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Hélène Ruphine Ernestine Desse est née le 25 septembre 1847 à Brunehamel, un petit village picard de moins de mille habitants au 19ième siècle. Situé au nord-est du département de l’Aisne à une vingtaine de kilomètres de la frontière belge et de la forêt des Ardennes, le village se trouve également à quelques lieues de Vervins où Hélène Ruphine Ernestine séjournera une grande partie de sa vie, et à trente-cinq kilomètres à l’ouest de Charleville Mézières.

Cette proximité avec la commune qui vit naître Arthur Rimbaud, fit que « notre » Hélène Ruphine Ernestine était une « presque payse » thiérachoise du poète ardennais, génial auteur des Illuminations et d’Une Saison en Enfer.

rimbaud

Et aussi, le poète de « Mes petites amoureuses » ! Un texte d’atmosphère morbide et d’ambiance désespérée, rédigé en mai 1871, où le jeune Rimbaud exprime sa colère , sa tristesse et son désespoir face à l’atroce répression et agonie de la Commune de Paris. Mais de manière symbolique sans même la citer ! Quoi de plus révélateur de cette honteuse tragédie que ses « métaphores inouïes » d’amours bousculées par la haine – selon l’expression du philosophe Etienne Klein. Quoi de plus évocateur pour suggérer cette réalité monstrueuse et indicible de l’anéantissement des Communards par les troupes versaillaises, que ces images audacieuses de passions enlaidies. Le dégoût qu’inspirent ces amours torturées n’a d’égal que la répulsion de Rimbaud pour la « Semaine Sanglante ». Usant de son art comme d’un substitut au langage, Arthur dédie de manière onirique et inspirée, « Mes petites amoureuses » à la Commune, un peu comme le fit en 1937 Picasso avec « Guernica » pour la guerre d’Espagne. Et s’il ne le fait pas explicitement, je le fais à sa place.

On ignore si Hélène Ruphine Ernestine fut une actrice du drame de la Commune de Paris. On sait en revanche qu’elle en fut une spectatrice impuissante, peut-être une victime, qui, de Puteaux où elle résidait, entendait tonner  les batteries versaillaises du Mont-Valérien. On imagine la jeune femme de vingt-quatre ans, hébétée et terrorisée se précipiter dans les caves pour protéger ses deux petites filles encore bébés. On mesure mal l’angoisse et la peur qui étreignaient cette mère célibataire, lorsque le bruit assourdi des combats de Courbevoie ou du Pont de Neuilly montait sournoisement en puissance, porté par le vent d’ouest, laissant supposer que la ligne de front était toute proche !

Par le style haché du récit, par le caractère délibérément provoquant des situations et par le choix d’un vocabulaire réel ou inventé, « Mes petites amoureuses » rendent compte de cette vision d’apocalypse que fut l’écrasement dans le sang de la Commune de Paris. C’était l’époque où un simple regard de compassion à l’égard des insurgés du printemps 1871, un seul mot en faveur des communards, un sourire même vers ceux qui étaient condamnés, suffisaient pour être passé  par les armes! Sinistre et triste mois mai 1871 qui mettait brutalement fin à une utopie avant même « Le temps des cerises » ! Au-delà du sens des mots et des licences poétiques dont Rimbaud aime à truffer son oeuvre, c’est comme si on percevait, dans l’extrait qui suit, la présence immanente mais tapie entre deux hémistiches de ces témoins frappés de stupeur par tant de barbarie!

Et parmi ceux-ci, notre « Hélène Ruphine Ernestine »!

  • Un hydrolat lacrymal lave/Les cieux vert-chou/ Sous l’arbre tendronnier qui bave,/Vos caoutchoucs!
  • Blancs de lune particulières/Aux pialats ronds/Entrechoquez vos genouillères/Mes laiderons !/
  • Nous nous aimions à cette époque/Bleu laideron !/On mangeait des œufs à la coque/Et du mouron !/
  • Un soir tu me sacras poète/ Blond laideron :/ Descends ici, que je te fouette/En mon giron/
  • J’ai dégueulé ta bandoline/ Noir laideron/Tu couperais ma mandoline/Au fil du front/
  • Pouah! mes salives desséchées/Roux laideron/Infectent encor les tranchées/De ton sein rond/
  • Ô mes petites amoureuses/Que je vous hais!/Plaquez de fouffes douloureuses/Vos tétons laids … « 

Rien n’indique évidemment que notre « Ruphine » ait connu Arthur Rimbaud, son cadet de sept ans ou même qu’elle en ait entendu parler! Juste peut-on dire qu’un étrange parallélisme s’est noué à leur insu entre le poète ardennais et la jeune manouvrière picarde. La fulgurance de l’existence énigmatique de l’un, la conquête illusoire de la liberté d’être pour l’autre, se sont exprimées dans un Paris et une banlieue, façonnés sous un Second Empire désormais moribond et confrontés successivement à l’occupation prussienne et à la tragédie de la guerre civile.

Mais « Ernestine », a contrario d’Arthur, a « duré », jusqu’à devenir presque laide à la fin de sa vie! Elle, qui fut sans doute une jeune femme désirable, candide et émancipée, se donna sur ses vieux jours des apparences de marâtre autoritaire, qu’elle n’était probablement pas, tandis que Rimbaud mourut jeune, vivant la déchéance de son inspiration perdue dans l’errance d’un trafiquant en tous genres au fin fond de l’Abyssinie! Pour finalement trépasser amputé et cancéreux dans un hôpital de Marseille en 1891! A cette époque, Hélène Ruphine Ernestine avait quitté  depuis longtemps  les rives de la Seine!  Un peu avant Rimbaud d’ailleurs, aux alentours de l’année 1873. Elle n’avait alors que 26 ans et l’illusion de la liberté s’était brisée quelque part du côté des grands boulevards rougis des affrontements de la Commune ou sur les pavés du quai impérial de Puteaux.

Elle vécut le reste de son âge en Picardie, à Vervins pour l’essentiel, mais elle n’y mourra pas! Réconciliée avec les siens et peut-être avec elle-même, elle sera néanmoins avare de ce passé, que les « autres » considérèrent probablement comme peu glorieux! Un passé réduit au silence, à évacuer des tablettes et qui pourtant, par des cheminements incertains alimentés par des non-dits et des rumeurs, a fini par transpirer sans que cette histoire ne soit jamais contée.

En fait, au départ, elle le fut sûrement mais au détriment de la « Belle Hélène », qu’on accusait certainement d’avoir fui les siens à la fin de l’adolescence pour courir l’aventure libertine à Paris ! Et encore, si c’était à Paris! Mais Puteaux…D’où la réticence probable de l’intéressée devenue mature dans sa posture de femme repentie et respectable à en faire un récit structuré débarrassé de toute passion. Sa vie devint un secret de famille car « chez les gens bien » l’aventure romanesque, a fortiori le romantisme hugolien des barricades, ne fait pas partie du programme.  Les événements de la  Commune de Paris ne furent pendant longtemps qu’un théâtre d’ombres de traîtres, de « partageux », de jouisseurs et de rouges malfaisants.

Le regard aujourd’hui n’est plus le même, ni sur les premiers couteaux de cette première révolution socialiste, ni sur les obscurs qui vécurent en connivence réelle ou supposée avec les premiers. A propos d’Hélène Ruphine Ernestine, native de l’Aisne, « fille-mère » de proche banlieue, on ne peut que spéculer sur sa vie durant cette période agitée car les éléments matériels qui montreraient sa participation effective aux événements de 1871 font défaut. A l’inverse, c’est presque la nappe de brouillard dont on l’a entourée, qui éveille la curiosité ! Pourquoi, ai-je pensé depuis toujours qu’une part de « ma vérité » se trouvait caché dans ce Paris rebelle de 1871? Et je ne suis pas le seul à partager ce sentiment.

On l’aura compris, Hèlène Ruphine Ernestine est de notre famille et elle intrigue!

Photos4

Mais si on n’y prend garde, sa réputation pourrait n’être que sulfureuse, car sa vie atypique, et à bien des égards, mystérieuse, ne manque pas de susciter des questions qui ouvrent la voie à toutes les conjectures. On sait qu’elle décède assez âgée, après la Grande Guerre, dans les années 1920, mais on ignore précisément la date et le lieu de sa disparition. Les deux seules photographies d’elle, dont nous disposons, mettent en scène une petite vieille  modestement vêtue, légèrement empâtée et voûtée, au regard triste et sévère ! Mais la vieillesse, au seuil duquel je me trouve aujourd’hui, peut-elle être jubilatoire? Y-a-t-il des motifs légitimes d’être optimiste en constatant son propre déclin?

Cette apparence physique alourdie par l’âge et les maternités, contraste fortement avec l’idée qu’on serait tenté de se forger d’une femme qu’on aime à imaginer comme une éternelle passionnée de la vie et de l’amour des hommes. Une femme en quête constante de liberté, une femme émancipée maîtresse de son destin  jusqu’à se muer en courtisane ! Autant de postures provocantes et d’images osées qu’on échafaude sans trop savoir pourquoi, sur le fondement de vagues présomptions ou d’intuitions, qu’elle a peut-être contribué, elle-même, à établir. Mais ces visions collent difficilement aux photos de la femme en bout de course des années 20 ! On aimerait tant retrouver une photo de sa jeunesse!

Qui fut donc réellement Hélène Ruphine Ernestine Desse ?

Tout d’abord, et c’est évidemment la motivation principale de cette notice, notre héroïne est la mère d’une de mes arrière-grands-mères paternelles, Louise Héloïse Lucie Desse (1867-1939), l’épouse de Charles Pasquier (1855-1931). Curieusement, même sur les actes d’état-civil, son identité est à géométrie variable: tantôt la totalité de ses prénoms est mentionnée , tantôt ne figurent que les deux derniers, dont le plus curieux « Ruphine », rarissime même au 19ième siècle …Comme si ces facéties administratives attestaient d’une personnalité complexe à cerner, en tout cas, trop, pour un employé de mairie !

Par son père, Noël Desse (1823-1871), elle descend d’une famille de meuniers et de paysans « relativement » aisés, dont la plupart – fait notable pour l’époque – paraphent les actes les concernant. Ce qui semble suggérer qu’ils savaient écrire ! En revanche, c’est probablement à la famille de sa mère Alphonsine Héloïse Brifoteaux (née en 1822), qu’Hélène Ruphine Ernestine doit l’originalité de ses prénoms : la consultation des archives de Brunehamel, berceau principal des deux familles, montre en effet une profusion de prénoms singuliers dans la branche maternelle…

En dehors de ces renseignements d’ordre administratif, fournis en partie par une cousine généalogiste sur la base de recherches conduites par ses correspondants québécois – que je remercie au passage – Hélène Ruphine Ernestine Desse a laissé très peu d’indices sur elle-même. A ma connaissance, elle n’a rien écrit, même si l’on peut penser qu’elle savait le faire comme en atteste la fermeté manifeste de son paraphe au bas des actes officiels. Comme, en outre, la tradition orale familiale ne lui a pas donné une grande place, sa vie pourtant peu banale fut gommée. C’est à peine si l’on se souvient de son statut de mère célibataire, et donc implicitement de grand-mère et d’arrière-arrière-grand-mère « indigne »!

Elle signe "Ernestine ..."

Elle signe « Ernestine … »

Dès lors, il n’est guère loisible de disserter avec profit à son sujet ! D’où les difficultés à cerner des pans entiers de son existence, qui demeurent énigmatiques! Ou, si l’on préfère, scandaleux à la lumière des standards comportementaux et moralisants du 19ième siècle!  Codes qui, au demeurant, n’étaient opposables qu’aux « petites gens »

Aussi, certains des contemporains de la « belle Ruphine » , notamment parmi ses proches, durent s’offusquer de son attitude qualifiée de « dévergondée » , y décelant sans doute une sorte de bras d’honneur aux valeurs de la famille, de la morale conventionnelle et un facteur perturbateur de l’ordre établi. Une femme célibataire, mère de dix enfants issus de plusieurs pères.  Vieux débat à jamais réactivé !

D’ailleurs, c’est peut être cette accusation d’originalité subversive et hormonale, qui provoqua son départ de Brunehamel vers Puteaux en 1865 ou 1866 alors qu’elle n’a pas encore vingt ans!  A-t-elle été chassée par son père parce qu’elle était enceinte? Est-elle partie avec un amoureux ? Éprise de liberté, a-t-elle fui le carcan familial et l’avenir d’épouse qu’on lui avait tracé d’autorité? Nul ne le sait !

Aujourd’hui encore, il y en a sûrement qui seraient tentés de porter un jugement « contrasté » – c’est-à-dire négatif – sur cette femme attachante, dont l’existence leur apparaît toujours honteuse ou déshonorante ! Alors que d’autres croient déceler en elle, un siècle avant 1968, l’expression d’avant-garde d’une libéralisation des mœurs et de l’émancipation féminine. Globalement, cette modernité de comportement et de sentiment qu’on lui prête, ne provoque aujourd’hui plus aucun étonnement car c’est la normalité du 21ième siècle ! C’est d’ailleurs cette modernité qui suggère qu’elle dut être partie prenante de la Commune de Paris, fût-ce modestement.

Pour ma part, me gardant de tout « modernisme » de circonstance ainsi que de toute compassion misérabiliste, je m’abstiendrai de porter un quelconque jugement qui serait fondé sur des valeurs ou des principes dont je sais la relativité temporelle. Je me contenterai dans ce qui suit de rappeler les faits en rapportant les quelques données que j’ai pu rassembler. De relever aussi certaines coïncidences troublantes et parfois de tenter de raconter une histoire, quitte à la romancer un peu…J’imagine, peut-être à tort, qu’elle ne me désavouerait pas ! J’espère même que ça l’amuserait. Je forme néanmoins le vœu que si d’aventure, parmi les descendants de ses nombreux enfants, certains étaient amenés à constater certaines incohérences ou inexactitudes flagrantes, qu’ils m’alertent pour que je puisse amender ma prose et mon analyse! En plus ce serait une occasion de dénicher de nouveaux cousins!

On l’aura compris, on sait peu de choses sur elle mais le si peu que l’on sache, donne à penser qu’on avait affaire à une femme originale et pas seulement en raison de son prénom… Originale et, sans doute assez ingénue, au sens donné à cet adjectif par le « Petit Larousse », qui qualifie ainsi une personne agissant et parlant avec une innocente franchise sans rien dissimuler de ses pensées ou de ses sentiments » et qui manifeste une excessive naïveté ou candeur !

Née à Brunehamel, elle accouche d’une petite fille – pour la première fois – à Puteaux aux portes de Paris le 12 mai 1867. Dans l’acte de naissance de Louise Héloïse Lucie Desse, mon arrière-grand-mère, il est précisé que le père est « inconnu » mais que la naissance « a eu lieu au domicile d’Hélène Ruphine Ernestine, hébergée chez un peintre quadragénaire Jean Arod au 52 rue de Paris (devenue depuis la rue Jean Jaurès).

C’est d’ailleurs ce peintre qui déclare l’enfant à la mairie sans endosser la paternité. La parturiente, qui a tout juste vingt ans, s’est faite aidée par une sage-femme sexagénaire Marie Roche, qui signe comme témoin, avec un vieux charpentier âgée quarante-huit ans, Pierre l’Hôpital !

Hélène Ruphine Ernestine ne déclare « aucune profession ». Ce détail tend à montrer que la motivation principale de son départ de Picardie n’était pas la recherche de travail à Paris. A la différence des bretonnes qui, à la même époque, débarquaient en masse à la gare Montparnasse .

Evidemment, on aimerait ici en savoir plus, en particulier sur le père de l’enfant, qu’Hélène a décidé de garder et d’élever! Pourquoi, abandonnée par le père et probablement sans moyens d’existence, n’a-t-elle pas été tentée d’avorter clandestinement en faisant appel à une « faiseuse d’anges » que la vieille Roche aurait peut-être pu incarner! L’intention d’Hélène est au contraire de garder l’enfant qu’elle reconnaîtra officiellement le 7 décembre 1868 en mairie de Puteaux.

Le 19 mars 1869, elle accouche de nouveau d’une petite fille Marie Blanche, et toujours de « père inconnu ». Elle habite encore au 52 rue de Paris mais y est employée comme domestique, ce qui montre que celui qui l’hébergeait « gracieusement » désormais l’emploie. La déclaration en mairie est faite par la jeune sage-femme qui l’a accouchée, Anaïs Gilberte Garneron en présence de deux nouveaux témoins Urbain Vial âgé de trente ans qui demeure quai Impérial sur les rives de la Seine et Auguste Gibory un terrassier de trente et un ans qui habite 41 route de Saint Germain à Puteaux.

Cadastre Puteaux 1855 (archives 92)

Cadastre Puteaux 1855 (archives 92)

Très peu de temps après, elle quitte le domicile de Jean Arod où elle logeait depuis son arrivée à Puteaux pour un petit appartement au 44 rue du Chemin de Fer à Puteaux où elle s’installe avec ses deux petites filles, subvenant à leurs besoins en étant « domestique ». C’est là qu’elle vivra l’occupation de la banlieue et du fort du Mont Valérien tout proche par les troupes prussiennes en 1870, et, quelques mois plus tard,  les combats de la Commune.  Vivra-t-elle intensément l’utopie communarde et son cœur éprouvé s’éprendra-t-il de nouveau, mais cette fois d’un jeune et fougueux révolutionnaire. On aimerait le croire !

On aimerait croire – rien que pour le fun – que « la Melle D. » chez laquelle se rendait le 24 mai 1871 le jeune Commissaire à la sûreté générale de la Commune, Raoul Rigault juste avant d’être abattu à bout portant rue Gay-Lussac par un officier versaillais fut précisément « Melle Desse ». Rien n’est moins sûr car Maxime Vuillaume, un autre communard célèbre, survivant de la Semaine sanglante qui a rapporté cette exécution sommaire dans ses « cahiers rouges » publiés au début du 20ième siècle, ne donne aucune précision sur l’idendité de la petite amie de Rigault. Mais le fait n’aurait pas été aberrant car l’inflexible Rigault que l’on a parfois comparé à Saint-Just était un grand « dragueur» : il était beau, éloquent et n’était âgé que de vingt-cinq ans…Tout pour séduire Hélène Ruphine Ernestine !

Pour Ernestine, ce printemps 1871 fut triste à divers titres : le 1er mars son père Noël Desse décède à 48 ans à Brunehamel sans qu’elle ait pu le revoir et sans avoir entamé leur réconciliation. Quatre jours plus tard, c’est au tour d’une de ses sœurs Alphonsine Aglaé, âgée de 18 ans…Prévenue tardivement, elle n’assista  aux obsèques ni de l’un, ni de l’autre.

Outre la guerre civile parisienne, entraînant la disparition de nombreuses de ses relations et la misère noire devenue chronique dans les banlieues ouvrières de Paris, il est possible que ces deuils répétés l’ont finalement incitée à retourner en Thiérache, en l’occurrence à Vervins. Elle en profite pour renouer avec sa mère Alphonsine Brifoteaux!

Mais pour Hélène Ruphine Ernestine, le retour au bercail n’est pas le repli sur le passé: c’est carrément une nouvelle vie qu’elle engage, une vie de femme indépendante et de mère de famille nombreuse, subvenant à ses besoins par son travail. Dès 1874, elle accouche d’une troisième fille Marthe Valentine, toujours de « père inconnu » mais manifestement c’est désormais un choix totalement assumé.

Preuve en est qu’en 1876, naît un premier garçon Louis Georges et quatrième enfant dans un petit village près de Vervins, Thenailles. Le père ne reconnait pas l’enfant, mais cette fois, l’identité du géniteur ne semble faire aucun doute, y compris pour l’employé de mairie, qui mentionne le nom du déclarant en le qualifiant malicieusement « le père ». Il s’agit d’un vannier de quarante ans Prosper Ferdinand C., employeur, logeur et compagnon  d’Ernestine. Le couple qu’ils forment aura même un autre enfant « naturel » sans père officiel en 1877 : Emile Ferdinand. Ferdinand! Comme le prénom du présumé père et compagnon vannier d’Ernestine. Deux de ses enfants verront donc le jour dans la paille!

Puis les deux amants se sépareront: on retrouve Ernestine à Vervins comme manouvrière dans les usines alentour. Elle mettra au monde encore cinq enfants,Emile Ernest en 1878, Blanche Ernestine en 1880, Eugène Louis en 1883, Marie Héloïse en 1886 et Louis Gaston en 1887. Tous de « père non dénommé ». Mais, jamais elle ne se mariera. A l’inverse d’ailleurs de ses propres enfants qui convolèrent tous en justes noces, hormis évidemment ceux qui décédèrent avant l’âge!

Hélène Ruphine Ernestine devint progressivement une sorte de matriarche sans passé. Mais elle ne laisse pas indifférent sa nombreuse descendance putative et  lointaine qui  se manifeste régulièrement sur Internet pour en savoir plus. Moi aussi, j’aimerais bien. Si seulement on disposait de quelques lignes de sa prose…

H. Ruphine E est à droite au deuxième rang

H. Ruphine E est à droite au deuxième rang

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Je n’ai rencontré qu’une seule fois mon grand-oncle Joseph (Pierre Paul André) Cailletreau. C’était au tout début des années 1970 dans son appartement de Suresnes en région parisienne. Peu de temps avant son décès. Le souvenir que j’ai conservé de ce frère aîné de ma grand-mère paternelle et d’Auguste Cailletreau, dit « tonton Henri » est donc assez vague. L’éloignement géographique en est probablement la principale cause. Mais ce ne peut être le seul motif, car entre l’Ile-de-France et l’Anjou, la distance n’excède pas 300 kilomètres et même avant l’ère du TGV, il ne fallait guère plus cinq heures pour relier Paris-Montparnasse à Angers-Saint-Laud.

Mais, quoiqu’on puisse invoquer, la réalité est incontournable : alors que le « tonton Henri », le poilu d’Orient et camionneur en ceinture de flanelle » a habité toute mon enfance, je n’ai entretenu aucune complicité avec son frère Joseph, l’ainé des enfants de Joseph Cailletreau (1859-1946) et d’Anne Houdin (1861-1943), mes arrière-grands-parents.

Lors de notre première et unique entrevue, deux traits m’avaient toutefois particulièrement frappé : d’une part une étonnante ressemblance physique avec son frère cadet et d’autre part une évidente autorité naturelle, gage d’un caractère « bien trempé ». Pourtant,  le vieillard déjà largement octogénaire et passablement diminué que je découvrais, n’avait pas quitté son fauteuil dans lequel il semblait reclus. Et en dépit de cela, il s’exprimait encore avec précision et clarté, comme s’il passait quelques consignes techniques à du personnel sur lequel il aurait eu autorité!

Cette indiscutable personnalité était troublante parce que, précisément, elle contrastait avec la discrétion timide de son frère. La différence était de taille, dans tous les sens du terme d’ailleurs, car sous la toise, on concédait à l’ainé 1,65 mètre et au cadet, 1,59 mètre. Je n’ai en revanche aucun souvenir de son épouse, Germaine Pelgrin, qui devait être aussi présente, ce jour-là. On m’a rapporté qu’elle était parfois condescendante à l’égard de la famille angevine de son mari.

De même, je ne me rappelle plus les circonstances exactes qui m’avaient conduit chez eux, certainement accompagné de mes parents installés depuis peu à Massy. Ou les accompagnant. Pour ma part, j’étais à l’époque étudiant en physique à la faculté des sciences d’Orsay.

Sur l’intérieur de leur appartement situé dans un immeuble de bonne facture d’un quartier calme de Suresnes -rue de Nanterre – dominant la Seine en contrebas du Mont-Valérien, je ne saurais pas m’étendre, si ce n’est pour préciser qu’il m’était apparu bien tenu et meublé de manière cossue. Presque trop, dans un style Henri II en usage, dans ces temps-là, chez ceux qui avaient acquis une certaine aisance et entendaient le montrer. Rien à voir en tout cas avec les meubles bricolés de son frère rue Dupetit-Thouars à Angers.  Pourtant, ne connaissant pas Joseph Cailletreau auparavant, bien que n’ignorant pas son existence, je découvrais curieusement un homme dont je savais d’emblée qu’il était des miens.

Qui était-il au juste ?

Comme son frère Auguste (1892-1975) et sa sœur Marguerite (1897-1986), il était né au Lion d’Angers le 25 février 1886. Mais il semble que dès la fin de son service militaire en 1909, il ait tenté l’aventure à Paris. Vivant hors de l’Anjou, ses liens avec sa famille se sont donc progressivement distendus, sous l’influence présumée et possible de son épouse peu encline à fréquenter la « province ». A ma connaissance, Joseph n’est donc que très rarement revenu au Lion d’Angers, le pays de son enfance et de ses pères ! En tout cas, il ne figure pas sur les photographies des grandes manifestations familiales d’après la guerre de 14, comme les mariages.

Il avait coutume de se dispenser d’assister aux évènements heureux et, peut-être, à ses yeux, dérisoires. A quelques exceptions près cependant, dont une en 1932 ou 1933 lors de la « communion solennelle » de Renée Pasquier, fille de Marguerite, où les trois frères et sœur Cailletreau, leurs épouses et époux ainsi que leurs enfants respectifs s’étaient réunis pour fêter l’évènement au cours d’un plantureux repas au 65 rue de la Madeleine à Angers. Hélas ! La gouaille et le goût manifeste de la provocation de Nini, la femme d’Auguste, confrontés à la forte personnalité de Joseph, attisée probablement par sa femme, transforma ce banquet convivial en un pugilat verbal, qui se termina par le départ prématuré et précipité des parisiens, au grand dam des hôtes interloqués…En fait le mélange était par nature détonnant – sans être étonnant -, car que pouvait-il y avoir de commun entre une fille des Mauges sentimentalement proche des révoltes vendéennes de 1793 et l’ouvrier métallo parisien ? Outre ce voyage raté « au pays des indiens » on se souvient que, juste après la seconde guerre mondiale, Joseph alors âgé d’une soixantaine d’années vint à vélo à Angers pour visiter sa sœur, ma grand-mère…

On peut supposer qu’il fit le déplacement pour certains épisodes douloureux de la vie familiale, comme le décès de ses parents dans les années quarante, ou même de son neveu Henri en 1937. Mais ces circonstances laissent rarement des traces. En tout cas, assez étrangement, je n’ai pas su mettre la main sur un seul portrait de lui, y compris dans les quelques archives photographiques de son frère, que j’ai pu consulter après son décès ! Il en existait sûrement dans celles de son fils Jean, aujourd’hui disparu, et dans celles de son éventuelle descendance, inconnue de moi ! Si un jour quelqu’un lisant ces lignes se souvient en posséder une, je lui serai donc vraiment reconnaissant de m’en adresser une copie…

Au sein de sa famille à Angers, Joseph Cailletreau jouissait d’une réputation de grand professionnel de la mécanique. De fait, il avait effectivement réussi, par son travail et son talent, à se faire une situation enviable « à Paris » dans l’industrie automobile et dans celle des camions. Sans ostentation, l’intéressé n’a jamais, ni démenti, ni confirmé cette ascension sociale mais il a laissé dire et imaginer. Disons simplement qu’il n’a pas cherché à cultiver des rapports étroits avec ceux qui étaient restés au pays. Ainsi aux noces de sa cousine Clotilde Pasquier (1902-1983), le 18 octobre 1924, au Lion d’Angers, qui fut certainement un des premiers grands événements familiaux d’après-guerre de 14, une opportunité pour toutes les branches de la famille de communier symboliquement au renouveau dans la paix et la joie des retrouvailles, lui était absent ! Il ne participait pas à ses rituels, à la fois fédérateurs et libérateurs où l’on conjurait ensemble les malheurs et les deuils endurés pendant l’atroce conflit qui venait de s’achever, comme la disparition des  amis d’autrefois, les frères Barbin du Lion d’Angers, par exemple : « morts pour la France » de même que le cousin Marcel Maurice Pasquier, frère de la mariée, tué sur le front en 1915 et dont la dépouille venait juste d’être rapatriée au Lion d’Angers !

Joseph Cailletreau (junior) faisait donc défection! Et son absence était d’autant plus remarquée, que tous les autres étaient de la fête, même les petits enfants de son frère et de sa sœur, nés après-guerre, Henri, Marcel, Renée. Sur la photographie de groupe, on les reconnait tous, ma grand-mère Marguerite et Marcel Emile Pasquier mon grand-père, l’ex-chasseur d’Afrique, ainsi qu’Auguste Cailletreau, accompagné de son épouse précitée, Eugénie Chollet dite « Nini ». Ses parents aussi étaient présents de même que l’oncle Baptiste Pasquier et la tante Angèle Houdin.

A force, on l’avait donc un peu oublié ! Joseph! Sans qu’il y eut vraiment de fâcherie dirimante, hormis quelques incidents explosifs, tel celui rappelé plus haut ! Ayant peu ou prou disparu des écrans radars familiaux, les épisodes les plus marquants de son histoire furent évidemment ignorés avec lui, sinon occultés. Lorsqu’on l’évoquait de temps en temps, c’était plutôt pour rappeler son ancrage généalogique et préciser que le « tonton Henri » avait un frère. Que ce frère, comme le « tonton » était un passionné d’automobiles, et même un professionnel féru de mécanique. Qu’il avait fait une brillante carrière professionnelle dans l’industrie automobile et des camions au sein des établissements Unic à Puteaux en bord de Seine. On disait aussi que pendant la grande guerre de 1914-1918, il avait été fait prisonnier et qu’il s’était évadé d’Allemagne: rien de plus que cette demi-vérité, car s’il a, sans doute, tenté de le faire, il a échoué…

Homme, foncièrement gentil, son frère cadet, Auguste « tonton Henri », parlait toujours de Joseph avec beaucoup d’admiration. Sensible, il déplorait timidement d’être si éloigné de lui. Il évoquait son frère avec un soupçon de nostalgie sur son propre sort, regrettant de n’avoir pas eu le même destin professionnel. Les deux frères nourrissaient en effet le même amour de la mécanique, ils avaient débuté leur vie professionnelle à peu près dans les mêmes circonstances, juste avant ou juste après la première guerre mondiale, et en outre, ils avaient effectué leur apprentissage de « galochier » à la fin du 19ème et début du 20ème siècle dans la même entreprise lionnaise de fabrication de sabots ! « Galochier » ! C’est la première profession indiquée sur le « registre de matricule militaire » de Joseph Cailletreau. Suivie quelques années plus tard, alors qu’il est devenu réserviste de l’armée d’active, d’une mention de « metteur au point d’automobiles ».

Ayant la même passion pour la mécanique, le destin des deux frères furent, à la fois parallèles et pourtant si différents sans être divergents : l’un devint chauffeur de camions et mécanicien, l’autre « metteur au point de moteurs » et cadre supérieur chez un constructeur. Question de personnalité sans doute !

Faute de disposer de témoignages directs en nombre suffisant sur l’homme « Joseph Cailletreau », hormis la lumière vacillante et fuligineuse de ma mémoire et de mon imagination, la mise en ligne sur Internet par les archives départementales de Maine-et-Loire , des registres de matricules militaires, constitue une précieuse opportunité pour accéder à des données biographiques factuelles, qui confrontées aux bribes de souvenirs redonnent un peu de souffle de vie à des personnes sur lesquelles on ne sait finalement pas grand-chose ! Elles permettent d’établir des chronologies fiables et de replacer les jeunes soldats fichés par l’armée dans le contexte de leurs familles et de leurs régions d’origine.

Faute d’approcher le citoyen Joseph Cailletreau, le père de famille, le cadre d’entreprise métallurgiste ou encore l’ami, au moins peut-on, par l’intermédiaire de son matricule militaire, appréhender le « conscrit » durant toute la période entre son conseil de révision et sa mise en réserve définitive de la République. Lorsqu’il s’agit, comme ce fut le cas pour mon grand-oncle, d’un poilu de 1914-1918, les différentes affectations portées sur le registre, fournissent non seulement de précieuses indications sur les théâtres d’opération où il fut engagé mais permettent aussi d’éclairer certains aspects de sa vie professionnelle future. Dans le prolongement de sa vie militaire !

Ces mentions ne concernent d’ailleurs pas que les états des services pour la France : à une époque où les photographies individuelles n’étaient pas généralisées, le physique du militaire – de la classe 1907 en l’occurrence – était « assez » précisément décrit : outre sa taille, on y apprend que Joseph Cailletreau avait le front bas, les cheveux et les sourcils châtains, le nez « aquilin » le visage ovale et le menton « rond ». Evidemment, ce portrait-robot, assez sommaire, ne permettrait pas de l’identifier à coup sûr, si d’aventure, on le croisait dans la rue ! Hypothèse plaisante bien que fantaisiste car il nous toiserait du haut de ses 127 ans ! Néanmoins, on peut trouver dans cette description, certaines similitudes physiques avec son frère, qui confirment l’impression de parenté morphologique que j’avais ressentie lors de notre unique rencontre.

Joseph était de la classe 1906 mais il fut en fait intégré à la classe 1907 (1ère partie). Et il effectua son service militaire à partir du 7 octobre 1907 dans le 20ième régiment d’artillerie de Poitiers, comme deuxième canonnier conducteur. Le 1er octobre 1908, il devint « premier canonnier conducteur ». Cette fonction était certainement due au fait qu’il possédait un permis de conduire les automobiles. Ce qui, au début du 20ième siècle n’était pas franchement fréquent !  Le 25 septembre 1909, son service militaire achevé, il rejoignit ses foyers avec un « certificat de bonne conduite » en poche et fut placé dans la réserve. A la suite de quoi, il effectua régulièrement des « périodes militaires » dans son corps d’artillerie. De manière suffisamment probante sûrement,  pour que le 14 août 1912, il soit élevé  au grade de « brigadier d’artillerie », c’est-à-dire l’équivalent de caporal dans l’infanterie. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’au cours de ces périodes de formation militaire dans l’artillerie, discipline très technique, truffée d’ingénieurs des grands corps de l’Etat, comme ceux de l’armement, issus de Polytechnique, certains lui aient fait entrevoir les ressources de Paris et l’aient convaincu des débouchés professionnels possibles dans industrie automobile naissante…

Depuis le 23 octobre 1911, il habite d’ailleurs à Paris, 4 rue du Cotentin dans le quartier de la gare Montparnasse. Et de fait, c’est ici que se joue, à l’époque, le progrès technique. Pour qui souhaite faire carrière dans le secteur de la construction automobile, le 15ième arrondissement de Paris est une terre d’élection, en pleine expansion industrielle et artisanale. Y résider est donc un choix judicieux. Car c’est là que se sont implantés de nombreux ateliers de constructeurs automobiles, comme celui du « polytechnicien » André Citroën, quai de Javel, mais également l’usine de Maurice Sizaire admirateur inconditionnel de Dion-Bouton, et d’autres encore comme Louis Naudin ancien tourneur ! Du grain à moudre et beaucoup de perspectives pour un jeune ambitieux, une sorte de « Rastignac de la mécanique ». Il est probable que Joseph Cailletreau en fut un : il avait sûrement compris très vite que l’avenir dans sa branche professionnelle se situait plutôt en région parisienne que dans la sympathique saboterie du Lion d’Angers.

C’est donc à Paris, qu’il apprit l’ordre de mobilisation générale affiché sur tous les panneaux de la capitale à partir du 2 aout 1914. De la famille, il est le seul à avoir vécu l’ambiance parisienne et l’enthousiasme des foules des grands boulevards, excitées d’en découdre avec l’ennemi allemand héréditaire et de reconquérir l’Alsace et la Lorraine. Nul ne sait cependant si Joseph, qui est alors âgé de 28 ans, participa à la liesse patriotique et s’il adhéra sans réserve à l’Union sacrée face à l’agresseur prussien !

Rappelé officiellement le 1er août 1914, il part le 2 aout au soir, de la gare Montparnasse, noire de monde et encombrée de réservistes mobilisés, prenant d’assaut les trains pour rejoindre leurs unités en province. Joseph parvient à Poitiers le 3 août 1914 où il intègre son corps d’affectation, le 20ième régiment d’artillerie, quitté cinq ans auparavant. A compter de cette date jusqu’à la fin de l’année 1915, il participe à toutes les opérations de son régiment poitevin. Lequel entre en campagne dès le début des hostilités, avec ses batteries, ses pièces d’artillerie et ses obusiers, en appui de l’infanterie.

Le 23 août 1914, il est engagé dans la bataille des Ardennes puis, après une opération de repli sur la Marne, il participe à la couverture de la retraite de l’armée française face à la pression allemande, puis à la « victoire de la Marne », ultime rempart avant Paris. A l’automne 1914, on le retrouve avec son régiment dans la région d’Ypres, pour assurer la défense de la ville menacée d’encerclement. Puis à partir de 1916, c’est dans les combats de Verdun que Joseph s’embourbe comme tous les poilus.

Le 11 janvier 1916, Joseph Cailletreau est transféré au 83ième régiment d’artillerie lourde. Peu de temps d’ailleurs, car le 26 février 1916, il est affecté au 12ième régiment d’artillerie. Puis de nouveau muté à partir du 25 mars 1916 au 21ième régiment d’artillerie. Ces changements incessants visent à reconstituer des unités sinistrées, décimées par suite de pertes humaines massives dans l’enfer de Verdun, où toutes les forces, tous les moyens défensifs ou offensifs sont mis dans la bataille pour faire barrage à la formidable concentration de l’armée allemande. Dans ce contexte l’horreur est permanente. L’artillerie qui est constamment mise à contribution, joue un rôle stratégique essentiel, en particulier dans le « marmitage » méthodique des batteries ennemies, préalable aux offensives hors des tranchées. Elle constitue donc une cible privilégiée pour les artilleurs d’en face guidés par les zeppelins. Et elle subit de lourdes pertes. Par miracle, Joseph s’en sort sans la moindre égratignure, alors qu’il est de tous les combats de l’hiver 1916 dans la région de Verdun.

A partir du 2 avril 1916, après une courte période de repos à côté de Montdidier, le 21ème régiment d’artillerie arpente de nouveau avec batteries et bagages dans les paysages dévastés des alentours de Verdun. Dans le vacarme assourdissant et continuel des bombardements diurnes et nocturnes. Bruit infernal qui rend à la fois sourd et fou ! Les batteries du 21ième prennent position, au gré des relèves de troupes épuisées, tantôt au bord du canal de la Meuse, tantôt sur les crêtes ou sur les hauteurs de Douaumont, de Fleury et près des forts. Dans ces campagnes vallonnées désormais déchiquetées par les obus et les mortiers, les canonniers – dont Joseph Cailletreau – s’accommodent comme ils peuvent des emplacements qu’on leur désigne parmi les vestiges fantomatiques et noircis des arbres. Tandis que les fantassins terrifiés par ces visions d’apocalypse et ces paysages lunaires et défoncés se terrent dans les cuvettes boueuses creusées par les obus ennemis. Derrière leurs batteries fumantes, les artilleurs regardent s’entasser avec fierté des milliers de douilles en attente d’évacuation vers l’arrière, et simulant le calme dans la tourmente, ils continuent d’effectuer imperturbablement des réglages et des calculs de trajectoire, en fumant « tranquillement » leur bouffarde ! Plus rien n’existe qui ressemble à autrefois !

Joseph a vécu cela. Entend-il seulement encore le cri lugubre des rares charognards qui osent s’aventurer dans ces enchevêtrements de chair et de ferraille tordue ? Y fait-il attention, lorsqu’on sait qu’entre avril et juin 1916, son régiment a dû tirer quelques 500 000 obus sur les lignes ennemies. Le 23 juin 1916 enfin, son régiment est relevé et sera dirigé vers l’Aisne et vers la Somme, où les combats intenses sont tout de même moins violents qu’à Verdun.

Un répit relatif que Joseph dut, malgré tout apprécier!

En fait, à partir de fin octobre 1916 dans la Somme, c’est de nouveau la terreur de combats inhumains, auxquels s’ajoutent à partir de novembre et décembre, la pluie, le froid, la neige et le gel. Le brouillard qui reporte les offensives n’empêche pas les marmitages.

Dès le début 1917, Joseph et son régiment se retrouvent en Champagne, là où précisément ils passèrent leur premier hiver de guerre en 1914-1915 : les conditions météorologiques demeurent les mêmes, épouvantables mais en plus ils subissent pour la première fois les gaz de combat…Lors d’une violente attaque allemande au Chemin des Dames, il est fait prisonnier le 4 avril 1917 à Sapigneul, village martyr situé à l’extrémité Est du Chemin des Dames, entre le canal de l’Aisne à la Marne et la route nationale au nord de la Marne. Ce village, qui a été entièrement détruit en 1916, ne fut jamais reconstruit.

On n’entendra plus parler de Joseph Cailletreau jusqu’à la fin de la guerre et de sa captivité en Allemagne, le 4 janvier 1919! Le bruit court qu’il aurait tenté de s’évader. De retour en France, il est affecté dans un régiment angevin, le 33ième d’artillerie jusqu’au 4 avril 1919, date à laquelle il est mis en « congé illimité de démobilisation » et placé dans la réserve du 22ième régiment d’artillerie. Il indique alors vouloir rejoindre le Lion d’Angers mais son séjour dans son village natal fut sans doute de très courte durée ! A supposer même qu’il s’y rendit ! Quelques jours à peine, pour embrasser ses parents …

Car, bizarrement, sans que l’on en sache le motif, le 15 mai 1919, juste un mois après la fin de son service actif, il déclare résider à Perpignan, route de Prades. Très peu de temps d’ailleurs, là encore, puisque dès le 2 aout 1919, il retrouve enfin son domicile parisien de la rue du Cotentin, cinq ans exactement après l’avoir quitté !  A l’issue de ce périple militaire et guerrier de près d’une douzaine d’années, on lui décerne la Médaille de la Victoire et la Médaille commémorative de la Grande Guerre… Rien d’autre ne lui est attribué . Si ce n’est et c’est le moins qu’on puisse faire: lui reconnaitre, « des droits reconnus » pour obtenir une carte de combattant

Le « registre de matricule » indique, presque en guise de conclusion, que le 11 mars 1924, il est classé « affecté spécial à la société anonyme des automobiles UNIC à Puteaux ». Et ce, en application de la « loi Dalbiez » du 17 aout 1915, qui autorisait le ministre de la guerre à « affecter aux établissements, usines et exploitations travaillant pour la défense nationale les hommes appartenant à l’une des classes mobilisées ou mobilisables, chefs d’industrie, ingénieurs, chefs de fabrication, contremaîtres, ouvriers, qui justifieront avoir, pendant un an au moins, exercé leur profession, soit dans lesdits établissements, usines et exploitations, soit dans des établissements, usines et exploitations similaires. ».

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Cette affectation spéciale prend fin le 10 novembre 1927, mais il restera salarié des établissements UNIC à Puteaux où il poursuivra toute sa carrière jusqu’au début des années 1950. Metteur au point des moteurs, et même pilote essayeur de voitures sur l’autodrome de Montlhéry, il sera même victime dans les années trente d’un assez grave accident. Il deviendra par la suite cadre et responsable d’un service. Il se retirera, là où il a toujours vécu depuis 1925 avec son épouse et son fils : à Suresnes, rue de Nanterre et décédera le 7 juillet 1973 à Boulogne-Billancourt.

Il prend probablement sa retraite au début des années cinquante. Dans les années soixante-dix, les usines UNIC de Puteaux furent transférées à Trappes. Joseph Cailletreau qui habitait toujours à proximité à Suresnes, fut certainement affecté du déclin manifeste des usines de bord de Seine à partir des années soixante. Je l’imagine, retraité, traînant sur des quais de Seine déserts et pestant de la disparition d’un monde dans lequel il avait probablement cru et pour lequel il s’était investi certainement au-delà du raisonnable!  Je l’imagine dans la même posture que son frère Auguste qui n’a jamais pu céder son automobile « 4 chevaux Renault », y compris lorsque le grand âge venu, il n’espérait plus la reconduire un jour. Il écoutait le bruit du moteur… .

Le 6 janvier 2013, me promenant Quai Gallieni à Suresnes, je fus moi-même envahi par l’émotion lorsque, dans cette fin d’après-midi froide et brouillardeuse d’hiver parisien, j’observai qu’hormis l’écluse de Suresnes, rien de subsiste de ce quartier que j’ai connu moi-même industriel au début de ma carrière professionnelle en 1974 ou 1975. Quartier entièrement loti aujourd’hui d’immeubles de standing (incertain). Malgré tout, les municipalités de Suresnes et de Puteaux – à moins que ce furent les promoteurs en application d’un cahier des charges – ont apposé des panonceaux, matérialisant l’emplacement des usines d’autrefois. A l’intention des flâneurs nostalgiques ou de ceux qui accompagnent leurs chiens dans leurs errements hygiéniques.

Puteaux 2013

Puteaux 2013

Je me suis dit que mon oncle Joseph Cailletreau– notre soldat inconnu – n’aurait sans doute pas aimé ce paysage d’où tout a disparu des vestiges du progrès qu’il avait aimé. Même le bar des éclusiers n’est plus là, où, en 1976 encore,  je sirotais mon « petit noir » avant d’aller au turbin! La voie sur berge n’avait alors que deux voies, comme du temps de Joseph! Tout a disparu de ces fleurons de l’industrie française du 20ième siècle, comme à Verdun en 1916 !  L’actuel ministre du redressement productif a du pain sur la planche…

Écluse de Suresnes

Écluse de Suresnes

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