Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Retraite par points’

 » La solidarité est passée de mode » : c’est ainsi que pourrait être résumée la réforme des systèmes de retraite. En remettant en cause la nature du système actuel de retraite du régime général, qui postule la solidarité entre les générations, et en voulant instaurer un « régime universel » fondé sur l’accumulation individuelle de points, le président de la République a clairement choisi le camp des « premiers de cordée » qui engrangeront un maximum de points et bénéficieront des meilleures pensions. Il ouvre en outre la voie à un système par capitalisation qui fera le bonheur des investisseurs et des fonds de pension internationaux.

Comme au début de son quinquennat, il continue – mais cette fois sans le crier à la cantonade – de parier sur leur enrichissement et d’espérer que, par ruissellement ou par une sorte d’effet d’entrainement vertueux, tout le monde en profiterait.

La réalité lui a jusqu’à présent donné tort.

Bien entendu, cette réforme des retraites par essence inégalitaire, n’est pas présentée comme telle : au contraire, son slogan initial « à cotisation identique, retraite identique » a pu paraître séduisant à certains. Une centrale syndicale, jadis autogestionnaire, désormais « réformiste » et avide d’être aimée des pouvoirs en place, en approuve l’économie…

Mais, ça n’a pas suffi pour convaincre la majorité des salariés et plus généralement des français du bien-fondé de la démarche. Alors, les ministres du gouvernement, surtout ceux issus de la société dite « civile », dont la légitimité ne procède que du bon vouloir présidentiel, ont été mis à contribution pour tenter d’expliquer que ce changement de système était dicté par un seul souci, celui de l’équité, et que les opposants n’étaient que de médiocres défenseurs de corporatismes désuets.

Ça n’a pas encore suffi. Le déminage est une pratique qui ne s’improvise pas! Alors l’accent a été mis sur « l’insupportable » injustice des régimes spéciaux dont la justification ne serait qu’historique, aux yeux des réformateurs du nouveau monde. Leur coût brut présenté comme exorbitant par les ministres « compétents » serait supporté indûment par la Nation toute entière au travers d’une fiscalité qui a mieux à faire que de rémunérer des nantis!

L’exemple le plus frappant de ce pilonnage dévastateur et le plus ressassé fut celui de la SNCF, présenté de manière très tendancieuse, hors toute analyse contextuelle comme le type même de l’injustice aboutie…L’argument – je veux dire, le rideau de fumée – a d’ailleurs failli porter ses fruits puisqu’un certain nombre de personnes honorables, y compris des intellectuels amis éprouvèrent un touchant sentiment de révolte à l’idée que leurs propres enfants pourraient un jour financer des retraites de personnes « déjà trop payées », à des montants inespérés pour des actifs besogneux comme leur progéniture !

Mais là encore, la mise en avant de « l’insoutenable » injustice des régimes spéciaux et la mise en branle de tous les organes de communication du gouvernement ne sont pas parvenues à convaincre les français.

Elles sont « en train » de faire long feu, les travailleurs persistant majoritairement à soutenir les mouvements sociaux dans le pays; et ce, en dépit des perturbations des désagréments et des inconvénients qu’ils entraînent dans leur vie quotidienne…

Du coup c’est au Premier ministre – le premier des serviteurs du Président – de monter en ligne, en s’efforçant de prendre un peu de hauteur. Concrètement cela a consisté à délivrer trois messages : :

  1. Le premier relève presque de l’évidence consensuelle: une réforme du système des retraites est nécessaire pour tenir compte de modifications démographiques entre les actifs et les retraités, intervenues au cours des dernières décennies, du fait notamment de l’allongement de l’espérance de vie;
  2. Le second message/ argument, dicté par l’Elysée, postule que la seule réforme possible, est celle décidée par le Président, à savoir, l’instauration d’un régime « universel » par points. Un argument, dont même le ¨Premier ministre sait probablement dans son for intérieur qu’il est non seulement moralement discutable. mais qu’en outre il est mensonger. Rien ne permet en effet de prétendre que le système de retraite envisagé par le Président soit le seul possible pour assurer un équilibre durable entre le flux entrant des cotisations et ceux sortant des versements de pensions ;
  3. Le troisième message s’apparente à une menace : si cette réforme n’aboutit pas aujourd’hui, et que le corps social n’y consent pas de bonne grâce, elle se fera tout de même, mais dans la brutalité.

Néanmoins, pour adoucir son propos et soigner sa cote de popularité, le Premier ministre s’est déclaré prêt à négocier des concessions à la marge sur, par exemple, les échéances d’entrée en vigueur de tel ou tel aspect de la réforme ou sur les compensations accordées à telle catégorie professionnelle ou à tels métiers pénibles. Mais, en restant implacable sur le principe de la retraite par points, car le postulat est qu’il faut se débarrasser dans une sorte d’autodafé étatique, de la retraite par répartition .

A noter que le système par points qui n’est en rien comparable à un système par répartition, est déjà d’application dans le cadre des retraites « complémentaires ». Mais dans ce cas, sa vocation – et surtout sa signification – ne sont pas celles du régime général de base actuel …

Bref, c’est bien la question des retraites à points qui est au cœur de la crise actuelle, l’enfumage sur les régimes spéciaux n’étant qu’une manœuvre de diversion.

Et s’il y a crise avec tous les désordres qu’elle provoque dans le pays, c’est bien du fait de la volonté narcissique d’un seul homme élu par défaut, il y a un peu plus de deux ans. Cette question de la retraite à points excède donc très largement les interrogations légitimes que chacun peut formuler sur l’équilibre financier à long terme des caisses d’assurance vieillesse.

Au-delà d’un problème comptable, c’est d’abord et avant tout une question de société.

En matière de retraite, deux options principales peuvent effectivement être convoquées. La première « par points » privilégiée par le Président de la République, dispose que chaque travailleur s’occupe de son propre jardin sans trop se préoccuper du sort des autres.

La seconde option, la retraite « par répartition » considère au contraire que la collectivité de travail forme un tout indissociable de la collectivité nationale, au sein de laquelle doit s’exercer la solidarité entre les jeunes et les vieux. Cette seconde option porteuse d’un projet de civilisation auquel chacun est invité à contribuer par son travail, au moins pour une partie des richesses qu’il produit ou des services qu’il rend, doit en permanence être déclinée en fonction des contraintes sociologiques, démographiques ou économiques.

Si elle laisse apparaître certaines imperfections conjoncturelles nécessitant des adaptations et des ajustements, elle demeure pertinente pour tout humaniste et correspond, dans l’esprit comme dans la forme, au système mis en place après la Libération à l’instigation du Conseil National de la Résistance.

Concrètement, la retraite par répartition se définit comme un mécanisme de financement des caisses de retraite, alimenté par les cotisations des salariés actifs, au profit des pensions des retraités. Mais, avec leurs versements (les leurs et ceux versés par leurs employeurs en leur nom) les travailleurs actifs acquièrent ainsi des droits qui, le moment venu, leur permettent de bénéficier à leur tour d’une pension de retraite, financée par les actifs du moment. Le facteur primordial pour percevoir une retraite est la durée cumulée des cotisations et non spécifiquement leur montant. Il en résulte qu’à durée égale de trimestres validés, la pension de base « sécurité sociale » du régime général est en principe la même pour un cadre et pour un ouvrier…

D’un point de vue plus politique au sens noble du terme – gestion de la cité – le système de retraite par répartition prend acte du fait que la République est constituée de citoyens partageant, à travers le temps, un destin commun autour des trois principes de liberté, d’égalité et de fraternité…Aucune de ces valeurs n’ayant vocation à prendre le pas sur une autre.

Pour bien mesurer le changement de cap fondamental que le système par points opère, il convient de rappeler qu’en matière de retraite, les deux systèmes précités sont fondamentalement antagonistes ( on exclut ici de l’analyse le système assurantiel privé ou l’épargne laissée à l’initiative de chacun). Par nature, ces deux systèmes n’interfèrent pas, même si des variantes ou des métissages complexes imaginés par des esprits créatifs peuvent, sous certaines conditions, les rendre compatibles.

En réalité, l’un et l’autre manifestent des conceptions très différentes et même contradictoires de l’Ordre Public, et témoignent d’interprétations idéologiquement orientées des valeurs républicaines, notamment en ce qui concerne la cohabitation de générations contemporaines mais successives.

Tenter de substituer au système actuel par répartition un système par points n’est donc pas neutre !

Sous prétexte de modernité, détruire un système fondé sur la solidarité entre les générations apparaît inconvenant et est perçu comme un authentique recul de l’humanisme républicain à la française…

Et de surcroît le faire dans une période de notre histoire où la communauté nationale est en proie au doute et au questionnement sur sa propre identité, est non seulement une faute morale mais cela atteste d’une insigne maladresse. Alors que l’objectif devrait être de resserrer les liens entre les citoyens, de renforcer leur cohésion, le projet présidentiel préconise, de facto, le contraire, leur distension par la promotion d’un individualisme agressif et d’une individualisation outrancière. Et à ce titre, cette réforme est non seulement malvenue, elle est néfaste et rétrograde, la fraternité n’apparaissant plus que comme un mot à vocation cosmétique juste bon à figurer comme lettres mortes au fronton de nos mairies.

C’est la raison principale pour laquelle, le retrait du projet est un préalable pour les organisations syndicales qui entendent encore défendre une certaine idée de la solidarité. C’est la raison pour laquelle son adoption serait considérée comme une déclaration de guerre sociale.

Hormis la volonté narcissique de celui qui a imaginé cette « réforme du siècle », sans que personne ni probablement lui-même n’en ait véritablement mesuré la portée dévastatrice, force est de reconnaître que le système actuel combinant une retraite de base par répartition et des retraites complémentaires à points, donne satisfaction au plus grand nombre. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas le conserver,quitte à procéder aux aménagements indispensables pour assurer sa pérennité et corriger certaines dérives ou anachronismes, voire même des injustices flagrantes?

Pourquoi renoncer à un système conforme à nos valeurs au profit d’un autre qui manifestement ne l’est pas ?

Regrettable que, par la faute d’un ego présidentiel démesuré, il faille mettre le désordre dans le pays pour parvenir à cette conclusion de bon sens.

En attendant, il n’y a guère d’autre alternative que de soutenir la grève !

_____

PS : A l’inverse du système par répartition, le système universel de retraite par points, est fondé sur un cumul de points acquis à un salarié par ses cotisations. Chaque année un total de points lui serait alloué, qui cumulés sur sa vie professionnelle, détermine le montant de la pension, compte tenu de la valeur monétaire du point. Parmi les nombreux reproches qui lui sont faits, l’un porte sur les conditions de fixation de la valeur monétaire de ce fameux point qui, pour l’heure, ne sont pas connues en ce qui concerne le nouveau système. Eu égard au flou entretenu à ce sujet par le gouvernement, certains, à bon droit, nourrissent quelque inquiétude, car une variation autoritaire de la valeur du point pourrait plonger des populations entières dans la misère. Mais au-delà de cette interrogation, le bât blesse surtout sur le fait que ce système prétendument universel laisse délibérément tomber la solidarité entre les générations et même entre les différentes catégories sociales de travailleurs.

Read Full Post »