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Posts Tagged ‘Périgord Noir’

Admirer la Dordogne des rives de La Roche Gageac, c’est un rituel auquel on ne saurait se dérober! Mais ce ne fut jamais une routine. On a beau, depuis plus de quarante ans, repasser sans cesse à cet endroit, en toutes saisons, le panorama suscite toujours le même émerveillement, éveille toujours de nouveaux rêves et désormais ressuscite, mieux (au moins autant) qu’en tout autre lieu du Périgord Noir, le souvenir de ceux qui ne sont plus!

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Le gitan qui vendait ses paniers sur le quai dans les années quatre-vingt, jusqu’à parfois accrocher sa production aux grilles du monument aux morts, n’est plus là depuis longtemps. Et, non plus Mimi, notre demoiselle, tantine sautillante à talons hauts qui portait un béret pastel à la manière d’un chasseur alpin, et qui l’interpellait familièrement! Mais, au cœur de l’hiver, ils continuent de hanter l’esplanade surplombant la rivière, profitant sans nul doute du calme et du silence de la nature pour reprendre leurs quartiers d’antan. C’est le temps où les souvenirs peuvent s’épancher et se manifester sans entrave avant la furie touristique de l’été.

Les anglais d’avant le Brexit viendront sans doute encore. Progressivement ils prendront de l’âge et se presseront moins nombreux…Ceux d’après en auront désormais moins l’occasion! Mais, à la belle saison, les eaux de la Dordogne continueront néanmoins d’accueillir des aventuriers en sandales pour une croisière en gabarres jusqu’à Castelnaud-la Chapelle ou Beynac à la recherche improbable de la légendaire carpe, qui narguait les pêcheurs de l’avant dernier siècle…

Des nuées de canoës descendront la rivière, tandis que leurs occupants distrairont le temps concédé par une navigation facile, en mitraillant avec leurs Iphones ou Smartphones à tout faire, y compris et surtout des selfies, leurs propres bobines hilares dans le décor des collines riveraines coiffées de leurs châteaux féodaux, dont ils diffuseront immédiatement les images dans l’Europe entière. D’autres, moins aventureux ou plus botanistes musarderont à travers les ruelles à flan de rocher de la Roque, admiratifs du jardin tropical, éteint à la morte saison, avant d’aller se restaurer à la Plume d’Oie d’un menu périgourdin rapporté des brumes nordiques mais plus vrai que nature! A moins qu’ils ne préfèrent un autre bistrot moins coûteux.

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A coup sûr, l’imperturbable Dordogne continuera de rouler ses ondes impétueuses, sans se soucier de nos états d’âme… Immuable et irremplaçable reliquaire, elle évoque pourtant tant de moments précieux de notre jeunesse, et de joies simples et familiales dans ce lieu aujourd’hui déserté, si propice à la nostalgie…

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Il est encore temps d’en profiter avant que des ruées de touristes ne viennent troubler la quiétude de l’endroit dès les premiers vols d’hirondelles dans les charmilles des cafés du bord de l’eau. Pour l’heure, j’aime regarder vers l’amont, plus secret et sauvage.

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Pour ceux qui cherchent à se ressourcer sur les traces mythiques de Jacquou le Croquant, il vaut mieux choisir la saison des champignons, des noix  et des châtaignes que le plein été, pour cheminer sur les sentiers des forêts de chênes pubescents et truffiers du sarladais ou pour admirer les vallées presque désertées de la Dordogne ou de la Vézère…

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Du pont de Vitrac sur la Dordogne

C’est dans le calme retrouvé des combes et des causses du Périgord Noir ou dans les ruelles détrempées de Sarlat, un soir d’automne après l’orage, qu’on a quelque chance de « sentir » ces présences invisibles et bienveillantes des héros périgourdins d’autrefois … En effet, si les fantômes se gaussent du temps qui passe, ils répugnent à s’exhiber devant des nuées de touristes qui piétinent leurs repères, en s’agglutinant, de mai à octobre, dans les fast food du vieux Sarlat…

En été, des hordes de vacanciers s’égosillant dans tous les idiomes de la terre, majoritairement à consonance anglo-saxonne,  se gavent de foie gras recomposé et d’omelettes aux cèpes importés, là où, trois ou quatre siècles auparavant, les gentilshommes des châteaux alentour s’étripaient gaiement à coups de rapières et d’estocs. Ils digèrent en rotant bruyamment dans les venelles et les traboules, où s’entrechoquaient en s’injuriant en patois, les charrettes des paysans et les berlines des magistrats de la ville… C’était avant, dans le monde disparu si bien décrit par l’écrivain montignacois, Eugène Le Roy (1836-1907)

Cependant, pour qui sait s’affranchir des odeurs de frites et écouter les bruits et susurrements d’autrefois au-delà de la trivialité sonore ambiante, les sabots du cheval de l’indomptable général Fournier Sarlovèze (1773-1827) ou le timbre des bottes d’Etienne de la Boétie (1530-1563) et de son ami Michel de Montaigne (1533-1592), persistent à résonner sur les pavés! Pour peu qu’on y prenne garde, on peut même s’imaginer surprendre, nos deux philosophes inventeurs de la démocratie, devisant de conserve dans l’ombre du porche Renaissance de la maison d’Etienne ou sur le parvis du Peyrou de la ci-devant cathédrale Saint-Sacerdos! Ou encore, gravissant la rue bien nommée « Montaigne » vers la Lanterne des Morts en aplomb du jardin des enfeus!

Seules la nuit et la sérénité des fins de saison, associées à l’humidité froide de l’automne, permettent à la rêverie de s’incarner dans le réel et de réaliser le prodige de ressusciter le passé… Ce n’est en effet pas une mince affaire que de gommer, l’espace de quelques instants, la vulgarité consumériste d’une prétendue modernité qui se pare ici et frauduleusement, des atours de la tradition. Tout devient alors possible sinon plausible, y compris de « réanimer » les enfeus. Sauf des chiens errants de plus ne plus rares qui lèvent la patte sans discrimination, ces niches sépulcrales sont oubliés une grande partie de l’année, victimes de la pression « estivalière » et festivalière. Elles n’en demeurent pas moins l’ultime et discret refuge des mânes et des âmes en peine, lorsque la ville est envahie par les marchands du temple, vendeurs de conserves et de gravures « authentiques » à la mode chinoise…

Ce n’est donc qu’à l’automne, qu’on peut réellement prendre le pouls des catafalques de pierre et retrouver à la lueur des becs de gaz,  les émotions d’antan dans une ville endormie!

 

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La maison natale d’Etienne de la Boétie

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Chaque année, c’est le même scénario. Les retrouvailles du Périgord Noir avec lui-même débutent lorsque s’amorce, dans les bois, les prairies et les vergers, le processus d’apoptose des canopées qui se colorent de rouille, à l’identique des pigmentations argileuses de la terre ferrugineuse du pays! Et que s’impose partout l’odeur des feuilles mortes mouillées sédimentant et fermentant dans les sous-bois…

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Non loin de là, sur les rives de la Vézère, le temps est, en principe, venu de retrouver l’aventure millénaire des peintures de Lascaux, que les nécessités de l’économie touristique dénaturent chaque jour un peu plus. La culture démocratisée se mue progressivement ici mais, irrémédiablement – comme à Versailles ou au Mont-Saint-Michel – en une sous-culture de masse, prédigérée et vénale…On ne dénoncera jamais assez les dégâts considérables qu’occasionne l’idéologie consumériste moderne aux accents égalitaristes, lorsqu’elle se conjugue à tous les temps avec la marchandisation outrancière d’un patrimoine qu’on ne distingue plus que par ses produits « dérivés »!

Sous peu, les bois de Lascaux n’auront plus guère d’autre secret que celui d’une barre HLM construite en périphérie de Montignac en contrebas d’une grotte préhistorique, dont l’existence même pourra être avantageusement ignorée! L’important sera de vendre dans les boutiques du voisinage, des cendriers, des boites à pilules ou de fausses lauzes décorées des médiocres copies des peintures rupestres réalisées par nos aïeux, il y a  près de vingt-mille ans!

S’y retrouveraient-ils, les quatre gamins de Montignac ou leur mentor des Eyzies-de-Tayac, le préhistorien et abbé Breuil (1877-1961), qui découvrirent la grotte de Lascaux en 1940, face à l’immense serpent de béton en cours de construction en contrebas de la colline?

Le bois de Lascaux

Le bois et la colline de Lascaux encore !

Le nouveau Lascaux sera un gigantesque parc d’attraction à visée commerciale, dont témoignent déjà les immenses parkings aménagés pour la circonstance à l’entrée de Montignac, afin d’accueillir les clients des tour-opérateurs du monde entier! La révolution numérique le rendra-il virtuel et accessible sur abonnement? Déjà l’idée pointe pour les cimetières!

Le pire n’est cependant jamais certain,  et dans l’attente de l’apocalypse de la culture, rien n’interdit de savourer encore, l’automne en Périgord Noir ! La seule période où dans les rares auberges ouvertes, l’omelette aux cèpes et les pommes sarladaises sont authentiquement issues du terroir… La seule aussi où l’on peut s’émerveiller sans se gêner des coudes, à la tombée du jour, lorsque la lumière rouge et rasante du soleil couchant, confère un étrange relief aux façades des maisons de pierre aux toits de lauze! Des plus modestes chaumières des combes isolées, jusqu’aux maisons cossues de  la vallée de la Dordogne et aux orgueilleux hôtels particuliers de Sarlat!

Pour le fun, rien ne s’oppose alors au plaisir de cultiver la nostalgie de ces veillées d’autrefois dans les fermes, où l’on se racontait des légendes, en écalant les noix, regroupés autour du cantou! Et des potins aussi qu’on colportait dès le lendemain à la chasse…

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Eugène Le Roy à Montignac

 

 

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