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Posts Tagged ‘Régime des partis’

En cette fin de soirée de ce mercredi-là, l’intervention du dernier orateur était à peine achevée qu’un nouveau tribun, conseiller nouvellement désigné, prit la parole en ces termes :

« L’heure n’est pas au discours, mais aux actes. Notre présence dans ce conseil est, pour notre ville, le symbole de la révolution nationale qui s’accomplit. Si le gouvernement (…) a cru devoir nous désigner, c’est sans doute moins pour des considérations individuelles que pour affirmer, par ce geste, le changement profond qui doit se produire en France et rendre ce changement plus aisé, en appelant des hommes affranchis de tout lien avec les traditions et les habitudes du passé et plus libres, et par conséquent, de promouvoir l’esprit nouveau qui doit régner désormais.

« Esprit réaliste et constructeur : le temps des sophismes et des arguties est révolu. Il s’agit de vivre, de réparer les ruines et de bâtir la maison de demain. Pour cela, il faudra briser le formalisme désuet, rompre avec les routines, et choisir des méthodes plus rapides et plus hardies.

« Esprit corporatif et social : ce ne sont plus, comme auparavant, les préférences, les caprices ou les égoïsmes individuels qui dicteront les décisions à prendre, mais le souci d’assurer l’expression et le respect des tous les intérêts légitimes.

« Esprit de concorde et d’union : finies les querelles partisanes que favorisait la triste politique électorale et qu’elle introduisait jusque dans les assemblées municipales, où elle n’aurait jamais dû trouver accès. Finis les persécutions et les ostracismes contre de bons citoyens, dont le seul crime est de ne pas partager l’idéologie officielle.

« Entre (nous), en dehors et au-dessus de toute haine de faction, de tout préjugé mesquin et d’un même cœur, nous voulons faire régner autant que le permettent nos difficultés actuelles, la douceur et l’urbanité traditionnelle de notre province, et faire de notre cité la plus accueillante, la plus fraternelle et la plus élégante des grandes capitales régionales de France.

« En union absolue avec le gouvernement réparateur qui nous a fait confiance, nous affirmons notre volonté sincère de nous conformer à ce programme et nous prenons l’engagement de le réaliser de notre mieux… »

On peut penser qu’à l’issue d’une lecture attentive de ce beau morceau d’éloquence politique, d’aucuns y verront quelque analogie de forme et de fond avec une certaine mode, qui viserait aujourd’hui à réduire le rôle dévolu par la Constitution aux partis politiques dans l’exercice de la démocratie.

D’autres s’imagineront peut-être que c’est par pure malice que j’exhume ce texte, qui, à bien des égards, fait écho aux efforts déployés en ce début de vingt-et-unième siècle, pour bannir tout débat contradictoire et déclarer « hors-jeu » tous ceux d’esprit voltairien, qui persisteraient à s’en revendiquer. Le mauvais esprit de désunion nationale, la corruption et l’incompétence sont des motifs aussi éternels que recevables pour éliminer les opposants ou les déconsidérer.

Admettons! Les uns comme les autres n’ont peut-être pas tout-à-fait tort de me prêter de si facétieuses et obscures intentions et même de m’accuser de défaitisme à l’aube d’une nouvelle ère de bienveillance et de bienfaisance.

Néanmoins, ce discours, sorti des catacombes, qui semble coller à certaines idées du moment, je le l’ai pas inventé ! Il relève en fait de l’histoire contemporaine et de surcroît, la plus sombre subie par notre pays. Celle d’avant-hier, alors que la France était occupée par les nazis et que la République avait été abolie.

Son auteur s’appelait Marcel de la Bigne de Villeneuve (1889-1958), un éminent juriste qui après avoir été professeur à l’école française du Caire entre 1920 et 1935, enseignait le droit à l’Université catholique d’Angers, sa ville natale. La mienne aussi! Il venait d’être imposé maire-adjoint d’Angers.

C’est le 14 mai 1941 qu’il le prononça devant le nouveau Conseil municipal d’Angers, désigné par le gouvernement de Vichy, lors de sa séance d’installation par le préfet pétainiste. Alors que l’armée allemande était omniprésente dans la ville, l’orateur faisait en quelque sorte allégeance aux autorités du régime de Vichy, à sa politique de collaboration et à sa profession de foi antidémocratique.

Au-delà de ce sinistre rappel, ce texte qui, en soi, pourrait paraître anodin, seulement motivé par un patriotisme désuet, montre que les mots et les phrases n’ont de poids que dans un contexte donné. Et ce contexte, qui le condamne et le rend mortifère est le suivant: ce même mercredi 14 mai 1941 à Paris des milliers de juifs étrangers reçurent une convocation, un « billet vert » les invitant à se présenter» dans divers lieux de rassemblement «pour examen de leur situation».

Leur liste avait été établie grâce au fichier du recensement des autorités françaises, sur ordre de l’occupant allemand. Trois mille sept cent juifs furent arrêtés à cette occasion, parqués à Beaune-La-Rolande avant d’être envoyés dans des camps d’extermination !

Cette rafle du « billet vert » précéda de quatorze mois celle du Vel d’Hiv ! De la Bigne de Villeneuve, si prompt à dénoncer le régime des partis accusés d’avoir sacrifié la France, était, ce jour-là, volontairement ou non, complice des assassins.

Comparaison n’est heureusement pas toujours raison.

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