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Posts Tagged ‘novembre’

Il y a bien longtemps, comme beaucoup d’ado des sixties, je « rimaillais », prétendant rivaliser avec Joachim du Bellay (1522-1560) et son « Petit Liré », ou Pierre de Ronsard (1524-1585) empêtré dans ses amours. Voire avec François Villon (1431-1463) et sa « ballade des pendus » que nous récitions, provocateurs « à la petite semaine », les soirs pluvieux sur les pavés luisants d’une Cité angevine endormie. Envoûtés et séduits de retrouver, à si bon compte, l’atmosphère morbide du gibet de Montfaucon aseptisé et débarrassé des odeurs fétides des cadavres pourrissant :  » La pluie nous a débués et lavés, et le soleil, desséchés et noircis. Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés, et arraché la barbe et les sourcils » .

Plus probablement encore, conformément à l’air du temps, notre modèle c’était Arthur Rimbaud. C’est à travers lui que se focalisait notre conception déchaînée d’un monde nouveau. Sa poésie alimentait nos visions oniriques et nourrissait notre médiocre inspiration…Nous devions tout au plus célèbre des carolomacériens, jusqu’à notre aspiration à « renverser la nappe ». Sa « Bohême » était notre bréviaire :   » Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; Mon paletot aussi devenait idéal: J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal; Oh ! là là ! Que d’amours splendides j’ai rêvées… ».

Je suis demeuré fidèle à l’auteur des « Illuminations ». Autant qu’il fut possible cependant, car, par la force des choses, la vie apprend à composer pour acquérir, le moment venu, la pension tant convoitée versée par la Sécurité sociale… Entre temps, nous n’avons pas su renverser cette fameuse nappe des convenances obscènes, sur laquelle nombre de révoltés de cette époque sont allés ultérieurement à la soupe. Ils tiennent parfois encore le haut du pavé!

Un demi-siècle est passé. A la relecture de ma production poétique d’alors, pâle reflet des amours de Cassandre, adressée à des muses dont j’ai perdu le nom et oublié le visage, aucun de mes vers de mirliton ne trouve plus grâce à mes yeux. Rédigé de manière convenue, parfois outrancière, inutilement prétentieuse et ridicule, aucun d’eux ne mérite d’être transmis, en grandes pompes, à la postérité. Et même, en petites pompes, le jour où, fouillant dans mes papiers, on en cherchera un ou deux pour m’accompagner dans la barque de Charon le nocher…

Dans ce fatras, seule l’expression « Novembre Ferrugineux » égaré dans une « ode dédiée à une certaine Machine » m’a semblé surnager, sans que j’en sache vraiment pourquoi…D’où le titre de ce billet, dont je m’expliquerai …

Quelques années plus tard, alors que la magie juvénile du lyrisme acnéique n’opérait plus guère sur les nanas du quartier, une autre forme d’ingénuité l’a emporté sur la raison. Dans le tourbillon échevelé d’une période où les pavés étaient censés cacher la plage, on s’imaginait faire la révolution. Et même la révolution « permanente »!  Cette illusion fut à l’origine du phénomène « bobo-écolo ». Comme beaucoup d’autres, j’ai cru que l’évolution des sociétés obéissait, comme par enchantement, à une sorte de déterminisme historique, et de surcroît, vertueux. Notre rôle consistant, dans la continuité de Marx, de Lénine ou d’autres gourous, à le révéler.

Ce « matérialisme dialectique » a finalement, lui aussi, fait long feu – trop long feu – à l’épreuve des faits et des tragédies qu’il a suscités… J’ai alors pensé que l’avenir passait par la social-démocratie, mais l’expérience, là encore, a montré qu’on pouvait difficilement échapper au syndrome de Guy Mollet, « comme les œufs du même nom ». L’actualité nous apporte quotidiennement la preuve de cette quasi-fatalité historique qui pèse sur le « socialisme démocratique », comme si cette gauche de notables n’avait jamais d’autre choix que de se renier ou de renoncer, au nom d’un réalisme qu’elle n’assume d’ailleurs pas. Tant qu’à faire, s’il faut perpétuellement s’incliner devant la loi du plus fort, autant s’adresser à ceux dont c’est la conviction, plutôt que de se perdre dans le dédale des procédures inventées par des énarques soi-disant gauchisants, en vertu de principes républicains qui ne sont plus que des prétextes!

Néanmoins, je fus aussi de ceux qui, naïvement, espérèrent que « l’ordre public », pourvu qu’il soit correctement calibré, pouvait garantir l’application effective de nos valeurs universelles et être le gage d’un bonheur collectif. Et qu’en outre, par essence, il était conciliable avec le bien être individuel! J’ai ainsi adhéré, sans trop état d’âme, à l’idée selon laquelle « l’élite démocratique et méritocratique » avait naturellement vocation à transformer la société « d’en haut » à coups de lois et de décrets. Et dans les années 1980 et 1990, je me suis ainsi jeté, à corps perdu, dans cette mission, m’efforçant, à mon niveau, de contribuer à l’adaptation de notre droit à ce que je croyais sincèrement être l’intérêt général.

Vaine entreprise! Je sais désormais qu’il ne s’agit que d’une chimère, qui fut même parfois funeste. Qui peut prétendre en effet que les difficultés actuelles ne sont pas la conséquence de notre myopie généralisée d’alors ? Laquelle a conduit à multiplier les règles et les règlements sans faire progresser la justice et l’égalité, en un mot, la civilisation. Cette illusion malheureusement perdure et même prospère toujours. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer l’éternel mouvement brownien d’un pouvoir exécutif et d’un Parlement, velléitaires et impuissants…

Parmi mes autres méprises d’antan, à tout le moins, mes erreurs de parallaxe , il en est une dont je ne parviens toujours pas à me repentir. Si je n’ai pas atteint la cible, c’est que le projet excédait manifestement mes forces. Mais si le loisir m’en était donné, je le reprendrais volontiers à mon compte, car il consiste tout simplement à croire à la possibilité d’un progrès continu des connaissances et de la pensée humaine émancipatrice. J’aurais, par exemple, aimé participer à la réconciliation de la mécanique quantique et de la relativité, ou à l’unification titanesque de la physique de l’infiniment petit et de celle du cosmos…Très vite, j’ai su que je n’avais pas les épaules d’Atlas et qu’il faudrait circonscrire mon ambition à l’expertise des risques technologiques. Mais, malgré tout, cet espoir de la découverte continue d’alimenter mes rêves, notamment ceux d’automne, avec le détachement de celui qui admire sans réserve ceux qui défient la nature pour en percer ses secrets…

Désormais, je suis parvenu à ce « novembre ferrugineux ». On ne rit plus, c’est pour moi l’aube du troisième âge, alors que déjà se profile à l’horizon d’une ou deux décennies, le marchepied du quatrième. Nous entrons progressivement dans l’automne sale, où la laideur l’emporte sur la pudeur, où l’amour des siens devient compassion…

Vient le temps de la dépendance et de la déchéance, où la survie quotidienne colonise l’essentiel des pensées, où le maintien des fonctions vitales les plus banales se transforme en programme et où la couche-culotte devient un sujet de conversation! Où notre affection se perd dans les méandres de nos injonctions autoritaires à des anciens qui souffrent, pour les sauver d’eux-mêmes en palliant leurs déficiences…Des anciens dont on aimerait qu’ils témoignent comme avant de leur soif conquérante de vivre, mais qui d’une voix tremblotante, ne nous transmettent plus que leur terreur de l’au-delà de …

Novembre est à mes yeux  » ferrugineux » car, il évoque non seulement la pigmentation rougeâtre – rouille – des oxydes de fer, que prennent les feuilles mordorées en voie d’apoptose, entassées par rafales sous nos portes, mais aussi l’incontinence éclaboussante et putride des vieillards, que nous nous préparons à devenir… C’est aussi la couleur et l’odeur du sang caillé puis séché des milliers de poilus morts, qui périrent à l’automne 1914 dans la première bataille des Flandres…

Où est la réalité? Où est le rêve? Où est le cauchemar?

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