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Posts Tagged ‘patois’

Depuis six mois, de nombreux personnages de mon enfance se sont succédés sur ce blog, pour en quelque sorte, y élire domicile, comme s’ils se mettaient provisoirement en congé de leur dernière demeure. On peut penser qu’ils ne sont pas trop mécontents de se retrouver ici sous les feux des projecteurs. Et, même pour les plus anciens d’entre eux, de découvrir ces fameux feux de la rampe, alors que, jusqu’à présent, besogneux et anonymes, ils n’interféraient le plus souvent dans nos vies que par le seul fait de nous l’avoir transmise. Des actes attestaient de notre filiation et deux dates bornaient et caractérisaient leur histoire.

La notion même de « projecteur » leur apparait sûrement étrange, au moins pour ceux qui n’ont connu de leur vivant que l’ombre portée de la bougie ou les spectres de l’âtre de la cheminée de leur unique pièce de vie…On peut même penser que ça les distrait un peu de sortir de leurs closeries du Bas Maine, des chemins creux du bocage vendéen, des voies de halage ou des gabares du Val de Loire! Dire qu’ils sont contents de revivre aujourd’hui dans des circuits des ordinateurs, serait probablement excessif car il y a un risque : celui que leur existence soit regardée par le petit bout de la lorgnette, déformée et réinterprétée abusivement par quelqu’un, qui, armé d’un clavier, joue les demiurges…Et ce qui est sans doute encore plus troublant pour ces aïeux, c’est que celui-là qui parle d’eux et nécessairement les caricature, est un freluquet qui leur ressemble un peu. Ils pourraient en conclure en rigolant qu’on n’est jamais trahi que par les siens !  J’espère « en rigolant » !

La Loire angevine – un langage

Mais  qu’ils se rassurent, ces ancêtres – à supposer que ce semblant de résurrection leur en donne le loisir – le vieux mirliflore, passionné d’oxymores et agnostique impénitent, qui se joue des lustres comme du modèle standard de la cosmologie moderne, ne les fait revivre qu’au travers d’une sorte de syndrome de Charles Bonnet. Un peu comme ces reconstructions fantomatiques que connaissent les patients malvoyants, qui croient revoir leurs proches disparus sur leur canapé. Ces visions sont explicables et plus vraies que nature, mais illusoires car elles ne changent rien à la perte du triple ou du quadruple A, pour les Etats « souverains » comme pour les andouillettes de Troyes. Et évidemment, elles ne redonnent vie que le temps d’une évocation…

C’est ainsi que le godelureau sur le déclin qui manipule les commandes de son « computer », croit parfois entendre – à tort – au détour d’un rayon de supermarché, un « fi d’moine » sonore qui lui rappelle sa grand-mère Marguerite Cailletreau (1897-1986) l’épouse de Marcel, le chasseur d’Afrique. Plus qu’une signature, ce juron d’un autre âge s’apparente à une sorte d’empreinte génétique de la dite grand-mère, et même de toute une époque et de toute une province !

« Fi de Moine » ? S’agit-il d’un innocent blasphème, d’une exclamation familière qui fut souvent reprise par ses enfants ? Nul ne le sait vraiment. Peu importe, ce qui est certain, c’est que cette interjection collait à la grand-mère et qu’elle la fait revivre dans nos mémoires, car elle l’exprimait en diverses et maintes circonstances, comme un support de langage, intermédiaire catalytique d’une réflexion en cours. Sa signification est probablement aussi complexe à élucider que le décodage des assemblages hélicoïdaux des acides aminés de l’ADN. Cet exercice procède peut-être d’une même quête d’identité et de pérennité, celle de la recherche du caractère unique de chaque individu ou d’une collectivité.

Marguerite et Eugénie : Non mais!

Tous les invités de mes chroniques usaient d’un patois, en l’occurrence pour la plupart d’entre eux, d’un parler du terroir angevin très spécifique. Les évoquer en s’affranchissant de tout ou partie de leur langage ou de leur syntaxe est donc, dans son principe, une approximation méthodologique regrettable, car la manière dont nous parlons est déterminante pour exprimer une culture et développer nos concepts. D’autant, que s’agissant de nos aïeux, cette culture était d’abord orale. Mais comment faire autrement, faute de pouvoir se référer à des enregistrements inexistants?

Assez proche du français des poètes de la Pléiade et de Rabelais, le patois d’Anjou, qui varie d’ailleurs sensiblement entre les deux rives de la Loire, reprend de cette lointaine ascendance aux confins de la Renaissance, certaines expressions aujourd’hui incompréhensibles. Il n’est pas impossible que c’est là qu’il faille rechercher l’origine de ce « fi d’moine », dont la truculence frisant la paillardise n’échappe à personne… Ce qui surprend, c’est que la grand-mère en use, alors que jusqu’à preuve du contraire, elle n’avait jamais fréquenté les salles de garde des carabins d’autrefois!  Qu’en est-il des formulations qui s’en rapprochent, du type « fi d’garce ! » ou « fi d’garne » également fréquentes dans les propos angevins de la famille, y compris, dans ceux des expatriés hors d’Anjou de longue date , comme mon père ? Ou encore, de cette autre expression très énigmatique : « Non de d’là ! » ? Pour cette dernière, l’orthographe est en outre incertaine. Elle est surtout employée par mon père pour rythmer une conversation, en particulier dès qu’il s’agit de renforcer une affirmation, conforter une proposition, ou encore marquer sa surprise… Mais, son décryptage, voire son écriture reste à stabiliser ! Lui-même en ignore la genèse!  Mais je ne sais pas, moi non plus, pour quel motif, fondamentalement, on appelle un chat, « un chat » , sauf à me référer à une étymologie qui ne me fournit qu’une filiation sans m’apprendre le « pourquoi » des choses.

Il n’est pas question ici de décrire ce patois angevin parlé par nos ancêtres jusqu’à nos grands-parents. Ce patois qui exprime la diversité et la ruralité d’une société paysanne qui s’est transformée jusqu’à disparaitre. Plusieurs auteurs depuis un siècle ont publié des dictionnaires et des lexiques, qui collectionnent ces mots qu’on ne comprend qu’en Anjou et ces prononciations particulières. Ces parlers vernaculaires démasquent celui qui les emploie, quel que soit l’endroit où il se trouve ! Aucun de ces ouvrages n’est d’ailleurs exhaustif et la chasse aux mots demeurera longtemps ouverte! C’est de notre patrimoine, dont il est question.

Qui, en effet, ailleurs que dans le Val de Loire angevin, appelle ses enfants, « queniaux » ou fait allusion à des groseilles quand il parle de « castilles » ? Qui, hors de l’Anjou, peut se permettre – sans être taxé de grossier personnage – d’écraser le « s » de Pasquier pour le transformer en « Pâquier » ?

Le patois, c’est aussi une façon particulière d’organiser la phrase – donc sa pensée – de concevoir l’orthographe et de transformer les mots comme en témoignent les rimiaux d’Anjou du poète Emile Joulain, ou encore, au sein de notre propre famille cet extrait d’une lettre rédigée, il y a plus de soixante ans par Eugénie Chollet (1897-1979) l’épouse d’Auguste Cailletreau. Elle était originaire de Beaupréau dans les Mauges:

«  Ben chars Vourtous,

J’avons été ben benèsse d’avouère de vos nouvelles, ben content qui de voye çé ben passer pour Vourtous. Nous jallons vrai ben pour asteur torjour dem bon por vous ! Du failli et un p’tit vent qui j’emboule la goule et du frette, on se crait à Nouel. Pour lé bêtes, cé vrai ben, ya le tonton qui s’affair. A j’vous crêt pour qu’ren n’y manque quand vous seyez r’venu, … je cret ben, j’nai ren d’pu à dire que c’té mère qu’jai été vouère après marienne … ».

Lisant ses lignes avec tendresse, on ne peut s’empêcher d’apprécier la justesse du constat du philosophe Michel Serres : « L’homme ou la femme n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né(e) sous péridurale et de naissance programmée, il ou elle ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement».

D’où notre difficulté à rendre compte de manière crédible d’un monde qui nous est, certes, familier, si proche et qui a disparu… Pourtant, je persiste à penser qu’il ne faut pas abandonner cette entreprise mémorielle, car, méconnaître son histoire, c’est se condamner à la revivre… avec ses pleins et ses déliés !

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