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Posts Tagged ‘SCPRI (Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants )’

Le professeur Pellerin était un personnage atypique et d’un abord parfois rugueux. Mais c’était aussi un homme courageux qui n’hésitait pas, quels que soient les circonstances et les interlocuteurs, à défendre avec vigueur ce qu’il croyait juste et scientifiquement fondé, y compris lorsque sa conviction se heurtait aux discours politiquement en vogue. Il n’hésitait pas à batailler à contrecourant de l’air du temps, y compris lorsque ses philippiques enflammées pouvaient porter atteinte à sa réputation.

L’homme était autoritaire dans la tradition des mandarins de la médecine mais il savait aussi être affable et manifester sincèrement son amitié, sa solidarité et une disponibilité sans faille pour ceux qui étaient en souffrance, notamment ses salariés malades. Cette manifestation d’empathie chez un homme réputé austère était non feinte et elle pouvait même s’élargir à certains de ses contradicteurs en proie à des difficultés notamment médicales. Pourvu cependant qu’il les jugeât intellectuellement honnêtes. Nos relations avec lui n’étaient pas toujours un long fleuve tranquille, mais il appréciait les répliques argumentées.

Fin stratège et tacticien, il ne répugnait pas à user de séduction en alternance avec des discours plus raides pour faire aboutir un projet qui lui tenait à cœur ou pour défendre les intérêts moraux, matériels et scientifiques du Service Central de Protection contre les Rayonnements (SCPRI), un service qu’il avait fondé, animé et dirigé de main de maitre pendant trente sept ans.

Pierre Pellerin

Né à Strasbourg le 15 octobre 1923, cinq ans à peine après la réintégration de l’Alsace à la France, Pierre Pellerin était typiquement l’héritier du patriotisme chevillé au corps des alsaciens-lorrains, qui n’acceptèrent jamais de vivre sous administration allemande après la défaite française de 1870.

Sa boussole c’était probablement ce patriotisme viscéral, intransigeant et désintéressé pour la France. Cette France qu’il avait choisi de servir, en adéquation avec sa conception gaullienne de l’intérêt général. Un parti pris quasi mystique et romantique dont il m’entretint parfois et qui s’apparentait un peu à celui des héros des contes vosgiens d’Erckmann-Chatrian. Cet amour de la grandeur de la France qui n’excluait pas une certaine admiration pour la culture allemande, constitue certainement une des clés de compréhension de son personnage.

Mais Pierre Pellerin était aussi un médecin et un homme de science qui avait mené une brillante carrière de chercheur. Et ce, contrairement à ce que laissèrent entendre certains de ses médiocres contradicteurs qui n’avaient eux-mêmes jamais effleuré la moindre paillasse dans un laboratoire. Titulaire en 1948 d’un doctorat en médecine de la faculté de médecine de Paris, ses spécialités initiales étaient d’une part l’électroradiologie et d’autre part la médecine du travail. Plus tard, il occupa en qualité de professeur agrégé et apprécié de ses étudiants, la chaire de biophysique et de médecine nucléaire de l’Université Paris Descartes. Et dans le même temps, il intervenait en tant que praticien biologiste en médecine nucléaire pour le compte de l’Assistance Publique, Hôpitaux de Paris.

A ce rapide bilan de sa contribution à l’évolution des connaissances, dont attestent de nombreux articles publiés, il faudrait ajouter les prix dont il fut très tôt honoré et enfin les nombreuses instances internationales qui firent appel à ses compétences.

Enfin, on ne saurait hâtivement conclure ce chapitre sans mentionner ce qui fut l’œuvre de sa vie – de 1956 à 1993 – à savoir « son » Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants, une structure devenue avec le temps une authentique institution, à la fois admirée et redoutée.

Indépendant dès sa création du principal opérateur nucléaire de l’époque, le Commissariat à l’Energie Atomique et ultérieurement des exploitants nucléaires, le SCPRI fut d’emblée dédié à la surveillance des expositions humaines et environnementales aux rayonnements ionisants, à leur évaluation sur l’ensemble du territoire français et à la prévention des dommages radio-induits qu’ils sont susceptibles de provoquer.

Placé administrativement au sein de l’INSERM et sous la tutelle des ministères chargés de la santé et du travail, le SCPRI du Professeur Pellerin jouissait d’une certaine autonomie à la fois budgétaire, programmatique et exécutive. C’est ainsi qu’en liaison avec les services de médecine du travail du CEA, il fut un des pionniers de la radioprotection opérationnelle en France.

Sans exagérer, on peut même affirmer qu’il a presque tout inventé en la matière: de la surveillance environnementale de la radioactivité (notamment à la suite des essais nucléaires atmosphériques américains et russes dans l’hémisphère nord au cours des années 60) jusqu’aux méthodes et moyens métrologiques et de calcul d’évaluation de leur impact sanitaire éventuel. Il fut un acteur incontournable de la conception des réseaux de télémesure maillant le territoire jusqu’à la dosimétrie interne et externe des travailleurs exposés, mais également du contrôle des installations nucléaires au travers de la surveillance stricte de leurs effluents liquides ou gazeux rejetés dans l’environnement jusqu’à l’optimisation des expositions médicales. Sans compter, l’armement d’une flotte de moyens métrologiques mobiles pour intervenir rapidement sur le terrain en cas d’accident ou de catastrophe nucléaire.

L’histoire des multiples inventions et trouvailles technologiques du SCPRI du Professeur Pellerin reste donc à écrire. Cette incessante créativité technique et procédurale du SCPRI pour améliorer la surveillance des rayonnements ionisants dans tous les domaines où ils furent utilisés, est encore discernable actuellement au travers de pratiques des services de contrôle qui en sont les héritiers directs, contrairement à ce que laissent entendre encore ses détracteurs.

Le SCPRI fut un des acteurs institutionnels majeurs du contrôle et de l’encadrement pendant près d’un demi-siècle, de la plupart des applications médicales et industrielles des rayonnements ionisants – civiles et militaires – notamment des centrales nucléaires productrices d’électricité.

Quoique prétendirent certains en s’accommodant sans complexe de vérités arrangées (ou arrangeantes) destinées à ternir un bilan très largement positif et désormais à se le créditer en le travestissant, l’essor de l’énergie nucléaire jusque dans les dernières décennies du vingtième siècle se fit sans drame et sans catastrophe radiologique et même sans incident ou accident réellement significatif.

Pierre Pellerin et son service n’agissaient d’ailleurs pas à leur guise au gré de caprices césariens mais sur le fondement de doctrines de sûreté et de radioprotection, incarnées par des législations et des réglementations qui plaçaient le risque nucléaire ou radiologique sur le même plan que les autres risques industriels majeurs et l’abordaient comme tel., c’est-à-dire avec réalisme sans les minimiser ou les surévaluer. A cet égard, Pierre Pellerin et ses collaborateurs ont participé activement au cours des années soixante et soixante-dix du siècle dernier, tant au niveau français qu’européen et international, à la définition des normes de protection contre les rayonnements ionisants. Leur ligne de conduite étaient en premier lieu de prendre en compte les données scientifiques validées et actualisées sur les dangers des rayonnements, mais de veiller à demeurer pragmatiques dans les prescriptions recommandées ou imposées. Ils excluaient à l’époque de se perdre dans toute autre forme de considérations, notamment d’ordre idéologique et politique sur l’acceptabilité des risques, comme ce fut le cas par la suite.

Sur ces aspects d’ailleurs, le récit de l’histoire du SCPRI reste à documenter, non pas tant pour « réhabiliter » une œuvre collective injustement décriée, mais pour en tirer les enseignements qui en découlent, dans une période complexe où certaines erreurs commises par la suite par les pouvoirs publics ont abouti à la situation actuelle de notre pays, autrefois autosuffisant et exportateur d’électricité grâce à un parc important de centrales nucléaires, et désormais tenu d’en importer piteusement pour faire face à ses besoins énergétiques.

Force est de constater que le Professeur Pellerin – s’il était encore de ce monde – déplorerait la situation inadmissible actuelle d’un parc nucléaire en grande partie à l’arrêt faute d’une maintenance rationnelle opérée ces dernières années, due en grande partie à la démotivation des opérateurs publics et à la perte de compétences techniques nationales en la matière. Mais il se réjouirait également sûrement du renouveau annoncé et du retournement d’attitude des pouvoirs publics vis-à-vis de l’énergie nucléaire.

Plus que toutes les diffamations dont il fut victime et dont la justice lui a systématiquement donné raison, les menaces sur le climat, préoccupations du moment des pouvoirs publics démontrent la justesse de ses prises de position, il y a désormais plusieurs décennies, sur l’intérêt de disposer d’une énergie nucléaire propre pour assurer la souveraineté du pays en matière énergétique. Il savait que ce recours aujourd’hui indispensable n’est pas incompatible avec les garanties de sécurité que la population est en droit d’exiger sur le court, moyen et long terme.

En fait, contrairement à ceux qui s’échinèrent à gommer son œuvre, en bureaucratisant à l’extrême la culture de sûreté, en l’alourdissant de relevés non signifiants, l’actualité rend grâce douloureusement aux dons de visionnaire du Professeur Pellerin. A sa clairvoyance et son réalisme intransigeant sur la hiérarchie des risques auxquels l’humanité est soumise en contrepartie d’un progrès bénéfique pour tous.

Bien avant qu’on ne se préoccupe des dérèglements climatiques et qu’on ne les imputent « consensuellement » aux gaz à effet de serre émis par la combustion des énergies fossiles, il avait pressenti que l’énergie nucléaire était une énergie d’avenir. Une énergie qui, en outre, n’avait rien à envier ou presque, aux autres formes d’énergies disponibles, et à celles qui sont aujourd’hui qualifiées de renouvelables et dont l’intermittence, le stockage et la faible puissance sont des handicaps importants.

Cette prise de conscience actuelle face à l’urgence climatique décrétée et observée, n’allait pas de soi, il y a quelques décennies. On déniait alors au Professeur Pellerin le droit de s’acquitter de sa mission primordiale de « défense de la santé humaine » (interview par une journaliste Catherine Rouvier en 1989) en s’accommodant de l’énergie nucléaire. Sous réserve, et sur ce point il n’a jamais été pris en défaut. Les règles de sécurité, de sûreté et de radioprotection ont été – sous son impulsion – rigoureusement respectées et leur application vérifiée sans complaisance.

Personne de bonne foi n’ignore désormais que l’énergie nucléaire figure parmi les plus vertueuses, tant du point de vue de la pollution industrielle radio induite que des risques réellement encourus.

Ce constat qui semble aujourd’hui évident, ne l’était pas il y a vingt ou trente ans. Et de ce point de vue, le Professeur Pellerin faisait figure d’exception et même d’empêcheur de tourner en rond eu égard à la bataille idéologique sans merci, conduite par les mouvements anti-nucléaires et relayée par certains responsables publics tétanisés à l’idée que le discrédit nucléaire puisse leur porter politiquement préjudice. Cet isolement face aux déferlements des critiques à son propos nécessitaient du Professeur Pellerin une force de caractère exceptionnelle et une résistance psychologique d’acier. Parfois ces critiques étaient de bonne foi lorsqu’elles étaient simplement dictées par l’ignorance, mais le plus souvent, mensongères et diffamatoires, elles cherchaient à décrédibiliser Pellerin et à en faire l’homme à abattre et le bouc-émissaire responsable de toutes les menaces imputées au nucléaire. Ils en firent l’homme qui incarnait le mal!

Ainsi, il a peu de temps encore, l’évocation du Professeur Pellerin n’était guère possible autrement que sous forme d’une critique sévère niant son rôle de pionnier et de son apport déterminant à la sécurité et à la sûreté nucléaires ainsi qu’à la radioprotection.

Parler de lui ne pouvait à la rigueur être toléré qu’en refusant de lui reconnaitre sa compétence scientifique et médicale et en insistant sur son goût prononcé du secret et de la dissimulation, dont attestait, disait-on, sa rétention systémique d’informations. En général on ajoutait que sa manière autocratique et paternaliste de diriger son service était hautement critiquable.  

Ce réquisitoire était sans appel et reléguait Pierre Pellerin parmi les bannis de l’histoire. En réalité, cette diatribe visait non à établir une vérité sur ce personnage mais à valoriser ceux qui le critiquaient en montrant par différence qu’eux étaient compétents, lucides et transparents sur le risque nucléaire et radiologique. Par conséquent, il fallait oublier son œuvre, annuler ses réalisations et reconstruire sur de nouvelles bases la sécurité, la sûreté nucléaire et la radioprotection ! En d’autres termes, il fallait déconsidérer l’action de Pierre Pellerin pour exister soi-même, et incarner le renouveau. On s’acharna alors qu’il n’exerçait plus depuis plusieurs années.

En tout cas, ses accusateurs firent ce qu’il fallait pour atteindre leur objectif : j’ai souvenir, lors d’un congrès national de la Société Française de Radioprotection à la fin du siècle dernier, de l’intervention à la tribune d’un « éminent » haut-fonctionnaire du ministère de l’industrie, sans grande compétence en matière de radioprotection mais non dénué d’ambition et feignant d’être acquis par opportunisme carriériste à la cause anti-nucléaire, ridiculiser le professeur Pellerin au motif qu’il avait fait inscrire en préambule du fascicule spécial du Journal Officiel relatif à la Protection contre les Rayonnements Ionisants, une mention précisant que la radioprotection concerne la santé et releve naturellement de la compétence médicale alors que la sûreté qui concerne la fiabilité de la machine, ressortirait de l’art des ingénieurs..

Celui qui ironisait de la sorte et qui tolérait difficilement la contradiction, était issu d’un grand corps technique de l’Etat. Mais il était au nucléaire et à la science ce que les abbés de cour étaient autrefois à la théologie. En fait, il avait surtout en tête de réunir la sureté et la radioprotection sous sa tutelle avec l’agrément bienveillant des associations écologistes. En outre, la démission des politiques peu enclins par lâcheté à s’investir dans un débat sur le nucléaire était une aubaine pour cet ambitieux rond-de-cuir et sabreur d’opérette. Ainsi son attaque cynique et ridicule – au demeurant sans risque en l’absence de sa cible retraitée – et d’autres diatribes du même acabit permirent par la suite à ce procureur des basses besognes, d’obtenir ce qu’il convoitait. C’est ainsi que fut institué en 2006 une sorte d’oxymore administratif et de chimère démocratique, intitulée Autorité de Sûreté Nucléaire et prétendument indépendante, dont le pourfendeur de Pierre Pellerin – disparu depuis longtemps des tablettes et malade – prit la direction.

Deux ouvrages de cette veine et de circonstance, publiés à la Documentation Française respectivement en 1998 et 2012 et portant curieusement des intitulés voisins – « Le système français de radioprotection, la longue marche vers l’indépendance et la transparence » et « Une longue marche vers l’indépendance et la transparence, l’histoire de l’Autorité de sûreté nucléaire française » consacrent l’un et l’autre un chapitre complet visant à minimiser l’action du Professeur Pellerin, voire à en contester l’existence.

Grâce à ces livres et à des articles de presse rédigés par des journalistes peu empressés de vérifier leurs sources, grâce également à quelques leaders écologistes antinucléaires peu soucieux de la réalité des faits, le professeur Pierre Pellerin est désormais connu du grand public pour des propos qu’il n’a pas tenus, relatifs au nuage radioactif de Tchernobyl en 1986. Il n’a jamais prononcé ce qu’on lui a fait dire mais ces mots inventés lui collent à la peau comme le sparadrap du Capitaine Haddock dans l’Affaire Tournesol. En effet, en dépit de plusieurs décisions de justice qui établirent la diffamation et condamnèrent leurs auteurs, Pierre Pellerin demeure « coupable » aux yeux de l’opinion publique, d’avoir nié le passage du nuage radioactif sur la France.

En dépit des preuves qui attestent du contraire, malgré les témoignages, il continue d’être crédité de cette affirmation évidemment absurde selon laquelle le nuage issu de la centrale nucléaire sinistrée « se serait arrêté aux frontières de l’hexagone ».  

Cette calomnie ne fut pas simplement le fait de militants antinucléaires classiques, elles furent alimentées en sous-main par certains fonctionnaires humiliés par la réussite passée du professeur. Cette fable leur fournissait l’occasion d’ébranler l’organisation qu’il avait mise en place.

En tout état de cause, le professeur Pellerin se retrouve ainsi partie liée pour l’éternité avec le capitaine Haddock en raison de ce sparadrap dont il ne peut se débarrasser. Mais pas seulement, car il présentait aussi d’autres similitudes avec les héros de Hergé, notamment avec Tintin lui-même, reporter intelligent, perspicace et courageux, tenace également mais aussi avec le Professeur Tournesol l’improbable savant à l’imagination débridée.

Pierre Pellerin dans la salle des comptages BBF au Vésinet

Pierre Pellerin est décédé à Paris le 3 mars 2013.

Le 20 novembre 2012, quatre mois avant sa disparition, il fut reconnu innocent des accusations portées à son encontre par une association écologiste anti-nucléaire, la CRIIRAD, de « tromperie et tromperie aggravée » par la Cour de cassation de Paris. Laquelle explique notamment qu’il était « en l’état des connaissances scientifiques actuelles, impossible d’établir un lien de causalité certain entre les pathologies constatées et les retombées du panache radioactif de Tchernobyl ».

2022 : le Président de la République annonce la construction de nouveaux réacteurs EPR à l’horizon 2030: une sorte de revanche posthume pour Pierre Pellerin.

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