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(Version mise à jour le 13 septembre 2017)

J’écris dans l’espoir, peut-être vain, qu’un jour, un de mes petits-fils, un de mes petits-neveux ou nièces, ou encore un lointain descendant de Marcel Pasquier, prenant par hasard connaissance de mes historiettes découvre d’où provient son inexplicable aversion pour la betterave rouge ou sa passion pour l’Afrique. De fait, leur aïeul goutait peu la betterave rouge, ainsi que son fils et moi-même ! De ce grand-père, ils s’imagineront peut-être avoir hérité d’un petit grain de beauté, d’un soupçon de folie romantique, ou même d’une passion pour les chevaux !

Sachez, hypothétiques lecteurs, que lorsque cet arrière-arrière-grand-père a vu le jour, le monde s’apparentait beaucoup plus à celui de Napoléon 1er qu’à celui du début du 21ème siècle. La plupart des découvertes qui ont conduit à concevoir tant d’objets qui nous sont à la fois familiers et « indispensables » étaient encore dans les limbes.

Aucun de ces outils, comme la télévision, le téléphone, l’ordinateur, le smartphone n’existait et n’était même entrevu comme possible…Deux jours de navigation furent nécessaires à Marcel en 1911 pour rejoindre le port d’Alger depuis Marseille alors qu’en deux heures d’avion depuis Orly, on atterrit aujourd’hui à Dar El Beida, étant entendu que les contrôles de sécurité prennent autant de temps que le trajet lui-même !

Les inventeurs et les savants géniaux qui furent à l’origine de ces innovations désormais omniprésentes – presque omnipotentes dans nos vies quotidiennes – n’en étaient encore qu’au stade des études au moment où Marcel est né en 1892 au cœur du Pays de Thiérache ! S’il revenait brutalement, nul doute qu’il ne comprendrait rien à notre univers tellement étranger au sien ! Il ne reconnaitrait presque rien d’un monde peuplé d’objets insolites, destinés à satisfaire des besoins qu’il n’éprouverait pas. Même après explication, il n’est pas certain qu’il en percevrait la nécessité, faute d’adhérer aux schémas culturels et aux comportements qui les rendent actuellement obligatoires.

Quel intérêt peut en effet présenter un ordinateur pour un homme du 19ème siècle qui s’étonnerait sûrement de notre tendance compulsive à tout calculer, tout conserver, tout classer et à n’écrire qu’en tapotant sur un clavier le nez collé sur un écran? Sans parler évidemment de domaines encore plus déstabilisant comme la radioactivité, la physique de l’atome, la relativité, la mécanique quantique et tous ces monuments de la pensée contemporaine qui ont totalement bouleversé notre manière d’appréhender le monde depuis un siècle. Sans compter, non plus, notre perception de l’aventure humaine. Du temps de la petite enfance de Marcel, les conquêtes coloniales faisaient rêver alors qu’elles sont considérées aujourd’hui comme des infamies et des atteintes inadmissibles aux droits de l’homme, dont le caractère universel ne traversait l’esprit de personne.

L’aventure humaine du 21ième siècle, désormais médiatisée glorifie à outrance la prouesse et l’exploit dans le but exclusif d’éprouver, le plus souvent, par délégation, des sensations extrêmes. Mais dans le même temps, la société moderne communie sans nuance au culte du principe de précaution, en refusant systématiquement la nécessaire prise de risque, condition sine qua non du progrès.

Marcel était manifestement d’un autre monde. De ce grand-père, qui nous est à la fois étranger et si proche, je n’ai personnellement gardé, outre quelques furtives images, que le vague souvenir d’un vieil homme, la casquette vissée sur le crâne, entrevu au début des années cinquante ! D’un homme amaigri et quasi-agonisant, foudroyé en quelques mois par un cancer du pancréas. Un très vieil homme, à mes yeux, inaccessible, et qui pourtant n’avait pas atteint l’âge que j’ai au moment où je rédige ces lignes…

 

Hospice civil de Vervins en 1892

Son parcours personnel a débuté vers onze heures du matin le 6 octobre 1892 à l’hospice civil de la ville de Vervins, une petite sous-préfecture de l’Aisne. Mais ce n’est que le lendemain que le vieux docteur Auguste Penant, le médecin présent lors de l’accouchement et responsable de l’’hospice, se présenta à la mairie pour déclarer sa naissance.

Place de l’hospice

Marcel Emile Pasquier est le fils de Charles Pasquier, un « manœuvrier » de trente-sept ans et de sa femme Louise Lucie Desse, une « ménagère » de vingt-cinq ans. Le docteur, un notable reconnu de la ville – où son père exerçait déjà la médecine – était accompagné de Léopold Bailly, agent de bureau à l’hospice. En plus des deux déclarants, l’acte de naissance fut cosigné par l’adjoint au maire Louis Brucelle, chevalier de la Légion d’honneur et officier d’académie, et par un appariteur municipal, Henri Ducastel, dont il précisé qu’il n’est pas parent avec l’enfant mais qu’il réside dans la ville.

Le nouveau-né, Marcel Pasquier – qui deviendra beaucoup plus tard mon grand-père paternel – était le troisième enfant du couple, qui en comptera au total quatre, Charlotte, née en 1890, décédée en 1905, Maurice Louis Charles, qui mourra le 29 novembre 1889 à l’âge de neuf mois chez «sa grand- mère maternelle » et enfin la petite cadette Marthe (1900-1977).

A sa naissance, ses parents Charles et Louise habitaient au 6 de la rue des Foulons à Vervins chez Hélène Ruphine Ernestine Desse, la grand-mère maternelle. Domestiques ballotés d’un endroit à un autre au gré des offres de travail, ils ne possédaient pas en 1892 de domicile propre. Tantôt, ils logeaient chez la mère de Louise, tantôt chez leurs patrons du moment: ainsi le petit Maurice était né à Brunehamel à une vingtaine de kilomètres de Vervins, alors que quelques mois plus tard, le couple habitait à Aubenton.

Après la naissance de Marcel, la famille résida un temps à Flavigny-le-Grand, où Charles était devenu cocher chez un notaire. Toutes ces localités n’étaient en fait distantes que d’une vingtaine de kilomètres les unes des autres. Mais cela suffisait pour contraindre parfois Charles et Louise à confier leurs petits aux bons soins de leur grand-mère maternelle Hélène Ruphine Ernestine.

Famille Pasquier en 1900

En 1892, la ville de Vervins, chef-lieu de canton de l’Aisne, compte un peu plus de trois mille deux cents habitants. Traversée par une petite rivière – le Vilpion – un sous-affluent de la Seine, elle possède grâce à elle et à sa force motrice, une industrie textile en pleine expansion, avec ses filatures de coton, de laine et ses fabriques de tissus, de tricots ainsi que de toiles à sacs.

Comme c’est souvent le cas en Thiérache à la fin du 19ème siècle sa population plutôt modeste – voire pauvre- vit à la fois de l’usine où elle est employée à titre de main-d’œuvre ouvrière, et de la terre qu’elle continue de cultiver par petites parcelles. C’est dans cette région que se développèrent les premiers mouvements sociaux – dont plusieurs assez rudes – et c’est ici que le syndicalisme français prit naissance. Ainsi, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Vervins, se trouve Fourmies, où, le premier mai 1891, une manifestation de grévistes soutenue par la population se solda par un massacre perpétré par la troupe qui tira sur la foule. Une quinzaine de personnes dont quatre jeunes filles furent tuées.

On sait peu de chose de l’enfance de Marcel Pasquier, ni des conditions de vie de sa famille. Peu de noms d’amis ou même de parents proches nous sont parvenus. Tout juste peut-on présumer que Charles et Louise connaissaient les personnages publics présents dans leur environnement familier, comme Ernest Leclerc, le garde champêtre de Vervins, ou encore Arthur Hubert, le préposé chargé du contrôle de l’octroi !

On peut penser aussi qu’ils s’émurent comme tout un chacun face, à certains faits divers comme l’assassinat à Fontaine-lès-Vervins de Louise Degoix le 4 février 1903 par un de ses employés belges Victor Moort. Un drame crapuleux qui suscita une grande émotion et beaucoup de passion dans la région, et aboutit à la condamnation à mort du criminel, commuée en détention à perpétuité au bagne de Cayenne…

Ce qui est certain, c’est que la famille de Marcel n’était pas riche, bien que des questions restent pendantes quant à l’état de fortune à une ou deux générations de sa branche maternelle.

Charles Pasquier, le père, né en 1855, est lui-même le fils ainé d’un journalier agricole du Lion d’Angers en Anjou. Sa présence ici, si loin de sa terre natale, est en grande partie inexpliquée… Qu’avait-il voulu fuir ou abandonner en quittant définitivement l’Anjou pour la Thiérache vers 1885 ?  A quelle occasion et quand a-t-il rencontré son épouse, de douze ans sa cadette ?

Bien qu’aucune réponse formelle n’ait été apportée, attestée par un document fiable, la tradition familiale voudrait qu’il soit parti d’Anjou pour échapper au service militaire après avoir tiré un mauvais numéro ! En 1975 lorsqu’on interrogeait Marguerite Cailletreau, la femme de Marcel à ce sujet – bru dudit Charles – elle en parlait encore avec une grande émotion, comme si cette supposée rébellion ou désertion, avait durablement entaché l’honneur de la famille ! En fait on verra par la suite que cette rumeur n’était pas fondée, même si les motivations de Charles demeurent à élucider ! Probablement à jamais…

Louise Hélène Lucie Desse, la mère de Marcel était née de père inconnu à Puteaux près de Paris, le 12 mai 1867 au domicile de sa mère Hélène Ruphine Ernestine Desse. Elle fut déclarée le 14 mai 1867 à la mairie de cette ville par une certaine Marie Roche sage-femme âgée de soixante-deux ans demeurant au n°1 de la rue des Martyrs, par Jean Arod, peintre âgé de quarante-et-un ans demeurant au 52 rue de Paris et par Pierre Lhopital, un charpentier de quarante-huit ans demeurant au 133 rue Saint Germain. On ne sait rien des liens existants entre ces témoins providentiels et Hélène, la mère de l’enfant. Aucune archive indiscutable, aucun témoignage ne permettent de privilégier telle ou telle hypothèse. Même les lieux sont devenus méconnaissable : le quartier de naissance de Louise Desse a disparu sous l’esplanade de la Défense.

 « De père inconnu ». Le fait est banal, même s’il est probable qu’il a entrainé une sorte de rejet d’Hélène Ruphine Ernestine par une partie de la famille Desse.  Ce qui en revanche est plus singulier c’est qu’Hélène Ruphine Ernestine mit au monde neuf enfants sans qu’aucun père n’ait jamais été identifié dans les registres d’état civil ! Qui était donc réellement cette Hélène Desse, jeune femme originaire de Brunehamel, dont la vie et les motivations demeurent des énigmes ?  Que faisait-elle en région parisienne en 1867 ? Avec qui vivait-elle ? Autant de questions sans réponse satisfaisante… Seules subsistent d’elle, une ou deux photographies prises à la fin de sa vie…

Hélène Ruphine Desse née en 1847, à la fin de sa vie au début des années 1920

 Apprenti- pâtissier (1904 -1910) 

La scolarité de Marcel s’effectue au collège privé St Joseph de Vervins. Pourquoi un collège privé, donc payant, alors qu’il existe une école primaire publique et une école primaire supérieure dirigée par M. Chaleil, officier d’académie et réservée aux boursiers de l’Etat ? Pourquoi n’a-t-il pas bénéficié de bourses comme il aurait sans doute pu y prétendre, eu égard à la condition sociale de ses parents ? Nul ne le sait. Quoiqu’il en soit, à l’issue de sa scolarité, Marcel sait lire, écrire et compter sans, semble-t-il, obtenir le certificat d’études primaires. Il se destine alors au métier de pâtissier et de boulanger et entame son apprentissage, tout d’abord à Givet (Ardennes), 1 place Carnot, puis à Charleville à la Maison Stef, à Sermaize-les-Bains (Marne) près de Vitry-le-François à la Maison Gillot et enfin à la Maison Adam à Metz en Lorraine annexée.

En supposant que le nombre de recettes notées dans son carnet d’arpète est proportionnel à la durée de sa présence chez chacun de ses patrons, on peut estimer qu’il resta à Givet de septembre 1904 à décembre 1906, à Charleville de janvier 1907 à octobre 1909, à Sermaize les Bains de novembre 1909 à avril 1910 et à Metz de mai à décembre 1910.

Marcel consigne en effet sur un carnet les recettes des gâteaux qu’il a apprises et qu’il a recopiées avec application. L’écriture est régulière et la présentation est rigoureuse. On peut penser qu’y figurent les préparations réalisées chez ses patrons et sous leur dictée, et qu’elles ont été ensuite recopiées « au propre ». Parfois des spécialités locales sont mentionnées : c’est le cas en particulier des « Cuisses de Sermaize » ; Sermaize étant effectivement connue à l’époque pour ses spécialités de sucreries. Cela montre également que Marcel acquiert son métier dans les meilleurs endroits du Nord et de Lorraine. C’est une sorte de compagnonnage du Tour de France… Si l’on en juge par le soin méthodique avec lequel ses recettes sont rapportées, on ne peut que conclure à l’intérêt que portait l’adolescent à son futur métier.

Dans cet esprit, pour compléter une recette ou mieux la mémoriser, Marcel l’illustre souvent par un dessin. C’est ainsi qu’il représente la forme de tel ou tel gâteau ou qu’il donne des exemples de décoration, classique ou originale. Ces dessins ne sont d’ailleurs pas toujours en rapport direct avec la pâtisserie. Ainsi en est-il d’une sorte d’arbuste, un fuchsia peut-être, portant sur ses rameaux terminaux des fleurs à clochettes. De même une silhouette de zouave ou de spahi apparaît sur la page de garde des recettes rassemblées à la Maison Gillot de Sermaize les Bains. Faut-il y voir l’expression d’une attirance pour l’aventure coloniale ? Certaines esquisses, telles que des grappes de raisin sur un cep de vigne ou des glands sur une branche de chêne, témoignent d’une réelle aptitude pour la description de natures mortes et aussi d’un goût pour la précision graphique. Ses notes du Maroc le confirmeront ultérieurement.

Enfin, il n’est pas possible d’omettre, s’agissant de ce carnet, une curieuse page intitulée « Amour » ! Malheureusement, la rubrique a disparu. Peut-être n’a-t-elle jamais existé autrement que comme une porte ouverte à la rêverie !

La « rupture » ! Pourquoi ? Par dépit, par passion du cheval ou par patriotisme ?

Qui peut expliquer ce qui se produisit ce 28 décembre 1910 ? Ce jour-là, Marcel se présente au bureau de recrutement de la mairie de Nancy, place Stanislas et s’engage pour cinq ans dans les chasseurs d’Afrique. Il est difficile d’imaginer ce qui a pu pousser Marcel à faire ce choix, alors qu’il travaillait à Metz et qu’il était sur le point d’achever son apprentissage d’ouvrier pâtissier. Cherchait-il à rompre avec ses parents ?

A dix-huit ans, il est possible aussi qu’il ait souhaité simplement devancer l’appel pour choisir son affectation. Et dans le même temps, goûter un peu d’aventure et amasser un petit pécule pour s’installer ultérieurement à son compte.  L’ambiance à Metz sous le joug allemand lui était peut-être pénible, voire insupportable !

De nombreuses explications sont possibles, d’ailleurs non exclusives les unes des autres. Il est néanmoins logique de considérer que ce n’est pas le hasard, qui a conduit Marcel à choisir les chasseurs d’Afrique, à Nancy, ville natale du maréchal Lyautey (1854-1934) qui, quelques années auparavant, s’était distingué à la tête d’un corps expéditionnaire français, au Maroc.

Ayant effectué la fin de son apprentissage en territoire lorrain occupé par l’Allemagne, il est plausible que dans cette période de tension internationale, de nationalisme et de patriotisme exacerbés, un jeune homme choisisse de servir son pays en s’engageant dans l’armée, surtout si cela permet de découvrir de nouveaux paysages sous des latitudes plus clémentes. L’expansion coloniale de l’époque constitue en effet un excellent moyen de satisfaire son goût du voyage et de l’exotisme, et parallèlement, d’exorciser la défaite et la « mutilation » territoriale de la guerre de 1870 contre l’Empire allemand.

Il n’est pas impossible non plus que Marcel ait pensé qu’à l’issue de cette période militaire, il s’installerait en Algérie ou au Maroc. Nombreux, en effet, furent les alsaciens lorrains qui, à la suite du traité de Francfort du 10 mai 1871, décidèrent de quitter leur région annexée et d’émigrer vers les récentes colonies d’Afrique du Nord, après un engagement plus ou moins long dans l’armée coloniale. Si tel était le dessein de Marcel, il est bien évident qu’il ne pouvait qu’être contrarié par la guerre de 1914-1918 qui a totalement bousculé l’ordre ancien. Qui peut dire enfin si l’engagement de Marcel n’est pas la conséquence un peu folle d’une déception amoureuse ? Faute de confidence de sa part, il n’est pas possible de trancher !

En tout état de cause, le 28 décembre 1910, Marcel signe son engagement pour le premier régiment de chasseurs d’Afrique sous le numéro de matricule 114. Sa fiche signalétique indique qu’il mesure 1 mètre 63, que ses yeux sont bleus verdâtres. Parmi les renseignements morphologiques complémentaires, il est indiqué que ses « lèvres supérieures sont légèrement relevées laissant apparaître ses incisives ».

Le premier régiment de chasseurs d’Afrique dans lequel est incorporé Marcel est un régiment de cavalerie, qui appartient à l’armée d’Afrique, au même titre que les zouaves, les spahis, les goums ou les zéphirs. Créé le 17 novembre 1831, un an après le débarquement du corps expéditionnaire français sur la plage de Sidi-Ferruch en Algérie, ce corps de cavalerie légère était à l’origine composé de conscrits français et d’auxiliaires indigènes mais à l’époque de Marcel, seuls des conscrits et des engagés français pouvaient être incorporés.

Ayant souscrit son engagement le 28 décembre 1910, Marcel part, le jour même, pour Marseille. Parvenu le 29 décembre à la gare Saint-Charles, il passe sa première nuit de militaire au Fort Saint Jean non loin du Vieux Port, et est embarqué pour Alger dès le 30 décembre à midi sur le paquebot « Maréchal Bugeaud » quai de la Joliette…

Il n’aura donc pas fêté le nouvel an 1911 avec les siens à Vervins. A partir de ce moment, les événements se précipitent.

De ce premier long voyage, Marcel retient que la mer fut mauvaise au passage du Golfe du Lion. Mais, au préalable, il n’a pas échappé à la fascination qu’exerce à l’époque le port de Marseille, cet « amphithéâtre grandiose ouvert du côté de l’Afrique ».

En ces années d’avant-guerre, c’est le premier port commercial de France et la ville la plus cosmopolite. Dans une cote pittoresque dentelée de découpures, de promontoires, Marcel a dû découvrir le Vieux Port et les vastes bassins de la Joliette. Les quais où se rendent par milliers des vaisseaux venus des quatre coins du globe, sont encombrés par des monticules de graines oléagineuses, d’oranges, de blés importés du Levant. Bien qu’encadrés par les sous-officiers qui les accompagnent, les jeunes engagés ne peuvent manquer d’observer cette activité incessante.

Marcel, en tout cas, ne fut sans doute pas insensible au spectacle de cette mer Méditerranée et de ces navires innombrables dont les mâts se pressent les uns contre les autres, agitant aux tourbillons du mistral, leurs pavillons multicolores. Même en hiver et en dépit du timide soleil de janvier, Marseille est une révélation pour ce jeune homme du Nord : celle d’un univers élargi dont attestent l’extrême diversité des couleurs, des langages et des ethnies.

Mais, le « tourisme » ne se prolongea certainement pas au-delà des quelques heures nécessaires au « transbordement » des jeunes conscrits sur le pont du steamer qui doit les conduire à Alger.

Deux jours de traversée ! C’est la première fois que Marcel quitte le sol métropolitain. C’est aussi le premier voyage qu’il effectue en Méditerranée dont les frasques surprennent parfois par leur brutalité, surtout en hiver. Il en fera aussi l’expérience.

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçoivent avec émerveillement les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger la Blanche apparaît dans sa splendeur matinale aux regards fascinés mais peut-être aussi inquiets des jeunes recrues. Sur son carnet de route, il note vers deux heures de l’après-midi, ce 2 janvier 1911, alors que le paquebot n’est plus qu’à quelques encablures au large d’Alger : « Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches » !

Les formalités administratives sont réduites et, après une halte au « Dépôt des isolés », sorte de caserne relais près du port, la jeune troupe est dirigée sur Blida à quarante kilomètres d’Alger au cœur de la Mitidja. La ville de Blida compte alors dix mille habitants.

Marcel et ses camarades parviennent à Blida dans la soirée du 3 janvier par la place d’armes bordée de platanes et encadrée d’immeubles à arcades. L’église est une ancienne mosquée. Aux casernes dont celle de Salignac-Fénelon, réservée aux chasseurs d’Afrique, et à l’hôpital militaire s’ajoutent comme dans toute ville de l’Algérie coloniale, un théâtre, un marché européen, un beau jardin public hors les murs. Cependant, la ville n’a rien de vraiment pittoresque car c’est, avant tout, un lieu de garnison.

En contrepartie, les montagnes de l’Atlas qui s’élèvent à proximité, fourniront à Marcel, nombre d’occasions de d’apprécier la beauté sauvage des paysages. La luxuriance du pays algérois restera également gravée dans son esprit comme une référence esthétique. Plus tard, en 1912, après la prise de Mogador au Maroc, voulant qualifier l’éclat de cette ville balnéaire, il la comparera à celles de l’Algérie.

Dès le 4 ou 5 janvier 1911, son instruction militaire débutera  formellement dans la cour de manœuvre, dans le manège et dans les écuries de la caserne Salignac-Fénelon, celle de son régiment.

Durant les huit années suivantes, il sera Chasseur d’Afrique

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