulle légitimité à prodiguer des leçons de maintien, je m’en tiendrai juste à signaler à ces nouveaux maîtres à penser, découvreurs ingénus mais méprisants, du fil à couper le beurre – et qui nous gouvernent – que même les accusations d’archaïsmes finissent par se démoder! Et qu’il n’est peut-être plus si loin le temps où les vieilles rengaines des syndicalistes du passé reprendront des couleurs. Elles réapparaîtront comme une impérieuse actualité, quand on s’apercevra que ces fausses nouveautés qu’on nous assène quotidiennement font le lit de toutes les inégalités, de toutes les injustices, et, plus grave encore, de tous les obscurantismes, notamment religieux. Sous couvert d’efficacité économique et d’adaptation à un environnement à tous vents, elles remettent en cause en les travestissant progressivement, des valeurs aussi fondamentales que la liberté notamment de pensée, l’égalité et la fraternité! In fine, la patrie qu’il ne faut plus évoquer, est en danger. La démocratie à coup sûr.

Plus jeune que les autres pionniers du syndicalisme non communiste d’après-guerre, comme Eugène Descamps (1922-1990), fondateur de la CFDT, ou le nantais Gilbert Declercq (1919-2004), Edmond Maire partageait avec eux – au moins dans la première phase de son parcours – une conception du syndicalisme, fondée sur l’exigence démocratique, sur la neutralité confessionnelle et sur l’indépendance programmatique par rapport aux partis politiques…

Sa disparition fournit paradoxalement l’occasion de remettre de l’ordre dans nos souvenirs et de saluer ces militants enthousiastes, désintéressés et motivés – dont mon père Maurice Pasquier – qui refusaient à la fois le diktat des différentes formes d’oppression idéologique, et qui dénonçaient avec autant de force, le goulag et l’imperium capitaliste…

Revendiquant notre droit à la nostalgie, nous persistons à croire que cette ambition de peser sur le cours du monde peut sans dommage concilier la justice sociale, la prospérité économique et le progrès moral, scientifique et technologique… A contre-courant des paradigmes en vogue, nous aimons penser que cette utopie a laissé quelque trace voire quelque germe dans notre histoire contemporaine et qu’elle demeure même la condition du processus de libération de l’espèce humaine, comme en rêvaient déjà les fondateurs de la Première Internationale et que relayèrent nos pères!

Nous fûmes, enfants et jeunes adultes – des spectateurs de cette époque, et parfois, très modestement d’anonymes concertistes!  Ça rassure quand le présent n’est pas manifestement pas à la hauteur des espérances d’hier…

Le départ d’Edmond Maire nous touche donc, car, avec lui, s’évanouit un symbole, celui, désormais passablement écorné, d’un syndicalisme autogestionnaire, théorisé dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier, dont se revendiqua également cette « Deuxième Gauche » qu’incarnaient Michel Rocard (1930-2016), et, dans une moindre mesure, Jacques Delors.

Ceux qui avaient fait de l’autogestion leur corps de doctrine et le ferment du socialisme démocratique, rêvaient d’un monde dans lequel, sans nier les antagonismes structurels entre les travailleurs et les capitalistes, tous les partenaires sociaux consentiraient à conjuguer « équitablement » leurs efforts pour collaborer à l’intérêt général. Ainsi, les travailleurs, reconnus comme des interlocuteurs légitimes et responsables, feraient valoir leur point de vue par la négociation, sans rien rogner de leurs objectifs catégoriels et, sans systématiquement recourir à la grève pour le faire aboutir. Mais sans l’exclure non plus!

Edmond Maire incarna ce pragmatisme syndical qui trouva à l’époque son expression politique au sein du PSU, puis dans le courant rocardien du Parti Socialiste. Les tenants de cette stratégie de transformation douce mais exigeante ne se nourrissaient pas de l’illusion du « grand soir », qui panserait magiquement tous les maux et corrigerait l’ensemble des défauts de la société…Car, l’atteinte de leurs objectifs reposait autant sur une modification des comportements, sur leur force de conviction, que sur le recours à la loi ou sur l’expression agressive d’un rapport de forces, favorisé par la prise d’un pouvoir central.

L’accession du jacobin François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981 sonna « subrepticement » le glas de cette conception pragmatique du socialisme, au profit d’une vision plus traditionnelle, dogmatique et dirigiste, qu’on habilla plus tard du terme ambiguë de « social-démocratie ». Cette social-démocratie – dont se prévalaient aussi bien Friedrich Engels (1820-1895), le compagnon de Marx  que les socialistes libéraux scandinaves – est en effet une « auberge espagnole » idéologique. Elle présente l’avantage de faire cohabiter par les non-dits toutes les tendances du socialisme et donc d’ouvrir la porte à toutes les options, y compris les reniements. C’est aussi un inconvénient majeur, qui ne prospère qu’au détriment de la clarté…

Ainsi, sous l’ère Mitterrand, le projet socialiste s’est progressivement affadi, en s’accommodant de la monarchie républicaine instaurée par la cinquième République, dénoncée auparavant avec talent par le locataire de l’Elysée, (avant de s’en repaître avec gourmandise). Le projet devint tout simplement une fiction idéologique où l’art de la synthèse indolore ou du statu quo stérile, fut porté à son paroxysme à l’occasion de chaque congrès socialiste dans les décennies d’après 1981… jusqu’à la déroute finale de 2017.

Dans l’enthousiasme des premières réformes du premier septennat mitterrandien, personne, au sein du mouvement syndical, ne détecta la supercherie sur la marchandise, qu’une jeune et dynamique oligarchie technocratique, « opportunément » à gauche, avait fini par vendre … Cette élite, avide de sauter sur l’aubaine piaffait dans les coursives du pouvoir depuis une dizaine d’années…

Plusieurs secrétaires confédéraux de la CFDT, proches d’Edmond Maire au sein de la commission exécutive de la confédération syndicale, rejoignirent les cabinets ministériels, acceptant de devenir les alibis de ce nouveau pouvoir. Parmi d’autres, ce fut le cas, par exemple, de René Decaillon au ministère du travail, qui, en dépit de son indiscutable bonne volonté et de son dévouement à la cause des salariés, semblait perdu parmi ces jeunes énarques dynamiques qui rédigèrent les lois Auroux, sans se soucier de ses avis de terrain!

Plus tard, on fit même de certains « conféréraux » des ministres ou des conseillers d’Etat, comme le truculent et sympathique leader de la Fédération de la Métallurgie, Jacques Chérèque, ou encore Albert Mercier (1933-2008), alias « Bébert », le grognon et jovial métallo franc-comtois, secrétaire national à l’action revendicative et à l’international…

Nous déchantâmes collectivement, lorsqu’on s’aperçut, mais un peu tard, après le virage de 1983 et le congédiement du Premier ministre, Pierre Mauroy, que le gouvernement avait abandonné certaines des lignes de force de son programme initial en se convertissant au libéralisme financier, et de surcroît presque honteusement sans vraiment l’assumer, et que le socialisme démocratique se résumait désormais à entretenir des écuries électorales pour légitimer la carrière des hauts fonctionnaires politisés, issus de l’Ecole Nationale d’Administration.

Le décès d’Edmond Maire ravive tous ces souvenirs! Ceux de nos débats d’idées, de nos manifs, ceux d’amitiés durables et parfois d’amours furtives, ceux des cris et des slogans que nous hurlions en brandissant nos calicots, mais ceux aussi de nos élucubrations fondatrices, de nos rêves chimériques et des occasions perdues!

Mais pas seulement…

Bien que n’ayant pas connu personnellement l’homme, sa disparition remet ainsi en lumière tant d’épisodes de mon enfance et de ma jeunesse angevine, dans une famille ouvrière catholique, toute entière dévolue (enrôlée) – presque par consentement mutuel – à l’action syndicale du père, de concert avec le culte marial de la mère.

Une famille où les amitiés syndicales – qui ont transcendé les décennies – se nouaient au fil des engagements militants tantôt paroissiaux au sein de l’Action catholique ouvrière, tantôt syndicaux au sein de la CFTC, puis, à partir de 1964 de la CFDT.

Novembre 64: mandat de mon père au congrès fondateur de la CFDT

 

C’est une belle et longue histoire qu’il faudra un jour explorer plus avant ! Celle du mouvement ouvrier dans les pays de Loire dans les années cinquante et soixante du siècle dernier…Pour l’heure, la mort rôde! Elle n’effacera pas cette histoire-là!

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