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Posts Tagged ‘Rue Soufflot’

C’est le jeudi 21 mai 1981 que François Mitterrand, 4ième président de la 5ième République prit ses fonctions. Un jour exceptionnel pour la gauche. Peu importe que, par la suite, les espoirs qu’on y avait mis, fussent partiellement déçus. Dans l’enthousiasme, nous croyions que ce jour serait marqué d’une pierre blanche comme si rien ne pouvait désormais entraver la marche vers le progrès et la justice, dont nous nous revendiquions … Nous pensions revivre une sorte de mai 68 réussi ! Dans son discours d’investiture, le matin à l’Elysée, Mitterrand avait évoqué avec lyrisme que ce jour marquait la rencontre historique de la « majorité sociale » et de la « majorité politique » !

On croyait naïvement que, par la volonté d’un homme providentiel au passé et aux amitiés d’ailleurs partiellement occultés, tout allait subitement changer. Le peuple écarté depuis si longtemps des affaires publiques, allait enfin exercer le pouvoir. Une ère de bonheur et de vertu s’ouvrait. Bref, ce 21 mai 1981 augurait du meilleur. Et celui qui incarnait cette révolution apaisée, cette « force tranquille », c’était François Mitterrand, qui conjuguait la modernité et la tradition. C’était lui, l’acteur indiscutable de cette démocratie radieuse, qui précisément avait été confisquée – disait-on – depuis la Libération et le Front Populaire. Et pour couronner le tout, François Mitterrand venait de nommer Pierre Mauroy, Premier ministre.

Bonne pioche ! « Pierre » comme on l’appelait familièrement dans les sections du parti socialiste, c’était l’archétype du militant et du camarade exemplaire, le témoin des combats du socialisme dans le Nord depuis 20 ans, le professeur laïc, l’héritier de Jean Jaurès et de Jules Guesde et des luttes ouvrières du siècle dernier. Le tribun républicain enfin! Par nature, la journée du 21 mai se devait donc d’être historique.

D’où l’idée, en ce qui me concerne, d’y associer ma fille aînée, E. alors âgée de trois ans, en l’amenant aux manifestations parisiennes d’intronisation afin qu’elle puisse dire un jour : j’y étais. Tôt le matin, nous prîmes donc tous les deux le RER à la station Lozère de la ligne B, pour rejoindre le ministère du travail, où, à l’époque, je travaillais comme ingénieur dit de « sécurité » au sein de la délégation du même nom, dirigée par André Nutte (1943-2020), futur patron dans les années 2000 de l’Inspection Générale des Affaires Sociales.

Les services du ministère se trouvaient alors dans ses locaux de la place Fontenoy construits dans les années trente, qui portaient encore sur ses murs de la rue d’Estrées, les stigmates des durs combats de la Libération de Paris en août 1944. André Nutte était un personnage rubicond, habile et jovial, et d’une corpulence imposante. Originaire du Nord, c’était un ingénieur de formation – des textiles de Roubaix – mais il avait débuté sa carrière comme contrôleur puis inspecteur du travail. C’est lui qui m’avait embauché le 1er décembre 1977 sur proposition d’André Rebière (1926-2006), ingénieur général de mines, conseiller scientifique du directeur des relations du travail. Mon profil de physicien spécialisé dans la métrologie des aérosols l’avait intéressé… Mes deux mentors étaient très différents, tant par leur apparence physique que par leur manière d’être. Mais, l’un et l’autre étaient réputés nourrir des sympathies à droite. Aussi, en ce 21 mai de victoire de la gauche, on pouvait penser qu’ils étaient plutôt déçus.

D’ailleurs, ils n’étaient pas présents au ministère ce jour-là.

Pour autant, ils ne furent pas chahutés par un personnel, qui bien que majoritairement de gauche, les respectait, car, aussi bien, le rondouillard André Nutte que l’ascétique « marcheur » André Rebière jouissaient d’une réputation de compétence, d’intégrité et de haute moralité publique. L’engagement politique était sans doute plus marqué pour André Nutte qui avait occupé des responsabilités dans des cabinets ministériels auprès notamment de Norbert Segard (1922-1981), secrétaire d’Etat de Giscard d’Estaing. Mais, pour l’un comme pour l’autre, ce qui primait c’était l’intérêt général et globalement nous adhérions à l’idée qu’ils s’en faisaient.

En tout cas, nos relations professionnelles ne furent jamais ternies par la politique. Au contraire, elles nous fournissaient l’occasion de discussions passionnantes et enrichissantes, surtout avec André Rebière qui, en dépit de son statut d’X Mines donc de « grand commis de l’Etat », était dénué de toute ambition personnelle. Sinon celle de servir l’Etat. Il avait d’ailleurs délibérément choisi, au détriment sans doute de ses propres intérêts, de mettre son expérience d’ingénieur au service de la prévention des risques professionnels.

André Rebière

Formé dans la prestigieuse école des Mines de Paris, sa première affectation en 1951 comme chargé de la sécurité d’une circonscription minière dans le Nord-Pas de Calais, l’avait particulièrement sensibilisé aux questions liées aux conditions de travail, en particulier au fond des galeries en front de taille. C’est d’ailleurs grâce à lui que j’ai pu descendre dans les derniers puits en activité d’extraction de charbon sur le carreau de la mine de Bruay-en-Artois.

En ce 21 mai 1981, ni l’un, ni l’autre ne furent donc l’objet de ricanements revanchards, malvenus et vulgaires. Ni après. Car les deux étaient profondément appréciés et respectés. Il n’empêche qu’il régnait une drôle d’ambiance au ministère, ce jour-là. Les bureaux aux portes capitonnées des grands chefs étaient désertés. Ainsi, mon ami A. J. alors attaché d’administration centrale, a pu prendre un cliché de ma fille installée dans le fauteuil directorial devant le Journal Officiel du jour, celui-là même qui proclamait les résultats de l’élection présidentielle du 10 mai après validation par le Conseil constitutionnel.

Photo A.J.

Autant que je m’en souvienne, il régnait une certaine excitation dans les couloirs et pour être franc, je ne suis pas sûr que nos commentaires enflammés aient atteint à l’époque les sommets de l’analyse politique, faute de lucidité et surtout d’informations sur ce qui se préparait réellement dans les coulisses du pouvoir. En aurions-nous disposé, ça n’aurait évidemment rien changé. Nous étions jeunes et carrément groupies ! Notre sens critique avait disparu. Disons que nous manquions singulièrement de recul, éprouvant à tort ou à raison, un sentiment étrange de liberté retrouvée. Liberté dont nous pensions sérieusement qu’elle nous avait été confisquée depuis mai 68. Car la plupart d’entre nous, à des degrés divers, avaient intensément vécu les événements de 68.

Au ministère, les syndicats avaient « contraint » une administration consentante à installer des récepteurs de télévision « noir et blanc » qui diffusaient en direct les différents épisodes de la journée du nouveau président de la République. Dès qu’un représentant du nouveau pouvoir, futur cacique socialiste, député, ministre présomptif ou artiste connu faisait acte d’allégeance publique au nouveau président et à son programme, il était salué par une salve d’applaudissements. C’étaient en revanche des sifflets ou des quolibets qui accueillaient l’intervention des responsables de la droite défaite. Inutile de dire que ma fille enivrée par le bruit, par le chahut et par les compliments qu’elle recevait de tous ceux que nous croisions, participait à la fête, ne manifestant aucun signe de lassitude ou d’impatience. Tous se préparaient fébrilement à la manifestation de l’après-midi rue Soufflot, annoncée en boucle par la télévision et les radios. Un triomphe annoncé ! Et, c’est effectivement là que nous nous sommes rendus juste après le repas à la cantine, où dans le désordre général, personne n’a vraiment songé à vérifier nos tickets. Avec la gauche, on mangeait déjà gratis ! Du moins le croyait-on ce jour-là!

Du côté de Mitterrand, le début de la journée avait été d’abord consacré à la réception élyséenne, puis à des cérémonies protocolaires, dont une visite rituelle à la ville de Paris, accueilli par Jacques Chirac. Pour le remercier sûrement d’avoir si efficacement contribué à son élection en lâchant Giscard. Dans l’après-midi, le cortège présidentiel était remonté par le Boulevard Saint Michel, escorté par les motards de la garde républicaine et par des militants qui couraient dans les caniveaux derrière la haie policière sous l’acclamation d’une foule compacte, amassée sur les trottoirs. Parvenu au carrefour de la rue Soufflot et du Boulevard Saint Michel en face du Jardin du Luxembourg, Mitterrand était descendu de sa voiture. Impassible dans son costume sombre mais esquissant un sourire énigmatique, à moins qu’il ne fût crispé, il s’était frayé un chemin parmi la nuée fervente d’hommes et de femmes qui cherchaient à l’entrevoir, à le toucher ou à accaparer une seconde son regard. Lui, sans émotion apparente ni sympathie visible pour ceux qui étaient là, parfois depuis des heures, il avait alors entamé sa marche triomphale, cérémonieuse, hiératique presque monarchique vers l’Histoire, en l’occurrence vers le Panthéon, trois roses rouges à la main.

Dans le même temps, les plus zélés de ses fidèles, ceux du parti d’abord, puis ses compagnons de toujours, ceux de sa jeunesse du foyer de la rue de Vaugirard, ceux de la Résistance, les disciples de la Roche de Solutré, ses complices de la 4ième République, les vieux de la cité Malesherbes, les jeunes loups de la rue de Solferino, tous les futurs notables, futurs choyés du nouveau régime se tenaient serrés, agglutinés les uns contre les autres, ou se donnaient la main, formant derrière et autour de lui une sorte de cordon de sécurité. Personne ne soupçonnait alors que ce désordre bon enfant n’était que de façade, que, pour l’essentiel, c’était une mise en scène orchestrée par Ségala et Lang. Personne d’entre nous, modestes électeurs et militants, n’imaginait que le nouveau président était en représentation et que son souci pour l’heure était de cultiver un profil d’empereur romain après un triomphe. Il remontait lentement la chaussée de la rue Soufflot, comme indifférent aux braillements qui émanaient de la rue, « habité déjà par sa mission sacrée », par la charge que le peuple lui avait confiée. Qui pouvait se douter qu’à cet instant, l’auteur du « Coup d’Etat permanent » était en train de sanctuariser la fonction de président de la République à son profit, qu’il s’appropriait les institutions de la cinquième République et qu’il s’accommodait sans trop de déplaisir de ce qu’il avait si longtemps éreinté dans ses écrits et ses discours, à savoir le costume du général de Gaulle, son adversaire de 1965 ?

Qui pouvait croire qu’il se prenait déjà pour lui dans l’espoir de faire mieux encore ? Personne et surtout pas ses partisans, les artisans de sa victoire, tous ces honnêtes adhérents socialistes, colleurs d’affiches et distributeurs de tracts. J’étais de ceux-là.

Pour autant, un observateur avisé aurait pu discerner que certains de ces militants, les plus énarques ou les plus polytechniciens d’entre eux, s’étaient déjà mués en courtisans et petits marquis du nouveau pouvoir. Déjà, ils s’agitaient dans les coulisses, réclamant ce que les serviteurs considèrent comme leur dû, à savoir des positions enviables en contrepartie de leurs postures du suceurs de babouches. Ils s’apprêtaient à intégrer les cabinets ministériels pendant que le bon peuple de gauche rêvait.

Nous n’imaginions pas, nous, spectateurs enthousiastes massés rue Soufflot, que cet empressement puéril de certains à ressusciter les écrouelles était motivé par le souci de figurer sur la photographie de famille à cet instant où l’histoire avec un grand « H » était censée rompre avec les coutumes d’antan. Très prosaïquement, l’important pour ces messieurs-dames de la « Nouvelle Haute Société», cette aristocratie socialiste post congrès d’Epinay, était de ne pas être oubliés lorsque, très bientôt, le chef distribuerait les prébendes. Déjà dans l’ombre, certains songeaient que le peuple trop impatient devait apprendre que l’objectif du nouveau pouvoir était de montrer son sens des responsabilités et que cette démonstration ne se nourrirait pas que de sympathiques utopies. La condition « sine qua non » pour que le socialisme démocratique – comme on disait alors – s’inscrive dans la durée, contrairement au Front populaire ou à la Libération, c’était – prétendaient ces nouveaux venus – d’éviter de s’engluer dans un excès de romantisme. Il fallait que le « socialisme » apporte la preuve de son aptitude gestionnaire, quitte à procéder de temps à autre, à de salutaires grandes messes en hommage aux grands ancêtres …A Pierre Mauroy alors de convoquer leurs mânes pour rassurer le peuple ! Faire aussi bien que la droite, tel était le principal enjeu de cette jeune et ambitieuse aristocratie socialiste qui prospérait dans l’ombre de Tonton. Un autre enjeu était de le faire admettre au peuple, en octroyant quelques mesures fortes réclamées par la gauche « de toujours », celle des républicains de 93, celle de Victor Hugo, celle des canuts de Lyon ou des mineurs de Fourmies, comme la suppression de la peine de mort, la réduction de la durée du travail, la démocratisation dans l’entreprise et quelques nationalisations comme en 45… Mais pour l’heure, personne sur les trottoirs de la rue Soufflot n’imaginait l’envers du décor.

A cet instant, ma fille était juchée sur mes épaules de peur que la masse humaine ne l’étouffe mais aussi pour mieux voir. Moi, noyé dans la foule, j’étais assourdi par le bruit d’une sono gigantesque, qui émettait sans relâche l’hymne à la joie de Beethoven, ponctué périodiquement d’une Marseillaise non moins délirante. Nous stationnâmes, plutôt piétinâmes des heures durant en haut de la rue Soufflot entre la place du Panthéon et la rue Saint Jacques du côté de la bibliothèque Sainte Geneviève. Durant cette interminable attente, E. enchantée de l’ambiance et par cette atmosphère indéfinissable de franche fraternité populaire, applaudissait à tout rompre la foule qui défilait sous nos yeux.

Photo A.J.

Elle levait triomphalement les bras au ciel, mue par une sorte de réflexe mimétique lorsque, apercevant Mitterrand qui remontait au milieu de la rue, certains cherchaient à attirer son intention en agitant les bras. En vain d’ailleurs. Déçus d’avoir raté Mitterrand mais amusés et émus par le spectacle inattendu d’une petite fille aux joues rondes et rigolardes, participer à la liesse générale en s’agitant sur le dos de son père heureux, bien sûr, mais manifestement harassé, nombreux furent les photographes amateurs dont mon ami A.J. qui fixèrent ce tableau sur la pellicule d’une petite fille enthousiaste portant un chapeau de paille à fleurs et une robe à carreaux.

Dans le même temps, j’apparaissais les cheveux longs en bataille et les yeux cernés. C’est vrai qu’en ces circonstances à la fois uniques et inoubliables, l’image d’un père et d’une fillette présents ensemble pour fêter l’événement avait quelque chose d’émouvant … Tous ceux qui se pressaient sur le trottoir, simples badauds, parisiens et banlieusards, électeurs de gauche, fonctionnaires en costume, étudiants échevelés, artistes, poètes d’un jour, désœuvrés de Saint Germain ou salariés de Billancourt, ne se privaient pas d’user de ce symbole, dont nous étions les artisans improvisés mais fiers ! Il ne manquait guère que Gavroche pour rappeler 1848 et Louise Michel, Eugène Varlin ou Bertrand Rossel pour évoquer la Commune. Et le tableau aurait été complet, d’autant qu’épisodiquement, quelques jeunes militants gauchistes sur le trottoir d’en face, s’échinaient à hurler l’Internationale. Sans trop de succès car leurs voix étaient couvertes par la sono. Et surtout, parce que, quoiqu’on en dise, l’Internationale n’était pas à l’ordre du jour.

Nous étions portés par les événements malgré une intense fatigue due au bruit, à la chaleur anormalement intense, pesante et annonciatrice d’orages. Lassitude provoquée aussi par l’agitation et par le piétinement, dans la poussière. De surcroît, ma fille, malgré sa petite taille et son petit poids finissait par peser lourd sur mes épaules et la journée avait débuté tôt. En fin d’après-midi, le président, se détachant de la foule qui le cernait, franchit seul le parvis du Panthéon pour déposer, sous l’œil de caméras convenablement et habilement positionnées dans la crypte du mausolée national, trois roses rouges sur les tombes respectives de Jean Jaurès, Jean Moulin et Victor Schœlcher, alors que l’orchestre de Paris dirigé par Daniel Barenboïm interprétait Berlioz. Bravo l’artiste ! On était aux anges ! Décidément, l’ère Mitterrand débutait sous les meilleurs auspices, forte des symboles les plus porteurs qui avaient été mobilisés pour la circonstance: le socialisme démocratique, la résistance à l’infamie nazie, la lutte contre toute forme d’esclavage et pour la dignité et l’égalité des droits.

Mais, d’où nous étions, c’est tout juste si nous pûmes apercevoir une petite silhouette sombre qui gravissait les marches du temple républicain et en franchissait le porche. C’est à ce moment que l’orage qui menaçait, a fini par éclater. Débandade générale dans les rangs du « peuple de gauche » ! Le plus rapidement possible, il nous a fallu alors, non sans difficulté, nous frayer un chemin vers Luxembourg pour prendre d’assaut le RER et rentrer trempés à Villebon-sur-Yvette…

Des années plus tard, bien des années plus tard, la rumeur courut que René Bousquet, le protégé et le soutien de Mitterrand, l’organisateur français en 1942 des infâmes rafles du Vel’ d’Hiv était sans doute de la fête… Je n’avais rien vu. Le lendemain, j’avais un nouveau ministre du travail : Jean Auroux. La suite appartient à l’histoire …

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