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Posts Tagged ‘Seconde guerre mondiale’

La ville d’Angers fut libérée du joug nazi par l’armée américaine du général Patton, le 10 août 1944!

Ce jour-là, en début de soirée, Michel Debré (1912-1996) alias « Jacquier » dans la Résistance, qui avait été nommé commissaire de la République par le Général de Gaulle, se présenta seul auprès du préfet régional pétainiste Charles Donati en train de dîner ! Sans s’embarrasser d’inutiles circonvolutions rhétoriques ou de convenances protocolaires, il lui notifia sans ambages que la République était rétablie et que désormais c’était lui, au nom du gouvernement provisoire, qui assurait la représentation de l’Etat dans la capitale des ducs d’Anjou…

Le haut fonctionnaire déchu s’y attendait. Aussi, accueillit-t-il l’intrus sans broncher et reçut la nouvelle sans élever la moindre protestation ou objection, et sans prononcer de déclaration solennelle qui l’aurait dédouané de sa servilité passée auprès de l’ennemi ou qui l’aurait statufié devant l’histoire. Bon prince, le nouveau patron des lieux accorda à Donati, un quart d’heure pour débarrasser son bureau, quitter ses appartements et la préfecture! Et peut-être – qui sait – terminer à la hâte, son dernier repas dans la salle à manger autrefois monastique de l’hôtel de la préfecture, ci-devant abbaye Saint-Aubin….

Dès lors, le nouveau préfet de région s’attela sans tarder à ses fonctions! Le reporter du journal Ouest-France  le décrivit en ces termes: « A le voir si jeune et si actif dans le grand bureau de la Préfecture où il nous reçoit – sa porte est ouverte à tous – on ne peut manquer d’évoquer les grandes figures des jeunes conventionnels qui firent la 1ère République et dont il est, à coup sûr, le descendant et le continuateur. »

Michel Debré dans son bureau à Angers

Pendant ce temps, dans le centre-ville d’Angers, dans les quartiers périphériques ou dans les faubourgs, l’annonce de la Libération se répandit comme une traînée de poudre, tandis que les troupes américaines qui avaient massivement franchi la Maine dans la matinée, investissaient méthodiquement les lieux publics et les grands boulevards , et s’installaient pour bivouaquer dans certains parcs ou jardins, comme le Jardin Fruitier, rue Desmazières, en face de l’appartement de mes grands-parents maternels…

Après quatre ans d’occupation nazie, la population pouvait enfin sortir, faire la fête et hurler sa joie de retrouver la liberté, même si quelques francs-tireurs isolés, soldats oubliés de l’armée allemande en déroute, ou des miliciens désemparés, encore habités par leurs chimères, persistaient, ici ou là, à faire le coup de feu! Comme pour sauver un honneur perdu de longue date, ou tenter d’exorciser leur sort désormais désespéré et irrémédiablement scellé.

Partout, c’était l’allégresse, dont se souviennent encore avec la même émotion les témoins d’alors, aujourd’hui nonagénaires.  Partout, refleurirent des drapeaux tricolores, sortis de la naphtaline des caves ou des greniers dans lesquels ils dormaient depuis quatre ans… comme des champignons comestibles regardés avec gourmandise dans une clairière enfin ensoleillée après une nuit pluvieuse. Tous les bâtiments officiels étaient pavoisés, tandis que des G.I., rigolards sur leurs chars Patton et acclamés par la foule, distribuaient des cigarettes américaines en privilégiant les jeunes filles peu timides qui escaladaient le fût de leurs canons, avides peut-être, ultérieurement, d’autres performances plus festives encore avec ces beaux gars bien nourris venus du Far West !

Pour les nouvelles autorités préfectorales, la tâche était écrasante, car au-delà des nids de résistance nazie qu’il fallait définitivement réduire, il convenait aussi de maintenir un semblant d’ordre public, ne serait-ce que pour éviter, au nom d’une « juste épuration », des jugements expéditifs et sommaires, des débordements de violence et même des règlements de compte privés, auxquels la population soudainement décomplexée après des années de privation, de répression et de silence, pouvait être tentée de se livrer à l’égard de ceux ou celles qu’elle accusait à tort ou à raison d’avoir pactisé avec l’ennemi…Mais surtout, il fallait assurer l’approvisionnement de la ville pour nourrir des habitants déjà passablement affamés par quatre ans de disette et d’ingestions forcées de topinambours et de rutabagas.

Comble de difficulté, il n’y avait plus de maire pour relayer les instructions préfectorales et prêter main forte aux services de l’Etat, eux-mêmes passablement désorganisés du fait de la défection prudente ou « suscitée » de quelques fonctionnaires hiérarchiques, un peu trop compromis avec le régime de Vichy.

En outre, Michel Debré, en homme avisé malgré sa jeunesse, se méfiait des résistants de la dernière heure, qu’il croisait dans les couloirs de la préfecture, et dont il pressentait, non sans motif, que leur zèle à passer à l’action avait parfois pour motivation l’occultation de leurs propres et encore récentes zones d’ombre. Voire dans certains cas, de leurs odieuses turpitudes. Il craignait que certains, mus par une soif de justice aussi dévorante que peut-être intéressée – et que ne pouvait justifier à lui seul un amour aussi soudain qu’intempestif de la patrie – ne s’arrogeassent des droits ou des prérogatives sans rapport évident avec le service de l’intérêt général…

Disons, pour faire simple, que la situation était complexe et c’est la raison pour laquelle il était nécessaire de hiérarchiser les priorités. Parmi celles-ci, le rétablissement dans les meilleurs délais d’un état de droit et de l’autorité des pouvoirs publics était primordial… Ainsi, dès le 30 août 1944, après une rapide instruction pour détecter de dirimantes incompatibilités pour faits de collaboration trop manifestes avec le régime de Pétain, un arrêté préfectoral rétablit vingt-quatre des conseillers municipaux de l’ancienne équipe, en désigna treize nouveaux et renomma premier magistrat de la ville, Victor Bernier (1868-1952) l’ancien maire d’Angers, démissionnaire depuis le 30 mars 1944.

Victor Bernier
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Le vieil homme (76 ans) s’était distingué par son courage en juin 1940 en se portant au-devant des panzers allemands sur la route de Paris, flanqué du préfet Pierre Ancel (1885-1966), pour déclarer « Angers ville ouverte », et ainsi lui épargner « les horreurs et les dangers d’un combat de rue » et la destruction. Le commandant allemand de l’unité blindée avait en effet menacé par un message télégraphié d’être sans pitié pour « cette jolie ville » en cas de résistance armée. Ceint de son écharpe tricolore et brandissant un drapeau blanc, Victor Bernier avait ensuite accompagné les chars ennemis jusqu’aux Ponts-de-Cé.

De surcroît, durant la longue et douloureuse épreuve de l’occupation, l’attitude du maire fut constamment digne, son seul souci étant de protéger ses concitoyens, sans faillir à l’honneur et sans manifester de sympathie pour l’ennemi.

C’était donc à un homme respecté, raisonnable, expérimenté que Michel Debré faisait confiance et renouvelait les fonctions. Un homme qui connaissait parfaitement les rouages de l’administration communale qu’il avait en effet dirigé sans discontinuer depuis 1935 après avoir exercé un premier mandat à la fin de la première guerre mondiale…

La charge qu’on lui confiait était cependant temporaire, car l’objectif était d’organiser des élections municipales régulières le plus rapidement possible, de telle sorte que les édiles municipaux retrouvent rapidement une authentique légitimité issue des urnes… Parmi les conseillers municipaux rétablis dans leur fonction par Michel Debré, figurait un certain Auguste Allonneau (1885-1963), un ancien édile socialiste, professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers, élu depuis 1929 et révoqué par le régime de Vichy en 1940 de l’enseignement et de ses fonctions électives.

Confortés par cette indispensable remise en ordre des institutions et des services officiels, Michel Debré et Victor Bernier administrèrent, tant bien que mal, la ville pendant les premiers mois qui suivirent la Libération, veillant en premier lieu au ravitaillement en vivres et en combustibles…Mais pas seulement, car, au-delà des déclarations d’intention, il fallait aussi restaurer les pratiques démocratiques après des années de dictature, et notamment préparer les élections municipales prévues au printemps 1945…

A cette fin, le corps électoral devait être totalement remanié, non seulement pour l’actualiser – ce qui n’avait pas été opéré depuis plusieurs années – mais surtout le compléter pour y intégrer les femmes qui, pour la première fois, dans l’histoire de la République, étaient appelées à voter et étaient éligibles. …Enfin, certaines questions devaient être tranchées comme l’inscription sur les listes électorales des militaires engagés dans les armées alliées en Allemagne, ou encore, des prisonniers ou des ouvriers du STO qui n’avaient pas encore rejoint leurs foyers… Questions souvent plus délicates qu’il n’y parait, car, pour certains d’entre eux, on ignorait s’ils étaient encore en vie…

Après une campagne électorale assez mouvementée au cours du printemps 1945, où beaucoup de clivages politiques d’avant-guerre – souvent surannés – réapparurent sous les préaux d’école, le premier tour du scrutin eut lieu le 29 avril 1945…Six listes sollicitaient le suffrage des angevins, qui représentaient l’ensemble de l’échiquier politique d’alors, à l’exception, bien sûr, des nostalgiques du pétainisme dont les partis avaient été dissous et interdits.

Eu égard aux modalités de vote, ce premier tour ne fut pas décisif,  puisque il ne permit pas de pourvoir un seul siège de conseiller municipal!

Au second tour, qui se déroula le dimanche 13 mai 1945,  les partis de gauche formèrent une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite symboliquement par un résistant angevin, républicain de toujours, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans le camp d’extermination de Mauthausen.

Malgré l’absence de son leader, c’est cette liste de large d’union à gauche, qui  remporta l’élection face à la liste apolitique « républicaine modérée d’union et d’action municipale. Le Mouvement républicain populaire (MRP), un parti démocrate-chrétien nouvellement créé et issu de la Résistance, refusa de participer au vote, considérant que son positionnement centriste l’empêchait de se rallier à l’un ou l’autre des « deux blocs » en lice.

Cette défection du MRP fut certainement regrettée par nombre d’électeurs modérés, lassés des excès de tribune de la droite et de la gauche. Mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951) était sûrement de ceux-là. Sans être politiquement engagé, on sait qu’il se revendiquait d’une forme paisible de démocratie chrétienne, protectrice de la famille et des plus démunis, sans nourrir l’ambition d’ébranler les fondements d’une société angevine séculaire. Mais, il ne livra jamais la moindre confidence sur la manière dont il se détermina ce jour-là de 1945, à supposer même qu’il eut décidé de s’exprimer en faveur d’un camp ou d’un autre. Il est parti en emportant le secret de l’isoloir dans sa tombe.

En revanche, pour son épouse – ma grand-mère – Adrienne Venault (1894-1973), la présomption est grande que son premier vote se soit porté vers la liste estampillée « apolitique » c’est-à-dire de droite, face à la gauche socialo-communiste. Dans ma famille paternelle, les choix étaient probablement plus incertains, même si l’on peut raisonnablement supposer que mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956), adhérent cheminot de la CGT à la gare Saint-Laud, ait préféré la liste de gauche !

Cinq jours après le vote, le 18 mai 1945, un conseil municipal extraordinaire décida d’élire Auguste Allonneau, maire d’Angers avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947 et devint ainsi le premier maire socialiste d’Angers. En 1946, il sera même élu député SFIO du Maine-et-Loire, mandat qu’il exercera au sein de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. J’ai lu un de ses rapports sur la fibrose des mineurs d’ardoise (schistose) dans les archives des maladies professionnelles, lorsque, dans les années 1980 j’assurais le secrétariat de la commission des maladies professionnelles au ministère du travail.

Auguste Allonneau
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Auguste Allonneau était né le 24 juin 1885 à Cours, un petit village poitevin des Deux-Sèvres situé entre Parthenay et Niort, où ses parents Augustin Allonneau et Marie Patarin étaient cultivateurs… Élève puis étudiant brillant, il obtint une licence de mathématiques en 1908, qui lui ouvrit les portes d’une carrière professorale exercée d’abord dans différents lycées ou collèges de province, avant d’être affecté au lycée David d’Angers après la guerre de 1914. Une ville qui ne lui était pas inconnue, puisque c’était celle de son service militaire comme soldat du 6ième régiment du Génie, entre 1906 à 1908.

Durant la Grande Guerre, il fut d’abord mobilisé comme infirmier puis affecté comme professeur au Prytanée de La Flèche, pour finir dans les services auxiliaires lors de l’armistice de 1918. Sa découverte du mouvement socialiste (SFIO) était antérieure d’une dizaine d’années, en 1909, alors qu’il était prof de maths dans un collège à Manosque dans les Alpes du sud.

L’histoire du mouvement ouvrier retiendra de lui, qu’il fut un des congressistes de Tours à la fin décembre 1920 dans la salle du Manège, qui entérina la scission du mouvement socialiste et la création du Parti Communiste Français.

Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’à cette occasion, mon grand-père Marcel Pasquier, alors cheminot à Saint-Pierre-des-Corps l’ait aperçu dans la délégation des militants de l’Ouest. Auguste Allonneau, proche initialement des « reconstructeurs » tels Marcel Cachin (1869-1958) ou Ludovic-Oscar Frossard (1889-1946), favorables à l’unification du mouvement socialiste français, y compris en y intégrant sa tendance bolchévique, se ralliera finalement à Léon Blum au sein de la « vieille maison » SFIO!

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Si mon billet n’avait porté que sur les premières élections municipales en Anjou après la seconde guerre mondiale, et sur l’évocation du mouvement socialiste angevin, j’aurais à cet instant pleinement rempli mon contrat. Et il ne me resterait plus qu’à brosser une édifiante et savante conclusion sur les difficultés de rétablir la démocratie après des années d’oppression.

Avec malice, je me serais peut-être aventuré à esquisser une comparaison hasardeuse avec l’actualité politique française et internationale. Peut-être même me serais-je livré à une ou deux petites provocations, destinées à réveiller un lecteur inattentif… Et pour éviter tout procès d’intention et préserver ma réputation déjà écornée d’homme de progrès social, je me serais sûrement fendu d’une conclusion moralisante dédiée aux bobos parisiens, de telle sorte que les générations futures si d’aventure, elles me lisaient, me perçoivent comme un sage assimilable à un Montaigne de banlieue parisienne, solitaire dans son bureau des bords d’un affluent de l’Orge, comme l’autre dans sa tour girondine.

Et bien sûr, j’aurais changé le titre de « mon oeuvre » qui évoque curieusement ma grand-mère, et qui n’aurait pas lieu d’être, en tout cas, sous la forme annoncée.

Bref, si j’avais rédigé ces lignes en fin d’année 2016, c’est ainsi que j’aurais procédé…

Tout a basculé en fait à la mi-février 2017

Je venais à peine de ranger mon encrier, après avoir rédigé un petit couplet sur le plus lointain de mes aïeux connus sous le titre un peu pompeux de « Généalogie quantique » (14 février 2017), lorsque le son cristallin émis par mon smartphone m’indiqua qu’un message venu d’ailleurs venait d’être intercepté par cet autre moi-même. Ce signal eut pour effet de m’extraire de la torpeur réparatrice dans laquelle m’avait englué l’émotion provoquée par ce grand-père à la quinzième génération qui aurait pu jouer aux cartes (géographiques) avec Christophe Colomb…

Le message venait sans doute de faire trois ou quatre fois le tour de notre planète bleue en jouant à saute-mouton d’un satellite à un autre, pour parvenir jusqu’au petit appareil qui m’est désormais aussi indispensable que ma télé ou mon lit. Il provenait en fait de la région nantaise, et son auteur était une auteure, en l’occurrence Rose l’Angevine, ma très honorée cousine généalogiste, bien connue des familiers de ce blog.

Elle m’informait qu’à l’issue d’une chasse à l’homme – ou à la femme – sans concession au travers des archives des Deux-Sèvres et à la faveur de ses accointances dans les différents cercles de chercheurs de crânes édentés du Grand Ouest, elle était parvenue à démontrer que le premier maire d’Angers – l’Auguste Allonneau évoqué ci-dessus – appartenait à la parentèle lointaine de ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, dont j’écrivais, juste avant, qu’elle n’aurait certainement pas voté pour un socialiste!

Ainsi en 1945, le premier maire socialiste était un cousin de ma grand-mère… Très éloigné en l’occurrence, même si tous les deux étaient originaires du pays de Gâtine en Poitou! Sauf erreur de calcul de ma part, toujours possible dès qu’on compte sur ses doigts en s’agrippant comme on peut aux rameaux les plus élevés d’un arbre généalogique, ils seraient cousins au quinzième degré.

Et leurs ancêtres communs à partir du la huitième génération ascendante seraient les « Allonneau » seigneurs de Saint-Pardoux, Saint-Maixent ou Parthenay. Tous des notables du crû, dont tous les biens furent confisqués sous la Révolution, singulièrement après 1793 ou 1794, lors de la répression féroce conduite par les colonnes de la Convention Nationale, contre tous ceux qui avaient pris le parti de la Vendée Militaire…

Ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973 aurait sans doute apprécié de savoir qu’elle descendait « en droite ligne » de nobliaux poitevins des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Peut-être un peu moins, qu’elle était la cousine d’un socialiste, fût-il finalement assez modéré! Mais elle ignorait ces données dont je n’ai pris connaissance qu’en février 2017!

Le sachant, pour inaugurer son droit de vote au printemps 1945, aurait-elle déposé dans l’urne un vote motivé par l’esprit de famille? Eu égard à nos nombreuses discussions sur la fin de sa vie, c’est peu probable.

J’aimais soutenir la controverse avec elle et c’était réciproque… Femme d’une vive intelligence, elle n’était pas, à proprement parler, une « progressiste »…Pour autant, ce n’était pas une bourgeoise. Aussi loin que me portent mes souvenirs, je l’ai toujours connue vêtue de noir sans coquetterie ni affectation. Depuis son veuvage en 1951, elle vivait seule et chichement dans un minuscule deux-pièces au premier étage d’une maison sans confort au 20 de la rue Desmazières à Angers. Ses ressources étaient exclusivement constituées de la maigre retraite de réversion de son mari – mon grand-père – qui avait été gardien de la paix municipal jusqu’à son décès prématuré…

Nécessité faisant force de loi, elle comptait scrupuleusement « ses sous » et comme beaucoup de gens modestes, elle votait à droite, au grand dam de la gauche qui ne comprend jamais pourquoi…Pas plus hier qu’aujourd’hui!

A la décharge d’Adrienne – si tant est qu’il faille l’excuser d’options idéologiques respectables qu’elle assumait sans complexe – elle avait subi dans sa propre chair, les désordres de la guerre entre 1914 et 1918 et la jeune fille délurée et émancipée, qu’elle fut auparavant s’était progressivement muée en une femme d’ordre, qui cultivait une certaine méfiance à l’égard de ceux qui remettaient en cause les institutions incarnant l’autorité, politique ou même religieuse!

Cette attitude « conservatrice » ne procédait pas de l’intime conviction que rien ne doit jamais bouger, mais plutôt, de l’idée que tout ce qui bouscule l’ordre établi, suscite fréquemment plus d’inconvénients que d’avantages, plus de malheurs que de bonheur, en particulier pour les « petites gens »! Et encore, elle ignorait que ses ancêtres avaient été spoliés. Au fond, son côté « réac » – comme on dirait aujourd’hui – procédait d’une forme de stoïcisme paysan. Elle pensait que ceux que « la nature » avait placé en bas de l’échelle avaient plutôt intérêt à accepter leur sort – fût-il médiocre – que de tenter le diable.

Adrienne, avec son »air de ne pas y toucher »

Quoiqu’elle disait devant moi, je n’ai jamais pensé qu’elle croyait la nature humaine vertueuse, ni même qu’elle plaçait la« Vertu », au pinacle des qualités cardinales… Mais évidemment, elle cherchait à nous le faire croire et je crois que c’est ce double visage de Janus que j’ai beaucoup aimé chez elle!

Résignée à la fin de sa vie, elle se soumettait par convention à des devoirs sociaux, garants d’un ordre qu’elle avait renoncé depuis longtemps à discuter, encore moins à remettre en cause.

Il m’arriva plus d’une fois de discuter pied à pied ses conceptions, notamment lors de événements de 1968, lorsque, jeunes insouciants, nous prétendions qu’il était interdit d’interdire. Croyant bousculer l’ordre ancien, nous pensions, mus par un romantisme échevelé, que « sous les pavés se trouvait la plage ». Elle s’en amusait sans trop s’en inquiéter: elle savait que ça nous passerait! Sans état d’âme, elle vota pour les candidats gaullistes aux élections législatives de juin 1968 après la dissolution de l’Assemblée Nationale.

Désormais, le temps s’est écoulé et j’ai tendance à considérer son point de vue comme une forme d’adaptation darwinienne aux circonstances de la vie, un mélange complexe de sagesse et d’intelligence… « Il y a des riches, il y a des pauvres, et c’est très bien ainsi » disait-elle fréquemment, alors qu’elle appartenait elle-même au camp des pauvres !

Aurait-elle aimé savoir que son lointain cousin était un leader socialiste? Peut-être, « par roublardise » comme elle disait!

 

PS: Sur les différents épisodes de la Libération d’Angers vécus par mes proches, et sur les premières élections municipales d’après guerre vécus par mes proches, voir notamment mes billets du 24 mars 2014, « De la Libération d’Angers à la Roche de Mûrs-Erigné » et du 23 avril 2014 « Adrienne Turbelier peut voter… »ainsi que le mémoire d’Albert Turbelier « Souvenirs de jeunesse », référencé dans ce blog à la date 30 septembre 2011)…

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Dans un billet du 28 mars 2013, j’ai évoqué la jeunesse de ma mère, Adrienne Turbelier, qui durant la dernière guerre mondiale était vendeuse et retoucheuse dans un magasin de vêtements de la place du Ralliement à Angers. J’y relatais notamment les difficultés, les vexations et les tracasseries quotidiennes qu’elle et ses « petites collègues de chez Joudon » avaient dû endurer sous l’occupation allemande et les trésors d’ingéniosité qu’elles durent développer pour survivre. Aussi, c’est peu dire qu’elles furent soulagées lorsque la ville fut libérée du joug nazi à l’été 1944.

Après quatre ans de privations multiples et l’horreur des bombardements du printemps, dont celui du 28 mai 1944, au soir de la Pentecôte – qui détruisit une grande partie du quartier de la gare Saint-Laud, occasionnant de nombreuses victimes – la Libération d’Angers, tant espérée, a débuté le mardi 8 août 1944 dans l’après-midi lorsque les avant-gardes américaines venant de Segré, renseignées par des résistants locaux (FFI), se rendirent maîtres du pont ferroviaire du Petit Anjou sur la Maine au niveau de Pruniers en aval du couvent de la Baumette. Le pont fut franchi massivement dès le lendemain matin, permettant ainsi aux alliés de prendre à revers la résistance allemande retranchée sur la rive droite de la rivière angevine, et qui attendait le gros des troupes américaines sur la route de la Meignanne.

Numérisation Archive

Après de durs combats, jusqu’au soir du 9 août du côté du parc de la Garenne, dans la rue Saint-Jacques, et plus généralement dans le quartier de la Doutre, les Allemands furent submergés par la puissance de feu de la troisième armée de Patton. Sur le point d’être encerclés par les unités américaines qui, déjà investissaient,  l’ouest de l’agglomération angevine du côté de « Saint-Laud » et de la Cathédrale, ils se replièrent au cours de la nuit vers les quartiers sud en direction de la Loire. Vers quatre heures du matin, accompagnant leur retraite d’une « débauche de balles traçantes et incendiaires », ils firent sauter les trois ponts sur la Maine 

Il faudra cependant attendre le début de l’après-midi du jeudi 10 août 1944, pour que les forces d’outre-Atlantique concentrées sur la rive droite de la Maine, réussissent à faire taire toutes les poches de résistance ennemie, notamment les mitrailleuses lourdes installées place de la Rochefoucauld et quai Félix Faure. Alors, face à l’usine électrique, une impressionnante armada de fanions étoilés et de sammys  traversa la Maine, tandis qu’à quelques dizaines de mètres les sapeurs du génie US construisaient à la hâte un ouvrage provisoire pour remplacer le pont de Verdun partiellement dynamité. Pont « provisoire » que j’ai moi-même franchi enfant dans les années 1950 avec mes parents.

Photo courrier de l'Ouest

Photo courrier de l’Ouest

Puis, pendant des heures, ce fut un défilé ininterrompu de chars, de véhicules blindés, de camions de matériels, de jeeps et de troupes à pied, qui se déployèrent quai Ligny, rue Baudrière ainsi que vers le Château en direction du boulevard du Roi René et aussi du côté du faubourg Saint Michel, où les pièces d’artillerie allemandes sont une à une réduites au silence.  La population angevine jusqu’alors terrée chez elle, dans les caves, commence à sortir timidement, puis de plus en plus nombreuse, pour acclamer ses libérateurs, n’hésitant plus à manifester ostensiblement sa joie devant cette démonstration de force de la puissance américaine. Beaucoup de jeunes femmes, apprêtées comme pour aller au bal, se bousculaient au passage des G.I. pour ovationner les vainqueurs, les toucher, les embrasser et les couvrir de fleurs, tandis que d’autres, au risque de se blesser, cherchaient à grimper sur les chars en aguichant les soldats. Lesquels, plutôt fiers de leur succès et de l’accueil qu’on leur réservait, ne lâchaient cependant pas leur fusil d’assaut, de crainte que quelque tireur de la milice, embusqué sur un toit, ne se livre à un dernier baroud.  

Mais, ce n’est que dans la soirée de ce jeudi 10 août 1944, que la ville d’Angers put être effectivement considérée comme libérée. Mon père, Maurice Pasquier, alors âgé de dix-huit ans, qui venait juste de rejoindre Angers après son évasion d’un camp de travail allemand en forêt de Chinon raconte que les soldats américains, sereins mais épuisés, dormaient à même les trottoirs du boulevard Bessonneau, en se servant de leurs casques comme d’oreillers, non loin d’une artillerie impressionnante garée place du Pélican.

 » L’ambiance était à la fête » précise-t-il.

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A cet instant, l’armée allemande est pourtant encore présente dans certaines artères de la ville, mais elle avait déjà intégré sa défaite: c’est d’ailleurs ce qu’observa mon oncle Albert Turbelier, qui  passant avenue Jeanne d’Arc dans l’après-midi du 10 août, vit des soldats d’un convoi de la Wehrmacht, à l’arrêt faute de carburant, tirant par dépit sur les pneus de leurs camions. Il ajoutait qu’au cours de cette mémorable journée, son père Louis Turbelier, paisible gardien de la paix municipal – pas vraiment un va-t-en-guerre – réussit sans coup férir à désarmer deux soldats allemands d’origine polonaise et à les livrer aux troupes américaines. Au commissariat de la rue Pasteur, où il était affecté, des SS désemparés mais menaçants s’emparèrent des vélos des policiers pour s’enfuir au plus vite vers la route de Paris

Enfin, lorsque aux alentours de 19 heures, la victoire parut acquise, la population angevine que les combats de la Libération avaient de nouveau plongée dans l’inquiétude, a subitement décompressé. Comme si elle se réveillait d’un mauvais rêve de plusieurs années, elle se porta spontanément et massivement vers la mairie pour constater avec un enthousiasme communicatif que l’occupation nazie avait concrètement pris fin. Et que la Libération n’était pas une illusion comme en attestait le drapeau français hissé au fronton de l’édifice communal sous les acclamations de la foule. L’onde de choc de cette incroyable nouvelle se propagea rapidement de quartiers en quartiers jusqu’aux plus périphériques.

En cette fin d’après-midi du 10 août, Monsieur Joudon, le patron de ma mère, confiant dans l’issue des combats dont on percevait encore quelques tirs lointains, hors du centre-ville, avait rassemblé tout son  personnel au premier étage de son magasin et, sabrant un Champagne soigneusement gardé pour l’occasion, avait invité une de ses employées à entonner une « Marseillaise ». Instant d’intense émotion que l’ensemble des salariés prolongea en reprenant en cœur l’hymne national, premier symbole tangible d’une République restaurée.

Au soir, avec son père Marcel et beaucoup d’autres, Maurice Pasquier traversa en barque la Maine pour aller saluer des amis de la Doutre, où les combats les plus durs avaient été menés la veille…

La nuit qui suivit fut euphorique aux quatre coins de l’agglomération, et parfois copieusement arrosée! Les gens de tous âges et de toutes conditions se congratulaient sans retenue, s’interpellant dans la rue, comme s’ils cherchaient à se convaincre qu’ils étaient désormais heureux. Tous communiaient dans une sorte de patriotisme effréné. Dansant, chantant, ils formèrent d’interminables farandoles qui parcoururent les grands boulevards jusqu’aux plus modestes ruelles. La jeunesse avait enfin le sentiment que la chape d’acier imposée par l’occupant nazi depuis juin 1940 s’était dissipée et que tout redevenait possible, y compris l’impossible: Le bonheur! L’avenir lui appartenait, avec cette République qu’au nom du gouvernement provisoire  l’envoyé du général de Gaulle à Angers, Jacquier-Michel Debré venait de rétablir à 19 heures en abrogeant toutes les lois scélérates de Vichy.

Présentement, les jeunes garçons et filles se devaient de fêter ensemble l’événement, avec ou sans arrière-pensée, selon affinité. Personne, ce soir là ne devait être laissé pour compte et chacun, pour une fois, après une si longue oppression et abstinence, pouvait donner libre  cours à sa soif de vivre, à son instinct de vie, content d’être là et d’avoir survécu… Probablement  que neuf mois après cette soirée de folie, l’état-civil de la ville s’enrichit de quelques unités supplémentaires statistiquement imprévues mais bienvenues! Pas seulement celui de la ville, peut-être aussi ceux du Massachusetts, du Kansas ou de Louisiane, dont étaient originaires ces si séduisants et décontractés G.I, tout auréolés de la gloire des vainqueurs, qui distribuaient sans compter des cigarettes blondes Camel, des bas de soie et des chewing-gums. 

Sacrés magiciens que ces soldats US , qui, à coups de canon, substituèrent à la tragédie de la défaite honteuse de 1940, le plaisir d’une victoire ludique sur le fascisme mortifère de l’Etat français. Effaçant les années noires, ils incarnèrent le rêve américain, aux yeux de toute une génération. Leur courage, leur musique et leurs mœurs furent leurs meilleurs viatiques! Dans leur battle-dress, qu’on s’arracha plus tard dans les surplus américains, ils représentèrent l’idéal d’une Nation généreuse, optimiste et prospère, qui, pour construire son destin, sut surmonter les épreuves avec pragmatisme, confiance en soi et bonne humeur. Sans nullement s’embarrasser des considérations emberlificotées du vieux monde, des mortifications pleurnichardes et du repli timoré sur soi, imposés par un pétainisme liberticide pour s’absoudre d’hypothétiques fautes originelles!

Mon oncle Albert Turbelier se rappelle que les mêmes qui, la veille, combattaient gaillardement l’ennemi, offrirent le lendemain  une aubade sur la place du Champ de Mars et le surlendemain dans le kiosque à musique du jardin du Mail. Beaucoup plus tard, dans les années 1960, on les appela « impérialistes ». Et enfin, ils devinrent les gendarmes du monde, critiqués mais finalement respectés, parfois à contrecœur par nos présidents, y compris par ceux d’entre eux, qui, en campagne électorale,  juraient  leurs grands dieux qu’on ne les prendrait pas à cirer les pompes de l’oncle Sam ! Ils les cirent néanmoins, plus même que d’autres qui n’avaient rien promis…

Et c’est bien ainsi, en souvenir de tous ces soldats du nouveau monde, qui sacrifièrent leur jeunesse à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, au nom de la liberté. Et de surcroît de la notre!

Ainsi va la vie … 

Batterie américaine (courrier de l'Ouest)

Batterie américaine (courrier de l’Ouest)

Au soir du jeudi 10 août 1944, les troupes allemandes avaient, certes, quitté la ville d’Angers, mais, elles n’étaient pas loin, retranchées, quelques kilomètres au sud du côté de Trélazé, où les sourdes détonations des tirs d’artillerie se firent entendre encore plusieurs jours, occasionnant quelques dégâts et d’ultimes victimes dans les périphéries urbaines. Ces escarmouches durèrent jusqu’au lundi 21 août 1944.  A partir du mardi 22 août, les deux rives de la Loire angevine du côté des Ponts-de-Cé furent définitivement considérées comme sûres.

Dans le quartier de la Madeleine où résidaient tous mes grands-parents, la présence de l’armée américaine se fit surtout sentir à partir du 11 au matin.

Au cours de la nuit 10 au 11 août 1944, les divisions américaines qui poursuivaient la Wehrmacht vers Trélazé et les Ponts-de-Cé, avaient emprunté, à grand bruit de chenilles, la rue Volney et la rue Saumuroise, principales artères du quartier. Un canon de gros calibre  avait été installé dans le haut de la rue Desmazières pour tirer en direction de la Loire, sur les arrières de l’armée allemande en pleine débâcle. En outre, une division d’infanterie constituée de noirs de Harlem ou du Bronx, bivouaqua à partir du 11 août au Jardin Fruitier de la société d’horticulture, juste en face du 20 rue Desmazières, où se trouvait l’appartement de mes grands-parents maternels.  Les riverains entendirent tard au cours des nuits suivantes des airs de  jazz et de blues de Duke Ellington, Louis Armstrong et autres Count Basie ou Billie Holiday, musiques insolites pour une France calfeutrée depuis quatre ans par un Pétain certainement plus friand d’un  « Vexilla Régis » orchestré en chant grégorien, que d’un When The Saints Go Marching In, à la trompette!

Dans Angers intra-muros, la ferveur patriotique fut à son comble, le mercredi 23 août 1944 lors du passage du général de Gaulle, chef de la France Libre. Déjà héros de légende, le président du gouvernement provisoire de la République Française était perçu comme un dieu, dont on attendait tout et surtout l’impossible ! Reconnaissable entre tous, alors que peu d’Angevins l’avaient entrevu auparavant, le Général s’exprima dans son style inimitable, à la fois solennel, emphatique et vaguement ampoulé. L’aura de mystère et l’atmosphère irréelle étant amplifiées par de mauvais micros à grenaille de la radiodiffusion, au son nasillard, qui avaient été installés au balcon de l’Hôtel de Ville. Comme il savait le faire, il harangua la foule avec lyrisme sous le regard de Michel Debré, le commissaire de la République récemment investi pour gérer la ville et de Victor Bernier, qu’il allait bientôt être « reconduit » comme maire.

De Gaulle à l'angle de la rue d'Alsace et du boulevard Foch

De Gaulle à l’angle de la rue d’Alsace et du boulevard Foch

Peu importe d’ailleurs ce qu’il disait, car, à cet instant, en habile stratège et tacticien, il était devenu l’incarnation de la Nation et de la République. Et la foule fervente et exaltée ne ménageait ni son bruyant contentement, ni ses applaudissements effrénés. Peu d’hommes sans doute ont suscité de telles manifestations quasi-cultuelles que le « de Gaulle de 1944 » parcourant les villes et les territoires libérés.

Les jeunes vendeurs et vendeuses de chez Joudon participèrent évidemment à ces journées de liesse patriotique, avec d’autant plus d’entrain que les années noires avaient interdit toute manifestation à caractère collectif , privant ainsi toute une jeunesse des banales occasions de se retrouver et de simplement s’étourdir pour oublier la rigueur des temps. Une jeunesse qui initialement était sans doute peu politisée, qui n’était ni spécialement « résistante », ni militante des mouvements pétainistes, mais qui le devint par la force des choses, « par l’horreur des choses ».  Tout la contraignait jusqu’au couvre-feu en vigueur qui n’était guère propice aux tendres rapprochements, le soir, sur un banc public éclairé par un bec de gaz !  Mais en cette fin d’août 1944, tout s’éclairait, et la peur d’être pris par la patrouille s’était évanouie!

C’est dans ce contexte de ferveur nationale, couplé au plaisir de se retrouver sans craindre les bruits de botte des patrouilles allemandes,  que les jeunes angevins  renouèrent immédiatement avec une tradition née en partie du Front Populaire de se promener à pied et en groupe sur les bords de Loire tout proches.

1943  joudon a la campagne

Devenus nonagénaires, certains se souviennent avec émotion de ces balades dominicales entre copains ou collègues, parmi lesquels se glissaient des couples d’amoureux. Il s’agissait de rattraper le temps perdu d’une adolescence et d’une jeunesse, en partie confisquées par la guerre et, dans le même temps, de fêter une République renaissante mais inconnue de la plupart.

Sous l’occupation, les seuls rassemblements de jeunesse tolérés, voire encouragés,  étaient ceux chaperonnés par le clergé ou ceux parrainés par le régime de Vichy. Faute de mieux, les jeunes forçaient leur dévotion mariale et fricotaient comme ils pouvaient lors de pèlerinages à Béhuard, en se réfugiant sous la cape des curés ! A moins, qu’ils ne se rendent en processions et en faisant pénitence pour le salut de la France au Champ des Martyrs d’Avrillé sur la route de la Meignanne!  Après la Libération, il n’est plus nécessaire de se planquer sous la houppelande mitée d’un ecclésiastique pour « flirtailler » au détour d’un chemin creux, ou encore de mimer la repentance nationale pour retrouver sa copine. La houlette tutélaire du Maréchal félon ou l’ombre complice d’un confessionnal sont désormais superflues et même vivement déconseillées. On peut marivauder sans trop de complexes et si un culte doit être rendu à quelque chose, c’est à la République !

C’est sûrement à quoi songèrent la bande de joyeux drilles de chez Joudon qui se retrouvèrent le dimanche 27 août 1944 au pied du monument républicain de la Roche de Mûrs-Erigné. Par un dimanche ensoleillé d’un été finissant à une dizaine de kilomètres d’Angers au bord d’une falaise dominant un bras de la Loire, le Louet. Dans le lointain, au-delà des Ponts-de-Cé et de Sainte-Gemmes se détachaient les flèches de la cathédrale Saint-Maurice, au dessus des brumes de chaleur qui enveloppaient la masse indistincte de la ville !  

Quoi de mieux que ce promontoire où la République a enraciné son mythe dans le sacrifice des siens,  un siècle et demi auparavant, pour entrevoir un avenir collectif qu’on imagine volontiers radieux après une tragédie dont chacun des randonneurs mesure l’ampleur et sait les cicatrices encore vives qu’elle lui a laissées…

1944 joudon Ad MURS

Elles sont presque toutes là, les « petites vendeuses » de chez Joudon, avec leurs frères, leurs sœurs et leurs copains… ainsi que leurs amours naissantes ! Ravies d’exorciser un passé encore brûlant, de souffrance et d’humiliation, en bravant le photographe d’un salut militaire…et à travers lui, un ennemi, le « boche » qui n’est jamais qu’à quelques dizaines de kilomètres d’ici, où il commet encore nombre d’exactions !

Le choix du monument de la Roche de Mûrs-Erigné, symbole d’une République résistante, n’est évidemment pas le fait du hasard, ni bien sûr étranger au contexte de cet été 1944 en Anjou. Tout s’est passé comme si les jeunes femmes -dont ma mère – majoritaires parmi les randonneurs,  qui étaient encore récemment doublement muselées par l’occupant et par les hommes, inauguraient leur nouveau statut de citoyenne et d’électrice, accordé en avril par de Gaulle. Et ce, en l’inscrivant dans les pas des patriotes de l’an 2!  Une manière aussi d’enraciner la République restaurée de 1944 dans le terreau de la première République de 1793.

Mais que s’est-il donc passé à la Roche de Mûr-Erigné en 1793, pour que la République s’en honore encore des décennies plus tard?

 

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