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Posts Tagged ‘Opportunisme politique’

Depuis l’élection d’un jeune président de la République, la vieille querelle des anciens et des modernes, qui avait tant agité les élites intellectuelles et littéraires du 17ième siècle, semble ranimée. La polémique portait alors sur le fait de savoir si les écrits des auteurs de l’Antiquité étaient supérieurs à ceux des écrivains vivants, ou si à l’inverse, partant du postulat d’un perpétuel « progrès » de la création littéraire et artistique, il convenait de donner l’avantage aux écrivains du présent sur ceux du passé !

Désormais, la controverse investit le champ de la société dans son ensemble, les tenants de la « modernité autoproclamée », prétendant que les formes antérieures d’organisation politique constitueraient le principal frein au progrès. De la sorte, la confrontation des idées, qui structurait jusqu’à présent le débat politique et qui était censé aboutir à des majorités de gouvernance, doit être non seulement perçue comme désuète et anachronique, mais néfaste en ce qu’elle aurait pour seul effet tangible de neutraliser toute évolution positive en accentuant artificiellement les antagonismes.

Aidés des techniques de communication les plus élaborées et probablement de soutiens inavoués sinon inavouables, les adeptes de cette nouvelle « modernité », forts des ambiguïtés d’un projet que le Président lui-même peine à rendre original et surtout à définir clairement, se sont emparés des principaux leviers du pouvoir.

Et dans le même mouvement, tout ce qui relevait de la gouvernance précédente est rejeté dans les brocantes de l’histoire et s’est retrouvé démonétisé, dévalorisé, et ringardisé par la magie d’un suffrage universel aux résultats indiscutables mais abusivement surinterprétés. La référence au passé devenant une faute contre l’esprit – à tout le moins, une erreur d’analyse – la dictature d’un présent associé à l’idée d’une jeunesse forcement « progressiste » et acquise au renouveau, prend en otage un avenir indéfini. Chacun, faute de cap global identifiable hors des sentiers battus ou des propos convenus, peut en entrevoir les lignes de force, à sa convenance et selon ses rêves… Un peu à la manière d’une auberge espagnole, tout nouveau converti à cette méthode est d’autant plus satisfait qu’il y trouve ce qu’il a apporté et que sa foi évangélisatrice et virulente repose pour l’essentiel sur la révélation de ses propres désirs (d’avenir).

Ce syndrome fut celui dont souffrirent dans le passé nombre de soixante-huitards qui crurent au père Noel en s’auto-convaincant qu’il existe!

Le seul mot d’ordre qui vaille est dorénavant le changement par le renouveau des hommes! Mais le changement pour aboutir à quoi ? A des lendemains qui chantent évidemment! Mais, personne parmi les nouvelles élites dont certaines ont été sauvées in extremis de l’obsolescence définitive grâce à un instinct de survie confinant à un opportunisme darwinien proche du reniement, ne s’avise pourtant à en décrire les contours, autrement que par une tautologie, en invoquant la nécessité d’un changement pour le changement et d’une nécessité de la nécessité; lesquels consistent pour l’essentiel – et sans doute seulement – en une « recomposition » de la classe politique par la mise au rencart des élus précédemment en charge des affaires publiques. Lesquels, pour forme, sont globalement accusés d’avoir été défaillants et versatiles. Et en un mot, d’être responsables de tous les maux dont pâtit notre pays…

Le couplet est connu : « Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage… ». Il fait merveille avec le vieux slogan révolutionnaire;  » Du passé, faisons table rase »!

Dans ce grand chambardement idéologique, la distinction historique entre la « droite » et la « gauche » sur la base de laquelle la France fut dirigée, bon an, mal an, depuis deux siècles, n’apparaîtrait plus pertinente. L’objectif serait de revenir à ce que dans notre jeunesse marxiste, on appelait avec dédain la « collaboration de classes » et qui serait devenu la posture théorique la plus aboutie…Dans sa version moderne, elle se concrétise par le fait que le président « tend la main » à tous ceux sans exclusive, qui veulent bien se soumettre à sa volonté et à sa manière de réformer la France, sans se soucier de leurs positionnements politiques antérieurs !

Que n’avait-on songé plus tôt que les contradictions ou les conflits d’intérêts entre les différentes strates de la société pouvaient se dissoudre magiquement dans une nouvelle forme de gouvernance, la « bienveillance » présidentielle ?

Que n’a-t-on découvert plus tôt que les querelles idéologiques, autrefois considérées comme fécondes entre les partisans de la liberté et les défenseurs de l’égalité, entre les « exploiteurs » et les « exploités » ne seraient que des vues de l’esprit, de surcroît démobilisatrices, donc réactionnaires ?

Dans une perspective de recomposition qui suppose de tourner le dos à l’ancien monde et de miser sur la jeunesse, le nouveau Président eut l’intuition géniale de concevoir un parti unique d’union nationale, créé à sa dévotion et qui s’efforcerait idéalement d’éradiquer les partis politiques « traditionnels ». Et ce, en dépit du concours, pourtant prévu par la Constitution, que ces partis sont censés apporter à l’exercice de la démocratie…

Dans la pratique des institutions au fil de l’eau, ceux qui refuseraient de se fondre dans la majorité présidentielle ne disposeraient plus que d’une voix marginale dans le débat public. Les partis rétifs au changement se verraient qualifiés honteusement de « partis radicalisés », et seraient ainsi rejetés aux confins extrêmes et nauséabonds du paysage politique. Du côté des défaitistes et des « populistes » inconséquents!

Ces « partis du passé » dont le sort désespéré serait irrémédiablement scellé, n’auraient plus vocation ni légitimité à participer aux arbitrages entre les différentes options économiques, sociétales et sécuritaires, auxquelles une Nation est en permanence et naturellement confrontée. Considérés comme fossilisés sur leurs convictions d’antan, ils n’auraient même plus la possibilité d’évoluer, car reconnus inaptes à se réformer, et condamnés par la société française et la République « en marche » !

On l’aura compris, le discours officiel est donc de considérer que les clivages anciens sont révolus. Il serait temps d’adopter d’autres schémas plus dynamiques de réflexion politique, qui mettent en présence les « progressistes » dévoués à la pensée présidentielle et tous les autres, les conservateurs, les vieux tocards, les corrompus, les ergoteurs, et d’une manière générale tous ceux qui font obstacle à la renaissance de la vie politique française. De la sorte, la France prendrait enfin pied dans le vingt-et-unième siècle, selon des modalités et vers un objectif que, le moment venu, les vestales présidentielles décrypteront aux organes de presse convenablement choisis pour diffuser la « parole » !

L’heure serait par conséquent venue de s’affranchir de toutes les postures partisanes et de communier sans réserve à la gamberge présidentielle. De même, convient-il,  faisant le pari de la jeunesse d’esprit contre un vieux monde rebelle qui l’aurait trahie, de conforter durablement le renouvellement de la pensée politique par un renforcement médiatisé de la moralisation de la vie publique. D’où l’idée d’offrir en pâture aux foules réclamant justice, quelques opportunes mesures en trompe l’œil, des amuse-gueule ou des exutoires pour stigmatiser un passé désormais honni !

Mais il y a mieux encore en vitrine, la jeunesse du Président, celle de son parti et le recours à des hommes et des femmes issues de la « société dite civile » sont présentés comme des viatiques et des garanties irrécusables pour la réussite d’un projet en grande partie ignoré.

Tout juste sait-on ce qu’on doit savoir de ce projet pour avancer – être « en marche » – et que ressassent toutes les gazettes : il est novateur et serait l’ultime chance de la France pour échapper au déclin. Par un étrange raisonnement, « la société civile », composite par essence, apparaît comme la panacée pour initier avec succès l’animation de cette nouvelle « Renaissance » !

Tout semble se passer, en outre, comme si, par quintessence, elle était lucide et détentrice de vérités sur les « caps » à prendre, que le jeu de la démocratie classique, prosaïquement fondée sur le suffrage universel et la représentativité des élus, n’aurait jamais permis d’identifier !  Dans ce monde qui se dessine sous nos yeux, et dont on prétend qu’il incarne la société prospère du futur, mieux vaut donc être vierge de tout engagement politique antérieur pour mener une action politique dans ce cadre présidentiel rénové !

L’appartenance à la « société civile » est présentée comme la caution indiscutable de celui ou celle de ses membres, qui demain servira l’intérêt général sans jamais se compromettre comme les piètres professionnels de la politique qui l’ont précédé.

Alors qu’un quidam de la société civile est paré de toutes les vertus de probité, l’idée même qu’un élu de longue date ou un militant consciencieux d’un parti ait pu s’engager dans la politique avec désintéressement et dévouement semble carrément incongrue. La suspicion est de mise et toute conversion au projet présidentiel n’est possible qu’à la condition expresse, que le repenti se débarrasse de son encombrant passé au seuil de cette nouvelle ère de félicité. Tel est en tout cas l’axiome qu’il faut désormais intégrer en cet an « zéro » de la modernité …

Dans un pays traversé depuis une décennie par une crise économique, identitaire et morale, et déstabilisé par un chômage massif de sa jeunesse, l’argument d’une régénération qui pose en préalable de « dégager » les anciens responsables, ne manque évidemment pas de susciter des adhésions en grand nombre, et même un engouement quasi-irrationnel chez tous ceux qui y voient un gage de moralité retrouvée et de réussite assurée.

Ces phénomènes d’exaltation collective n’ont rien d’exceptionnel dans l’histoire du monde…Ils se manifestent depuis toujours au rythme des générations qui se succèdent. La règle d’or veut que les générations en place soient vigoureusement contestées par celles appelées à prendre leur place. Et ces dernières, pour asseoir leur légitimité n’ont de cesse de présenter, sous leur plus mauvais jour, l’œuvre et le bilan de leurs anciens ! Jusqu’au jour où elles subissent à leur tour, les foudres et les pulsions destructrices de leurs enfants….

Souvent ces « révolutions » qu’elles soient violentes ou paisibles, qu’elles soient issues des urnes ou des armes, ou qu’elles aient été héritées, ont été incarnées par des hommes providentiels qui progressivement et habilement ont tissé leur toile pour assujettir leurs concitoyens à leur « bon plaisir » tout en se faisant les chantres de la liberté.

L’histoire regorge de ces hommes, qui, par l’ambiguïté ou la brutalité de leurs doctrines, ont su imposer leur autorité, parfois leur tyrannie en apportant des réponses présentées comme les seules possibles pour surmonter la rigueur du moment. Leur discours apparaît d’autant plus crédible que les populations qui les entendent, aspirent à des changements radicaux, qu’une rotation « normale » des responsabilités ne permettrait pas d’espérer rapidement. Les catégories d’âge les plus jeunes qui piaffent dans l’antichambre sont naturellement les plus accessibles à ces promesses de changement et à cette accélération présumée du cours des choses! Ce sont aussi les plus déçues par la suite!

Les médias « sociaux » aidant, le mouvement d’adhésion s’amplifie, jusqu’à conduire des gens raisonnables à renier des convictions d’antan que la veille, encore, ils défendaient avec âpreté! En mécanique de fluides, on qualifierait le phénomène de « turbulent »!  C’est un peu, ce à quoi l’actualité nous convie…

En mai 1968, alors que nous-mêmes appartenions à cette génération qui aspirait à déloger le gaullisme triomphant des « Trente glorieuses » avions-nous seulement conscience de la portée de slogans, tels « qu’il est interdit d’interdire » ou encore « sous les pavés, la plage » ? N’aurions-nous pas ultérieurement déchanté si un jeune aventurier, talentueux, et issu de rien s’était emparé « avec audace » de notre « mal-être » et, sur sa bonne mine, l’avait artificiellement entretenu pour s’emparer du pouvoir à des fins personnelles ? Il n’en a rien été…

Mais d’autres épisodes historiques ont plus mal tourné !

La jeunesse est certes un atout majeur, mais n’est en rien une qualité ou une garantie.

Adolf Hitler n’était âgé que de quarante-quatre ans lorsqu’il devint démocratiquement chancelier du Reich, avec le soutien d’une frange non négligeable de la jeunesse allemande ! Benito Mussolini n’avait que trente-neuf ans…Les exemples sont multiples des dérives autoritaires et liberticides, voire criminelles des jeunes dirigeants.

La démocratie et le multipartisme braillards sont sans doute des modes imparfaits de gouvernance, susceptibles d’entraîner de regrettables retards dans la gestion des affaires publiques et d’introduire, par excès de formalisme juridique ou procédural, de l’inertie dans la résolution des difficultés collectives. Ils peuvent parfois être des handicaps face aux défis de notre siècle, mais ils préservent nos valeurs et nos principes de vie en commun et garantissent la tolérance à l’égard de tous et de tous les points de vue…

Aussi, est-il sage de réfléchir, avant de donner mandat sans réelle contrepartie autre que rhétorique, à ceux qui nous inciteraient à confier à un seul clan, tous les leviers du pouvoir! Rien ne justifie de se laisser berner par l’argument de disposer d’une « majorité absolue » en échange d’une hypothétique efficacité décisionnelle et réformatrice!

A quel titre devrions-nous nous départir – nous mutiler – délibérément du pouvoir de censurer ou d’enrayer une machine infernale qui, d’aventure, s’attacherait à annihiler ou à réduire nos libertés? Ou tout simplement ferait fausse route, par rapport à son programme annoncé…

En toutes circonstances, il faut savoir tirer des leçons de l’histoire. S’il est impérieux de demeurer constamment vigilant sur les résurgences d’un passé totalitaire et d’en garder la mémoire, il est également essentiel de se garantir contre de nouveaux despotismes ou simplement populismes démagogiques, que nous aurions adoubés, par ingénuité, par distraction ou par défaut!

Dans la période actuelle, s’il n’y a pas encore lieu de « crier au loup » et d’adopter une attitude d’opposition sans rémission, il faut néanmoins regarder avec circonspection cet appel récurrent qui nous est infligé de chausser avec enthousiasme les godillots moutonniers des groupies présidentiels.

Aux prochaines élections législatives, je voterai démocrate, c’est-à-dire, pour le progrès selon l’ancienne mode et selon mes antiques convictions , ou si l’on préfère « conservateur » aux termes de la terminologie actuellement en vigueur. Je suis de ceux qui pensent qu’on peut – et même qu’on doit – concilier ses idées et son positionnement politique…

Je voterai aussi en m’inspirant du bon usage du principe de précaution, partant de l’idée qu’il n’est pas forcément très avisé de mettre tous ces œufs dans le même panier !

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