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Posts Tagged ‘mort de Greame Allwright’

Pour les gens de la génération du baby-boum d’après guerre – la mienne en l’occurrence – la mort de Greame Allwright, le 16 février 2020, après celle de Léonard Cohen (1934-2015) et de bien d’autres de la même trempe, semble sonner définitivement le glas de nos illusions et la fin de nos utopies de jeunesse. Celles d’une promesse d’harmonie dans un monde, tout juste vacciné contre les horreurs des gangrènes nazies ou staliniennes. D’un monde qui choisissait opportunément l’optimisme en faisant le pari malicieux du bonheur par la liberté et qui tournait délibérément le dos aux fantômes monstrueux d’avant-guerre ainsi qu’à la fatalité tragique et raciste de son histoire millénaire.

Tel fut le mouvement qui nous projeta en mai 1968 et que Greame Allwright précéda et accompagna de son talent!

Avec des artistes comme lui comme référents de proue de notre émancipation, l’avenir s’éclairait soudain d’un faisceau d’espérances pour les ados et les jeunes étudiants que nous étions. Le futur devenait non seulement compréhensible mais il était perçu comme une source intarissable d’émerveillement et de progrès, dans un monde sans limite ni limitation.

Il était désormais possible d’interdire l’interdiction de concevoir l’impossible.  La disparition de Greame, un des enchanteurs de cette époque, nous ramène à la médiocrité angoissante de l’actualité et nous replonge dans un monde décevant et désormais étriqué, dont tous les drapeaux sont en permanence en berne!

Sa mort nous attriste, bien qu’exception faite de ses chansons que l’on fredonnait, il y a un demi-siècle, on ne connaissait presque rien de lui. On se souvenait qu’il était originaire de Nouvelle Zélande , mais, à vrai dire, beaucoup d’entre nous pensaient même qu’il n’était déjà plus parmi nous depuis longtemps!

Car, cette période de notre jeunesse, qu’il incarnait de manière si particulière, alliant la tradition et la modernité, et que, par conséquent, il personnifiait, a disparu de nos radars. C’est pourtant ce temps-là qui a porté tous nos espoirs et dans son sillage, la conviction que notre enthousiasme ferait nécessairement éclore un monde meilleur. Sans qu’on sache d’ailleurs précisément de quoi il serait constitué. Depuis, notre horizon s’est obscurci et on a fini par perdre de vue cet éden à peine imaginé, faute d’avoir su le décrire et surtout l’écrire. Dans la durée, l’idéal s’est progressivement métamorphosé en une pitoyable perspective gestionnaire! Tout le contraire de l’impulsion créatrice des mélodies de Greame Allwright.

Etudiant en physique, qu’ai-je fait des émotions esthétiques éprouvées sans artifice face la beauté formelle des équations de Maxwell sur l’électromagnétisme ou celles de la relativité? Que m’inspireraient-elles aujourd’hui alors que je ne saurais même plus les lire correctement, si ce n’est de réciter un discours indigeste et convenu sur les technologies induites et « utiles » qu’elles ont générées, assorti d’un couplet de circonstance – et du « nouveau monde » – sur les bienfaits de la « révolution numérique »? Quel contraste ça ferait avec nos utopies de jadis! Il y a un demi-siècle, je tentais de partager la poésie conceptuelle de la physique fondamentale avec mes compagnes de promo que je m’efforçais de séduire, le plus souvent en vain, au Restau. U de la faculté des sciences.

O tempores, o mores!

Telle était cette époque où l’on osait serrer une fille sur un slow  » A Whiter Shade Of Pale » de Procol Harum en lui racontant à l’oreille des sornettes sur le génie d’Einstein! Une époque où l’on n’hésitait pas, timide et candide dragueur d’amphi à susurrer en prime à l’oreille de demoiselles consentantes, quelques notes d »Alouette » de Gilles Dreu!

Greame Allwright, qui était de l’âge de mon père, était notre grand-frère symbolique dans ces sages aventures buissonnières et un de nos inspirateurs d’escapade déjà soixante-huitarde!

Sans lui, nous ne rêverons plus du Larzac, de chèvres, ou de « Sacrée Bouteille ».

Et sa « ligne Holworth » ne pourrait plus guère servir de nos jours qu’à sauver des migrants, naufragés de la mer et damnés de la terre.

Malgré tout – peut-être pour contrer les affronts de l’âge et masquer nos rides – on persiste, sinon à croire, du moins à rêver avec mélancolie et parfois à se reconnaître dans nos idéaux d’antan.

Le temps a, certes, accompli son oeuvre de destruction de nos mythes de jeunesse. Beaucoup se sont escamotés et se sont fracassés à l’aune d’une réalité qui nous a accaparés sans contrepartie…

Mais, à l’occasion, avec des potes d’autrefois, ou lorsque l’un des nôtres s’en va, comme aujourd’hui Greame Allwright, nous nous rappelons que nous avions les cheveux longs dans le vent, une allure provocante et la tête pleine de projets d’amour et de découverte… Nous nous rappelons qu’il fut un temps où nous disposions à notre guise de tous les leviers et de tous les degrés d’une liberté pour agir, et dont nous n’avons pas su que faire!

Avons-nous pour autant trahi ce que nous étions alors? Ce n’est pas certain puisque nous n’oublions toujours pas ce à quoi nous rêvions, il y a un demi-siècle.

 » Le jour de clarté » de Greame est toujours à l’ordre du jour!

Sa mort vient nous rappeler en tout cas que tout cela a existé et que ses chansons, inspirées du folk américain résonnaient dans nos cœurs comme des promesses de libération et de paix avec nous-mêmes.

Leur parfum réveille notre passé et colore notre présent!

Rendre hommage à Graeme Allwright, le plus français des poètes néo-zélandais, c’est d’abord écouter son oeuvre, mais c’est aussi entendre l’acception qu’il entendait lui conférer, ou la philosophie qu’il entendait nous transmettre:

 » A mon sens, écrivait-il, en introduction d’un de ses albums, dans la chanson comme dans toute forme d’expression artistique, l’important c’est ce que l’autre entend.

Parfois, en écoutant ces chansons enregistrées, je deviens l’autre et non sans douleur, je ne cesse de comprendre et d’entendre d’autres choses que ce je croyais y mettre au départ.

Qu’est-ce qui nous empêche de rêver éveillé? Une chanson peut faire rêver comme un beau tableau, mais c’est épuisant quand on consomme à haute dose. C’est peut-être pour ça que nous préférons souvent dormir ou nous activer en attendant la secousse finale »

L’artiste anticonformiste, le militant de l’art de vivre et du partage au travers de la chanson, le combattant des injustices a désormais rencontré « la secousse finale ».

Ça  nous donne le blues et nous rend malheureux pour nous mêmes! On continuera d’écouter sans mesure ses morceaux de jazz et ses mélodies  » country » pour rêver éveillé!

Et pourtant sa mort est presque passée inaperçue des médias d’habitude si prompts à relayer les différents épisodes de l’existence des « people »… Mais, il n’en était pas ou plus!

Adieu l’artiste, et bravo.

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