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Posts Tagged ‘Mines de la Basse Loire’

A l’évidence, je n’ai pas attendu ce jour pour faire la connaissance de Françoise Félicité Turbellier et pour savoir qu’elle est une de mes aïeules au quatrième degré (arrière grand-mère de ma mère). Je connaissais de longue date, ma filiation avec elle, mais je ne la fréquentais pas! Et jamais, je ne m’étais vraiment intéressé à elle, pas plus que je n’avais soupçonné le poids des atavismes qu’elle dut assumer et qu’elle nous a probablement légué.

C’est pourtant ce patrimoine immatériel dont elle-même n’avait probablement pas conscience, qui assure aujourd’hui sa survie. Un patrimoine fait de traditions, d’expressions patoisantes, d’us ou de comportements instinctifs, qui, sans doute, étaient ceux des carreaux des mines de charbon de la Basse Loire aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. Là en effet, sur les deux rives du fleuve en aval d’Angers et en amont de Nantes, était le berceau originel des deux familles, paternelle et maternelle, de Françoise Félicité Turbellier, depuis, au moins, trois générations.

Mais, dans son bissac, ramasse-bourrier des mœurs d’autrefois, cet héritage coutumier comporte aussi le poids douloureux et les sombres souvenirs des guerres de Vendée, qui ont ensanglanté et dévasté l’Anjou, il y a deux siècles. Françoise Félicité Turbellier fut donc aussi la dépositaire de ce passé tragique qui traumatisa la génération de ses parents mais également la sienne, avant que le temps ne finissent par effacer les apparences de ce traumatisme collectif et historique… Mais les apparences seulement!

Comment en effet aurait-elle pu effacer de sa mémoire, le récit, qu’on lui répéta sûrement maintes fois, de l’exécution de son grand-père maternel, Jean Desvignes (1762-1794) « voiturier par eau » et sympathisant des rebelles chouans, fusillé sur les rives de la Loire en janvier 1794?

Comment aurait-elle pu oublier que la veuve de ce « martyr », Magdeleine Vigneau (1761-1835), sa propre grand-mère, fut, des années durant, rejetée dans son propre pays du côté de Chalonnes ou de Montjean-sur-Loire, qu’elle fut considérée comme une pestiférée apportant la malédiction et qu’elle dut vivre par la suite de mendicité dans les faubourgs d’Angers?

Ainsi, « mine de rien », sans prétention philosophique ostentatoire, le destin de Françoise Félicité Turbellier, notre lointaine grand-mère, nous invite à une réflexion d’ordre ontologique sur l’être mais aussi sur le néant!

Pourtant, comme la plupart de mes lointaines aïeules, elle demeura muette pendant longtemps, n’ayant, à mes yeux, d’autre mérite que d’avoir existé, et d’avoir assuré la transmission de la vie, en mettant au monde en 1867 à Angers, une de mes arrière-grands-mères maternelle, Augustine Françoise Antoinette Durau (1867-1941).

C’était peu pour la distinguer entre toutes, mais c’était déjà essentiel. Sans cette « Augustine » je n’en serais pas, à cette heure, à tapoter fébrilement sur un clavier d’ordinateur en m’efforçant de trousser deux ou trois phrases supposées faire sens. D’ailleurs, ma complicité, toute relative avec la dite Augustine ne découle pas seulement de la génétique. Elle est d’abord fondée sur les témoignages de ceux qui l’ont connue, notamment ses enfants et ses petits-enfants. Et elle est illustrée et confortée par quelques photographies d’elle la représentant âgée.

On ne dispose malheureusement de rien d’équivalent pour Françoise Félicité Turbellier! Rien en tout cas, qui m’eût permis de développer spontanément, une certaine empathie à son égard ou de revendiquer naturellement un quelconque sentiment de proximité filiale.

Seuls les actes d’état civil des lieux où elle vécut, manifestent concrètement la réalité d’une existence – la sienne – sans laquelle évidemment nous ne serions pas ce que nous sommes. Jalonnant les différentes étapes de sa vie, de sa naissance à sa mort, ces données administratives ne constituent en tant que telles, que des ébauches désincarnées de biographie.  Néanmoins, elles fournissent de précieuses indications et un éclairage sur la personne concernée, qui autorisent, sous certaines réserves, à brosser une esquisse de portrait type.

Mises en perspective dans leur cadre historique, elles révèlent en outre des éléments contextuels parfois inattendus, qui par une sorte d’étrange thaumaturgie, nous parlent aussi de nous-mêmes.

C’est dans ce contexte, que Françoise Félicité Turbellier apparaît désormais s’imposer comme un personnage incontournable de notre histoire familiale et un des principaux chaînons nous reliant à la fois à la tradition des carriers du bassin houiller de la Basse Loire et à la révolte de la Chouannerie des deux rives du fleuve…

Née en 1832, elle n’a certes pas directement connu les affrontements de la Vendée militaire entre 1793 et 1800. Elle n’a pas subi dans sa propre chair les cruautés des « colonnes infernales » de l’immonde et opportuniste général Louis Marie Turreau (1756-1816). Elle n’a pas été associée non plus aux derniers soubresauts de ce conflit fratricide en 1815 pendant les Cent Jours, sur l’initiative, en particulier, des propres frères de l’ancien généralissime de l’armée vendéenne, « Monsieur Henri » de La Rochejaquelein (1772-1794).

Pour autant, parce que son âge tendre fut entouré de ces fantômes, Françoise Félicité Turbellier semble incarner mieux que quiconque le drame secret des enfants et petits enfants de ces farouches « brigands » de la Vendée et de ces bateliers massacrés pour avoir fait franchir la Loire à l’armée catholique et royale. Elle représente aussi ces petits artisans et manouvriers des bourgs, employés à façon des compagnies minières qui, compagnons de misère et acolytes des rebelles en sabots, périrent comme eux dans la tourmente.

Ph. archives F. Martin – Doc Sillon Houiller de la Basse Loire CRPG

Mais Françoise Félicité symbolise surtout le drame de leurs femmes, de leurs filles ou même de leurs petites-filles, qui survécurent misérablement le reste de leur âge, souvent méprisées par ceux-là même au nom desquels leurs époux, leur père ou grand-père firent le sacrifice de leur vie. Elle témoigne de la détresse de ces nombreuses veuves qui ne purent refaire leur vie ou de ces jeunes filles qui, du fait du déficit d’hommes tués à la guerre, trouvèrent difficilement chaussure à leur pied, ou si tardivement. Et le plus souvent sous la pression cléricale qui désirait repeupler les paroisses, plutôt que sous l’effet de pulsions amoureuses et passionnelles…

Sa propre mère Louise Desvignes (1792-1863), orpheline de père à deux ans, se maria à l’âge de trente et un ans avec un homme, Mathurin Turbellier (1801-1841), qui était son cadet de neuf ans!

Elle même, Françoise Félicité, prolongea son statut de « Catherinette » jusqu’à l’âge de trente-trois ans, pour épouser un brave métallurgiste de Châtellerault, tout juste majeur!

De ce point de vue, elle est donc « presque » un cas d’école. « Et même « le » cas d’école, si l’on veut bien considérer qu’elle fut une des dernières vraies victimes – bien que collatérale – de cette guerre impitoyable qui a saigné l’Anjou, une partie du Poitou et du Maine.

Par une étrange coïncidence ou un clin d’œil de la fatalité, elle naquit alors que la Vendée militaire et légitimiste engageait son ultime combat pour peser sur le destin national, et que cette insurrection désespérée allait piteusement échouer. Françoise-Félicité n’a en effet que deux jours, le 24 avril 1832, lorsque, très loin du lieu-dit Le Cossardier à Nort-sur-Erdre d’où elle découvre le monde, emmaillotée dans ses langes, la duchesse du Berry, Marie-Caroline de Naples, belle-fille de Charles X déchu, s’embarque à Gênes en Italie à bord d’un steamer pour rejoindre Marseille et tenter de soulever la Vendée contre Louis Philippe, le roi orléaniste détesté des « Bourbons »…

Cette aventure rocambolesque se soldera par un échec cuisant et par l’arrestation de la duchesse en novembre…

Ce sera  le dernier chapitre visible de la Vendée militaire qui deviendra dès lors, souterraine et mythique. Les générations qui suivront, n’auront néanmoins de cesse d’entretenir cette mémoire, en glorifiant le courage de leurs héros et de compatir au drame supporté par ce petit peuple des provinces de l’ouest, massacré sans pitié par les troupes de la Convention en 1794. Exception faite d’indécrottables nobliaux du bocage, la grande majorité des descendants d’insurgés, désormais convertie sans réserve à la République, affiche toujours une fidélité tripale à ses racines, sans cependant se revendiquer d’une adhésion anachronique aux principes monarchiques et religieux de ses ancêtres.

Au cœur de cette résilience, Françoise Félicité serait toutefois demeurée invisible, opaque à mon regard filial et bienveillant, sans un étonnant concours de circonstances, totalement indépendantes, mais qui m’ont irrésistiblement porté à m’intéresser à elle.

En premier lieu, il s’agit de ma visite en décembre 2019 de l’exposition temporaire organisée au musée d’Orsay, dédiée à « Edgar Degas » es qualité de peintre des danseuses de l’Opéra de Paris. Or, pour accéder aux œuvres, une fois franchi le hall d’entrée de l’ancienne gare, il fallait au préalable traverser une galerie plutôt sombre, où sont présentés des tableaux académiques du dix-neuvième siècle décrivant des scènes campagnardes. En général, peu s’y attardent, car les visiteurs sont pressés, à bon droit, d’admirer les tutus et les froufrous des petits rats, croqués dans les coulisses ou les alcôves de l’Opéra.

Pourtant, c’est parmi ces tableaux occultés par la gloire de Degas et par celle des Impressionnistes qui, non loin de là, enchantent d’autres salles, qu’un tableau daté de 1860 a particulièrement attiré mon regard. Il s’agissait d’une oeuvre du peintre réaliste Jules Breton  (1827-1906) intitulé  » Le Soir » représentant une jeune paysanne, assise sur une gerbe de blé. Elle se repose songeuse et lasse après une dure journée de moisson.

Le Soir de Jules Breton

Le Soir de Jules Breton

Pourquoi ce portrait champêtre de cette demoiselle m’a t’il immédiatement évoqué Françoise Félicité Turbellier? Tout simplement parce que cette botteleuse dans la fleur de l’âge était probablement l’exacte contemporaine de mon aïeule. J’en déduisis qu’elles se ressemblaient et il me plut alors d’imaginer que Françoise Félicité eût pu être le modèle du peintre.

Et de fil en aiguille, l’idée s’est imposée – Dieu sait pourquoi! – que ce visage encore juvénile mais empreint d’une certaine gravité et de mélancolie, pourrait être celui que Françoise Félicité Turbellier affichait lors de son mariage le 20 avril 1865 à Angers avec un ouvrier « parapluier » Antoine Frédéric Durau (1844-1911), mon futur aïeul!

Sereine, peut-être heureuse mais également lucide sur sa différence d’âge avec son mari. Ce couple n’eut d’ailleurs que deux filles : Augustine mon arrière-grand-mère, et sa sœur Louise Durau (1869-1954) qui demeura célibataire !

Je concède à cet instant de mon « roman » – de ma rêverie – que conférer au séduisant modèle de Jules Breton l’identité d’une femme qui, à l’époque, était déjà « vieille fille » est un peu audacieux… Je comprends que certains imputent cette illusion à une sorte d’éblouissement provoqué par une consommation excessive de produits hallucinogènes! Il n’en est rien… Il ne s’agissait juste que d’une réhabilitation posthume en beauté présumée!

Mais il fallait un élément déclenchant! En fait, Françoise Félicité Turbellier avait investi mes pensées, quelques heures auparavant, quand une alerte informatique de mon logiciel de généalogie m’avait rappelé, que parmi les dates anniversaires du mois de décembre, figurait celle de son décès à Angers, le 9 décembre 1895. Le même mois, mais de l’année 1841, respectivement le 6 décembre et le 15 décembre mouraient son père Mathurin Turbellier (1801-1841) et sa grand-mère paternelle Marie Gatel (1771-1841).

Françoise Félicité qui avait perdu son père à neuf ans, s’était donc signalée à moi avec son incroyable accumulation de souffrances, par le biais d’un outil statistique informatisé. Grâce à la peinture, je pus la doter en compensation d’un visage attrayant … Et ce faisant, j’ouvris alors les pages accessibles du livre de sa vie ou plus exactement de quelques fragments de son existence, ceux que nous révèlent et reflètent les archives officielles.

J’approfondirai car il me plait d’imaginer, parvenu à l’hiver de mon cheminement terrestre, que les morts ne dédaignent pas qu’on s’intéresse à eux. Nos facétieux défunts nous le font savoir par d’impénétrables voies, dont le recours, un même jour, aux arcanes mystérieux de l’informatique du sud-est asiatique, et au plaisir de flâner dans une galerie d’un musée parisien! J’aime en tout cas cette requête post-mortem que Françoise-Félicité m’a sûrement adressée, car elle défie le temps et outrepasse l’oubli.

Une question cependant persiste à me hanter: a t’elle, en dépit de tout, vécu des phases de bonheur intense? J’y reviendrai peut-être! Sûrement…Mais qui pourrait m’en informer plus d’un siècle après? Les préposés municipaux à l’état civil ne notent pas ces détails qui sont pourtant le sel de la vie.

Par pure curiosité en outre, je m’interroge sur l’endroit où se trouvent aujourd’hui ses cendres! Françoise Félicité, épouse Durau, étant décédée à son domicile d’Angers au 31 de la rue Desmazières, l’hypothèse la plus probable – faute de mieux – serait que sa dépouille ait été inhumée dans le cimetière de l’Est de la ville. Là où, par la suite furent enterrés son époux Antoine Frédéric en 1911, sa fille Augustine en 1941 et son gendre Alexis Turbelier en 1942… Et peut-être d’autres.

Cimetière de l’Est à Angers. Tombe présumée de Françoise Félicité Turbellier et Frédéric Durau. Tombe avérée d’Augustine Durau et d’Alexis Turbelier

Enfin, j’allais oublier une dernière énigme que je ne pense pas pouvoir résoudre un jour: « Fut-elle vraiment aussi belle que je l’entrevois et si désirable? »

Appartenant de naissance au « genre masculin » si décrié de nos jours, j’aimerais évidemment qu’il en fût ainsi, afin d’ajouter un attribut de fierté à « mon » héritage. Mais rien n’est moins sûr ou, si l’on préfère, tout est possible!

 

PS : Articles du blog « 6 bis rue de Messine » en lien (et en complément) du présent article:

  • Pierre Gâtel (1734-1792) mineur de charbon, présumé faux-saunier – mis en ligne le 4 août 2012
  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794), voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – mis en ligne le 11 mars 2013;
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – mis en ligne le 8 juin 2013.

 

 

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Le 4 mars 1792, un certain Pierre Gatel, mineur de charbon, décède à 58 ans au hameau du Tombereau à Montrelais, petite commune située sur la rive droite de la Loire entre Ingrandes et Varades, au cœur du bassin houiller de la Basse Loire. Depuis 1752, en effet, la concession minière du « pays d’Ancenis », exploite – notamment dans les villages de la Rouxière, de la Chapelle-Saint-Sauveur et de Montrelais – un  banc houiller » qui, partant de Nort-sur-Erdre et passant sous le lit de la Loire, communique avec les houillères de Montjean-sur-Loire, sur la rive gauche, parcourant ainsi « un espace de vingt lieues ».

Le hameau du Tombereau où réside la famille Gatel qui avait séjourné auparavant dans celui de la « Mine » est un lieu-dit, comme La Peignerie, Le Bois Long ou les Berthauderies, où s’est déployée l’activité minière ligérienne durant deux siècles, et où subsistent encore aujourd’hui des maisons de mineurs et « quelques emplacements de descenderies obturées et de terrils érodés ».

En 1791, les mines de Montrelais emploient quelques huit cent ouvriers et extraient chaque année environ « 130000 hectolitres de charbon ». C’est dire  l’importance du gisement, d’autant que le charbon qui en provient, est -dit-on- léger, d’un noir grisâtre et qu’il est réputé de bonne qualité. En tout cas d’une qualité équivalente à celle du charbon anglais ! Par conséquent, son prix est des plus élevés des charbons de la Loire sur le marché nantais, où il parvient par la voie fluviale depuis Ingrandes, lieu d’entreposage constamment réapprovisionné par d’incessantes norias de près de deux cents chevaux venant du carreau des mines.

Cette histoire minière ligérienne – trop ignorée – fit, pourtant en son temps, la richesse de la vallée. Elle est racontée dans un bouquin fort bien documenté publié en 2002 sous la plume de Didier Daniel : «  la bataille du charbon en pays d’Ancenis, ou l’histoire des mines nantaises » aux éditions Cheminements. C’est d’ailleurs dans ce livre, pratiquement introuvable aujourd’hui, que j’ai emprunté plusieurs éléments mis en exergue dans ce billet estival …Et, je voudrais en remercier chaleureusement son auteur, dont on m’a dit que sa passion pour l’histoire industrielle et minière locale était née de sa fonction d’instituteur exercée, dans le passé, à Montrelais !

Le héros de présent article, Pierre Gatel qui était donc lui-même un ouvrier de la mine, était originaire de la Chapelle-Janson près de Fougères. C’était donc un breton. Il était de ceux, comme d’ailleurs sa femme Jeanne (1735-1805), qui émigrèrent au cours du 18ème siècle, généralement du centre ou des Marches de Bretagne vers le pays nantais houiller ou vers l’Anjou pour alimenter les mines de charbon ou d’ardoise, dispendieuses en main d’œuvre. Ils arrivaient avec leurs traditions, y trouvaient de l’emploi et furent ainsi associés au développement des mines et des carrières. Pierre Gatel, comme beaucoup, y fit souche, sa fille Marie Gatel épousant un « Mathurin Turbelier » de vieille ascendance locale, en particulier du village de la Rouxière. Mathurin Turbelier travailla lui-même à la mine comme machiniste, puis comme charpentier pour étayer les galeries, tout en consacrant une partie de son temps à son métier initial de laboureur. En fait, tout le monde ici semble avoir été, peu ou prou, salariés des mines, y compris les femmes et les enfants…

Rien n’indique cependant que le décès relativement précoce de Pierre Gatel en ce printemps 1792 soit immédiatement imputable à son travail, non plus d’ailleurs qu’aux événements révolutionnaires qui n’avaient pas encore provoqué la révolte vendéenne qui n’explosera qu’un an plus tard à Saint-Florent-le-Vieil et qui enflammera le pays minier en 1794, détruisant certaines installations.

Les pays était donc encore calme en mars 1792, en dépit du mécontentement des quelques catégories de la population, suscité en 1790 par la constitution civile du clergé.  En fait, s’agissant des mineurs de la Basse Loire, tout porte à croire qu’à cette époque, ils ne se sentaient pas concernés par la Révolution. Disons qu’ils observaient une attitude attentiste, d’autant que leurs patrons venus du Nord et de l’Est, plutôt royalistes, n’étaient pas trop favorables à l’agitation politique ou sociale. Ils n’étaient de surcroît pas  tendres lorsqu’il s’agissait de réprimer des mouvements de protestation ouvrière, souvent motivées ici par de mauvaises conditions de travail ou surtout par des salaires de misère. Bien sûr, la suite montrera que cette indifférence de 1792 – disons, cette neutralité opportuniste – ne durera pas. Les mines deviendront rapidement un vrai enjeu pour les parties en présence, voire même, un refuge pour les combattants rebelles de la Vendée et même un lieu de recrutement forcé et d’approvisionnement en chevaux pour les troupes vendéennes, qui passèrent à proximité immédiate du pays d’Ancenis, après avoir franchi la Loire, avant d’être écrasées le 23 décembre 1793 dans les marais de Savenay.

C’est d’ailleurs « pour intelligence avec les brigands de la Vendée » que l’ardennais Etienne Misset, inspecteur général des mines et directeur de celles de Montrelais sera condammé à mort en 1794 (28 nivôse de l’an 2 de la République) en compagnie du caissier des mines François Aubey. Tous les deux seront décapités le jour-même, place du ralliement à Angers.

Pour l’heure, la région est assez calme et le décès de Pierre Gatel ne semble pas imputable à la Révolution. Ni à un accident de travail, comme ce fut le cas pour son jeune frère René décédé à 36 ans en 1773, ainsi que le précise la mention apportée par le curé de la Chapelle-Saint-Sauveur sur son « acte de sépulture ». Les éboulements, les chutes et les coups de grisous étaient d’ailleurs assez fréquents, générateurs d’une mortalité importante parmi les ouvriers, comme le montre avec pertinence Didier Daniel en 2002 dans son ouvrage précité.  On peut néanmoins penser que le décès d’un Pierre Gatel « encore relativement jeune » est indirectement lié aux rudes conditions de travail des « hercheux » en front de taille dans les galeries, ou des « tourteux » qui remontent les paniers de charbon à l’aide d’un treuil à double manivelle. Même le tri des blocs, sur le carreau de la mine est pénible eu égard à la force qu’il faut en permanence déployer pendant des durées rarement inférieures à dix ou douze heures, selon les périodes. Et ce, sans compter, les niveaux élevés d’empoussièrement responsables de maladies respiratoires, notamment de pneumoconioses évolutives souvent mortelles à terme par asphyxie du mineur … Un rapport – tardif par rapport à la période considérée mais néanmoins éclairant du 20 décembre 1867 d’un inspecteur général des Mines Levallois au Conseil Général des Mines – rapport recopié à la main dans les années 1980 par mon maitre André Rebière, lui-même ingénieur général des Mines – précise « qu’en ce qui concerne la Loire Inférieure, le travail se fait en deux postes, un de jour et un de nuit, de dix heures chacun, avec un repos d’une heure. Le poste de jour commence à sept heures du matin et finit à cinq heures du soir. Le poste de nuit commence à sept heures du soir et finit à cinq heures du matin. Les enfants ne descendent dans les mines qu’à partir de douze ans après avoir fait leur première communion ; jusqu’à quinze ans, ils remplissent le rôle de servant ou d’apprenti : après quinze ans, ils sont employés au roulage… »

A ce régime enduré depuis l’enfance, et parfois avant onze ans sous l’Ancien Régime, il n’est pas étonnant que l’organisme s’use irrémédiablement et prématurément… Sûrement que les jeunes chinois employés aujourd’hui dans des conditions comparables dans les usines de composants électroniques ou de tire-bouchons en plastique en savent quelque chose !

Qui était Pierre Gatel ?

Si je m’intéresse spécifiquement à ce « Pierre Gatel », au mitan de l’été 2012, pendant que la France savoure ses choix du printemps, oubliant ses difficultés, et qu’elle applaudit, un pastis à la main, sa jeunesse laborieuse qui rapporte des médailles de Londres, c’est qu’il s’agit de l’arrière-arrière-grand-père d’un de mes arrière-grand-pères maternels. D’Alexis Turbelier (1864-1942), en l’occurrence, le comédien amateur et clerc de notaire sur lequel j’ai écrit à plusieurs reprises dans ce blog. Accessoirement (!), parce qu’Alexis était le cousin germain de son épouse, Pierre Gatel, est donc aussi l’arrière-arrière-grand-père d’Augustine Durau (1867-1941), mon arrière-grand-mère maternelle.

Autrement dit, Pierre Gatel est, à double titre, mon ascendant direct au 7ème degré – et même au 9ème degré pour mon petit lectorat cible. A ce stade d’éloignement générationnel et temporel, ma proximité avec lui est d’ailleurs toute relative et ma compassion pour sa veuve Jeanne Bertrand qui lui survécut douze ans, est nécessairement un peu artificielle. Mon intention n’est, au demeurant, pas de faire pleurer les générations montantes sur le sort de ce forçat de la mine, qui était sûrement un fier gaillard, un tantinet audacieux voire aventureux. Il aurait pu faire un beau médaillé olympique quand il était jeune. C’est en tout cas ainsi que je me plais à l’imaginer.

Bref, on peut au moins se dire que sans lui, on ne serait pas là. En tout cas, pas tout-à-fait pareil. Observons au passage qu’une recherche visant à retrouver notre parenté selon une approche génétique serait évidemment vaine, faute de disposer de traces charnelles. Même en sollicitant des modèles statistiques sophistiqués ou des algorithmes savants issus de travaux sur la génétique des populations, nous risquerions d’être franchement désappointés en constatant que notre voisinage génétique avec ce lointain ascendant n’est sans doute guère plus assuré que celui que nous entretenons sans le savoir avec un quidam de ses contemporains, qui serait mort sans descendance connue. En contrepartie de cette désillusion, on peut tous se prévaloir – s’enorgueillir – d’appartenir à la lignée directe de Charlemagne, Jules César ou Vercingétorix…  Et même ! Bien que ça soit plus difficile à concevoir – voire à admettre – des rois de l’empire Songhaï ou de l’empire mongol !  Ou même des Incas !

Dans ce contexte d’incertitude affective vis-à-vis du passé très antérieur, on peut s’interroger sur les motifs qui peuvent nous conduire, en pleine pause estivale, alors qu’un président de la République normal prend des vacances ordinaires, à s’intéresser à cet aïeul d’ancien régime, qu’on soupçonne atypique. Pour ma part, je crois pouvoir invoquer deux raisons principales. D’une part, parce que mon entremetteuse favorite de  la légende familiale me l’a suggéré en me fournissant nombre de données passionnantes et que j’aurais peine à ne pas lui donner satisfaction! Et d’autre part, parce que l’histoire post-mortem de ce Pierre Gatel n’est effectivement pas banale, en ce qu’elle apporte un éclairage original sur les difficultés de la vie quotidienne à la fin du 18ème siècle à la frontière de la Bretagne et de l’Anjou.

Ainsi, deux jours après le décès de Pierre Gatel, soit le 6 mars 1792, le juge de paix du canton de Varades, un certain Denion du Pin – par ailleurs principal actionnaire d’une verrerie de Montrelais – se présente à son domicile pour procéder à l’inventaire de ses biens. Il est reçu par sa veuve Jeanne Bertrand. La justice de paix  créée en août 1790 par l’Assemblée Constituante est présente dans chaque canton et vise à gérer les petits conflits domestiques ou de famille, et à procéder à de sages arbitrages, notamment en cas de « petites » successions plus ou moins compliquées. Or, dans le cas de l’héritage de Pierre Gatel, l’intervention du juge de paix est légitime, car Jeanne Bertrand a probablement déjà hérité d’un premier époux défunt, un autre mineur, Michel Fontaine et possède donc sans doute des « biens propres » qu’il faut soustraire de la succession. En outre, plusieurs enfants sont en lice, dont certain du premier mariage de Jeanne. Tous – garcons et une fille, Marie Gatel déjà citée –  sont employés « ainsi que leur mère », aux mines.

En 2002, Didier Daniel, constate que « le niveau de vie de Pierre Gatel semble plus élevé » que celui des autres mineurs. Reprenant précisément l’inventaire de ses biens par le juge de paix, voici ce qu’il mentionne :

  • Une maison comprenant deux pièces et une cave,
  • Un buffet vaisselier, une armoire en chêne, quatre lits, un coffre, une huche, sept chaises, une cheminée bien équipée, trente-trois pièces de vaisselle,
  • Dix-huit pièces de vêtements pour homme, de nombreuses pièces de linge de maison.
  • Dans la cave, se trouvent sept barriques de différentes contenances, remplies de vin et de cidre et une « potée de beurre de 25 livres »
  • Dans une des chambres, se trouvent deux rouets à filer probablement le chanvre et le lin, (vendus ensuite sur les marchés aux cordiers ou aux artisans drapiers de la région, notamment à Chalonnes-sur-Loire). Jeanne Bertrand tient à cet égard un livre de comptes des écheveaux de fils ou des torches de filasse, réalisés sur place. Elle possède en outre 150 livres de liquidités, probablement en assignats de 1791.

Cette aisance relative de la famille de Pierre Gatel ne peut, en tout état de cause, être totalement expliquée par les revenus des membres de la famille qui travaillent à la mine, car les salaires sont maigres et l’expérience montre que la plupart des autres mineurs possèdent des « fortunes » beaucoup plus modestes, qui leur permettent tout juste de survivre, pas de capitaliser. En fait, dans son ouvrage, Didier Daniel invoque une autre hypothèse à laquelle le juge de paix de Varades, homme instruit des lois, a sûrement songé et qui est effectivement assez logique.

Montrelais se trouvant en limite sud-est de la Bretagne, zone franche de l’impôt sur le sel – la gabelle – il était tentant et rémunérateur de pratiquer la contrebande du précieux condiment vers la province voisine de l’Anjou, à quelques kilomètres de là, à Ingrandes, où le sel fortement taxé était vendu plus de trente fois plus cher qu’à Nantes : 62 livres le minot – c’est-à-dire le quintal en Anjou, contre 2 livres en Bretagne !

Le faux-saunage n’était certes pas exempt de risques, face aux gabelous, douaniers du sel, qui étaient souvent des personnages peu recommandables employés par les fermiers généraux, non pour leurs connaissances juridiques de la fiscalité royale, mais pour leur brutalité voire leur sadisme à pourchasser les pauvres gens. Ils n’hésitaient pas à procéder à des visites domiciliaires impromptues pour traquer les contrebandiers et à se livrer à de multiples exactions. Les peines encourues par les faux-sauniers étaient lourdes, voire très lourdes, jusqu’à parfois leur vie. N’empêche que le faux-saunage était très fréquent, avec la complicité passive d’une population complaisante, presque complice, qui n’appréciait guère cet impôt profondément injuste. Impôt qui frappait les seules provinces qui n’avaient pas de fenêtre maritime et qu’on appelait « les pays de grande gabelle ».

Pierre Gatel, originaire de La Chapelle-Janson près de Fougères avait en effet toutes les « qualités » requises pour devenir faux-saunier et améliorer son « ordinaire » de mineur : sa région natale était en effet une région frontière, où cette pratique illicite était presque de tradition. Courageux et téméraire, il était en outre suffisamment astucieux pour savoir qu’une galerie de mine constituait un endroit idéal pour entreposer le sel rapporté après plusieurs jours et surtout de nuits de marche, par les landes et les chemins, du fond des lointaines salières du bord de mer. L’entreposer en sécurité était nécessaire avant de procéder à sa distribution « détaxée » auprès des populations paysannes et ouvrières angevines. Le sel dont la consommation était presque obligatoire au titre de la loi, avait une autre importance qu’aujourd’hui car c’était un des principaux moyens de conservation alimentaire…

Comparés aux agents de la gabelle, leurs redoutables ennemis, les faux-sauniers jouissaient plutôt d’une bonne réputation auprès des populations. L’un de ces contrebandiers qui se faisait appeler Catinat et qui agissait sans violence, y compris à l’égard des gabelous, a laissé dans tout le Maine-et-Loire, un souvenir comparable à celui de Robin des Bois le brigand au grand cœur qui vivait caché dans la forêt de Sherwood…

Le soupçon du juge du paix – relayé deux siècles après par celui de Didier Daniel, l’historien des mines de la Basse Loire – n’eut aucune conséquence judiciaire préjudiciable pour la famille Gatel, car la gabelle dont la suppression était une des principales revendications des cahiers de doléances en 1789, fut effectivement abolie en 1790 par l’Assemblée Constituante. Elle était donc sans effet en 1792! Elle fut néanmoins rétablie par Napoléon en 1806 et exista sous différentes formes jusqu’en 1946.

Depuis, nous vivons sans payer d’autre taxe sur le sel que notre « modeste » TVA. Mais le rétablissement d’une gabelle est peut-être une idée à creuser en temps de crise pour rétablir l’équilibre du budget de l’Etat. Il suffirait de dire que les conditions sont désormais réunies en ce qui concerne sa juste et équitable répartition et d’annoncer, urbi et orbi, qu’aucune considération de basse finance n’est à l’origine de cette mesure, mais simplement un souci de santé publique : chacun sait, bien sûr, que la consommation excessive de sel peut provoquer des œdèmes, de l’hypertension artérielle et même des insuffisances cardiaques…Accessoirement, cet impôt rétabli contribuerait à rééquilibrer les comptes de la sécurité sociale !

En attendant, en 1802, Jeanne Bertrand passa convention devant notaire à Montrelais, pour qu’en contrepartie de cette petite fortune dont elle donna l’usufruit à tous ses enfants, ils prennent l’engagement de s’occuper d’elle jusqu’à sa disparition. C’était une façon d’assurer ses vieux jours. Il semble que ce fut le cas.

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PS : En préparant la documentation de cet article, j’ai retrouvé plusieurs épisodes d’une histoire romancée des mines et apparemment inachevée de la famille Turbelier au cours du 17ème siècle, rédigée en 1982 de manière tout-à-fait originale, amusante et fort bien troussée par Jean-Philippe T., et publiée dans la feuille d’une association aujourd’hui dissoute, qui s’appelait « La chronique des Turbelier ». J’encourage son auteur à reprendre ce travail et peut-être à lui donner une conclusion. Faute de mieux, je suis évidemment prêt à lui ouvrir toutes grandes les portes de ce modeste blog….

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