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Posts Tagged ‘Poilus’

Chaque jour, plus de cent mille voyageurs pressés, le nez sur leur tablette ou l’écouteur de leur smartphone à l’oreille, fréquentent la gare de l’Est à Paris… Un bon nombre traverse le grand hall d’accueil des voyageurs des Grandes Lignes, et passe avant d’arriver sur les quais sous la peinture impressionnante accrochée sur la verrière qui ferme le passage vers la salle des Pas-Perdus, donnant accès aux trains…Combien y prêtent attention?

Cette immense composition de soixante mètres carrés représente le « Départ des Poilus » vers les fronts de l’Est en août 1914… Elle est l’œuvre du peintre américain francophile Albert Herter (1871-1950) qui en fit don à la France en 1926 en souvenir de son fils Everit, tué sur le front près de Château-Thierry au cours de l’année 1918…

Cette peinture est à la fois réaliste et symbolique…Sans se soucier de la chronologie, le père malheureux, se serait représenté au-dessus de sa signature, en homme prématurément vieilli tenant un bouquet de fleurs face à sa femme en robe blanche, tandis que son fils, au centre, les bras en croix fête prématurément une victoire qu’il ne goûtera jamais. Cette fresque fut inaugurée en 1926 par le maréchal Foch… Depuis cette date, elle connut plusieurs avatars, avant d’être finalement restaurée en 2006 et, en principe, définitivement réinstallée à son emplacement d’origine en 2008…

La gare et son incessant brouhaha constituent l’écrin idéal pour ce tableau qui bruisse encore des pleurs des femmes qui embrassent leurs chéris mobilisés, en partance pour la guerre, ainsi que du tumulte et des cris d’allégresse de soldats avinés, heureux d’en découdre enfin avec un ennemi héréditaire que la plupart ne connait pas. Ils ont ivres pourtant de sa déroute annoncée… « Nach Berlin! »

A moins que ces forfanteries de bleus en pantalon de couleur encore garance, ou que ces bravades de blancs-becs, dont on sut plus tard qu’ils furent sacrifiés en grand nombre, ne masquent une sorte de résignation vantarde de gamins apeurés qui savent, en leur for intérieur, qu’ils partent pour mourir! Il faut regarder et écouter ce tableau pour se faire une idée de l’ambiance de cette mobilisation du 2 août 1914, en prenant le temps d’entendre le bruit des échappements des locomotives à vapeur, des bielles en mouvement et des grincements des roues sur les rails. il faut respirer les fumées qui tourbillonnent au delà des odeurs d’eaux de toilettes défraîchies des passagers de notre siècle. Elles nous étouffent au gré des vents en se jouant des fermes de la charpente, avec plus d’authenticité qu’un arôme de « mûre sauvage » s’exhalant d’un parfum Yves Rocher.  Il faut humer ce tableau avant de prendre son train de banlieue. Et se dire qu’ils étaient là, il y a cent ans et qu’ils nous regardent aujourd’hui!

En ce centenaire de l’engagement militaire américain aux côtés des alliés au cours de la première guerre mondiale, qui fit basculer l’issue du conflit, cette peinture, qui n’évoque pas, stricto sensu, le corps expéditionnaire américain – qui compta jusqu’à un million de recrues en juin 1918 – témoigne néanmoins de l’indéfectible amitié franco-américaine que l’artiste glorifie, dans le même temps où il s’efforce d’exorciser sa tragédie personnelle.

Une très vieille affection pour le nouveau monde, consacrée sous La Fayette pendant la guerre d’indépendance et qui ne s’est jamais démentie depuis et qui s’est même renforcée lors des épisodes les plus tragiques de notre histoire, dont le dernier conflit mondial où les troupes américaines payèrent un très lourd tribut pour nous libérer du joug nazi …

Ce 24 mars 2017, ici même, c’est à cette fraternité et à cette communauté de destin entre les nations américaines et françaises que je songeais en regardant ce tableau. En dépit de ces dimensions hors normes, il a toute sa place dans cette gare, qui depuis le milieu du dix-neuvième a vu tant de départ vers l’Est… Pas toujours glorieux d’ailleurs lorsqu’elle fut le théâtre lamentable de l’embarquement de tant de victimes juives de la solution finale en partance vers les camps d’extermination… La gare de l’Est est aussi un théâtre d’ombres !

 

Comment ne pas penser à ceux des miens, poilus de 14-18, qui franchirent de nouveau ce hall en 1917 ou 1918, rescapés du massacre après des années de guerre, tiraillés par l’angoisse, rongés parfois par la peur et désespérés d’avoir vu disparaître tant de leurs copains et toutes leurs illusions? Je les vois, emmitouflés dans leurs capotes répugnantes de crasse, tirant en maugréant leurs havresacs et leurs armes?

Dans cette foule grouillante de jeunes hommes fatigués, issus de toutes les nations alliées, parmi ces soldats au traits creusés en uniformes élimés et à la barbe de plusieurs jours, comment ne pas entrevoir la silhouette de mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956), repartant vers le front à quelques semaines de son mariage en Anjou, pour rejoindre son régiment de chasseurs d’Afrique et reprendre un combat sans fin aux côtés désormais, des 1er, 4ième et 5ième corps d’armée US? Ce fut la dernière bataille d’envergure de la Grande Guerre, celle du Saillant de Saint Mihiel dans la région de Verdun, les 12 et 13 septembre 1918? Il y était.

Et maintenant! Alors que cette solidarité franco-américaine tangue sous les coups de boutoir imbéciles, les vulgarités de corps de garde et les grossièretés machistes d’un ancien animateur de téléréalité, milliardaire bavard et velléitaire, devenu le 45 ième président des Etats Unis, il est bon de rappeler – et même de se convaincre – qu’en dépit des nuages sombres d’une incompréhensible et périlleuse conjoncture internationale, l’Amérique demeure encore le meilleur garant de nos démocraties et de nos libertés…Et notre meilleure amie malgré ses défauts! Pourvu que ça dure !

Plus de cent seize mille soldats américains périrent en France entre 1917 et 1918.

 

Hall d’arrivée. Gare de l’Est

 

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La guerre est déclarée depuis 881 jours… On se bat avec acharnement et brutalité sur tous les fronts, en France sur la Somme et à Verdun. En mer du Nord, où les flottes britanniques et allemandes se livrent bataille sans relâche comme ce fut le cas en mai au large de la péninsule danoise du Jütland.

En Roumanie sur les rives de la Mer Noire, en Bulgarie, en Russie où l’armée russe encore tsariste de Broussilov a lancé une offensive en juin sur un front de cinq cent kilomètres pour desserrer l’étreinte germano-autrichienne.  Sur le front italien, où les alliés résistent comme ils peuvent à l’offensive austro-hongroise dans la région montagneuse du Trentin…

Bref, la guerre est vraiment mondiale – du moins à l’échelle d’un monde tel qu’on le concevait du début du 20ième siècle. Aucun succès décisif dans un camp ou dans un autre ne permet ce samedi 11 novembre 1916 d’espérer un dénouement proche…Juste quelques victoires tactiques, qui parfois permettent de grignoter quelques kilomètres – le plus souvent quelques mètres de tranchée en contrepartie du sacrifice d’innombrables vies de jeunes gens foudroyés dans la fleur de l’âge. Il n’y a guère que les officiers supérieurs pour s’en vanter. Les perspectives sont plutôt sombres et le moral est en berne chez les soldats!

En 1916, tous les hommes de ma famille en âge d’être mobilisés sont sur le front ou sur le point de le rejoindre. Et à l’arrière – en Anjou, chez moi – c’est l’inquiétude qui est de mise, bien qu’on  fasse mine de se réjouir de ne déplorer à cette date, aucun « mort pour la France », ni blessé grave parmi mes grands pères ou grands-oncles. Seul un cousin de mes grands parents paternels, garçon coiffeur au Lion d’Angers, Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) fut tué dès le début de la guerre à Neuville-Saint-Vaast. Pour les autres, ça viendra plus tard! en 1918…dans la seconde bataille de la Somme!

D’où ils se trouvent, endroits tenus secrets sous peine d’être taxés de traîtres – quelque part sur le front – nos soldats écrivent à leurs proches. Leurs lettres sont le plus fréquemment anodines, pour ne pas s’attirer les foudres d’une censure militaire qui frappe dur les indisciplinés -parfois jusqu’au peloton – mais aussi pour ne pas inquiéter les parents. Ainsi, mon grand-oncle maternel Alexis Turbelier (1897-1918) entretient une correspondance suivie avec sa sœur Germaine, sa « complice ». Le 18 octobre 1916, il lui adresse un message, dans lequel il ne fait aucune allusion à la guerre et où sa principale préoccupation semble être la santé de son aînée d’un an! Pourtant, deux mois auparavant, il était dans l’enfer de la bataille de Verdun.

« J’ai reçu ta lettre du 15 courant qui me fait savoir que tu as été très mal ces jours derniers, tu n’as pas de veine. Enfin j’espère que maintenant tu dois aller mieux. Heureusement que tu n’as pas tourné de l’œil gauche avec l’hémorragie, c’est plutôt embêtant quand cela arrive. A midi je vais toucher mon paquet il est arrivé hier à midi. Je pense que tout est dedans. Allons au revoir, embrasse toute la famille pour moi ainsi que le petit Pierre. Je t’embrasse bien fort de loin en attendant ».

En décembre, il lui réécrira en se réjouissant de préparer un repas amélioré avec ses camarades de tranchée! C’est tout, et il sont pourtant essentiels, ces dérisoires petits signes de vie pour oublier les parapets maudits, les chevaux de frise et les rangées de barbelés!

Mais au quotidien, que se passait-il vraiment? Et de quelles informations les lecteurs angevins du Petit Courrier – le « quotidien républicain régional » disposaient-ils en ce ce 11 novembre 1916? …

A la Une, on annonçait la réélection à la présidence des Etats-Unis du démocrate Thomas Woodrow Wilson (1856-1924) à l’issue d’une incertitude de quelques jours dans le décompte des voix de certains Etats.

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Redoutable continuité des institutions américaines, que d’aucuns en Europe qualifient aujourd’hui « d’archaïques », mais qui, un siècle après, reproduisent les mêmes cycles historiques, qui ont permis aux Etats-Unis d’Amérique de devenir la première puissance mondiale, sans jamais renier la démocratie!  Chapeau! Quoiqu’on en dise, et quelles que soient les critiques justifiées qu’on puisse formuler sur certains de leurs choix et des hommes dont ils se dotent pour diriger!

Clin d’œil de l’histoire! Le Président Wilson – au charisme « presbytérien » – était initialement un pacifiste. Mais fortement impressionné par les hécatombes en Europe, il sera le principal artisan de l’intervention déterminante des Etats-Unis dans le conflit au milieu de l’année 1917, après avoir tenté en vain d’obtenir une paix négociée entre les belligérants…Son action sera décisive dans les négociations de la paix après-guerre.

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Sans qu’il y ait lieu d’établir le moindre parallèle hasardeux avec la situation actuelle, sa présidence marque le début des prétentions interventionnistes américaines sur l’ensemble du monde, à l’inverse de la politique de ses prédécesseurs plutôt caractérisée par une forme d’isolationnisme et donc de protectionnisme! La tendance désormais se retourne… Un siècle après, une sorte de dieu Pan, satyre et jouisseur s’approprie le fauteuil en forme de prie-Dieu austère du président Wilson dans le bureau ovale…

Pour l’heure, en ce 11 novembre 1916, sa réélection est vivement contestée par son adversaire, le républicain Hughes qui demande même un recomptage des bulletins de vote… Il arrive que l’histoire, un brin facétieuse balbutie, charriant malheureusement et sans discontinuer de nouvelles tragédies!

En dehors de cette information importante, qui n’a peut-être pas, sur le moment, attiré l’attention des angevins, le reste des articles ou des brèves abordés par le Quotidien régional en page de couverture, concerne – de manière d’ailleurs très édulcorée – les opérations de guerre. Et de surcroît, sous leur meilleur jour, à savoir les victoires – fussent-elles carrément anecdotiques – des « alliés » et de l’armée française. C’est bon pour le moral!

Mais en fait, comme avant guerre, le journal s’intéresse surtout à la vie locale, aux faits divers, aux chiens écrasés!

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Hormis quelques entrefilets relatifs aux orphelins de guerre, fils de poilus angevins, à la recherche des disparus et à certaines annonces nécrologiques ciblées, rendant hommage – sans doute aux frais de la famille – à un valeureux combattant mort au champ d’honneur, la vie au jour le jour, dans la capitale des Plantagenets  – en Anjou – paraît s’écouler presque normalement, comme s’il fallait absolument faire oublier aux habitants, qu’à quelques centaines de kilomètres de là, des millions d’hommes s’étripaient à mort avec toutes les possibilités qu’offraient à l’époque les technologies avancées appliquées aux armes!

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Ainsi, le cinéma des Variétés ou le Cirque-Théâtre continuaient comme si « de rien n’était » d’annoncer et d’assurer leurs spectacles… Les grands magasins persistaient à faire leur pub pour leurs produits et les commerçants de se chicaner avec les autorités sur les heures d’ouverture de leurs négoces…Comme avant, comme maintenant.

Finalement, tout porte à croire, qu’en dehors de ceux, endeuillés, qui avaient perdu, un père, un frère ou un mari, les angevins étaient plutôt confiants… et ils se précipitaient même pour souscrire aux emprunts de guerre… Patriote et économe, ma grand-mère maternelle y a perdu toutes ses pièces d’or, avant de voir mourir son frère et son « fiancé »!

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On sait maintenant, qu’il a fallu encore attendre deux ans – le 11 novembre 1918 , pour qu’enfin cesse la guerre, et pour voir revenir les vivants rescapés de la boucherie, éclopés et estropiés à la fois du cœur et de leurs membres … Ils retrouvèrent Angers, presque comme ils l’avaient laissée… Presque. Mais, c’est Angers qui ne les reconnut plus tout-à-fait avec leurs gueules cassées! Y’en a même qui sentaient mauvais…

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Il y a cinq ans, le 4 août 2011, je mettais en ligne un premier billet sur ce blog.

Je venais tout juste de renoncer au passe-droit de travailler. Prenant mes quartiers de vieillesse et délaissant une activité professionnelle qui, en dépit de quelques aléas discutables, m’avait globalement comblé, je faisais valoir mes droits à la retraite. Juste à temps certainement avant que ces fameux « droits » ne se transforment en « privilèges » éhontés aux yeux de cette nouvelle gauche technocrate et bourgeoise, issue des meilleures écoles et pourtant piteuse gestionnaire, qui se pavane depuis quelques années dans les salons dorés de la République.

Salon Pompadour à l'Elysée

         Salon Pompadour à l’Elysée

Dans ce premier message d’une parole (enfin) libérée du « sacro-saint » devoir de réserve, exigé des « petits » pour qu’il la boucle, j’annonçais mes intentions, précisant même, deux jours plus tard – le 6 août 2011 – que mon modèle était un « Livre de Raison » chiné au fin fond de mon Anjou natal. Sa lecture m’avait autrefois ravi et mon ambition, à son exemple, était de ranimer le souvenir de nos grands anciens – voire carrément de les ressusciter – et de contribuer ainsi à sauvegarder une sorte de patrimoine mémoriel qui se dissipe sous les coups de boutoir du temps, amplifiés par la dispersion des jeunes générations loin des berceaux originels de nos familles…

L’entreprise était risquée et sans doute trop ambitieuse, car concurrencée par une actualité prégnante et souvent tragique, qui forcément mobilise les esprits, convoque les émotions et favorise l’instinct grégaire. Dans ces conditions, il reste peu de place pour s’intéresser aux élucubrations oniriques et débridées d’un vieil impertinent ronchon, qui s’agrippe aux idées de sa jeunesse, tel un pleure-misère à son magot! Lequel fesse-mathieu, gardien inflexible d’idéaux d’antan, que plus personne ne semble convoiter, tente, malgré tout, de captiver quelques fidèles en redonnant vie, dans le secret de son cabinet, à des personnages oubliés, « panthéonisés » à sa guise et adoptés pour la circonstance au sein d’une parentèle élargie. Quitte, parfois, pour illustrer son discours, à s’arroger le droit de prêter à ses cobayes à peine exhumés, des intentions qui, dans leurs époques respectives, n’auraient probablement pas pu effleurer leur esprit!

On se défend comme on peut – et souvent de manière dérisoire – pour susciter l’intérêt lorsqu’on se retrouve en concurrence avec les jeux des cirques officiels et les pleurnicheries commémoratives, et que l’on bute sur des chercheurs de Pokémons, jusque sur le perron des mausolées érigés après la Grande Guerre pour rendre hommage aux milliers de soldats sacrifiés ici!

Bref, par les temps qui courent, la tâche n’était pas aisée d’intéresser quiconque – fût-il un lointain cousin – à l’épopée d’une famille à travers les siècles et, au-delà d’elle, de discerner les fondements de notre imaginaire collectif et de notre identité commune…Identité constitutive d’une Nation, dont la seule évocation apparaît aujourd’hui aux tenants du discours « politiquement correct » comme une injure faite aux populations « issues de la diversité »! Et pourtant, c’est tout le contraire ! L’accueil et l’ouverture au monde sont d’autant plus chaleureux et fraternels qu’on ne bafouille pas, honteux d’exister, lorsqu’on nous demande qui on est!

L’exercice mémoriel s’est encore compliqué lorsque, récemment, du fait de l’irresponsabilité de ceux qui prétendent nous guider, le présent et l’avenir sont devenus indéchiffrables et qu’en outre, l’horreur et la sauvagerie se sont invitées à notre table, presque quotidiennement au journal télévisé de vingt heures!

Difficile alors de privilégier la réflexion historique face à la dictature oppressante de l’urgence, à l’écoute de discours régressifs, lénifiants et simplistes, assénés à plus soif pour nous rendre dociles et, finalement, acteurs consentants de notre propre déclin… Exhortations indigestes et stériles d’une oligarchie désemparée,  qui, faute d’autre perspective que le rééquilibrage – serpent de mer – de la comptabilité publique, n’hésite pas à remettre en cause les principes de base d’un Ordre Public pourtant admis par une majorité des citoyens depuis près deux siècles ! Ainsi porta-t’on atteinte sans vergogne à notre art de vivre et même au plaisir de festoyer ensemble…De rire et de ricaner aussi hors des sentiers battus!

Sans parler des reniements, voire des trahisons en rase campagne, perpétrés par ceux qui ont su nous abuser pour conquérir nos suffrages! Sans évoquer non plus la longue liste de nos cruelles désillusions qui ouvrent désormais la voie aux idéologies totalitaires les plus perverses et mortifères et qui réduisent chaque jour un peu plus, nos marges de liberté de pensée et de conscience et – ce qui est plus condamnable encore – qui dénature jusque dans le détail, les concepts cardinaux et fondateurs de notre République…Un des exemples le plus frappant est l’inconvenante promotion des religions dont l’histoire pourrait être prochainement enseignée dans l’école publique, au nom d’une interprétation tendancieuse et détournée de la laïcité… Et l’étrange tolérance à l’intolérance prêchée avec indolence par ceux qui ont été mandatés pour garantir l’application effective de nos valeurs!

Dans ce sombre tableau, constater que, depuis l’inauguration de ce blog, le 4 août 2011, le monde a profondément changé, relève donc de la lapalissade… Et c’est tout simplement être lucide que d’estimer que, faute de vigilance et d’analyse pertinente des forces agissantes, cette mutation extrêmement rapide de notre société risque d’orienter notre avenir vers une forme de fanatisme planétaire qu’on pensait dépassé depuis au moins le Moyen Age! Obscurantisme d’essence religieuse, dont les effets délétères sont accentués par une maîtrise parfaite de moyens sophistiqués de manipulation par les assassins qui se réclament de l’islam originel, véritables fossoyeurs des Lumières et dépourvus de toute forme d’humanité…

Nécessairement, ces bouleversements – dont beaucoup sont inquiétants et dont le terrorisme barbare que nous subissons est l’expression visible et émergée – m’ont conduit, à mon corps défendant, à infléchir mon projet « éditorial » initial, en accordant peut-être moins de place à mon passé familial et en délaissant les cendres de mes ancêtres au profit de cette actualité oppressante et anxiogène. Le devoir d’alerte devient primordial quand la menace est au seuil de nos portes… Certains m’en ont fait reproche ! Beaucoup m’ont suivi dans ce rééquilibrage imposé par la conjoncture…Qu’ils se rassurent tous, je rêve comme eux du jour où des ondes plus calmes permettront de se replonger dans des recherches érudites du passé familial ! Mais pour l’heure, je ne saurais m’affranchir des malheurs qui nous frappent et m’abstenir d’en désigner ceux que je considère comme les responsables directs ou les complices involontaires ou inconséquents…

Voilà mon projet pour les temps qui viennent, sachant que je n’exclus pas, malgré tout, de puiser dans le passé et dans notre histoire des raisons d’espérer…Et elles sont nombreuses!

Pour conclure ce billet – dont l’intitulé doit laisser interrogatifs tous ceux qui n’ont pas abandonné – en cours de route – la lecture de ce billet estival et anniversaire – je souhaite précisément dénoncer une démission – voire une infamie – qui, à mes yeux symbolise, presque de manière caricaturale, la dérive idéologique de cette « gauche moderne » qui n’a même plus conscience d’avoir bradé son âme pour un plat de lentilles et qui, entêtée à éviter toute vaguelette inopportune, ignore, sans complexe et sans nostalgie, sa propre tradition contestataire…L’événement est passé presque inaperçu, opportunément occulté par l’assassinat islamiste des promeneurs du 14 juillet à Nice.

Il s’agit de l’interdiction de chanter « la Chanson de Craonne », édictée par le « sous-ministre des anciens combattants » – avec l’aval probable du ministre cumulard de la Défense et donc de l’ensemble du gouvernement,  lors d’une commémoration officielle de la Grande Guerre, le 1er juillet 2016 à Fricourt dans la Somme !

Venant d’un ministre revendiquant son appartenance à la droite revancharde d’avant-guerre, une telle censure n’aurait étonné personne, car cette chanson rebelle, écrite spontanément par des soldats anonymes, qui exprime le désarroi des poilus de 14-18, et leur refus d’être considérés comme de la « chair à canon » fait aussi le procès du capitalisme qui prospère dans le commerce des armes … On dit qu’elle fut composée à la suite du massacre délibéré de dizaines de milliers de soldats au chemin des Dames en avril 1917 pour complaire à un général Nivelle, méprisant et incompétent, qui voulait à tout prix conquérir quelques ares de terrain…

Le front en France en 14-18

              Le front en France en 14-18

Cette complainte a été très longtemps considérée comme subversive par les « va-t’en guerre » et par les nationalistes de tous poils !  Mais jusqu’à présent la gauche socialiste et communiste n’avait jamais désavoué la révolte de ces pauvres hères, survivants de la boucherie, qui appelaient à la grève des tranchées! Désormais, la preuve est apportée que nous avons changé « d’internationale ». Cette époque où tous les progressistes étaient solidaires de ceux qui souffrent des méfaits de la guerre, est désormais révolue!  Un responsable prétendument de gauche – de surcroît sous-ministre d’un gouvernement « socialiste », sous une présidence « socialiste » a déchiré le voile et fermé définitivement le ban – ou la parenthèse – oubliant que cette chanson fut celle du ralliement des militants de la paix pendant des décennies! Maintenant elle fait peur aux gérants en charge du pouvoir…

Cette mauvaise action qui piétine la mémoire des poilus est cependant « cohérente » avec celles d’un président de la République qui n’hésite pas à décorer de la Légion d’honneur un dignitaire saoudien responsable de la mort de militants des droits de l’homme,  et d’un ministre qui se vante de vendre des armes à travers le monde, y compris aux régimes dictatoriaux les moins recommandables. Mais,  »  business is business ». Chacun sait que le monde de la finance – nouvel ami de nos gouvernants – s’est, de tous temps, réjoui du négoce des armes et des guerres qui l’alimentent. Elles font le bonheur des actionnaires des industries d’armement! Anatole France (1844-1924) ne disait-il pas à bon droit : « On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour les industriels« … On pourrait ajouter « ou pour les émirats du Golfe »…

Dans ces conditions, les opposants – même disparus depuis des lustres – demeurent des traîtres: c’est le cas de ces malheureux poilus, auteurs du « Chant de Craonne » dont les paroles persistent près d’un siècle après leur rédaction à choquer la sensibilité de notre délicieux et délicat sous-ministre des anciens combattants…

Les socialistes molettistes de la « première gauche », celle qui prétend défendre les intérêts du pays, n’aiment plus guère les hymnes révolutionnaires, pas plus d’ailleurs que le mot « Révolution » qu’ils prennent pour une vulgarité…

Heureusement notre sous-ministre restera dans l’ombre et ne laissera aucune trace dans notre histoire, ni d’ailleurs dans celle de cette chanson patrimoniale, qui survivra à sa myopie et à son amnésie.

De très nombreux interprètes de talent ont, heureusement assuré la pérennité de la « chanson de Craonne » en la mettant à leur répertoire (Georges Brassens, Jacques Brel, Marc Ogeret, Maxime Le Forestier, Renaud, Léo Ferré, Max Blain, etc.) …

A titre de contrition (puisque la mode est à la religiosité nationale), je me sens obligé en réparation de l’ânerie ministérielle, d’en diffuser le texte…

Charge à ceux qui le liront d’en distinguer les couplets – à ne pas confondre avec des sourates – qui pourraient heurter la sensibilité des gentils énarques de cabinets ministériels et irriter les chastes oreilles de nos gouvernants …

 

Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé,
On va r’prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés !

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C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.

 

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,

Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !….

 

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Je ne sais plus au juste, qui, de mon père ou de mon instituteur de cours préparatoire, Ernest Auguste Léon Cragné (1887-1965) évoqua, le premier devant moi, l’histoire bouleversante de la « Tranchée des baïonnettes » près de Douaumont, dans laquelle, à la mi-juin 1916, un détachement d’une cinquantaine de soldats du 137ième régiment d’infanterie, aurait été enseveli sous la terre d’une tranchée. C’était, dit-on, juste avant un assaut, alors que les poilus, baïonnettes en l’air, s’apprêtaient à franchir le parapet. Une terrifiante explosion d’obus les aurait, à cet instant, étouffé sous plusieurs mètres de terre, de gravas et de barbelés, ne laissant apparaître ici ou là que quelques pointes de baïonnettes…

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Depuis 1920, date à laquelle fut révélée cette tragédie – une parmi d’autres de la sanglante bataille de Verdun – ses circonstances exactes demeurent floues, voire controversées! Mais ce qui est certain, c’est que la « Tranchée des Baïonnettes » – mythe ou réalité – incarne depuis près d’une centaine d’années l’horreur et l’atrocité des combats autour des forts de Verdun…Elle figure parmi les hauts lieux de mémoire à visiter à Douaumont !

Ce qui est sûr également c’est que le 137ième Régiment d’Infanterie (RI), basé avant guerre à Fontenay-le-Comte en Vendée, participa depuis son départ du Bas-Poitou, le 6 août 1914, à toutes les batailles de 14-18, y compris les plus dantesques, comme celles de Belgique, de la Marne, de Verdun ou de la Somme… Et ce, jusqu’à l’armistice de 1918. Ses pertes humaines furent énormes, probablement supérieures à ses effectifs initiaux! A n’en pas douter, c’est ce sinistre – mais glorieux – bilan au trébuchet de la terreur, qui incita l’état-major de l’armée française à le désigner parmi les unités les plus braves, pour participer au défilé de la Victoire sous l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919…

Comme ses homologues, le 293ième Régiment d’infanterie de la Roche-sur-Yon et les régiments associés de réservistes, le 137ième RI était presque exclusivement composé de Vendéens du bocage ou du marais, et c’est ce qui explique que mon instituteur de l’école (libre) Saint-Augustin d’Angers, Monsieur Cragné, originaire de Bourg-sous-la Roche, dans les faubourgs de la Roche-sur-Yon, y fut affecté dès sa mobilisation le 2 août 1914 comme sergent au 137ième RI. A la faveur d’une réorganisation des effectifs, sans doute motivée par les dommages humains considérables provoqués par les terribles combats de juin 1916 à Verdun, il fut affecté le 25 juin 1916 au régiment frère du 293ième Régiment d’infanterie en tant que sous-lieutenant en charge d’une section…

Il vécut donc « l’enfer de Verdun » en témoin direct et en tant qu’acteur au sein du 137ième RI, en particulier lors du drame de la « Tranchée des Baïonnettes » où périrent nombre de ses compagnons d’armes. Il est donc hautement vraisemblable que ce soit à lui que je doive le plus lointain souvenir de cet abominable événement.

Au cours de l’année scolaire 1955/1956, la seule où je fus son élève, mon vieil instit’ était alors âgé de soixante-huit ans et était certainement habité par le désir de transmettre aux générations montantes les enseignements de cette guerre atroce, qui avait décimé sa classe d’âge. En raison peut-être du poids des ans qui avait courbé sa silhouette ou du devoir de mémoire qu’il s’imposait, il  aimait en tout cas effet évoquer -ressasser – devant les petits gamins que nous étions alors, ses souvenirs de la « Grande Guerre ». Il était même intarissable à ce sujet, et c’est sûrement à lui que je dois d’être devenu – selon la belle expression de Caroline Fontaine et Laurent Valdiguié, dans un ouvrage récent « Mon grand-père était un poilu » – une sorte de « poilu par procuration », c’est-à-dire très prosaïquement un citoyen français, forgé par son histoire et fier de ceux qui ont contribué à la faire!

Ernest, instituteur dans les années 1920

Ernest Cragné, instituteur dans les années 1920

A une exception près – en l’occurrence, ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault-Turbelier (1894-1973)  – Monsieur Cragné m’en a beaucoup plus appris que la plupart de mes proches – grands-pères et grands oncles – qui furent, eux aussi, témoins, victimes et soldats de cette boucherie qui a endeuillé chaque ville, village et hameau de France… De ces derniers en effet, je n’ai pu recueillir que de maigres témoignages, soit parce qu’ils furent tués au cours des combats, soit parce qu’ils disparurent avant que je ne puisse les questionner, soit, enfin, parce que ceux qui survécurent souhaitaient tourner la page au soir de leur vie, sans s’étendre trop sur cette période qui avait assombri leur jeunesse et englouti tant de leurs copains d’enfance!

Ernest Auguste Léon Cragné, lui, était assez disert… Et même, autant qu’il m’en souvienne, il nous bassinait un peu avec « sa guerre », lorsqu’il s’accoudait à son bureau, sanglé dans sa blouse grise à l’odeur de craie et que, les pieds bien calés sur son estrade, le dos au tableau noir, il nous racontait les exploits de son unité… Ce rituel était quasi-quotidien, juste avant la « récré » du soir, alors que nous sirotions les petites bouteilles de lait frais qu’en 1954, Pierre Mendès-France (1907-1982), alors président du Conseil, avait décidé de faire distribuer dans les écoles pour pallier les carences alimentaires d’après-guerre…

Mon père Maurice – né en 1926- aurait pu, tout aussi bien être le premier à nous raconter cette atroce histoire de la « Tranchée des Baïonnettes » ! Il l’avait découverte avec effroi au cours des années trente dans les bandes d’actualité du cinéma de guerre à la gloire des poilus sacrifiés sur les champs de bataille, et qui était revisionnées dans les salles obscures des patronages paroissiaux, dont celui qu’il fréquentait celui de « la paroisse de la Madeleine d’Angers »…

Monsieur Cragné n’était pas avare de détails sur la bataille de Verdun, et notamment sur celle de la « ferme de Thiaumont » entre le 9 et 14 juin 1916, où l’humanité atteignit les sommets de l’absurdité, de la sauvagerie et de la souffrance, comme si l’objectif des adversaires en présence n’était même plus de gagner quelques arpents de terrain sur l’ennemi, mais d’anéantir ici toute trace de vivant. J’oserais presque écrire: « toute trace du vivant » tant la destruction de toute âme qui vive dans un environnement devenu lunaire fut systématiquement recherchée de part et d’autre !

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Un déluge inouï de tirs d’artillerie, rendant méconnaissables les hommes et le paysage, précédait les attaques que de pauvres hères hagards aux uniformes crasseux et parfois en lambeaux, menaient comme ils pouvaient, motivés par la seule peur panique de crever, avant d’avoir embroché le boche qui lui faisait face ou de l’avoir fait grillé au lance-flamme au fin fond d’une tranchée dévastée.. La lecture du journal du 137ième RI est à cet égard édifiante, même si le rédacteur a probablement édulcoré les phases les plus révoltantes et les plus dégradantes pour l’esprit humain…

Chaque moment de la bataille n’était considéré comme acquis après des heures d’acharnement sadique qu’une fois les tranchées « nettoyées » de leurs cadavres et que les derniers assauts au corps à corps entre des morts-vivants eurent effectivement abouti au trépas, viscères à l’air des deux combattants, dans une ultime et funeste étreinte … Une embrassade barbare jusqu’à ce que mort s’ensuive!

Le Miroir 1916

              Le Miroir 1916

Pour le 137ième RI d’Ernest Cragné et de ses compagnons d’armes, en première ligne depuis le 9 juin 1916, le drame s’est joué en une semaine… Ca s’est passé à quelques kilomètres au nord-est de Verdun sur la rive droite de la Meuse, à proximité du fort de Douaumont et de la ferme de Thiaumont. La Tranchée des Baïonnettes, épicentre vraisemblable de ce sinistre affrontement  se trouve à environ un kilomètre du fort de Douaumont et de l’ouvrage défensif de Thiaumont, à quelques centaines de mètres au  nord de l’actuel ossuaire de Douaumont…

Lorsque le régiment – qui se trouve dans le secteur depuis la fin mai 1916 – reçoit le 9 juin l’ordre de « contre-attaquer sur la ferme de Thiaumont » et de tenter de relier divers ouvrages défensifs, abris et bastions de première ligne, un des officiers prévient que l’opération sera difficile, « sur un terrain bouleversé par l’artillerie ennemie, au demeurant très surveillé, où tout mouvement, aussitôt repéré, déclenche un bombardement »! Pourtant, le régiment s’est déployé comme prévu … et ils y sont quand même allés les « petits gâs » du 137ième!

Le résultat humain de cette tactique imbécile parle de lui-même, sans qu’il soit besoin d’en faire plus dans la description de l’abject!

Le Miroir 1916

          Le Miroir 1916

Entre le 9 juin et le 14 juin 1916, le régiment déplorera 105 tués dont 7 officiers, 409 blessés dont 8 officiers, et 1037 disparus dont 16 officiers. Au total, près de la moitié du régiment fut mis hors de combat en cinq jours! On comprend dans ces conditions que quarante ans plus tard, les survivants de cette apocalypse en demeurèrent hantés! Monsieur Cragné le fut certainement jusqu’à la fin de ses jours… On peut concevoir qu’ils vouèrent parfois une indéfectible admiration pour celui qui mit fin à cette tuerie qui s’éternisa durant presque un an en 1916, et d’une certaine façon, leur redonna le goût de vivre, et de vaincre. Et ce, quelles que soient les infamies auquel ce dernier se livra par la suite…

Le bruit a couru que Monsieur Cragné apporta ultérieurement son soutien implicite et inconditionnel au vainqueur de Verdun. C’était dans une autre période noire de notre histoire collective… Ce reproche fut peut-être justifié, encore qu’il ne fut nullement inquiété ultérieurement pour cette opinion …pour cette mauvaise option!

De mon premier instit’, il reste surtout aujourd’hui le souvenir d’un homme de courage et de conviction ainsi que d’un maître exemplaire, qui apprit l’orthographe, la grammaire et le calcul à des générations d’écoliers depuis les années vingt du siècle dernier jusqu’au milieu des années soixante. Soucieux avant tout de leur réussite au certif’!

Sa guerre de 14 se solda par l’attribution de la Croix de Guerre, sur le Front avec étoile de bronze argent vermeil et plusieurs citations à l’ordre des régiments dans lesquels il servit:

«  A cinq  reprises sur un terrain complètement balayé par le feu de l’infanterie et de l’artillerie ennemies, il parvint à panser et à ramener des blessés dans nos lignes…

S’étant déjà maintes fois signalé par son calme et sa bravoure, chef de section plein d’entrain et de courage, a maintenu sa section sous un violent bombardement et a contribué à repousser l’attaque dirigée contre une compagnie voisine…

A puissamment contribué au maintien d’une position fortement attaquée par l’ennemi. Il fut chargé d’une contre attaque sur un village où les allemands progressaient et s’est élevé avec un allant digne d’admiration, réussissant en partie dans sa mission, malgré de violents tirs de mitrailleuses et un bombardement intense d’obus de gros calibres »…

L’histoire est toujours complexe, comme les hommes qui la construisent! Il était à cet égard un modèle.

 

PS: Dans les années trente, Monsieur Cragné fut aussi l’instituteur de deux de mes oncles: Albert Turbelier né en 1925 et Georges Turbelier (1927-2009).

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Ce mercredi 31 mai 1916, la guerre en était à son 667ième jour. Et rien n’inclinait à penser que la boucherie allait s’interrompre ! C’était tout le contraire, car dans la région de Verdun, la bataille faisait rage avec son lot quotidien de suppliciés, tués blessés ou disparus !

Les autorités gouvernementales ne cherchaient même plus à masquer la réalité et à abuser la population civile, en s’attribuant frauduleusement des victoires à la Pyrrhus, qui, immanquablement, seraient démenties par les faits, les semaines suivantes! En particulier, quand parviendrait aux familles la notification officielle du décès de leurs poilus, ou, lorsque, bien plus tard, après qu’elles se fussent inquiétées par écrit auprès des autorités, on leur répondait – avec les réserves d’usage – que leur soldat était porté disparu, probablement englouti en bouillie dans un trou d’obus, recouvert d’un linceul de glaise, de barbelés entremêlés et de gravats des tranchées détruites par l’artillerie adverse.

Ces parents, femmes, enfants mesuraient d’ailleurs en direct le caractère pitoyable des discours triomphalistes des généraux bardés de médailles, quand ils voyaient revenir dans leur foyer des êtres hagards, presque autistes, mutilés, gazés, « gueules cassées »  et condamnés pour le restant de leurs jours, à se supporter tant bien que mal, à cracher leurs poumons et à éviter le regard des autres et même le leur pour fuir, à tout prix, leur apparence! Difficile dans ces conditions pour les dirigeants politiques de jouer au plus fin en édulcorant les difficultés, d’autant que tout le monde savait de surcroît, qu’une absence durant plusieurs semaines, de correspondance des « Armées de la République », rédigée et paraphée par l’être cher, était non seulement de très mauvais augure mais qu’elle équivalait à une exécution capitale sur le champ de bataille, qu’aucun communiqué rassurant du gouvernement n’aurait su maquiller!

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Dans cette phase critique de la guerre où la cruauté des affrontements l’emportait largement sur toute spéculation quant à une hypothétique victoire, la lucidité instinctive des français sur l’évolution préoccupante des opérations, avait contraint les autorités à rédiger leurs communiqués avec une certaine sobriété! Repris par la presse, ils ne devaient pas trop prêter le flan à la critique en usant de formules à l’emporte-pièce laissant croire que l’ennemi était sur le point de rendre les armes.  Sans exagérément « bourrer le mou » des lecteurs, il convenait cependant, d’éviter de trop noircir la situation ou de reconnaître crûment qu’on perdait, ici ou là, du terrain ! A fortiori, si c’était le cas ! Un exercice complexe dans lequel nos modernes énarques sont passés maîtres.

Ainsi, pour la journée du mercredi 31 mai 1916, le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou, avait succinctement signifié (l’annonce fut publiée le jeudi 1er juin 1916) que des combats acharnés se déroulaient dans la région de Verdun, sur la rive gauche de la Meuse à « Mort-Homme » près du village de Cumières, et en Haute Alsace à l’Est de Seppois !

Mais, aussi bien pour la Lorraine que pour l’Alsace, un lecteur attentif, autrement dit, quelqu’un sachant lire au-delà des mots, pouvait comprendre que la situation était délicate, qu’elle était même d’une « violence inouïe » du fait du pilonnage ininterrompu de l’artillerie allemande déversant des tonnes de projectiles explosifs sur les tranchées françaises !

Petit Courrier - Communiqué pour le 31 mai 1916

  Petit Courrier 1er juin 1916 – Communiqué pour la journée 31 mai 

Un « citoyen moderne », expert en décodage et en décryptage de litotes, aurait immédiatement saisi qu’à ce moment-là, l’issue de la bataille était, pour l’état-major, incertaine ! Mais rien n’était dit sur les régiments de première ligne, ni sur les pertes humaines subies ! Pourtant, nous savons désormais que ces journées de mai 1916 à Verdun furent particulièrement impitoyables pour les soldats, y compris pour les bidasses angevins et bretons du 135ième RI d’Angers, qui combattirent, là, au début du mois de mai (voir mon billet du 6 mai 2016).

Personne, loin du front, n’ayant eu connaissance en temps réel de la localisation des troupes, personne ne s’inquiétait ouvertement de l’intensification des affrontements, se contentant tout juste d’espérer que son fils ou son mari n’était pas dans la nasse. L’angoisse et la peur « animale » de perdre les siens ne se nourrissaient en fait que d’indices plus ou moins rationnels, ou plus ou moins fondés, comme l’absence prolongée et incompréhensible de courrier …

Dans le journal, les communiqués officiels ne constituaient en fait qu’une toute petite du contenu rédactionnel relatif à la guerre. L’essentiel des autres articles y était également consacré, soit pour décrire les tractations diplomatiques entre les alliés et les nations belligérantes, soit pour tenter d’élucider les stratégies et les tactiques développées sur les différents fronts, soit enfin pour  évoquer les conséquences du conflit au niveau local ou transmettre les consignes préfectorales ainsi que les mots d’ordre de l’armée à l’adresse des nouveaux mobilisés.

Curieusement, les journalistes manifestaient plutôt moins de retenue et de prudence dans leurs propos, que les rédacteurs de l’état-major! On aurait presque pu croire qu’ils s’ingéniaient même à surenchérir en patriotisme exubérant : ainsi dans l’édition du 31 mai 1916 du Petit Courrier, un article sur Verdun est précédé d’un titre outrageusement optimiste, mais probablement assez éloigné du ressenti des tranchées: « Les efforts impuissants de l’ennemi le conduisent à son épuisement » !

Sont néanmoins mentionnés les noms des soldats d’Angers ou des environs « morts pour la France ». Du moins, ceux dont le journal a eu connaissance !D’autres événements sont aussi évoqués : il est, par exemple signalé qu’au Lion d’Angers, le maire – le baron de Cholet – a remis la croix de guerre au soldat Constant Boulain, métayer de son état, et originaire de Chenille-Changé, blessé au cours des combats du 10 mars 1916 autour des forts de Verdun « en accomplissant courageusement et modestement son rôle d’agent de liaison »…Une façon élégante pour dire qu’il décorait un « con »!

Certes c’était la guerre, mais, à l’arrière, la vie continuait, et le Petit Courrier se devait aussi s’en faire l’écho!

En leur accordant sans doute une place plus réduite qu’auparavant, il publiait toujours des petites annonces, ainsi que les programmes des spectacles au Cirque-Théâtre ou au Cinéma Variétés. Il poursuivait la diffusion des comptes rendus d’audience du tribunal correctionnel d’Angers. Et enfin, il relatait ces petits faits divers de proximité, qui font le charme et la saveur de la presse locale provinciale. Ainsi, dans le numéro du 31 mai 1916, apprend-on qu’un odieux vol d’artichauts fut perpétré chez un jardinier de la rue Saint-Lazare à Angers, ou encore qu’un « accident  de roulage » imputable à une rupture d’essieu sur une roue, s’est produit sur le pont de chemin de fer Saint-Joseph, provoquant le déversement d’une « charretée de troncs d’arbres » sur la chaussée et entravant le passage du tram Angers-Trélazé, ipso facto, détourné pendant trois heures!

Il n’en demeure pas moins que, malgré ces petites nouvelles « du quartier », ces infortunes domestiques, distrayantes en temps de guerre, et des encarts publicitaires peu ou prou aguicheurs, illustrant le journal, pour le compte de grands commerçants angevins, comme les « Dames de France »vantant ses promos de l’Ascension ou la « Grande Pharmacie du Progrès » du carrefour Rameau, l’ombre du conflit était omniprésente.

 Au fond, les seules vraies questions qui hantaient chacun, portaient sur le terme tant espéré du massacre! Qu’était devenue la guerre fraîche et joyeuse d’août 1914, qui désormais s’éternisait et sacrifiait quotidiennement une partie de la jeunesse mâle du pays? Quand cessera ce conflit absurde, qui tuait des fils, des maris, des amants ou des frères, au seuil de leur vie d’adulte ? Quand les survivants reviendront-ils, sains et saufs à la maison ? Même éclopés!

Dans ces conditions, tout le monde y allait naturellement de son pronostic… La presse également et chacun suggérait des scénarios de fin de crise, plus ou moins originaux, sinon réalistes, eu égard à l’enchevêtrement des antagonismes irréconciliables! Le Petit Courrier n’était pas en reste.

Ce mercredi 31 mai 1916, faute de concevoir une porte de sortie vraisemblable à cette « putain de guerre », la rédaction fit publier un article semi-humoristique – voire carrément délirant – signé d’un certain Mirygo, qui « prophétisait » le retour de la paix pour le 10 juillet 1916, à partir de l’interprétation numérologique de « données biographiques » concernant l’empereur d’Allemagne Guillaume II (1859-1941) et l’empereur d’Autriche-Hongrie François-Joseph (1830-1916)!

De prétendues coïncidences, mises en évidence par un calcul approprié, seraient ainsi en mesure de révéler la date de fin de ce conflit meurtrier! Bien sûr, il ne s’agissait en l’espèce que d’un authentique tour de passe-passe aussi « crédible » que les prédictions fantaisistes des chiromanciennes, cartomanciennes, astrologues, marabouts ou charlatans de tous poils, qui, encore aujourd’hui, inondent de leurs inepties, la presse et les ondes! Mais une population désemparée pouvait y adhérer…

Le détail du « raisonnement » de « Mirygo » mérite d’être explicité, tant se jouant de la naïveté ou la crédulité des pauvres gens, il aurait pu tout aussi bien déboucher sur la date de fin de la guerre de cent ans, l’âge du capitaine ou la démonstration de l’existence de Dieu ! J’ironise mais cet artifice « magique » qui vise à abuser de la détresse, de la solitude et l’angoisse, n’est-il pas de même nature que l’escroquerie métaphysique, en cours dans nos villes et banlieues, qui conduit des jeunes « radicalisés  » à se laisser embarquer aux antipodes de la civilisation pour mourir après avoir massacré d’autres jeunes au nom d’un dieu mesquin et cruel et d’un prophète pédophile?

Dans ce lointain exemple de manipulation mentale, l’auteur fait appel à une pseudo-rationalité du lecteur en procédant à l’addition de la date de naissance, de la date d’accession au trône, de l’âge (en 1916) et de la durée (en 1916) du règne de chacun des deux empereurs et en constatant que cette somme est identique pour les deux :

  • François-Joseph : 1838 + 1848+ 86 + 68 = 3832 ;
  • Guillaume II : 1859 + 1888 + 57 + 28 = 3832;

Notant en outre que 3832 est le double de 1916, il en conclut qu’il y a là une concordance manifeste des chiffres et postule que le hasard n’a rien à voir en cette affaire! Ce résultat « arrangé » mais déconcertant est présenté comme un « signe » évident du destin…Visité par une autre intuition « mystique », il imagine alors qu’en additionnant les deux premiers chiffres de 1916, il obtient le numéro d’un jour donné dans un mois, en l’occurrence le « 10 » (1+9), et qu’en additionnant les deux derniers, il identifie le mois, en l’occurrence 7, assimilé naturellement au mois de juillet !

Hormis pour les rationalistes entêtés – dont je suis – rétifs à ce type de « merveilleux » imbécile, la conclusion était censée s’imposer« d’elle-même » aux lecteurs crédules du Petit Courrier , comme par enchantement : la paix sera signée le 10 juillet 1916 ! En supposant, par bonté d’âme, que les initiateurs de cette entourloupe y croyaient eux-mêmes « dur comme croix de fer », sa validité prévisionnelle ne résista heureusement guère à l’épreuve du temps! Manque de bol pour eux, deux mois suffirent pour que l’escroquerie apparaissent au grand jour! Car, en juillet 1916, rien de positif ne se produisit. Et il fallut attendre encore un peu plus de deux ans pour que l’armistice fût effectivement signé et quatre ans pour le traité de paix !

 

Le Petit Courrier 31 mai 1916

Le Petit Courrier 31 mai 1916

Ce bel exemple de « pensée magique » supposée retourner une situation par le jeu combiné d’éléments à la rationalité douteuse et d’extrapolations non seulement hasardeuses mais carrément folles, est en général l’apanage des croyances animistes… qui conçoivent sans s’émouvoir que des forces « spirituelles » obéissant aux évidences de nos constats troublants, de nos déductions biaisées et de nos motivations intimes, se mettent gentiment en mouvement pour combler nos impérieux espoirs !

C’était il y a tout juste cent ans ! Il y a des excuses, car que n’aurait-on parié à l’époque pour conquérir la paix! Mais la pensée magique continue d’errer dans les couloirs des dirigeants de ce monde : l’exemple le plus récent d’une pensée magique impuissante – qu’on appelle aussi plus prosaïquement la méthode Coué – n’est-il pas celui de « l’inversion de la courbe du chômage d’ici la fin de l’année» qui, comme l’armistice de Grande guerre, persiste à se dérober! Dans ce cas, c’était, il y a deux ans, et ça demeure d’actualité ! Mais, sous peu et pour le temps d’une partie de campagne, il est possible cette courbe-là ait la bonne grâce de changer de sens spontanément et que la prévision se réalise … avec retard !

Finalement, c’est fou ce qu’il y avait d’infos réelles ou potentielles dans le numéro 152 du mercredi 31 mai 1916 du Petit Courrier, le quotidien républicain régional préféré des angevins!

 

 

 

 

 

 

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Lorsqu’il apprit la mort de son fils Alexis Victor, déchiqueté par un éclat d’obus sur le front de la Somme en avril 1918, le très dévot Alexis Joseph Turbelier (1864-1942) – mon arrière-grand-père maternel angevin (maugeois) – se serait écrié, au comble de la souffrance : « C’était mon enfant préféré, Dieu m’a puni d’avoir été injuste avec les autres!  »

Dès lors, le destin posthume du jeune caporal défunt fut scellé, enfermé à jamais dans cet épilogue dramatique – dont les principaux épisodes ont été rapportés ici dans un billet du 10 octobre 2011. On en oublia presque que durant les deux années qui précédèrent, ce fils regretté et « choyé » – peut-être magnifié – fut un soldat courageux qui participa sans se dérober à presque toutes les opérations de la Grande Guerre entre 1916 et 1918, et qu’il fut aussi un combattant de la bataille de Verdun! Dans le souvenir qu’il a laissé au sein de sa propre famille, tout s’est passé ensuite comme si les circonstances de sa mort à vingt ans et le culte dont il fut naturellement l’objet ultérieurement avaient occulté le reste de sa courte vie !

Au cours de ma jeunesse, je ne me souviens pas, en effet, avoir entendu évoquer, par celles qu’il avait aimées et qui le lui rendaient par-delà la tombe, d’autres « faits d’arme » que sa  triste fin et sa brève liaison amoureuse avec ma grand-mère maternelle devenue ultérieurement sa belle-sœur ! Seules nous sont parvenues quelques lettres adressées entre 1916 et 1918 à sa sœur Germaine Turbelier-Gallard (1896-1990) et conservées comme des reliques – par les bons soins de sa fille. Mais elles ne s’attardent pas sur l’horreur que lui inspirait certainement la sauvagerie de la guerre! Comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, il est probable qu’en les rédigeant, Alexis s’abstenait – censure oblige – de tout dire de ce qu’il voyait. Et qu’en outre, il s’accordait ainsi quelques minutes de répit, volé au carnage! Une sorte de parenthèse de bonheur familial virtuel au cœur de la tragédie.

La correspondance destinée à son amie de cœur, Adrienne Venault (1894-1973) – ma grand-mère maternelle – offrirait certainement un autre visage, plus intime de ce malheureux poilu et un éclairage saisissant sur la nature de ses sentiments. Pour des motifs qui m’échappent, cette correspondance n’est plus accessible. C’est dommage car Adrienne avait conservé précieusement ces tendres messages jusqu’à son décès, comme si elle souhaitait, ce faisant, laisser un témoignage tangible de l’amoureux de ses vingt ans! D’autres en ont décidé autrement…

Finalement, de la période où il combattit à Verdun, on ne possède aucune relation émanant directement de lui. En effet, les premiers échanges épistolaires avec sa sœur, relatifs à cette année 1916, débutent à l’automne, alors que son régiment, le 135ième régiment d’infanterie – celui des angevins et des bretons – avait quitté le secteur de Verdun, où il se trouvait depuis avril 1916, sur la rive gauche de la Meuse à la côte 304 et à Mort-Homme, à quelques kilomètres au nord-ouest de la ville.

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Carte Larousse mensuel 1916

Le 135ième RI, comme toutes les unités qui passèrent par « la bataille de Verdun » y fut durement éprouvé. Il y perdit plus de 20% de ses effectifs en moins de deux mois. C’est d’ailleurs là qu’Alexis, jeune soldat engagé volontaire depuis décembre 1915, subit son premier et douloureux « baptême du feu ». C’est là qu’il découvrit l’abomination des massacres de masse au mortier et aux tirs d’obus. C’est là qu’il mesura la folie de la guerre. C’est là enfin qu’il connut l’épouvante en enterrant de nuit, entre deux fusées éclairantes, des potes en lambeaux, avec lesquels il jouait à la manille le matin même !

Pour se faire une idée de ce qu’il endura et de l’effroi qu’a dû susciter cette brutale entrée en matière, il ne reste aujourd’hui que le journal de son unité, mis en ligne sur le site « Mémoire des Hommes » du ministère de la Défense, et, bien sûr, les récits de certains poilus, dont celui de Louis Madelin (1871-1956) de l’Académie française publié dans les années trente du siècle dernier… Les pages qui suivent sont librement mais fidèlement inspirées de ces documents.

Verdun madelin

Avant d’aborder « sa » bataille de Verdun, il faut dire, au préalable, qu’Alexis Victor Turbelier, l’unique frère de mon grand-père maternel, Louis Turbelier (1899-1951) n’avait pas encore dix-sept ans, le 3 août 1914, lorsque l’Allemagne de Guillaume II déclara la guerre à la France et qu’un décret déclara la mobilisation générale. Trop jeune, le petit employé de banque qu’il était à Angers, n’était donc pas immédiatement incorporable! Peut-être même, pensait-il, comme la plupart de ses compatriotes, en ce bel été 1914, que le conflit ne s’éterniserait pas et qu’avant l’hiver, les troupes françaises victorieuses fouleraient le sol berlinois…C’est donc sûrement avec un contentement résigné et une certaine confiance, qu’il accueillit comme tout le monde, les préparatifs de ce conflit, dont on annonçait un peu partout qu’il allait enfin laver l’affront de la défaite française de 1870!

Evidemment, dès les premiers et sanglants affrontements en Belgique à la fin du mois d’août 1914, puis sur la Marne, chacun comprit que l’épreuve serait longue et douloureuse. D’autant que, « de mouvement » la guerre devenait « de position ». Dès le début du mois de septembre 1914, des convois de blessés et de mutilés arrivèrent en grand nombre du front pour se faire soigner à l’arrière… C’est sûrement en les voyant débarquer à la gare Saint-Laud d’Angers, puis répartis dans les hôpitaux de campagne dans la ville, en particulier place de la Rochefoucauld sur les bords de Maine, qu’Alexis prit conscience que la patrie était en danger et que le moment viendrait où, lui aussi, devrait partir! Parmi tous ces soldats éclopés, gisant sur des civières, méchamment transbahutés dans des ambulances, il reconnaissait parfois l’insigne du 135ième d’infanterie sur une vareuse couverte de terre et de sang caillé!

Parmi ces hommes hagards et défaits, il y avait sûrement des copains du « patro »de La Madeleine, mais qu’il ne pouvait identifier sous leurs pansements de « gueule cassée »! Aurait-il pu alors surmonter la répulsion que lui aurait inspiré cette horrible vision d’amis du quartier, défigurés ou désarticulés?  Sa sensibilité était encore celle d’un civil. Mais il savait que bientôt viendrait son tour et que l’insouciance de sa jeunesse était désormais derrière lui! Progressivement dut mûrir en lui l’idée de devancer l’appel !  Autant en découdre au plus vite pour faire cesser le massacre.

Le 17 décembre 1915, il franchit le pas et s’engage pour quatre ans dans le 135ième régiment d’infanterie, basé à la caserne Desjardins à Angers…Tout juste âgé de 18 ans, il dut solliciter l’autorisation de ses parents!

alexis

La fin de l’année 1915 fut donc, pour Alexis, consacrée aux « fameuses classes » auxquelles devait se soumettre tout conscrit avec plus ou moins d’entrain.  Elles se déroulèrent à Angers! Ce ne fut -sans doute – que le 14 janvier 1916 qu’il rejoignit effectivement le cantonnement de son régiment, à proximité du front, à Vieil-Hesdin dans le Pas-de-Calais. Le secteur, bien qu’étant au contact de l’armée allemande était, à ce moment-là, relativement calme, seulement troublé par quelques tirs sporadiques d’artillerie légère, sans provoquer de réels dégâts dans les tranchées…

14 janvier 1916 Alexis Turbelier

Journal du 135 RI – 14 janvier 1916 – Mémoire des Hommes

Du jour de son arrivée jusqu’à la fin janvier, son régiment – qui n’était pas en première ligne – ne déplora d’ailleurs aucune perte humaine. Et ce, d’autant moins, que le 18 janvier, il fit mouvement pour s’installer dans la Somme dans le camp de Saint-Riquier, à quelques kilomètres derrière les lignes du front, pour une période d’instruction qui se prolongea jusqu’au 1er février 1916. Ici, Alexis se perfectionna au maniement de la mitraillette et c’est probablement là que s’opéra progressivement la mue qui transforma notre jeune et fringuant employé de bureau en un soldat confirmé, sinon encore aguerri!

Au camp de Saint-Riquier, la discipline était militaire, mais on n’y risquait pas sa peau! Les journées étaient ponctuées d’exercices d’attaque parfois pénibles, de préparations de  revues, de « salut » au drapeau et d’incontournables corvées de « chiottes », mais le bruit de la guerre n’y parvenait qu’assourdi! Le fracas des armes n’était en fait guère plus perceptible qu’à Angers, à quelques grondements près dans le lointain, surtout le soir où parfois le ciel s’illuminait au nord. Les bidasses encore motivés et dopés au patriotisme « anti-boche » s’appliquaient à bien faire, à telle enseigne qu’ils étaient régulièrement félicités par le général de division qui passait les voir de temps en temps! Tout baignait donc, hormis la météo exécrable de cet hiver 1916, humide et froid, boueux.

Presque quotidiennement, la fanfare du régiment répétait ses hymnes martiaux; et ce n’était pas pour déplaire à Alexis, musicien amateur à l’exemple de son père! Musicien, comme l’était aussi – mais à titre professionnel – son voisin d’en face de la rue Desmazières à Angers, Georges Duguet, le fils de l’épicière et bistrotière du quartier. Lequel Georges avait été officiellement porté disparu sur le front depuis juin ou juillet 1915. On ne le savait au juste!

A partir du 1er février 1916, le 135ième RI fit mouvement en chemin de fer vers Bruay-en-Artois, près du front, mais dans un secteur encore relativement épargné, où il ne subit aucune perte. (Enfin), le 20 février, il monta en ligne du côté d’Aix-Noulette dans le Pas-de-Calais pour assurer la relève d’un autre régiment. Le 21, il devra ainsi supporter un violent bombardement dans les tranchées, qui provoquera la mort de deux de ses soldats et de méchantes blessures pour six autres, dont deux caporaux… C’est probablement le premier combat en situation réelle, auquel assista Alexis, qui mesurera alors l’impuissance du fantassin face au déferlement de la puissance de feu de l’artillerie ennemie!  Les jours suivants furent consacrés à la remise en état des tranchées, difficile, car elle dut s’effectuer sous une pluie incessante en alternance avec des épisodes neigeux, et le moindre écart à découvert pouvait être fatal… Le temps était si mauvais qu’aucun pigeon voyageur n’a pu être lâché, ce jour-là, pour renseigner l’arrière.

Durant ce premier passage au front -fût-ce en seconde ligne – chaque jour des hommes tombaient mortellement atteints, lors d’échanges de grenades entre tranchées adverses mais ces pertes humaines qui n’excédaient pas quelques unités, étaient manifestement considérées comme supportables par l’Etat major! Le 3 mars 1916, deux bataillons du 135ième RI montèrent en première ligne à Souchez dans le Pas-de-Calais:

 » La marche et la relève sont très pénibles en raison de la neige qui tombe abondamment  » précise le journal de marche du régiment! Le 5 mars 1916, après avoir noté que les harcèlements meurtriers d’artillerie se poursuivaient de part et d’autre, le rédacteur note  » que les boyaux d’accès au tranchées sont impraticables et que que les mouvements doivent se faire en terrain découvert »…

Dans ce paysage dévasté où le danger est partout présent, que pouvait donc ressentir un jeune angevin qui, trois mois auparavant, vaquait encore à ses occupations de citadin dans une ville non menacée par les combats?

Dessin de Tardi et Verney - Putain de Guerre

Tardi et Verney – Putain de Guerre 2008

Et il n’a pas encore vu le pire!

En attendant, il bénéficie du meilleur : à partir du 10 mars 1916, le 135ième RI quitte les premières lignes pour une quinzaine de jours de repos à Berk-sur-mer et Berck-Plage. L’ensemble de la troupe s’y installe les 12, 13 et 14 mars 1916. Le rédacteur du journal de l’unité précise à cette occasion que la population locale lui réserve un « accueil chaleureux » !

Bien qu’il n’ait livré aucune confidence à ce sujet, ce séjour sur les plages de la Manche fut certainement, pour Alexis, un de ses meilleurs souvenirs d’armée en campagne. Sans s’apparenter à ce qu’autrefois et en d’autres lieux, on aurait appelé « les délices de Capoue », ce temps de relâche permit aux soldats, dont certains étaient épuisés par des mois de tranchées depuis 1915, de profiter un peu des plaisirs de la vie !

Outre le fait que l’activité militaire était réduite à quelques exercices, l’essentiel du temps fut en effet consacré, tantôt au repos, à la récupération et au suivi médical, tantôt à des aubades ou à des concerts de musique militaire sur la plage ou dans les kiosques de la ville! Sans omettre les parades, les défilés et les retraites aux flambeaux à travers les avenues et les rues de Berck, sous l’acclamation de la foule!  Le dimanche 26 mars 1916, un match de foot fut même organisé entre une équipe du 135ième RI et une autre du 32ième RI. En d’autres termes entre « Angevins » et Tourangeaux ! Mais tout a une fin! Même les « ersatz » de vacances au frais de l’état-major!

Le 1er avril 1916, en guise de « poisson d’avril  » et après un ultime défilé devant le général, le 135ième RI quitte Berck en direction du sud. Le « mouvement » essentiellement « pédibus » se poursuit dans les jours suivants à raison d’une trentaine de kilomètres quotidiens. Le 7 avril, une rumeur court dans les rangs: l’objectif final de cette balade en plein air serait Verdun! Et il serait question d’assurer la relève d’unités décimées par l’artillerie lourde allemande, qui, depuis près de deux mois, subissent les assauts répétés de l’ennemi! Cette perspective est accueillie sans joie par les soldats, mais sans appréhension non plus! Peut-on vivre plus atroce – se disait-on dans les « chambrées »- que ce qu’on a subi dans les Ardennes, sur la Marne et même en Picardie en 1914 et 1915?

Dès le petit matin du 13 avril 1916, en quatre vagues successives, le régiment d’Alexis monte dans un train qui les attend à la gare de Gannes dans l’Oise. Et qui les débarque dans la nuit et à l’aube du 14 avril 1916, sur le quai de la gare de Villers-Daucourt en Argonne (aujourd’hui désaffectée).

Gare de Villers-Daucourt aujourd'hui

L’Argonne un nom désormais légendaire dans l’histoire de la première guerre mondiale! A moins de quarante kilomètres au sud-ouest de Verdun…Le cantonnement prévu se trouve dans le village tout proche de La Neuville-aux-Bois, où les soldats plantent leurs tentes et leurs bivouacs. Aucun incident notable n’est à signaler jusqu’au dimanche 16 avril 1916 !

Du 17 avril au 20 avril 1916, le régiment dont l’effectif total est alors de 2437 hommes dont 68 officiers, remonte doucement vers la « mythique » côte 304, une petite colline située au nord-ouest de Verdun qui fait face, sur la rive gauche de la Meuse, à la non moins tristement célèbre colline de Mort-Homme occupée alors par l’armée allemande…

Du fait de son altitude, la côte 304 constituait un observatoire privilégié du champ de bataille de Verdun, de la vallée d’Esne et des villages martyrs alentour, Malancourt et Hautcourt notamment… Cette configuration topographique explique en partie l’obstination de l’état-major allemand à s’en emparer en l’asphyxiant littéralement et en l’écrasant sous des tirs d’artillerie lourde ! A cet endroit, la résistance française non moins acharnée se solda -au total! – par quelques dix mille morts en 1916 !

C’est donc dans ce secteur que le 21 avril, le 135ième RI de « nôtre » Alexis Turbelier se positionne en deuxième ligne « entre la corne SE du bois d’Avocourt et la corne Est du Bois Camard » (journal de l’unité), à une quinzaine de kilomètres de Verdun, non loin donc du cœur de la bataille!

Le calme relatif ne dure pas, car dans la nuit du 21 au 22 avril, un duel d’artillerie réveille les soldats qui occupent les abris et tranchées du côté du village de Montzeville. Et, à partir de quatorze heures, les échanges d’obus deviennent « très violents ». Ils coûtent la vie à quatre hommes! Cinq autres sont gravement blessés et évacués non sans difficulté vers les ambulances, à travers les gravats, les monceaux de terre projetée et les barbelés qui jonchent le sol boueux des boyaux d’accès et de soutien…

Pas le temps de s’apitoyer, car il faut remettre en état au plus vite, les tranchées dévastées, reconstruire les abris en ruine et, si possible, combler les immenses cuvettes béantes creusées par les projectiles de gros calibre. C’est ce à quoi s’employa le 135ième RI en cette fin de journée du 22 avril 1916!

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Photo Le Miroir Verdun 1916

Au cours des jours qui suivirent, le « programme » fut assez semblable! Et ce, au moins jusqu’au 26 avril 1916! Avec les mêmes bombardements meurtriers, son même lot de tués et de blessés, ainsi que la destruction massive des ouvrages de défense ! Ouvrages qu’il fallait constamment s’efforcer de rafistoler et de consolider! Toujours à la hâte pour ne pas être pris en enfilade dans une fusillade imprévue ou happé par une grenade, dans ce paysage ravagé! Tenir à tout prix dans des conditions lunaires, parfois dantesques…Sans compter l’indicible souffrance de devoir inhumer des copains avec lesquels on avait jusqu’à présent tout partagé! Sans compter non plus, l’espoir qui s’amenuise de s’en sortir vivant et le moral en berne qui, chaque jour, prend le dessus!

Malgré tout, le pire est encore à venir!

Dans la nuit du 26 au 27 avril 1916, le 135ième RI  relève en première ligne les tourangeaux du 66ième régiment d’infanterie dans le sous-secteur du Bois Camard, non loin de Mort-Homme. A peine a t’il pris possession de ces sinistres lieux, que des obus de « petit calibre » tombèrent sur les tranchées de première ligne, « causant quelques pertes » comme le mentionne pudiquement le journal de l’unité…

« Quelques pertes » ! Bel euphémisme du scribouillard du 135ième RI! Belle litote mâtinée de la langue du bois dont on fait les cercueils! Certes ce n’est pas encore l’hécatombe, mais ce sont tout de même quatre soldats « de plus » qui crevèrent ce jour-là démembrés et les tripes à l’air, ainsi que neuf blessés implorant leur mère, que les brancardiers trimbalèrent agonisants vers les infirmeries de campagne, où les attendaient les chirurgiens de l’impossible, sanglés dans leurs tabliers blancs tachetés de vermillon tout frais, avec leurs couteaux et leurs scies ….

la relève en 1ere ligne

La relève en 1ère ligne à Verdun (Le Miroir 1916)

Le lendemain, 28 avril 1916, l’honorable rédacteur du journal consent « quand même » à qualifier la journée de « mouvementée » : c’était effectivement le moins que l’on puisse écrire ! Outre des duels répétés entre les aviations des deux camps qui distrayaient les poilus plus qu’ils ne les inquiétaient, les allemands déclenchèrent vers vingt heures un bombardement d’une rare intensité du Mort-Homme jusqu’au Bois Camard, occasionnant quatorze morts et « approximativement » quarante-sept blessés. On ignore au juste le nombre des victimes comme si on hésitait à se prononcer si certains porteurs de matricules étaient déjà morts ou étaient encore vivants.  Toute la rive gauche de la Meuse fut enflammée ce soir-là! Et il ne s’agissait encore que d’un préambule…

Bien plus tard, on dira, à juste titre, que ces pilonnages d’apocalypse ont chamboulé toute la région, jusqu’à la rendre méconnaissable! Un siècle après, elle en conserve les stigmates, et les collines rabotées durant cette bataille n’ont pas récupéré leurs quelques mètres pulvérisés! Un constat que nos contemporains ont oublié! … Aujourd’hui, la ville martyre d’Alep en Syrie ne ressemble-elle pas au Verdun en ruines de 1916?

Le 29 avril 1916, les tranchées de première ligne occupées par le 135ième sont bombardées sans relâche de sept heures du matin jusque vers seize heures par des obus de tous calibres et de longue portée… On craint les gaz asphyxiants… Au-delà de la ligne de front, toute la zone est sinistrée…Le vacarme est incessant, d’autant que des fusillades ont succédé aux tirs d’artillerie…En outre, un brouillard de fumées enveloppe tout le secteur à l’ouest de Mort-Homme. Ce jour, quatre hommes encore périrent!

Le 30 avril 1916, les fusillades débutèrent avant l’aube…Puis, après une légère accalmie au petit matin, certainement mise à profit par les artilleurs pour prendre leur petit déj’ , les bombardements reprirent de plus belle avec une extrême violence! Un déluge de fer et d’acier arrose les premières lignes françaises basées sur la côte 304 et le Bois Camard. C’est précisément ce moment que choisit l’état-major pour exiger que le 135ième régiment d’infanterie élargisse sa présence sur le front ! Trente soldats périrent ce jour-là !

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Zone jaune = Zone de combat du 135ième RI

Les 1er mai 1916,  le jour du muguet « porte-bonheur », cinq hommes sont tués et onze sont blessés. L’épreuve de force se poursuit les 2 mai et 3 mai 1916, avec la même brutalité… Les pertes humaines deviennent visibles donc sensibles !

Les hommes sont fatigués, crevés; les yeux exorbités d’horreur, l’odorat saturé de l’odeur fétide des cadavres en cours de putréfaction…

De quatre à huit heures, le 4 mai 1916, le 135ième est relevé et fait mouvement vers Jubécourt à environ quinze kilomètres en arrière du front – au sud – pour une journée de repos ! Une seule journée car dès le lendemain dans l’après-midi, « après la soupe » il dut remonter en seconde ligne au bois de Béthelainville, qu’il avait quitté l’avant-veille !  En fait, la situation militaire est devenue très critique! Les allemands sont parvenus à s’emparer de la côte 304 et du Bois Camard, c’est-à-dire d’une grande partie de la rive gauche de la Meuse !

Et c’est ainsi, dans ces circonstances dramatiques, que le 135ième RI, contraint par l’état-major, dut se porter en première ligne  et s’efforcer de rétablir la liaison avec le 66ième RI. Lequel, malgré son héroïsme et en dépit des combats au corps à corps et à la baïonnette qu’il a dû soutenir, a été « anéanti » au Bois Camard !

Pour la journée du 6 mai 1916, le rédacteur du journal, d’ordinaire « allusif » et pudique sur les difficultés rencontrées, précise que « la relève s’est effectuée sous un bombardement et des tirs de barrage effroyables »…  Au soir, l’obscène comptabilité quotidienne du régiment fait état de huit soldats tués, trente-trois disparus et dix-sept blessés!

Le 7 mai 1916, « la situation est inchangée », autrement dit, la tragédie s’enracine avec la même férocité que la veille…La confusion est totale sur la côte 304 et au Bois Camard, où les bataillons du 135ième RI peinent à maintenir le contact entre eux. Personne ne sait trop où il est et qui est à ses côtés! Les combats font rage de quatre heures du matin à vingt heures, sans parvenir à faire reculer l’ennemi.

Certaines sections isolées sont même obligées de se replier en désordre dans l’après-midi, et « le baveux du journal » prend le risque d’écrire « qu’il y aurait leur de remplacer la ligne par des éléments frais ». En fin de soirée et dans la nuit de ce funeste jour, les officiers semblent toutefois reprendre les choses en main et réorganisent le front, en renforçant les points les plus faibles avec des troupes maintenues en réserve ! Le bilan de la journée est catastrophique : dix-sept tués, quatre cent quinze disparus (dont de nombreux officiers et sous-officiers) et quatre-vingt-douze blessés !

La complexité indescriptible de la ligne de front!

La complexité de la ligne de front!

La journée du 8 mai 1916 commence mal : une compagnie entière demeure isolée, sans possibilité de la joindre en raison des mitrailleuses ennemies qui interdisent tout mouvement au sud du Bois Camard !  On constate en outre que certaines compagnies sont décimées. Ordre est donné par le colonel, chef du 135ième RI, de reprendre « à tout prix » le Bois Camard et tenir les tranchées reconquises ! L’infanterie « à la peine » sera soutenue par des tirs d’artillerie…Le spumescent rédacteur du journal devient soudainement disert comme il ne l’a jamais été, décrivant dans le détail tous les ordres, contre-ordres et atermoiements ainsi que les reculades circonstancielles des chefs manifestement débordés par les événements…N’empêche que le champ de bataille se transforme irrémédiablement en charnier à ciel ouvert ! Pour aujourd’hui, le résultat se solde encore par treize hommes tués, deux disparus et vingt-cinq blessés : c’est mieux qu’hier !

Le 9 mai 1916,  ça empire encore ! L’infiltration ennemie, un régiment bavarois et prussien, se poursuit, et les officiers se montrent incapables d’évaluer objectivement la situation ! Les ordres se multiplient, tous plus martiaux et définitifs les uns que les autres, mais sans effet! La réalité – l’atroce réalité – peine à s’y conformer car on n’est plus à la manœuvre sur les paisibles bords de Loire! Pour l’heure, on se montre même incapable de faire état des effectifs exacts du 135ième RI . On observe juste que douze hommes sont décédés ce jour, cent-vingt-six n’ont plus été vus et seize ont été blessés…

Au cours des nuits des 9, 10 et 11 mai 1916, le 135ième RI est enfin relevé et quitte définitivement le secteur de la bataille de Verdun…Il subira bien d’autres épreuves d’ici la fin de la guerre, mais celle-ci à laquelle a participé Alexis et à laquelle il a survécu – pour deux ans encore – fut certainement une des plus douloureuses car elle aboutit à une hécatombe dans son régiment, comme d’ailleurs dans tous les régiments qui combattirent à « Verdun » en 1916 …

Terrible bilan !

En moins de quinze jours à proximité de Verdun...

En moins de quinze jours à proximité de Verdun…

Je n’ai fait qu’esquisser ici ces combats meurtriers, ces affrontements sauvages, en un mot cette apocalypse…Sans chercher – comme un historien que je ne suis pas – à comprendre les enjeux stratégiques de cette bataille qui ne fut gagnée qu’en décembre 1916. Je n’ai pas, non plus, tenté d’en dénouer les méandres tactiques d’un état-major désemparé qui modifiait presque chaque jour ses plans!

Les hommes qui vécurent ce drame et qui eurent la chance d’en réchapper, comme ce fut le cas – provisoirement – de mon grand-oncle Alexis Turbelier, ne pouvaient sortir psychologiquement et affectivement indemnes d’une telle épreuve…En général, ils ne surent qu’en dire de retour dans leur familles, lors des permissions ou lorsqu’ils furent démobilisés en 1919 ! De peur peut-être de n’être pas compris ou par respect pour leurs morts ! Rares furent ceux qui en parlèrent dans leur correspondance. Alexis, pas plus que les autres!

Néanmoins, dans la lettre qu’il adresse le 3 septembre 1916, d’Arcy-sur-Aube à sa sœur Germaine, il manifeste sa lassitude et son désenchantement lorsqu’il confie se réjouir des furoncles qui commencent à proliférer sur son cou:  » Je vais très bien pour le moment bien que mes furoncles commencent à revenir sur le cou. Pour le moment je n’en ai qu’un qui commence à grossir. Mais ça me plaît. Si seulement ça pouvait me faire évacuer je serais bien content. ..  »

Alors que momentanément, il n’est plus au combat sur la ligne de front, ce n’est plus tout-à-fait, le jeune engagé patriote du mois de décembre 1915 qui s’exprime, mais le soldat éprouvé par la malheur, témoin des pires atrocités, qui s’interroge sur le sens de cette boucherie, de cette tuerie à ciel ouvert! Entre temps, il était passé par Verdun! Là c’était carrément l’enfer! Il y a tout juste un siècle!

 

 

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Il y a tout juste un siècle, au soir du 30 octobre 1915, sur le front de l’Artois à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais, un soldat de deuxième classe, François Landrevie était déclaré « disparu » par le sous-officier qui tenait le journal de marche du 108ième Régiment d’infanterie, depuis son départ de la caserne de Bergerac, le 6 août 1914.

A la mi-août 1914, après un pénible voyage en train sous une chaleur étouffante, le régiment « périgourdin » s’était retrouvé dans les Ardennes. Et, dès le 22 août, il était « au contact » de la cavalerie allemande à proximité de la frontière belge. C’est finalement, non loin de là, à quelques kilomètres au sud-est de Sedan, qu’il dut essuyer les premiers tirs meurtriers de l’artillerie ennemie et connut l’horreur des premiers assauts…Les hommes de troupe découvrirent alors la sauvagerie de la guerre, au cours de combats au corps à corps et à l’arme blanche.

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Après avoir battu en retraite comme toute l’armée française, le régiment participa début septembre, au sud de Vitry-Le-François, à la bataille de la Marne, celle de la dernière chance pour sauver Paris, une ville que le périgourdin François Landrevie connaissait bien pour y résider depuis 1909!

Dès le début 1915, le 108ième RI eut à souffrir des initiatives folles du Haut Commandement français, en Champagne puis en Artois, pour reconquérir, à tout prix, le terrain perdu au cours des mois précédents et pour tenter de percer les lignes allemandes, fût-ce en sacrifiant, sans compter, la vie ou l’intégrité physique de milliers de poilus.

Ces tentatives qu’on peut considérer aujourd’hui comme criminelles – à tout le moins irresponsables – furent sanglantes et ne permirent pas de reprendre la guerre de mouvement pour libérer le territoire français. Elles servirent juste à grignoter, ici ou là, quelques centaines mètres à travers les lignes allemandes, mais se soldèrent par des pertes en hommes considérables ! Au-delà des statistiques, elles firent endurer d’indicibles souffrances aux soldats déjà soumis à rude épreuve physique et morale, qui vivaient dans la boue et la crasse de tranchées creusées à la hâte et de leurs mains quelques semaines auparavant !

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Le Miroir 1915 – octobre 1915

En raison probablement de son âge – trente-neuf ans en 1914 – François Landrevie, qui avait été rappelé au titre du décret de mobilisation générale du 1er août 1914, n’avait rejoint son régiment que tardivement: le 24 août 1914, deux jours à peine après les premiers combats meurtriers.

Mais depuis lors, il avait participé à tous les assauts, et même, très souvent aux avant-postes en sa qualité de clairon ! Il avait vu et entendu la détresse des gamins de sa région, agonisants et hébétés d’avoir été embrochés par des baïonnettes ennemies lors des assauts. A ses pieds, ces jeunes « pays » s’éteignaient incrédules, fauchés à vingt ans. Et François – lui l’ancien, devenu, par défaut, substitut de leurs pères – n’avait eu d’autre ressource que de chercher impuissant à les aider à mourir en leur parlant patois. Comment dans ces conditions ne pas se révolter devant le spectacle insoutenable de ces jeunes hommes qui appelaient leurs mères à leur secours? On ne sait ce qu’il pensa! Comme il pouvait, il avait sans doute secouru ceux de ses copains, victimes de gaz asphyxiants, qui crachaient leurs poumons en d’horribles contorsions…Comme beaucoup, dans l’urgence, il avait joué de la « pelle pliante du soldat » pour libérer ou désincarcérer un camarade enfoui dans un trou d’obus ou noyé dans la vase …

Ce trente octobre 1915 à Neuville-Saint-Vaast, ce fut son tour d’être victime de cette « guerre infâme » selon l’expression des soldats de Craonne…Certainement enseveli sous des tonnes de terre dans un paysage ravagé par les tirs de mortiers, on ne l’a pas retrouvé. Dans un premier temps, on a même « présumé » qu’il avait été fait prisonnier!

La confusion était telle, au soir du 30 octobre 1915, que, pour le seul 108ième RI, vingt-trois morts avaient été identifiés, quatre-vingt blessés avaient été évacués vers les ambulances et cent-dix soldats avaient été déclarés « disparus ». Autrement dit, plus de la moitié des « poilus hors de combat » étaient portés disparus. C’est dire le bordel dans les lignes!

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Le Miroir octobre 1915

La plupart de ces soldats – dont François Landrevie – repose encore sur les lieux mêmes où ils ont été enterrés – souvent vivants – dans les éboulis des tranchées! Lesquelles sont désormais invisibles, car, comme partout,  la nature a fini par reprendre ses droits. Leur sépulture restera donc à jamais inviolée! Parfois cependant, au hasard d’un labour plus profond que d’habitude, ou de l’acharnement d’une pelleteuse sur un chantier de terrassement, on exhume des ossements de ces héros engloutis. Il arrive enfin que des chercheurs passionnés en quête de mémoire,  retrouvent à l’emplacement des anciens champs de bataille, les restes de ces sacrifiés disparus de l’Histoire. A partir d’un briquet, d’une plaque d’immatriculation ou d’un porte-feuille miraculeusement sauvegardé, ils parviennent parfois à leur rendre une identité et, dans certains cas, à ramener leurs cendres vers leurs villages natals.

Ces occasions restent, malgré tout, marginales, eu égard aux dizaines de milliers de dépouilles de combattants de tous les camps, qui furent ensevelis anonymement dans les décombres des paysages dévastés de Champagne, de la Somme, d’Artois ou de Verdun.

A Neuville-Saint-Vaast où périt François Landrevie, ce fut en fait un véritable carnage dès l’aube du 30 octobre.

A cinq heures quarante-cinq, dans le brouillard et dans l’obscurité froide et humide de l’automne, les Allemands déclenchèrent un tir violent de torpilles asphyxiantes associé à un déluge d’artillerie, auxquels répondirent les batteries françaises avec la même puissance de feu… Se succédèrent alors à un rythme infernal, jusqu’à la fin ultime de la soirée, des attaques et des contre-attaques dantesques dans les tranchées prises, abandonnées et reprises à la grenade et au couteau…

A vingt-trois heures trente, le journal de l’unité indique laconiquement « qu’il est possible que la première ligne de nos tranchées ait été enterrée par surprise sur tout son développement ». Malencontreusement, François se trouvait certainement dans une de ces tranchées de première ligne !

Il ne rejoindra jamais sa ville natale de Montignac! Celle où il avait vu le jour le 13 mars 1875!

A compter de cette sinistre journée d’octobre 1915, sa famille n’eut plus de nouvelles de lui! Pendant des mois, au comble de l’inquiétude et de l’angoisse, elle continua de s’interroger, confrontée au mutisme des autorités publiques, qui n’avaient rien d’autre à lui suggérer que de conserver l’espoir d’un hypothétique retour après guerre! Elle ne reçut cependant aucune information concrète et vérifiée sur son sort, jusqu’à ce qu’un « jugement » – en date du 18 mars 1921-  du tribunal civil de la Seine ne le « déclare » officiellement « Mort pour la France ».

A partir de cette reconnaissance, ses proches purent vraiment faire leur deuil. Et la machine administrative – si poussive jusqu’à présent – fonctionna alors sans aléa: François Landrevie fut inscrit « au tableau spécial de la médaille militaire à titre posthume » avec une mention  « Brave Soldat tombé glorieusement pour la France le 30 octobre 1915 à Neuville-Saint-Vaast ». En outre « la Croix de Guerre avec étoile de bronze » lui fut décernée par une décision publiée au Journal Officiel le 22 octobre 1922.

Enfin, une plaque de marbre blanc à sa mémoire fut scellée sur une tombe – probablement familiale – du vieux cimetière de Montignac sur les hauteurs de la rive gauche de la Vézère!

C’est en flânant, un jour, dans les allées de cette paisible nécropole provinciale, que j’ai découvert l’existence de François Landrevie en même temps que sa disparition! Mon attention a, en fait, été attirée par la concordance des dates à un siècle près, entre ma présence ici et la mort de ce soldat « inconnu »! Le lieu de sa disparition, Neuville-Saint-Vaast, suscita aussi ma curiosité: c’est en effet l’endroit précis où mon cousin Marcel Maurice Pasquier (1895-1915), soldat du 135ième RI fut tué en mai 1915, cinq mois avant lui!

Plaque à la mémoire de "Albert" Landrevie à Montignac (24)

Plaque à la mémoire de « Albert » Landrevie à Montignac (24)

Sur la plaque, ce n’est pas François Landrevie qui est inscrit, mais « Albert ». Or aucun Albert Landrevie, originaire de Montignac, n’est mentionné à la date du 30 octobre 1915 dans le recensement de tous les tués de la Grande Guerre (Mémoire des Hommes)… Après vérification, il apparait que Albert et François ne peuvent être qu’un seul et même homme, fils de Pierre Landrevie et de Marguerite Faurel…

Mais sur l’acte de naissance du 13 mars 1875, le prénom « Albert » ne figure pas… Il faut donc croire que l’artisan montignacois qui réalisa la plaque en hommage au courageux poilu, préféra l’identifier par un pseudonyme dont on usait sans doute localement pour le distinguer d’un frère aîné, doté curieusement du même prénom, et né ici en 1866… Frère dont on retrouve effectivement la trace à la fin du 19ème siècle à Montignac à l’occasion des deux mariages qu’il contracta …

De la sorte, on peut dire que ce « pauvre » François Landrevie est l’incarnation même de la malchance. « De la déveine » comme aurait dit ma grand-mère maternelle! Non seulement, il succomba sur le front de l’Artois au cours de circonstances tragiques, mais il fut porté disparu, sans qu’on sache où se trouve sa dépouille écrasée sous des mètres-cubes de gravas et de terre. Et en plus, pour conclure, sa mémoire est honorée depuis lors … sous un faux prénom!

Il fallait donc au moins lui rendre justice en rappelant son existence, à l’occasion de la commémoration de l’armistice du 11 novembre, et en lui ré-attribuant son vrai prénom… Finalement, je me demande si ce n’est pas lui qui m’a fait un signe discret de lumière rasante à travers les ifs du cimetière de Montignac! A une lieue de distance de Lascaux, il en a peut-être eu ras-le-bol de demeurer un héros anonyme ou de passer pour quelqu’un d’autre!

On peut penser aussi que cette tombe m’a été signalée par un écureuil « justicier » et facétieux, qui cherchait à se distraire en interrompant ma progression devant cette croix, ou à me procurer un sujet de dissertation!

Fiche François Landrevie

Sa fiche dans « Mémoire des Hommes »

(Billet rédigé en hommage aux dizaines -voire centaines – de milliers de soldats morts sans sépulture entre 1914 et 1918.)

 

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