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Posts Tagged ‘Mort de Cavanna’

François Cavanna, le fondateur d’Hara-Kiri et de Charlie Hebdo est mort le 29 janvier 2014. Le vieil anar qui a enchanté notre jeunesse vient de tirer sa révérence…Le fils de « rital »  vient de quitter définitivement ses pénates terrestres …Va-t-il rejoindre ses dieux Lares ?

Probable qu’il est déjà en train de faire la fête avec ses vieux complices d’antan le transgressif « Professeur Choron » (1929-2005) et Jean Marc Reiser (1941-1983), l’homme qui savait si bien croquer – au crayon – les couilles pendantes des « Ducon » du coin de la rue, mais qui parvenaient aussi à dessiner parfaitement celles plus policées et identiquement peu ragoutantes des salons mondains ! Sans oublier le regretté Coluche qui a sûrement ressuscité pour l’occasion son gros nez rouge et sa salopette !… Peut-être même que le copain Brassens a ressorti sa guitare désaccordée depuis belle lurette .

Comme un malheur n’arrive jamais seul, ce pauvre Cavanna ploie depuis sa disparition, sous des avalanches aseptisées d’hommages officiels, à commencer par celui du quinquagénaire  normal, hédoniste impulsif à deux roues, qui nous gouverne, qui a vanté ce « fils d’immigré » qui «  a fait de la liberté son inspiration » ! Dans la foulée, le chevalier teuton du bocage maugeois ci-devant locataire du château d’Anne de Bretagne, y a été de son couplet original mais faiblement inspiré, dans le genre « Cavanna fut le père de l’humour satirique de la deuxième moitié du XXe siècle, inspirateur de la presse satirique moderne» !

Et enfin l’actuelle et fringante ministre cultureuse, plus audacieuse que jamais, n’a pas hésité après ses chefs, à écrire que  «Cavanna était un homme libre, un résistant aux conformismes et au prêt-à-penser» et de conclure – un peu paradoxalement tout de même – et contre toute attente qu’il « a été (pour elle), une source d’inspiration.». On ne dirait pas !

J’espère qu’ils se sont marrés là-haut en entendant ces hypocrites couronnes transmises par les ondes célestes de la matière noire!

Il aurait juste fallu dire que Cavanna, c’est nos « vingt ans » ! Nous, les lecteurs provinciaux d’un Hara-Kiri dont nous nous délections avachis à la terrasse du café de la Mairie devant un demi et un hot-dog, dans les années soixante à Angers. Nous, les étudiants nantais, qui nous gaussions franchement en novembre 1970 à la « cafète » de la Lombarderie à l’annonce d’un « bal tragique à Colombey ».

Il nous a fait rire. On l’a parfois regretté. Il nous a irrité aussi, bousculé, mais sans lui, la vie n’a plus tout-à-fait la même saveur ! C’est lui qui écrivait que « la vie est un lent processus de mort, un tapis roulant qui vous arrache, à chaque mètre, un peu de votre jeunesse, c’est à dire de votre vie, pour, tout au bout, vous déverser dans la décharge définitive ».  Il vient tout simplement de se « casser la gueule » du tapis, comme ça peut nous arriver à tous à la sortie de certains élévateurs du métro ou dans les correspondances un peu longues de Chatelet Les Halles, un soir de grande fatigue, où ça va trop vite !

Pour moi, Cavanna c’était aussi l’homme des aphorismes perturbants dans le style : « Donnez-moi un aller simple pour Lourdes, dit le cul-de-jatte. Je reviendrai à pied » !

C’était enfin un homme de foi laïque, mais à sa manière, provocante et si clairvoyante. Militant de l’inexistence de Dieu, il n’a cessé de se battre contre les expressions religieuses de tout poil, qu’il considérait comme dégradantes pour l’intelligence humaine.

Pour tous ces motifs – et autres à suppléer – il me semble légitime d’engager, sans délai, une procédure papale – en sa faveur ou à son encontre – en vue de sa béatification. Ce serait la juste compensation de tous les contentieux en diffamation et injures qu’il a dû soutenir de son vivant contre les pisse froid, les calotins et les enrubannés de tout poil. Il a échappé de justesse au procès en sorcellerie, car dans son époque « bénie », – celle où il interpellait avec virulence tous les barbus, tonsurés et scarifiés du monde –  les tenants craintifs du « politiquement correct » n’assimilaient pas encore la critique des religions à du racisme. Aujourd’hui, il vaudrait mieux se méfier, et jouir caché dans son coin, peinard, protégé par son casque à visière!

En tout cas, si quelque autorité ecclésiale entend en faire un saint et me demande mon avis – ce dont je doute – je vote « pour » ! Rien qu’à l’idée d’imaginer la tête de ce vieux rebelle de Cavanna, regardant incrédule, le petit homme blanc calotté lui bénir la moustache et les rouflaquettes sur la place Saint Pierre ! Mais, en ces temps de moralisation universelle à tout crin, on pourrait aussi faire de ce trouble-fête de l’ordre établi, un nouveau Prophète. Ça le ferait surement râler, mais on ne peut écarter cette option post-mortem, qui serait aussi un juste retour des choses, car en matière de religiosité et de superstition, il n’y avait guère plus œcuménique que Cavanna.

Photo d'un autre trafiquée par moi

Photo d’un autre trafiquée par moi

Il attaquait toutes les croyances sans distinction et avec le même talent, avec la même dérision et de préférence – comme on l’aimait – à deux ou trois degrés, à hauteur du tabernacle, en dessous de l’étole, du surplis, ou de tous les autres dispositifs ostentatoires de l’opium populaire…

Pour son œuvre salutaire de démolition de la sottise, il nous manque donc déjà, celui que je n’hésite plus à qualifier de « Saint Cavanna » ! Lui et ses sentences inconvenantes et irrévérencieuses mais si roboratives. Depuis que la Camarde rôdait sur son paillasson et lui avait cloué le bec en lui faisant trembler la plume, on ne l’entendait malheureusement plus guère !

Je veux évidemment apporter ma pierre à la procédure de béatification. Mais sans trop me casser la tête tout de même ! Et dans cette perspective, quoi de mieux que de se référer à ses propres écrits ! Quoi de mieux que de reprendre des extraits de sa « Lettre ouverte aux culs-bénits » que des âmes charitables font circuler actuellement et avec bonheur sur Internet. Elle conserve vingt ans après sa rédaction, toute sa force prophétique :

« Les culs-bénits sont imperméables, inoxydables, inexpugnables, murés une fois pour toutes dans ce qu’il est convenu d’appeler leur « foi ». Arguments ou sarcasmes, rien ne les atteint, ils ont rencontré Dieu. Ils l’ont touché du doigt. Amen. Jetons-les aux lions, ils aiment ça.

Ce n’est donc pas à eux, brebis bêlantes ou sombres fanatiques, que je m’adresse ici, mais bien à vous, mes chers mécréants, si dénigrés, si méprisés en cette merdeuse fin de siècle où le groin de l’imbécillité triomphante envahit tout, où la curaille universelle, quelle que soit sa couleur, quels que soient les salamalecs de son rituel, revient en force partout dans le monde. […]

Ô vous, les mécréants, les athées, les impies, les libres penseurs, vous les sceptiques sereins qu’écœure l’épaisse ragougnasse de toutes les prêtrailles, vous qui n’avez besoin ni de petit Jésus, ni de père Noël, ni d’Allah au blanc turban, ni de Yahvé au noir sourcil, ni de dalaï-lama si touchant dans son torchon jaune, ni de grotte de Lourdes, ni de messe en rock, vous qui ricanez de l’astrologie crapuleuse comme des sectes « fraternellement » esclavagistes, vous qui savez que le progrès peut exister, qu’il est dans l’usage de notre raison et nulle part ailleurs, vous, mes frères en incroyance fertile, ne soyez pas aussi discrets, aussi timides, aussi résignés! […]

Ne soyez pas là, bras ballants, navrés mais sans ressort, à contempler la hideuse résurrection des monstres du vieux marécage qu’on avait bien cru en train de crever de leur belle mort… Vous qui savez que la question de l’existence d’un dieu et celle de notre raison d’être ici-bas ne sont que les reflets de notre peur de mourir, du refus de notre insignifiance, et ne peuvent susciter que des réponses illusoires, tour à tour consolatrices et terrifiantes. Vous qui n’admettez pas que des gourous tiarés ou enturbannés imposent leurs conceptions délirantes et, dès qu’ils le peuvent, leur intransigeance tyrannique à des foules fanatisées ou résignées. Vous qui voyez la laïcité et donc la démocratie reculer d’année en année, victimes tout autant de l’indifférence des foules que du dynamisme conquérant des culs-bénits, […]

À l’heure où fleurit l’obscurantisme né de l’insuffisance ou de la timidité de l’école publique, empêtrée dans une conception trop timorée de la laïcité, sachons au moins nous reconnaître entre nous, ne nous laissons pas submerger, écrivons, « causons dans le poste », éduquons nos gosses, saisissons toutes les occasions de sauver de la bêtise et du conformisme ceux qui peuvent être sauvés! […]

Dieu est à la mode. Raison de plus pour le laisser aux abrutis qui la suivent. […] Un climat d’intolérance, de fanatisme, de dictature théocratique s’installe et fait tache d’huile. L’intégrisme musulman a donné le « la », mais d’autres extrémismes religieux piaffent et brûlent de suivre son exemple […] ».

Requiescat in pace!

Vraiment difficile d’écrire mieux : voilà un authentique défenseur de la langue française! Comme aiment à le rappeler pudiquement nos élites, dont l’hôte du Palais ! J’ajouterais volontiers à ce panégyrique, le qualificatif  « visionnaire » encore que, de ce point de vue, j’aime bien aussi Rimbaud. Ils sont tous les deux dans mon « top ten » : d’où ma requête de le béatifier au titre de son combat contre les obscurantismes ambiants ! Secteur dans lequel le copain de Verlaine était moins directement performant!

PS: Je remercie chaleusement et même fraternellement PDV qui m’a communiqué les extraits de la « Lettre ouverte aux culs-bénits »

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