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Posts Tagged ‘Radioactivité’

J’espère que l’histoire qui suit n’a pas troublé les mânes de mes aïeux Turbelier, Fillion, Desvignes et autres Pasquier, modestes artisans du chanvre, perrayeurs, carriers et mineurs de la Basse-Loire, ou même bateliers de Chalonnes ou de Rochefort-sur-Loire… En un mot, tous ceux qui reposent depuis plus d’un siècle dans le petit cimetière gorgé de soleil de Montjean-sur-Loire, au sommet du coteau! Tout là-haut sur la rive gauche du fleuve !

Une bien étrange histoire en réalité que celle « racontée » le 17 mars dernier par l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), en collaboration avec l’Université de Tours. Plus qu’une histoire même, une légende de revenants, voire mieux, une « révélation » comme on aimait les entendre dans ces contrées meurtries par la crise économique, et qui portent encore les stigmates des combats fratricides des guerres de Vendée de 1793. Un rapport « d’expertise » montre en effet que des sédiments alluviens prélevés sur les berges de l’île située en face de Montjean, à quelques encablures en amont du pont, comportent des traces de plutonium (Pu)!

Montjean-sur-Loire (Google Earth)

Montjean-sur-Loire (Google Earth)

Ce diable de plutonium serait donc présent sur les paisibles grèves du fleuve! Et ce, depuis des lustres! Ainsi serait pollué le « fleuve royal » aimé des poètes de la Pléiade, à six lieues d’Anjou à vol de corbeau du « petit Liré » de Joachim du Bellay (1522-1560)!

… Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin, la doulceur angevine ».

Que dire de cette « doulceur angevine» si, désormais, il faut redouter l’action sournoise de toxiques nucléaires !

Même le plus récent de mes ancêtres, natifs de Montjean-sur-Loire – et de surcroît le plus érudit d’entre eux – mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) – n’aurait pu imaginer pareille nouvelle qui bouleverse l’entendement de nos contemporains souffrant de phobie radioactive ! Il n’aurait pu s’en émouvoir tout simplement parce qu’à son époque on n’avait cure des effets de l’invisible, sauf, quand il s’agissait des manifestations authentifiées par le clergé de la divinité christique ou de sa douce mère! En outre, sa culture scientifique n’excédait pas celle du clerc de notaire qu’il était à Angers au début du siècle dernier! Mais surtout, personne en ces temps-là n’aurait pu s’intéresser aux méfaits du plutonium (Pu), alors inconnu de la communauté scientifique! Lequel n’a fait son entrée fracassante dans l’histoire tragique de l’humanité qu’en 1945, en associant son nom aux horreurs de l’apocalypse nucléaire après les bombardements « atomiques » d’Hiroshima et de Nagasaki.

Alexis Turbelier avait disparu trois ans avant ce drame !

La Loire à Montjean

               La Loire à Montjean

Mais qu’est donc que le « plutonium »?

C’est un métal très lourd – cousin de l’uranium – dont on connait plusieurs variétés (isotopes), toutes radioactives et émettrices de rayonnements fortement énergétiques et nocifs. Découvert en 1940, il n’existe pratiquement plus à l’état naturel sur la croûte terrestre (depuis des millions d’années) et n’est donc presque exclusivement produit qu’au cours de réactions nucléaires (civiles ou militaires) ! Certains de ses isotopes sont qualifiés de « fertiles » ou « fissiles », parce qu’ils sont susceptibles, sous certaines conditions, d’initier et d‘entretenir des réactions nucléaires en chaîne… A ce stade, je n’en dirai pas plus à son sujet, car ce bref et laconique rappel de ses propriétés radiologiques, potentiellement radiotoxiques est déjà largement suffisant pour postuler sans barguigner que ce gaillard de Pu a un CV inquiétant et chargé. Et que la méfiance s’impose… A priori!

Mais a posteriori, faut-il persister à crier au loup? Est-il dangereux en toutes circonstances, indépendamment des quantités en cause? Peut-on conclure, comme le font allègrement certains, que sa présence à l’état de traces dans la carotte sédimentaire prélevée sur les berges d’une île de la Loire en aplomb de Montjean, témoigne d’un risque majeur pour toute la région?

D’aucuns – sirènes patentées de l’alarme sociétale – n’hésitèrent pourtant pas à sonner le tocsin, à la « surprise » (peut-être/sûrement) des ingénus et consciencieux auteurs de cette « innocente » expertise métrologique, qui, si elle n’a pas réveillé les morts, a fini par rendre perplexes les vivants ! Et même à les inquiéter, car il y a des mots qui agissent comme des détonateurs, surtout lorsque l’information relayée par la presse locale et régionale, est assortie de commentaires catastrophiques des mouvements antinucléaires traditionnels, toujours prompts à dénoncer l’incurie des exploitants nucléaires, la complaisance criminelle des autorités publiques et le danger d’intoxication radioactive chronique de la population sur plusieurs générations, due à une contamination massive de l’environnement et de « l’alimentation ». Contamination tenue secrète jusqu’à présent et prétendument établie par ces nouvelles données!

Comme d’habitude, une avalanche de contre-vérités s’ensuivit, obligeant l’IRSN, par la voix d’un de ses plus hauts responsables, à préciser que les populations riveraines n’avaient certainement rien à craindre d’un quelconque impact « sanitaire » imputable à ces traces, et qu’en outre la finalité des analyses pratiquées sur la carotte sédimentaire prélevée dans « la marge alluviale de la plaine d’inondation de l’île de Chalonnes » n’était que de vérifier la résilience éventuelle dans l’environnement de deux accidents survenus en 1969 et 1980 à la centrale nucléaire de Saint-Laurent des Eaux, qui avaient conduits à rejeter des effluents radioactifs (alpha) dans la Loire !

Photo source IRSN

Bassin de la Loire – Photo source IRSN

Il n’est pas certain que cette tentative courageuse – bien que tardive – de rationalisation au cœur d’une controverse pipée d’avance ait suffi à calmer l’indignation convenue des écologistes antinucléaires, à décrédibiliser leurs postures scénarisées, ou à apaiser l’inquiétude locale entretenue par ces autoproclamés « lanceurs d’alerte »! Lesquels savent, pertinemment que leur crédit repose sur la peur irraisonnée qu’ils instillent chez leurs concitoyens, et n’hésitent pas, pour ce faire, à accumuler les approximations mensongères, et à dévoyer abusivement à leur profit les notions de « risque » et de « danger » inhérentes au progrès technologique et à la condition humaine! N’empêche que peu soucieux de la pertinence scientifique des raccourcis auxquels ils se livrent sans complexe, ils sont les seuls à s’exprimer de manière compréhensible à l’adresse du commun des mortels.

La mise au point des experts officiels initialement qualifiés « d’indépendants » n’a, dans les faits, débouché que sur une suspicion imméritée de leur indépendance!

Finalement, c’est à qui se disputera les faveurs d’une population tiraillée entre les discours lénifiants des industriels du nucléaire, ceux faussement rigoureux et constamment biaisés des autorités publiques, prisonnières d’une « obscure et brouillonne transparence »  et ceux délibérément réducteurs des militants antinucléaires. Les propos prétendument « anti-système » de ces derniers étant complaisamment repris par des médias en quête d’audience, friands de révélations « accablantes » parce que simplistes et donc faciles à décoder…

Cette histoire de plutonium ligérien est à cet égard significative du climat délétère qui grève tout débat sur le nucléaire, tant par sa genèse et ses développements récents, que par son traitement médiatique et son aboutissement actuel. Il en résulte qu’aucun de ceux qui seraient aptes à s’exprimer pondérément en raison de leur compétence », n’ose vraiment se « mouiller » pour apporter une conclusion qui, ici, semble pourtant s’imposer relative à la totale innocuité des traces plutonifères mises en évidence !

Tout procède au départ d’une émission de télévision qui, en mai 2015, rappelait que trente-cinq ans auparavant (1980), la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux, riveraine de la Loire entre Orléans et Blois, avait rejeté dans le fleuve à la suite de graves dysfonctionnements techniques sur le réacteur – appelés désormais « accidents nucléaires » – des effluents radioactifs contenant du plutonium… A l’époque comme encore aujourd’hui, ce type de rejets – dits rejets « alpha » – était en principe prohibé et on peut penser que l’exploitant EDF et les autorités d’alors auraient dû privilégier d’autres exutoires que le fleuve pour se débarrasser de ces déchets encombrants… Il est certain qu’on procéderait autrement actuellement !

Cependant, les quantités de « Pu » évacuées furent objectivement faibles, de telle sorte qu’à l’époque, si un « marquage radioactif de l’eau de la Loire et de ses sédiments en aval de la centrale fut effectivement constaté, déjà à « l’état de traces » compte tenu de la dilution, selon un laboratoire non lié à la centrale, à aucun moment en tout cas, la santé des populations ne fut mise en péril…La suite l’a d’ailleurs montré.

En 2015 et depuis fort longtemps, les niveaux de plutonium résiduel n’étaient plus mesurables dans l’eau au-dessus des seuils de mesure en dépit de l’amélioration considérable de la sensibilité des moyens métrologiques. Et s’agissant des sédiments, des niveaux insignifiants de plutonium étaient parfois détectés, mais les experts s’interrogeaient sur la cause de ce marquage, dont ils ne pouvaient affirmer qu’il était directement imputable à l’accident de 1980… D’où la nécessité de procéder à des investigations supplémentaires afin d’en identifier plus précisément l’origine. Le carottage de Montjean en un lieu considéré comme propice aux dépôts et à la conservation de l’historique des alluvions, s’inscrivait dans cette démarche.

N’empêche qu’un député écologiste était « vaillamment » monté au créneau pour dénoncer les turpitudes étatiques … de 1980 ! La ministre de l’écologie, interpelée, condamna avec sévérité les pratiques irresponsables d’antan et demanda qu’une enquête administrative soit diligentée. Depuis, ladite enquête a du sombrer dans un tourbillon de la Loire ou s’y diluer ! Parallèlement, le parquet de Blois, ne voulant pas être en reste a lancé ses propres investigations sur ces rejets anciens d’une « substance hautement toxique ». Enfin, un autoproclamé « Observatoire du Nucléaire » y a vu, là, une occasion de sortir de l’anonymat et a publié un communiqué agressif, espérant que ce « délit » grave ne demeurerait pas impuni, tandis que son concurrent antinucléaire constitué en « Réseau », diffusait un dossier accusateur carrément extravagant. Devant l’ampleur de la menace toujours actuelle, il s’interrogeait – sans rire – sur les  motifs qui avaient poussé les pouvoirs publics à ne pas interdire l’accès de la toute région depuis trente-cinq ans!

De son côté, l’ancien patron d’EDF a reconnu les faits : « des aveux éhontés » selon les militants anti-nucléaires ! L’IRSN  y a été naturellement de sa note, dont il ressortait qu’il n’y avait plus rien à voir dans l’environnement relativement à cet événement de 1980, depuis 1994!

Ce qui était frappant en cette affaire – et qui le demeure partiellement au vu des dernières analyses – c’est qu’aucun des protagonistes n’a vraiment abordé la question sous l’angle du risque réellement induit aux populations ligériennes, c’est-à-dire en fournissant des évaluations des doses reçues par les différentes catégories de la population, susceptibles d’être contaminées par ce « foutu » plutonium. Personne n’est sorti de la tranchée pour dire que cet impact sur la santé était dès l’origine négligeable – y compris en s’appuyant sur d’invraisemblables scénarios d’irradiation ou de contamination corporelle et qu’il est désormais rigoureusement nul! 

En se référant aux valeurs numériques des concentrations mesurées par l’IRSN dans la carotte alluviale, relatives aux trois isotopes considérés du plutonium (238,230 et 240), la dose que recevrait annuellement une personne qui – follement ou étrangement – se gaverait chaque année d’une centaine de kilos de cet indigeste sédiment, n’excéderait pas le millième de la dose qu’elle reçoit naturellement par irradiation, sans compter les examens de radiologie médicale dont elle pourrait bénéficier!

La messe est dite, mais les agnostiques manipulés par les cris d’orfraies des écologistes antinucléaires radicalisés sont légion!

Montjean photo Félix (3)

Cette histoire montjeannaise qui connaîtra sûrement de nouveaux rebondissements, y compris contentieux, est symbolique de ce que beaucoup d’entre nous a vécu, lorsque, à l’issue d’un repas de famille, entre la poire et le fromage, quelqu’un évoque malicieusement la question épineuse de la radioactivité et du nucléaire ! En ce qui me concerne, de la radioactivité de la Loire, sachant qu’il fut un temps où je frayais avec les spécialistes du domaine !

Le résultat était garanti pour contrer l’ensommeillement naissant d’une assemblée en phase de pré-digestion! En effet, les débats à forte connotation idéologique ou politique sont en général d’une efficacité redoutable, juste avant le café, pour ranimer les instincts guerriers de convives avinés et repus ! Il en est ainsi actuellement lorsque, avant le service des spiritueux, quelqu’un s’avise d’évoquer le bilan « contrasté » de notre actuel monarque républicain !

 En outre, dans ces circonstances, lorsqu’on est « de la partie », on répond comme un expert qui pense ingénument que la rigueur de sa « démonstration » et sa rhétorique ampoulée devraient suffire à convaincre ses interlocuteurs du caractère trop général de la question initiale, et, a contrario, de la pertinence d’une réponse portant sur un sujet plus ciblé mais connexe – et carrément hors jeu pour l’ensemble des convives! Evidemment l’incompréhension est totale, la discussion s’opacifie et l’ambiance s’envenime en empruntant des voies de traverse sans rapport avec l’enjeu de départ, scientifique, technique et sanitaire.

Je me revois avec indulgence, soulignant qu’en raison de la radioactivité naturelle, nos ancêtres angevins furent, de toute éternité, exposés aux rayonnements « ionisants », mais que cette irradiation devait être un peu moins importante que celle subie de nos jours du fait des expositions artificielles ajoutées, liées aux examens de radiologie médicale, aux essais atmosphériques des bombes atomiques dans l’hémisphère nord au cours des années soixante et enfin aux rejets d’effluents radioactifs des centrales nucléaires dans l’air et dans les cours d’eau…

Mais la technicité du sujet, associée aux légendes mystificatrices construites de toutes pièces par le système médiatique comme « l’histoire du nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière française » est un handicap malaisé à surmonter pour établir un dialogue de connivence avec des interlocuteurs, par hypothèse, suspicieux, voire hostiles!

Quoiqu’on dise ou quoiqu’on démontre, on ne parvient jamais à s’affranchir du contexte et de l’influence d’un discours pétrifiant sur le nucléaire civil ou militaire depuis les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, et surtout depuis les catastrophes industrielles de Tchernobyl en Ukraine en 1986 et de Fukushima au Japon en 2011. Paradoxalement, ce sont ces accidents technologiques nucléaires, majeurs, mais infiniment moins « sanglants» que les bombardements américains sur le Japon, qui constituent le fer de lance actuel de la contestation antinucléaire.

«  La Loire de nos aïeux est-elle radioactive ? » est une interrogation qui, pour tout un chacun, apparaît à la fois simple et légitime! Pas pour le scientifique ou l’expert qui estiment qu’elle est mal posée… Et, généralement, à une demande mal formulée, les savants ne savent pas répondre convenablement, se contentant d’aborder d’autres aspects du sujet, à leurs yeux, mieux fondés mais qui ne répondent pas aux préoccupations du questionneur!

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La problématique de la « radioactivité de la Loire » est évidemment trop générale, elle est à multiples facettes et recèle plusieurs types de questionnements non explicités – dont certains d’ordre culturel et existentiel – qu’il convient au préalable d’identifier. Chacune de ces craintes implicites et timides appelle certainement des réponses appropriées de nature différente, et parfois complexes car les phénomènes en cause le sont. Toutes ne relèvent pas d’une discussion de fin de banquet et supposent une écoute qui exclut tout discours magistral préalable et paralysant! Ici comme dans beaucoup d’autres secteurs, une pédagogie adaptée reste à inventer!

Chacun peut d’ailleurs aisément se rendre compte de la difficulté en posant « telle quelle » cette question apparemment anodine de la radioactivité ligérienne à n’importe quel « moteur de recherche » sur Internet. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, une noria de plus de cent-mille références, allant des plus sérieuses issues des agences scientifiques officielles aux plus militantes, jusqu’aux plus fantaisistes en quête de scandales, traitent de ce thème sans qu’aucune ne formule vraiment de réponse limpide … comme l’eau dudit fleuve!

On ne peut espérer s’informer d’un seul clic sur la radioactivité de la Loire et sur sa dangerosité éventuelle…

Si on n’est pas au parfum des subtilités radiatives naturelles et artificielles, on peut s’étonner de cette absence de réponse, d’autant qu’il s’agit tout de même du plus grand fleuve français, qui arrose plusieurs grandes villes dotées d’industries ou d’hôpitaux utilisant des sources radioactives scellées ou non, et qu’il sert d’exutoire aux effluents de quatre centrales nucléaires – Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux, Dampierre-en-Burly, Belleville-sur-Loire – et même de cinq, si l’on y ajoute ceux de la Vienne, son principal affluent, sur les rives de laquelle est implantée la centrale nucléaire de Civaux!

Tous les sites Internet visitables sont prolixes en données radiologiques et en interprétations alambiquées, mais aucun n’apporte la réponse attendue par tous les riverains et au-delà! Tout se passe en fait, comme si dans la République des experts, les experts ne s’adressaient qu’aux experts, à l’exemple des politiques qui ne pensent qu’aux politiques, sans jamais se préoccuper du reste du monde condamné à un mutisme approbateur et révérencieux. Reste du monde auquel on ne s’adresse que de manière virtuelle et théorique! Dans le domaine de la radioprotection, le peuple alibi est appelé « public »!

Il faut se convaincre qu’ en une époque où la pratique de la litote ou de l’euphémisme est devenue un sport national de simulation, personne ne consent à se « mouiller » en énonçant clairement la réalité et en appelant un chat un chat, pour ne déplaire, en l’occurrence, ni aux antinucléaires, ni aux pronucléaires! Même la science même devient un art du compromis « entre soi », tandis que la transparence mondaine imposée par la loi consiste à rendre compte d’une masse de résultats en les rendant, de facto, inintelligibles au commun des mortels. Seul le fouineur impénitent, maître sans contrainte de son temps, peut y accéder sur Internet, et en faire une analyse critique s’il dispose du background scientifique nécessaire pour décoder le discours! Et ainsi fonder rationnellement sa propre conviction…

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Sérieusement  » la Loire est-elle radioactive? »

Comme toute formulation qui introduit dans son énoncé, les termes « radioactif » ou « radioactivité », cette question, en principe anodine, passe au mieux pour une provocation, plus sûrement pour une menace. Dans tous les cas, elle est anxiogène. Pour les caudataires inconditionnels du Val de Loire – dont je suis – elle pourrait même être regardée comme inconvenante, tendancieuse et sacrilège. Est-il en effet convenable – concevable – de ternir la réputation d’un fleuve en faisant peser le doute sur la pureté de ses ondes?

Comment concevoir que ce Val de Loire, berceau de la France puisse être banalement et insidieusement souillé du sceau redoutable et invisible de la radioactivité? Bien sûr, pas celle, honorable, des Becquerel et des Curie, les gloires de la science française, mais celle des tragédies industrielles modernes qui stigmatisent des territoires entiers contaminés.

Est-il tolérable dans ces conditions de s’interroger publiquement sur la qualité des eaux ligériennes, source multiséculaire de la richesse maraîchère et horticole de l’Anjou et de la Touraine?

Peut-on envisager un instant que la Loire soit salie par la radioactivité, lorsqu’on admire ses paysages grandioses et ses terres viticoles? Peut-on douter face à ses eaux claires qui s’efforcent, l’été, de se frayer un chenal au travers des bancs de sable, face aux flots impétueux, qui, l’hiver, inondent de leurs alluvions les prés des bocages angevins ou nantais? Qui peut sans frémir imaginer que ces limons pourraient aussi transporter la mort en fines particules?

L’idée même est blasphématoire! Oui, mais le blasphème n’est pas un délit!

Et si, malgré tout, la Loire était effectivement radioactive, qu’en serait-il de son avenir?

Heureusement, rien n’indique qu’il y ait lieu de s’affoler…Surtout pas au coin du feu pour casser l’ambiance des soirées familiales. Sauf, évidemment, à la veille d’élections, car la thématique est d’abord un enjeu idéologique.

Chacun sait en effet qu’aucune réponse à cette question ne sera satisfaisante, pour qui ne veut pas l’entendre. Et les centaines de milliers de mesures effectuées depuis plus d’un demi-siècle n’y feront rien, dès lors que l’incrédule impénitent aura déclaré, une fois pour toutes, que leurs interprétation est délibérément biaisée. Peu importe, dans ces conditions, que l’eau du fleuve, y compris celle distribuée dans les réseaux d’eau potable des villes riveraines, soit en permanence analysée « au peigne fin », ainsi que les limons, les sédiments, les cultures et les élevages, et même l’herbe des prairies…Et même l’air respiré! Peu importe que les études sur la mortalité ou la morbidité des populations ne montrent rien d’anormal… D’inconciliables divergences surgissent sur la base de résultats qui varient peu d’une source métrologique à une autre!

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La Loire est effectivement radioactive, mais la quasi-totalité de cette radioactivité mesurable, présente depuis toujours, est d’origine naturelle… Et dans ce contexte, les commentaires inquiétants – partisans – n’en disent pas tant sur la situation écologique ou la « propreté » du milieu expertisé, que sur les obsessions de ceux qui les formulent. De sorte qu’il est malaisé, pour qui n’est pas familier de ces dossiers, de dénouer le vrai du faux, et de distinguer ce qui relève du constat et du jugement de valeur…

Pour certains, oubliant qu’ils sont eux-mêmes porteurs d’une radioactivité interne multimillénaire (potassium 40), ce qui est radioactif est mauvais, indépendamment de toute quantification! Ne prétend-on pas, jusque dans certains cénacles institutionnels d’expertise scientifique et technique, que le premier becquerel – unité de mesure de la radioactivité – est potentiellement nocif!

Chacun sait qu’une telle affirmation est, stricto sensu, infondée et qu’il ne s’est jamais agi, pour ceux qui l’énoncèrent, que d’un postulat de précaution pour gérer au mieux des risques. Postulat simpliste mais bien commode, qui permet sans relâche de crier au loup, et de tenir en sujétion intellectuelle une population crédule, qui finit par croire au complot perpétuel !  Une population qui finit par se convaincre que sa santé est menacée par la radioactivité, en oubliant qu’elle en tire un bénéfice direct et palpable en radiodiagnostic, en radiothérapie ou en médecine nucléaire! Quoiqu’il en soit, cette épée de Damoclès du « becquerel tueur » permet en outre aux « lanceurs de fausses alertes », de se tailler à moindre frais une réputation de chevaliers blancs en dénonçant les « scandales » ou les mensonges d’Etat.

Pourtant, le principe de base de la toxicologie moderne, avancé par Paracelse (1493-1541) a toutes les chances d’être transposable sans restriction à la radiotoxicité : « Dosis sola facit venenum » – C’est la dose qui fait le poison »!

Que faire face à la bêtise entretenue par l’ignorance? Face à la couardise? Problème insoluble?

 

Pour en savoir plus:

http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Documents/IRSN_NI_Rejets-plutonium-Loire_17032016.pdf;

 

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Janvier : c’est l’époque des soldes et aussi celle, où tous ceux, mécontents de leurs cadeaux de Noël, tentent de les revendre sur Internet… Pour la plupart, dont je suis, cette pratique est carrément discutable, inélégante voire douteuse, car elle réduit l’échange de cadeaux à une transaction économique, fondée exclusivement sur la valeur vénale d’un objet, en ignorant le poids affectif de la relation entre les donneurs et les receveurs. Pour d’autres, la revente est un moyen astucieux de survivre à la crise. Autrefois, ça ne se faisait pas. A tout le moins, ça ne disait pas avec le cynisme décomplexé des revendeurs actuels…

La crise économique n’est en fait qu’un prétexte qui exprime maladroitement une autre crise, plus préoccupante, celle du savoir-vivre et de la civilité au sein de nos sociétés. Autant de préalables indispensables – de mon point de vue – à l’expression du civisme et de la citoyenneté. Lesquels sont devenus des concepts flous, dont on nous rebat les oreilles, et dont la signification d’ordre ontologique tend à s’estomper. C’est peut-être « la marque » de notre époque !

Cette revente des cadeaux, à peine offerts, n’entrait pas dans les mœurs des « années trente » du siècle dernier, qui correspondaient pourtant à une autre période « historique » de crise et de chômage de masse. Mais en ces temps anciens, la hotte du Père Noël n’était pas – objectivement – aussi remplie aujourd’hui. L’offre et la demande étaient également réduites. Et dans les familles les plus modestes, les présents se limitaient souvent à quelques sucreries ou à quelques oranges pour les enfants, complétées d’un jouet en bois bricolé par le grand-père à partir d’astuces dénichées dans l’almanach Hachette, « l’encyclopédie populaire de la vie pratique ».

Les messieurs se voyaient offrir un paquet de tabac brun à rouler, à priser ou à chiquer, tandis que les dames recevaient un savon parfumé emballé d’un beau papier cadeau. Parfois, il y avait, en plus, des produits de beauté pour adoucir et éclaircir le teint…

Seuls les réveillons ou les repas de Noël n’avaient rien à envier à nos actuelles agapes, avec toutefois quelques sensibles différences dues aux modes alimentaires qui ont varié et aux possibilités de distribution offertes par un marché qui n’était ni standardisé, ni évidemment mondialisé. Le chapon « traditionnel » est finalement assez récent dans nos assiettes décorées, de même que les dindes ou les autres volailles. Les fruits de mer le sont aussi par la force des choses, en dehors des provinces d’extrême ouest, proches de l’océan. Ainsi, au 19ième siècle, c’était plutôt le porc qui avait la préférence des français pour faire la fête, alors qu’il a maintenant tendance à être évité. Disons qu’il est passé de mode! Allez savoir pourquoi !  Alors que cette tradition « cochonne » remonterait – ainsi que chacun le sait – à Astérix, le gaulois, dont tous les albums se concluent par le sacrifice d’un marcassin dans une clairière sous la lune!

Bref, on ne revendait pas ses cadeaux de Noël dans les années trente, pour des raisons morales et parce qu’il s’agissait surtout de produits consommables… Et puis, il faut l’admettre: Internet et les sites de vente en ligne n’étaient pas tout-à-fait au point ! La tentative de « refourguer » la paire de bretelles offerte par la grand-mère au seul bazar-épicerie du village – précisément, là où elle l’avait achetée quelques semaines auparavant – pouvait constituer un motif de dispute avec l’aïeule et provoquer, sinon un trouble à l’ordre public, du moins à la paix au sein de la famille!

Dans un cas, néanmoins, il eût été de salubrité publique de se débarrasser « fissa » du présent : c’était lorsque le petit paquet enrubanné déposé au pied de la crèche ou de l’arbre de Noël à destination de la jeune épouse de la famille, contenait de la poudre, de la crème de beauté, un savon ou un rouge à lèvres, « à base de radium et de thorium », fabriqués « selon la formule du docteur Alfred Curie ».

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Censés « embellir » et purifier l’épiderme des élégantes des années trente en application de la « fameuse » méthode Tho-radia, ils étaient tout simplement radioactifs. Les heureuses bénéficiaires de ces pommades, crèmes et potions diverses risquaient donc de subir les effets des irradiations ou des contaminations cutanées par des substances radioactives. Elles auraient été bien avisées de s’en défaire mais elles ne le faisaient généralement pas, car les risques courus étaient non pas sous-estimés, mais ignorés… Et heureusement, peu observables.

De fait, la publicité associée à ces produits dans les magazines d’époque en vantait surtout les propriétés bienfaisantes, en avançant de fausses preuves médicales d’innocuité et en décrivant au contraire dans le détail, leurs facultés protectrices de la beauté et même, pour faire bonne mesure, de la santé. Jamais elle ne mettait en garde les consommatrices sur les conséquences néfastes directes ou indirectes d’expositions aux rayonnements, pourtant connues depuis le début du siècle.

Par un curieux retournement dialectique, les caractéristiques biocides des rayonnements ionisants étaient mises en avant pour justifier « scientifiquement » leur utilisation comme épurateurs de la peau et destructeurs de la faune exotique des micro-organismes qui naturellement la colonisent. Mais la propagande omettait de signaler que ce caractère biocide n’était pas sélectif et qu’il pouvait aussi s’en prendre aux tissus ou organes sains de l’organisme…

Quoiqu’il en soit, le commerce des fards et autres préparations cosmétiques radioactives, appelées à gommer certains défauts et à rehausser l’éclat du teint, s’est déployé à grande échelle en France, en Europe et aux Etats Unis pendant plusieurs décennies, jusque dans les années cinquante et soixante, mu par l’appât du gain de ses promoteurs et facilité par la naïveté de consommatrices empressées et avides de séduire.

L’engouement pour tout ce qui était radioactif était tel dans les années trente que l’usage de produits dans lesquels des substances radioactives comme le radium ou le thorium  étaient délibérément introduites, apparaissait non seulement banal mais fortement recommandé. La radioactivité présentée comme bénéfique était assimilée à un « stimulant de la vitalité cellulaire, un raffermissant des tissus, un facteur d’élimination des graisses, un agent empêchant la déformation des pores, prévenant et guérissant dartres, boutons, rougeurs etc… ».

Ainsi, la liste était longue des bienfaits présumés de la crème Tho-radia, tous décrits dans le détail dans un petit « dictionnaire médical et pratique des soins de beauté » édité par un certain René Jacquet. Ce « dictionnaire » était totalement voué à la gloire des produits de l’entreprise Tho-radia, dont le siège, en 1935, se trouvait à Paris rue Victor Hugo. Jacquet en était probablement un des responsables.

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L’opération de marketing était remarquable car ce petit fascicule de cent cinquante pages dont la teneur scientifique était garantie par le Docteur Alfred Curie et par quelques praticiens anonymes – mais fortement titrés –  était présenté comme un manuel pratique destiné aux mères de famille pour soigner les bobos du quotidien et lutter contre les petits désagréments qui enlaidissent la peau.

Et parmi de nombreux trucs inoffensifs de grand-mère sur les vertus antiseptiques ou astringentes du citron ou encore sur la nécessité d’observer des règles élémentaires d’hygiène, étaient glissées des pubs rédigées comme des prescriptions médicales pour les produits radioactifs Tho-radia, synthétisés sous l’autorité médicale d’Alfred… Un exemple parmi cent : « afin d’éliminer les bajoues, cet affaissement disgracieux de la peau par suite de l’affaissement des muscles », le manuel conseille de « lotionner les chairs flasques à l’eau de Cologne ; puis de les enduire d’une bonne couche de crème (radioactive) Tho-Radia et de masser doucement en remontant vers les oreilles » ! Fastoche! 

On ignore encore l’ampleur des dégâts sanitaires ainsi que les lésions sur la peau (dermatoses radio-induites) que ces pommades radioactives mal utilisées ont pu provoquer. Aucune recherche épidémiologique n’a été – semble-t-il – engagée pour évaluer les effets de ces produits sur les femmes ou sur les enfants, sur lesquels ils ont été appliqués. Les enfants aussi ! Car dans la gamme des produits commercialisés par Tho-Radia, il y avait des talcs radioactifs qui contenaient sans doute – en outre – des silicates fibreux de type « amiante » !

La littérature scientifique, aisément accessible par le commun des mortels, n’en fait pas état. Pour autant, on peut suggérer que dans certains cas d’utilisation régulière, a fortiori intensive, de ces pommades ou de ces poudres, les doses induites – sur le derme et/ou l’épiderme – auraient pu être significatives au regard des seuils considérés comme nocifs ou des normes préconisées par la communauté internationale. Le sujet demeure largement à explorer par les historiens des sciences ! En évitant si possible de procéder déraisonnablement à l’exhumation de nos grand-mères, pour évaluer leur éventuelle contamination rémanente … Au demeurant, le problème est en principe réglé, car la loi interdit depuis au moins une cinquantaine d’années l’addition de substances radioactives dans les produits de beauté !

En fait, revisiter sérieusement le dossier aujourd’hui n’aurait pas pour finalité – comme c’est malheureusement trop souvent le cas –  d’ouvrir un contentieux anachronique, délice de certains magistrats médiocres appréciés des médias  et de « condamner » sans appel, les agissements du docteur Alfred Curie sur le fondement des connaissances scientifiques actuelles. Mais seulement de vérifier les effets éventuels sur la santé d’une population ciblée, en l’occurrence les jeunes femmes branchées des années folles, d’une exposition répétée à « faible dose » à des rayonnements ionisants naturels.

N’oublions pas en effet que cette histoire se déroule, pour l’essentiel, antérieurement à la découverte de la radioactivité artificielle et bien avant les premières réactions nucléaires en chaîne. Et ce sont précisément ces avancées scientifiques, technologiques et malheureusement militaires, qui furent à l’origine des très nombreuses études de radiotoxicité, fondements historiques des normes de protection actuelles…

Sans ouvrir de ridicules intrigues judiciaires surannées à l’encontre de ce « bon docteur Alfred Curie », peut-on quand même lui reprocher quelque chose, ainsi qu’à ses confrères qui, en 1935, tressaient des couronnes de lauriers, sans doute déjà excessives,  à la cosmétologie radioactive ?

Jouant manifestement de son célèbre patronyme – homonymie – et d’une parenté suggérée mais apparemment inexistante avec Pierre et Marie Curie, les découvreurs du radium et de la radioactivité, le docteur Alfred Curie a certainement cherché à bénéficier de ce qu’on pourrait appeler un « effet d’aubaine ». Il imaginait sans doute – et non sans raison – que son nom, à lui seul, inspirait confiance et qu’il suffisait à lui conférer une certaine légitimité pour développer de manière convaincante et prétendument scientifique, des produits à base de radium et de thorium, deux des éléments radioactifs naturels mis évidence par ses illustres homonymes, prix Nobel de physique en 1903.

Outre ambiguïté patronymique qu’il entretenait sans doute savamment et qui ne reposait sur aucune parenté attestée, le médecin Alfred était sûrement aussi un commerçant chevronné. A noter que certains de ses détracteurs ont douté de son existence mettant l’homonymie sur le compte d’une manipulation commerciale fondée sur un pseudonyme astucieux, en un temps où la justice était rarement saisie à ce propos. Je ne suis en effet pas parvenu à retrouver une seule photographie de lui, alors que son nom est abondamment cité comme une référence incontournable dans les publicités des années trente sur les produits cosmétiques radioactifs !

En fait son existence est franchement mystérieuse : les quelques extraits qui suivent empruntés à un livre (Les métamorphoses de Tho Radia: Paris-Vichy, éditions Glyph, dont les auteurs sont Thierry Lefebvre, maître de conférence à l’Université Paris Diderot et Cécile Raynal docteur en pharmacie) sont à ma connaissance les seuls éléments « apparemment factuels » relatifs à la vie d’Alfred Curie.

« Les registres de dépôts de marque de l’Institut national de la propriété industrielle, le confirment : c’est bien un certain docteur Alfred Curie qui dépose, le 29 novembre 1932, au greffe du Tribunal de commerce de la Seine la marque Tho-Radia, désignant  » tous produits pharmaceutiques, produits de beauté et produits de parfumerie « . En remontant dans le temps, nous avons même retrouvé un précédent dépôt de marque, réalisé par ce même Alfred Curie ; daté du 28 mars 1930, qui évoque déjà une Crème Radio-Thorium »

Selon ces auteurs, Alfred Curie serait né le 11 avril 1873 à Senoncourt en Haute-Saône. Je n’ai pu le vérifier personnellement, car les archives numérisées de la Haute-Saône concernant le village de Senoncourt ne sont consultables en ligne sur les registres d’état-civil qu’antérieurement à 1872.  En revanche, plusieurs Curie sont mentionnés à Senoncourt au cours du 19ième siècle et le département de la Haute-Saône est un de deux départements avec son voisin le Doubs où de nombreuses familles Curie se sont implantées de longue date. D’ailleurs le propre grand-père de Pierre Curie, Paul Curie, (1799-1853) médecin et humaniste était originaire du Doubs. Ce rapprochement géographique permet donc d’envisager un très lointain cousinage entre l’illustre famille Curie et le docteur Alfred Curie.  Des coïncidences curieuses sur certains prénoms (Pierre, Eugène) pourraient à cet égard ouvrir un champ d’investigations originales à des généalogistes. Mais il n’y avait certainement pas de lien de parenté direct, connu et revendiqué !

On retrouve cependant la trace indubitable d’Alfred Curie dans la liste nominative des habitants de Senoncourt pour l’année 1886. Âgé de 13 ans, il est mentionné vivant avec ses parents Célestin Esther Curie, né en 1849 et Victoire Grebin. Des gens qualifiés de « propriétaires » et donc possiblement aisés. En revanche, Alfred ne semble  étrangement figurer sur aucun des registres alphabétiques des matricules militaires entre 1889 et 1900, alors que des « Curie » y sont inscrits presque chaque année. 

Alfred Curie n’est donc pas un pseudonyme de circonstance: l’homme a réellement existé, sans que l’on sache ce qu’il est devenu entre 1887 et 1910.

Mais qui était-il vraiment ?

Selon Thierry Lefebvre et Cécile Raynal, précédemment cités, il aurait suivi une formation de médecin mais tardivement, puisqu’il n’aurait soutenu sa thèse de docteur en médecine, qu’en 1911, à l’âge de trente-huit ans à la faculté de médecine de Paris sur le traitement du spina bifida, cette malformation congénitale liée à un défaut de fermeture du tube neural (système nerveux primitif) durant la vie embryonnaire…

Du sérieux donc ! Qui l’aurait conduit selon le guide de référence médicale Rosenwald de l’année 1912, à installer un cabinet de consultation de praticien libéral au 62 boulevard Magenta à Paris en tant qu’« ancien interne de l’hôpital de Clichy  et officier d’Académie ».

Thierry Lefebvre et Cécile Raynal observent alors qu’« au milieu des années 1920, le nom d’Alfred Curie disparaît mystérieusement des annuaires médicaux, pour réapparaître, de façon tout aussi énigmatique en 1927. Mais, il exerce désormais 29 rue Dareau (16ième arrondissement de Paris) (…) et il ne s’agit plus d’un cabinet, mais apparemment d’une clinique privée. (…) L’expérience semble éphémère. »

« Alfred Curie disparaît de nouveau des annuaires au seuil des années 1930. Cette période correspond aux préparatifs de lancement du Tho-Radia. À la fin de ces mêmes années 1930, nous le retrouvons – écrivent-ils- exerçant dorénavant au 8 villa Monceau dans le 17ième arrondissement. Il y exercera apparemment jusqu’à la fin des années 1940… ».

Les produits Tho-Radia qu’il patronne seront en vente dans des pharmacies peu ou prou labellisées jusqu’à la fin des années 1960.

A l’issue de cette petite enquête, une chose est certaine : Alfred ne fut jamais un usurpateur d’identité mais il est possible qu’il fut un prête-nom complaisant pour promouvoir des produits, qui rapportait énormément d’argent. Son statut de médecin fut peut-être mis à profit comme caution médicale pour garantir l’intérêt esthétique et thérapeutique de ces produits cosmétiques. Et ce, en l’absence de procédures contraignantes de mise sur le marché, fondées sur des études et essais préalables impartiaux.

Taisant de bonne foi ou non, leurs effets nocifs, Alfred Curie certifiait scientifiquement les productions Tho-Radia en s’appuyant sur les propriétés « curatrices » des éléments radioactifs, qui avaient été démontrées dès leur découverte dans le traitement de certaines affections dermatologiques comme le lupus de la peau. Un peu hâtivement, il leur attribuait par extrapolation des propriétés cosmétiques, qu’il pouvait en outre « sublimer » en utilisant l’action luminescente des rayons émis par le bromure de radium et de thorium, associé à certains sels minéraux. Ainsi les poudres ou les crèmes étalées sur le visage des « belles » pouvaient produire des phénomènes de beauté évanescente et éthérée, genre Mylène Farmer !  Idéal – ou si l’on préfère – du meilleur effet pour draguer à la lumière des lampes à incandescence ou des lampes Pigeon…Un peu comme les U.V. sur les cols blancs dans les discothèques ou night clubs modernes !

Sérieusement, Alfred a-t-il vraiment fait courir des risques indus à nos grands-mères ? En réalité, pas tellement aux miennes car le coût des crèmes était disproportionné par rapport aux moyens financiers de leurs maris… qui ne pouvaient se payer ni champagne, ni caviar, donc évidemment pas de frivolités cosmétiques de coût comparable.

Et les autres grands-mères !

Là, pour trancher, un calcul approché s’impose. Sachant qu’une boîte de 100 grammes de crème Tho-Radia contenait environ un quart de microgramme de substances radioactives, la dose générée sur le visage – à raison d’une application de la crème sur le visage d’un gramme par jour pendant une dizaine d’heures et 200 jours par an – pourrait être du même ordre de grandeur que le seuil maximal toléré pour le public par les réglementations actuelles, soit 1mSv/an, en sus de la radioactivité naturelle.

Dans ces conditions, le risque d’apparition de radiodermites était quasiment nul mais la probabilité d’effets retardés – à latence longue comme les cancers ou de potentielles mutations – augmentait un peu. A la  décharge d’Alfred Curie, ces effets étaient peu connus, voire insoupçonnés de son temps!

On ne peut donc reprocher à ce « bienfaiteur de la féminité triomphante » d’avoir omis de signaler des effets délétères ou nécrosants que ses produits ne pouvaient pas faire apparaître ? Effets qu’il ne pouvait pourtant pas méconnaître. Dès 1901 Pierre Curie les avait observés sur son avant-bras. Il en avait rendu compte à l’Académie de médecine avant de disparaître accidentellement en 1906. Les doses induites étaient cependant sans commune mesure avec celles engendrées par la crème Tho-Radia :

« La peau est devenue rouge: l’apparence est celle d’une brûlure, mais à peine douloureuse. Le 20ème jour, il se forme des croûtes, puis une plaie. Le 40ème jour, l’épiderme a commencé à se reformer sur les bords.  Après 52 jours, il reste une plaie d’une surface d’un cm² qui prend un aspect grisâtre indiquant une mortification plus profonde. »

Avec les crèmes d’Alfred, on n’a jamais observé ce phénomène !

Acquitté donc au bénéfice du doute… mais si d’aventure, au détour d’une pile de vieilleries dans un grenier, une boîte de ce « merveilleux produit » était découverte, il vaudrait mieux s’en séparer… Et là, vous maudiriez Alfred car la récupération par des « autorités patentées », de ces témoins de notre passé radioactif, n’est pas gratuite . Elle est même assez coûteuse pour leurs dépositaires involontaires…

Moi, qui possède le « dictionnaire des soins de beauté » de Tho-radia, ayant appartenu à ma mère, je le conserve précieusement mais il est exempt de toute radioactivité ! Bonne nouvelle.

Vous avez le bonjour d’Alfred !

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