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Posts Tagged ‘Pierre Pellerin’

Le 30 novembre dernier, Gérard m’a téléphoné de sa chambre d’hôpital. J’ignorais que ce serait notre dernière conversation. Peut-être, que lui le pressentait, mais il n’en a rien laissé paraitre, en dépit des souffrances que lui infligeait sa maladie et dont il m’a tout de même fait part. Malgré la gravité de son état, il semblait même garder espoir, allant jusqu’à faire diversion et évoquer avec légèreté les peintres impressionnistes dont il était un fan absolu, et disserter à propos des chefs d’œuvre de la collection Morozov exposés actuellement à la Fondation Vuitton. Il se promettait -disait-il – d’y déambuler dès qu’il serait en mesure de le faire..

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En badinant ou presque, nous avons confronté nos vieux souvenirs communs ainsi que certaines figures de notre profession aujourd’hui disparues. Nous avons devisé sur l’actualité politique avec un certain désabusement et même, en ce qui le concernait, un certain détachement. Mais, je n’ai pas perçu au cours de cet échange complice d’une trentaine de minutes, qu’il me disait adieu. J’aurais pourtant dû m’en douter eu égard à la durée inhabituelle de notre entretien et même à sa teneur souvent plus intimiste, plus fataliste aussi que d’ordinaire, nostalgique et en déphasage assez marqué avec sa pudeur coutumière et sa réticence à parler de lui-même.

Gérard était en effet un homme modeste, réservé et chaleureux, mais peu porté aux confidences sur ses états d’âme, en dehors certainement de son cercle familial.

Or ce jour-là, il parlait d’abondance et je l’écoutais, sans pouvoir partager sa souffrance.

C’est donc avec une immense tristesse que j’ai appris ce matin par son épouse, qu’il nous avait quittés le mardi 7 décembre 2021 dans une unité de soins palliatifs d’un hôpital parisien. Il était âgé de soixante-treize ans.

Le moins que l’on puisse faire désormais, c’est de lui rendre l’hommage qu’il mérite et d’assurer à ses proches, à son épouse et à sa fille que nous ne l’oublierons pas. Nous honorerons sa mémoire. En leur présentant nos sincères condoléances, nous nous souvenons que Gérard, fut un des nôtres et qu’il sut à nos yeux incarner l’homme de bien au sens de la philosophie des Lumières. C’était un patriote qui aimait intensément la France et qui admirait le général de Gaulle.

Au-delà de ses convictions politiques que je ne partageais pas nécessairement toutes, et qui ne firent jamais obstacle à notre amitié, nous nous respections. Ce fut enfin un très grand professionnel de la métrologie des rayonnements ionisants tant par sa technicité et le talent qu’il déployait, que par la passion qu’il mettait à faire vivre concrètement la radioprotection afin de garantir, dans l’anonymat de son labo, la sécurité de ses concitoyens et l’intégrité de leur environnement face au risque nucléaire ou radiologique. Sans catastrophisme hors de propos mais sans masquer quoi que ce soit des risques encourus.

Eminent acteur de notre discipline, il en fut un référent circonspect et réservé, sans doute trop méconnu du public mais heureusement reconnu par ses pairs. Et pour nous, il fut un collègue exemplaire – un maitre – et surtout notre compagnon d’aventures. Tout d’un ami en somme, discret mais présent aux moments opportuns!  

Nombreux sont ceux, aujourd’hui endeuillés, qui peuvent témoigner de sa compétence, de la sûreté de ses diagnostics ainsi que de son sens de la pédagogie pour transmettre son expertise métrologique sur des situations incidentelles ou accidentelles. Lesquelles étaient presque systématiquement délicates et techniquement complexes, souvent conflictuelles, du fait de la présence éventuelle de matières radioactives potentiellement disséminées dans la nature. Dans ces circonstances, je peux personnellement attester – comme beaucoup d’autres – de sa détermination et de son courage à soutenir un point de vue qu’il estimait scientifiquement fondé, y compris lorsque de hautes autorités affirmaient le contraire.

C’est donc une personnalité particulièrement attachante que nous perdons. Elle s’en va et c’est une grande tristesse en cette année maudite qui nous a déjà privés récemment d’un autre éminent collègue et ami fidèle, Alain Biau (1949-2021), disparu au printemps.

L’heure est désormais au bilan d’une vie.. Bilan que nous ne saurons, es qualité de collègues, que très partiellement dresser. L’homme était pudique et nous n’avons, bien sûr, pas vocation à pénétrer ce qui relève de l’intime. En revanche, ce que l’on sait avec certitude c’est que tout au long d’une carrière exemplaire à tous égards, Gérard a privilégié son exigence déontologique et éthique ainsi que son expertise, sur les postures grandiloquentes et narcissiques qui n’ont l’heur de satisfaire que les égos. En permanence, de conserve avec Gerno Linden, le responsable de son département, lui-même prématurément disparu, il a recherché à améliorer la qualité et les performances de son laboratoire ainsi que la fiabilité des données scientifiques qu’il produisait. Et ce, sans trop se soucier des controverses médiatiques à visée politicienne que ses résultats pouvaient susciter à tort ou à raison.

Embauché en 1966 dans le Service de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI), fondé par le Professeur Pierre Pellerin, quelques années auparavant, Gérard Fouquet fut l’un des principaux témoins et protagonistes de la radioprotection en France durant le demi-siècle écoulé. La plupart des grandes « affaires » de contamination ou de surexposition de l’homme ou de l’environnement sont passées à un moment ou à un autre entre ses mains de physicien spécialiste de la métrologie des rayonnements ionisants.

Beaucoup de ces « scandales » réels ou fictifs qui ont défrayé l’actualité – sinon la chronique – ont d’ailleurs connu leur épilogue, d’un point de vue analytique, parce que Gérard en a assuré la spectrométrie sans autre considération que de bien faire son travail, en bousculant les idées reçues et les convenances préétablies et au détriment parfois de son propre confort. Dans toutes ces situations, il a fait valoir prioritairement et sans concession, sa position de scientifique et de technicien dès lors qu’il la savait juste et démontrable. Beaucoup d’exemples me viennent à cet instant à l’esprit, depuis les mesures faites en France après la catastrophe de Tchernobyl, jusqu’à la contamination ancienne de locaux d’une « cité sanitaire » de Dordogne où la pertinence de ses analyses spectrométriques et leur interprétation débouchèrent, il y a une vingtaine d’années – et de manière inattendue – sur une authentique découverte historique concernant les circonstances de l’identification par la famille Curie d’un radioélément naturel, l’actinium, un descendant de l’uranium.

Son univers de travail

Gérard savait tout des spectres d’émission des éléments radioactifs. Formé à l’ancienne, il accompagna néanmoins avec talent et une certaine gourmandise, toutes les évolutions de son métier, des équipements modernisés aux logiciels de traitement des signaux les plus élaborés. Il sut non seulement en tirer techniquement le profit escompté mais aussi prendre le recul nécessaire quand les résultats lui semblaient discutables. Ainsi, lorsque l’identification d’un radioélément, fournie par la bibliothèque numérique lui apparaissait aberrante voire incohérente, il élargissait son analyse spectrale en s’intéressant à des raies d’émission sur d’autres bandes d’énergie. S’affranchissant des standards retenus par les concepteurs des algorithmes de traitement de signal, il n’hésitait pas alors à recourir aux méthodes « manuelles » d’antan, plus rigoureuses mais moins rapides que les programmes informatiques prédigérés. C’était en d’autres termes, un vrai pro! Un artiste!

C’est cette rigueur, cette passion du travail bien réalisé, cette soif de comprendre et d’apprendre, qui ont fait du jeune aide-physicien qu’il était en 1966 quand il intégra le service de spectrométrie gamma du Professeur Moroni au SCPRI, l’ingénieur accompli et admiré qu’il devint par la suite, à l’Office de Protection contre les rayonnements ionisants à partir de 1994 puis à l’Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire en 2002.

Au-delà de cette vie professionnelle aux multiples facettes et développements, dans laquelle la spectrométrie s’apparentait un peu à un art, Gérard Fouquet était aussi un homme de culture authentique, visiteur jamais rassasié des expositions de peinture, de photographies et des musées. C’était également un amoureux de la langue française. Un promeneur infatigable dans les rues de Paris qu’il aimait, à la recherche permanente de l’insolite. Ces derniers temps, la transformation de la capitale l’attristait mais il ne désespérait que cette dégradation qu’il déplorait, finisse un jour par s’inverser… Il ne le verra pas.

Nymphéas de Claude Mo,net

Ce 30 novembre 2021, Claude Monet (1840-1926) s’invita dans notre ultime conversation au travers des Nymphéas qui, pour Gérard, symbolisaient la beauté et l’harmonie suprêmes.

Et à cette occasion, sans que je me souvienne si c’est lui ou moi-même qui aborda la question, nous évoquâmes le geste d’amitié, de douleur et de fureur de Georges Clemenceau lors des obsèques de Claude Monet son ami. Il retira le drap noir qui recouvrait le cercueil du peintre en prononçant ses paroles: « Non ! pas de noir pour Monet. » Et il le remplaça par une étoffe aux couleurs des fleurs.

A chacun de réfléchir au linceul qu’il faudrait enlever en ces instants de tristesse où Gérard, un de nos chers amis, s’en est allé ailleurs ou nulle part. Un de nos amis, dont tout laisse à penser qu’il dédia sa vie à la recherche esthétique de l’harmonie du monde. Fondamentalement Gérard était un artiste!

Pars en paix l’ami. Tu as bien fait ton job! Au-delà du trépas, tu demeures des nôtres.

Siège « anthropo » thorax/thyroïde
Tests au Vésinet – Années 70
J.C Martin (pupitre), A. Biau (siège) –
G. Fouquet près des détecteurs.





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On ne présente plus -que dis-je? – On ne présente pas Marie Curie! J’ai pourtant eu l’occasion d’évoquer ici sa mémoire pour décrire les circonstances du transfert de ses cendres, ainsi que de celles de son époux, au Panthéon en 1995. Ce billet qui abordait également la question de son éventuelle contamination radioactive résiduelle a été mis en ligne sur ce blog le 28 décembre 2011. Il a été repéré par un scientifique d’outre-Atlantique, le professeur émérite Joël O. Lubenau. Et, après avoir été traduit et complété par mon nouvel ami américain, il a fait l’objet d’une publication dans une revue spécialisée anglo-saxonne…

Mais, je n’en avais pas tout-à-fait fini avec Marie Curie, qui, au cours de ma carrière, m’a fait vivre, à son corps défendant, d’autres aventures! Evidemment, des aventures platoniques toujours perçues par le petit bout de ma lorgnette de voyeur scientifico-nostalgique, car bien sûr, par la force des choses et des lois de la causalité,je n’ai pas pu être un témoin direct de la construction de son oeuvre. Je n’ai d’ailleurs pas l’ambition de reproduire ni même de décrire dans le détail les péripéties quotidiennes de ses recherches ainsi que les raisonnements à la fois subtils et audacieux, qui l’ont conduite à identifier le radium et le polonium en 1898. Découverte qu’il faut lui attribuer conjointement avec Pierre Curie son époux, alors qu’ils travaillaient fiévreusement et de conserve dans un inconfortable laboratoire qu’on leur avait concédé dans une ancienne réserve du rez-de-chaussée de l’école de physique et chimie industrielles de la ville de Paris. D’autres, mieux que moi, ont déjà abondamment alimenté sa légende en rapportant cette phase cruciale du destin de Marie Curie et de son cheminement intellectuel.

Mon propos, ce jour, est beaucoup plus modeste puisqu’il consiste à aborder l’histoire insolite – non pas du cahier de laboratoire de Marie Curie – car elle en a eu plusieurs au cours de ses travaux de recherche depuis 1894 – mais de l’un d’entre eux qui porte sur la période 1904-1906. D’un point de vue strictement scientifique, ce n’est sans doute pas le plus fascinant puisqu’il ne couvre pas les épisodes les plus emblématiques de la découverte du radium 226 et du polonium 210. A noter cependant que pour les passionnés d’histoire des sciences, les carnets « de la grande époque 1894-1900 » ainsi que divers documents des Curie sont en principe consultables à la Bibliothèque Nationale de France : la plupart peuvent même être visualisés en ligne sur le site de la bibliothèque numérique(BNF) Gallica.

Cahier consultable sur le site Gallica

Cahier consultable sur le site Gallica

En revanche, celui auquel je m’intéresse présentement, n’est pas, à ma connaissance, mis à la disposition du public. C’est celui tenu par Marie Curie, au moment du décès accidentel de Pierre Curie, le 19 avril 1906 ! On verra par la suite qu’il est également intéressant à d’autres titres! En tout cas, les avatars de son histoire (relativement) récente ne manquent ni de rebondissements ni de sel !

Qu’on en juge!  En décembre 1984, le physicien Jean Teillac (1920-1994), ancien chercheur à l’Institut du radium, qui avait soutenu une thèse sous la direction d’Irène Joliot-Curie, apprend, alors qu’il est devenu Haut-Commissaire à l’Energie atomique, que le cahier d’expériences de Marie Curie pour la période 1904-1906, avait été « détourné » par une personne inconnue et qu’il venait d’être vendu à l’Hôtel Drouot.

Ce cahier d’environ 120 pages avait été acquis pour la somme de 450.000 francs (68.602 €) par un éditeur américain qui avait manifesté son intention de le mettre en vente page par page. Chaque page serait, pour la circonstance, certifiée « authentique », et commercialisée sous une présentation luxueuse au prix annoncé d’environ 20.000 francs l’unité (3048 €).

Cette transaction dont le bénéficiaire escomptait tirer un maximum de profit, présentait évidemment l’inconvénient majeur de conduire à la destruction et à la dispersion du document rédigé de la main de Marie Curie. L’opération pouvait sans doute s’avérer juteuse mais très dommageable car sa valeur historique et éventuellement scientifique résidait précisément dans le fait qu’il était complet. Son démantèlement en « feuilles volantes »  le transformerait sans doute en de précieuses reliques négociables, mais lui ferait perdre tout sens et le rendrait, de surcroît, définitivement inexploitable pour les historiens ou les scientifiques !

Passablement contrarié par cette vente qu’il assimile en outre à un détournement de patrimoine national, le professeur Teillac en informe le professeur Pierre Pellerin (1923-2013), qui est alors directeur et fondateur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) en lui demandant si, selon lui, ‘il existe un moyen pour empêcher que cette pièce unique ne quitte le territoire national, et qu’elle ne disparaisse à jamais pour de bas motifs lucratifs!  Il lui précise toutefois que la famille Curie renonçait à toute procédure contentieuse ou judiciaire.

En s’adressant à Pierre Pellerin, Jean Teillac sait qu’il a affaire à un scientifique compétent mais surtout à un patriote alsacien-lorrain désintéressé, qui verra, comme lui, dans cette ténébreuse affaire, une spoliation éhontée de la Nation. Pierre Pellerin est en effet un personnage atypique qui, sous l’ère du président « florentin », développe, presque à contre courant , une « certaine idée » gaullienne et anachronique de la grandeur de la France. C’est en outre quelqu’un dont le courage,l’imagination et l’audace ne font jamais défaut, surtout lorsqu’il s’agit de trouver des solutions impossibles dans des situations délicates, en particulier lorsqu’elles exigent pour réussir de s’affranchir de l’orthodoxie administrative qui paralyse l’action dans des procédures.

En fait, ce qu’apprécie le Haut-Commissaire dans la personnalité de Pierre Pellerin, c’est le pragmatisme de l’homme d’action et des décisions rapides, qui ne s’embarrasse pas d’instructions ou de « couvertures », lorsqu’il lui semble que l’intérêt national est en cause ! Le patron du SCPRI, service qu’il a créé à partir de rien en 1956, est quelqu’un de singulier, à la fois irritant et attachant, qui n’hésite pas à se mobiliser sans réserve et à bousculer l’administration, selon lui, endormie, lorsqu’il estime que des fonctionnaires frileux ou des « politiques » incultes masquent leur impuissance en mettant en avant des obstacles procéduraux justifiant l’inertie! L’enthousiasme de Pierre Pellerin à défendre une cause qu’il croit juste est en outre amplifié lorsque celle-ci relève de la symbolique et de la « morale » républicaines. Et, en l’occurrence, c’est le cas : Marie Curie est une des figures de proue de cette République triomphante d’avant 14-18.

C’est d’ailleurs ce qui rend l’affaire complexe car l’attachement affectif et sentimental à ce document l’emporte largement aujourd’hui sur son contenu scientifique. En outre, sa vente n’apparaissait entachée d’aucune illégalité. Il fallait donc une sorte de « Don Quichotte » pour inverser le cours des choses, et à cet égard, il est vrai que le choix du professeur Pellerin était judicieux. L’homme a la trempe et le culot qu’il faut ! Je le sais d’expérience, et même, parfois, à mon désagrément momentané!

Ce trait de caractère qui pouvait effectivement  « énerver » mais qu’il fallait dépasser, était compensé par un sens aigu de l’Etat et du bien public. Il lui a néanmoins porté préjudice lorsqu’à la fin de sa vie, alors qu’il était affaibli, la conjuration de ses médiocres détracteurs s’est piteusement liguée contre lui ! Justice heureusement lui fut rendue mais seulement quelques mois avant sa disparition. Aux historiens désormais d’écrire sa biographie, mais en évitant le travers de l’instruction judiciaire qu’il a du subir, qui consistait essentiellement à  ne considérer que des éléments « fabriqués » et à charge! Et à négliger totalement son oeuvre scientifique…

En tout cas, dès que Pierre Pellerin eut pris connaissance de la vente du cahier de Marie Curie, il la jugea scandaleuse et se rallia dans l’instant à la thèse du Haut-Commissaire. Et jouant  habilement de son ascendant et d’une autorité  plus naturelle que réellement institutionnelle, il intervint partout où il put, en particulier auprès de l’inspecteur des finances Jean Weber, alors directeur général des douanes et des droits indirects.

Bien entendu, je ne fus pas témoin des propos que tint Pierre Pellerin, mais l’ayant bien connu ultérieurement en des circonstances comparables, je l’imagine assez bien dans cette scène, usant tantôt d’un ton complice de fausse confidence destiné à méduser son interlocuteur face à son « éminente responsabilité » vis-à-vis de la Nation , tantôt d’une posture outragée devant pareille infamie. Et pour finir, en imaginant à voix basse – presque d’outre-tombe – les plus grands périls qui tomberaient sur le poil du malheureux douanier en chef, au cas « inconcevable » où la défaillance des pouvoirs publics  favoriserait le départ du cahier de Marie Curie vers l’Amérique. Je le vois scrutant les réactions inquiètes de son auditeur, et développant son argumentation méticuleusement ciselée, implacable, peut-être rôdée et mise en scène auparavant avec ses collaborateurs comme le cultivé et redoutable dialecticien Jean Chanteur. On peut penser que ce jour-là, il avança au moins trois types d’arguments : d’une part, la nécessité de protéger ce qui relève du patrimoine national, d’autre part l’illégalité réelle ou supposée de l’exportation du document surtout s’il porte des traces de radioactivité – qu’il se chargera de vérifier dès qu’il pourra en disposer – et enfin, sur le danger qu’il peut faire courir à tous ceux qui le manipuleraient si, comme il le  présume, il était contaminé !

La démonstration dut être convaincante, car elle réussit de justesse à faire saisir le cahier de laboratoire au départ de l’acheteur américain…dont on imagine le désappointement !

Néanmoins, la transaction aux enchères étant régulière et l’achat ayant bien eu lieu, il fallut trouver un compromis financier, c’est-à-dire un arrangement à l’amiable  permettant d’éviter tout contentieux hasardeux et, donc, rembourser l’enchérisseur à hauteur de ce qu’il avait effectivement payé !  Là encore, le professeur Pellerin prit les commandes en proposant de réunir la somme dans un tour de table et en « taxant » avec leur consentement et  à parts égales, son propre service – le SCPRI – le CEA, le CNRS et la COGEMA.

Pierre Pellerin dans son labo de comptage au Vésinet  (Ph. Paris Match)

Pierre Pellerin dans son labo de comptage au Vésinet (Ph. Paris Match)

Et c’est dans ces conditions, que le fameux cahier lui fut remis en décembre 1984 sur lequel il pratiqua lui-même au Vésinet une autoradiographie, page à page, ainsi que des analyses qualitatives et quantitatives par spectrométrie gamma pour identifier les éventuels éléments radioactifs déposés sur le papier et en évaluer la « quantité ». Ces expertises furent réalisées dans ses laboratoires sans discontinuer du 26 décembre au 6 janvier 1985.

Elles mirent en évidence non seulement des empreintes digitales « radioactives » (dues au au radium 226 en déséquilibre avec ses descendants radioactifs de la chaine de l’uranium 238) mais aussi la radioactivité de l’encre utilisée : on distingue en effet des lettres et des chiffres sur les autoradiographies…

Empreintes de Marie Curie et écriture et paraphe de Pierre Pellerin

Empreintes de Marie Curie et écriture et paraphe de Pierre Pellerin

Sans entrer dans le détail des centaines de résultats produits au cours de cette expertise, certains appellent néanmoins des commentaires techniques qui furent faits à l’époque par le SCPRI et que je me contente d’actualiser.

Tout d’abord, l’activité radioactive totale de l’ensemble des documents qui comprenaient à la fois le cahier et des fiches était de 640.000 picocuries de radium 226, soit en unités actuelles, 23.680 becquerels correspondant à environ à la radioactivité de 25 mètres-cube d’eau des ruisseaux les plus contaminés du secteur de l’étang de la Crouzille dans l’ex-bassin minier uranifère du Limousin.

Le cahier et ses annexes étaient donc contaminés, et des précautions s’imposaient pour leur manipulation. Mais les analyses montrèrent que cette contamination due presque exclusivement au radium 226 était hétérogène puisqu’une seule fiche dite « lame celluloïd » présentait 300.000 picocuries de radium (11.100 becquerels). Ce constat n’était toutefois pas surprenant car pour purifier les éléments radioactifs , Marie Curie était contrainte de procéder à de nombreuses manipulations préalables de pure chimie classique, qu’elle consignait scrupuleusement sur son cahier, mais qui ne mettaient en oeuvre aucune radioactivité!

En second lieu, l’empreinte digitale probable de Marie Curie qui apparaît en autoradiographie, a permis d’évaluer l’activité radioactive transférée par son doigt « souillé » à environ 75 becquerels de radium 226: ce résultat était « significatif », car en cas d’ingestion il aurait pu induire des doses globales de l’ordre de quelques dizaines de microsieverts. Doses sans doute faibles mais correspondant tout de même à 10% environ de la valeur limite annuelle de dose tolérée pour les populations en sus de la radioactivité naturelle .

S’agissant de l’évaluation des doses partielles reçues par les mains des manipulateurs de ce cahier, l’exposition cutanée localisée d’une personne au rayonnement (bêta), résultant d’un contact prolongé avec les parties les plus actives de ces documents, aurait pu atteindre quelques sieverts et donc entraîner l’apparition de lésions directes et radio-induites de la peau. Ces lésions n’étaient pas visibles sur la dépouille momifiée de Marie Curie lors de son exhumation alors que différentes biographies, dont celle écrite par sa fille Eve, les signalent.

Au niveau des « salissures » brunes figurant ponctuellement sur certaines pages, les doses imputables à l’émission alpha du radium auraient pu être considérables en cas de contact  (une centaine de sieverts dans une sphère de deux millimètres autour). Ces taches très actives, présentes sur le papier depuis 1905 ou 1906, ont d’ailleurs provoqué, ici ou là, la radiolyse de la cellulose, c’est-à-dire sa décomposition sous l’effet des rayonnements.  C’est en tout cas le constat justifié que faisait le SCPRI en 1985 ! Dans la mesure où le cahier n’a pas été décontaminé depuis, il n’y a pas lieu de penser que ces observations soient devenues caduques, compte tenu de la période radioactive du radium (1600 ans).

A la suite de ces analyses, le précieux et dangereux colis, désormais propriété conjointe du SCPRI – donc aujourd’hui de l’IRSN – du CEA, du CNRS et de la Cogema –donc aujourd’hui d’AREVA, fut un temps exposé au SCPRI sous une cloche de verre « plombé ». Autant qu’il m’en souvienne, c’est là que je l’ai découvert en 1985 lors d’une visite chez le Professeur Pellerin après une réunion de travail – complexe! -sur la transposition en droit français d’une directive Euratom sur la radioprotection.

Ensuite il fut exposé au musée de la Pile ZOE au Centre d’Etudes Nucléaires de Fontenay-aux-Roses, où il se trouve peut-être encore actuellement !  Mon sentiment c’est que si l’occasion se présente, il serait sûrement opportun de procéder à de nouvelles investigations métrologiques qui confirmeraient les données de 1985 et permettraient, grâce à des méthodes analytiques affinées depuis cette époque d’explorer des champs auparavant techniquement inaccessibles et de tirer de nouveaux enseignements.

On peut en outre penser que les autres cahiers des Curie, notamment ceux qui sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque de France sont également contaminés, et, grosso modo, dans les mêmes ordres de grandeur: les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Indépendamment de sa contamination radioactive, ce cahier de 1904-1906 présente un grand intérêt sur d’autres plans et sa lecture bien que parfois difficile, atteste du travail considérable réalisé par Marie Curie en personne au début du 20ième siècle pour perfectionner les méthodes de séparation des radioéléments qu’elle avait découverts quelques années auparavant et pour en préciser les caractéristiques physico-chimiques. Elle multipliait les dosages, » les courbes d’étalonnage et d’accumulation » et variait en permanence les séries échantillonnées, les barboteurs et les  solutions chimiques .

On est littéralement frappé par la masse d’expérimentations qu’elle effectuait quotidiennement, alignant de sa petite écriture d’intellectuelle – probablement un peu myope mais au regard panoramique sur le monde – d’interminables colonnes de chiffres, fruits de ses mesures ou de ses calculs incontestablement manuels. En tant que tel, le contenu de ce cahier mériterait une exploitation spécifique. Je n’exclus pas de me pencher de nouveau sur ce document, d’autant qu’un fac-similé m’a été remis dans les années 1990 par une des anciennes assistantes de Pierre Pellerin, Liliane G.

Pour conclure, je suppose que beaucoup souhaitent savoir ce que mentionne le fameux cahier dans les jours qui ont suivi le 19 avril 1906, date du décès accidentel de Pierre Curie.  Rien. En fait, le travail de Marie semble s’être interrompu jusqu’au 4 mai 1906.  Ce jour-là, elle ne fait aucune allusion au deuil qui l’a frappé et se limite à indiquer que le « bromure qui a servi les flacons 4,6, 9 (probablement antérieurement au jour de la mort de Pierre)  était suspecté d’avoir subi une transformation ». « On a pris le bromure restant… »

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Les mots manquent pour dire la douleur. Seul le silence exprime la souffrance.

D’autre part, un cahier de labo reste un cahier de labo. Jamais il ne devient, un journal intime !  Surtout pour la pudique Marie. Même dans le malheur, elle ne confond pas les genres…

Par la suite, le cahier est renseigné de manière plus épisodique et beaucoup moins précisément qu’autrefois… Sans Pierre, l’ambiance n’est manifestement plus la même ! Ni l’entrain à travailler. Mais là, il ne s’agit plus d’une découverte!

Marie dans son labo.

Marie dans son labo.

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