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Posts Tagged ‘Lycée David d’Angers’

Lorsqu’elle confine au drame comme récemment ce fut le cas dans le lycée de Grasse ou encore au cœur de Londres où des lycéens de Concarneau furent gravement blessés, l’actualité offre parfois l’occasion de rendre hommage au courage des enseignants et d’évoquer leurs lointains prédécesseurs, qui, dans des temps anciens, ont accompagné « nos humanités » ainsi qu’on appelait l’enseignement dispensé dans l’enseignement secondaire avant 1968.

De fait, c’était bien de « culture humaniste » dont il s’agissait. Et les maîtres, qui nous la transmettaient, se considéraient d’abord comme des « humanistes » en mission, avant que certains d’entre eux, contraints par la rudesse des temps, ne retiennent de leur vocation d’éducateurs que leur statut de fonctionnaires de l’Education Nationale, soucieux de préserver des avantages acquis ou des prérogatives…

Avec le recul du temps, je confirme que l’encadrement enseignant du Lycée David d’Angers, celui des « Trente Glorieuses » était bien composé d’hommes et de femmes qui n’avaient d’autre souci que de nous ouvrir les portes de la culture et de nous en nourrir!  Bien sûr, il est possible que, la nostalgie aidant, je force un peu le trait et embellisse rétrospectivement mes souvenirs d’adolescence du petit brin de tendresse, qui aide l’homme d’âge mûr à vivre sans regret les dernières étapes de sa vie. Peut-être même, qu’à la lumière des soubresauts de l’histoire en marche, succombe-je à la tentation de trop idéaliser un passé désormais antérieur, qui m’amène, sans y prendre garde, à confondre le jeune homme fringuant et sûrement prometteur que j’étais (à mes yeux), et l’environnement scolaire dans lequel il évoluait…

En effet, dans ces années soixante du siècle dernier, les coups de boutoir de l’âge n’avaient pas encore produit leurs effets érosifs. D’un point de vue collectif, personne n’avait encore vraiment conscience que le déclin français était déjà amorcé, masqué par une croissance conjoncturelle à faire rêver les faux prophètes de l’économie, et qui servait de moteur à un consumérisme triomphant bénéficiant à tous…C’est précisément cette boulimie de fièvre acheteuse qui sera bientôt accusée de tous les maux par les étudiants en révolte.

Dans ce contexte, notre bon vieux lycée napoléonien, revisité à ma guise, fait figure, dans son décor d’époque, d’asile insouciant de la mémoire et d’ultime refuge, dans lequel prospèrent nos illusions d’un paradis perdu depuis longtemps…

La réalité était certainement moins idyllique que les traces qu’elle laisse dans nos esprits désabusés et menacés de dégénérescence sélective. Mais, peu importe, car même les petites tracasseries disciplinaires d’alors, qui ont servi de terreau aux jacqueries jubilatoires de la fin de cette décennie gaullienne, apparaissent désormais comme des rites initiatiques indispensables, dont on se prend à regretter qu’ils aient disparus du thésaurus éducatif sous les pavés de 1968… Et même bannis comme d’encombrants archaïsmes!

Le présent siècle, qui n’enterrera pas que nos errements et nos utopies, ne pourra évidemment jamais nous faire oublier la période des Trente Glorieuses, qui persiste à habiter notre imaginaire, parce qu’elle fut le théâtre de nos premières émotions intellectuelles, de nos premiers émois sentimentaux, mais aussi de nos premiers engagements militants. Pour toutes ces raisons, on ne saurait l’évoquer autrement qu’en se rappelant notre optimisme confiant, dans un monde reconfiguré après la seconde guerre mondiale autour d’une Amérique certes dominante, mais qui assumait pour nous, malgré nos rodomontades gaulliennes, une guerre froide avec une Union Soviétique menaçante.

En Anjou, en tout cas, cette époque n’était pas hypothéquée, comme c’est le cas désormais et partout, par le spectre d’une crise économique et sociale lancinante, éreintante pour le moral et condamnant une part significative de la jeunesse à sortir du système scolaire sans diplôme négociable, tandis qu’un quart environ recherche en vain un travail pour survivre, ou l’oubli en sombrant dans des expédients mortifères et liberticides…Du temps des « Trente Glorieuses », l’épée de Damoclès n’était encore qu’une figure allégorique de la mythologie grecque sans prise effective sur notre quotidien et sur notre avenir.

Notre seul enjeu était d’apprendre sans nous préoccuper de lendemains professionnels, qui, de toute façon seraient assurés. Face à un avenir qu’on entrevoyait sans crainte, notre seule interrogation était de savoir quelle position dans l’échelle sociale nous était réservée. On espérait que la réponse résidait dans nos résultats scolaires et ultérieurement universitaires, tout en supputant que les accointances et les réseaux relationnels étaient aussi de puissants leviers de la réussite. Ceux qui, comme moi, étaient issus de milieux ouvriers évolués, culturellement favorisés et formés à l’esprit de Lumières par le biais du syndicalisme chrétien, étaient conscients que les études -fussent-elles brillantes – ne pouvaient suffire à réduire les inégalités sociales et qu’on ne pouvait pas tout attendre de l’école, l’ascenseur social privilégié de la République. On en attendait toutefois beaucoup!

Pour autant, nous n’étions pas des militants engagés dans l’enceinte du lycée, où la distribution de tracts et la propagande politique et syndicale étaient prohibées et réprimées. Sanctionnées plutôt, car nous n’avions pas à faire à des tortionnaires! Au dehors, en revanche, nous partagions les options politiques de nos parents, fondées sur la fraternité ouvrière, le syndicalisme démocratique et la lutte pour l’émancipation et la justice sociale…

Les événements de 1968, que j’ai vécus en tant qu’étudiant et adhérent de l’UNEF, ont considérablement bouleversé ce paysage désormais évanoui, qui postulait que le lycée préparait le jeune à la vraie vie, tout en lui épargnant, durant le temps scolaire, les affres et les troubles de la société. Le lycée, n’était pas, à proprement parler, sanctuarisé, mais on n’estimait pas que sa vocation était de laisser prospérer en son sein des oppositions idéologiques.

Ainsi, l’accent était mis sur l’apprentissage des savoirs en tant qu’aventure intellectuelle et esthétique. Y était associé celui de l’esprit dialectique et du « doute » cartésien comme méthode d’investigation du réel…

En revanche, l’initiation à de futurs métiers et les conditions de l’insertion professionnelle n’étaient pas au programme, car ce prérequis n’apparaissait pas indispensable dans le cadre de l’enseignement de « culture générale classique » qui nous était dispensé. Elles étaient reportées à bien plus tard, à la fin des études au lycée, au-delà même du temps universitaire. Cette exigence si prégnante aujourd’hui était en grande partie sans objet à l’époque.

De même, si les règles de civilité et de civisme, figurant dans le règlement intérieur du lycée, étaient des obligations non négociables, auxquelles la communauté lycéenne devait se soumettre sans rechigner, l’exercice de la citoyenneté à une époque où la majorité n’intervenait qu’à vingt-et-un ans, n’était abordé que de manière théorique, au travers des cours d’histoire et d’instruction civique dans la glorification de la République et de la Patrie. La participation des élèves aux instances disciplinaires du lycée ou aux conseils de classe était essentiellement symbolique, et leur intervention dans la pédagogie n’était évidemment pas envisagée. Le projet pédagogique d’alors s’efforçait de n’impliquer l’adolescent que sur ce qui relevait effectivement de ses devoirs et des performances qu’on était en droit d’attendre de lui, dans l’acquisition des connaissances, en évitant de le distraire en l’associant à l’agitation du monde adulte, propre à troubler la quiétude requise pour l’étude.

A ces conditions, que chacun avait d’ailleurs intériorisées, de gré ou de force, la question aujourd’hui obsédante des « savoirs fondamentaux » ne se posait pas vraiment, parce tout était axé sur l’étude avec l’objectif de progresser, y compris dans les disciplines d’éveil artistique ou sportif. En outre, dans la société provinciale d’alors, la population scolaire était culturellement homogène de telle sorte qu’il n’y avait pas lieu – pour reprendre les thèses actuelles du linguiste Alain Bentolila – d’imaginer de processus spécifiques d’intégration identitaire et d’appartenance à une communauté nationale, par le biais par exemple de la langue!

Les inégalités sociales et structurelles entre les lycéens n’étaient pas, pour autant effacées par le jeu du règlement intérieur. Les antagonismes sociaux non plus, mais ils n’étaient pas perçus comme des facteurs pertinents et déterminants pour la réussite scolaire. Si elles se manifestaient, c’était plutôt autrement par le fait que toute une classe d’âge n’était pas admise au lycée! Ou ailleurs dans les loisirs éducatifs extérieurs que la bourgeoisie angevine offrait en complément de sa scolarité, à sa progéniture. Ainsi, en était-il de la pratique du piano ou de l’équitation dans le manège tout proche de la rue Célestin Port, voire des sports d’hiver ou des séjours linguistiques à l’étranger pendant les « petites » vacances de Noël ou de Pâques !

Mais ces activités annexes et extérieures ne constituaient, croyait-on, que des atouts négligeables pour réussir en français, en latin, en maths et en physique… En outre, en classe de « première » et de « terminale », le café de la Mairie du Boulevard Foch jouait un rôle équivalent de dérivatif aux études, et sa fréquentation n’était pas discriminante! Un hot-dog et une mousse étaient déjà à la portée de presque toutes les bourses…

Globalement, cet univers du Lycée David d’Angers des « années soixante »  – qu’on devait retrouver à l’identique dans la plupart des grands lycées publics de France – était probablement assez comparable à celui d’avant la seconde guerre mondiale et même d’avant la guerre de 14, du temps de l’Instruction publique de la Troisième République!

A-t-il laissé des traces dans l’enseignement d’aujourd’hui? Les profs actuels sont-ils les héritiers de ceux d’antan? Peuvent-ils se revendiquer des même performances que leurs « prestigieux » prédécesseurs, alors que tous les indicateurs internationaux – dès lors qu’ils ne sont pas destinés à tresser des couronnes aux ministres en fonction – disent le contraire?

Ce questionnement est pertinent mais il a ses limites! Il est en effet vain de chercher à comparer ce qui n’est pas comparable. La France a vécu depuis cette lointaine époque de profondes mutations, notamment démographiques et culturelles, qui invalident des comparaisons termes à termes. Mais au moins, est-on en droit de se demander si la motivation, le dévouement et l’attention portée aux élèves demeure la même aujourd’hui qu’hier…

Spontanément, ce n’était pas mon sentiment et j’avais quelques arguments qui le confortaient, en particulier, dans la période récente, mon expérience décevante de la « Réserve Républicaine de l’Education Nationale », créée après les attentats islamistes de janvier 2015… Candidat adoubé par le rectorat de ma région, je ne fus mis à contribution qu’une seule fois par un brave conseiller d’orientation d’un collège de banlieue, qui, tout penaud, m’a informé quelques jours après m’avoir sollicité, que le projet pédagogique dans lequel il comptait m’associer, pour offrir une aide à des élèves en perdition, avait été rejeté par les professeures. Elle ne souhaitaient pas, y compris sous leur tutelle, d’interventions extérieures dans leur établissement scolaire!

A contrario, l’attitude « héroïque » du proviseur du lycée de Grasse ainsi que le comportement exemplaire des professeurs de Concarneau lors de l’attentat de Londres, m’ont conduit à corriger cette image négative qu’au fil des années, des faits divers scabreux et au vu des résultats discutables, je m’étais faite du corps enseignant dans les collèges et lycées publics de France.

Comme beaucoup, me référant mélancoliquement à mon passé au lycée David d’Angers, il me semblait que le zèle éducatif et la disponibilité professorale n’étaient plus que des curiosités exotiques attestant d’un passé lointain, et qu’ils avaient été supplanté par une forme de corporatisme revendicatif, où la seule échappatoire au malaise et aux échecs de la pédagogie en vigueur était d’ordre quantitatif  et ne se mesurait qu’en termes d’effectifs supplémentaires…C’est d’ailleurs un discours relayé en chœur par les candidats à l’élection présidentielle en cours, qui ne s’affrontent guère que sur le nombre de postes créés!

La dramatique affaire du lycée de Grasse témoigne heureusement du fait que le pessimisme n’est pas forcément la meilleure option et que mon triste constat sur la dégradation de l’esprit « hussard noir de la République » doit être tempéré. A Grasse, l’agression par le lycéen incriminé aurait pu tourner au massacre sans l’intervention et le sang-froid du proviseur. Mais au-delà de cet acte de bravoure, au cours duquel il fut blessé, ce qui force l’admiration et sollicite le souvenir de ses propres maîtres, c’est qu’il a su imposer son autorité pour faire échouer le projet mortifère et fou de cet élève perdu dans ses fantasmes assassins…

Ultérieurement, alors qu’il était sûrement choqué par l’épreuve traumatisante qu’il venait de subir, il a su répondre aux journalistes qui l’interrogeaient avec beaucoup d’humilité en se cachant derrière sa fonction et avec bienveillance – y compris à l’égard de son agresseur – mettant constamment en avant son rôle d’éducateur qu’il disait vouloir reprendre au plus vite, sans s’appesantir sur son cas personnel. Sans s’attarder sur sa propre souffrance, cet homme, à l’exemple de mon propre proviseur jadis, s’effaçait devant sa mission…

A l’instant où il s’exprimait, c’est donc la figure emblématique et respectée d’André David-Cavaz (1910-1977) le proviseur du lycée David d’Angers,  qui s’imposa à moi. Dans le propos du proviseur de Grasse, je retrouvais la même considération pour ses élèves, la même passion du métier, la même vocation que celle que j’avais perçue, plus d’un demi-siècle auparavant quand je passais l’examen du baccalauréat. La même discrétion aussi !

     André David-Cavaz

D’où l’idée, au travers de ce billet qui évoque ce grand ancien de la profession, décédé, il y a quarante ans, de rendre hommage aux proviseurs de France, si injustement chahutés aujourd’hui et souvent regardés comme les boucs-émissaires responsables des difficultés d’une Education Nationale qui peine à se mettre au diapason de la modernité en préservant sa raison d’être au service des élèves. Et qui, peut-être, voulant absolument inscrire l’école au cœur de la société et de ses débats, en a épousé maladroitement les contradictions, en oubliant son devoir de transmission de savoirs et d’une culture.

J’ai croisé André David-Cavaz durant mes études au lycée à la charnière des années soixante et dans les années qui suivirent. Il avait, en effet, été nommé proviseur du lycée David d’Angers en 1957 et y était demeuré jusqu’à sa retraite au début des années 1970.

Avec les années, cet ancien professeur d’allemand s’était non seulement imposé par son autorité et une certaine vision de l’élitisme républicain indissociable de la recherche de l’égalité des chances, mais il avait fini par s’identifier à l’établissement qu’il dirigeait et auquel il vouait un attachement sans faille. Tel un stigmate dont il tirait fierté, il en portait d’ailleurs une partie du nom. Fruit du hasard évidemment, car c’est en 1888 que le lycée prit le nom du célèbre sculpteur angevin David-d’Angers (1758-1856) à l’occasion du centenaire de sa naissance et qu’en outre aucun élément ne permet d’imaginer un lien de parentèle entre les deux personnages.

On prétend néanmoins que André David-Cavaz s’amusait lorsque des curieux, des notables obséquieux ou des journalistes, lui demandaient s’il était de la famille de l’artiste, gloire angevine indiscutable du siècle précédent! Malicieusement, car il n’était pas dépourvu d’humour à froid, il éludait la question, laissant son interlocuteur imaginer la réponse la plus appropriée.

Du personnage privé, d’abord un peu austère en dépit d’un physique rondouillard et d’une apparence débonnaire, l’élève que j’étais, ignorait presque tout. On disait, sans trop savoir, qu’il était originaire de l’Isère ou de quelque part, du côté des Alpes. On disait qu’il était célibataire, qu’il vivait avec sa mère aux étages supérieurs du bâtiment d’honneur du lycée dans un appartement de fonction. Personne en tout cas ne l’avait aperçu en galante compagnie, ni ici, ni en ville, et personne ne se serait avisé de dire quoi que ce soit sur ses orientations sexuelles ou sur ses « affinités électives »…Ce n’était pas dans l’air du temps que d’imaginer méchamment, ce qui, de fait, ne nous regardait pas!

Pour tous, il suffisait qu’il soit entièrement voué à sa tâche éducative. Cette besogne à laquelle il consacrait sa vie ne se limitait d’ailleurs pas à assurer aux heures ouvrables, la logistique d’un lycée prestigieux ou à présider des conseils de professeurs. Elle l’accaparait en permanence.

L’homme était très peu disert sur sa personne et il n’aurait jamais livré de confidences à un élève, non parce qu’il cherchait à préserver d’inavouables secrets, mais parce qu’il estimait que sa fonction n’impliquait pas qu’il fasse étalage de son intimité. L’indiscrétion sur sa vie privée l’aurait sans doute privé de la distance nécessaire pour être respecté et asseoir son autorité…

Ce devoir de réserve, qu’il s’imposait avec rigueur, se manifestait par une volonté affirmée d’éviter toute familiarité inopportune, mais elle n’excluait nullement la compréhension, voire même l’empathie ou la compassion à l’égard de ceux qui lui étaient confiés et dont la réussite était son seul enjeu. En revanche, jamais, il ne lui serait venu à l’idée de tutoyer un élève.

Lors des intercours, il parcourait les couloirs du lycée, seul ou en compagnie du censeur ainsi que du surveillant général. Il n’intervenait que très rarement directement auprès d’un élève et en public, surtout s’il s’agissait de le réprimander. Il laissait ce soin à ses subordonnés! Comme toujours, la nature avait bien fait les choses – à moins que ce ne fût l’académie – car dans cet étrange attelage qui déambulait en silence sans afficher de complicité apparente, le proviseur dominait d’une tête le censeur, qui n’arrivait qu’à la hauteur de son nœud papillon, et qu’on avait d’ailleurs affublé du sobriquet de « Fa-dièse » – plus près du sol! 

En revanche, le proviseur recevait ceux de « ses » lycéens signalés en difficulté ou qui le sollicitaient! Il recevait dans un bureau lustré et bien rangé, éclairé au soleil couchant, qui donnait sur la cour d’honneur. Il consacrait à cet entretien, à ce colloque singulier, tout le temps nécessaire, écoutant et conseillant. Et cette attention quasi-paternelle, qu’il portait à son jeune interlocuteur, il pouvait la prolonger au-delà de la scolarité au lycée, car il ne s’estimait jamais quitte vis-à-vis d’un élève qui avait fréquenté son établissement…

Plus tard, alors que j’étais étudiant, je n’ai pas hésité à lui demander conseil sur les options académiques que j’envisageais de privilégier, et c’est de bonne grâce, qu’il m’a prodigué ses recommandations, alors qu’il n’avait plus, en principe, rien à faire avec moi.

Mon souvenir le plus marquant qui atteste de sa proximité avec « ses » élèves, a trait à l’examen du bac. Quelques jours avant, je fus affecté d’une poussée acnéique ou infectieuse disgracieuse, et ma résolution était prise de ne pas me présenter aux épreuves, le nez barbouillé de teinture d’iode. Et ce d’autant moins, qu’elles se déroulaient dans un autre lycée de la ville, le lycée Chevrollier, et que j’allais devoir plancher aux côtés des « filles de Joachim du Bellay »… Alerté par mes parents inquiets, André David-Cavaz me convoqua et sut si bien plaider ma cause – à ma place – qu’il parvint à me convaincre… J’obtins ce fameux diplôme, sans lever la tête de ma copie!

Parmi mes autres souvenirs de cet homme de culture, me vient en mémoire le discours qu’il prononça le 15 novembre 1969 devant l’Assemblée Générale de l’association des anciens élèves du lycée, qu’il honorait chaque année de sa présence ainsi que le rituel banquet qui suivait…

Ce morceau de rhétorique est mémorable, car ce jour-là, il put donner toute la mesure de son talent en conciliant son admiration pour David d’Angers et son amour de la littérature allemande,  » la patrie de son imaginaire, la terre où il est possible de penser en rêvant, de fabriquer les mythes » selon une définition que formulait si bien Florent Georgesco dans Le Monde (24 mars 2017) à propos de Michel Tournier, mais qui aurait été comme un gant à André David-Cavaz.

Lequel, en verve ce soir-là entreprit d’évoquer la visite que fit David d’Angers à Goethe (1849-1832) dans « sa bonne ville de Weimar » le 26 août 1829. Le sculpteur, âgé de quarante ans et déjà auréolé de gloire souhaitait rencontrer l’illustre vieillard de quatre vingts ans, dont il voulait sculpter le buste!

Au-delà du caractère anecdotique de cet épisode – un parmi tant dans l’oeuvre considérable de David d’Angers –  et des avatars qu’il dut surmonter pour parvenir à ses fins en 1831, à peine quelque mois avant le décès du géant de la littérature allemande, ce qui frappe dans l’allocution du proviseur, c’est la part de lui-même qu’il y met, lorsque par exemple, il rappelle incidemment sa visite à Weimar en 1930 alors qu’il était étudiant. C’est son émotion qui transparaît lorsqu’il mentionne Friedrich Schiller (1759-1805), un autre maître de la poésie germanique…

Pour conclure, je l’entends encore citer – avec un soupçon de provocation contrôlée – cette phrase de David d’Angers, qu’il fait sienne:  » La nature est en Allemagne grande et poétique, les hommes pleins de science, de génie, bons et aimants »! Moins d’un quart de siècle après la guerre et les horreurs du nazisme, mon proviseur ne manquait pas de courage ou de toupet… C’était l’homme de la réconciliation franco-allemande en Anjou, qui s’exprimait derrière les propos de David d’Angers ..

Goethe par David-d’Angers

 

En 2015, le Courrier de l’Ouest – le quotidien local d’Angers – le sélectionna parmi les personnalités qui marquèrent l’Anjou du vingtième siècle, aux côtés d’Emile Joulain le poète patoisan et de Monseigneur Chappoulie, l’évêque du diocèse d’Angers des années cinquante…

Distinction méritée pour cette homme de grande culture, modeste et discret, qui plaçait sa tâche d’éducateur au dessus de tout, et qui croyait en l’égalité des chances, à condition, qu’au-delà des mots, on se dote des moyens adéquats.

« Au travers de son internat, auquel il s’intéressait particulièrement, il accueillait des élèves de tout l’Anjou et de conditions sociales diverses. Une réalité assez différente de l’image que certains se font alors du lycée et de son proviseur. » précisait le journaliste du Courrier de l’Ouest.

Aujourd’hui, je sais que André David-Cavaz a des héritiers et pourquoi pas des disciples, à Grasse et à Concarneau, et sûrement dans beaucoup d’autres lieux …

Cour d’honneur

Cour des Grands

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Des années soixante du siècle dernier, il me revient régulièrement en mémoire, entre autres souvenirs exhumés – Dieu sait comment et surtout pourquoi – de mes « humanités » au lycée David d’Angers, le petit quatrain suivant, un peu abscons, et désormais oublié des élèves, car devenu inutile avec « la Révolution Numérique », la nouvelle Route Nationale du savoir, qui fait tant fantasmer et causer nos politiques en période électorale :

Que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages.
Immortel Archimède, Artiste, Ingénieur,
Qui de ton jugement peut briser la valeur ?
Pour moi ton problème eut de pareils avantages. »

Cette ode était généralement associée à un rappel historique bizarre, qu’on se plaisait aussi à répéter :

Les 3 journées de 1830 ont renversé 89 »

Le plus étrange, c’est que ce n’était pas notre prof de français qui nous avait enseigné ces vers, mais le prof de maths, comme moyen mnémotechnique, pour décliner les trente premières décimales du nombre π, (Pi) et pour annoncer son inverse 1/ π sans avoir à le calculer (la division de 1 par un autre nombre avec une virgule est un exercice pénible).

Ainsi, dans le quatrain qui rend hommage à Archimède, il suffit de compter le nombre de lettres de chaque mot, pour approcher « Pi » : Que=3, j=1, aime=4, à=1 etc.

Dans le rappel de la Révolution de juillet 1830, l’inverse de « pi » s’obtient ainsi : « 0, 31830 98 ». Il faut bien sûr trouver le « zéro tout seul » et penser à « renverser 89 en 98 !

Photo internet Canada

Au cours de ma scolarité, je ne fus ni très bon, ni très mauvais en mathématiques.

Sans fausse modestie, plutôt bon que mauvais, mais pas transcendant ! Et c’est ce qui explique sans doute que je ne suis jamais devenu un vrai mathématicien, et que la transcendance ne m’a jamais trop inquiété sauf lorsqu’il s’agissait précisément du nombre « Pi » …qui lui est un nombre « transcendant » !

Pour ceux qui aiment les maths, je rappelle que la définition d’un nombre transcendant est la suivante (selon Wikipédia que je me contente de recopier, comme il l’a fait lui-même d’ouvrages spécialisés) :

« Un nombre transcendant est un nombre réel ou complexe qui n’est racine d’aucune équation polynomiale à coefficients entiers. Comme tout nombre rationnel est algébrique, tout nombre transcendant est donc un nombre irrationnel. »

Intuitivement (!), on sent bien que ça se complique, mais en gros s’agissant de notre fameux « Pi », on peut dire pour simplifier (abusivement) qu’aucune formule, qu’aucune équation, qu’aucun algorithme, même l’ordinateur le plus complexe auquel rêve Benoit Hamon pour supprimer le travail, ne parviendra à fournir une valeur exacte de « Pi », car son nombre de décimales est infini !

Aux dernières nouvelles, les trente chiffres de mon vieux quatrain sont largement dépassés, on aurait aujourd’hui dénombré dix mille milliards de décimales… Et on continue.

Fascinant ! Alors que ça parait si trivial, cette histoire de « Pi »…

N’importe qui avec une règle graduée, une cordelette et, le cas échéant, un compas, peut en faire une mesure approximative : en effet, on a tous appris à l’école que ce nombre était égal au rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre…Quel que soit le cercle, et forcément quel que soit le diamètre, ce rapport est constant ! …

Et ce nombre « irrationnel », qui défie la raison, qui nous échappe et qui nous nargue depuis la nuit des temps, a tracassé tous les mathématiciens depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.

Il a colonisé, non seulement, notre bon vieux cercle qui l’a révélé au grand public avec plus d’efficacité mystérieuse qu’une apparition mariale , mais également une grande partie des mathématiques, des probabilités des plus élémentaires aux plus subtiles, des algèbres ou des géométries les plus abordables comme notre respectable euclidienne, jusqu’aux plus complexes.

Partout, il pointe régulièrement le bout de son nez…En physique aussi, sa présence est incontournable, de la mécanique classique où il contribue prosaïquement à expliquer et à formaliser le fonctionnement d’une poulie ou à comprendre le cheminement des ondes sinusoïdales sur notre bassin d’agrément, jusqu’aux monuments conceptuels les plus élaborés comme la relativité einsteinienne ou la mécanique quantique !

Albert Einstein lui-même a eu la bonne idée de naitre le troisième mois de l’année (1879) le 14… « 3,14 » !
Est-ce la raison pour laquelle, le « 14 mars » est désormais la journée internationale des mathématiques, le « Pi-day » ?

Le grand « Albert » aurait 138 ans!

 

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S’il avait vécu au-delà de sa dix-huitième année, il n’est pas certain que près d’un demi-siècle après notre dernière rencontre, je lui aurais consacré un billet en forme d’hommage. Tant d’autres amitiés lycéennes se sont évanouies à l’épreuve du temps, sans d’ailleurs que quiconque y soit pour quelque chose et n’y trouve à redire. La vie sépare tout simplement. Si Jean-Yves n’avait pas fait une chute mortelle dans les Alpes autrichiennes en cette fin d’été 1966, il aurait probablement suivi son chemin sans jamais plus croiser le mien. Et aujourd’hui, il peuplerait mes souvenirs d’ado, comme beaucoup d’amis d’enfance ou d’adolescence que je n’ai jamais revus, ou épisodiquement. Et souvent, sans l’empressement espéré de notre jeunesse, tant nos histoires respectives ont divergé depuis l’époque de nos « humanités ».

JYD 65

Que serait-il devenu s’il avait vécu et accompli sa vie d’homme? Lorsqu’il nous arrivait d’évoquer l’avenir au milieu des années soixante, Jean Yves disait qu’il se verrait bien médecin, à défaut d’être marin comme son grand-père. « Matelot » c’est l’aventure au quotidien, mais « on est toujours loin des siens ». Et lorsqu’on est amoureux comme il l’était dans ces années 1965-1966, c’était inconcevable!  Médecin, en outre c’est un peu de tradition bourgeoise angevine dans une ville qui possède de très longue date une faculté de médecine. Magistrat aussi dans ce chef-lieu de l’Anjou, où siègent une cour d’appel et un tribunal d’instance…Jean Yves n’évoquait pas, comme plusieurs autres de notre classe, cette vocation-là !

Mais la mort annihile toute projection dans l’avenir de ceux qu’elle fauche injustement dans leur âge tendre. Elle fige ce que la vie d’ordinaire transforme continuement et à petites touches, laissant intacts les regrets et les remords. Jean Yves a disparu et, durant longtemps, il est sorti de mon imaginaire comme oublié pour occulter l’insupportable. Et voilà qu’il surgit du passé, tel qu’en lui-même, au milieu de vieux papiers retrouvés. Je revois le jeune homme séduisant et brillant qu’il fut et qui fut mon pote de lycée au milieu de années soixante à « David d’Angers ».

Je retrouve au milieu de mes notes de cette époque et de mes annotations, un lycéen élégant et rieur, qui habitait avec sa mère, son frère et sa petite sœur au quatrième étage sans ascenseur d’un immeuble « haussmannien » situé à l’angle de la Place du Ralliement et de la rue Claveau à Angers. Plus précisément, un immeuble « Belle Epoque » , qualificatif mieux adapté s’agissant d’Angers!  Je l’enviais du spectacle permanent que lui offrait l’agitation de la place ainsi que le théâtre municipal, observés du balcon en fer forgé qui ceinturait le petit appartement de sa mère ! L’image qui s’impose à moi, aujourd’hui  après des décennies de silence, est celle, complexe et envoutante d’une sorte de mirliflore un peu dilettante qu’il affectait d’être avec une certaine préciosité, indissociablement liée à celle du jeune homme viril et sportif. Lequel composait une posture qui heureusement laissait transparaître sous des abords parfois bravaches,  l’être sensible et romantique qui correspondait sans doute à sa nature profonde. C’est donc ce jeune homme en devenir aux multiples facettes que je retrouve au hasard des anecdotes que j’avais pieusement consignées par écrit après sa mort.

JYDD

Sans l’avoir jamais su vraiment, j’ai toujours imaginé que sa chute fatale en montagne s’était produite dans les Hohe Tauern, non loin de la Carinthie où précisément, au cours de ce funeste été 1966, j’étais employé à la plonge dans la pension Örnster du petit village de Rottendorf, non loin de Feldkirchen in Kärnten. J’ai appris plus tard, que quelques jours avant le drame, de retour vers la France après deux mois d’absence, j’étais passé « en stop » à proximité du camp de vacances où il se trouvait. On nous avait dit qu’en voulant épater ses compagnons, il avait tenté de franchir seul et sans corde de rappel, un passage rocheux délicat, qui cependant n’était pas insurmontable ! Qu’il avait glissé, trébuché et qu’il s’était tué dans sa chute, sans – peut-être – avoir pris conscience de sa fin !

Je venais juste de rejoindre Angers lorsque j’ai appris sa mort par un ami commun, Jean-Louis G., qui, ironie cruelle, avait reçu un courrier de lui, daté de la veille de son décès ! Pendant de longues heures, je parcourus, incrédule, la ville en Solex, songeant à mon copain désarticulé et démembré. Revisitant les lieux où nous avions si souvent refait le monde et festoyé, du café de la Mairie à la place du Ralliement, de la place du lycée au jardin du Mail, de la rue d’Alsace au café Le Pélican …Pauvres lieux désormais sans âme en cette triste fin d’été…

Sa dépouille fut rapatriée d’Autriche dans les jours qui ont suivi. Et son cercueil installé dans une chapelle de la cathédrale Saint Maurice, fut veillé alternativement par ses copains et par ses deux familles, paternelles et maternelles, recomposées… décomposées. La messe de requiem fut célébrée par l’aumônier du lycée, l’abbé Uzureau, celui-là même qui, quelques années auparavant nous « sermonnait » vertement lorsque nous nous enivrions les soirs de passion christique au château de la Harnière près de Baugé ou, que nous jouions les imbéciles en lisant les litanies du samedi saint, à la veillée pascale de l’église Saint-Denis de Pontigné. Quelles épopées, ces camps « liturgiques » de la semaine pascale où la tradition rabelaisienne de jeunes en goguette l’emportait sans complexe sur les rites catholiques et romains, au cours d’agapes mémorables et de beuveries pantagruéliques et avinées, que le mécréant François Villon n’aurait pas renié. Dans ces circonstances, Jean Yves n’était pas le dernier des boute-en-train ! Moi non plus du reste et nous étions complices !

Il fut inhumé dans le cimetière de l’Ouest à Angers. La couronne de fleurs artificielles des copains du lycée, bravant les intempéries et les brûlures polymérisantes du soleil, resta au moins un an sur sa sépulture. Une fois seulement – en 1967, sûrement –  je suis revenu sur sa tombe. En compagnie d’un ami de ce temps-là, Norbert G. Sans but bien défini autre que de s’assurer à la lecture de son nom qu’il était bien là ! Nous étions là devant lui, sans voix, sans pleurs et sans souvenirs même, comme si on s’attendait à y retrouver « on ne sait quoi » qu’on n’y retrouve pas, … et sans pouvoir le nommer. Sans tristesse face à l’incompréhensible. En ayant juste à l’esprit la réminiscence de cet après-midi pluvieux de septembre 1966 où notre copain fut happé ici par la glaise. Enterré après que chacun eut piteusement jeté sur le cercueil déjà partiellement enfoui, quelques gouttes d’eau sacrée puisée dans un bénitier d’argent. Au loin, de l’autre côté de la Maine, les flèches de la cathédrale éclairées dans le couchant nous rappelaient que nous devions vivre ! Plus jamais jusqu’à aujourd’hui, je n’ai franchi le Styx sur le pont de la Basse Chaîne !

Au petit matin du vendredi 10 novembre 1989, lorsque les médias du monde entier nous apprirent que le « Mur de Berlin » était tombé dans la nuit sous les coups de boutoir des manifestants et que le lendemain je vis à la télévision les jeunesses est-allemande et ouest-allemande réunies, danser sur les premiers débris tandis que Rostropovitch jouait du violoncelle pour encourager les démolisseurs, mes pensées franchissant allègrement les décennies allèrent vers Jean-Yves.

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C’est en effet ici, à quelques mètres de l’endroit où se trouvait le musicien, à Check Point Charlie qu’en juillet 1965, j’ai franchi avec lui ce fameux mur de la honte, découvrant pour la première fois Berlin-Est et ce qu’on appelait le « socialisme réel » ! Durant ces quelques heures où nous y résidèrent, c’est la tristesse des berlinois qui nous frappa, confortée par le morne spectacle des rues silencieuses et quasi-désertes, seulement éclairées par des panneaux de propagande et des immeubles encore éventrés depuis 1945. Nous étions d’autant plus impressionnés que nous n’étions évidemment pas préparés à l’irréalité du spectacle lamentable du no man’s land qu’il fallait franchir avant le passage, avec ses chevaux de frise, ses barbelés, ses immeubles aux fenêtres murées, avec ici ou là réparties le long du mur des échafauds de bois et de fer à partir desquels les berlinois de l’ouest venaient saluer de loin leurs familles emprisonnées à l’est ! Le contraste était en outre à dessein saisissant avec les zones contrôlées par les alliés américains, anglais et français, où la société d’abondance et de consommation étalait bruyamment ses richesses et affichait une apparente et exubérante joie de vivre !  Peut-être trop !  Je me souviens du désappointement de Jean-Yves lorsque, face à une jolie berlinoise de l’est, qu’il voulait photographier, il se vit opposer un refus catégorique et dédaigneux au prétexte qu’elle ne souhaitait pas que son visage soit regardé par des « capitalistes » (sic) !

Dans les années 2000, je suis retourné  à Check Point Charlie, devenu lieu de pèlerinage. Seul un bout de mur subsiste. Des milliers de petits bouts de béton conditionnés dans du plastique sont vendus aux touristes du monde entier et témoignent, à la portée de toutes les bourses, de la tragédie qui s’est nouée en ces lieux devenus historiques. J’ai pensé que Jean Yves aurait aimé acheter ici à un vendeur à la sauvette, une casquette d’officier de la marine soviétique… en souvenir de son grand-père!

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C’est ensemble aussi et avec quelques autres, qu’au cours de ce même été 1965, nous chantâmes en français des couplets paillards et antinazis à la Hofbräuhaus am Platzl de Munich, une chope d’un litre de bière à la main.

Mais un autre Jean-Yves, plus secret cohabitait avec le jeune homme extraverti de la brasserie munichoise…L’ami fidèle notamment, qui fit de lui le responsable de classe, incontesté et élu à la quasi-unanimité lors de la rentrée 1965-1966 … en première !

Au-delà du leader, il y avait enfin le jeune homme timide qui doutait parfois de lui …Ainsi, celui qui traversait, rêveur, le boulevard Foch venant de la rue d’Alsace en direction du lycée David d’Angers en cette matinée de juin 1965.

Toute la fureur du monde n’aurait pas été en mesure de le détourner de ses pensées moroses; il était soucieux, car la fin de l’année scolaire approchant, il savait que ses performances scolaires ne seraient sans doute pas à la hauteur des espérances de « ses vieux » comme il disait dans un mélange de révolte bravache et de profonde affection filiale ! Affection fraternelle aussi, surdéveloppée à l’égard de sa petite sœur, qu’il aimait –disait-il – conduire « à la République », l’école maternelle de son quartier de centre-ville.

Jean-Yves n’avait pas franchement « décroché » de ses études au cours de ce printemps 65. Simplement, il avait mis sa scolarité entre parenthèses depuis quelques mois, ne prenant que tardivement conscience de la fin si proche de l’année scolaire. Même en mettant les bouchées doubles, il savait qu’il ne parviendrait pas à rattraper la totalité du retard accumulé.  A cet instant, il regrettait d’avoir peut-être un peu trop privilégié son penchant épicurien au café de la Mairie aux versions latines…Et ses trouvailles littéraires  » hors programme scolaire »  comme Boris Vian, qu’il nous faisait partager. C’est Jean Yves qui m’initia à la trompinette du génial pataphysicien et aux « Bâtisseurs d’Empire »…

C’était sans doute un lycéen dissipé, mais à sa décharge, Jean Yves portait beau et avait du succès auprès des filles, avec son imperméable blanc cassé à la Sherlock Holmes et ses pantalons « patte d’éléphant », ainsi que sa démarche chaloupée et sa gouaille « angevine ». Il était en outre d’une intelligence brillante mais souvent désordonnée et possédait un sens subtil de la répartie qui amuse la galerie et déstabilise les professeurs. Et là était précisément son problème par rapport à ses copains acnéiques qui n’avaient d’autres alternatives que de cacher leurs stigmates avec des pommades « miracles » invariablement sans effet, et de se terrer chez eux dans l’attente de la disparition des symptômes disgracieux. Ceux-là pouvaient se consacrer sans réserve aux sujets de dissertation du professeur de français-latin, Jean Pihin (voir mon billet du 24 novembre 2011). Malheureusement, pas lui !

Lui, il aimait déambuler avec ses copains dans les troquets du centre-ville d’Angers ou sur la place du Ralliement, exerçant son charme dévastateur et son talent de séducteur auprès de toutes les jeunes filles croisées dans les parages ! Et de fait, il était convoité et forcément, un peu jalousé, faute d’être imité. C’était, de facto, un maître ! Un « maître », c’est-à-dire « une forte tête » dans l’esprit des éducateurs d’avant mai 1968, surtout qu’il ne reculait jamais devant un bon mot, un calembour, un juron de marin, y compris pendant les cours, juste pour susciter l’hilarité générale de ses camarades…Cette intelligence de situation n’était guère appréciée en ces temps-là, encore moins reconnue et récompensée : elle lui porta préjudice au conseil de classe, présidé par le proviseur David-Cavaz – un brave homme au demeurant !

Mais si Jean Yves était soucieux en ce petit matin de juin 1965, il se réconfortait à la pensée, qu’il n’était pas le seul, à afficher des résultats moyens ! Soudain, sa pensée se figea et dans un mouvement quasi réflexe, il ajusta ses vêtements, prit un air inspiré et se mit à mâchouiller sa pipe. Dans la brume qui enveloppait encore les façades de la rue Célestin Port, il avait reconnu Annie, sa petite amie ! Et le séducteur flamboyant dont il aimait adopter la posture devant ses copains en pérorant sur la place du lycée, face à un auditoire envieux et admiratif, se transformait subitement en adolescent amoureux et transi. Jean Yves n’était plus l’invincible conquérant. Il était le sujet d’Annie. J’ignore si Annie serait devenue la femme de sa vie. Elle fut probablement la seule qu’il aima comme on aime dans l’adolescence. Sans retenue. Elle fut celle qui occupa toutes ses pensées et sûrement les dernières … Il me l’avait confié, un jour qu’il s’ennuyait en cours de géographie …

Enfin, en athlétisme, c’était la vedette de la classe : son temps au kilomètre était de deux minutes quarante-sept, alors que je n’ai jamais su courir la même distance en moins de trois minutes !  A supposer que j’arrive à faire aujourd’hui la distance, il me faudrait dix minutes… Jean Yves,lui,  a gardé son temps, mais ce n’est plus le nôtre : il est hors du temps !

J’oubliais: C’est avec lui, dans un magasin de mode de la rue saint Aubin un soir du 16 mars 1964 que je fis signer un autographe à Sheila! … L’école est bien finie.

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