Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Mariage au Lion d’Angers’

C’était un samedi d’automne au Lion d’Angers, à quelques jours de la Toussaint. Six ans à peine après l’armistice du 11 novembre 1918. Ce jour-là, le 18 octobre 1924, Clotilde Pasquier (1902-1983) fille cadette de Baptiste Pasquier (né en 1858), et d’Angèle Houdin (née en 1864) épousait Louis Eugène Bioteau. .

Un peu plus d’une trentaine de convives étaient invités à la noce, dont mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) et ma grand-mère Marguerite Cailletreau (1897-1986). Ils étaient, alors, parents de deux enfants présents au mariage. Curieusement, mon grand-père et ma grand-mère étaient tous les deux – et indépendamment – cousin et cousine de la mariée: le père de Marcel était en effet l’oncle paternel de la mariée, tandis que la mère de Marguerite était sa tante maternelle ! Cette configuration étonnante mais classique excédait pourtant les possibilités de compréhension des agents d’état-civil de la mairie du Lion d’Angers, lorsqu’ils souhaitèrent se marier en 1918. Soupçonnant un lien de consanguinité, le braves préposés contraignirent ainsi mes « futurs » grands-parents à solliciter l’autorisation de convoler auprès du tribunal civil de Segré. Lequel confirma par ordonnance l’absence de parenté préalable!

C’est donc au double titre de cousins par le sang et par alliance que mon grand-père et ma grand-mère paternels furent conviés au mariage de Clotilde… Une fête bien modeste au demeurant, tant par le nombre restreint d’invités que par la sobriété des tenues et des toilettes, et surtout par l’absence apparente d’une quelconque jubilation sur le visage des invités, figé sans sourire et pour l’éternité sur la plaque argentique.

En fait, il ne s’agissait pas d’un de ces « grands » mariages, au sens où l’on entendait autrefois dans les bourgs de campagne, qui drainaient tous les paroissiens à la sortie de l’église! En l’occurrence, sur le parvis de l’église anciennement abbatiale Saint-Martin-de-Vertou, vénérable édifice du onzième siècle, à la nef romane et au chœur gothique, qui, en 1924, était encore amputé de son clocher incendié par la foudre dans la nuit du 4 au 5 mai 1918.

Avant l'incendie du clocher

Avant l’incendie du clocher

A voir aujourd’hui le cliché de famille réalisé par un professionnel local pour tracer l’événement, on imagine ce dernier, armé à la fois de patience et de sa chambre photographique portable, inspirée des premiers daguerréotypes, tentant vainement de susciter quelques esquisses de sourires, faute d’espérer obtenir une seule expression de franche gaieté, qui pourtant aurait été de mise en pareille circonstance! Cette situation pouvait paraître inédite pour un mariage procédant a priori du cœur et non de la raison. Elle n’empêcha pas le photographe d’appliquer toutes les conventions de cadrage en usage à l’époque: les enfants occupaient le premier rang devant des « anciens » assis, qui entouraient le jeune couple. Lequel, naturellement, était placé au centre de la scène.

Tous les autres participants, notamment les « jeunes » de la génération des mariés, se répartissaient de manière quasi-protocolaire  debout au même niveau, ou à l’arrière, grimpés sur un banc, selon leur lien de parenté avec l’un ou l’autre des époux. Une tradition non formalisée voulait en outre que les parents du marié se rassemblent de son côté, et ceux de la mariée de l’autre. Cet usage grosso modo respecté ici permet d’observer que la parentèle de Louis Eugène Bioteau était probablement moins nombreuse que celle de Clotilde, présente quasiment au complet! Son frère Baptiste Pasquier (1890-1937) non repéré sur la photo était sûrement là ainsi que ses sœurs aînées, Angèle (1889-1976) et Marie Louise (1893-1950) ainsi que leurs conjoints, sans omettre leurs enfants respectifs. Et, bien sûr, les cousins d’Angers ainsi que les oncles et les tantes !

Il n'est pas de la noce

Il manquait toutefois quelqu’un ! Un grand absent dont le souvenir interdisait à Angèle Houdin, la mère de la mariée, d’afficher sa joie! Et le fait de devoir se séparer de sa cadette qui convolait en justes noces devant le maire et le curé, n’était certainement pas le motif principal de sa tristesse…Tristesse et mélancolie, qui, d’ailleurs, ne la quittaient plus depuis neuf ans et qui durent être du même ordre en 1918 au mariage de ses aînés!

Ce fantôme, auquel tous songeaient, c’était Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) l’autre frère de la mariée. Engagé volontaire dès le 1er août 1914 dans le 135ième régiment d’infanterie d’Angers, il était tombé au champ d’honneur le 22 mai 1915 à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais…Or, en cet automne 1924, les cendres du héros reposaient au cimetière du Lion d’Angers, rapatriées à la diligence des autorités, sur l’initiative de ses parents, Baptiste Pasquier et Angèle Houdin! Et comme pour raviver en permanence une douleur toujours vive, le nom de leur soldat sacrifié, inscrit avec celui des autres lionnais « morts pour la France » en 14-18, sur le monument aux morts de la commune, érigé en 1921, se rappelait à eux à chaque passage sur la place de la Mairie…

Comment dans ces conditions, jouir sans réserve des événements heureux? Comment évacuer l’idée obsédante de la mort?

Aussi, le matin du mariage, à moins que ce ne fût le soir, la famille s’était rendue, à la demande expresse des parents,  en cortège sur la tombe de Marcel comme pour l’associer à la fête! Comme si c’était possible d’associer les mânes d’un disparu aux promesses d’avenir!

A soixante ans, Angèle Houdin n’avait, de toute manière, plus le cœur à faire la fête, ni même à faire semblant : sur la photo, assise au premier rang au pied de sa fille en robe blanche, elle apparaît toute menue,rabougrie, accablée et vêtue de noir, tenant la main de son petit-fils, Roger Pasquier, l’enfant de son autre fils rescapé de la Grande Guerre. Aussi ne sut-elle offrir au photographe d’autre visage que celui émacié et torturé par la souffrance d’une mère inconsolable ! Comme tous les jours et toutes les nuits, ses pensées demeuraient monopolisées par le souvenir du fils disparu…

Mon père Maurice Pasquier, né en 1926, petit-neveu d’Angèle raconte que dans sa petite enfance lors des congés d’été chez ses grands-parents Cailletreau, au Lion d’Angers, le rituel exigeait que l’on fleurisse régulièrement la tombe du cousin Marcel. Personne n’était dispensé de cette obligation, pas même les enfants nés longtemps après guerre! Il rappelle aussi ses balades pédestres, seul ou en compagnie de son grand-père Joseph Cailletreau (1859-1946), beau-frère d’Angèle et de Baptiste, sur les chemins conduisant à Thorigné… C’était avant la seconde guerre mondiale.

SCAN0004

En tout état de cause, en dépit du petit nombre d’invités, ce mariage constituait sûrement une charge non négligeable pour les finances très modestes du vieux Baptiste Pasquier et de son épouse Angèle, retraités sans réelle pension d’un commerce de « débitants de boissons ». Ils firent de leur mieux! Le visage de Baptiste que l’on aperçoit assis au premier rang, tenant sur ses genoux un de ses petit-fils, Marcel Beduneau alors âgé de cinq ans, n’exprime pas la même désolation que celui de sa femme. Mais plutôt une sorte de résignation fataliste, peut-être tempérée par l’espoir de voir sa descendance relever un flambeau qu’il n’a pas su ou pas pu porter là où il l’aurait souhaité! D’où la sérénité qu’il affiche en tenant le bras de son petit-fils, l’aîné des trois enfants de sa fille Angèle, comme pour le protéger! Plutôt bel homme, Baptiste s’était même mis sur son trente-et-un, et portait le nœud papillon !

Seul, au dernier rang sur la droite du cliché, l’ancien petit poilu d’Orient – celui que j’ai appelé en d’autres temps « mon » camionneur en ceinture de flanelle – mon grand oncle, Auguste Cailletreau (1892-1975) semble heureux d’être là, au mariage de sa petite cousine Clotilde! Coincé entre sa sœur Marguerite Cailletreau (1897-1986) et l’imposante carrure de son épouse Eugénie Chollet (1897-1979), il sourit répondant ainsi bien volontiers aux ultimes injonctions d’un photographe découragé. Mais pourquoi diable, ce dernier n’a t-il pas su cadrer correctement son fils Henri Cailletreau (1920-1937) debout à gauche de sa grand-mère Anne Houdin (1861-1943)? Ce fils avec lequel il entrevoyait déjà un destin commun dans l’automobile? Faut-il voir dans ce loupé technique, le funeste présage d’une tragédie qui accablera cet enfant unique qui décédera en 1937 d’une méningite! Encore adolescent…

Curieuse fête finalement que ce mariage où tout le monde paraissait peu ou prou s’ennuyer! En harmonie avec l’air du temps! Un jour sans actualité notable, hormis peut-être la préparation des funérailles parisiennes d’Anatole France dont le journal de l’Anjou, Le Petit Courrier, se fit largement l’écho, signalant au passage les cousinages angevins du grand écrivain et humaniste.

Une journée provinciale d’entre les deux-guerres en somme, foncièrement triste et humide, comme si la météo maussade se conformait de bonne grâce, aux standards attendus en automne dans ce haut Anjou, berceau de ma famille paternelle! Et ce, dans une période, où les stigmates de la guerre étaient encore perceptibles, colonisaient les esprits et où l’on pansait comme l’on pouvait les blessures d’un passé si prégnant et pas encore assumé.  Le ciel était naturellement de la partie, brumeux et plutôt froid, ponctué de quelques éclaircies! Vide pour ceux qui n’y croyaient pas! Tels étaient le décor et l’ambiance en ce samedi 18 octobre 1924…Pas de quoi festoyer sans retenue …

En fait, si je m’intéresse à ce mariage pluvieux et qui fut certainement heureux – du moins je l’espère car je n’ai pas connu la suite – c’est au moins pour quatre motifs:

  • Le premier, c’est qu’à ma connaissance, ce fut probablement une des dernières manifestations d’importance où toutes mes lignées paternelles se réunirent dans le Haut-Anjou, terreau depuis des lustres – des siècles – de la plupart de mes aïeux Pasquier, Cailletreau et de leurs alliés !
  • Le second est que je possède une photographie qui en atteste, héritée des archives de mon grand-oncle Auguste Cailletreau (1892-1975), qui m’ont été confiées au décès de son épouse Eugénie Chollet (1897-1979).
  • La troisième est que ce cliché est le seul que je possède, où apparaissent ensemble mes grands parents paternels et deux de mes arrière-grands-parents, Joseph Cailletreau (1859-1946) et  Anne Houdin (1861-1943)…
  • Je m’abstiendrai pour l’heure de disserter sur le quatrième motif: je le déclinerai plus tard! Chaque chose en son temps! Ce sera peut-être l’objet d’une prochaine conclusion…

De nombreuses années plus tard, au milieu des années cinquante, je me souviens avoir rencontré Clotilde au Lion d’Angers sur les rives de l’Oudon, non loin du champ de foire ; elle était de passage dans son village natal, car elle résidait à Angers:  ce fut la seule fois où je la vis, et j’étais enfant, mais l’image qu’elle m’a léguée d’elle, fut celle d’une femme plutôt enjouée!  Volubile aussi… Concierge de la Maison Bleue à Angers, au croisement de la rue d’Alsace et du Boulevard Foch, elle n’était pas avare de confidences sur les personnalités angevines qu’elle côtoyait quotidiennement, et qui résidaient dans ce magnifique immeuble aux façades en  mosaïques. Mon père raconte que, de l’appartement de fonction qu’elle occupait au dernier étage de l’immeuble, la vue panoramique sur Angers était exceptionnelle!

Son fils, Adolphe, l’aîné de ses deux enfants, devint expert comptable et fut conseiller municipal de la capitale de l’Anjou dans les années soixante… C’est tout!

 

Nota 1: 

Identification des invités:

clo1

1- Clotilde Pasquier (1902-1983), fille de Baptiste Pasquier et de Angèle Houdin, 2- Louis Eugène Bioteau, 3-Angèle Houdin(1864-), 4-Baptiste Pasquier (1858-), 5-Anne Houdin(1861-1943) sœur d’Angèle, mon arrière grand-mère, 6-Joseph Cailletreau (1859-1946), mari d’Anne Houdin, mon arrière-grand-père, 7-Marie Louise Pasquier (1893-1950) soeur de la mariée, 8-Joseph Fresnet, mari de Marie Louise, 9-Angèle Pasquier (1889-1976) sœur de la mariée, 10-Eugène Béduneau (1874-1926), mari d’Angèle Pasquier, 11-Marcel Pasquier (1892-1956) cousin de la mariée, mon grand-père, 12-Marguerite Cailletreau(1897-1986), cousine de la mariée, ma grand-mère, épouse de Marcel Pasquier, 13- Auguste Cailletreau (1892-1975) mon grand-oncle, dit « tonton Henri », 14- Eugénie Chollet(1897-1979) épouse d’Auguste Cailletreau, 15-Renée Pasquier épouse Pilet, née en 1922, fille de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau, 16- Apolline Marie Joséphine – dite « Paulette » – Angibert, épouse de Baptiste Joseph Pasquier fils, 17-Henri Cailletreau(1920-1937) fils de Auguste Cailletreau et d’Eugénie Chollet, 18-Marcel Pasquier(1920-1999), fils de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau, 19-Roger Pasquier fils de Baptiste junior et de « Paulette » Angibert, 20-Anne-Marie Béduneau (1921-2014) fille de Eugène Béduneau et d’Angèle Pasquier, 21-Marcel Béduneau (1919-) fils de Eugène Béduneau et d’Angèle Pasquier…

Les autres invités non indicés ne sont pas formellement identifiés et sont probablement des parents du marié Louis Eugène Bioteau, notamment la femme en coiffe angevine du premier rang qui est certainement sa mère…

Nota 2: Depuis la première mise en ligne de cet article en août 2015, un autre convive a été reconnu (par sa fille): l’homme debout à gauche sur la dernière rangée de la photographie est Baptiste Joseph Pasquier fils (1890-1937), le mari d’Apolline Marie Joséphine Angibert (16) dite « Paulette ».

 

 

 

Read Full Post »