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Posts Tagged ‘Sarlat’

Pour ceux qui cherchent à se ressourcer sur les traces mythiques de Jacquou le Croquant, il vaut mieux choisir la saison des champignons, des noix  et des châtaignes que le plein été, pour cheminer sur les sentiers des forêts de chênes pubescents et truffiers du sarladais ou pour admirer les vallées presque désertées de la Dordogne ou de la Vézère…

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Du pont de Vitrac sur la Dordogne

C’est dans le calme retrouvé des combes et des causses du Périgord Noir ou dans les ruelles détrempées de Sarlat, un soir d’automne après l’orage, qu’on a quelque chance de « sentir » ces présences invisibles et bienveillantes des héros périgourdins d’autrefois … En effet, si les fantômes se gaussent du temps qui passe, ils répugnent à s’exhiber devant des nuées de touristes qui piétinent leurs repères, en s’agglutinant, de mai à octobre, dans les fast food du vieux Sarlat…

En été, des hordes de vacanciers s’égosillant dans tous les idiomes de la terre, majoritairement à consonance anglo-saxonne,  se gavent de foie gras recomposé et d’omelettes aux cèpes importés, là où, trois ou quatre siècles auparavant, les gentilshommes des châteaux alentour s’étripaient gaiement à coups de rapières et d’estocs. Ils digèrent en rotant bruyamment dans les venelles et les traboules, où s’entrechoquaient en s’injuriant en patois, les charrettes des paysans et les berlines des magistrats de la ville… C’était avant, dans le monde disparu si bien décrit par l’écrivain montignacois, Eugène Le Roy (1836-1907)

Cependant, pour qui sait s’affranchir des odeurs de frites et écouter les bruits et susurrements d’autrefois au-delà de la trivialité sonore ambiante, les sabots du cheval de l’indomptable général Fournier Sarlovèze (1773-1827) ou le timbre des bottes d’Etienne de la Boétie (1530-1563) et de son ami Michel de Montaigne (1533-1592), persistent à résonner sur les pavés! Pour peu qu’on y prenne garde, on peut même s’imaginer surprendre, nos deux philosophes inventeurs de la démocratie, devisant de conserve dans l’ombre du porche Renaissance de la maison d’Etienne ou sur le parvis du Peyrou de la ci-devant cathédrale Saint-Sacerdos! Ou encore, gravissant la rue bien nommée « Montaigne » vers la Lanterne des Morts en aplomb du jardin des enfeus!

Seules la nuit et la sérénité des fins de saison, associées à l’humidité froide de l’automne, permettent à la rêverie de s’incarner dans le réel et de réaliser le prodige de ressusciter le passé… Ce n’est en effet pas une mince affaire que de gommer, l’espace de quelques instants, la vulgarité consumériste d’une prétendue modernité qui se pare ici et frauduleusement, des atours de la tradition. Tout devient alors possible sinon plausible, y compris de « réanimer » les enfeus. Sauf des chiens errants de plus ne plus rares qui lèvent la patte sans discrimination, ces niches sépulcrales sont oubliés une grande partie de l’année, victimes de la pression « estivalière » et festivalière. Elles n’en demeurent pas moins l’ultime et discret refuge des mânes et des âmes en peine, lorsque la ville est envahie par les marchands du temple, vendeurs de conserves et de gravures « authentiques » à la mode chinoise…

Ce n’est donc qu’à l’automne, qu’on peut réellement prendre le pouls des catafalques de pierre et retrouver à la lueur des becs de gaz,  les émotions d’antan dans une ville endormie!

 

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La maison natale d’Etienne de la Boétie

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Chaque année, c’est le même scénario. Les retrouvailles du Périgord Noir avec lui-même débutent lorsque s’amorce, dans les bois, les prairies et les vergers, le processus d’apoptose des canopées qui se colorent de rouille, à l’identique des pigmentations argileuses de la terre ferrugineuse du pays! Et que s’impose partout l’odeur des feuilles mortes mouillées sédimentant et fermentant dans les sous-bois…

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Non loin de là, sur les rives de la Vézère, le temps est, en principe, venu de retrouver l’aventure millénaire des peintures de Lascaux, que les nécessités de l’économie touristique dénaturent chaque jour un peu plus. La culture démocratisée se mue progressivement ici mais, irrémédiablement – comme à Versailles ou au Mont-Saint-Michel – en une sous-culture de masse, prédigérée et vénale…On ne dénoncera jamais assez les dégâts considérables qu’occasionne l’idéologie consumériste moderne aux accents égalitaristes, lorsqu’elle se conjugue à tous les temps avec la marchandisation outrancière d’un patrimoine qu’on ne distingue plus que par ses produits « dérivés »!

Sous peu, les bois de Lascaux n’auront plus guère d’autre secret que celui d’une barre HLM construite en périphérie de Montignac en contrebas d’une grotte préhistorique, dont l’existence même pourra être avantageusement ignorée! L’important sera de vendre dans les boutiques du voisinage, des cendriers, des boites à pilules ou de fausses lauzes décorées des médiocres copies des peintures rupestres réalisées par nos aïeux, il y a  près de vingt-mille ans!

S’y retrouveraient-ils, les quatre gamins de Montignac ou leur mentor des Eyzies-de-Tayac, le préhistorien et abbé Breuil (1877-1961), qui découvrirent la grotte de Lascaux en 1940, face à l’immense serpent de béton en cours de construction en contrebas de la colline?

Le bois de Lascaux

Le bois et la colline de Lascaux encore !

Le nouveau Lascaux sera un gigantesque parc d’attraction à visée commerciale, dont témoignent déjà les immenses parkings aménagés pour la circonstance à l’entrée de Montignac, afin d’accueillir les clients des tour-opérateurs du monde entier! La révolution numérique le rendra-il virtuel et accessible sur abonnement? Déjà l’idée pointe pour les cimetières!

Le pire n’est cependant jamais certain,  et dans l’attente de l’apocalypse de la culture, rien n’interdit de savourer encore, l’automne en Périgord Noir ! La seule période où dans les rares auberges ouvertes, l’omelette aux cèpes et les pommes sarladaises sont authentiquement issues du terroir… La seule aussi où l’on peut s’émerveiller sans se gêner des coudes, à la tombée du jour, lorsque la lumière rouge et rasante du soleil couchant, confère un étrange relief aux façades des maisons de pierre aux toits de lauze! Des plus modestes chaumières des combes isolées, jusqu’aux maisons cossues de  la vallée de la Dordogne et aux orgueilleux hôtels particuliers de Sarlat!

Pour le fun, rien ne s’oppose alors au plaisir de cultiver la nostalgie de ces veillées d’autrefois dans les fermes, où l’on se racontait des légendes, en écalant les noix, regroupés autour du cantou! Et des potins aussi qu’on colportait dès le lendemain à la chasse…

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Eugène Le Roy à Montignac

 

 

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Il y a la légende du train et des « trains de légende », comme le luxueux Orient Express de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, qui, depuis la fin du 19ième siècle, relie Paris, Vienne et Istanbul. Tout le monde en a entendu parler, même si peu l’ont effectivement emprunté. Et ce, en dépit des efforts promotionnels des tour-opérateurs pour nous inciter au voyage dans l’univers art-déco des cabines ornées de marqueteries, de dorures et laitons rutilants et dotées de couchettes convertibles aux plaids brodés et aux draps damassés « Vénice » blancs, roses ou champagne.

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Cette exhortation au voyage un tantinet mercantile permet, malgré tout, à tout un chacun de s’approprier le mythe d’une aventure sulfureuse dans la douceur moite de soirées byzantines ou, plus probablement vénitiennes. Elle procède sans doute un peu de la supercherie pour « cadres » moyens en mal de sensations exotiques et en recherche du temps bêtement perdu dans d’interminables réunions de travail … devant des machines à café . Peu importe d’ailleurs, dès lors que ces voyageurs souvent vieillissants affligés d’une discrète surcharge pondérale abdominale doublée d’un excès de triglycérides, croient y retrouver les sensations, les senteurs et les arômes qu’ils attribuaient au Bosphore ou à la Lagune après les avoir découverts chez Sephora, ou dans le lit de leurs petites amies, il  y a un plus d’un demi-siècle, lorsqu’ils s’enivraient aux parfums de mûre sauvage d’Yves Rocher !  Peu importe les roueries du marketing si l’ivresse est au rendez-vous ! C’est ça les vacances ! On a les « Madeleines » qu’on peut.

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Bien qu’assorti de subtiles variations, ce constat – sans doute trop désabusé – vaut sûrement aussi pour le « transsibérien » qui, en une quinzaine de jours traverse la Sibérie jusqu’au Pacifique, de Moscou à Vladivostok en passant par Kazan, Ekaterinbourg, Krasnoïarsk, Irkoutsk au cœur de la taïga. Longeant l’immense lac Baïkal, il parvient dans une ultime étape de son périple à Oulan-Oude en Bouriatie aux confins de la Chine et de la Mongolie. Espérons qu’on s’y fait un peu peur ! Mieux qu’à la télé.

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En tout cas, comme dans beaucoup d’expériences existentielles « programmées », tels les voyages de noce et autres plaisirs furtifs, c’est dans l’escalier d’accès que se niche le plaisir. Rien que le nom de ces destinations suffit à nourrit l’illusion de restituer un temps qui depuis longtemps nous aurait échappé ou qu’on nous aurait volé, à supposer d’ailleurs que nous l’ayons jamais maîtrisé. Mais le procédé est opérant car il transporte artificiellement au-delà du réel dans l’ambiance mystérieuse et feutrée du crime de l’Orient Express, où l’on s’imagine croiser Hercule Poirot au détour d’un couloir, à moins que ce ne soit le spectre énigmatique d’Agatha Christie, empreinte de toute l’ambiguïté excitante de la vieille Angleterre…

Le rail, en ces instants rares mais fortement taxés, flirte avec le « merveilleux » ! Malheureusement, il ne s’agit que d’un aspect de l’aventure des chemins de fer, au demeurant artificiellement entretenu pour faire plus vrai que nature. Tous les épisodes de l’histoire des transports ferroviaires ne sont pas aussi glorieux, flamboyants et jubilatoires ! L’âge venu, ils ont tendance à se mélanger…

Ainsi, en ces temps de régression et de renouveau de la barbarie de proximité et, pire, de celle d’Etats voyous, nos pensées et nos méditations ne peuvent pas, ne pas s’arrimer – aussi – aux funestes « trains de la mort », ces convois de l’horreur formés à la suite des rafles des juifs et des tziganes de l’été 1942, qui transportèrent dans des wagons à bestiaux les victimes de la Shoah. Avec la complicité raciste des autorités françaises, le rail fut alors l’instrument impitoyable de l’hallucinante « solution finale » d’Hitler. Un supplétif du crime pour un voyage qui durait trois ou quatre jours avant d’atteindre depuis Drancy, lieu de rassemblement, les camps d’extermination de Pologne, notamment Auschwitz, où les nazis non contents d’exterminer des innocents dans les chambres à gaz, se moquaient d’eux en les envoyant à la mort.

Entrée d'Auschwitz-Birkenau

Entrée d’Auschwitz-Birkenau

« Arbeit macht frei » affichaient cyniquement les bourreaux à l’entrée d’Auschwitz!  » Le travail rend libre » …

Je reviendrai prochainement sur cette tragédie sous l’angle des exactions commises dans ma région, l’Anjou et dans ma bonne ville d’Angers, qui, soit-dit en passant, est aussi la ville natale d’une compagne célèbre – au sens de la Marseillaise –  d’un certain tartarin des temps modernes qui joue aujourd’hui les va-t-en-guerre pour peut-être mieux exorciser ou masquer ses propres reniements. Classique depuis la nuit des temps!

D’ores et déjà, pour ceux qui, incompréhensifs,  s’interrogent encore sur les circonstances abjectes de ces incompréhensibles forfaitures de 1942 au pays de la douceur angevine, ainsi que pour tous ceux dont le sommeil demeure troublé par ces crimes commis au nom de l’ordre public par leurs compatriotes, je recommande la lecture d’un excellent livre d’un historien du cru, Alain Jacobzone, « l’éradication tranquille » (Editions Faits et Gestes, Ivan Davy éditeur – 2002).

Pour ma part, j’ai toujours pensé que l’irrépressible angoisse éprouvée en entendant le bruit mécanique et sinistre des bogies et des essieux des « wagons de marchandises »  – on dit maintenant « du fret » – circulant de nuit sous la passerelle de l’ancienne gare de la Maître-Ecole à Angers, pouvait être attribuée à ces événements tragiques et honteux. Comme si, m’attribuant d’autorité une responsabilité collective qui me dépasse, j’étais le jouet d’une sorte de résilience de faits intervenus sept ans avant ma naissance. J’ai retrouvé cette sensation avec la même intensité, des années plus tard – 1998 ou 1999 – dans un petit matin brumeux d’automne, lors d’un contrôle radiologique sur le ballast d’une gare de triage mosellane, en l’occurrence Woippy, au passage de wagons de combustible nucléaire irradié, en partance pour l’Allemagne ! Convoi étroitement gardé par les ombres fantomatiques de gendarmes mobiles en arme, campés sur les plateformes des wagons de tête et de queue.

Tout se passe comme si, au paroxysme de l’épouvante, les infortunées victimes, livrées hagardes à la folie meurtrière des nazis, étaient parvenues,  au passage du premier aiguillage à la sortie sans retour de la gare d’Angers Saint-Laud,  à émettre un dernier appel au secours, couvrant de leur désespoir le vacarme de la locomotive et son sifflement lugubre.  Et ce hurlement de détresse devenu accusateur, indéfiniment réfléchi sur les parois schisteuses de la tranchée en contrebas du lycée David, perdure et continue de se propager sur la voie de chemin de fer, jusqu’aux abords du cimetière angevin de l’Est en contrebas de la voie … L’Est, la direction des camps de la mort ! Et, de proche en proche sur tous les réseaux ferrés de France.

Plaque dans le hall de la gare d'Angers Saint-Laud

Plaque dans le hall de la gare d’Angers Saint-Laud

Ceux, pour lesquels la compassion va au-delà des commémorations rituelles et qui, comme moi,  traînent une culpabilité qui ne leur est pas imputable, persistent à entendre ce cri soixante-dix ans après le crime, un peu à la manière de ces échos radars des ultimes émissions lumineuses de la matière « en train » d’être aspirée dans un trou noir galactique. Dernier signal capté par les astrophysiciens au cours d’un implacable supplice précédant sa disparition interminablement lente…

J’ai bien sûr vécu d’autres expériences de chemins de fer. Tout aussi intimistes mais plus réjouissantes qui permettent de sonder un passé exempt de sauvagerie ou d’inhumanité. Encore que par les temps qui courent, l’exercice de mémoire optimiste soit devenu délicat car, du plus loin que remonte mon état de conscience, le monde n’a eu de cesse de s’entre-tuer  avec la même férocité et le même raffinement pervers qu’autrefois, et de surcroît avec des moyens techniques de destruction accrus, dont les effets nocifs sont en outre amplifiés par notre ingénuité et notre naïveté à croire que la morale « universelle » née des deux derniers conflits mondiaux, est aujourd’hui unanimement partagée. Malheureusement, force est de constater qu’il n’en est rien, en dépit des sympathiques et généreuses illusions des « petits mecs » que nous nous sommes choisis comme dirigeants ! Pourvu que cet angélisme ne devienne pas un jour mondialement mortifère, face à la froide realpolitik de ceux qui ne s’embarrassent pas de principes.

Mais ne nous faisons par peur ! Le pire n’est pas toujours le plus probable.

Pour l’heure, je veux évoquer tous ces petits trains d’antan qui peuplent nos souvenirs, dans le même temps où je sais qu’ils ont, pour la plupart, déserté nos campagnes.

Il n’y a plus de Petit Anjou passant au fond du jardin de mon grand-père, chemin de la Treille à Angers. Même sa « tranchée » n’a pas laissé de trace !  De même a disparu le train de Segré qui partant de la gare Saint-Serge desservait le Lion d’Angers. Pour témoigner  quelque temps encore de ce passé, c’est tout juste, si, ici ou là, subsistent, derrière des HLM et des supermarchés, des bouts de remblais et quelque centaines de mètres de rails, qui ont miraculeusement échappé à la démolition ou à la reconversion dans le cadre d’un lotissement. A Angers, la gare Saint-Serge, elle-même, n’a pas survécu au réaménagement du quartier entièrement transformé et modernisé, et qui n’a conservé du lieu que le nom !

Parfois pourtant, l’Histoire vient en aide à ces vestiges du rail, lorsqu’ils témoignent de faits mémorables auxquels ils servirent d’écrins ou plus prosaïquement d’éléments de décor. Cette fonction imprévue les a rendus, sinon inaltérables, du moins inviolables. Pour le moment !

C’est le cas du Pont de Pruniers qu’empruntait le « petit Anjou » pour traverser la Maine du côté de la Baumette et sur lequel passèrent, à partir des indications de deux jeunes résistants angevins – Louis Bordier et Pierre-Yves Labbe – les avant-gardes américaines du général Patton le 8 août 1944 pour libérer Angers, dont tous les ponts avaient été détruits.

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Ma génération n’a connu de ces petits trains d’antan que les histoires des années trente ou quarante du siècle dernier, rapportées par nos aînés. Néanmoins, quelques souvenirs sensibles et personnels peuvent rester gravés dans nos mémoires ; en particulier celui des anciennes motrices à vapeur dont l’exploitation se prolongea jusque dans les années 1960. Ensuite elles s’effacèrent définitivement  au profit du diesel et de l’électricité. Les enfants que nous étions n’oublient pas les escarbilles qui piquaient le visage lorsqu’on pointait le bout de son nez à la fenêtre du compartiment qui, bien sûr, n’était pas encore climatisé. Pour moi, ces escarbilles et les cheveux dans le vent sont d’ailleurs les principaux souvenirs qui subsistent de vacances estivales à Saint-Gilles-Croix-de-Vie « en maison de famille » au milieu des années cinquante …Une de nos premières vacances sur la côte Atlantique et celle aussi où je découvris Georges Brassens en écoutant de mon lit  « les amoureux des bancs publics »  chantés tard le soir par de jeunes ados qui flirtaient dans la cour du centre, alors que, nous, les petits, nous étions censés dormir après la bise de nos parents!

Aujourd’hui, à l’ère des TGV et des TER, presque tout est électrique… Il n’empêche que les souvenirs d’aventures ferroviaires demeurent marquants, comme des parenthèses dans le temps et dans l’espace où tout peut devenir concevable et qui n’appartiennent qu’au voyageur impliqué. Le train est consubstantiel à toute réflexion sur le temps et ce n’est pas un hasard si Einstein lui-même a vulgarisé « sa »  relativité restreinte en usant de l’allégorie du train, du voyageur et du remblai… A y regarder de près, c’est même le redoutable problème du réglage des horloges et de leur synchronisation dans les différentes gares européennes, qui l’a conduit à s’interroger sur la notion de simultanéité d’événements géographiquement distants, et « de fil en aiguille » à  imaginer la relativité du temps et de l’espace selon les référentiels dans lesquels on se trouve!

Mais au-delà de la physique, le train  a cette aptitude unique à nous offrir des temps-morts – en d’autres termes, des temps non dédiés – où l’esprit est libre et où on reprend vie, comme si le remblai du monde extérieur – qui ne nous rattrapera que sur le quai de la gare d’arrivée –  s’estompait momentanément de notre horizon sensible, nous offrant ainsi l’occasion d’imaginer d’autres espaces de liberté ou de révéler d’autres jalons insoupçonnés et, d’ordinaire, virtuels de notre existence.

Ces trains qu’on a pris et dont on aime à se souvenir les jours de déprime, n’ont pas le statut prestigieux des grandes expéditions ferroviaires transcontinentales, ni le poids mémoriel, symbolique et éprouvant des convois de damnés de la terre, qui ont forgé dans le sang, notre histoire contemporaine, mais ils occupent une place singulière dans notre propre parcours. Soit parce qu’ils en illustrent certains épisodes fondateurs, soit parce qu’ils furent à l’origine de rencontres ou d’émotions qui, des décennies plus tard, nous replongent comme par enchantement dans un contexte d’époque qui nous revigore…

On a tous en tête des exemples de ces trajets qui, par magie, nous aident à vivre, comme s’ils avaient la faculté de faire sens dans l’espace confiné et binaire du rail. En dehors de nous, tout le monde les considère comme anodins, car il n’est pas possible de rendre compte de la complexité de situations particulières qui n’émeuvent que ceux ou celles qui en furent directement les acteurs. La réminiscence de ces historiettes n’a finalement d’importance que pour nous. Et, je ne me nourris pas d’illusion ; dans mon « grenier virtuel », elles ne pèseront guère.

Ce n’est pas une raison pour les passer sous silence ! Sans nécessairement tout dire de ce jardin privé qui n’appartient et n’appartiendra jamais qu’à nous-mêmes. La « vertu » moderne de la transparence en toutes circonstances est, selon moi, un défaut de facilité qui ne met le plus souvent en évidence que notre inconsistance à nous soumettre aux passionnés du voyeurisme et qui conforte une société dont les principaux déterminants sont l’apparence et l’urgence. Ce qui est fondamental exige un temps de réflexion, qui est de plus en plus rarement alloué!

Pour éclairer mon propos, je n’évoquerai donc pas, ici et maintenant, de rencontres inoubliables d’impossibles amours de wagon-bar dans une rame de TGV, favorisées par la soudaine coupure d’électricité … qui se produit justement au cours d’un franchissement de tunnel après un brusque freinage. A la rigueur, ça pourrait être plaisant – je veux dire croustillant – si c’était vrai et si l’on pouvait se targuer à cette occasion d’avoir atteint la virtuosité précieuse d’un Marivaux ou la perversité subtile d’un Sade ou d’un Choderlos de Laclos. Dans la réalité, c’est plutôt graveleux comme ces chants de permissionnaires que je croisais, le vendredi soir, dans les années 1980 en revenant du conseil scientifique d’un grand établissement de recherche de Vandœuvre-lès-Nancy au sein duquel je siégeais « es-qualité » – c’est-à-dire, sans « qualité particulière » pour y siéger.

A l’extrême, ce genre de fables ferroviaires pourrait alimenter la presse people en cas de célébrité avérée des deux protagonistes. Il ne me déplairait pas de rapporter ici, si j’en avais été témoin,  les parades amoureuses d’un futur président, genre notable de province, un peu emprunté et balourd, dans une rame TGV de première classe de la ligne Angers-Paris Montparnasse, face à une « jeune » compatriote , un soupçon dominatrice,  ambitieuse et au charme suranné des magazines de cinéma des années cinquante … Mais, je sais que ces coïncidences amoureuses réputées égayer les soirées d’hiver doivent le plus souvent être oubliées! Même furtives, même esquissées, mêmes rêvées, elles doivent demeurer sans lendemain. Au nom de l’ordre public, disons une fois pour toutes, que leur destin est d’être considérées comme inexistantes! Ou si elles ont existé, qu’elles sont du domaine privé . Admettons que ce soit bien ainsi! Et bannissons toute poésie salace.

Au bout du compte, nos plus belles histoires de train n’ont rien à voir avec des histoires d’arrière-train ! En fait, elles apparaissent de manière imprévisible et asexuée, lorsqu’à un moment donné elles répondent à une sorte de nécessité de notre cheminement intérieur. Lequel trouve dans la représentation d’un lieu, d’une circonstance ou dans des personnages entrevus par la vitre d’un compartiment, une occasion de s’incarner. Selon le regard porté à cet instant, qui dépend de la lumière et de la vitesse, l’image restera incrustée durablement dans notre archivage intime, comme un repère structurant. Ces moments-là ne se partagent pas. C’est comme la solitude du découvreur ou du visionnaire. C’est à la fois « incroyable » et sans intérêt pour quiconque !

Le « train » n’est pas le seul vecteur de ce plaisir introspectif et de ce bonheur égoïste, mais c’en est un important, surtout lorsque le rail a joué, depuis des générations, un rôle dans sa propre histoire. Qu’il a été relayé et conforté par une tradition orale familiale et qu’il est par conséquent apte à provoquer des situations propices à l’évocation de ces gens dont nous sommes issus…

Ainsi, me souviendrai-je probablement ma vie durant, de la vive émotion ressentie un soir des années 1980 où, revenant d’une réunion harassante à la commission européenne de Luxembourg, un incident technique a contraint mon train à stationner, une ou deux heures, en gare de Metz. Mise en service en 1908, la gare de style prussien m’a immédiatement renvoyé l’image de mon grand-père paternel qui, à la Belle Epoque a dû, lui aussi, fréquenter ce quai lors de son apprentissage de pâtissier en Lorraine « allemande »…

C’est encore à Marcel Pasquier (1892-1956) qu’allèrent mes pensées ce soir-là, lorsque voulant me restaurer dans l’antique buffet de la gare, je découvris un présentoir de gâteaux de la région dont j’ai présumé qu’il aurait pu les confectionner. Pour moi, la gare de Metz au style néoromanrhénan n’évoquera donc à jamais que l’indéfinissable atmosphère d’insouciance d’avant 1914 dans laquelle évoluait un jeune homme qui me ressemblait comme un frère, mon grand-père !

Cette histoire n’est qu’un exemple. D’autres aventures d’aiguillages imprévus, relèvent de cette catégorie. Telle cette rencontre, en 1982 ou 1983, inattendue et, pour le coup, remarquable, avec Edgard Pisani, ancien ministre de l’agriculture du général de Gaulle, dans une cabine du « Memling », le train « rapide » du matin qui effectuait à l’époque le trajet Paris Bruxelles. Alors que ce train transportait chaque matin des cohortes de fonctionnaires vers Bruxelles et qu’il était généralement bondé, nous étions les seuls occupants de la cabine. Etrange!

Nous aurions pu en outre rester muets, au-delà des quelques minutes qui suivirent le départ de la gare du Nord. Mais, eu égard au nombre d’importuns reconnaissant mon compagnon de voyage en déambulant dans le couloir, qui n’hésitaient pas à ouvrir la porte de la cabine pour quémander une faveur, un soutien ou un avis du ministre, Edgar Pisani me fit part de son agacement! En face de lui sur la banquette, j’étais le seul qui jusqu’à présent ne lui avait rien dit et faisait mine de ne pas l’avoir reconnu.

C’est ainsi que se noua un dialogue presque surréaliste entre nous, presque sous forme de complicité face au harcèlement incessant du couloir. Sachant qu’il avait été résistant et qu’il avait joué un rôle important dans la libération de la préfecture de police de Paris en août 1944, je me risquai à l’interroger sur cet événement historique, plutôt que sur ses fonctions de ministre du Général ou sur ses mandats en cours. De bonne grâce, presque amusé, il me répondit sans se faire prier et sans retenue. Puis sachant mes origines angevines, il se mit à m’entretenir de l’Anjou, de la viticulture des bords de Loire et de Montreuil-Bellay dont il avait été maire quelques temps auparavant. On aurait pu croire que nous avions atteint en deux heures un degré de connivence d’amis de longue date !

Arrivé à la gare du Midi à Bruxelles, nous nous sommes courtoisement salués. Des officiels l’ont pris en charge sur le quai. « Minuit » avait sonné pour Cendrillon et je ne l’ai jamais revu… mais le train de Bruxelles continue chaque matin de faire le même trajet : sous un autre nom, celui de « Thalys ».

Je me souviens d’une rencontre du même type dans un compartiment à la fin des années quatre-vingt avec Yvette Roudy, ancienne ministre des droits de la femme sous la présidence Mitterrand. Mais je n’étais pas seul. Mon supérieur hiérarchique François B., qui avait servi dans son cabinet, m’accompagnait et elle était elle-même avec une de ses collaboratrices de Lisieux dont elle était maire. Probablement celle qui était chargée des finances, car durant tout le trajet, la discussion a porté sur les impôts locaux, qu’on appelait alors les  » quatre vieilles ». Comment les rendre moins douloureuses aux uns sans trop taxer les autres. La ministre, un peu bougon, intervenait peu dans notre bavardage. Petit souvenir !

La complicité avec le rail ne se décrète pas toujours.

numérisation0001Mais parfois, si ! Ce fut le cas le 10 juin 1992, où après une mission professionnelle à Bordeaux,  je décidai de me faire plaisir en empruntant l’omnibus qui, partant de Bordeaux-Saint Jean vers dix-huit heures parvenait à son terminus de Sarlat presque trois heures plus tard, traversant les vignobles bordelais les plus prestigieux jusqu’au Périgord Noir en longeant et en se jouant amoureusement de la Dordogne, enlacée et franchie mille fois d’une rive à l’autre.

Ce voyage unique et solitaire s’apparentait – du moins c’est ce je crois supposer aujourd’hui – à une sorte d’escapade initiatique et mémorielle dans une région, à la beauté de laquelle j’avais été initié comme un vieil ami de la famille. Mais je souhaitais en savoir plus à travers cette fredaine touristique  afin de mieux appréhender une histoire qui ne m’appartenait que de façade et seulement par alliance. Comme un prêt consenti… mais seulement comme un prêt! Ce voyage à vocation esthétique fut donc une belle aventure et quelque part aussi, une transgression, comme l’intrusion sans autorisation dans une propriété privée !

Au départ de Bordeaux Saint-Jean, le contrôleur annonca que la rame composée de quatre wagons tractés par une Micheline atteindrait son terminus, Sarlat, vers vingt heures trente, précisant que c’était un omnibus et le dernier de la journée vers la capitale du Périgord Noir, qui, à cet instant semblait si loin ! Immédiatement au sortir de la gare, la rame franchit la Garonne par un pont de chemin de fer métallique à croisillons, le pont Eiffel, construit au milieu du 19ième siècle par deux ingénieurs des Ponts et Chaussées, Paul Régnault et Stanislas de la Roche Tolay , et dont je sais qu’il est abandonné depuis 2008 après 140 ans de services!

En cette soirée de printemps pluvieux, le trajet de Bordeaux à Sarlat, via Libourne, Saint-Emilion, Castillon-la-Bataille, Sainte-Foy-la-Grande, Bergerac, fut finalement conforme à ce que j’en espérais, c’est-à-dire à un rêve éveillé d’un voyageur préoccupé, le temps d’une soirée, de découvrir l’essentiel de l’âme d’une région – celle de Montaigne et la Boétie – au moyen d’une promenade nostalgique en chemin de fer. En outre, pour qui s’efforce de donner sens aux coïncidences hasardeuses, j’aimais bien l’idée d’être présent sur les chemins d’Aquitaine, le soir du jour où la descendante des Plantagenets d’Anjou, reine d’Angleterre, était reçue à l’hôtel de Rohan par le maire de Bordeaux, Chaban-Delmas ! Cette reine qui avait fait stopper son équipage sur le chemin de Mérignac, afin qu’un de ses gardes du corps aille lui acheter une baguette de pain « français » quai Richelieu !

Pour l’heure, en cette soirée sans apéro, bien calé sur ma banquette, je regardais défiler le paysage, indifférent au fracas du monde. Traçant de temps à autre avec mon doigt sur la vitre, le profil des tilleuls, des châtaigniers et des chênes qui formaient une allée enserrant la voie et les chemins détrempés qui la longeaient .

Sans hâte, sans bruit, presque « en roue libre », l’omnibus s’arrêtait à toutes les gares, pour la plupart, des haltes de villages. Tel, Couze qui fut dans un passé ancien, un centre papetier alimenté par des moulins à eau, fabriquant du papier filigrané « Hollande » acheté par les flamands à destination de la Russie.  Marrant non? Tel aussi Saint-Capraise-de-Lalinde, petit village sur les rives de la Dordogne qui au temps de la batellerie était un port.

Lors des passes un peu pentues, tels des gués sur la Dordogne toute proche, le bruit de la machine s’accentuait un peu, et surtout sa cheminée émettait de denses bouffées de fumées noires, qui rappelaient à s’y méprendre les panaches des trains à vapeur.  D’ailleurs le contrôleur nous indiquait en ces occasions que d’anciennes locomotives entretenues par des particuliers reprenaient parfois du service ici l’été! Quelques voyageurs, des écoliers, de vieilles personnes les bras chargés de ballots descendaient à chaque halte, tandis que ceux qui restaient, prenaient leurs aises. Ce train était le leur, et c’est donc familièrement qu’ils voyageaient quotidiennement, comme au coin du feu dans leur « lou cantou ». Le plus confortablement possible, familièrement, familialement,  mais sans indécence ou impudeur. Comme à la maison…

« Lalinde » annonce le chauffeur « Cinq minutes d’arrêt » . On frémissait à l’idée d’entrevoir le « Coulobre » , le dragon qui dévorait les habitants de la contrée et les bâteliers. Un jeune garçon monta dans le compartiment désormais déserté. Sur le quai comportant exceptionnellement deux voies, des platanes centenaires séparaient le service voyageur et ce qui fut autrefois la Sernam, le service des bagages et des paquets, aujourd’hui abandonné.

Et le film reprenait à l’allure sénatoriale de la Micheline. A certains endroits, des propriétés privées bordaient la voie de très près. Au passage, on saluait des jardiniers qui, en dépit de l’heure tardive et de la pluie, s’activaient encore dans leurs potagers. Voilà « Sauveboeuf » et son château qui domaine, en amont de la Vézère . Une minute d’arrêt près de la place, en face de la maison désaffectée « 444 » d’un ancien garde-barrière.

Sur la droite, la vallée de la Dordogne, plate et verdoyante s’étalait jusqu’à des coteaux couverts de forêts sombres. Des coins à champignons, pensait-t-on, sans trop y croire, lorsqu’on n’en a jamais trouvé soi-même autrement que dans des manuels! Comme Cromagnon qu’on n’a jamais vu qu’au musée des Eysies! On fait confiance!

Cinq minutes d’arrêt: « Mauzac »et son château de la Rue ainsi que son castrum de Milhac. La gare qui rappelait l’ancienne gare de Carsac, était colonisée par des églantiers, seul indice de vie en cette soirée un peu mélancolique. On savait implicitement que ce semblant d’animation métastable serait vain pour maintenir une gare qui paraissait désespérer d’elle-même . Sur les hauteurs à gauche, se détachait le clocher d’un village perché, certainement celui de Grand-Castang, haut lieu des templiers périgourdins.

Déjà plus de deux heures que nous roulions et enfin nous pénétrâmes dans le Périgord noir, proprement dit, par un long tunnel. Trémolat apparut alors dans une boucle de la Dordogne, présentement animée de forts courants et de tourbillons meurtriers. On dit que les hommes préhistoriques s’installèrent dans le méandre en raison du caractère poissonneux de la rivière à cet endroit! Il parait que c’est toujours le cas! Ce jour-là, la halte ferroviaire était silencieuse et toujours, les petits chênes qui se resserraient autour de la voie que les fougères venaient imprudemment caresser! Les premières maisons périgourdines aux toits de lauze, flanquées de tours d’angle géométriques, devenaient en outre de plus en plus fréquentes… Un signe que nous approchions!

 » Allas sur Dordogne » 30 secondes d’arrêt. La gare se résumait à une  salle d’attente accolée à l’ancienne maison du garde-barrière. Le hangar des colis servait à entreposer le bois coupé.

Après avoir cru que le temps jusqu’alors maussade allait s’améliorer et que mon arrivée sur Sarlat s’effectuerait sous le soleil, c’est le contraire qui se produisit, tandis que pour la énième fois la rame franchit la Dordogne, coupant les méandres au plus court. Au Buisson, dernière « grande » gare avant le terminus, le contrôleur annonca quatorze minutes d’arrêt pour laisser passer sur la voie unique les trains venant respectivement de Sarlat, puis d’Agen, et enfin celui partant pour le Lot. Le contrôleur compréhensif  devint familier, discutant  et vantant le paysage. Ainsi précisa-t-il qu’en été, le train était très fréquenté par les touristes. Ce 10 juin ce n’était pas le cas: un seul couple est monté au Buisson. En passant, il attira mon attention sur la beauté de l’arrivée sur Sarlat et me recommanda d’admirer les rochers sur la gauche. A ce moment, le train dominait une petite route de la vallée, aux champs soigneusement cultivés. Déjà on apercevait les premières pousses de maïs.

Assez paradoxalement, alors que le paysage ne m’était en principe pas inconnu, je n’identifiais rien de précis, hormis quelques prés plantés de noyers. Faudra-il attendre le tunnel de la Gendonie pour qu’enfin ma mémoire recolle les morceaux du puzzle ? Vingt ans de balades dans la région à pied ou  en voiture ne suffisaient manifestement pas  à en posséder tous les arcanes, lorsque le point de vue se modifie. Un changement d’angle provoque un certain désappointement ! Impossible de nommer un lieu qu’on sait pourtant connaitre  pour l’avoir arpenté cent fois … .

A 20h13, la Dordogne fut de nouveau traversée aux environs de Saint Cyprien sans doute. On m’attendait certainement déjà à la gare de Sarlat! Une route désormais surplombait la voie.

Dire qu’à moins d’un quart d’heure de l’arrivée, le paysage gardait toujours ses derniers secrets, bien qu’à droite je crus un instant reconnaître les Milandes. A gauche enfin, j’en suis sûr , c’est Beynac! Figure imposante et orgueilleuse des seigneurs du Périgord, vue de la vallée de la Dordogne, face à l’ennemi de Castelnaud.

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Et on franchit de nouveau la Dordogne.

A Vézac dans la vallée, deux anons surpris détalèrent alors qu’ils s’activaient près d’un tas de foin en bordure de voie. La Micheline s’infiltra enfin par l’étroite tranchée creusée au 19ième siècle qui précède le tunnel de la Gendonie en amont du viaduc du Pontet…

Il était presque vingt-et-une heures, lorsqu’on nous annonça  : « Sarlat terminus tout le monde descend ».

Ainsi s’acheva cette « aventureuse » épopée  ferroviaire en Aquitaine, un soir de printemps, il y a plus de vingt ans . Depuis, la ville que j’ai connue, n’est plus tout-à-fait la même, car nombreux sont ceux, témoins de cette période, qui ne sont plus là. Sans eux, les truffes et le foie gras n’ont plus la même saveur. Une page s’est refermée.

Mais son rappel, de nombreuses années plus tard, demeure roborative…

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Saurais-je clore ce petit tour d’horizon ferroviaire sans évoquer pour la seconde fois sur ce blog – voir mon billet du 30 septembre 2012 – l’express de la ligne Paris-Granville sur la portion d’Argentan entre Briouze et Flers? Je n’ai jamais voyagé sur cette ligne et pourtant le souvenir de ce train que je n’ai fait qu’entrevoir et surtout entendre, compte parmi les anecdotes les plus amusantes de ma jeunesse. Comment pourrais-je oublier ces épisodes marquants de nos courts séjours en Normandie dans les années soixante chez notre cousin André Venault (1921-1979) chef de gare à Bellou-en-Houlme, quand, au cœur de la nuit, le rapide Paris Granville nous réveillait en sursaut en traversant à toute allure la petite halte ferroviaire aujourd’hui désaffectée.

Comment taire notre frayeur enfantine, face à ce vacarme épouvantable qui faisait trembler les lits mais également les murs. Au point que nous ignorions – et ignorons encore – si nos claquements de dents étaient induits par la peur ou par les vibrations mécaniques transmises par le monstre. Pendant quelques secondes, il nous semblait que les trépidations du train allaient tout faire vaciller et tout désarticuler dans la minuscule gare où nous étions hébergés. Une sorte de scénario de fin du monde, brutal et soudain, avant que le silence de la nuit normande ne s’installe de nouveau. Au petit matin, le chant du coq, le caquètement des dindons et le criaillement  des oies élevées par la cousine Raymonde, en complément de son emploi de garde-barrière, nous remettaient les idées en place… Et coloraient ce souvenir de la nuit d’une pointe de mélancolie qui dure encore …

Pour conclure, je souhaite indiquer, bien que la filiation ne soit pas évidente, que ce billet un peu long m’a été inspiré par la lecture toute récente d’un livre de Jean d’Ormesson dont le titre est en soi tout un programme: « Un jour je m’en irai sans avoir tout dit »…(Robert Laffont 2013)

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Incipit : Ce texte en forme d’adresse à une centenaire est une fiction provinciale du Sud-Ouest, mais parfois, la réalité force la fiction et il se peut que des éléments évoquent « à mon corps défendant » des faits authentiques : ce ne peut être que le fruit d’un hasard calculé. Donc pas tout-à-fait le hasard !   

« Si les circonstances l’avaient permis, il eût été logique que ce 22 août 2013, quelqu’un – pourquoi pas un édile municipal, par exemple, le premier magistrat de Sarlat –  vous rende l’hommage que vous méritez en présence de vos proches. Mais vous vivez aujourd’hui dans votre monde intérieur, insensible peut-être aux marques de reconnaissance que vous prodiguent ceux qui vous entourent et vous manifestent de l’affection.

Mais peut-être pas, car lors d’une de nos dernières visites, il y a un peu plus d’un an, alors que vous n’aviez pas encore tout-à-fait perdu l’usage de la vue et de l’ouïe, vous nous fîtes clairement comprendre, comme dans un ultime message avant fermeture des écoutilles, que votre isolement du monde ne vous empêchait pas de penser et que pour peu que vous vous concentriez vos souvenirs revenaient et votre esprit demeurait alerte.

Je prends donc le risque de faire ce discours qu’on aurait dû déclamer sous les lampions du Plantier et que malheureusement  vous n’entendrez pas. Un peu comme une allocution à l’ancienne…Comme du temps, pas si lointain, où vous teniez table le 22 août au Pech de Malet au-dessus du cingle de Montfort avec vos invités, vos proches, amis et voisins pour fêter votre anniversaire autour d’un repas de tradition. A cette occasion, votre «  Dibi » – Guy de la G.R. votre « petit voisin » et votre cadet d’une quinzaine d’années, aujourd’hui disparu, se fendait du couplet approprié, en sa qualité de familier de toujours et de gentilhomme local!

Aujourd’hui, en plus, il faudrait exiger la présence du reporter de l’Essor Sarladais, votre journal de cœur, pour couvrir l’événement !

Ce n’est pas le cas, et donc ma petite tirade n’empruntera que le chemin des ondes et du web, et malheureusement sans votre présence. J’espère malgré tout que vous y seriez sensible, si d’aventure – par miracle – quelqu’un parvenait à vous le susurrer! Je ne suis ni le maire de votre ville, ni le directeur de votre maison de retraite, mais je sais que vous ne seriez pas indifférente à cet honneur en ce jour mémorable où votre âge devient un nombre à trois chiffres, car vous ne méprisiez ni les manifestations de reconnaissance à votre endroit, ni les marques de  sympathie. Vous n’étiez pas non plus insensible à la symbolique des anniversaires qui ponctuent la marche du temps. Les vôtres comme ceux de vos proches que vous n’oubliiez pas.

J’espère que cette pensée que je vous adresse, vous parviendra en franchissant par des circuits improbables, les barrières de votre vie actuelle de recluse, imposée par la défaillance des sens mais pas de votre conscience, certainement toujours aussi vive ! Bien que peut-être désenchantée…

Je serai bref.

Il y a tout juste cent ans, aujourd’hui, vous naissiez, au premier étage d’une petite maison de l’avenue Thiers à Sarlat. On vous donna le prénom francisé de l’œuvre capitale de Frédéric Mistral, « Mirèio »long poème en langue d’oc qui raconte les amours interdites de deux jeune gens.

Peinture de Leydet

Peinture de Leydet

Votre mère, native de Sarlat, appartient à une ancienne famille de Vitrac tandis que votre père descend d’une lignée de forgerons de Castelnaud-la-Chapelle. Pour autant, il ne devint pas métallurgiste comme ses ancêtres. Après un apprentissage à la fin du 19ième siècle dans la bastide de Monflanquin dans le Lot-et-Garonne, chez l’inventeur de la colle Bouchou, il devint cordonnier-bottier. Au moment où vous voyez le jour, il travaille chez un artisan en contrebas de l’avenue Thiers dans un atelier des bords de la Cuze, qui, en ce temps-là, serpentait à ciel ouvert à travers la capitale du Périgord Noir, pour finalement se jeter dans la Dordogne du côté de Vitrac.

Votre quartier de naissance était donc sans rapport avec ce qu’il est aujourd’hui : la présence d’un petit ruisseau dans lequel on pouvait faire macérer les peaux en avait fait un secteur privilégié des tanneurs et des ouvriers du cuir. D’où l’odeur très forte et obsédante, qui, dit-on, imprégnait tout le quartier et qui dut probablement vous incommoder bébé. C’est du moins l’impression que vous en avez gardée, à défaut d’un souvenir précis. Votre frère Gérard, de trois ans votre aîné, dont vous étiez très proche en dépit de vos différences, a sûrement contribué à donner du sens à des sensations pour vous inconscientes, mais que lui, avait ressenties…

Vous avez vécu ici une partie de la guerre de 1914-1918. Et, vous m’avez raconté à ce propos que votre père s’était lié d’amitié avec un soldat du 110ième régiment d’infanterie de Dunkerque replié à Sarlat en septembre 1914 après la retraite de Charleroi. Cordonnier dans le civil, ce militaire en garnison devint le parrain de votre plus jeune frère…De cette époque lointaine, vous évoquez aussi le voyage en sarladais du Président de La République, Raymond Poincaré : mais là encore, il ne peut s’agir que d’un souvenir reconstitué de cet événement exceptionnel qui intervint le 14 septembre 1913 alors que vous n’aviez guère plus de quinze jours.

Vers 1917, votre famille agrandie d’un jeune frère s’installe dans une propriété d’environ un hectare située au lieu-dit la Gendonie sur les hauteurs de Sarlat, en périphérie de la ville sur la route du Bugue, où votre père s’installe à son compte dans une petite échoppe attenante à la maison que vous avez transformée ultérieurement en cuisine. De cette période lointaine et heureuse, vous conservez néanmoins le souvenir cuisant pour une petite fille de quatre ans, de l’orage épouvantable qui s’abattit sur la propriété de vos parents le samedi 17 juillet 1917 vers « dix heures du soir » et de la foudre qui décapita la sapinette du jardin d’agrément et bouscula la charmille. Des décennies plus tard, le vénérable arbre gardait encore les stigmates de ce déchaînement intempestif du ciel.

Vous avez vécu dans votre maison de la Gendonie que vous avez agrandie, embellie et entretenue avec acharnement, avec vos frères d’abord et vos parents jusqu’à leur disparition, puis seule pendant quarante ans ! Et ce, jusqu’à ce que le grand âge vous en déloge pour la maison du Plantier en plein cœur de Sarlat, où vous résidez actuellement !

C’est dire si Sarlat est bien votre ville. Votre matrice dans tous les sens du terme ! En fait, pendant longtemps, vous en fûtes même une figure emblématique. Il suffisait, il y a peu encore, de dire votre prénom pour bénéficier d’un préjugé favorable des commerçants, en particulier des négociants en conserves artisanales de foie gras et de confits. Tous vous connaissaient. Il faut dire, qu’outre l’ancienneté des relations nouées naturellement avec vos concitoyens, notamment avec ceux ou celles qui avaient fréquenté les mêmes bancs que vous à l’école Jules Ferry du côté de la porte Turenne, vous avez rencontré la plupart des négociants de la ville dans la cadre de votre activité professionnelle dans la succursale sarladaise de la Société Générale – « la Générale » comme vous l’appeliez – où vous exerçâtes pendant trente ans le métier de caissière. L’agence se trouvait et se trouve encore sur l’artère principale de la ville : La Traverse ! Presque chaque jour et au moins quatre fois, vous parcouriez à vélo les deux kilomètres qui vous séparaient de votre domicile… Il y a peut-être là un facteur de longévité.

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Comme pour beaucoup, votre métier a beaucoup compté dans votre vie, car c’est lui qui vous a permis de faire la connaissance de gens de toutes conditions, clients de votre employeur… Pas seulement les commerçants, mais également les personnalités nouvellement implantées dans la région, françaises ou étrangères, comme Joséphine Baker qui vivait avec ses enfants au château des Milandes et avec laquelle vous vous étiez liée d’amitié…

Élégante sans rechercher à tout prix à « être à la mode », on distinguait sans confusion et de loin votre silhouette pressée et sautillante dans vos tailleurs de laine – toujours réalisés par vos soins – vos chapeaux ou vos bérets originaux, et vos talons hauts !  C’est d’ailleurs la première image que je conserve de vous un midi d’un jour de septembre 1973 où je vous aperçus sortant prestement de votre travail. C’était à quelques jours de votre retraite.

De même, chacun pouvait identifier sans difficulté votre petite 4 Chevaux Renault de couleur « Bordeaux » décapotable blanche, avec laquelle, professionnellement ou non vous parcouriez la ville et ses environs, au rythme saccadé et presque imprévisible de votre conduite. Pour les non-habitués, votre art de conduire les automobiles pouvait apparaître  peu orthodoxe, voire désinvolte ou paradoxal… mais votre apparente distraction devant les paysages qui défilaient et qui vous suggéraient mille anecdotes, ne vous a jamais occasionné de gros pépins : vous les avez juste frôlés !

Ainsi se sont succédé les années puis les décennies. Presque sans s’en rendre compte, car vous paraissiez toujours aussi alerte, indestructible. La retraite venue, seule période de votre vie dont je peux personnellement témoigner, vous avez beaucoup voyagé à travers l’Europe et même au-delà mais vous n’avez pas pour autant négligé vos amis ou votre famille, qui recevaient chaque année en étrennes, des colis de foie gras truffés que vous confectionniez vous-même…Et votre maison environnée de glycines était accueillante!

Femme de devoir et de forte conviction religieuse, courageuse et dure à l’ouvrage, vous avez accompagné tous vos proches jusqu’à leur fin. Demeurée célibataire pour des motifs que j’ignore et qui vous appartiennent, vous assumiez ce choix, ferment de votre autonomie et de votre indépendance, et vous exigiez qu’on vous appelle « mademoiselle »… Votre souci de ne rien devoir et rien demander à quiconque, vous a probablement pénalisé lorsqu’il y a quelques années, les autorités publiques départementales, abusant probablement de votre faiblesse liée à votre grand âge, vous ont littéralement spoliée d’une partie importante de votre  propriété pour y faire passer une route…

Aujourd’hui, vous franchissez un cap que peu ont le loisir d’espérer… J’ignore ce que vous ressentez dans votre for intérieur. Ce qui est sûr c’est que cette exceptionnelle longévité que vous n’avez pas sollicitée et – qui sait ! – que vous maudissez peut-être dans votre impuissance actuelle à agir et à communiquer,  vous l’avez cultivée, chaque jour de votre vie, en pratiquant une hygiène de vie irréprochable.

Vous êtes toujours là et nous vous aimons bien...Que cette assurance de notre affection vous porte chaque jour désormais et qu’elle vous réconforte dans votre solitude, celle du marathonien ou du navigateur à l’approche du cap Horn!

Bon anniversaire ! Mirèio »

PS: Je m’aperçois à la relecture qu’une de mes tantes « par alliance » ressemble furieusement à cette sympathique « Mirèio » ! Son vrai nom est Mireille Garrigou.

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En fait, je sais peu de choses sur les faits d’armes de Lucien Montazel (1898-1989) – le cousin « Lulu » comme on l’appelait. Et pourtant il occupe une place singulière dans mon panthéon virtuel des anciens de 14-18… Et même plus ! Car, sans en avoir eu conscience sur le moment et sans qu’il l’ait jamais su, il incarne une période heureuse, celle des séjours estivaux à Sarlat dans les années 1980. Celle où notre principale et seule richesse reposait sur le bonheur de nos enfants d’être en vacances avec nous, et que rythmaient nos jeux de plein air, nos fous rires lorsqu’il fallait déboucher les toilettes défaillantes de la tante « Mimi », nos baignades dans la Dordogne du côté de Vitrac ou de Castelnaud-La Chapelle, ou nos descentes en canoë. Celle de ces promenades dans les ruelles ombragées et pentues du jardin exotique de La Roque-Gageac ou dans les allées des Milandes empreintes du souvenir de Joséphine Baker. Celle aussi, de pouvoir râler contre les horaires des repas imposés par ladite tatie, qui nous recevait.

Avec le recul du temps, force est de reconnaitre que sans ces affectueuses contraintes alimentaires, liées parfois à la préparation d’une simple gratinée de nouilles, et d’autres « insupportables » sujétions domestiques nées de la confrontation des traditions et des usages, sans ces petits agacements au fil de l’eau, qu’on s’échinait avec malice à contourner, se souviendrait-on aujourd’hui avec nostalgie de ces séjours qui appartiennent désormais à un passé révolu?

C’était en effet le temps où l’on pouvait s’ennuyer sans déplaisir sous le soleil brûlant de la Gendonie en attendant de se rafraichir dans l’eau de la Dordogne ! Celui où, à trente ans passés, il fallait demander l’autorisation à « tatie » d’allumer la télé!  Celui enfin, où après s’être abreuvés de soleil en lézardant sur les grèves quasi-incandescentes des méandres de la Dordogne, en lisant  une biographie « in » de Condorcet, nous nous tordions les pieds sur les galets, en recherchant des alevins dans les petits trous d’eau près du rivage. Puis nous plongions dans les eaux fraîches de la rivière, tentant en vain de remonter le courant!

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Le soir venu en attendant le dîner, à moins que ce ne soit certains matins avant que la chaleur méridienne étouffante des étés périgourdins, ne nous enveloppe dans une sorte de quiète torpeur, nous nous affrontions, enfants et parents, dans des parties endiablées de jokari sur le terre-plein caillouteux du garage où était garée la vieille R5 « blanc écru » aux sièges emmitouflés de la tante « Mimi ». Nous n’interrompions nos échanges élastiques qu’au passage tonitruant de la « Micheline » de Bordeaux qui sortant du tunnel de la Gendonie, faisait trembler notre terrain de jeux, tandis qu’on entendait le sifflement de la motrice au niveau du viaduc du Pontet en approche de la gare de Sarlat ! Le soir lorsque l’obscurité de la nuit périgourdine transformait la propriété en autant de masses sombres, fantomatiques et inquiétantes, seulement troublées par les trajectoires zigzagantes des chauves-souris, on contemplait à son aise, loin des feux de la ville, la voie lactée sur la prairie à l’arrière des « Glycines ». Aux jours fastes de la mi-août, lors du passage des Perséides on comptait les étoiles filantes et les lucioles dans la prairie. Du moins, on s’efforçait de le faire …

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Souvent aussi, les soirées étaient consacrées à de longues promenades vespérales – d’errances vacancières – dans un Sarlat nocturne livré aux saltimbanques, aux artistes de rues, aux cracheurs de feux et aux bonimenteurs ainsi qu’aux musiciens ambulants, que nous écoutions au milieu d’une foule cosmopolite et polyglotte de touristes curieux et avides de trouvailles artisanales, qui déambulaient dans les ruelles parmi les échoppes de la vieille ville à la lumière des becs de gaz, remis à la mode pour la circonstance! Avec les pavés, par la grâce du ministère Malraux.

Vers minuit, nous rentrions guidés symboliquement par l’étoile polaire, soucieux de ne pas réveiller la « tante » qui, de toute manière nous attendait dans sa cuisine en lisant l’ « Essor sarladais » ou la feuille de liaison de la paroisse Saint Sacerdos ! Nous étions heureux. A l’époque, nous le pressentions et aujourd’hui nous en sommes sûrs !

Dans cette belle histoire, Lucien Montazel, notre héros du jour, ne fut jamais qu’un second plan, un figurant familier de ce scénario des vacances, rejoué presque chaque année à l’identique au cours de la décennie Mitterrand. Il ne devrait en principe n’être qu’un souvenir parmi d’autres, et probablement pas le plus marquant. Pas plus en tout cas que d’autres éléments de décor comme les fameux moellons du Périgord Noir, dont la couleur restitue au couchant par le jeu des ombres portées, l’ambre et le safran mélangés !

La présence discrète du cousin « Lulu » n’en était pas moins essentielle. De telle sorte qu’à  son décès à la charnière des années 1980, il sembla que c’est toute une époque qui s’éclipsait avec lui …Un peu comme si soudainement s’évaporait de la barrière de Domme, le buste de Jacques de Maleville (1741-1824), l’un des rédacteurs du code civil, qui contemple depuis tant d’hivers le lit sinueux de la Dordogne en contrebas. Mille fois, nous nous sommes assis sur un banc proche de la stèle du jurisconsulte sans y penser et sans ressentir la moindre connivence avec ce notable d’un autre âge, mais sa disparition de l’esplanade de la bastide médiévale nous laisserait, quelque part, orphelins…

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Il en fut un peu de même pour le cousin « Lulu », bien qu’en ce qui me concerne, il ne s’agissait que d’un « cousin par alliance ». Il a disparu – il est parti – sans qu’on ait eu le temps ou l’audace de lui demander de raconter « sa » guerre, celle de 1914-1918 ! Lucien était le fils d’Eugénie Lajeunie, une des tantes maternelles de mon beau-père et de sa sœur la tante « Mimi ». Celle-là même qui nous hébergeait dans la propriété familiale…Il était né le 24 janvier 1898 au Roc Laumier dans la commune de la Caneda qui n’était pas encore administrativement rattachée à Sarlat. La légende veut que ce soit au Roc Laumier que Saint Bernard de Clairvaux prêcha la croisade au 12ième siècle. C’est là aussi – dit-on- qu’on enterrait le corps des pestiférés au Moyen Age!

Bien entendu, à la naissance de Lucien, l’endroit qualifié de « lieu saint », quelques siècles auparavant, s’était banalisé, urbanisé, en quelque sorte, sécularisé et ne présentait plus guère de spécificités surnaturelles par rapport aux autres lieudits de la banlieue sarladaise. L’activité paysanne essentiellement agricole reposait sur l’exploitation des noix, la quête des champignons dans les bois aux troncs noircis des petits chênes pubescents et le ramassage des châtaignes à l’automne, ainsi que sur quelques maigres cultures céréalières et vivrières pour nourrir les hommes et les animaux, dont les oies, les canards et quelques volailles!  Un environnement encore assez proche de celui de Jacquou le Croquant ! Depuis, tout s’est progressivement sulfurisé et les maisons d’hôtes pour touristes britanniques et néerlandais ont pris le relais des fermes abandonnées.

Paul Jean Joseph Montazel, le père de Lucien n’était pas paysan, c’était le boulanger du village. Et c’est probablement ce qui explique que le fils ne devint jamais un homme de la terre. Mais, il ne devint pas pour autant un homme de fournil car plus tard Lulu devint « bureaucrate » – un bureaucrate à l’ancienne – comme on disait alors des « cols blancs » et des employés de bureau, qui travaillaient dans l’administration, pour les distinguer des « manuels ». Après la Grande Guerre, au cours de laquelle, blessé à la tête, il dut être trépané, il fut embauché comme employé d’administration communale à Sarlat. Et ce, jusqu’à sa retraite dans les années soixante !

Sans trop forcer le trait, on peut même dire qu’il avait un peu le look rassurant du rond-de-cuir provincial de la troisième et quatrième République, sombre et un tantinet austère. Et ainsi, jusque dans son grand âge, période de sa vie où je fis sa connaissance.

Par réflexe professionnel à moins que ce ne fut par tradition familiale, Lucien avait en effet du « port et du maintien ». Et de prime abord, il ne cultivait pas la familiarité. Sans pour autant rechercher la distance. Il aimait soigner sa mise, mais sans ostentation. Et jusque dans ses dernières années, il n’appréciait guère de sortir sur son pas de porte, c’est-à-dire, d’être potentiellement regardé par un public, fût-il restreint à celui de ses rares visiteurs, sans enfiler une veste, vérifier le pli du pantalon et passer des chaussures ! Les bureaucrates d’antan n’avaient évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui, dont ils n’avaient pas l’arrogance dominatrice, « vertu » cardinale de l’énarchie triomphante. De même, ils n’avaient rien de commun avec les « fonctionnaires » qu’on nous présente dans les séries télévisuelles, où les policiers portent jeans et tee-shirts brésiliens fabriqués en Chine, et qui ne se distinguent des voyous qu’ils sont censés traquer et dont ils ont adopté le langage, les postures, l’accoutrement et même les sweet-shirts à capuches, qu’en exhibant des brassards rouges !

Lucien, c’était plutôt l’employé de bureau classique, qui n’étale pas ses états d’âme au tout venant et qui croit, à tort ou à raison que l’habit fait un peu le moine, lorsqu’on détient,  même à un niveau modeste, un mandat de puissance publique. La tenue correcte et la réserve font partie des attributs de l’autorité pour susciter le respect. Cette thèse a connu bien des avatars au cours des dernières décennies !

En fait, si je m’intéresse à ce cousin Lulu que j’ai finalement très peu connu au-delà des apparences, ce n’est pas tant pour son cousinage avec mon beau-père, ni pour les fonctions qu’il a occupées dans l’administration sarladaise, encore moins pour ses pratiques vestimentaires. Mais parce qu’outre le fait qu’il incarne pour moi de bons moments d’autrefois, c’est le dernier poilu de 1914-1918, que j’ai connu vivant. En tout cas, le seul des combattants de la Grande Guerre, dont mes enfants pourront dire qu’ils l’ont rencontré et embrassé… .

Presque chaque année dans les années 1980 – pour ma part depuis 1975 – nous lui rendîmes visite au cours de nos vacances printanières ou estivales en sarladais. La plupart du temps en fin d’après-midi après nos escapades sur les bords de la Dordogne… A cette époque, il vivait dans une coquette petite maison du quartier de la Trappe sur les hauteurs de Sarlat. La façade de sa maison orientée à l’ouest était gorgée de soleil, de telle sorte qu’une imposante bignone aux innombrables fleurs en trompettes rouges mordorées y prospérait sans complexe, adossée aux murs de la véranda. La maisonnette de plain-pied était cernée sur trois côtés par un jardin potager, arboré de « pêchers de vigne » en bout de rangées. Ce jardin était impeccablement entretenu par Marcelle – née Imbert – avec laquelle il s’était marié à Carlux le 19 janvier 1920 juste après sa démobilisation. C’était une petite bonne femme anguleuse, à peine moins âgée que lui mais beaucoup plus alerte. Elle lui a d’ailleurs survécu quelques années.

Le couple qui n’avait pas eu d’enfant, nous accueillait toujours chaleureusement et à l’issue de nos visites, nous raccompagnait toujours comme pour nous retenir encore un peu : lui jusqu’au perron, cramponné sur sa canne et protégé de la luminosité du soleil couchant par un chapeau de paille, tandis qu’elle nous poursuivait plus loin dans l’allée, au moins jusqu’à notre voiture, nous faisant don au passage de quelques légumes frais de son jardin et de pêches bien rouges et juteuses.

La voix éteinte presque inaudible et éraillée du vieil homme résonne encore dans mes souvenirs, dont est pourtant et curieusement absente toute référence à la Grande Guerre. Ou plus exactement, à « sa » Grande Guerre. Jamais autant qu’il m’en souvienne, il n’en a fait ouvertement et spontanément, état devant nous.

J’aurais pourtant aimé connaître, en complément des très beaux récits des historiens sarladais, Jean Joseph Escande (1872-1959) ou Maurice Fournier, la vision intime du poilu que fut effectivement Lucien, et qu’aucun des deux écrivains précités ne fut ! En particulier, bien que n’étant âgé que de seize ans, fut-il vraiment conscient du drame qui se jouait lorsque la nouvelle de la déclaration de guerre avec l’Allemagne parvint à Sarlat, le samedi 1er août 1914,  jour de marché ?

A-t-il assisté aux alentours de quatre heures de l’après-midi, à la proclamation solennelle de l’ordre de mobilisation générale par un agent de police précédé « d’un tambour battant le rappel sur les places dans les rues de la ville » ? Perçut-il à cet instant les conséquences de cette ouverture en fanfare des hostilités ?

A-t-il entendu le tocsin de la cathédrale qui sonnait sans relâche, provoquant une certaine panique dans la population et le retour précipité des paysans et maquignons dans leur campagne ? A-t-il lu dans les heures qui suivirent la proclamation du maire Pierre Sarrazin appelant ses concitoyens au patriotisme et à la solidarité avec les trois cents gars du pays enrôlés dès le premier jour? Lesquels se rassemblèrent sur la place de la Liberté avant de défiler à travers la ville en chantant « La Marseillaise ».

La question nous brûlait les lèvres de savoir aussi quand il avait été effectivement mobilisé – probablement en avril 1917, par anticipation, comme tous les soldats de sa classe. Dans quel régiment avait-il été enrôlé – probablement dans une unité de Brive – et sur quels théâtres, avait-il combattu jusqu’à ce qu’intervienne sa blessure qui avait provoqué sa trépanation… Mais nous n’avons pas su l’interroger !

A  notre décharge, Lulu dans les années 1980 n’avait probablement plus la même vivacité et la même hargne qu’autrefois à faire valoir son point de vue et évoquer la Grande Guerre ! C’était déjà si loin…

En outre, au cours de nos rencontres de courtoisie, la conversation était monopolisée par Marcelle et leur cousine Mimi, « notre » tante. Après quelques amabilités d’usage sur notre santé et sur celle de nos parents en région parisienne, la discussion s’orientait rapidement sur les « nouvelles » sarladaises, sur les disparitions récentes des anciens les plus connus des deux protagonistes…Sur le loto aussi.  Ensuite, rituellement la vieille cousine proposait en guise d’apéritif, un vin cuit – genre Martini – aux adultes et un sirop d’orange, de grenadine ou d’orgeat, allongé d’eau aux enfants. Non moins systématiquement, la tante refusait au nom de tous « pour ne pas déranger », et imperturbablement, comme si elle n’avait rien entendu, la cousine Marcelle passait outre, tandis que le vieux Lucien approuvait tacitement… D’une manière générale d’ailleurs, il acquiesçait aux propos de sa femme…

Vers dix-huit heures trente, Lucien montrait une certaine agitation. Lui qui jusqu’alors assistait plutôt passivement aux échanges entre sa femme et sa cousine, se limitant, au demeurant rarement, à apporter une précision de sa petite voix sourde et enrouée, signalait alors à l’assemblée que c’était l’heure de l’émission qu’il affectionnait par-dessus tout, « les Chiffres et Les lettres »  présentée par l’animateur Patrice Laffont avec la complicité du cruciverbiste Max Favalleli (1905-1989). Le « vieux Max » qu’on pouvait d’ailleurs rencontrer dans les environs de Sarlat, faisait figure de gloire locale et était considéré  comme l’enfant du pays. Sa famille tenait à l’époque une librairie-papeterie, place du 14 juillet, en contrebas de la place de la grande Rigaudie à Sarlat. Lui-même a souhaité être inhumé à Saint-André-d’Allas en Périgord.

Cela étant dit, si à l’heure dite de l’émission, nous n’avions pas donné congé, le cousin Lulu appuyé sur sa canne, se dirigeait de lui-même vers son fauteuil de télévision installé dans la partie sombre de la salle de séjour. Bon prince, il nous invitait à assister de conserve à son émission préférée, en noir et blanc !

Bref, comme beaucoup de poilus de 1914-1918, Lucien Montazel était pudique lorsqu’il s’agissait de parler de cette guerre où il avait vu disparaître tant de ses amis et de ses copains. Plus de soixante-dix copains de Sarlat avaient péri. Et à partir du printemps 1921, à combien de convois funèbres de soldats morts rapatriés à Sarlat assista-t-il ? De la cathédrale Saint Sacerdos au cimetière sur des chars « couverts de fleurs et de verdure » accompagnés de l’union philharmonique jouant une marche funèbre et des enfants des écoles …

Ces tristes rappels de l’apocalypse qui se prolongèrent trop longtemps, ne firent pas de Lucien un pacifiste, pas plus qu’il ne douta de la nécessité du sacrifice consenti : mais il en acquit sans doute une certaine philosophie de la vie, quant à la reconnaissance des générations montantes à l’égard des poilus de 14-18… Cette saine distance ne l’empêchait pas d’être très fier de ses actes de bravoure et de ses décorations. Jamais, il ne rechignait lorsqu’on le sollicitait pour poser devant son casque et son portrait de jeune combattant ainsi que devant ses décorations et médailles, dont la croix de guerre…

S’agissait-il d’une des rares et seules concessions au devoir familial de mémoire, dont il ne faisait manifestement plus grand cas, au moment où je l’ai rencontré?

Le dernier poilu de la famille

Le dernier poilu de la famille

Soixante-dix ans après la fin des combats, il considérait qu’il valait mieux se mobiliser sur les questions « des chiffres et les lettres ». Elles au moins, elles ne blessent, ni ne tuent, et les défaites d’un jour sont les réussites du lendemain… Alors que sur les monuments aux morts, même les victoires sont des déroutes…Tel était peut-être l’enseignement tacite de cet authentique poilu qui, avec le temps, préférait s’en tenir à un certain mutisme … ! A tout le moins, à une certaine réserve ou discrétion… A la différence d’autres qui « témoignent » sans relâche et  tambour battant.

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Le dimanche 12 août dernier, France Inter consacrait une très belle émission à un écrivain, Blaise Cendrars (1887-1961) contemporain de Romain Rolland, de Dorgelès ou de Barbusse. Aujourd’hui, peu nombreux sont ceux qui se souviennent de cet aventurier poète et romancier du risque, qui faillit recevoir le Goncourt en 1929. Peu  lisent encore cet auteur philosophe, touche-à-tout de l’écriture, et se rappellent que ce rêveur incorrigible de nationalité suisse, s’engagea courageusement dès 1914 dans l’armée française, dans la légion étrangère précisément. Il y perdit un bras lors d’une offensive sur le front de Champagne en 1915 et devint écrivain de guerre.

Blaise Cendrars

Or, il se trouve qu’il y a un peu plus de trente ans, j’ai connu quelqu’un pour lequel Cendrars, était l’exemple même du héros moderne. D’ailleurs, mon personnage – que j’appellerai ici GG – aspirait à sa manière à lui ressembler, bien qu’à ma connaissance, il n’ait guère franchi les frontières de l’hexagone et que ses voyages sur des transatlantiques ou dans le transsibérien, il ne les ait réalisés qu’en songe. Comme son modèle, GG était assez atypique et inclassable. D’ailleurs, Cendrars n’était pas le seul personnage à figurer dans son panthéon où se côtoyait une faune baroque d’individus originaux, curieux et inventifs, parfois fantasques. La plupart de ceux qui, durant plus d’un demi-siècle, excellèrent dans l’humour, la provocation ou la poésie, y avaient leur place. Comme Pierre Dac (1893-1975) que GG citait volontiers, mais également Paul Fort (1872-1960) « le prince des poètes », ou encore sur un mode plus badin, Francis Blanche! Il s’agissait toujours de personnalités fortes, des créateurs indiscutables dans leur domaine, qui surent, non sans risque, affirmer des convictions fortes, parfois même discutables.

Curieusement, comme en écho à mon billet du 18 septembre 2012, dédié aux facéties et aux multiples facettes de la mémoire, c’est le souvenir de G.G. qui s’est immédiatement imposé à moi, à l’écoute du dialogue imaginaire et foisonnant de virtuosité entre Blaise Cendrars et un autre écrivain « bourlingueur » Mathias Enard, né en 1972, onze ans après le décès de son ainé. Dialogues admirables par correspondances allégoriques interposées, et ponctués d’interviews cinquantenaires de Cendrars, dont la voix éraillée de fumeur invétéré n’était pas sans rappeler la gouaille dudit GG et son accent chantant du Périgord Noir.

GG sur la Rigaudie à Sarlat en 1920

A ses heures, GG – qui ne vécut jamais de sa plume à la différence de son héros – était, lui aussi, un poète, mais, contrairement à Cendrars, dont il connaissait l’œuvre, il ne puisait que très rarement son inspiration dans des paysages exotiques et lointains qu’il n’avait pas visités. Sa veine, c’était plutôt sa région natale, son terroir, le sarladais, et sa verve critique s’exerçait surtout en Ile de France. Personnage épicurien, un tantinet dilettante, il aimait la vie et les plaisirs qui vont avec, en s’efforçant d’en gommer le tragique ! Périgourdin de cœur, il vécut pourtant une grande partie de sa vie en région parisienne, à Argenteuil, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau de la Seine et du fameux « Pont d’Argenteuil » de Claude Monet. Comme ses auteurs fétiches, il manifestait un certain détachement des choses matérielles, à l’exception notable de la bonne chère et des plaisirs de la table.

Appétence dont il avait hérité de son enfance sarladaise, qui se ravivait au souvenir – mieux ! A la vue alléchante!  – de confits d’oie, de foie gras truffé ou d’omelettes aux cèpes, accompagnées de pommes de terre sarladaises ! GG cultivait en outre un goût immodéré de la liberté, en particulier de la liberté de pensée, de critique et même de persifflage car, au fond de lui-même, il était une sorte de libertaire ! Mais pas à la manière d’un militant manifestant bruyamment des convictions anarchistes face à des institutions considérées comme oppressantes, plutôt  comme un simple citoyen blasé des discours lénifiants des professionnels de la politique et qui s’insurge d’observer que, quels que soient les camps, l’unique motivation réside le plus souvent dans la jouissance du pouvoir et des avantages qu’il procure. Il aimait sa liberté,  comme l’arbre et la place du même nom, en plein cœur de Sarlat, sa ville natale. Sa ville, une autre de ses passions !

Pont d’Argenteuil – Monet

Naturellement pacifique, débonnaire et tolérant, il pouvait néanmoins s’irriter qu’on lui apprenne comment cultiver son jardin et aménager sa maisonnette à un seul niveau, autrement dit qu’on se mêle de ses affaires. Ce qui ne l’empêchait pas d’engager avec son voisin Jean G. d’interminables discussions sur l’agencement des jardins, puis du monde et finalement d’Argenteuil, dont le maire communiste de l’époque, qu’il percevait comme liberticide, n’était manifestement pas sa tasse de thé !  C’est à ce Jean G., son « ami de la clôture », qu’il adressait en 1978, ces quelques mots en forme d’allégorie, tout en tendresse : « Ton jardin, nos jardins ! Ils forment un grand tout, qui, pour tous les oiseaux, demeure sans frontière. Ils sont chez toi, chez moi. Partout ils sont chez eux…. ».  Cet extrait issu d’un poème intitulé « Jardins dans la ville » a été publié dans l’Essor Sarladais, sous le pseudonyme de Charles d’Argel.

GG était aussi sculpteur de pierre. Un sculpteur amateur, s’entend ! Il exposait ses œuvres dans son petit enclos de banlieue, un peu à la manière des créations du facteur Cheval, parmi les herbes folles et les plantes aromatiques. Des œuvres qui étaient modelées au gré des circonstances ou de son humeur et qui étaient parfois inspirées d’art religieux, telle cette tête de Christ en calcaire martelé, dont il fit finalement don à sa sœur qui vivait toujours au pays !

Exilé en région parisienne depuis des décennies, il adorait, comme la plupart des provinciaux, flâner dans Paris, avide de dénicher des trouvailles, de découvrir des lieux improbables ou de s’approprier des gadgets aussi introuvables qu’inutiles, qui peuplaient ensuite son intérieur, c’est-à-dire, au premier chef, sa cuisine ! Il était en fait insatiable de nouveautés, car l’avenir était sa religion et son souhait le plus cher aurait été de vivre centenaire pour en voir toujours plus !

Pour G.G., Cendrars, c’ était beaucoup plus qu’un auteur de fiction : c’était un parangon, sinon de vertu, du moins de vie. Avec lui, il rêvait d’aventures transsibériennes que cet écrivain boulimique du reportage lui faisait partager. Il aimait son style, jusqu’à parfois sa mythomanie. Il admirait son courage, celui-là même qu’il avait su déployer pendant la guerre de 1914-1918 ou comme correspondant de guerre plus tard . Ce qu’il appréciait enfin particulièrement chez Cendrars, esthète fasciné par la culture moderne, c’était une sorte d’indécrottable optimisme en dépit des horreurs et des tragédies du monde, et qui parfois l’affectaient. Ce qu’il approuvait, c’est cette confiance que Blaise Cendrars manifestait avec talent, dans le progrès et dans les prouesses techniques. GG en était également friand, traquant en permanence de nouvelles inventions, de préférence amusantes sinon cruciales. Car pour GG comme pour Cendrars, ce qui était superflu pouvait être fécond, et inversement ! En outre, tous les deux se targuaient à juste titre d’être poètes autobiographes et, de surcroît, autodidactes.

Blaise et GG avaient un autre point commun : ils fumaient sans retenue. Sur la fin de leur vie, ils surent les méfaits du tabac, sans pouvoir, ni probablement vouloir s’en défaire, ni même le regretter ! Sans cette funeste « Gitane », GG aurait-il réalisé son rêve de franchir l’an 2000 ?

Dans les années 1970, alors que je travaillais dans une ancienne usine de mécanique de Bezons il m’arrivait de lui rendre visite à son domicile d’une rue du vieil Argenteuil. C’est dans ces occasions qu’il m’a fait découvrir Cendrars.

Sa demeure était une sorte de caverne d’Ali Baba, encombrée de livres – de la « pensée universelle » notamment – et d’objets insolites qu’il collectionnait sans trop savoir pourquoi dans une salle de séjour où il ne séjournait pas, faute de place. Laquelle jouxtait une minuscule cuisine, agencée comme la timonerie d’un navire, où cohabitaient sans inconvénient, une cuisinière, un poste de télévision, un réchaud ainsi qu’une table qui servait à la fois de support de téléphone d’écritoire et de desserte sur laquelle il se restaurait. Le tout, à portée de main, sans avoir à se lever de son fauteuil !  L’hiver, il fallait ajouter la cage aux tourterelles.

C’est là qu’il rédigea presque chaque semaine entre 1977 et 1978 des « billets de (sa) banlieue » qui étaient ensuite publiés sous son pseudo « d’Argel » dans un hebdomadaire sarladais « l’Essor Sarladais ». Dans ses textes, le sexagénaire qu’il était devenu exprimait une certaine mélancolie face à la fuite du temps et des inconvénients de l’âge. Il y portait aussi un regard d’une grande lucidité sur un monde qui ne le satisfaisait plus pleinement. Ses poèmes font apparaitre un personnage complexe que la modernité auquel sincèrement il aspire, l’inquiète par les débordements qu’elle provoque sous ses yeux, jusque, parfois, dans son propre quartier. Le modernisme béat et incontrôlé le révolte, en ce qu’il remet en cause, à ses yeux, un univers qu’il a aimé passionnément mais qu’il considère comme étant en voie de disparition. Ainsi écrit-il dans un billet du 14 janvier 1978 :

« Dans la banlieue que j’habite, il y avait, il n’y a pas bien longtemps, des cultivateurs. Des Argentoliens dont les racines se perdaient dans la nuit des temps. Dans une plaine fertile, au-delà de la ville, ils faisaient pousser les légumes, les fruits, la vigne et les asperges, richesse de leur cité. Mais un jour, la municipalité voulut aussi, faire de la culture. Comme il lui fallait de la terre, elle expropria les champs des vieux cultivateurs. Finis légumes, arbres, vignes et asperges. C’était vieux jeu ! II fallait du moderne, de la « Grande Culture » . Et on cultiva le béton. C’est une plante qui pousse bien. On la cultiva sur dalle. On serra les plants le plus possible. Il poussait alors très haut. On appela cela des tours, (les nouvelles asperges). Ça pousse vite le béton, c’est comme le chiendent. Mais vraiment le Picolo et l’asperge d’Argenteuil avaient meilleur goût ! N’importez jamais à Sarlat de la graine de béton. C’est une plante vénéneuse très difficile à domestiquer, et son ombre est plus mauvaise que celle du noyer. »

Néanmoins, GG persiste, l’âge venu, à s’émerveiller et à porter un regard ingénu sur la beauté de la nature. Ces témoignages sont émouvants pour ceux qui ont connu « GG » et qui entendent encore, par les mots qu’il emploie, sa voix grave et éraillée, cette voix qui malgré des décennies d’éloignement de son Périgord, conservait l’accent chantant et onctueux du Sud-Ouest. Il parlait et comprenait parfaitement le patois sarladais mais tous ses textes étaient rédigés en français. Pourtant, il ne ratait jamais une occasion de rendre hommage à Marc Delbreil, un poète patoisant, félibre sarladais du début du 20ème siècle qu’il avait connu dans sa jeunesse sur les hauteurs de la combe de la Gendonie à Sarlat.  Et qu’il appelait « Mon maitre » ! Il lui consacra d’ailleurs à la fin des années 1970, le petit texte qui suit :

« Quand tu allais, jadis dans la combe du Mas, mener ta vache au champ, et dire tes poèmes, j’étais petit garçon et tu étais Virgile. Tu m’as dit la beauté de notre Sarladais. Mistral, ton grand ami est devenu le mien. C’est toi qui m’as donné le goût de la poésie : faire chanter les mots, regarder la nature, vibrer avec l’oiseau, le rocher et la fleur. Tu as chanté Sarlat, ses légendes, sa vie. Ton renom a pâli, tu es un oublié, et pourtant, tu étais pour moi un troubadour. Marc Delbreil, il ne faut pas que meure ton œuvre. Y aura-t-il quelqu’un pour la faire revivre ! Tu es trop Sarladais pour tomber dans l’oubli ! »

Homme de son terroir, amoureux transi – presque naïf – de sa province, GG décède à Sarlat en 1995 à 85 ans, où il était revenu quelques mois auparavant… Ainsi referma-t-il le cycle de sa vie ! Un jour, peut-être, je compléterai ce récit de quelques éléments biographiques, dévoilant l’identité de cet inconnu familier, que d’aucuns de mon entourage, reconnaitront peut-être. Mais pour l’heure, en guise de conclusion, je m’en tiendrai à un autre de ses textes de ses dernières années, qui exprime à la fois sa grande culture picturale, sa nostalgie sans regret d’un passé révolu ou d’un pays disparu, et son doute persistant sur la sagesse humaine …

« Hier, j’étais à Chatou sur le bord de la Seine, où de Vlaminck (Maurice 1876-1958 peintre fauviste et cubiste, et écrivain) a brossé de si jolis tableaux. J’ai vu, au fil de l’eau, des tas de mousse blanche, résidus polluant de toutes les lessives, sulfones dangereux ne se dégradant pas. Ma pensée est partie vers mon Sarlat d’antan, j’ai vu le «Grand Ruisseau», j’ai vu aussi Fontgrande où nos mères et nos grands-mères allaient battre le linge en une eau claire et pure. Trempé dans le «Finol» avec le sac de cendre et le gros chapelet de racine d’iris. Le linge était rincé au fil de l’eau courante et séché sur le pré. L’eau n’était pas empoisonnée et la rivière restait pure. Toute maîtresse de maison, était fière de son armoire. Le blanc ne devait rien aux additifs chimiques, qui empoisonne tout, les poissons et les gens. Tout ça, c’est du passé, les regrets sont stériles, mais l’avenir, je crois, peut nous faire un peu peur ».

Dans mon souvenir, GG et Blaise Cendrars sont devenus indissociables. Allez savoir pourquoi!

Pont de Chatou – Maurice de Vlaminck

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