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Posts Tagged ‘Mai 1968’

Pour les gens de la génération du baby-boum d’après guerre – la mienne en l’occurrence – la mort de Greame Allwright, le 16 février 2020, après celle de Léonard Cohen (1934-2015) et de bien d’autres de la même trempe, semble sonner définitivement le glas de nos illusions et la fin de nos utopies de jeunesse. Celles d’une promesse d’harmonie dans un monde, tout juste vacciné contre les horreurs des gangrènes nazies ou staliniennes. D’un monde qui choisissait opportunément l’optimisme en faisant le pari malicieux du bonheur par la liberté et qui tournait délibérément le dos aux fantômes monstrueux d’avant-guerre ainsi qu’à la fatalité tragique et raciste de son histoire millénaire.

Tel fut le mouvement qui nous projeta en mai 1968 et que Greame Allwright précéda et accompagna de son talent!

Avec des artistes comme lui comme référents de proue de notre émancipation, l’avenir s’éclairait soudain d’un faisceau d’espérances pour les ados et les jeunes étudiants que nous étions. Le futur devenait non seulement compréhensible mais il était perçu comme une source intarissable d’émerveillement et de progrès, dans un monde sans limite ni limitation.

Il était désormais possible d’interdire l’interdiction de concevoir l’impossible.  La disparition de Greame, un des enchanteurs de cette époque, nous ramène à la médiocrité angoissante de l’actualité et nous replonge dans un monde décevant et désormais étriqué, dont tous les drapeaux sont en permanence en berne!

Sa mort nous attriste, bien qu’exception faite de ses chansons que l’on fredonnait, il y a un demi-siècle, on ne connaissait presque rien de lui. On se souvenait qu’il était originaire de Nouvelle Zélande , mais, à vrai dire, beaucoup d’entre nous pensaient même qu’il n’était déjà plus parmi nous depuis longtemps!

Car, cette période de notre jeunesse, qu’il incarnait de manière si particulière, alliant la tradition et la modernité, et que, par conséquent, il personnifiait, a disparu de nos radars. C’est pourtant ce temps-là qui a porté tous nos espoirs et dans son sillage, la conviction que notre enthousiasme ferait nécessairement éclore un monde meilleur. Sans qu’on sache d’ailleurs précisément de quoi il serait constitué. Depuis, notre horizon s’est obscurci et on a fini par perdre de vue cet éden à peine imaginé, faute d’avoir su le décrire et surtout l’écrire. Dans la durée, l’idéal s’est progressivement métamorphosé en une pitoyable perspective gestionnaire! Tout le contraire de l’impulsion créatrice des mélodies de Greame Allwright.

Etudiant en physique, qu’ai-je fait des émotions esthétiques éprouvées sans artifice face la beauté formelle des équations de Maxwell sur l’électromagnétisme ou celles de la relativité? Que m’inspireraient-elles aujourd’hui alors que je ne saurais même plus les lire correctement, si ce n’est de réciter un discours indigeste et convenu sur les technologies induites et « utiles » qu’elles ont générées, assorti d’un couplet de circonstance – et du « nouveau monde » – sur les bienfaits de la « révolution numérique »? Quel contraste ça ferait avec nos utopies de jadis! Il y a un demi-siècle, je tentais de partager la poésie conceptuelle de la physique fondamentale avec mes compagnes de promo que je m’efforçais de séduire, le plus souvent en vain, au Restau. U de la faculté des sciences.

O tempores, o mores!

Telle était cette époque où l’on osait serrer une fille sur un slow  » A Whiter Shade Of Pale » de Procol Harum en lui racontant à l’oreille des sornettes sur le génie d’Einstein! Une époque où l’on n’hésitait pas, timide et candide dragueur d’amphi à susurrer en prime à l’oreille de demoiselles consentantes, quelques notes d »Alouette » de Gilles Dreu!

Greame Allwright, qui était de l’âge de mon père, était notre grand-frère symbolique dans ces sages aventures buissonnières et un de nos inspirateurs d’escapade déjà soixante-huitarde!

Sans lui, nous ne rêverons plus du Larzac, de chèvres, ou de « Sacrée Bouteille ».

Et sa « ligne Holworth » ne pourrait plus guère servir de nos jours qu’à sauver des migrants, naufragés de la mer et damnés de la terre.

Malgré tout – peut-être pour contrer les affronts de l’âge et masquer nos rides – on persiste, sinon à croire, du moins à rêver avec mélancolie et parfois à se reconnaître dans nos idéaux d’antan.

Le temps a, certes, accompli son oeuvre de destruction de nos mythes de jeunesse. Beaucoup se sont escamotés et se sont fracassés à l’aune d’une réalité qui nous a accaparés sans contrepartie…

Mais, à l’occasion, avec des potes d’autrefois, ou lorsque l’un des nôtres s’en va, comme aujourd’hui Greame Allwright, nous nous rappelons que nous avions les cheveux longs dans le vent, une allure provocante et la tête pleine de projets d’amour et de découverte… Nous nous rappelons qu’il fut un temps où nous disposions à notre guise de tous les leviers et de tous les degrés d’une liberté pour agir, et dont nous n’avons pas su que faire!

Avons-nous pour autant trahi ce que nous étions alors? Ce n’est pas certain puisque nous n’oublions toujours pas ce à quoi nous rêvions, il y a un demi-siècle.

 » Le jour de clarté » de Greame est toujours à l’ordre du jour!

Sa mort vient nous rappeler en tout cas que tout cela a existé et que ses chansons, inspirées du folk américain résonnaient dans nos cœurs comme des promesses de libération et de paix avec nous-mêmes.

Leur parfum réveille notre passé et colore notre présent!

Rendre hommage à Graeme Allwright, le plus français des poètes néo-zélandais, c’est d’abord écouter son oeuvre, mais c’est aussi entendre l’acception qu’il entendait lui conférer, ou la philosophie qu’il entendait nous transmettre:

 » A mon sens, écrivait-il, en introduction d’un de ses albums, dans la chanson comme dans toute forme d’expression artistique, l’important c’est ce que l’autre entend.

Parfois, en écoutant ces chansons enregistrées, je deviens l’autre et non sans douleur, je ne cesse de comprendre et d’entendre d’autres choses que ce je croyais y mettre au départ.

Qu’est-ce qui nous empêche de rêver éveillé? Une chanson peut faire rêver comme un beau tableau, mais c’est épuisant quand on consomme à haute dose. C’est peut-être pour ça que nous préférons souvent dormir ou nous activer en attendant la secousse finale »

L’artiste anticonformiste, le militant de l’art de vivre et du partage au travers de la chanson, le combattant des injustices a désormais rencontré « la secousse finale ».

Ça  nous donne le blues et nous rend malheureux pour nous mêmes! On continuera d’écouter sans mesure ses morceaux de jazz et ses mélodies  » country » pour rêver éveillé!

Et pourtant sa mort est presque passée inaperçue des médias d’habitude si prompts à relayer les différents épisodes de l’existence des « people »… Mais, il n’en était pas ou plus!

Adieu l’artiste, et bravo.

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En ces temps de néo-mollétisme honteux, où certains énarques de la promotion Voltaire (1980), parvenus au pouvoir – après avoir laissé tomber Voltaire – masquent leurs multiples renoncements en calant leur modèle de société sur la sage et « exemplaire » social-démocratie scandinave, c’est presque indécent de rappeler qu’il y a quarante-cinq ans jour pour jour, on pouvait encore rêver d’un « monde meilleur » ! Jubilatoire!

Il y a quarante-cinq ans on pouvait se dire « enragé » sans être taxé de terroriste. On pouvait s’afficher libertaire sans paraître ringard, de même qu’il était permis de douter des bienfaits du capitalisme sans passer pour un attardé mental ! C’était l’époque où l’on pouvait évoquer les mânes des grands ancêtres de la Révolution française au Front Populaire en passant par la Commune, sans se croire obligé, une fois les lampions éteints, de prêcher le « réalisme économique rigoureux » pour éviter de froisser les marchés.

Il y a quarante-cinq ans, les intellectuels n’avaient pas encore déserté la « gauche ». Dans une société qui gardait le souvenir cuisant du pétainisme et de l’occupation nazie, on savait ce que représentaient le fascisme, les extrémismes de toutes sortes et l’exclusion raciste. On pouvait parler « dru » et sans détour sans être accusé dédaigneusement de populisme. Les « intellos » faisaient figure de remparts contre les dérives de la facilité, mais aussi d’aiguillons et de garants d’une authentique confrontation « démocratique ». Pédagogues de la complexité, ils servaient d’antidotes aux concepts flous comme les prétendus processus de concertation, caricatures de discussions, dont l’unique finalité est simplement de faire entériner des décisions autoritaires déjà prises… La notion d’Etat comme moteur de la redistribution des richesses avait un sens, même si celui en place à l’époque, le gaullisme, était vivement contesté, peut-être trop durement d’ailleurs, quand on connait la suite …

Mais surtout, il y a quarante-cinq ans, un souffle de générosité, d’improvisation, d’ingénuité et de créativité rafraîchissait la société. Avec sans doute un soupçon de naïveté, on pensait que le progrès social, la justice et la prospérité pouvaient cohabiter avec le romanesque, voire le romantisme. On reprenait en cœur « Le temps des Cerises » et on chantait, le poing levé, l’Internationale, là où l’on ne parle plus désormais que de commerce « international », de mondialisation, de délocalisation et de chômage ! Les temps ont changé !

Dans un pays fier de sa laïcité constitutionnelle, on pouvait douter publiquement du ciel sans craindre d’être accusé de xénophobie et d’être traduit pour apostasie, blasphème ou sacrilège devant des tribunaux de la République, à la suite de plaintes confessionnelles. Pauvre République aujourd’hui invoquée par ceux qui l’émasculent ! On n’était pas obligé perpétuellement – et piteusement – de s’excuser de stigmatiser la bêtise et de faire l’apologie de la repentance sélective ainsi que du devoir orienté de mémoire, afin de complaire à tous les obscurantismes et se soustraire aux sottises assassines de fatwas moyenâgeuses ! Notre identité des Lumières ne nous effrayait pas.

Bien sûr cette époque révolue comportait aussi ses excès et ses faiblesses, en particulier de croire que « sous les pavés, il n’y avait que la plage » ou de penser qu’il était « interdit d’interdire ». Mais c’était peu payé en contrepartie de l’épopée qu’elle nous fit vivre et de l’espoir qu’elle suscita. Espoir, en forme de projet de civilisation, qui, à bien des égards, nous habite encore.  Avant d’être social, le mouvement fut avant tout sociétal avec sa part d’imprévisible, de spontanéité et de passion. C’est la raison pour laquelle 1968 nourrit toujours nos regrets, mais jamais nos remords. Sa part de folie nous fait tellement défaut aujourd’hui!

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Tel fut mai 1968  dont nous sommes les acteurs flétris ! De même qu’ont été abandonnées « fissa » par nos  » ambitieux et méprisants voltairiens »   les utopies roboratives qui nous animaient alors, et dont progressivement nous ne sommes plus que les conservateurs fatigués. Car il est désormais de bon ton de brocarder les événements de mai et de n’y percevoir qu’une aimable et puérile parenthèse de défoulement collectif, comme une sorte de carnaval saisonnier, dont plus personne ne songe à rappeler la périodicité.

C’est tout juste si ceux qui en ont revendiqué habilement l’héritage pour le détourner à leur profit – je veux encore parler de la mal-nommée promotion Voltaire – ne viennent pas accuser mai 1968 d’avoir été à l’origine de la dégradation « morale » qu’ils disent observer aujourd’hui ! D’autres l’ont fait avant eux mais on s’y attendait, car on n’attendait rien d’eux ! Des « voltairiens » on est déçu, alors que les autres n’ont jamais fait illusion.

C’est tout juste si cet esprit de 1968, dont nos modernes « techno » firent leur tremplin électoral, ne serait pas désormais, selon eux, la cause première de l’« insouciance » économique coupable qu’on nous reproche indûment. Mai 1968, coupable d’avoir détourné la France de ses devoirs sacrés à l’égard des « marchés »! Coupable d’avoir négligé les diktats de la « finance »! Autant de chantages qu’auparavant nos gouvernants dénonçaient avec vigueur, et dont ils disent qu’il faudrait docilement s’accommoder pour conserver le droit de maîtriser son destin ! Exit mai 1968 ...

Moyennant quoi un soixante-huitard ne peut être qu’ « attardé » !  S’il bouge encore, c’est-à-dire, s’il ose émettre une réserve ou une opinion hétérodoxe par rapport aux bréviaires dominants qui prêchent l’austérité rédemptrice et la moralisation forcenée, ce ne peut être qu’un traître à l’évolution irrémédiable d’un monde qu’il ne comprend plus, ou un réactionnaire passéiste, voire un aigri au cerveau ramolli par l’âge !

 Pourtant … !

« Et pourtant elle tourne » comme murmurait Galileo Galilei, le 22 juin 1633 après avoir été condamné à la prison à vie par l’Inquisition alors qu’il avait abjuré le modèle héliocentrique de Copernic.

N’en déplaise à tous les contempteurs de mai 1968, à ces bourgeois rondouillards, modernes louis-philippards du Paris rive gauche, l’ouvrage de Pierre Bourdieu sur « les « Héritiers, Les étudiants et la culture « ,  qui montrait l’inégalité d’accès à la culture selon les classes sociales, demeure d’une criante actualité près d’un demi-siècle après sa publication, et tous les discours ampoulés sur l’égalité « réelle » n’ont en rien modifié  le règne de l’injustice. Étrangement  ceux qui semblent la dénoncer en sont finalement de purs produits et les vrais bénéficiaires, mieux même,  les profiteurs!

Le coup de génie de « l’élite issue de l’énarchie rosée des années 1980», fut de faire croire qu’elle s’inscrivait dans la continuité du mouvement de mai 1968, pourtant totalement étranger à sa vision conservatrice du monde. Elle s’en servit simplement comme d’un marchepied pour abuser l’électorat populaire et finalement en être le fossoyeur. Elle redoute la rupture car elle ne conçoit le progrès que dans d’habiles compromis et ne vise que la « normalité ». Prétendant réduire les inégalités, elle les exacerbe, faute d’en comprendre les causes. Invoquant la laïcité, elle ne contribue qu’à restaurer un ordre moral, qu’on croyait révolu depuis des lustres. Au moins, ses adversaires qui n’ont pas mes faveurs, ont l’avantage de la cohérence : n’ayant jamais aimé mai 1968, ils n’en revendiquent pas l’héritage pour le dénaturer ou le dilapider. Ils le combattent à la régulière.

Moi, j’ai été soixante-huitard. Je m’y attarde et j’en suis fier !

En mai 1968, j’étais étudiant en « propédeutique », c’est-à-dire en premier cycle universitaire au collège scientifique universitaire (CSU) d’Angers qui dépendait de la faculté des sciences de Nantes. Pour la licence et au delà, il fallait se rendre à Nantes Ce que je fis ultérieurement, puis à Orsay et à Paris. A l’époque, je préparais un diplôme universitaire d’études scientifiques en Physique-Chimie.

Fils d’un ouvrier ajusteur, militant et responsable syndical, c’est donc assez naturellement que, dès le début de mes études universitaires, j’adhérai à la section angevine de l’UNEF – l’Association Générale des Etudiants Angevins – premier syndicat étudiant, idéologiquement assez proche du Parti Socialiste Unifié (PSU), dont j’étais également membre. Or le PSU dirigé par Michel Rocard apparaissait comme une alternative crédible et de gauche, à la vieille SectionFrançaise de l’Internationale Ouvrière (SFIO)  qui, pour les jeunes, n’était guère attirante, gangrénée par son double discours de lutte et renoncement ainsi que de compromission de classe. La SFIO était en outre déconsidérée par ses ambiguïtés condamnables au moment de la guerre d’Algérie et pendant toute la période de décolonisation africaine. C’était bien sûr avant le congrès d’Epinay de reconstruction identitaire du parti socialiste en 1971 !

Militant convaincu mais trop jeune pour être suffisamment expérimenté, je ne figurais pas parmi les dirigeants de l’UNEF, me contentant d’assister aux assemblées générales qui se tenaient dans des locaux attenants du restaurant universitaire près du jardin des Beaux-Arts. Celui-là même où, un peu plus d’un siècle auparavant, avait été obtenue la poire « Doyenné du Comice », par Dhommé et Millet de la Turtaudière…Parfois, on se réunissait aussi au bas de la rue Bressigny dans un appartement surplombant la voie de chemin de fer en approche de Saint-Laud, qu’un des dirigeants de l’AGEA-UNEF, Pierre Lepage habitait en colocation avec d’autres étudiants.

Etudiant de l’Université de Nantes, j’étais un cas à part dans l’assemblée, car la plupart des autres étaient inscrits à l’Université catholique de l’Ouest, la « Catho » . Peu importe  d’ailleurs car dans ces réunions de la rue Bressigny, il régnait une atmosphère particulière qui n’était pas sans évoquer, pour les jeunes gauchistes que nous étions, l’ambiance enfiévrée et enfumée des cercles spartakistes de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg dans le Berlin révolutionnaire de la fin de l’année 1918. Du moins, telle que nous l’imaginions! Pierre Lepage n’avait rien d’un gourou mais c’était un intellectuel brillant qui, avec sa barbe fleurie, s’était donné un look à la Karl Marx !

Bien sûr, l’UNEF s’intéressait aux revendications spécifiquement étudiantes comme les tarifs du restaurant universitaire, les bourses, les conditions d’étude, mais, progressivement au cours de l’année 1968, son discours s’était fortement politisé, notamment à la suite du « mouvement du 22 mars », mouvement d’extrême gauche d’inspiration libertaire, qui était né à Nanterre sur la base d’une revendication initiale de mixité dans les résidences universitaires. Pointait déjà la révolution sexuelle d’après 68!

Parmi les leaders de Nanterre, figurait un certain Daniel Cohn-Bendit ! Face au refus entêté de l’administration universitaire et à la répression policière, le mouvement s’était très rapidement radicalisé élargissant son champ de protestations à la critique du capitalisme sur le fondement d’une analyse marxiste de l’histoire. Mais cette politisation portait également sur la contestation de la morale bourgeoise et de la société consumériste. Les revendications étaient donc tout autant d’ordre sociétal et culturel que social. Après dix ans de pouvoir autoritaire gaulliste, les jeunes, qui n’avaient pourtant pas à se plaindre de la période de prospérité, qui leur avait assuré des conditions matérielles beaucoup plus favorables que celles de leurs parents, se rebellaient précisément contre le système qui leur apparaissait dépourvu de sens. Ils ne connaissaient pas le chômage de masse, mais ils aspiraient à sortir du carcan des convenances et des dogmes d’antan dans lequel ils se sentaient enfermés.

Les étudiants angevins comme les autres ressentaient ce mal-être. Ainsi s’informait-on  quotidiennement des événements de Nanterre, en écoutant la radio, surtout Europe 1, dont on pensait, à tort ou à raison, qu’elle n’était pas aux ordres du pouvoir gaulliste. On lisait également le « Courrier de l’Ouest », et épisodiquement « le Monde ». Insensiblement les esprits s’échauffaient !

Les ouvriers exprimaient aussi un mécontentement, mais sur un autre registre : à Angers, où les grandes entreprises, comme Thomson ou Bull, considérées lors de leur implantation quelques années auparavant,  comme les relais visant à restaurer le tissu industriel après la disparition des corderies Bessonneau, avaient sensiblement réduits leurs effectifs au cours des années 1967-1968, et révisé à la baisse leurs objectifs de développement.

Ainsi, l’agglomération angevine, bien que globalement épargnée de toute crise économique pouvait néanmoins s’inquiéter d’une lente mais perceptible dégradation de l’emploi, accentuée par l’exode de nombreux jeunes agriculteurs, venus des campagnes environnantes et qui gonflaient les cohortes des demandeurs d’emploi. C’était le début de la fin du monde paysan d’avant-guerre, de la France rurale!  A ce tableau, s’ajoutaient les revendications salariales et de conditions de travail des salariés angevins moins payés, à travail égal, que leurs collègues parisiens. Les travailleurs s’estimaient les parents pauvres du régime gaulliste.

Ils avaient le sentiment – justifié – de n’avoir pas été suffisamment intéressés aux fruits de la croissance des Trente Glorieuses, dont d’ailleurs chacun pensait en outre qu’elle arrivait à son terme… Depuis le début de l’année, des débrayages étaient donc régulièrement observés, à Angers et dans ses banlieues, accompagnés de manifestations aux effectifs toujours plus nombreux et aux slogans de plus en plus radicaux.

Dans ce contexte, les événements parisiens de mai 1968, furent accueillis sans surprise à Angers, comme dans tout le Grand Ouest, à Nantes et à Saint-Nazaire, berceaux des mouvements ouvriers anarchistes les plus contestataires. En Anjou, le top départ du mouvement de mai fut la manifestation intersyndicale du 8 mai 1968 qui fit sortir dans la rue plus de dix milles personnes venues de tout le département, y compris des centaines d’étudiants de l’UNEF, dont j’étais.

A partir de ce jour, les défilés succédèrent aux défilés, avec des temps forts comme le 13 mai 1968, où la mobilisation dénonça la répression policière. Sur la place Imbach, devant la Bourse du Travail, les prises de parole des responsables syndicaux constituaient des rituels presque quotidiens. Nombreux étaient les étudiants et les travailleurs qui s’y rendaient, heureux de s’y retrouver dans la chaleur moite de ce printemps particulièrement clément.

Place Imbach - Mai 68

Place Imbach – Mai 68

A partir de la mi-mai, un mot d’ordre de grève générale est lancé, d’abord par les cheminots de la gare Saint-Laud,  puis très rapidement, dans les entreprises, les plus importantes, notamment dans la métallurgie, les transports, la distribution. A Thomson, Bull, Cegedur et d’autres, les grévistes très vite majoritaires mettent en place des piquets de grève et occupent les ateliers, en veillant scrupuleusement à ce que les outils de travail ne subissent aucune dégradation. Des meetings étaient tenus chaque jour au cours desquels les responsables syndicaux rendaient compte des négociations avec le patronat, localement et nationalement. Mais également avec le gouvernement.

A Thomson, en périphérie de la ville, mon père était un des leaders de la CFDT. Avec le représentant de la CGT, il faisait des « points publics » au mégaphone sur le perron de l’entreprise. Les épouses des grévistes, dont ma mère, y assistaient régulièrement. L’ambiance était digne mais également festive et solidaire.  Comme autrefois lors du Front populaire que les plus anciens avaient vécu, une dimension culturelle populaire avait été donnée au mouvement, illustrée en l’occurrence par des représentations théâtrales au sein de l’entreprise par une troupe d’acteurs amateurs de l’université catholique.

Du côté des étudiants, l’on sut, courant mai, que les autorités universitaires avaient reporté les examens en septembre, nous laissant ainsi l’esprit libre pour participer aux assemblées générales ininterrompues dans des amphis enthousiastes et bondés. Dans l’exercice consistant à refaire le monde, chacun pouvait donner libre cours à sa fantaisie et à son imagination. Toute proposition, d’où qu’elle émane et qu’elle que soit sa formulation, était la bienvenue. Prise en considération, elle était immédiatement discutée âprement, par les plus talentueux des orateurs présents, qui argumentaient, clopes au bec, chemises débraillées et cheveux ébouriffés, comme s’il s’agissait; à tous coups, d’enjeux primordiaux, quasi-existentiels.

Les plus érudits évoquaient Marx ou Marcuse, ou parfois Althusser. Engels également cité était plutôt réservé aux cercles scientifiques en raison de sa tentative d’explication des savoirs de la nature par le « matérialisme dialectique » !

On écoutait tout le monde avec respect et tout le monde était pris au sérieux, même ceux dont les doléances apparaissaient farfelues. En tout cas, on s’efforçait de tout discuter dans le détail, y compris les refus de prise en considération après un vote à main levée.  Les débats se prolongeaient parfois fort tard dans la nuit. Il arrivait aussi qu’ils se poursuivent dans les troquets encore ouverts, comme le Café de la Mairie devant une « mousse » et un hot dog!

Jeunes, il nous arrivait aussi de penser à autre chose. Le romantisme révolutionnaire et l’aspiration à la liberté constituaient des aubaines, qui immanquablement favorisaient le marivaudage ! Les barrières d’avant sautaient les unes après les autres! Sais-je vraiment aujourd’hui pour quel motif, je donnais gratuitement des cours de maths à une lycéenne, Marie B., rencontrée dans une manif, un drapeau noir à la main. Elle habitait avec sa mère, dans la maison d’Adam, place Sainte-Croix ?  La maison d’Adam : tout un symbole dans un monde en gestation. En l’occurrence, sa mère faisait complaisamment semblant de l’ignorer. Pour ma part, par convenance,  j’ai oublié le motif de mes visites, qui n’avaient peut-être qu’un rapport ténu avec l’amour de la géométrie euclidienne ! Tout s’est évanoui en juin, y compris son visage poupin devenu obsolescent, hormis le souvenir de m’être parfois attardé.

Bref, le mois de mai avançait, le gouvernement du Général semblait peu ou prou désemparé; et les restrictions diverses de matières premières du fait de la grève générale commençaient à montrer leurs effets. Mais, nous, les étudiants, nous vivions une aventure dont on savait qu’elle serait unique. Nous jouissions sans entrave de la vie, convaincus que nous étions d’assister à l’accouchement d’une nouvelle ère, de félicité durable.

Personne, parmi nous, n’imaginait que nous pourrions un jour être désenchantés ! Mais dans le même temps, c’était vraiment un rêve, qui, par enchantement, avait évacué les contraintes et toutes les contingences de la réalité . Je n’ai su que plusieurs mois après que ma vieille tante Titine – Augustine (1892-1968) , la sœur de mon grand-père Louis Turbelier était décédée le 6 mai 1968 à l’hôpital d’Angers ! Le tourbillon de mai m’ avait accaparé à ce point que la mort de ma grande tante célibataire était passée inaperçue.  J’ignorais même qu’elle fût malade ! Il n’était pourtant pas si éloigné le temps, où je lui rendais visite dans la cave qu’elle habitait avec sa sœur au fond d’une arrière-cour de la rue Saumuroise. Je les revois toutes les deux vivant chichement des travaux de couture qu’elles effectuaient à façon pour le compte d’une société « négrière » du centre-ville!

Il n’y avait pas si longtemps qu’à leur invitation j’avais fêté chez elles ma réussite au bac après qu’elles eurent reconverti les plateaux accolés de leur machines à coudre en table de festin ! Je les avais oubliées et ce n’est que trop tardivement que j’appris les obsèques de « Titine ». Mon seul regret de mai 1968 fut de n’y avoir pas assisté. Nous faisions la révolution et les reste finissait par disparaître de nos radars.

Vers la fin mai, on sentait implicitement que le mouvement s’essoufflait; et ce, en dépit de la poursuite du mouvement de grève et du rejet quasi-unanime par les ouvriers et les étudiants du projet de protocole d’accord entre le gouvernement et les syndicats conclu au petit matin du 27 mai après une nuit de négociations. Malgré même une certaine exportation de la « révolution » en Europe, en Afrique et au-delà. Le général de Gaulle, un instant ébranlé, avait en effet repris son sang-froid, faisant dire par son ministre de l’information qu’il s’adresserait au pays début juin.

C’est dans ce contexte, que s’inscrivit la grande manif du 27 mai 1968, la plus rassembleuse après celle du 13 mai. Celle au cours de laquelle, nous nous emparâmes du Théâtre municipal d’Angers pour en faire une « Maison du Peuple ». La décision de cette occupation avait été prise le matin, lors de l’assemblée générale préparatoire de l’AGEA-UNEF, mais sans concertation avec les organisations ouvrières, notamment la CGT dont nous redoutions la frilosité face aux actions qu’elle qualifiait généralement d’aventureuses et de « gauchistes » . La méfiance était d’ailleurs réciproque, car pour les uns, mai 68 n’était qu’un épisode important de l’action revendicative  alors  les autres y voyaient l’émergence d’une société nouvelle. L’idée était donc un peu de « mettre devant le fait accompli » nos camarades ouvriers, à l’exemple de la prise du Théâtre de l’Odéon à Paris le 16 mai 1968 par le « comité d’action révolutionnaire ».

Le Théâtre municipal d'Angers - avril 2013

Le Théâtre municipal d’Angers – avril 2013

Les étudiants angevins – du moins sa minorité la plus active, à laquelle j’appartenais, voulaient ainsi marquer symboliquement la restitution au peuple de ce lieu, considéré comme « le temple de la culture bourgeoise » et en faire un espace permanent d’échanges et de dialogue.

Concrètement, le plan consistait à détourner le cortège de la manifestation prévue à travers la ville après le meeting tenu  le lundi 27 mai 1968, à partir de quinze heures trente, place Imbach, où d’ailleurs mon père prit la parole, avec d’autres responsables syndicaux dont Jean Monnier, le responsable départemental de la CFDT, futur maire d’Angers. A l’issue des discours, le défilé devait passer par la rue Lenepveu, rejoindre le Boulevard du Roi-René jusqu’au carrefour du Haras et se diriger vers la Mairie par le boulevard Foch pour finalement se dissoudre!

Ce programme fut globalement respecté, et le défilé d’un peu plus de dix-mille personnes encadrées par un service d’ordre syndical relativement musclé, s’est initialement déroulé sans incident notoire, en criant des slogans du type : « de Gaulle démission », « Gouvernement de transition », « Le pouvoir aux travailleurs ». En ce qui concerne les étudiants, drapeaux rouge et noir en tête sous la banderole de l’UNEF, nous donnions de la voix en scandant « Cohn-Bendit avec nous » ou « Laissez-entrer Cohn-Bendit », en référence à son expulsion de France sur ordre du gouvernement, au motif qu’en sa qualité de leader du « mouvement du 22 mars »  portait gravement atteinte à l’ordre public alors qu’il était formellement de nationalité allemande ! Bien qu’ayant vécu en France!

« Nous sommes tous des juifs-allemands » hurlions-nous!

Parvenus à la hauteur de la rue d’Alsace sur le boulevard Foch, alors que la tête de la manif. atteignait la mairie et que la queue du cortège piétinait encore dans la rue Lenepveu, une centaine d’entre nous, bousculant le service d’ordre, provoqua une cassure. Bifurquant sur la gauche, nous déboulâmes sur la rue d’Alsace jusqu’à la place du Ralliement où se trouvait le Grand Théâtre d’Angers.

Créé ici en 1791,son architecture date en réalité de la fin du second Empire et incarne l’opulence de la bourgeoisie arrogante de la révolution industrielle du XIXème siècle, fière de sa réussite et désirant le faire savoir. Sur la façade de l’édifice de facture classique, des colonnes cannelées et des chapiteaux ioniques évoquent l’antiquité grecque, conformément aux standards un peu pompiers de la troisième République, agrémentés de quatre statues de muses, la poésie, la comédie, la tragédie et la musique, tandis que des angelots au fronton incarnent la renommée, l’éloquence, l’histoire, la satire et le drame. Au niveau supérieur, trois bustes des compositeurs, Grétry, Méhul et Lully, rappellent la vocation principale de ce lieu dédié à la musique et l’opérette. En tout cas, tout ici respire ce que nous appelions la « culture bourgeoise » et qu’ingénument  nous voulions « rendre au peuple ». Du lieu un peu compassé et convenu, nous souhaitions faire un espace de jubilation et de bouillonnement d’idées !

La conquête du Théâtre fut cependant acquise sans trop de risque. En passant par la loge du concierge qui se contenta d’informer sa hiérarchie municipale, nous prîmes rapidement le contrôle de la scène et de la salle de sept-cent fauteuils. Notre intention était d’en faire un forum permanent. C’est la raison pour laquelle, les portes de la partie centrale du bâtiment furent immédiatement grandes ouvertes, dans lesquelles s’engouffrèrent la centaine d’étudiants qui avaient déserté la manifestation principale, mais aussi les manifestants qui se trouvaient en queue de cortège et qui,  venant à peine de quitter la place Imbach, étaient encore place du Ralliement ou rue Lenepveu,

27 mai 1968 -Photo Courrier de l'Ouest

27 mai 1968 -Photo Courrier de l’Ouest

Parmi ceux-ci, il y avait mon père Maurice Pasquier et un de ses amis syndicalistes Louis Thareaut, qui se solidarisèrent spontanément avec les étudiants.  Contrairement, à ce prétendit en 1998 Jean Monnier dans un livre  retraçant sa biographie, mon père n’avait pas attendu d’avoir un mandat préalable du secrétaire départemental de la CFDT pour manifester sa présence et exprimer son soutien à l’action des étudiants. Car il n’en avait nul besoin. Assis au premier rang de la scène, il demanda même à monter sur scène et à prendre la parole pour faire part de sa position alors que certains responsables étudiants disaient regretter l’absence de syndicalistes.  Une photo témoigne de cette intervention, qui fut faite avant même que Jean Monnier ne fut informé du détail de ce qui s’était passé.

Maurice Pasquier sur la scène du Théâtre

Maurice Pasquier sur la scène du Théâtre

En réalité, Jean Monnier devenu par la suite un notable angevin important a sans doute occulté cet épisode dans lequel il n’a joué, du moins au début, qu’un rôle subalterne. Rôle, dont le « roi Jean », maire impérial d’Angers s’accommodait avec réticence.  A l’inverse, craignant d’être débordé sur sa gauche, il avait formulé une appréciation plutôt réservée sur cette action, comme en témoignent ses premières déclarations ce jour-là. Les responsables des autres organisations syndicales ouvrières firent d’ailleurs de même!

Le théâtre conquis, il fallait que cela fût visible. C’est la raison pour laquelle, à trois ou quatre, accompagnés d’un reporter photographe du Courrier de l’Ouest, nous décidâmes de hisser les drapeaux noirs et rouge sur la coupole. Sur la photo, prise en la circonstance, publiée à la Une du Courrier de l’Ouest, on m’aperçoit sur la droite du cliché. Le jeune homme au milieu s’appelait Jean-Louis B. tandis que celui qui se trouve à gauche est Patrick L, mon grand pote de l’époque, celui qui m’a fait découvrir Bob Dylan et Léonard Cohen. Après une carrière parisienne, il est revenu vivre à Angers à quelques centaines de mètres du Théâtre.

Tandis que nous amarrions les drapeaux, d’autres copains déroulaient une banderole au premier étage en façade portant l’inscription « Maison du peuple » !

Photo Courrier de L'ouest

Photo Courrier de L’ouest

Dans la soirée, le maire de la ville , Jean Turc, s’est déplacé jusqu’au Théâtre pour nous mettre en garde sur les consignes de sécurité à respecter, nous demandant de cesser le plus rapidement possible l’occupation.

En fait, après une journée et une nuit de débats, la décision fut prise de libérer les lieux…

En juin, le élections législatives renouvelèrent la confiance à De Gaulle. Les accords de Grenelle satisfirent une grande partie des revendications des travailleurs, notamment salariales. Le travail reprit progressivement dans toute la France. Laquelle songeait déjà aux vacances…

Mai 68, c’était fini. Il n’en restait plus que le souvenir nostalgique, jusqu’en 1981 où l’on a bien cru que la magie allait de nouveau opérer. Erreur! Puis, plus récemment, vint la promotion Voltaire pour nous faire croire que la révolution de 1968 était dans son programme. En fait, nous étions déjà vieux et ça nous arrangeait de les croire. Ils avaient l’air sérieux et de bonne volonté. Trop sans doute car ils nous ont trompés. Du moins pour l’instant. Espérons encore!

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PS: dans l’édition du mardi 28 mai 1968 du Courrier de l’Ouest, quelle ne fut pas la surprise de ma mère de découvrir au petit matin la photo de son fils à la Une et celle de son mari en deuxième page. Tous deux sous la rubrique « Révolution » . Ce fut l’unique fois! Pour autant, et à notre manière, nous sommes tous restés fidèles à l’esprit de 1968. Là est l’essentiel et notre principale satisfaction, en dépit du temps qui passe inexorablement.

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