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Posts Tagged ‘Michel Joseph Gallard’

Fin avril 1919.

Il y avait désormais plus d’un semestre que l’armistice avait été signé dans le wagon-salon du maréchal Foch dans la clairière de Rethondes en forêt de Compiègne et que le clairon eut sonné la fin des hostilités. Depuis, les combats sanglants et les massacres de masse des soldats de la Grande Guerre avaient cessé.

Mais la guerre n’était pas pour autant terminée en ce printemps 1919. Elle ne le sera qu’après la signature des traités de paix entre les belligérants, dont le premier entre l’Allemagne et les alliés, sera paraphé dans la galerie des Glaces du château de Versailles, le 28 juin 1919

En attendant, la plupart des poilus étaient encore sous les drapeaux et dans les jours qui ont suivi le cessez-le-feu, tandis que l’armée allemande se repliait, de nombreux régiments de l’armée française, traversant la Belgique et le Luxembourg s’étaient avancés jusqu’à la frontière allemande. Laquelle fut franchie, non sans émotion et fierté dès la fin de l’année 1918, conformément aux clauses de l’armistice, qui prévoyaient, à titre préventif, l’occupation de la Sarre et de la Rhénanie.

Nombre d’unités de l’armée française furent embarquées dans cette ultime aventure, sans doute moins périlleuse que les affrontements proprement dits, mais non sans risques car les populations autochtones n’accueillaient pas avec enthousiasme ces troupes « ennemies » qui, par leur présence, rendaient tangibles la défaite de l’Allemagne…

C’est ainsi que les régiments dans lesquels servaient mes deux grand-pères se déployèrent sur les deux rives du Rhin, en particulier dans la région de Coblence et en Forêt Noire. Ce fut également le cas du 135 ième régiment d’infanterie d’Angers, celui d’un de mes futurs grand-oncles, le sous-lieutenant Michel Joseph Gallard (1896-1962).

Au premier mai 1919, il était donc en Allemagne et c’est dans ce contexte que Germaine Eugénie Turbelier (1896-1990), sa fiancée et marraine de cœur, lui adressa « au loin, là-bas » une pensée porte-bonheur, agrémentée de la photographie de quelques brins de muguet disposés en bouquet!

Cette belle histoire d’une jeune femme amoureuse, confiant ses tendres espoirs à une boîte à lettres du quartier de la Madeleine à Angers, aurait pu, sans doute, se conclure ici!

Mais la qualité très  « relative » de cette carte et le flou de l’image m’intriguèrent et m’inspirèrent une ébouriffante fable. Comme pré-requis à mon récit, il m’apparaissait en effet recevable de postuler que cette précieuse et charmante correspondance avait dû surmonter mille obstacles avant d’atterrir dans ma messagerie électronique, cent ans après qu’elle fut émise!

Mais quels types d’obstacles au juste?

Se pourrait-il par exemple que le préposé à la poste d’Angers, qui, en avril 1919, releva la boîte à lettres, dans laquelle Germaine avait déposé son courrier, fut ému par la teneur du message? Se peut-il en outre qu’il fut un bricoleur génial, doté d’un savoir faire hors norme en matière de lancement de fusées et doué d’une connaissance encyclopédique de la science physique de son temps? Se peut-il enfin que ce brave homme souhaitant secrètement satisfaire les amoureux ait sciemment accéléré l’envoi de ce message dans des proportions inimaginables que seul un savant d’une audace sans pareille aurait pu concevoir en rêve? Et qu’il soit ainsi parvenu à conférer au courrier, une vitesse d’acheminement dans l’espace, proche de la vitesse de la lumière à quelques millièmes de mètres par seconde près!

Vertigineux.

On peut alors penser que dans ces étranges conditions, propres à donner le tournis aux esprits les plus rationnels, le message ait subi  » naturellement » quelques contraintes et déformations, affectant la qualité et le rendu de la photographie, ceux précisément que l’on observe aujourd’hui. Mais s’il en avait été ainsi, la déconvenue la plus déstabilisante et la plus déroutante voire dérangeante aurait affecté le transporteur lui-même ou son transitaire chargé de suivre les lettres et d’assurer la distribution.

En dépit d’un voyage qui n’aurait pas excédé – selon lui – quelques jours, conformément aux tolérances et aux standards prévus par le règlement des Postes, le malheureux facteur se serait trouvé dans la quasi-impossibilité, une fois revenu sur le plancher des vaches avec sa sacoche de cuir, de trouver l’adresse indiquée et donc de s’y rendre pour transmettre ledit courrier au jeune sous-officier, devenu inconnu d’un bataillon fantôme. Comme si ce lieu mentionné n’existait pas ou plus exactement n’existait plus depuis fort longtemps! Comme si rien ne subsistait d’un passé qu’il pensait si proche – hier, avant-hier ou la semaine dernière – et qui serait devenu si lointain.

Tout se serait passé comme si un siècle s’était écoulé sur cette terre depuis le départ de la lettre pour un voyage que le transporteur aurait évalué à quelques jours à une vitesse avoisinant celle d’un rayon de lumière. Comme si, du fait de cette célérité astronomique, le temps était devenu strecht, autrement dit élastique, glissant sur des mailles déformées d’un espace désormais indéterminé et énigmatique!

Désappointé par les conséquences si troublantes qu’impliquait cette fable, digne d’Alice au pays des Merveilles, je me suis finalement abstenu de la retenir comme une hypothèse crédible pour expliquer les imperfections du cliché !

Je n’imagine pas en effet, que dans l’exercice de son métier, un quidam en uniforme de la Poste – fût-il aussi imaginatif et cultivé que le facteur Cheval ou aussi fantasque que celui de Jacques Tati – ait pu en 1919 et à son corps défendant, se trouver confronté à la réalité paradoxale et relativiste du réglage déconcertant des horloges en mouvement, mise en lumière par Einstein, quatorze ans auparavant, et décrite fictivement par le savant Paul Langevin en 1911…

Je n’imagine pas que quelqu’un puisse se prêter de lui-même à cette expérience existentielle mais -convenons-en – très hasardeuse.

J’ose même avancer que si d’aucun l’avait conçu comme un scénario possible, il n’aurait pas eu les moyens de le réaliser. D’ailleurs, cette objection expérimentale demeure encore d’actualité à l’échelle humaine!

Je me résous donc à admettre que cette carte, adressée par Germaine à Michel Joseph fin avril 1919 a bien été réceptionnée sur les bords du Rhin le 1er mai de cette année-là, sans qu’il soit nécessaire de recourir aux prodiges de la facétieuse Nature…

En septembre 1919, lorsque Michel Joseph Gallard fut démobilisé, il rapporta le message à la Baumette où il habitait, et le conserva comme l’irremplaçable témoignage de l’amour de sa bien-aimée…

Cent ans plus tard, c’est leur fille cadette – Rose l’Angevine pour ce blog – qui le redécouvrit en classant les archives de ses parents. Elle m’en fit copie sur un scanner en phase probable d’obsolescence, qui très prosaïquement explique peut-être la qualité approximative de la reproduction!

Ce qui est, en revanche, parfaitement avéré, sans qu’il soit nécessaire d’échafauder de rocambolesques mises en scène, c’est que la carte du 1er mai 1919 et ses petites clochettes ont effectivement rempli leur rôle de porte-bonheur, puisque Germaine Turbelier et Michel Gallard se marièrent à Angers le 11 février 1920…

La suite relève de leur intimité.

 

PS: Pour les curieux de science, on peut rappeler en quelques lignes – extraites de Wikipedia – l’expérience de pensée de Paul Langevin, couramment intitulée « le paradoxe des horloges ou paradoxe des jumeaux » :

« Des jumeaux sont nés sur terre. L’un fait un voyage aller-retour dans l’espace en fusée à une vitesse proche de celle de la lumière.

D’après le phénomène de dilatation des durées de la relativité restreinte, pour celui qui est resté sur terre la durée du voyage est plus grande que pour celui qui est parti dans l’espace.

Pour chaque jumeau, le temps s’écoule normalement à sa propre horloge, et aucune expérience locale ne permet au jumeau voyageur de déterminer qu’il est en mouvement pendant l’aller ou le retour. Mais quand ce dernier rejoint le jumeau terrestre, il s’aperçoit qu’il a mesuré au total moins de secondes et il rentre donc plus jeune que son jumeau resté sur terre ».

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’expérience a été faite à maintes reprises dans des accélérateurs de particules et la dilatation ou le ralentissement des temps ont pu être observés.

 

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Rose l’Angevine, quasi-coauteure de ce blog; en tout cas, une de ses principales inspiratrices et correspondantes, et la plus fidèle de ses lectrices, doublée d’une généalogiste érudite de la famille, vient de m’adresser deux cartes de vœux échangées par ces parents en 1917.

  • Lui était sous officier en guerre sur le front français; il s’appelait Michel Joseph Gallard (1896-1962). 
  • Elle travaillait au Crédit Lyonnais à Angers et s’appelait  Germaine Eugénie Turbelier (1896-1990). 

Elle était une des premières angevines à exercer un métier de bureau dans une banque. C’était aussi une des sœurs de mon grand-père maternel.

Ils s’aimaient…

Pour clore cette année 2018, celle du centième anniversaire de l’armistice de la Grande Guerre, et aborder la suivante, quoi de plus approprié que de reproduire ici, ces deux émouvants témoignages de vie et de tendresse! Et d’espoir aussi, au-delà des vicissitudes d’une actualité souvent préoccupante, voire oppressante. Leurs serments demeureront toutefois du domaine de leur intimité…

Ces deux êtres misaient sur leur amour pour s’isoler du fracas assourdissant des armes et triompher de la mort omniprésente.  Ils eurent la chance d’y parvenir. Ils se marièrent et eurent trois enfants…

…dont une petite dernière, Marie-Thérèse, dite Rose!

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Au printemps 1918, la guerre s’éternise. Pire, on n’en voit pas l’issue et la situation de l’armée française et de ses alliés est très préoccupante. L’Entente, à laquelle se sont joints les Etats-Unis depuis avril 1917 est en infériorité numérique par rapport à l’armée allemande. En effet, après la signature du traité de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, entre l’Empire allemand et les bolcheviks, les combats ont cessé à l’Est et ont permis à de nombreuses divisions de l’armée de Guillaume II de rejoindre le front de l’Ouest. Lequel s’étirait de la mer du Nord à la Suisse, des limites de la Somme à la Champagne en passant par Verdun jusqu’aux confins sud de la Lorraine. Au total quatre millions et demi de soldats se faisaient face dont un peu plus de deux millions et demi dans l’armée allemande, renforcée depuis peu d’une quarantaine de divisions.

Clémenceau dans les tranchées

Clémenceau dans les tranchées

Certes, en mars 1918, on pouvait penser que ce déficit serait comblé par l’arrivée progressive et massive des troupes américaines. Mais ce mouvement engagé dès la fin 1917 n’avait pas encore produit le résultat escompté. L’inversion attendue des rapports de force – déjà l’inversion promise ! – n’interviendra en fait qu’à l’été 1918. Elle donnera l’avantage aux alliés qui bénéficieront de surcroît de deux éléments nouveaux déterminants : la désignation à la présidence du Conseil du « Tigre » Georges Clemenceau, farouche patriote déterminé à forcer la victoire, et la nomination en mars 1918 du général Foch – bientôt maréchal – comme généralissime de l’ensemble des troupes alliées (belges, françaises, anglaises et américaines) qui donnera de la cohérence au dispositif allié – déjà la cohérence affichée !

C’est la raison pour laquelle, l’état-major allemand qui mesure parfaitement que sa supériorité n’est que transitoire, décide l’offensive à outrance pendant qu’il est encore temps. Son objectif est de forcer le destin le plus vite possible et de frapper les esprits en s’emparant de Paris qui ne se trouve qu’à quelques dizaines de kilomètres de la ligne de front. Une ligne de front dont on sait qu’elle était globalement stabilisée depuis la bataille de la Marne à l’automne 1914 et depuis celle de Verdun de juin à octobre 1917. L’idée de l’Allemagne était clairement de passer d’une guerre de position à une guerre « victorieuse » de mouvement en asphyxiant l’adversaire par des vagues successives d’offensives.

La période printanière 1918 fut donc caractérisée par plusieurs attaques allemandes d’une extrême violence, toujours précédées de déchaînements d’artillerie portant la mort de plus en plus loin en arrière des lignes, et suivis d’assauts ou de corps à corps sanglants à la baïonnette aussi meurtriers et rugueux qu’au Chemin des Dames ou au fort de Douaumont en 1916 et en 1917.

C’est au cours d’une de ces grandes offensives allemandes en Picardie et dans la Somme, en particulier l’offensive « Michel » lancée le 21 mars 1918, que périrent deux de mes grands oncles, l’adjudant du génie, Albert Venault le 28 mars 1918  – voir mon billet du 26 novembre 2011 – et le caporal Alexis Turbelier le 16 avril 1918  – voir mon billet du 10 octobre 2011 « Labours d’automne dans la Somme ».

Alexis Turbelier appartenait au 135ième régiment d’infanterie d’Angers, comme l’aspirant Michel Joseph Gallard (1896-1962), son futur beau-frère et aussi son ami. (Et aussi mon grand-oncle!). Michel Joseph Gallard fut d’ailleurs appelé à reconnaître le corps mutilé de son ami, lors de sa première inhumation à Septoutre (80) à proximité du champ de bataille. Puis plus tard lors de son transfert dans la nécropole nationale de Montdidier. Cruelle coïncidence, le 22 avril 1918, soit moins d’une semaine après le décès d’Alexis, son frère cadet Louis Turbelier (1899-1951) – mon grand-père maternel – fut incorporé comme soldat de 2ième classe au sein du 155ième régiment d’infanterie, alors cantonné à moins de quinze kilomètres de l’endroit où son frère avait été foudroyé. Il l’ignorait probablement !

L’offensive « Michel » et ses prolongements à partir du 9 avril, au nord de La Bassée le long de la Lys dans un secteur tenu par les anglais, furent d’envergure. Ils ne furent contenus que très difficilement au prix de très lourdes pertes humaines ainsi que de la destruction de nombreux villages. Comme prévu, ils permirent à l’armée allemande de progresser de près de soixante-dix kilomètres vers Paris et de faire des dizaines de milliers de prisonniers, sans cependant offrir la victoire décisive au stratège allemand Ludendorff, qui ne réussit, même pas, à occuper Amiens. « Mieux »! Un fragile répit des combats donna la possibilité au général Foch de reconstituer un front solide entre la Somme et l’Oise afin de barrer la route de la capitale.

Cette rémission ne fut toutefois que passagère, car la situation des alliés devint de plus en plus critique face aux vagues d’assaut répétées qui parvinrent presque partout à bousculer les lignes de défense. Le comble de l’angoisse fut atteint fin mai 1918 du côté du Chemin des Dames, au sud-ouest  du front de la Somme, où un déluge d’obus toxiques submergea la résistance acharnée de l’armée française commandée par Pétain. L’armée allemande progressait en prenant Château-Thierry et s’approchait de Paris. Mais Reims ne tomba pas entre ses mains.

La poussée s’accentua encore dans la région de Compiègne du 9 au 12 juin 1918, du côté du Matz, petite rivière picarde, affluent de l’Oise. La bataille titanesque qui eut lieu ici, franchira les décennies sous le nom de « bataille du Matz » et c’est au cours de cette bataille que Michel Joseph Gallard fut grièvement blessé.

L’histoire retiendra que la région concernée, au sud-est de Montdidier du côté de Ressons-sur-Matz, fut noyée sous les obus, tirés par des centaines de batteries allemandes, dotées de canons de gros calibres, aptes à développer des puissances de feu impressionnantes et à pilonner sans relâche les lignes françaises et même très largement au-delà.

Bataille du Matz juin 1918

Bataille du Matz juin 1918

Au moment de l’offensive du Matz, le 135ième régiment d’infanterie dans lequel sert l’aspirant Gallard, est établi depuis quelques jours entre Montgerain et Maignelay, presqu’à l’épicentre de la bataille, à une quinzaine de kilomètres au sud de Montdidier et à vingt kilomètres au nord-ouest de Compiègne. Hormis quelques stages de perfectionnement technique réservé aux sous-officiers et de rares permissions, Michel Joseph Gallard combat sur le front avec sa section depuis la fin de l’été 1917. Pour lui, cette bataille du Matz n’est donc pas le « baptême du feu ». Mais ce sera sûrement le combat le plus éprouvant qu’il aura à subir au cours de la Grande Guerre. C’est celui qui lui laissera des stigmates, sa vie durant.

A vingt-deux ans, le jeune aspirant a fait du chemin depuis son ajournement en 1915 à la suite d’un classement en 5ième partie de la liste de recrutement pour « faiblesse » de constitution. Classé dans la 1ère partie de la liste dès 1916, il est devenu immédiatement mobilisable et fut donc incorporé à compter du 9 août 1916 dans le 135ième régiment d’infanterie, « le régiment des angevins ». Normal, il est angevin !

En fait, alors que le premier mois aux armées est d’ordinaire consacré aux « classes »,  Michel Joseph Gallard l’a passé avec le peloton des candidats élèves aspirants de Tours, auquel il a été admis à postuler. Très probablement après avoir obtenu d’excellents résultats aux tests de culture générale du conseil de révision. Classé troisième de sa promotion de quatre-vingt bidasses, il est alors détaché au centre d’élèves-aspirants à Saint-Maixent dans les Deux-Sèvres du 6 septembre 1916 au 30 avril 1917.

A sa sortie de l’école militaire, le 1er mai 1917, « l’ancien » employé de banque, titulaire du certificat d’études primaires, a le grade d’aspirant officier, après avoir été successivement caporal puis sergent. En mai 1917, il suivra en outre un stage de mitrailleurs à Poitiers, puis au mois d’août 1917, un cours de « chef de section ». Depuis lors, il participe au commandement dans un régiment qui est très fréquemment à la peine, notamment sur le front de Lorraine au cours de l’automne 1917 jusqu’à la fin mars 1918.

A partir d’avril 1918, le 135ième régiment d’infanterie combat sur le front de la Somme, où sa mission hautement stratégique consiste à empêcher l’ennemi de s’infiltrer entre la première et troisième armée française.

C’est donc un jeune guerrier chevronné qui, dans la nuit du 8 au 9 juin 1918 vers minuit voit les bombes éclairantes du violent bombardement qui s’annonce et qui entend, les premiers tirs d’obus.  Un véritable déluge d’acier s’abat sur les soldats se trouvant au sud de Montdidier. Déluge auquel s’activent des centaines d’artilleurs allemands déployés « sur tout le front de la 3ième armée ». Et donc, sur le 135ième Régiment d’infanterie qui se trouve, alors, en deuxième ligne.

Commandé par le Lieutenant-colonel Régnier-Vigouroux, le régiment se compose de trois bataillons placés respectivement sous l’autorité du commandant Chateignon (1er bataillon), du capitaine de La Rocque (2ième bataillon) et du capitaine Holl (3ième bataillon). Chaque bataillon comprend quatre compagnies, qui elles-mêmes sont organisées en sections de combat.  Il échoit à Michel Joseph Gallard de diriger l’une de ces sections. Avant l’épreuve, les effectifs du régiment étaient de l’ordre de deux mille deux cents soldats, dont une cinquantaine d’officiers.

Cette première nuit de la bataille du Matz et la journée qui suivit, furent un cauchemar pour les soldats soumis à un bombardement ininterrompu, sans avoir les moyens de répliquer. Du moins à la hauteur de l’enfer qu’il subissait, qui déjà se soldait par des morts et des blessés en grand nombre et atrocement mutilés. Le choc physique confronté à l’horreur d’attendre la mort dans un vacarme épouvantable et dans un état d’impuissance, était à ce point insupportable qu’au soir du 9 juin 1918, le général Pétain dans son message quotidien à Foch s’attendait manifestement au pire et l’informait qu’il faisait venir en toute hâte des renforts.

C’est dans ce contexte dramatique qu’à partir du 10 juin, dans un ultime sursaut, l’état-major de Foch décide de reprendre l’initiative et de préparer la contre-attaque. Le régiment de Michel Joseph Gallard fut ainsi regroupé autour du village de Montgerain, tandis que la riposte s’organisait tout au long des trente kilomètres du front d’attaque entre Montdidier et Noyon.

Dans la soirée du 10 juin, le général Mangin sous l’autorité duquel est placé le 135ième RI, lançait un mot d’ordre pour le lendemain qui ne masquait rien de l’enjeu de la bataille: « L’opération de demain doit être la fin de la bataille défensive que nous menons depuis plus de deux mois, elle doit marquer l’arrêt des Allemands, la reprise de l’offensive et aboutir au succès. Il faut que tout le monde le comprenne » !

Une copie de cet ordre fut remise à tous les régiments et unités dépendant du général Mangin, ainsi qu’à tous les chefs de bataillons. Elle fut en outre consignée dans le journal de marche de chaque régiment… Tous sont aujourd’hui consultables sur Internet. Destinés à rendre compte quotidiennement du déroulement des opérations et des incidents d’ordre disciplinaire ou hiérarchique ponctuant la vie des régiments, ces documents furent d’abord conçus comme des relevés les plus fidèles possibles des faits notables d’une journée et des positions des unités. Mais très souvent, au-delà de la sécheresse du style délibérément aseptisé, et en dépit de la technicité des observations ou de la description des assauts, le rédacteur laissait entrevoir son émotion devant la mort de ses camarades qu’il avait  aussi pour mission de recenser…

S’agissant du journal du 135ième régiment d’infanterie pour la journée du 11 juin 1918, on peut, par exemple, lire, après une description de l’assaut engagé à 10 heures à la lisière du bois de Montgerain sur la croupe de Méry-la-Bataille, que  « peu après le passage de la voie ferrée, l’ennemi qui aperçoit notre progression (…) commence un tir de CPO (contre-préparation offensive) sur la sucrerie et sur la région comprise entre la voie ferrée et la route Tricot-Méry d’une extrême violence. Nous subissons nos premières pertes…. »

Au paragraphe suivant, le rédacteur observe encore que « les pertes du régiment sont sévères » … Plus loin, de nouveau, il note après la prise d’assaut d’un bastion ennemi que « la plupart des occupants (sont) tués, sauf une cinquantaine de prisonniers ».

Les officiers eux-mêmes sont touchés :

« … Le 3ième bataillon reprend sa progression mais à ce moment le commandant Holl tombe atteint à la poitrine par un éclat d’obus. Le capitaine Havard commandant la 9ième compagnie le remplace ; il est blessé lui-même dix minutes après et le lieutenant Martin commandant la dixième compagnie qui se trouvait à proximité prend le commandement du bataillon. Les tanks violemment pris à partis depuis le passage de la route Tricot-Mery flambent successivement. La progression du régiment continue plus lentement en raison des nombreuses résistances trouvées sur la route. Les mitrailleuses se réveillent de plus en plus violentes au fur et à mesure que les tanks sont immobilisés et cessent le feu. Mais nos hommes, malgré les pertes subies, donnent sans cesse de magnifiques preuves de courage. Les résistances sont vaincues. A 13 heures 55, le bataillon de tête arrive dans le chemin creux Méry-Mortemer. Le lieutenant Derreumeaux prend le commandement du 3ième bataillon en remplacement du lieutenant Martin tué…. »

A partir de 14 heures, les troupes françaises ont la maîtrise des opérations et les contre-attaques allemandes se brisent sur les barrières désormais infranchissables de l’armée de Mangin. Paris est sauvé !

La position est ensuite consolidée et « malgré les tirs ininterrompus de mitrailleuses et d’artillerie » les bataillons d’assaut sont relevés dans la soirée sans avoir perdu le terrain repris… La bataille se poursuivra néanmoins pendant les jours suivants, mais sans Michel Joseph Gallard, évacué blessé vers une ambulance.

Le bilan est terrible. En trois jours, du 11 au 13 juin 1918, le 135ième régiment d’infanterie aura perdu 4 officiers tués, 14 officiers blessés, 1 officier disparu, 57 hommes tués, 337 blessés, 65 disparus. Mais à aucun moment, il n’a failli à sa mission, et dans les jours qui suivirent, de nombreuses propositions de citations à l’ordre de l’armée, du corps d’armée, de la division ou du régiment parviendront aux autorités civiles et militaires. Dont celle, à l’ordre de la division de Michel Joseph Gallard, rendue officielle le 24 juin 1918, et qui était ainsi libellée :

«  A conduit sa section le 11 juin 1918 avec la plus grande bravoure. Est tombé grièvement blessé au cours de la progression. Ne s’est laissé emporter qu’après avoir donné le commandement de sa section à son sous-officier le plus ancien. »

Citation 1918

La citation ne précise pas la nature de la blessure ni l’heure exacte à laquelle elle est intervenue. A la lecture des demandes de réparation de l’intéressé, en vue d’une reconnaissance pour invalidité par la commission de réforme de Tours en 1924,  on peut penser que Michel Joseph Gallard aurait pu être blessé par des éclats métalliques d’obus ou par des balles de mitrailleuses, disséminés dans l’épaule et l’hémithorax gauches...En réalité, croit-on, ce fut une balle qui frôla le cœur sans commettre l’irrémédiable!

Il est plausible qu’il ait été foudroyé vers le milieu de la journée du 11 juin 1918, au moment où l’issue de la bataille qui faisait rage, était incertaine. Selon le journal du régiment, le combat des fantassins au corps à corps, soutenus par les tanks, était apocalyptique sans concession de part et d’autre; et donc particulièrement coûteux en vies humaines.

Partiellement remis de sa blessure à l’automne, Michel Joseph Gallard rejoindra son corps à la fin de l’année 1918 et participera à l’occupation de la Rhénanie en 1919. Mais c’est un autre récit ! Élevé au grade de Sous-lieutenant en 1919, il sera promu lieutenant de réserve en 1924 et sera de nouveau mobilisé au cours du second conflit mondial. Décoré de la Croix de guerre « étoile d’argent » puis avec palme, il sera finalement fait chevalier de la Légion d’honneur…

A l’instant de conclure, non sur la vie de Michel Joseph Gallard,  qui ne saurait se résumer à cette journée du 11 juin 1918, et dont j’ignore l’essentiel – car je l’ai seulement croisé dans ses dernières années –  ,  je  forme l’hypothèse que ce combat qui faillit le briser net et où il fit preuve d’un courage « indomptable » – comme de nombreux poilus à ses côtés ce jour-là – fut certainement « fondateur » pour la suite de son existence. Forcément, il y eut un « avant » et un « après », comme lors de toutes les catastrophes, qui subitement font vaciller en quelques secondes, toutes les certitudes et tous les paradigmes, auxquels on s’accrochait « dur comme fer » auparavant. Avant l’épreuve brutale – en l’occurrence celle du feu, irrationnelle et incompréhensible – l’absurde de l’existence peut être momentanément gommé. Après, plus difficilement car la mort omniprésente, dépourvue de sens peut en effet tout remettre en cause d’un projet de vie qui se dessinait.

Au-delà des cicatrices qui, toute sa vie, témoignèrent dans sa chair de cet assaut inhumain, on peut penser qu’il ne put guère oublier cette tragédie qui fit disparaître nombre de ses camarades confrontés au paroxysme de la souffrance physique et morale. Probablement qu’il n’a jamais pu, ni su, distraire complètement de son esprit, cet instant où, sous la mitraille, il ressentit une violente douleur au côté gauche, dont il ignorait la gravité. Lui serait-elle fatale, alors qu’il ne distinguait que le sang qui maculait sa vareuse et se répandait en une tache qui s’élargissait lentement mais inexorablement? Titubant, le regard embué, il cherchait à passer le relais du commandement  de sa section… Longtemps, il a du se remémorer ces secondes qui ont précédé le drame. Longtemps, il a dû s’interroger sur sa témérité. Et sur les réserves de courage qu’il a dû mobiliser pour surmonter la peur d’être englouti dans la tourmente ! Pourquoi lui n’est-il pas mort alors que d’autres à ses côtés sombrèrent dans le néant? 

Comment l’homme qui redevint civil quelques années plus tard, qui reprit son travail et qui fonda une famille, pouvait t-il oublier la terreur qui l’envahit à l’instant où il pensait qu’il allait trépasser sous les balles allemandes, comme Alexis, le frère de Germaine, sa bien-aimée…Comment accepter cette injustice de quitter la vie si jeune?  Sans avoir fait ses preuves!

Probablement que ce souvenir qu’il n’a sans doute jamais communiqué à quiconque dans sa dimension de drame intime, car fondamentalement indicible, a guidé de manière peu ou prou consciente, ses choix ultérieurs. Personne ne peut en effet sortir indemne d’un tel traumatisme. Héros pour les autres, le fut-il à ses propres yeux?

En tout cas, « Chapeau Monsieur Gallard », pour ce que vous fîtes ce mardi 11 juin 1918! 

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