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Posts Tagged ‘Lion d’Angers’

Après huit années d’armée et de combats en Algérie, au Maroc et enfin à partir de l’automne 1916 sur le Front français, le chasseur d’Afrique Marcel Pasquier (1892-1956) avait au moins deux bons motifs d’être optimiste en cette fin d’année 1918. Le premier motif partagé par tous les soldats fut évidemment l’armistice si longtemps attendu, signé dans la clairière de Rethondes en forêt de Compiègne au petit matin du 11 novembre, qui mettait fin, le jour même à onze heures, aux affrontements meurtriers et aux tirs d’artillerie sur l’ensemble des lignes de front. Il libérait enfin les combattants des différentes armées en présence de cette angoisse permanente de la mort qui les tenaillaient depuis quatre ans.

La seconde raison qu’avait Marcel d’entrevoir l’avenir avec une certaine sérénité, était son mariage, le 21 octobre 1918 au Lion d’Angers, avec une jeune lionnaise, de cinq ans sa cadette, Marguerite Cailletreau (1897-1986), rencontrée au cours de l’été 1916, alors qu’il était en permission chez son oncle Baptiste Pasquier, habitant du bourg. Au soir de sa vie, Marguerite disait que ce fut un coup de foudre réciproque. Pudique, Marcel n’a, pour sa part, laissé aucun témoignage direct sur cet épisode, mais, dès l’automne 1916, il a « biffé » de son carnet intime, les adresses de ses autres amies de cœur.  « Biffé » mais pas « effacé »! On ne sait jamais…

Quoiqu’il en soit, l’hypothèque de la poursuite du massacre étant levée, il pouvait entrevoir l’avenir avec sérénité et se laisser aller à rêver d’une vie familiale paisible avec son épouse. Leur lune de miel avait été malheureusement écourtée, puisque moins d’une semaine après les noces, il dut rejoindre son régiment.

En conséquence, dès le 3 novembre 1918, Marcel se retrouvait en première ligne sur les rives de la Meuse dans la boucle de Saint-Mihiel au sud de Verdun aux côtés des troupes américaines…

Par la suite, jusqu’à l’armistice, il participa à toutes les offensives des armées alliées. D’ailleurs, durant ce dernier mois de guerre, l’armée allemande démoralisée et mal ravitaillée par des bases arrière désorganisées du fait de l’agitation révolutionnaire à Berlin, ne cessa donc de battre en retraite.

C’est dans ce contexte, à l’issue d’avancées victorieuses ininterrompues qu’au jour de l’armistice, son escadron, le quatrième escadron du sixième régiment de chasseurs d’Afrique avait atteint Saint-Pierre-sur-Vence dans le département des Ardennes. C’est là que Marcel entendra le clairon sonner la fin des hostilités. Il se trouvait alors à moins de cent kilomètres des lieux de son enfance, à Vervins en Thiérache où vivaient encore ses parents dans une zone occupée par l’ennemi depuis quatre ans….  

Après quelques jours à Saint-Pierre-sur-Vence, l’arme au pied, mais prêt à intervenir en cas de violation du cessez-le-feu, le sixième régiment de chasseurs d’Afrique, conformément aux clauses de l’armistice, remonta via la Belgique et le Luxembourg vers l’Allemagne tandis que les divisions allemandes devaient parallèlement se retirer – sous quinzaine – des régions picardes, lorraines et alsaciennes, sous leur botte depuis l’été 1914. Elle devait de surcroît évacuer toute la rive gauche du Rhin. 

Pour Marcel, la frontière allemande en Rhénanie Palatinat fut franchie le 10 décembre 1918, presque en même temps que les troupes américaines. En effet, les conditions d’armistice imposées à l’Allemagne comportaient l’occupation par les alliés des têtes de pont de Mayence, Coblence et Cologne sur la rive droite du Rhin et l’instauration d’une zone neutralisée de dix kilomètres sur cette même rive droite de la Hollande à la Suisse… 

Entre décembre 1918 et juin 1919, Marcel fut donc modestement un acteur de cet ultime épilogue de la Grande Guerre, au cours duquel, au fil des cantonnements successifs de son escadron, il descendit le Rhin jusque dans le Bade-Wurtemberg et en Forêt Noire… 

Cette occupation militaire n’avait rien, par principe, d’une escapade touristique sur les bords du légendaire Rhin romantique de la Lorelei, mais ce n’était pas non plus la guerre… Dans ses carnets, Marcel observe que les habitants de ces régions occupées dorénavant par les alliés, et qui avaient été relativement préservés par la guerre, sont « serviables » mais que naturellement, ils « n’aiment pas beaucoup les français ». 

Curieusement, bien qu’il ne s’en explique pas, il les trouve  » mal habillés quoique vêtus de costumes chers ». Il concède cependant à ces paysans rhénans qu’ils « travaillent beaucoup ». En fin de compte, le pays lui fait une « assez bonne impression ». 

La vallée du Rhin et ses coteaux semblent le fasciner, comme je le fus également moi-même, bien des décennies plus tard, chaque fois que j’eus le privilège de parcourir ces mêmes lieux qui inspirèrent Goethe et tant de poètes!

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment

Le Rhin romantique (photo JLP)

Ainsi, à la date du 8 mai 1919, alors que son régiment était basé à Eckarsweier,  non loin de Fribourg-en-Brisgau dans le Bade-Wurtemberg , il écrit : 

Je me suis mis en tête de faire une grande promenade. Je suis parti à midi et demi et suis allé jusqu’à Willstät à six kilomètres de Eckartsweier et, de là, à Kork, puis à Bodersweier, et de Bodersweier à Kehl (au bord du Rhin en face de Strasbourg) et enfin, je suis retourné à Eckartsweier… 

Ce jour-là, il est manifestement en grande forme. Une condition physique, somme toute normale, pour un jeune homme de vingt-sept ans, qui ne ressent de ses années de guerre qu’une légère douleur – au demeurant persistante – dans la « région trochantérienne » gauche – globalement la région de la fesse au haut du fémur – souvenir d’une blessure par balle de gros calibre en 1912 au Maroc. 

Lors cette balade, il aura tout de même parcouru, quelques vingt-cinq kilomètres en moins de deux heures et demi, dans les paysages superbes et vallonnés des confins de la Forêt Noire et par un temps qu’il qualifie lui-même de splendide.  Toutefois il ne précisa pas s’il s’était déplacé à cheval ou à pied! 

En résumé, ce 8 mai 1919, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes… De surcroît, malgré les obligations du soldat, dont il ne pouvait s’affranchir, il semblait disposer quasiment « à vau-l’eau » d’un temps personnel non contraint et bénéficier manifestement de loisirs.

En sa qualité d’infirmier depuis la mi-août 1918, il n’était en effet plus tenu comme le cavalier qu’il était auparavant, d’effectuer les corvées quotidiennes liées à l’entretien des montures et au nettoyage des écuries. Pendant les hostilités, si l’on en juge par ses écrits, la fonction d’infirmier n’avait rien d’une sinécure. constamment occupé à soigner les plaies, les aseptiser, effectuer des pansements ou encore apporter les premiers soins à des victimes de gaz asphyxiants ou « vésicants ».  Et souvent, accompagner des mourants démembrés par des obus et transpercés à la baïonnette!  Après les assauts et les bombardements, la tâche était risquée et éprouvante tant moralement que physiquement.

Mais, depuis le cessez-le-feu, le va-et-vient des brancards, transportant des hommes ensanglantés s’était interrompu et les infirmeries des unités de combat s’étaient progressivement vidées de leurs « gueules cassées » qui avaient toutes rejoint les hôpitaux militaires de l’arrière… Ne restaient désormais que les malades souffrant de pathologies « classiques » ou supposées telles comme cette « foutue » grippe – importée, disait-t’on, par le corps expéditionnaire américain. Cette grippe sévissait dans les rangs depuis avril 1918, sans gravité notable au début.

Mais, depuis l’automne 1918 jusqu’au printemps 1919, sa contagiosité et sa virulence s’étaient considérablement accrues.  On l’appelait la « grippe espagnole » bien qu’elle se fût déclarée aux Etats-Unis au printemps 1918. Une rumeur prétendait même que cette maladie avait été provoquée par des conserves alimentaires venues d’Espagne contaminées par des agents allemands. La réalité était autre. Elle est désormais connue et son origine, comme l’actuelle pandémie, serait à rechercher en Chine. 

Les symptômes étaient presque toujours les mêmes chez les jeunes soldats qui en étaient atteints, et qui, ayant échappé à la mort pendant la guerre, voyaient leur vie menacée par une grippe, une fois la paix revenue. Les premiers signes de la maladie se manifestaient d’abord sous la forme d’une forte fièvre parfois accompagnée d’une extrême fatigue et de céphalées épouvantables. S’ensuivaient généralement des troubles respiratoires plus ou moins importants, qu’on appelait de façon générique des « bronchites ». En quelques jours, ils pouvaient conduire un infortuné soldat au seuil de la mort, du fait notamment de surinfections bactériennes favorisées par un affaiblissement concomitant de leur système immunitaire et bien sûr, à l’époque, de l’absence d’antiobiotiques!

Toutefois, à la différence de la pandémie virale actuelle imputable à un coronavirus, dont les formes gravissimes semblent surtout concerner les personnes les plus âgées des populations, la grippe de 1918-1919 – d’ailleurs imputable à un virus différent (de type H1N1) s’attaquait surtout à de jeunes adultes entre vingt-cinq et trente ans.  

Heureusement la plupart des poilus en réchappait mais certains, malgré tout, en conservèrent des stigmates et furent affligés d’handicaps, y compris après leur guérison officielle… Ce fut probablement le cas de mon grand-père Marcel, qui dut en outre endurer, sa vie durant, des difficultés de mobilité, liées à sa blessure de 1912, se surajoutant aux conséquences d’un paludisme ancien contracté comme chasseur d’Afrique dans le Maghreb entre 1911 et 1916! 

En mai 1919, Marcel Pasquier se trouvait donc sans conteste, dans le cœur de cible de la « grippe espagnole », le risque étant amplifié par son affectation à l’infirmerie du régiment, et aux soins qu’il devait prodiguer aux malades sans que nécessairement toutes les précautions fussent prises. 

Néanmoins, sa santé ne souffrit d’aucune alerte notable jusqu’à la fin mai 1919.

Le 17 mai, son escadron changea de lieu de garnison pour rejoindre la caserne Saint-Nicolas à Strasbourg. Et à cette occasion, Marcel dit sa satisfaction d’avoir participé à la revue du colonel et au défilé qui s’ensuivit. Tout donne même à penser qu’il visita ensuite la capitale de l’Alsace redevenue française, qu’il la trouva « belle » ainsi qu’il le mentionne dans son précieux petit carnet de guerre… 

C’est sans doute vers le 25 ou 26 mai 1919 que son état de santé commença à se dégrader et qu’il suscita de l’inquiétude, notamment chez ses collègues, les autres soignants du régiment…

En tout état de cause, il fut admis le 27 mai 1919 à « l’hôpital 10 A à Neudorf -Strasbourg », en raison comme le précise le billet d’admission, hâtivement renseigné par un médecin auxiliaire – d’un « état grippal au cours du service ».

Ce diagnostic initial n’évoluera pas fondamentalement.

A son départ de l’hôpital de Strasbourg, le jeudi 12 juin 1919 – soit  deux semaines plus tard – le médecin traitant se contentera de préciser que Marcel Pasquier fut victime d’une « bronchite grippale » et préconisera un mois de convalescence, répartie en une permission de dix jours qu’il passera auprès de sa jeune épouse au Lion d’Angers, et en un séjour de vingt jours dans un établissement hospitalier spécialisé.

Dès le samedi 14 juin 1919, il rejoindra donc le Lion d’Angers.

Dix jours plus tard, il sera admis à l’hôpital militaire de Bligny en région parisienne (ancienne Seine-et-Oise et désormais en Essonne) qui, en tant qu’annexe et sanatorium de l’hôpital Dominique Larrey de Versailles accueillait depuis 1914, des sous-officiers et soldats atteints de tuberculose et de diverses affections pulmonaires…   

Marcel y résidera une quinzaine de jours, car selon son carnet, il est présent à Angers, au 14 juillet 1919. Il est en permission libérable et d’ailleurs le 19 juillet 1919, après plus de huit ans sous les drapeaux, il fut enfin démobilisé… 

La grippe espagnole lui aura épargné la vie sans que l’on sache précisément la gravité de son affection.

Mais elle lui aura laissé des séquelles. C’est la raison pour laquelle le médecin-chef du Centre de Réforme d’Angers, constatant en 1922, son « état général médiocre » proposa qu’on lui octroie une pension d’invalidité de 40% justifiée par  » une induration du sommet pulmonaire. Susmatité sus-épineuse et sous-claviculaire »

Autrement dit, il souffre d’une forme de fibrose pulmonaire, qui lui occasionnera par la suite des troubles fonctionnels respiratoires… 

Mais la période de l’entre-deux guerres est déjà à l’économie des finances publiques au détriment des petites gens.

Ainsi, bien que le diagnostic des médecins de l’administration ne fasse état d’aucune amélioration de son état de santé et même qu’à l’inverse, ils précisèrent que Marcel était affecté d’une sclérose pulmonaire du sommet droit , le chef de bureau « compétent » – un certain Lescamel – du ministère des Pensions, des Primes et des Allocations de guerre, crut bon dans sa grande sagesse, de considérer qu’il s’agissait d’un handicap mineur. En conséquence, il lui « rabota » par deux fois son taux d’invalidité pour le ramener en 1927 à 10%! Ce qui réduisait d’autant sa rente! 

Le zélé fonctionnaire dont on ne sait d’ailleurs s’il fut lui-même un ancien combattant ou simplement un rond-de-cuir planqué, s’était déjà signalé en 1923 en décidant d’autorité que la douleur – certes supportable – ressentie à la jambe par Marcel du fait de sa blessure par balle en 1912 n’ouvrait pas droit à pension.

Selon lui, un léger boitillement à vie n’était en rien une gêne! 

En guise d’épilogue, au moment où la France entière est menacée par une pandémie virale mortifère d’ampleur inédite et comparable par ses effets et par l’effroi qu’elle provoque à l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1919 (qui fit -pense-t’on- vingt millions de morts dans le monde) il est bon de se rappeler que l’humanité au cours de son histoire vécut et surmonta de nombreuses tragédies analogues.

Aujourd’hui, nous sommes certainement mieux gréés techniquement et scientifiquement que jadis pour y parer, et parvenir à vaincre la maladie. Cela suppose d’abord d’être solidaires et disciplinés dans la mise en oeuvre des consignes de prévention et des mesures barrière pour freiner la contagion.

Faire preuve ensuite d’optimisme et se convaincre, coûte que coûte, qu’on peut toujours progresser pour domestiquer des phénomènes qui nous sont a priori très défavorables ! Cela suppose de croire un peu dans les progrès de la science pour déjouer les mécanismes mortifères de ces virus qui nous font la guerre.

Et enfin, on peut aussi miser sur la chance et croiser les doigts car l’expérience multiséculaire des épidémies dévastatrices d’origine bactérienne, bacillaire ou virale montre qu’elles disparaissent toujours des radars à un moment ou à un autre, au cours des changements de saisons ou au hasard d’une mutation génétique de l’agresseur. Et ce, sans qu’on sache précisément pourquoi. 

S’agissant du cas particulier de mon grand-père, ce n’est pas la grippe espagnole qui l’a tué, ni la guerre, ni la tuberculose à laquelle il a également échappé, mais une des maladies dégénératives des temps modernes, un cancer… Et même d’un parmi les plus redoutables et toujours incurables, le cancer du pancréas. C’était en 1956! 

Infirmières américaines à New York, en partance pour la France en 1918

PS : L’hôpital de Bligny dans l’Essonne, dans lequel Marcel Pasquier effectua sa convalescence en 1919, fut rendu à sa vocation d’hôpital civil après guerre. Devenu un Centre hospitalier privé, c’est celui – coïncidence troublante – au sein duquel son fils Maurice Pasquier vécut les ultimes jours de son existence et où il décéda le 6 novembre 2017 dès suites d’un cancer du pancréas… Étrangement, de la même maladie que celle qui emporta Marcel en 1956! .

 

 

 

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C’est par ces trois mots – Doléances, Plaintes et Désirs, riches en symboles pour nos modernes sensibilités – que, le dimanche 1er mars 1789 les habitants de Montreuil-sur-Mayenne, appartenant aux trois ordres de la noblesse, du clergé et du tiers état, souhaitèrent introduire leur cahier de demandes et de réclamations à l’adresse du roi Louis XVI, en vue des Etats généraux du royaume convoqués à Versailles le 27 avril 1789.

Extrait de carte de l’Anjou de 1711, par Jaillot géographe ordinaire du roi 

Ces trois mots résumaient à la fois toutes les secrètes fêlures, les misères et  les humiliations accumulées par des siècles de pouvoir féodal et de monarchie absolue, mais ils incarnaient aussi le réveil d’une timide espérance dans un avenir meilleur… Dans un même élan, ces trois mots préfiguraient aussi un bilan jamais encore dressé de mille ans de féodalité et le rêve d’un progrès juste imaginé. Ils montraient la voie à suivre en guise de feuille de route pour un souverain trop lointain et soupçonné d’indifférence , avant la tenue d’Etats Généraux.

La convocation des Etats généraux, décidée deux mois auparavant, apparaissait en effet comme l’ultime recours d’une monarchie fragilisée, pour rassembler un pays divisé et profondément inégalitaire, et pour tenter d’inverser le cours des choses. Une crise financière et de subsistance, gangrenait le pays depuis plusieurs années…

La situation devenait d’autant plus critique, qu’à ce tableau en soi préoccupant, s’ajoutait une crise de confiance dans un régime impuissant, embourbé dans des scandales réels ou supposés jusque dans l’antichambre du roi. Rien ne semblait être en mesure de l’enrayer durablement d’autant qu’elle était alimentée par une bourgeoisie conquérante et industrieuse, éprise de modernité et acquise à la philosophie des Lumières.

Dans ce cadre, le recueil des doléances populaires sur tous les territoires du royaume constituait la première étape d’une procédure assez complexe. Laquelle comportait en outre la désignation de délégués des villes, des bourgs et des villages à des assemblées provinciales, chargées d’établir, pour chaque sénéchaussée, la synthèse des contributions et de mandater des représentants à Versailles.

Pour la sénéchaussée d’Angers, dont dépendait Montreuil-sur-Mayenne, l’assemblée des huit-cents-sept délégués issus de quelques quatre-cents paroisses, se tint au cours de la première quinzaine de mars 1789 dans l’abbatiale Saint-Aubin sous la présidence d’un certain Marie-Joseph Milscent, lieutenant au présidial d’Angers ( il fut par la suite député du Tiers Etats à Versailles avec notamment Volney, La Révellière-Lépeaux et Desmazières) .

La Mayenne à Montreuil-sur-Maine – début du 20ème siècle

A Montreuil-sur-Mayenne – devenu par la suite Montreuil-sur-Maine- cette initiative royale annoncée au prône dominical par l’abbé Blouin curé de l’église Saint-Pierre fut certainement accueillie favorablement. De la nef aux chapelles latérales, des stalles du clergé aux chaises de la noblesse jusqu’aux bancs du peuple, elle diffusa comme un souffle d’optimisme, ou, si l’on préfère, comme un imperceptible sentiment de liberté et d’expression retrouvée. L’intérêt que ce prêche suscita chez les paysans n’était pas feint. Enfin, ils pensaient pouvoir informer directement le roi de leurs difficultés et de leurs misères. Ils croyaient être entendus de lui après l’été pourri de 1788, trop pluvieux et trop froid et les très mauvaises récoltes qui s’ensuivirent.

Ce coup du sort météorologique qui avait accentué la pauvreté et l’indigence dans les chaumières, avait, une fois de plus, rendu problématique l’approvisionnement en nourriture des hommes et des animaux. Il avait non seulement cassé le moral des fermiers et des métayers, mais également, celui des artisans des bourgs, dont ces paysans étaient les clients naturels…

Tous se plaignaient de surcroît de la lourdeur des impôts royaux et des charges féodales, tous considérés comme injustifiés et confiscatoires pour des gens qui ne possédaient pas grand-chose! La « gabelle » l’antique impôt du sel, était l’objet de toutes les protestations. Dans cette région limitrophe de la Bretagne, cette taxation d’un condiment primordial à la conservation des aliments, était qualifiée de profondément injuste à moins de trois lieues de zones franches, et la contrebande qui en découlait et à laquelle se livraient nombre de jeunes gens du Haut Anjou occasionnait continuellement des drames, lors des affrontements sanglants entre les faux-sauniers et les gabelous…

L’abolition de la gabelle était la priorité pour les paroissiens de Montreuil-sur-Mayenne.

Mais ce n’était pas le seul exemple d’exécration fiscale, la dîme issue du Moyen Age féodal n’était également plus guère supportée!

A quel titre – pestaient les paysans – devraient-ils continuer de céder une part de leurs maigres récoltes de blé, de céréales, de lin, de vin, de bois et de légumes à un clergé régulier, monastique et étranger en ces lieux, bien qu’étant « le » grand propriétaire terrien de la région. A quel titre devraient-ils continuer à entretenir à grands frais des seigneurs locaux qui passaient leur temps à faire les beaux, loin d’ici, à la cour du roi? Au nom de quoi, devraient-ils être les seuls à être soumis aux « corvées » pour entretenir les chemins que tous empruntent?

Le clergé séculier, les prêtres de base et les curés des paroisses de campagne – qui ne roulaient pas sur l’or – n’étaient d’ailleurs pas loin de penser de même. Ils adhéraient tacitement à ces doléances, ayant eux aussi, beaucoup de motifs de se plaindre. Ils nourrissaient le sentiment d’être rançonnés et méprisés par une oligarchie diocésaine et capitulaire, perçue comme parasitaire. Les chanoines de la cathédrale Saint-Maurice qui menaient grande vie à Angers et intriguaient dans l’entourage de l’évêque, étaient, à cet égard, leurs cibles privilégiées…

En résumé, le clergé de Montreuil-sur-Mayenne faisait globalement siennes, les récriminations et les aigreurs de ses ouailles, ce petit peuple des chemins creux, qu’il accompagnait dans toutes les épreuves et dans les joies de l’existence, et dont, finalement il partageait le sort misérable.

Dans ce contexte d’inquiétude généralisée, la résolution royale d’entendre les requêtes du peuple – sans distinction de condition – fut appréciée comme une réelle lueur d’espoir! Faisant allusion à cette période pré-révolutionnaire, l’historien Emile Gabory (1872-1954), auteur d’une oeuvre de référence sur les « guerres de Vendée », écrivait, il y a plus de soixante-dix ans  que  les imaginations « soulevées par un même transport, (…) partirent à tire d’aile pour le beau rêve entrevu. Les déceptions ou les satisfactions viendront (ultérieurement) d’une conception différente du mot liberté« … J’ajouterais, après avoir lu le cahier de Montreuil-sur-Mayenne, que le mot « liberté » ne fut probablement pas le seul dont le sens fut, par la suite, détourné: ce fut également le cas du concept d’Equalitée (Egalité/Équité) devant l’impôt, mentionné à au moins deux reprises dans le document.

A cet égard, il est troublant de lire dans ce cahier rédigé avant la Révolution dans un trou perdu du haut-bocage angevin, que la devise de notre République était déjà en germe dans la réflexion collective… La fraternité n’était pas explicitement mentionnée, mais n’est-ce pas d’elle dont il s’agissait dans la conclusion de la seizième proposition du cahier, lorsque le sort des plus faibles est évoqué: « Il est évident que toute perception de deniers étant simplifiée, le roy triplerait son revenu ce qui soulagerait le pauvre laboureur, la veuve et l’orphelin ». 

On notera au passage que l’éternelle préoccupation de simplification du mille-feuille fiscal était à l’ordre du jour en 1789! En 2019, il existe encore de « multiples marges de progrès ».

Quoiqu’il en soit, force est de constater, que dans ce petit secteur entre Oudon et Mayenne, à une lieue au nord du Lion d’Angers, la population se montra favorable à cette consultation voulue par le monarque.

( » Un grand débat avant l’heure, » pourrait-on ajouter si l’on ne craignait pas de chagriner notre actuel souverain qui ne souffre guère qu’on lui rappelle que le monde existait avant lui.) 

Cette population fut-elle trop crédule, faute d’une conscience claire de l’enjeu? Fut-elle trop confiante par résignation? A t-elle été abusée? Nul ne sait…  On sait juste qu’elle s’est prise au jeu et qu’elle a rédigé son cahier de doléances.

Il est probable que ce grand déballage ait été perçu localement comme une aubaine, car en régime absolutiste, les occasions de s’exprimer et de s’informer n’étaient pas fréquentes et parfois risquées pour les « fortes têtes »! En dehors du curé, il n’y avait guère que les marchands ambulants, les colporteurs, les bateliers de la Mayenne ou de l’Oudon, et les « chemineaux » dont on se méfiait, qui parlaient et qui donnaient des nouvelles de l’extérieur.

C’est pourtant cette (même) population besogneuse, riveraine de deux rivières, qui résolument « acquise » au changement en 1789, se détournera des idéaux républicains et regardera avec bienveillance, quelques années plus tard, la révolte des Chouans du Bas-Maine et des Marches de Bretagne, ainsi que les Vendéens militaires lors de leur Virée de Galerne… La répression sanglante des jacobins parisiens avait, entre temps, retourné l’opinion provinciale.

Quelques-uns dont Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) – mon grand oncle au sixième degré – s’engageront même dans les combats contre les troupes de la Convention (Voir mes billets des 16 et 30 août 2018)! 

Mais, en cet hiver 1789, on n’en était pas encore là! Il n’était alors question que de discussion pacifique!

Tout le monde était censé y participer. Toutefois, tous n’étaient pas culturellement gréés pour le faire, ni socialement logés à la même enseigne. Ceux qui savaient lire, écrire et haranguer la foule, autrement dit les notables villageois, leaders naturels du Tiers Etat, bénéficiaient évidemment d’un avantage sélectif sur les bordiers, les journaliers, les « pauvres » laboureurs, les métayers, les closiers et autres garçons de ferme… Les uns menaient la discussion en mettant en avant leurs propres doléances, les autres, selon toute vraisemblance, se contentaient d’écouter et d’approuver par leurs applaudissements… ou de siffler leurs désaccords.

Un débat contradictoire entre un paysan analphabète et un seigneur cultivé, éduqué chez les oratoriens d’Angers et propriétaire des terres, avait évidemment toute chance de ridiculiser le premier au profit du second qui n’avait évidemment pas pour dessein altruiste de consentir à l’abolition de ses privilèges et à la réduction de son train de vie…

En outre, à Montreuil-sur-Mayenne, comme presque partout en Anjou c’est le notaire royal local, qui tint la plume . En l’occurrence il s’appelait ici André Blordier… Certaines similitudes rédactionnelles avec les rédactions des paroisses angevines suggèrent qu’il s’inspirait, avec ses confrères, des mêmes modèles …

N’empêche qu’en dépit de toutes ces réserves sur l’authenticité de la démarche, une cinquantaine d’hommes du village, « convoqués au son de cloche »étaient là, ce dimanche 1er mars 1789  » à l’issue de la messe paroissiale »dans la « grande salle du prieuré » de Montreuil-sur-Mayenne.

« Ils étaient là, là ,là,là » non pas pour « voir la brave Margot dégrafer son corsage et donner la goutte goutte à son chat » comme le chantait Georges Brassens, mais pour discuter « suivant le vœu unanime » (sic) de « tranquillité publique »! Ils représentaient près de 30% des 180 feux de la paroisse.

Une participation remarquable, car l’ordre du jour ne devait pas être très attractif pour ces hommes du terroir peu accoutumés à manier des concepts abstraits et à parler en public… encore moins à développer un discours structuré sur des thèmes comme l’Ordre Public, la gouvernance de la sénéchaussée et les contributions directes ou indirectes…

Pour la plupart d’entre eux, cette séance devait apparaître aussi plaisante (ou rasante) que les fêtes votives obligatoires en l’honneur des saints de la paroisse, auxquels on rendait régulièrement hommage en psalmodiant d’obscures litanies en grégorien… En plus, la présence des jeunes femmes n’étant pas souhaitée, il n’était même pas possible d’en profiter pour draguer la gueuse, ou marivauder en contant fleurette! En effet, seuls les hommes âgés de vingt cinq ans au moins, nés français ou naturalisés et figurant sur les rôles des impositions des habitants Montreuil-sur-Maine étaient conviés à l’exercice.

Un exercice plus rarissime que les passages de la comète de Halley, car le roi de France ne consultait ses sujets, guère plus qu’une fois tous les deux ou trois siècles! C’est dire…

Parmi les hommes présents ce jour-là, « pour obéir aux ordres de sa Majesté », il y avait mon aïeul Charles Pasquier (1758-1811), le frère aîné de Pierre Jérôme, dit Charette dont il fut question plus haut.

Procès verbal de l’assemblée du 1 mars 1789 à Montreuil/Maine

C’est d’ailleurs dans cette présence de Charles Pasquier, que le lecteur compréhensif – voire indulgent à mon endroit – mais interrogatif sur ma motivation à poser mon bâton de pèlerin à Montreuil-sur-Mayenne, trouvera l’explication de mon intérêt spécifique pour le cahier de doléances de ce petit village d’Anjou isolé des chemins de la grande histoire.

J’ai porté mon dévolu sur ce petit bled coincé au confluent de la Mayenne et de l’Oudon, à l’exclusion d’autres villages de l’Anjou qui me sont chers, parce qu’à cette époque, une des branches de mes aïeux paternels y résidait. Mais j’aurais pu tout aussi bien m’intéresser au Lion d’Angers tout proche, berceau d’une grande partie de ma famille! Il se trouve que, dans la liste des « séminaristes » lionnais rédacteurs du cahier de doléances, je n’ai pas identifié formellement un des miens!

Appartenant à la lignée « descendante » de ce Charles, je me sens en outre – et sûrement à tort – en situation de saisir ce qu’il a compris ou d’établir avec lui une certaine connivence! Je n’écris pas « complicité d’idées » car j’ignore, au fond, si ce fut le cas!

En d’autres termes, je me crois autorisé à m’approprier un peu de lui-même et évoquer comme si j’y étais, cet épisode de notre histoire commune – surtout la sienne – désormais évanoui dans la nuit des temps! Mais, il se peut aussi qu’ici mon récit fasse écho à une actualité plus prégnante!

J’ai cru entendre que nous étions appelés de nouveau à débattre aux fins de sortir le pays des ornières, ocre-jaune, dans lequel il semble s’être embourbé … Le parallèle est audacieux, mais il se trouve qu’à plus de deux siècles de distance, l’initiative en revient encore au souverain ou à celui qui se croit tel! Rien de nouveau sous le soleil, même s’il est vrai aussi qu’on ne se baigne jamais dans le même fleuve! Les plaintes sont néanmoins et curieusement de même nature: elles disent le mal de vivre…

Au moment où se tenait l’assemblée paroissiale de 1789, mon ancêtre Charles Pasquier était âgé de trente et un ans.

C’était un jeune marié, qui venait de « convoler en justes noces » quinze jours auparavant dans la même église Saint-Pierre. Le 10 février 1789, précisément, avec une cousine éloignée, Françoise Lemesle, d’une quinzaine d’années sa cadette.

Charles résidait à la ferme de Charray sur la rive droite de la Mayenne, où son père était métayer jusqu’à son décès en 1787. Il n’était en fait que le troisième d’une fratrie de dix-sept enfants nés entre 1756 et 1776, de Jean Pasquier (1727-1787) et de son épouse Renée Prézelin…En 1789, plusieurs étaient décédés en bas âge!

Il n’était donc pas le « chef de famille ». Et à l’assemblée paroissiale, il se contentait de représenter son frère aîné Jean Mathurin Pasquier (1757-1821) le métayer exploitant en titre (droit d’aînesse oblige) de la ferme de Charray. Charles n’avait d’ailleurs pas l’intention de demeurer auprès de son frère comme garçon de ferme.

Il fera très prochainement souche ailleurs… Et c’est au Lion d’Angers, qu’on le retrouvera vers 1795 comme closier à la métairie de la Bellauderie sur l’autre rive de l’Oudon.

En attendant, il seconde son aîné d’un an! Et représente la famille Pasquier à l’assemblée paroissiale…

Le cahier de doléances à l’adoption duquel il participait, comportait seize petits chapitres, portant majoritairement sur la fiscalité et la proportionnalité de l’impôt « à raison » des facultés respectives des personnes imposées…et sur l’abolition des privilèges indus!

Charles Pasquier ne fut certainement pas insensible à ces questions qui le concernaient forcément directement…

Certaines problématiques abordées sortaient cependant de ce cadre contributif, notamment celles portant des revendications liées à la sécurité publique. Ainsi les pétitionnaires demandaient un accroissement du nombre de cavaliers de la « maréchaussée de la ville du Lion » pour assurer la police dans les campagnes, et que des moyens nécessaires leur soient alloués pour empêcher « les vagabonds » d’importuner la population…

Qui étaient ces vagabonds et miséreux errants venus d’ailleurs que « la paroisse » s’offrait, malgré tout, de « soulager »?

On se croirait presque au 21ème siècle!

Enfin, une dernière interpellation en forme de quérulence exprimait la modernité et la quintessence de la démarche révolutionnaire d’ouverture au monde:  » Qu’il y ait qu’un seul poids et qu’une seule mesure »

Qu’on en finisse, semblaient dire les hommes de Montreuil-sur-Mayenne, avec l’usage simultané et à discrétion de la livre de Paris et des provinces, du quarteron, de l’once locale, du quintal, mais aussi, pour évaluer les grains, du septier ou des boisseaux d’Angers, de Saumur, de Craon, de Baugé etc… toujours défavorables au commerce des plus faibles…

Ici se profilait, au fin fond de l’Anjou, la belle histoire du système métrique et des unités enfin normalisées sur tout le territoire…qu’adopta ultérieurement une grande partie du monde!

J’ignore si « mon Charles », ce héros de circonstance, a compris la portée et l’incidence de cette évolution sur l’avenir du commerce, sur le développement des sciences et des technologies… Peu importe, il était là!

Le « grand débat » en cours portera -t’il autant de fruits? S’en souviendrons-nous encore au 23ème siècle?

 

PS: à l’issue de l’assemblée du 1er mars 1789 à Montreuil-sur-Maine, deux députés furent désignés pour l’assemblée de la sénéchaussée à Angers le 16 mars 1789: Lezin Boreau de Roincé et Pierre Jérôme Mathurin Moreau

 

 

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(Suite du billet du 16 août 2018)

Le 26 février 1815 dans la soirée, Napoléon 1er, trompant la vigilance anglaise, quittait l’Île d’Elbe à bord de « L’Insconstant », un brick armé de canons. Il séjournait depuis le 3 mai 1814 dans cette île méditerranéenne, qui lui avait été concédée par le traité de Fontainebleau après la défaite de Leipzig.

L’empereur déchu et exilé rejoignait la France.

Départ de l’île d’Elbe – tableau (1836) de Joseph Beaume

Le 1er mars 1815, il débarquait à Golfe Juan près d’Antibes avec plusieurs centaines de grenadiers, et, entama dès lors, une remontée fulgurante et triomphale vers Paris, recueillant dans chacune des villes traversées des avalanches de ralliements ! Ainsi débuta l’aventure des Cent Jours.

Cette nouvelle ne fut connue de Louis XVIII que cinq jours plus tard et elle ne parviendra en Vendée que le 10 mars 1815… Au début, le roi ne la prit guère au sérieux, estimant qu’il ne s’agissait que d’une escapade sans lendemain de l’ancien empereur, et qu’elle prendrait fin par l’arrestation de l’intéressé au cours d’une opération de simple police. Ou presque!

Néanmoins, par précaution, il mandata le vieux duc de Bourbon, prince de sang, et père de l’infortuné duc d’Enghien, fusillé sur ordre de Napoléon en 1804 dans les fossés du château de Vincennes, pour ranimer la flamme royaliste des chefs survivants des guerres de Vendée et de la Chouannerie et pour les inciter à remobiliser leurs troupes paysannes qui s’étaient spontanément insurgées en 1793…

Parmi ces chefs revenus en Anjou lors de la première Restauration de 1814, figurait le comte Louis-Marie-Antoine-Auguste-Fortuné d’Andigné de La Blanchaye, (1765-1857), ci-devant chevalier de Sainte-Gemmes, plus connu sous le titre de « général d’Andigné ». L’homme était issu d’une vieille famille du Haut-Anjou des environs du Lion d’Angers.

En 1815, âgé de cinquante ans, il portait beau et jouissait d’une réputation justifiée de royaliste intransigeant et de héros de la Chouannerie, au même titre que Georges Cadoudal (1771-1804), Pierre-Mathurin Mercier-la-Vendée (1774-1801) ou Louis de Frotté (1766-1800). Mais ceux-là étaient morts alors qu’il était vivant.

Ses nombreux séjours en prison sous le Directoire et sous l’Empire, ainsi que ses états de service et faits d’armes en faveur du roi en faisaient un personnage incontournable de la Chouannerie en Anjou. Avant la Révolution, officier de la Royale, il avait pris part à la guerre d’indépendance américaine. Puis, il avait émigré au début de la Révolution et s’était engagé dans l’armée des Princes puis dans celle de Condé pour combattre la Convention. Et enfin en 1795, venant d’Angleterre, il avait débarqué en Bretagne pour rejoindre l’armée des Chouans dont il devint rapidement un des principaux chefs.

En 1799, il avait été nommé commandant en second de l’Armée catholique et royale du Bas-Anjou et de Haute Bretagne…

                  Louis d’Andigné – photo internet

Cependant l’homme n’était pas qu’un guerrier idéaliste, c’était aussi un diplomate et un négociateur habile. En 1799, lors d’une courte trêve des combats, il avait même rencontré Bonaparte, alors premier consul qui avait souhaité s’entretenir avec une délégation de chouans à Paris pour tenter de rétablir la paix, notamment religieuse en Vendée et en Bretagne… Mais les deux parties s’étaient montrées inflexibles sur la question de la restauration de la royauté. Le futur Napoléon 1er pouvait la concevoir, mais un peu comme aujourd’hui Emmanuel Macron (avec le panache en plus), à son seul profit.

Les pourparlers échouèrent à instaurer la paix civile du fait des options en présence, irréconciliables et d’Andigné reprit les armes, malgré les propositions alléchantes du Premier consul pour l’avoir à sa botte. Le verbatim de cette entrevue a été retranscrite par d’Andigné lui-même dans ses Mémoires et ça ne manque pas de sel!

Après la disparition de Mercier-la-Vendée en 1801 et surtout de celle de Cadoudal en 1804, Louis d’Andigné était donc l’un des rares chefs, rescapé sain et sauf de la Chouannerie. C’était, en tout cas, le seul encore fringuant sous l’autorité duquel Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) avait servi et combattu jusqu’au moins en 1799 (voir mon billet du 16 août 2018)… 

Mais en 1815, le général d’Andigné n’était guère plus qu’un chef symbolique d’une armée disparue faute d’effectifs. De longue date en effet, les anciens soldats de la Chouannerie de 1799, tous issus du terroir angevin ou breton étaient retournés dans leurs foyers et à leurs activités dans les champs, dans leurs échoppes ou dans leurs boutiques.

Comme beaucoup d’habitants du Haut-Anjou et de la Haute Bretagne, Pierre Jérôme Pasquier s’était « rangé » et avait remisé ses armes. Sans nécessairement renier ses convictions, il s’était finalement assez bien accommodé de l’Empire, qui lui garantissait la liberté du commerce et la paix religieuse…

Dans ces circonstances, le rétablissement ou la défense des Bourbons lui apparaissait sûrement de second ordre parmi ses préoccupations. Depuis la grande guerre, il s’était en outre marié en 1803 et était devenu père de famille. Il est même possible qu’il ait profité de cette accalmie pour restaurer l’unité familiale et se réconcilier avec certains de ses frères aînés plus sensibles que lui aux idées révolutionnaires.

Surtout, comme tous ceux qui avaient risqué leur vie pour le roi depuis 1793, il jugeait probablement sévèrement l’attitude pitoyable et la lâcheté du comte d’Artois – futur Charles X – lors du débarquement de Quiberon et de l’île d’Yeu en 1795… Pendant que lui, Pierre Jérôme et ses compagnons couraient les plus grands dangers, qu’ils étaient en permanence sur le « qui vive », de jour comme de nuit, dormant dans des étables, dans des greniers, le Prince dormait dans des draps brodés, mangeait dans des couverts d’argent et par couardise, avait craint de prendre leur commandement!

On peut donc supposer que c’est avec cet état d’esprit, mêlé de scepticisme sur l’issue probable de cette nouvelle aventure mais aussi avec un soupçon de fierté, que Pierre Jérôme Pasquier, marchand de fil de chanvre et de filasse au Lion d’Angers, reçut le lundi 25 mars 1815, le brevet de « Capitaine d’infanterie » de l’armée royale, signé, la veille, à Pouancé par le général d’Andigné.

Brevet de capitaine d’infanterie – 24 mars 1815 -cliché famille Garnier 

Prit-il pour autant la décision de quitter immédiatement sa femme et ses enfants, pour rejoindre l’état major du général d’Andigné à Pouancé?

Rien n’est moins sûr, car l’ancien capitaine de paroisse n’est plus dans la même situation qu’en 1793. Il a désormais quarante deux ans, il a affronté la mort à de nombreuses reprises et il sait le prix de la vie. .

Au-delà de ces considérations intimes, on peut présumer qu’il doutait, comme la plupart des paysans et habitants des bourgs, de la réussite de cette nouvelle insurrection, et peut-être même de sa nécessité… Car, dans le même temps, les voyageurs, les marchands ambulants et les colporteurs renseignaient la population sur la remontée foudroyante de l’empereur depuis Golfe Juan. Le 20 mars 1815, il était au palais des Tuileries que le roi avait déserté le 19 mars…

Et ce roi Louis XVIII, pour lequel on lui demandait désormais de se battre et de se sacrifier, s’était piteusement réfugié à Gand en Belgique… Quand Pierre Jérôme reçut son « ordre » de mobilisation, il y était même depuis trois ou quatre jours!

Quant au duc de Bourbon, le mandataire royal, après avoir constaté le peu d’enthousiasme des populations de l’Ouest à la cause royale, il préféra quitter la France vers l’Espagne en embarquant aux Sables d’Olonne.

Il restait néanmoins le général d’Andigné, quelques anciens chefs comme le général Charles-Marie d’Autichamp (1770-1859), les frères de Monsieur « Henri » de la Roquejaquelein ainsi qu’une poignée de chouans et de fidèles dans un château des environs de Pouancé…

La situation aurait pu en rester là et l’insurrection royaliste dans l’Ouest aurait fait certainement long feu, si Napoléon, de nouveau investi du pouvoir, ne s’était pas trouvé confronté à ses ennemis autrichiens et anglais qui, de nouveau, menaçaient de franchir les frontières dans le but affiché de le renverser!

Pour faire face aux puissances étrangères qui se liguaient contre lui, il fut contraint de relancer la conscription militaire qui avait enflammé les provinces en 1793, dont, au premier chef, la Vendée, l’Anjou et la Bretagne! Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les paysans excités par les chefs royalistes se révoltèrent, mais dans un mouvement de bien moins grande ampleur que lors de la « guerre des géants »…

Nous sommes désormais fin avril ou début mai 1815, et c’est probablement dans ces moments que Pierre Jérôme Pasquier reprit du service!

S’ensuivirent des escarmouches entre les troupes bonapartistes et royalistes, plus ou moins sanglantes, et des négociations régulièrement avortées, auxquelles la défaite de Waterloo du 18 juin 1815 mit un terme définitif.

Pierre Jérôme participa probablement à la plupart de ces batailles ou échauffourées notamment à celle de Cossé-le-Vivien le 29 mai 1815 dans la Mayenne sous le commandement du général d’Andigné. Ce jour-là, les troupes de la chouannerie, sans munitions suffisantes se dirigeaient vers Château-Gontier, quand elles furent opposées à une unité de l’armée bonapartiste, nombreuse, fortement armée et déterminée. Battant en retraite, les chouans déplorèrent une vingtaine de morts et de nombreux blessés, dont peut-être notre héros …

Rendu à la vie civile après les « Cent Jours », Pierre Jérôme reprit son métier de marchand de fils, de filasse et même, selon certains témoignages, de chevaux…

A son décès en 1829, il était aussi débitant de tabac au Lion d’Angers dans la Grande Rue. Cette fonction assez rémunératrice, qui relevait d’un monopole d’État, était souvent confiée, à l’époque, à d’anciens militaires ou à des personnes ayant  » accompli dans un intérêt public des actes de courage ou de dévouement ».

C’était justement le cas de Pierre Jérôme Pasquier…

Ce critère de bravoure et de fidélité lui avait été confirmé par un acte du roi rédigé aux Tuileries le 17 février 1821.

Reconnaissance du roi pour Pierre Jérôme Pasquier – doc. famille Garnier

Texte du roi

 » Louis par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre,

Sur le compte qui nous a été rendu du dévouement et de la fidélité dont le sieur Pasquier (Pierre) marchand de la commune du Lion d’Angers, département de Maine-et-Loire, nous a donné des preuves en combattant avec valeur dans nos armées royales de l’Ouest;

Voulant témoigner au-dit Sieur Pasquier la satisfaction que nous éprouvons de ses services et lui en donner une marque qui en conserve le souvenir dans sa famille, Nous avons résolu de lui adresser la présente, signée de notre main, comme un gage de notre bienveillance royale…

Donné au château des Tuileries le 11 juillet de l’an de grâce … et de notre Règne

Louis 

Par le Roi,  Le ministre Secrétaire d’Etat de la Guerre, Monsieur de Latour-Maubourg, le 17 février 1821″  

 

Comme le suggérait le vœu royal, ce document exceptionnel ainsi que le brevet de capitaine de 1815, furent effectivement transmis à la descendance de Pierre Jérôme Pasquier. Et ce, par l’intermédiaire d’une de ses filles Narcisse Perrine Pasquier (1816-1872) qui épousa René Garnier au Lion d’Angers… Il sont pieusement conservés actuellement par les arrière arrière petits enfants de Narcisse…

 

Remerciements:

Ce bref rappel historique de la vie et des aventures de Pierre Jérôme Pasquier – mon grand oncle au sixième degré – à la charnière des 18ième et 19ième siècle n’aurait pas pu être réalisé, sans le travail acharné de recherche de Rose L’Angevine – ma correspondante habituelle sur ce blog – qui par le biais, notamment, de Généanet est parvenue à se mettre en rapport avec Yvonne Guinel-Garnier, épouse d’un descendant Garnier, qui a bien voulu nous communiquer une copie des précieux documents, témoignages factuels des faits d’armes de Pierre Jérôme Pasquier pendant les guerres de Vendée et de la Chouannerie.

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D’ordinaire, je n’ouvre un nouveau chapitre de la laborieuse déclinaison de mon histoire familiale, que lorsque mes recherches personnelles, des témoignages jusqu’alors ignorés ou des travaux récents de mes compères traditionnels, m’en fournissent l’occasion…Preuves documentaires à l’appui de préférence !

Dans ces conditions, je pense pouvoir, sans trop trahir, retracer tel ou tel épisode marquant de l’existence d’un personnage avec lequel on me dit apparenté – fût-ce à un degré si élevé que sa présence en serait quasiment indétectable par un œil non averti dans le foisonnement feuillu d’un arbre généalogique au cœur de l’été!

Le plus souvent, les faits relatés sont contemporains d’événements tragiques de la Grande Histoire, dans laquelle mes aïeux ou leurs alliés n’occupent généralement qu’une toute petite place. Au mieux, ils y jouent d’improbables seconds rôles, voire pour leur malheur, celui de victimes innocentes de barbaries collatérales perpétrées au nom d’enjeux qui leur étaient étrangers… Triste fatalité, lot de toutes les révolutions ou insurrections. Cette occurrence fréquente jalonne malheureusement toutes les histoires du monde, l’actuelle ne faisant pas exception!

A cet égard, de la même manière que la première guerre mondiale a « impacté » la quasi-totalité des familles françaises, les guerres de Vendée et de la Chouannerie, qui ont enflammé tout l’Ouest de la France et des pays de Loire à partir du printemps 1793, ont marqué d’une empreinte encore sensible, la plupart des familles paysannes et des habitants des bourgs des régions concernées… En ce qui concerne les « miens », c’est presque un cas d’école que de le constater, bien que je doute de la persistance de cette mémoire, « indélébile » cicatrice, dans les années qui viennent! Elle disparaîtra comme bien d’autres « valeurs » que l’on croyait universelles.

Pour l’heure, me contenterai-je donc de rappeler – fût-ce dans un désert culturel « en marche » – que très nombreux furent les membres de ma famille qui, à un titre ou à un autre, du côté des insurgés « vendéens militaires » ou dans le camp de la Convention républicaine, furent enrôlés de gré ou de force, et toujours à leur détriment, dans les armées en présence. Ils furent parfois entraînés loin de leurs foyers dans ces douloureuses aventures, qui ensanglantèrent les provinces de l’Anjou, du Poitou, le Pays Maraîchin et les marches de Bretagne durant presque deux décennies…

Dans ce contexte, malgré toutes les réserves méthodologiques que je m’impose sur l’authenticité des faits rapportés, je m’autorise de temps en temps, à reconstituer quelques éléments biographiques de personnages de ma parentèle, quitte à imaginer certains chaînons manquants. Bien sûr, je m’efforce d’être convaincant et plausible, en particulier lorsque j’évoque les « exploits » que la tradition familiale essentiellement orale – mais en voie d’extinction – leur prête …

Le cas de Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) est singulier : il échappe pour partie au schéma de principe que je viens d’évoquer, et aux exigences dont je m’encombre avant de passer quelques heures en compagnie d’un de mes héros à pianoter à coups de clics et de « claques » sur mon écritoire électronique…

Beaucoup de questions demeurent à son propos quant à son implication effective et ses responsabilités dans les combats de la Chouannerie sur la rive droite de la Loire et ceux de la Vendée militaire sur la rive gauche. Malgré mes nombreuses tentatives, je ne suis pas parvenu à tout élucider et à lever l’ensemble des incertitudes.

Aussi, ma modeste contribution, ce jour, à la saga familiale à travers les siècles, vise autant à informer mes lecteurs putatifs, qu’à solliciter leur aide éventuelle pour exhumer d’éventuels trouvailles encore enfouies dans des malles oubliées, qui permettraient de préciser des zones d’ombre, persistantes.

Ce qui est certain, à propos de Pierre Jérôme Pasquier, c’est qu’il s’agit bien d’un membre de ma famille, plus précisément d’un mes très anciens grands oncles. Et pas à la mode de Bretagne, un authentique oncle! Je l’avais d’ailleurs identifié comme tel, il y a plus d’une quarantaine d’années, en consultant avec fébrilité les registres paroissiaux de Montreuil-sur-Maine et du Lion d’Angers au 18ième siècle, dans la salle des Archives Départementales du Maine-et-Loire, qui se trouvaient alors à l’angle de la rue Saint-Aubin et du Boulevard Foch à Angers…

AD 49 – 1773 – Montreuil-sur-Maine

A l’époque, ces documents n’étaient pas encore numérisés et il fallait se rendre sur place pour les feuilleter. Mais, en contrepartie, on avait accès aux registres que nos ancêtres avaient signés, on fleurait presque charnellement les péripéties familiales de nos aïeux, on pouvait caresser leur paraphe et sentir les effluves du passé au travers des vieux parchemins. C’était il y a très longtemps. Aujourd’hui, nous ne pouvons guère que dépoussiérer nos écrans !

J’avais noté le nom de Pierre Jérôme Pasquier mais je n’y avais pas prêté attention. Pour moi, il n’était qu’un des nombreux frères cadets de Charles Pasquier (1857-1811), mon aïeul direct au cinquième degré, qui, sous la Révolution, était closier à la Bellauderie, un hameau dépendant de la « paroisse » du Lion d’Angers.

A l’époque, je m’intéressais surtout à mon ascendance directe et cherchait à gravir au plus vite, l’escalier remontant du temps sans trop m’attarder en route… Je ne concevais son écoulement qu’exempt de turbulence et calé en priorité sur mon ascendance. Je me souviens cependant m’être ému du décès de la première femme dudit « papy » Charles, Françoise Lemesle (1770-1796) moins d’un an après la naissance de son premier fils, un autre Charles Pasquier (1795-1832) – lui-même disparu fort jeune – qui incidemment se trouve être l’arrière-grand-père de mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956).

                     Le Lion d’Angers au début du 20ième siècle

A priori, je n’avais donc pas affaire avec Pierre Jérôme ! Il avait par conséquent toutes les chances de passer inaperçu, d’autant que j’avais noté dans les archives paroissiales de Montreuil-sur-Maine, qu’il n’était qu’un des dix-sept enfants, nés entre 1756 et 1776 à la métairie de Charré, d’un couple particulièrement fécond formé par Jean Pasquier (1727-1787) et Renée Prézelin (1731- décédée après 1805). J’avais également observé qu’à peine trois ou quatre de ses frères et sœurs avaient, avec lui-même, concouru ultérieurement à assurer la descendance de la lignée !

J’avais enfin été frappé par le fait que Jean Pasquier, son père, ait très largement précédé son épouse Renée Prézelin dans la tombe: si l’on exclut une action malveillante de celle accablée de grossesses répétitives depuis vingt ans, tentant de calmer les ardeurs conjugales de son éjaculateur prodige par une décoction ciblée de « cerise du diable », on est conduit à suggérer que le mari, disparu trop tôt, est peut-être mort des suites d’une queue d’épidémie de dysenterie qui frappait encore le nord de l’Anjou et le Bas Maine à ce moment-là. A moins qu’il ait été victime d’un accident dans les prairies qu’il exploitait à Montreuil-sur-Maine sur les rives de l’Oudon.

Trente-cinq ans après ces premières « découvertes », fort de l’aubaine de la numérisation de certains dossiers d’archives départementales, j’ai pu jouir du plaisir nostalgique que ne manque pas de susciter la lecture en direct des œuvres du passé, en particulier des « cahiers de doléances »de 1789. Dans mon cas, ceux de Montreuil-sur-Maine et du Lion d’Angers, berceaux de ma famille paternelle. Pour faire bonne mesure, j’ai même cru bon d’adjoindre à ma studieuse lecture, les comptes-rendus scrupuleusement établis par les notaires royaux locaux, des assemblées provinciales précédant les Etats Généraux au printemps 1789. Je n’y ai bien entendu rien détecté de scabreux, mais, à mon grand dam, je n’y ai pas trouvé, non plus, trace de Pierre Jérôme Pasquier ou de son frère Charles, mon aïeul, parmi les signataires des procès-verbaux…

L’affaire était donc, selon moi, conclue : dans cette branche-là de ma famille, sur ce rameau-là de ma parentèle paternelle, il ne fallait pas rêver. Sous réserve de démenti ultérieur, mes aïeux sous la Révolution ne semblaient avoir été des acteurs de premier plan des insurrections vendéennes ou chouannes ! Ce n’était d’ailleurs pas une surprise ni illogique, car, à la différence des Mauges ou des bourgades de la rive gauche de la Loire, le Segréen, le pays lionnais et le Bas Maine, moins soumis aux prêches d’un clergé assez « rétro », campé sur ses privilèges  (genre imans salafistes hallucinés actuels) étaient plutôt favorables à la révolution jacobine et à la République…Et quand ce n’était pas le cas dans les hameaux reculés ravitaillés par les corbeaux, c’est la sorcellerie plutôt que le curé qui prenait le relais du sens.

Sans état d’âme particulier, j’en serais resté là, si, mu par une inexplicable intuition, je n’avais feuilleté, sans but précis ou fil conducteur, le fameux et pharaonique Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, désormais mis en ligne sur Internet, et dont la première édition fut publiée entre 1876 et 1878 par Célestin Port (1828-1901), archiviste départemental. Cet ouvrage monumental couronnait plus de quarante de ses recherches historiques sur l’Anjou au dix neuvième siècle.

Dans cette première édition Pierre Jérôme Pasquier ne figurait pas…

En revanche dans les éditions suivantes, réalisées à partir des données rassemblées, mais non exploitées, faute de temps, par Célestin Port, un article est consacré à Pierre Jérôme Pasquier et c’est une surprise. Il y est écrit qu’il était connu sous le pseudonyme de « Charrette » dans la Chouannerie et qu’il avait été capitaine (de paroisse) au Lion d’Angers entre 1793 et 1800 et pendant les Cent Jours.

Enfin, au nombre des autres informations d’importance, les auteurs signalaient qu’il avait participé à la bataille mythique « du Pont Barré » le 20 septembre 1793 sur le Layon près de Saint-Lambert-du-Lattay ! En ce lieu, une importante unité de l’armée vendéenne, commandée par le chevalier Duhoux avait mis en déroute les divisions républicaines dirigées par le général Duhoux, son parent !

Au-delà de l’anecdote, cette bataille sanglante, à l’issue de laquelle les républicains durent battre en retraite vers les Ponts-de-Cé et Angers, permit de desserrer momentanément l’étau des armées républicaines sur les rebelles vendéens. Elle fit de très nombreux morts de part et d’autre, et de nombreux blessés dont, semble-t-il, Pierre Jérôme Pasquier. Il y aurait contracté sept blessures. Sans doute légères puisqu’il leur survécut et devint père d’une nombreuse famille qu’il éleva grâce à son travail.

Le grand-oncle anonyme devint en quelques lignes un héros de la Vendée Militaire et de la Chouannerie!

Cette histoire – que ne conforte malheureusement aucun autre document aisément consultable – atteste en tout cas que Pierre Jérôme Pasquier était présent dans les troupes vendéennes dès les débuts de l’insurrection. Mais on ignore ses motivations et les circonstances de ce ralliement alors qu’il n’avait qu’il n’était âgé que de vingt ans.

Aucun des ouvrages classiques de référence sur la Vendée Militaire ou la Chouannerie ne mentionne son nom dans les index.

S’il n’est pas permis de douter de la pertinence des données avancées par Célestin Port et ses successeurs, on aimerait cependant disposer des bases documentaires, qui leur ont servi à étayer leur récit.

On aimerait notamment percer l’énigme de son enrôlement dans le corps d’armée du général vendéen Charles Melchior Artus de Bonchamps (1760-1793), probablement aux côtés de son compatriote du Lion d’Angers,  Pierre Mathurin Mercier (1774-1801), plus connu sous le nom de Mercier-La-Vendée. 

Pierre Mathurin Mercier La Vendée

D’un an son cadet, Pierre-Mathurin Mercier-La-Vendée entra en effet en résistance dès le printemps 1793 en s’opposant à la levée des trois cent mille hommes, décrétée par la Convention !

En outre, on aimerait savoir si Pierre Jérôme lui emboîta le pas après le désastre vendéen de Savenay en décembre 1793 lorsque Mercier poursuivit son combat en participant à la Virée de Galerne et, si avec lui, il rejoignit les troupes de Georges Cadoudal (1771-1804).

Était-il en compagnie de Mercier lorsque celui-ci entra en contact avec le duc d’Artois qui le nomma maréchal de camp et chevalier de Saint Louis en 1797 ?

Enfin, est-ce après la mort dans une embuscade de Pierre-Mathurin Mercier devenu La Vendée, le 21 janvier 1801 à la Fontaine-aux-Anges près du village de La Motte dans les actuelles Côtes d’Armor, qu’il rejoignit le Lion d’Angers ?

Ces questions sont à ce jour sans réponse.

En revanche, il est certain qu’il n’y eut qu’un seul Pierre Jérôme Pasquier au Lion d’Angers et que, par conséquent, celui mentionné dans le dictionnaire historique de l’Anjou est le même que notre grand-oncle au sixième degré, exhumé des archives d’état civil paroissial, il y quarante ans!

A ce stade, il est d’ailleurs nécessaire de compléter son état-civil, faute de pouvoir en faire autant avec ses faits d’armes présumés :

Pierre Jérôme est né à Montreuil-sur- Maine le 1er juin 1773. Il se maria au Lion d’Angers le 4ième jour complémentaire de l’an 11 (21 septembre 1803) avec Perrine Jeanne Belloin, avec laquelle il eut neuf enfants.

Pierre Jérôme meurt le 13 mars 1829 au Lion d’Angers, où il tenait un bureau de tabac…

 Que conclure ?

Tout d’abord, on peut penser que Pierre-Mathurin Mercier et « notre » Pierre Jérôme Pasquier se connaissaient avant 1793 et on peut présumer qu’ils sont partis ensemble au combat… Mais, naturellement, ce lien d’amitié, à tout le moins, de connaissance réciproque, préalable à l’insurrection vendéenne n’est qu’une présomption!

Un indice milite cependant en ce sens: un des témoins au mariage de Pierre Jérôme Pasquier s’appelait Pierre Mercier : il était tourneur sur bois, et savait signer ce qui, à l’époque attestait d’un certain niveau d’instruction, dispensé dans la famille de Mercier-La-Vendée. Cousin par alliance de l’épouse de Pierre Jérôme, Perrine Belloin, ce Pierre Mercier était certainement apparenté au père de Pierre-Mathurin Mercier-La-Vendée, aubergiste au Lion d’Angers. Il faudrait, bien sûr,le vérifier, mais si tel était le cas, le lien entre nos deux héros serait en grande partie élucidé.

A son mariage, Pierre Jérôme affiche une profession de marchand de fil et de filasse, qui justifie, a posteriori, les nombreux déplacements dans la province qu’il a du effectuer les années précédentes, et dont il n’a peut-être pas envie de décliner le détail sous le règne de Napoléon 1er.

Mais à son décès, le 13 mars 1829, il est présenté comme débitant de tabac. Ce qui donne à penser qu’il a bénéficié à la Restauration d’une reconnaissance de l’Etat monarchique, pour ses actes de bravoure et pour les services rendus. Mais là encore, aucun dossier relatif à une demande ne semble pourtant avoir été déposé auprès de autorités préfectorales à partir de 1814 pour solliciter une pension ou un privilège…

Alors une part de mystère persiste!

Procréateur sans doute moins prodige que ses parents – et moins précoce – il sera quand même le père de neuf enfants. Tous avec Perrine. Un de ses descendants actuels a-t-il la clé de cette histoire ?

Dernier clin d’œil du destin ; son acte de décès en 1829 comporte la signature de Félix Elie Mercier-La-Vendée (1781-1846), notaire, maire du Lion d’Angers et frère de général chouan !

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Vive la France !

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La dernière fois que ma grand-mère paternelle, Marguerite Cailletreau (1897-1986) rendit visite à Suresnes à son frère aîné Joseph Cailletreau (1886-1973), ce fut certainement au cours de l’été 1972, en août ou en septembre.

Chaque année depuis très longtemps, en particulier depuis son veuvage en 1956, Marguerite prenait le train au petit matin à la gare Saint-Laud à Angers et débarquait à Montparnasse quelques heures plus tard. Là, le fils de son frère l’attendait à la sortie du quai pour la conduire à travers le quinzième arrondissement, puis le Bois de Boulogne au domicile de son aîné et de son épouse Germaine Pelgrin… Selon les cas, Jean et elle traversaient la Seine au pont de Suresnes ou à celui de Puteaux, pour finalement « atterrir » dans une rue calme de Suresnes – rue de Nanterre – qui dominait le fleuve en contrebas du Mont-Valérien.

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Au passage sur le quai longeant les usines de camions Unic, où son frère avait travaillé une grande partie de sa carrière, Marguerite s’extasiait, presque chaque année avec la même ingénuité, devant le tonnage impressionnant des péniches pleines de sable, de charbon ou de matières premières diverses, qui franchissaient l’écluse de Suresnes à la queue leu-leu… Un trafic sans rapport, ni de fréquence, ni de dimensionnement, avec celui qu’elle connaissait par ses cousins Delhumeau, des gabares ligériennes de l’Oudon, de la Mayenne ou de la Maine dans la traversée d’Angers…

Le rituel était à peu près identique chaque fois.

Ce voyage, généralement l’unique de l’année, était une des rares occasions, où elle pouvait utiliser les billets gratuits dont elle bénéficiait en tant que veuve d’ancien cheminot. C’était aussi la seule opportunité de rencontrer, au moins une fois l’an, son frère qui avait quitté le Lion-d’Angers, leur village natal en 1909 ou 1910, pour faire carrière dans la mécanique automobile sur les bords de Seine à Puteaux (Voir mon billet du 10 janvier 2013,  » De la fabrication de galoches à la mise au point de moteurs« .

Dans ses bagages, elle emportait systématiquement un « pâté-aux-prunes », qu’elle avait acheté, la veille au soir à  la boulangerie Bidet qui se trouvait à quelques pas de chez elle, rue de la Madeleine…  Pour rien au monde, elle n’aurait oublié son gâteau. Pour rien au monde, son frère expatrié de l’Anjou, n’aurait pardonné qu’elle fasse l’impasse sur cette pâtisserie du pays qu’on ne retrouve nulle part ailleurs !

Le « pâté aux prunes » – comme le notent avec humour « des angevins qui ne se prennent pas au sérieux » sur le site Internet qu’ils lui consacrent – est à l’Anjou ce que la frite est à la Belgique, la bouillabaisse à Marseille, le far à la Bretagne, le nougat à Montélimar,  « la tarte au maroilles au cht’i » ou les huîtres à Cancale… Toutefois, à la différence de ces quelques spécialités régionales et de beaucoup d’autres,  – toutes délicieuses et universellement reconnues – le « pâté-aux-prunes » angevin ne peut guère être confectionné ailleurs que dans les limites – d’ailleurs inconnues des accords de Schengen – de la province historique de l’Anjou, c’est-à-dire, grosso modo le Maine-et-Loire, le sud de la Mayenne et quelques arpents des Deux-Sèvres et de la Loire Atlantique.

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Pâté-aux-prunes de Rose L’Angevine -août 2015

En outre, on dit que seuls des angevins peuvent en percevoir la subtile saveur… C’est la raison pour laquelle le « pâté-aux-prunes » ne s’exporte pas, ni ne s’importe du reste. Personne, jusqu’à ce jour, n’a (encore) eu l’idée saugrenue d’en faire fabriquer des milliers d’exemplaires en Chine, qui parviendraient au Havre via le Pakistan dans des containers blindés et qui viendraient encombrer les têtes de gondole des pâtisseries industrielles de l’hexagone.

Bien sûr ces conditions drastiques, qui seules sont en mesure d' »authentifier » un « pâté-aux-prunes » peuvent être interprétées par des esprits chagrins néolibéraux comme d’intolérables entraves au commerce. D’autres y verront l’expression d’une sorte de xénophobie franchouillarde et patoisante. Enfin les bonnes âmes toujours promptes à donner des leçons de morale n’hésiteront pas à qualifier cet ostracisme alimentaire de racisme anti-quelque chose. Peu importe ! Pourvu qu’on se régale de « notre » pâté-aux-prunes, quand il faut et comme il faut…Pour le reste, il suffit de laisser passer la caravane des critiques de toutes obédiences et observances en se bouchant les oreilles, mais sans se voiler la face !

Ces règles nées de la tradition angevine sont suffisamment ancrées dans le patrimoine local pour résister à toute tentative de normalisation œcuménique ! Ainsi, lorsque j’évoque les « pèlerinages » fraternels et annuels de ma grand-mère paternelle en région parisienne pour porter un pâté-aux-prunes à son frère exilé, c’est précisément pour signifier, par contraste, que pareille démarche n’aurait pas effleuré l’esprit de mon autre grand-mère – maternelle – Adrienne Venault (1894-1973) qui, originaire du Haut-Poitou, n’a jamais manifesté le moindre attachement sentimental à ce gâteau, qu’elle trouvait bon mais dont elle n’imaginait pas en faire un marqueur identitaire de sa personne et de sa province.

On dira donc que le pâté-aux-prunes est un gâteau aux prunes, réalisé et dégusté en Anjou à la saison des prunes, c’est-à-dire en juillet, août et septembre – et jamais, en principe, en dehors de cette période. On ajoutera qu’il ne peut être apprécié à sa juste valeur que par des angevins de « pure souche » ou des descendants d’angevins de « pure souche » …de Vigne ! Mais, comme toute tradition ou usage, le rite du « pâté-aux-prunes » souffre de quelques exceptions, s’agissant notamment du lieu où on le savoure. La ville de Suresnes des années soixante et soixante-dix illustre cette dérogation.

De même, j’eus l’occasion de me soustraire dernièrement à cette « règle » implicite de l’unité de lieu, dans le cadre d’une habitude, qui semble désormais s’institutionnaliser, de déguster un pâté-aux-prunes chez Rose l’Angevine dans la banlieue nantaise. Mais, il est vrai que sa maison peut être assimilée à une ambassade du pays des Plantagenet!

« Rose », ma cousine, correspondante assidue de ce blog et par conséquent, connue de mes lecteurs, est en effet pâtissière à ses heures, et angevine de cœur et de naissance. C’est elle-même , qui avait élaboré un excellent pâté-aux-prunes, en respectant la recette classique mais en y apportant sa petite touche « personnelle » notamment en ce qui concerne sa coloration…Des variantes sont en effet permises et souhaitées, sur la base d’un socle commun indiscutable.

J’imagine qu’à ce stade de mon développement, mon lectorat mis en appétit, voudrait que j’entre enfin dans le vif du sujet et que je fournisse quelques indications sur l’origine, la nature et la recette de cette pâtisserie qui, comme la « boule de fort », ne se pratique qu’en Anjou et dans le Val de Loire de Saumur à Champtoceaux!

J’y viens! Car je dois, bien sûr, m’efforcer de m’acquitter de cette dette « morale » contractée auprès de ceux qui me lisent et que j’ai fait saliver sur les mille vertus de ce fameux pâté. Mais, je ne saurais pour autant singer les guides gastronomiques en exhumant de derrière les fagots, quelque vieille recette attribuée à une « mémé confiture » en tablier à carreaux ! Et je n’ai nulle intention d’enrichir les rayonnages de la FNAC de mes commentaires gastronomiques en concurrençant les ouvrages existants et en commettant un énième bouquin qui fleurerait bon les charmes surannés d’une antique province…L’âge venu, je ne prétends pas tenter une reconversion en imitant pâlement et platement mon éminent compatriote angevin Curnonsky (1872-1956), le critique culinaire le plus renommé de la troisième République !

Le pâté aux prunes est en fait une sorte de « tourte » confectionnée de préférence avec des Reines-Claudes ou des prunes Sainte Catherine, qui arrivent à maturité en août et en septembre. Ces deux variétés rustiques de pruniers, faciles à cultiver et très présents dans les vergers d’Anjou depuis la nuit des temps fournissent en effet des fruits à la chair charnue, ambrée, sucrée, juteuse et parfumée, particulièrement prisés en pâtisserie. Certains prétendent que les Croisés auraient rapporté les premiers plants de pruniers à leur retour de Syrie!

Les prunes convenablement lavées et en principe non dénoyautées – mais pas systématiquement – sont disposées sur une pâte qui est refermée sur les fruits et qui laisse apparaître en son centre un « puits » ou une « cheminée » destinée à conserver l’humidité des prunes pendant la cuisson et à préserver leur moelleux à la consommation.

L’origine de cette « tourte » est probablement très ancienne dans les campagnes angevines, et singulièrement dans le Haut-Anjou, du côté de Segré et du Lion d’Angers où la tradition du « pâté-aux-prunes » fut longtemps la plus vivace. Cette tourte était, dit-on, cuite après le pain, dans les fermes.

Cependant, la fabrication des «pâtés-aux-prunes » à la ferme a progressivement disparu avec l’abandon à la fin du 19ième siècle des fours à pain individuels au profit des boulangeries des bourgs, de telle sorte qu’après la Grande Guerre de 1914-1918, la quasi-totalité des tourtes aux prunes était cuite en boulangerie… Le boulanger ne jouait en l’espèce qu’un rôle de prestataire de service pour la cuisson, car l’initiative de la confection du pâté revenait à celui qui apportait les prunes de son propre verger…

Selon les experts les plus crédibles – je veux parler ici des animateurs du site Internet dédié au pâté-aux-prunes – ce ne serait qu’après la seconde guerre mondiale que les professionnels de la boulange et les pâtissiers prirent complètement la main sur la fabrication, indépendamment de tout donneur d’ordres externe, en proposant de leur propre chef des « pâtés-aux-prunes » à la vente, de conserve avec les commandes des adeptes du « sur mesure », comme ma grand-mère paternelle.

Curieusement, cette fabrication n’a que très peu essaimé hors de l’Anjou.

Pourtant la recette du pâté-aux-prunes est d’apparence simple, transposable et réalisable partout, dès lors qu’on dispose des ingrédients nécessaires et d’un four pour la cuisson. A base de farine, de beurre, d’œufs, de sucre et, bien sûr, de prunes, la réussite de la composition repose en grande partie sur le tour de main de celle ou de celui qui confectionne. Mon épouse qui ne réside pas en Anjou et dont les racines sont périgourdines y parvient!

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Dans mon cas en revanche, je crois qu’un engagement trop formel sur le succès de l’entreprise serait certainement aventureux… sauf pour ce qui est de la dégustation avec un vin d’Anjou, de préférence un grand crû du Layon bien frappé, dans le choix duquel je revendique sans complexe une certaine maîtrise…

Ce qui est certain c’est qu’il n’est pas besoin de faire appel aux prouesses de la génétique ou de l’épigénétique pour retrouver en le goûtant des plaisirs ancestraux. Des papilles gustatives, convenablement formatées, suffisent …assorties au préalable d’une invitation chez Rose l’Angevine…

 

Nota : Les modalités précises de la fabrication du pâté-aux-prunes sont abondamment décrites dans les ouvrages spécialisés (Cuisine du Val de Loire aux éditions Stéphane Bachès) et sur les sites Internet. Pour ma part, je m’y refuse car j’ai déjà beaucoup de difficulté à comprendre la logique de la pâte brisée. J’invite donc ceux qui seraient intéressés par cette pâtisserie typiquement angevine à se reporter aux experts … qui sont « légion à Angers » ou ailleurs!

 

 

 

 

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C’était un samedi d’automne au Lion d’Angers, à quelques jours de la Toussaint. Six ans à peine après l’armistice du 11 novembre 1918. Ce jour-là, le 18 octobre 1924, Clotilde Pasquier (1902-1983) fille cadette de Baptiste Pasquier (né en 1858), et d’Angèle Houdin (née en 1864) épousait Louis Eugène Bioteau. .

Un peu plus d’une trentaine de convives étaient invités à la noce, dont mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) et ma grand-mère Marguerite Cailletreau (1897-1986). Ils étaient, alors, parents de deux enfants présents au mariage. Curieusement, mon grand-père et ma grand-mère étaient tous les deux – et indépendamment – cousin et cousine de la mariée: le père de Marcel était en effet l’oncle paternel de la mariée, tandis que la mère de Marguerite était sa tante maternelle ! Cette configuration étonnante mais classique excédait pourtant les possibilités de compréhension des agents d’état-civil de la mairie du Lion d’Angers, lorsqu’ils souhaitèrent se marier en 1918. Soupçonnant un lien de consanguinité, le braves préposés contraignirent ainsi mes « futurs » grands-parents à solliciter l’autorisation de convoler auprès du tribunal civil de Segré. Lequel confirma par ordonnance l’absence de parenté préalable!

C’est donc au double titre de cousins par le sang et par alliance que mon grand-père et ma grand-mère paternels furent conviés au mariage de Clotilde… Une fête bien modeste au demeurant, tant par le nombre restreint d’invités que par la sobriété des tenues et des toilettes, et surtout par l’absence apparente d’une quelconque jubilation sur le visage des invités, figé sans sourire et pour l’éternité sur la plaque argentique.

En fait, il ne s’agissait pas d’un de ces « grands » mariages, au sens où l’on entendait autrefois dans les bourgs de campagne, qui drainaient tous les paroissiens à la sortie de l’église! En l’occurrence, sur le parvis de l’église anciennement abbatiale Saint-Martin-de-Vertou, vénérable édifice du onzième siècle, à la nef romane et au chœur gothique, qui, en 1924, était encore amputé de son clocher incendié par la foudre dans la nuit du 4 au 5 mai 1918.

Avant l'incendie du clocher

Avant l’incendie du clocher

A voir aujourd’hui le cliché de famille réalisé par un professionnel local pour tracer l’événement, on imagine ce dernier, armé à la fois de patience et de sa chambre photographique portable, inspirée des premiers daguerréotypes, tentant vainement de susciter quelques esquisses de sourires, faute d’espérer obtenir une seule expression de franche gaieté, qui pourtant aurait été de mise en pareille circonstance! Cette situation pouvait paraître inédite pour un mariage procédant a priori du cœur et non de la raison. Elle n’empêcha pas le photographe d’appliquer toutes les conventions de cadrage en usage à l’époque: les enfants occupaient le premier rang devant des « anciens » assis, qui entouraient le jeune couple. Lequel, naturellement, était placé au centre de la scène.

Tous les autres participants, notamment les « jeunes » de la génération des mariés, se répartissaient de manière quasi-protocolaire  debout au même niveau, ou à l’arrière, grimpés sur un banc, selon leur lien de parenté avec l’un ou l’autre des époux. Une tradition non formalisée voulait en outre que les parents du marié se rassemblent de son côté, et ceux de la mariée de l’autre. Cet usage grosso modo respecté ici permet d’observer que la parentèle de Louis Eugène Bioteau était probablement moins nombreuse que celle de Clotilde, présente quasiment au complet! Son frère Baptiste Pasquier (1890-1937) non repéré sur la photo était sûrement là ainsi que ses sœurs aînées, Angèle (1889-1976) et Marie Louise (1893-1950) ainsi que leurs conjoints, sans omettre leurs enfants respectifs. Et, bien sûr, les cousins d’Angers ainsi que les oncles et les tantes !

Il n'est pas de la noce

Il manquait toutefois quelqu’un ! Un grand absent dont le souvenir interdisait à Angèle Houdin, la mère de la mariée, d’afficher sa joie! Et le fait de devoir se séparer de sa cadette qui convolait en justes noces devant le maire et le curé, n’était certainement pas le motif principal de sa tristesse…Tristesse et mélancolie, qui, d’ailleurs, ne la quittaient plus depuis neuf ans et qui durent être du même ordre en 1918 au mariage de ses aînés!

Ce fantôme, auquel tous songeaient, c’était Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) l’autre frère de la mariée. Engagé volontaire dès le 1er août 1914 dans le 135ième régiment d’infanterie d’Angers, il était tombé au champ d’honneur le 22 mai 1915 à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais…Or, en cet automne 1924, les cendres du héros reposaient au cimetière du Lion d’Angers, rapatriées à la diligence des autorités, sur l’initiative de ses parents, Baptiste Pasquier et Angèle Houdin! Et comme pour raviver en permanence une douleur toujours vive, le nom de leur soldat sacrifié, inscrit avec celui des autres lionnais « morts pour la France » en 14-18, sur le monument aux morts de la commune, érigé en 1921, se rappelait à eux à chaque passage sur la place de la Mairie…

Comment dans ces conditions, jouir sans réserve des événements heureux? Comment évacuer l’idée obsédante de la mort?

Aussi, le matin du mariage, à moins que ce ne fût le soir, la famille s’était rendue, à la demande expresse des parents,  en cortège sur la tombe de Marcel comme pour l’associer à la fête! Comme si c’était possible d’associer les mânes d’un disparu aux promesses d’avenir!

A soixante ans, Angèle Houdin n’avait, de toute manière, plus le cœur à faire la fête, ni même à faire semblant : sur la photo, assise au premier rang au pied de sa fille en robe blanche, elle apparaît toute menue,rabougrie, accablée et vêtue de noir, tenant la main de son petit-fils, Roger Pasquier, l’enfant de son autre fils rescapé de la Grande Guerre. Aussi ne sut-elle offrir au photographe d’autre visage que celui émacié et torturé par la souffrance d’une mère inconsolable ! Comme tous les jours et toutes les nuits, ses pensées demeuraient monopolisées par le souvenir du fils disparu…

Mon père Maurice Pasquier, né en 1926, petit-neveu d’Angèle raconte que dans sa petite enfance lors des congés d’été chez ses grands-parents Cailletreau, au Lion d’Angers, le rituel exigeait que l’on fleurisse régulièrement la tombe du cousin Marcel. Personne n’était dispensé de cette obligation, pas même les enfants nés longtemps après guerre! Il rappelle aussi ses balades pédestres, seul ou en compagnie de son grand-père Joseph Cailletreau (1859-1946), beau-frère d’Angèle et de Baptiste, sur les chemins conduisant à Thorigné… C’était avant la seconde guerre mondiale.

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En tout état de cause, en dépit du petit nombre d’invités, ce mariage constituait sûrement une charge non négligeable pour les finances très modestes du vieux Baptiste Pasquier et de son épouse Angèle, retraités sans réelle pension d’un commerce de « débitants de boissons ». Ils firent de leur mieux! Le visage de Baptiste que l’on aperçoit assis au premier rang, tenant sur ses genoux un de ses petit-fils, Marcel Beduneau alors âgé de cinq ans, n’exprime pas la même désolation que celui de sa femme. Mais plutôt une sorte de résignation fataliste, peut-être tempérée par l’espoir de voir sa descendance relever un flambeau qu’il n’a pas su ou pas pu porter là où il l’aurait souhaité! D’où la sérénité qu’il affiche en tenant le bras de son petit-fils, l’aîné des trois enfants de sa fille Angèle, comme pour le protéger! Plutôt bel homme, Baptiste s’était même mis sur son trente-et-un, et portait le nœud papillon !

Seul, au dernier rang sur la droite du cliché, l’ancien petit poilu d’Orient – celui que j’ai appelé en d’autres temps « mon » camionneur en ceinture de flanelle – mon grand oncle, Auguste Cailletreau (1892-1975) semble heureux d’être là, au mariage de sa petite cousine Clotilde! Coincé entre sa sœur Marguerite Cailletreau (1897-1986) et l’imposante carrure de son épouse Eugénie Chollet (1897-1979), il sourit répondant ainsi bien volontiers aux ultimes injonctions d’un photographe découragé. Mais pourquoi diable, ce dernier n’a t-il pas su cadrer correctement son fils Henri Cailletreau (1920-1937) debout à gauche de sa grand-mère Anne Houdin (1861-1943)? Ce fils avec lequel il entrevoyait déjà un destin commun dans l’automobile? Faut-il voir dans ce loupé technique, le funeste présage d’une tragédie qui accablera cet enfant unique qui décédera en 1937 d’une méningite! Encore adolescent…

Curieuse fête finalement que ce mariage où tout le monde paraissait peu ou prou s’ennuyer! En harmonie avec l’air du temps! Un jour sans actualité notable, hormis peut-être la préparation des funérailles parisiennes d’Anatole France dont le journal de l’Anjou, Le Petit Courrier, se fit largement l’écho, signalant au passage les cousinages angevins du grand écrivain et humaniste.

Une journée provinciale d’entre les deux-guerres en somme, foncièrement triste et humide, comme si la météo maussade se conformait de bonne grâce, aux standards attendus en automne dans ce haut Anjou, berceau de ma famille paternelle! Et ce, dans une période, où les stigmates de la guerre étaient encore perceptibles, colonisaient les esprits et où l’on pansait comme l’on pouvait les blessures d’un passé si prégnant et pas encore assumé.  Le ciel était naturellement de la partie, brumeux et plutôt froid, ponctué de quelques éclaircies! Vide pour ceux qui n’y croyaient pas! Tels étaient le décor et l’ambiance en ce samedi 18 octobre 1924…Pas de quoi festoyer sans retenue …

En fait, si je m’intéresse à ce mariage pluvieux et qui fut certainement heureux – du moins je l’espère car je n’ai pas connu la suite – c’est au moins pour quatre motifs:

  • Le premier, c’est qu’à ma connaissance, ce fut probablement une des dernières manifestations d’importance où toutes mes lignées paternelles se réunirent dans le Haut-Anjou, terreau depuis des lustres – des siècles – de la plupart de mes aïeux Pasquier, Cailletreau et de leurs alliés !
  • Le second est que je possède une photographie qui en atteste, héritée des archives de mon grand-oncle Auguste Cailletreau (1892-1975), qui m’ont été confiées au décès de son épouse Eugénie Chollet (1897-1979).
  • La troisième est que ce cliché est le seul que je possède, où apparaissent ensemble mes grands parents paternels et deux de mes arrière-grands-parents, Joseph Cailletreau (1859-1946) et  Anne Houdin (1861-1943)…
  • Je m’abstiendrai pour l’heure de disserter sur le quatrième motif: je le déclinerai plus tard! Chaque chose en son temps! Ce sera peut-être l’objet d’une prochaine conclusion…

De nombreuses années plus tard, au milieu des années cinquante, je me souviens avoir rencontré Clotilde au Lion d’Angers sur les rives de l’Oudon, non loin du champ de foire ; elle était de passage dans son village natal, car elle résidait à Angers:  ce fut la seule fois où je la vis, et j’étais enfant, mais l’image qu’elle m’a léguée d’elle, fut celle d’une femme plutôt enjouée!  Volubile aussi… Concierge de la Maison Bleue à Angers, au croisement de la rue d’Alsace et du Boulevard Foch, elle n’était pas avare de confidences sur les personnalités angevines qu’elle côtoyait quotidiennement, et qui résidaient dans ce magnifique immeuble aux façades en  mosaïques. Mon père raconte que, de l’appartement de fonction qu’elle occupait au dernier étage de l’immeuble, la vue panoramique sur Angers était exceptionnelle!

Son fils, Adolphe, l’aîné de ses deux enfants, devint expert comptable et fut conseiller municipal de la capitale de l’Anjou dans les années soixante… C’est tout!

 

Nota 1: 

Identification des invités:

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1- Clotilde Pasquier (1902-1983), fille de Baptiste Pasquier et de Angèle Houdin, 2- Louis Eugène Bioteau, 3-Angèle Houdin(1864-), 4-Baptiste Pasquier (1858-), 5-Anne Houdin(1861-1943) sœur d’Angèle, mon arrière grand-mère, 6-Joseph Cailletreau (1859-1946), mari d’Anne Houdin, mon arrière-grand-père, 7-Marie Louise Pasquier (1893-1950) soeur de la mariée, 8-Joseph Fresnet, mari de Marie Louise, 9-Angèle Pasquier (1889-1976) sœur de la mariée, 10-Eugène Béduneau (1874-1926), mari d’Angèle Pasquier, 11-Marcel Pasquier (1892-1956) cousin de la mariée, mon grand-père, 12-Marguerite Cailletreau(1897-1986), cousine de la mariée, ma grand-mère, épouse de Marcel Pasquier, 13- Auguste Cailletreau (1892-1975) mon grand-oncle, dit « tonton Henri », 14- Eugénie Chollet(1897-1979) épouse d’Auguste Cailletreau, 15-Renée Pasquier épouse Pilet, née en 1922, fille de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau, 16- Apolline Marie Joséphine – dite « Paulette » – Angibert, épouse de Baptiste Joseph Pasquier fils, 17-Henri Cailletreau(1920-1937) fils de Auguste Cailletreau et d’Eugénie Chollet, 18-Marcel Pasquier(1920-1999), fils de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau, 19-Roger Pasquier fils de Baptiste junior et de « Paulette » Angibert, 20-Anne-Marie Béduneau (1921-2014) fille de Eugène Béduneau et d’Angèle Pasquier, 21-Marcel Béduneau (1919-) fils de Eugène Béduneau et d’Angèle Pasquier…

Les autres invités non indicés ne sont pas formellement identifiés et sont probablement des parents du marié Louis Eugène Bioteau, notamment la femme en coiffe angevine du premier rang qui est certainement sa mère…

Nota 2: Depuis la première mise en ligne de cet article en août 2015, un autre convive a été reconnu (par sa fille): l’homme debout à gauche sur la dernière rangée de la photographie est Baptiste Joseph Pasquier fils (1890-1937), le mari d’Apolline Marie Joséphine Angibert (16) dite « Paulette ».

 

 

 

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Premier acte

Le 1er octobre 1731 naissait dans une métairie du hameau de Chauvon – qui dépendait alors de la « paroisse de Thorigné (d’Anjou) – Renée Prézelin (1731-1791), fille de Jean Prézelin et de son épouse Marie Rougé. Comme il était d’usage alors, la petite fille fut baptisée dès le lendemain en l’église Saint-Martin par l’abbé Pierre Letourneux, vicaire et futur curé du village, en présence de Jean Prézelin son oncle paternel et de Mathurine Rougé, sa tante maternelle, devenus en la circonstance, « parrain et marraine ». Hormis le prêtre, il est précisé qu’aucun ne sait signer!

RPB

AD 49

Les parents et les témoins sont tous résidents de la « paroisse ». En réalité, ils appartiennent à des familles anciennement implantées dans le Haut Anjou. Le berceau familial se situant dans différentes paroisses avoisinantes du Lion d’Angers…

Au gré des mariages – fréquemment croisés et  « intercommunaux » – dont font état les archives paroissiales, leur présence est attestée depuis, au moins la fin du 16ième siècle dans les communes de Thorigné, mais aussi – dans des proportions comparables – à Montreuil-sur-Maine, Grez-Neuville ou Champteussé-sur-Baconne, et même jusqu’à la Chapelle-sur-Oudon, quelques kilomètres plus à l’ouest…Sans oublier le bourg le plus important, où tous se rencontrent lors des foires et fêtes votives: le Lion d’Angers.

Les rivières d’Oudon et de la Mayenne, dont la confluence se situe au Bec d’Oudon à la pointe de l’Isle-Briand en aval du Lion, sont les deux axes autour desquels se fixèrent, se marièrent, naquirent puis moururent toutes ces familles au cours des siècles.

S’agissant de la petite Renée Prézelin, il faut croire que toutes les fées de la « procréation sans filet » se penchèrent avec bonheur sur son berceau, car elle eut une descendance à ce point prolifique qu’elle aurait aisément pu figurer dans un «livre royal des records de prodigalité ou de fécondité», à supposer qu’un tel document pût être imaginé sous Louis XV, le bien aimé ! Même dans un 18ième siècle, où les familles nombreuses étaient pléthores, le score des maternités de Renée devait impressionner le populo! Mariée en 1755 à Jean Pasquier, elle mit en effet au monde pas moins de dix-sept enfants entre 1756 et 1776. A n’en pas douter, si Fellini avait été son contemporain, il l’aurait « casté » pour Satyricon!

Tous ses enfants naquirent à la ferme de Charray  qui dépendait alors de Montreuil-sur-Maine, à une lieue de Thorigné. Faute d’hygiène plusieurs des enfants décédèrent d’infections en bas âge…Mais la plupart survécut et fit souche localement. Rarement à Thorigné cependant. Sous la Révolution française, un des fils de Renée, Charles Pasquier (1758-1811) devint closier à la Bellauderie sur la commune du Lion d’Angers. Ce Charles est l’arrière-grand-père de mon arrière-grand-père Charles Pierre Pasquier (1855-1931), ainsi que de celui de mes sœurs.

En outre, de tous nos ascendants directs, issus de Renée Prézelin, aucun ne fut après elle, originaire, stricto sensu, de Thorigné d’Anjou…

Syndicat du bassin de l'Oudon

Photo syndicat du bassin de l’Oudon

Deuxième acte …

Presque trois siècles plus tard, ce fil « thorignéen » du temps est renoué. Il aura fallu patienter mais ce fut chose faite, ce 18 octobre 2014  avec la naissance d’Abel F., petit-fils d’une de mes sœurs Françoise et mon (dix-septième) petit-neveu, lointain descendant de Renée Prézelin et résident, dès sa naissance, de Thorigné, village de charme en Haut Anjou…

Ce constat n’est en rien un déterminant de l’avenir. Ni d’Abel, ni de personne. Juste un fait amusant relevant de l’anecdote car Renée Prézelin n’est qu’une parmi les cinq-cent-douze aïeules ou aïeux à la neuvième génération du nouveau-né.  François F. son grand-père, picton de cœur, invoquera sûrement, et à bon droit, ses ascendances poitevines et vendéennes. D’autres chercheront d’autres influences et ressemblances… A tort et à raison, car Abel sera d’abord lui-même! Génétique et épigénétique obligent. Là est sa liberté d’être!

La rumeur dit que le petit garçon si pressé de découvrir les ondes placides de l’Oudon et de la Mayenne aurait anticipé – voire, presque précipité – sa venue sur terre angevine. Juste de quelques semaines « syndicales » sans conséquence, qui eurent néanmoins l’heur de surprendre ses propres parents Xavier et Marie-Charlotte. Sûrement impatient d’en découdre avec la vie aérienne et de saluer sa « désormais » grande sœur, il n’aurait en effet daigné les alerter que quelques heures avant de prendre son premier souffle. Pas le temps de laisser les parents respirer ! Quasiment sur le parking de l’hôpital ! Heureusement qu’en dépit d’un goût précoce pour la facétie, il se soit abstenu de le faire, car l’odeur du bitume n’a certainement pas la même saveur que la douceur angevine du bocage pour s’approprier l’air du temps …

Une seule petite ombre au tableau: voilà qu’à peine né, il doit apprendre qu’en vertu d’une sorte d’égalitarisme de façade, le principe d’égalité universelle des enfants, héritage de la Résistance, n’est désormais plus de mise en France. Il doit par conséquent se prendre à espérer que ses chers parents perçoivent moins de 6000 euros de revenus cumulés mensuels, pour ne pas subir la décote des allocations familiales, décidée par les autorités du pays – prétendument progressistes – mais inféodées aux appétits financiers des investisseurs! Dur, dur de souhaiter si jeune, la pauvreté de ceux qui vous aiment, pour éviter qu’ils ne soient taxés…Cornélien!

Bienvenue en tout cas à ce nouveau petit lecteur putatif de mes innocentes chroniques…et beaucoup de bonheur.

 

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Ma mère raconte que son père Louis Turbelier (1899-1951), « petit jardinier de la Treille » à Angers dans les années trente et quarante, accordait une attention particulière aux cycles lunaires avant de procéder à ses semis printaniers ou de mettre en place ses oignons, ses plants de salade, de choux ou de poireaux.  Il prenait d’ailleurs les mêmes précautions pour rempoter, ou encore, à l’automne, au moment du bouturage ou de la taille, et a fortiori, de la plantation des arbres fruitiers.

Pour le bouturage, le marcottage ou le greffage, il y avait même,  à ses yeux, des périodes encore plus propices que d’autres – voire des conjectures ou conjonctures fastes et exceptionnelles. C’était le cas lorsque, par exemple, la nouvelle lune tombait un « 25 novembre » fête de la « Sainte Catherine », le jour de l’année où tous les bois sont réputés « prendre racine »… J’ai essayé une paire de fois : ça marche ! Enfin presque et surtout si on multiplie les précautions en protégeant les jeunes boutures des rigueurs de l’hiver qui suit…

Les petits jardiniers de la Treille - Angers années 30

Les petits jardiniers de la Treille – Angers années 30

Cette croyance dans un rôle bénéfique – et le cas échéant  – défavorable des différentes phases de la lune procédait d’une connaissance empirique rodée par des siècles de ruralité, et fondée sur des constats, des observations, des expériences heureuses ou malheureuses de générations de paysans.

Pour les jardiniers d’autrefois, les cultures maraîchères et vivrières n’étaient pas un loisir mais une nécessité vitale, car la survie au quotidien n’était pas un vain mot. C’était une préoccupation constante qui reposait exclusivement sur le succès des récoltes et la conservation des aliments. Aussi valait-il mieux mettre toutes les chances de son côté lorsqu’on souhaitait semer ou planter. D’où aussi la valeur stratégique attachée au sel, constituant principal de la saumure, solution bactéricide naturelle dans laquelle on gardait la nourriture avant l’avènement de la congélation, donc de l’électricité généralisée…

Cette fonction lunaire sur la croissance des végétaux n’est d’ailleurs peut-être pas dénuée d’explication « rationnelle » que je m’abstiendrai ici d’aborder dans le détail, mais dont je présume qu’elle doit être recherchée dans un phénomène de « marée terrestre », lié aux variations gravitationnelles imputables aux mouvements orbitaux de notre plus proche, plus massif et plus familier satellite naturel. Ce phénomène est de même essence, donc très comparable à celui des marées au bord de l’océan, mais beaucoup moins perceptible par nos sens et de moindre amplitude.

Nos anciens, à force d’échecs, de déboires – de disettes aussi – avaient progressivement mis au point une sorte de protocole pour composer avec la lune et espérer, par conséquent, un meilleur rendement de leurs cultures. Ces pratiques ancestrales étaient respectées par tous, quel que soit leur niveau d’instruction, leurs croyances ou leurs superstitions. Du côté de ma famille paternelle, mon père confirme que son grand-père Joseph Cailletreau (1859-1946), petit ouvrier agricole au Lion d’Angers apportait la même attention soutenue aux caprices lunaires que son employeur occasionnel, le pharmacien de première classe et érudit local, Henri Barbin. L’un était lettré, l’autre analphabète, mais sur ce point leur savoir était équivalent et ancré sur les mêmes convictions, parfois pimentées d’histoires de sorcellerie et de légendes du Haut-Anjou.

Que ce soit pour son minuscule lopin de terre, privatif ou pour l’entretien des plantations de la spacieuse propriété de son patron, en face de chez lui, près de la mairie du Lion , Joseph respectait avec un soin vigilant le rythme des saisons et les cycles de la lune, dont il mesurait intuitivement l’influence qu’ils pouvaient exercer sur les cycles biologiques et météorologiques.  La vie villageoise lui avait en effet beaucoup appris  – autant peut-être que l’université dont il ignorait tout – des facéties, des contretemps, des astuces ou des subterfuges imaginés par la Nature pour déjouer les plans de ceux qui cherchaient à la domestiquer… et à s’accaparer ses dons.

Indépendamment de toute influence sur la montée de sève, la lune est, la nuit tombée, l’astre le plus lumineux du ciel, notamment après le premier croissant. Elle est alors ascendante et « gibbeuse » jusqu’à l’apparition de la Pleine lune. C’était la période du mois qu’affectionnait particulièrement mon arrière-grand-père maternel Louis Venault (1861-1912) qui, du côté d’Amailloux ou de Saint-Varent dans ses Deux-Sèvres natales, ne disposait que du clair de lune, le soir très tard, pour cultiver son jardin, le long des remblais que lui concédait « généreusement » la compagnie de chemin de fer Paris-Orléans, pour laquelle il travaillait le jour comme « poseur de voies » ! En tout cas, c’est ce que racontait sa fille, ma grand-mère Adrienne dans un enregistrement réalisé en 1971 !

Depuis le 19ième siècle jusqu’au début du 20ième, on pourrait multiplier les exemples rapportés par la tradition orale familiale et transmise de générations en générations, qui confirmeraient ce rôle prêté à la lune dans le développement des cultures. Rôle qui fut à l’origine de nombreux rites et pratiques, observés scrupuleusement par nos pères, jardiniers ou manouvriers agricoles.

Cette soumission aux rythmes naturels fut partout la règle, jusqu’à ce que les progrès technologiques de la chimie organique généralisent l’usage des engrais, des pesticides et de tout ce qui pouvait améliorer les rendements agricoles, introduisant une certaine forme de déterminisme productiviste dans l’exploitation de la terre, là où auparavant il fallait s’accommoder du caractère aléatoire des déterminants naturels. Dans le même temps, les maigres cultures vivrières de nos ancêtres disparurent et l’exode rural s’accentua, dépeuplant les campagnes de leurs populations autochtones, remplacées quelques décennies plus tard par des résidences secondaires, qui deviennent à leur tour, principales, au fur et à mesure de la croissance des métropoles régionales qui transforment  les landes d’antan en lotissements banlieusards. Renvoyant de facto aux manifestations folkloriques et aux us ancestraux  sans réelle portée, toutes ces « histoires de lune »… Toutes « ces vieilles lunes!

Les engrais artificiels remplacèrent le crottin de cheval et même la bouillie bordelaise, tandis que les substances phytosanitaires et les pesticides chimiques à base notamment d’organophosphorés se subtituèrent à la purée d’ortie ou aux décoctions de marc de café et de mégots…  C’est ainsi que le dernier tiers du 20ième siècle a vu disparaître l’agriculture traditionnelle au profit de l’exploitation intensive des terres les plus fertiles, de l’abandon des autres et au détriment de la santé humaine.

J’ai personnellement en mémoire de riches agriculteurs céréaliers de la Beauce, dont la propriété était mitoyenne d’une fermette achetée par mes parents dans les années soixante-dix, qui disparurent prématurément à la suite d’étranges maladies systémiques dont les premiers symptômes se manifestaient par l’apparition de  taches sombres et rougeâtres sur leurs avant-bras qui desquamaient en permanence. Les mêmes montraient avec fierté de monstrueux engins agricoles avec lesquels ils pouvaient épandre et vaporiser des engrais et des pesticides sur des centaines d’hectares en quelques jours! Et ce, dans un paysage totalement remembré, d’où toute haie ou boqueteau avait pratiquement disparu.

Le vent a fini par tourner et – si j’ose dire – la lune et « ses vieilles lunes » reviennent à la mode !

Moins sous l’effet de Savonarole illuminés de l’écologie – qui depuis se sont sagement assis sur des strapontins ministériels – que sous celui d’une prise de conscience collective des méfaits à long terme d’un forçage sans lendemain de la nature, l’opinion publique inquiète et nostalgique d’un passé inconsidérément idéalisé, manifeste un intérêt accru pour les pratiques traditionnelles de culture. La lune est de nouveau dans le télescope des cadres moyens qui souhaitent jardiner le weekend selon les méthodes d’autrefois… D’habiles éditeurs, reprenant et copiant les almanachs et les encyclopédies populaires de l’entre deux-guerre,  proposent aujourd’hui de magnifiques bouquins savamment illustrés dans les libraires spécialisées des jardineries et des magasins de bricolage. Ils nous apprennent ou réapprennent comment cultiver derechef en se calant sur le calendrier lunaire.

almanach

J’ai même failli acheter un de ces guides, dimanche dernier, un peu par hasard, alors que je me rendais dans une grande enseigne de bricolage de la région parisienne pour simplement signer une pétition de solidarité avec tous les travailleurs et étudiants privés bêtement d’un « travail du dimanche » rémunérateur, du fait d’une incompréhensible interdiction des pouvoirs publics et judiciaires, complices de certains apparatchiks syndicaux ! Et ce au nom du principe d’un « repos dominical » dont chacun sait qu’il n’est rien d’autre qu’une concession faite en 1905 par la République laïque aux « saintes écritures »! En dépit du « dialogue approfondi » voulu par le Premier d’entre eux, l’actuel et condescendant ministre du travail, issu de la fameuse promotion Voltaire de l’ENA de 1980, tient à son « repos dominical »…

A titre de contribution au débat, je souhaite incidemment rappeler au ministre fonctionnaire que le « travail du dimanche » comme le travail de n’importe quel jour de la semaine est toujours « contraint » dès lors qu’on est tenu pour vivre de vendre sa liberté de mouvement et de se placer sous l’autorité d’un employeur donneur d’ordres ! Ni plus, ni moins! Tout le monde n’est pas haut fonctionnaire du début à la fin de sa carrière politique… Evidemment, la crise, le chômage et la baisse du pouvoir d’achat ne frappent pas les chouchous de la République de la promotion Voltaire…Eux, ils se sont contentés de promettre la lune!

Enfin, ce ministre, si soucieux de respecter les horaires des messes, devrait aussi savoir qu’en matière de pénibilité, ce n’est pas tant le jour de travail qui compte que la variabilité perpétuelle des horaires, la sollicitation physique insupportable ou morale incessante, l’exposition à des agents ou produits dangereux, les trajets interminables dans des wagons saturés, et bien sûr, la durée hebdomadaire du travail ainsi que le nombre d’années nécessaires pour accéder à une  retraite pleine ! Sur tous ces points, on peut espérer que notre brillant professionnel de la politique et haut fonctionnaire fasse aussi la fine bouche, avant de procéder avec ses compères à des réformes qui ressemblent de plus en plus, à une sorte d’aggiornamento « molletiste » du code du travail… En d’autres termes, à sa remise en cause sous le prétexte fallacieux d’une sécurisation de l’emploi, donc de « l’intérêt à long terme » d’hypothétiques travailleurs si bien décrits dans les manuels de l’ENA ou dans les motions des gens de Solférino ! Dans cette affaire, le repos dominical  apparaît de plus en plus comme un voile de brouillard – voire un cache-sexe – sur une « vieille lune cléricale » , destiné à masquer l’opération généralisée qualifiée indûment de « progressiste » de casse méthodique de droits ouvriers acquis depuis plus d’un siècle …

Automne en Anjou. Photo Maurice Pasquier

Automne en Anjou. Photo Maurice Pasquier

En attendant, pour revenir à mon sujet, je signale que la prochaine « Nouvelle Lune » se pointera le 5 octobre 2013 à 2h34 et qu’elle achèvera son cycle, le 27 octobre à 1h42.

Pour les jardiniers de la nuit et des ténèbres, le meilleur moment pour cultiver sera probablement celui de la « Pleine Lune », à savoir, le 19 octobre à 1h 37. Auparavant – la veille par exemple – ils auront pu s’assurer des conditions météorologiques raisonnablement prévisibles ! Pour ce faire, rien ne s’oppose, après avoir consulté les almanachs d’antan, à ce qu’en complément de leurs bulletins télévisuels préférés, fondés sur des données satellitaires doublées de calculs modélisés, ils pointent le bout de leur nez dehors afin de s’enquérir de la direction du vent.

L’anticyclone des Açores sera toujours positionné – tel un insupportable moustique virtuel – sur l’aile gauche de leur nez ,  » pif au vent »…

De la sorte, si leur nez est orienté nord, nord-nord-ouest, il faudra s’en réjouir car c’est plutôt un bon présage météorologique. Les hautes pressions atmosphériques sur l’Atlantique repousseront en effet les pluies vers le nord car les masses d’air dans notre hémisphère tournent toujours et imperturbablement autour des anticyclones dans le sens des aiguilles d’une montre.  

J’y peux rien, c’est comme cela depuis la nuit des temps.

Les plus courageux ou les plus empressés des jardiniers du dimanche – encore le dimanche ! – pourront donc sûrement bêcher et biner en paix! Surtout, si simultanément, leur bon vieux baromètre au mercure « Torricelli » leur indique une évolution lente de la pression atmosphérique locale au dessus de 1013 millibars…

Je sais, c’est un peu technique… mais j’ai connu des anciens qui ne se déterminaient que sur ces indices objectifs… A un endroit donné, le diagnostic s’avère d’ailleurs assez pertinent et fiable, même avec un baromètre à ressort, car le mercure est devenu scabreux et prohibé pour les intégristes de l’écologie…

Mais attention quand même: c’est l’automne. Il vaut mieux éviter de procéder, dans un excès d’enthousiasme, aux premiers semis de printemps…même en usant de protections appropriées !

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S’il est un symbole d’excellence, qui caractérise la Renaissance flamboyante, raffinée, sûre de sa maîtrise et de sa virtuosité artistique , c’est bien le monument funéraire du « Père du Peuple ».  Il ne manque pas en effet d’impressionner! Tant par ses proportions que par sa composition en baldaquin de marbre blanc abritant des transis et surmonté de statues grandeur nature censés représenter les illustres défunts qui l’occupent. C’est, en tout cas, l’impression qui domine et que ressent probablement tout visiteur découvrant cette oeuvre d’art, ornée de magnifiques sculptures. Ce fut le cas pour moi, ce 4 octobre 2012, accompagné de mon épouse et de la plus fidèle représentante de mon lectorat, Marie Thérèse T.G. ma cousine angevine du pays nantais.

On aura noté que je n’ai pas écrit : «  Petit père des peuples » mais seulement « Père du peuple ». Car, l’hôte mâle pour l’éternité de cette œuvre d’art n’est pas Iossif Vissarionovitch Djougachvili, plus connu sous le nom de Joseph Staline, mais Louis d’Orléans (1462-1515)  devenu roi de France sous le nom de Louis XII entre 1498 et 1515. Je n’étais donc pas à Moscou au pied du mur du Kremlin mais dans la nécropole royale de la basilique-cathédrale de Saint-Denis en région parisienne, face au magnifique tombeau que Louis XII partage avec son épouse Anne de Bretagne, dans une chapelle latérale, symétrique de celle accueillant l’édifice funéraire de son successeur François 1er. 

Louis XII était le fils du vieux prince-poète Charles d’Orléans (1394-1465), qui a inspiré récemment la chanson de Laurent Voulsy, « En regardant vers le pays de France »…Orphelin très jeune, il fut un roi cultivé, manifestant une certaine modernité de comportement, bien qu’un peu batailleur. Il tenta en vain de faire émerger une monarchie constitutionnelle à l’anglaise en matière de justice ou de fiscalité féodale! Cependant, s’il a sa place au sein de mes chroniques provinciales, ce n’est pas en raison des guerres qu’il a menées et qu’il a perdues, notamment en Italie. Ce n’est pas non plus, parce qu’il incarne à l’aube de la Renaissance une monarchie « éclairée » cultivant une certaine proximité avec ses sujets qui lui attribuèrent en 1506 le « titre » de « Père du peuple ».

Louis XII et Anne de Bretagne

Non! Le motif principal de mon intérêt pour ce souverain, c’est que son règne correspondit en Anjou à une période de relative accalmie, de quiétude, d’absence de disette ou d’épidémies meurtrières , juste après les désordres de la guerre de Cent Ans et, quelques décennies avant les guerres de religion à la fin du 16ième siècle.

Succédant indirectement à Louis XI, qui fut son tuteur après le décès de son père, il en fut, à son corps défendant, le gendre. Son règne contrasta en Anjou et en Touraine avec la peur et la tyrannie qu’inspirait Louis XI. Ce dernier, dont on sait le caractère retors avait d’ailleurs le projet d’éteindre la descendance de son filleul – c’est-à-dire de la branche d’Orléans – en le mariant  » à l’insu de son plein gré » à sa fille Jeanne présumée stérile. Laquelle, fort laide était en outre prétendument débile ! Tout en s’efforçant de se montrer magnanime, Louis XII, auquel on prête cette réplique, « Le roi de France ne venge pas les injures faites au duc d’Orléans », fit annuler par le pape, ce mariage supposé « blanc » après son accession au trône.

La dite Jeanne pas si bête, se défendit en affirmant au contraire que cette union avait été consommée. Et peut-être, par dépit,  entra en religion, une fois répudiée dans les formes. Elle y fonda un ordre de nonnes: cela lui réussit mieux que le mariage terrestre, puisqu’elle fut canonisée en 1950 par Pie XII, ce pape controversé qui garda le silence sur la Shoah ! Tant mieux pour notre Sainte Jeanne, Sainte Nitouche (peut-être), qu’un homme regarda enfin en détournant les yeux sur la tragédie !

En vérité, si je m’intéresse à Louis XII – somme toute assez discret dans l’histoire – c’est parce qu’il s’agit d’un souverain français qui aurait pu être contemporain de certains de nos plus anciens ancêtres identifiables. A condition de parier sur la bonne fortune d’un généalogiste retrouvant ces « illustres » ascendants  – paysans ou artisans sans fortune attachés à un fief – dans un registre paroissial ou notarial, encore facultatif à l’époque de Louis XII ou au début du règne de François 1er. Antérieurement, la probabilité d’une telle occurrence deviendrait trop faible, sauf en cas d’ascendance seigneuriale. Rappelons que l’ordonnance de Villers-Cotterêts de François 1er qui rend obligatoire l’enregistrement des naissances dans les paroisses ne date que de 1539 (voir mon billet du 30 mai dernier).

Pour être plus explicite, on peut prendre l’exemple du Lion d’Angers ( Leonium Andegavense, ou encore burgus leonii): observant que ses plus anciens registres datent de 1527, on peut aisément concevoir que s’y trouvent mentionnées des personnes nées dans la dernière partie du 15ème siècle, au moment où Louis XII accédait au trône!

Etat civil 1527 Burgus Leonii

Dans ces conditions, il semble intéressant de brosser un tableau d’ambiance de l’époque de Louis XII en focalisant le projecteur sur la vie quotidienne en Anjou. Avec dans l’idée que nos grands-pères et grands-mères, vingt générations avant nous, auraient pu le croiser ! L’hypothèse n’est d’ailleurs pas si invraisemblable, d’une part, parce que Louis d’Orléans futur Louis XII fut enfermé quelques mois dans une prison angevine en 1488 à la suite d’une « guerre folle » contre la régence de France, et d’autre part parce qu’étant roi et célibataire « puceau », il s’est remarié à Anne de Bretagne, un personnage qui compte dans nos provinces de l’Ouest. Il l’a même peut-être aimée comme le suggère sa présence à ses côtés dans la basilique Saint-Denis !

Au début du 16ème siècle donc, l’Anjou cicatrise ses plaies. Après avoir subi les sévices des soldats pendant la guerre de Cent Ans, les ravages et les épidémies et les rigueurs climatiques des années 1450, l’Anjou respire enfin !

Le redressement économique amorcé sous le règne du « bon » roi René, dernier duc d’Anjou, se poursuivra au demeurant  durant toute la Renaissance. En 1480, à la mort du roi René – dont on peut admirer la statue du 19 ème siècle, avec sa  posture intéressante et ses mollets de coq, en haut du boulevard du Château à Angers – l’Anjou qui jouissait jusqu’alors d’une relative autonomie par rapport à  la couronne de France, n’est plus considérée par Louis XI que comme une simple province rattachée sans apanage au domaine royal. Un gouverneur représentant le roi s’installe à Angers.

Si la France en général et l’Anjou en particulier vivent dans une paix relative depuis la fin du conflit franco-anglais, les conséquences de la guerre se font encore durement sentir chez les plus déshérités. Le développement et l’affermissement de la fiscalité royale, non seulement ne se relâchent pas mais s’accroissent en raison des charges d’une monarchie qui étend ses pouvoirs et de ce fait alourdit ses devoirs. La taille est la pièce essentielle de cette fiscalité royale ; elle repose avant tout, par le jeu des exemptions, des forfaits et des rachats, sur les épaules des paysans.

En 1498, Louis XII succède à l’infortuné Charles VIII mort accidentellement. Loin d’être prospère, la situation économique n’est cependant pas catastrophique et cette période apparaîtra comme un havre de félicité au milieu de calamités. C’est le début de la Renaissance. Bien qu’à l’écart de l’essor intellectuel de cette époque, les paysans auront malgré tout de nombreuses raisons d’être satisfaits.

Dans un ouvrage publié en 1529, intitulé : « Hystoire agrégative des Annales et Cronicques d’Anjou « Jean de Bourdigné, chapelain de la cathédrale d’Angers fait la description suivante du pays d’Anjou :

«  Et pour parler de la fertilité du pays d’Anjou, et singularitez d’icelluy, je croy que aucun n’est qui ignore ou vueille nier que bledzs, vins et autres fruicts, bestial et pasturaiges pour iceux nourrir ; poissons, rivières et fontaines, boys et forestz ; mines et perrières pour bastir, ne consiste la fertilité d’un pays. Je dy cela pour ce que à la réalité si nous voulons bien regarder à toutes ces choses, nous trouverons notre pays d’Anjou très fertile et très abundant à tout ce qui est nécessaire pour la vie humaine. Et premièrement : quant est de bledz, fourmens, seigles, poys fèves et autres grains, la terre en est très fructueuse et productive ; tant que en plusieurs endroitz du pays, les terres y sont tous les ans labourées et semées sans leur donner repos ou intermission… »

Certes son tableau comporte nombre d’inexactitudes et son optimisme parfois excessif est plus significatif de l’état d’esprit affiché par  la noblesse et la bourgeoisie angevine sous la Renaissance que de l’opulence réelle de l’Anjou. En fait la situation n’est en effet pas aussi idyllique car les effets du renouveau économique ne se traduisent pas de la même manière dans les différentes régions de l’Anjou.

S’il est vrai que la vallée de la Loire, naturellement riche et fertile a profité pleinement de l’essor agricole et a pu, à l’abri des digues nouvellement construites pratiquer une agriculture intensive fondée pour une part sur des produits récemment acclimatés comme les haricots ou le tabac, les régions aux terres plus ingrates, loin des circuits commerciaux, mal desservies par des réseaux de chemins quasi-inexistants n’ont pas bénéficié autant des bienfaits de la croissance. C’est le cas du Segréen et du pays du Lion d’Angers, du Craonnais et du Baugeois, où l’on pratique encore au début du 16 ème siècle l’assolement hérité du Moyen Age, la jachère.

Pays de bocage et de landes, partiellement défriché, le Segréen de la Renaissance, et le pays du Lion d’Angers, ne sont guère différents de ceux des époques antérieures. Les terres labourables disponibles ne représentent que le cinquième de la superficie totale de la région. Les paysans y cultivent un peu de seigle et de blé noir, ainsi que de l’avoine destiné à l’élevage de petits chevaux ou bidets, utilisés notamment devant les bœufs pour les labours. Dans les friches temporaires ou les prés des bas fonds paissent quelques moutons, porcs ou bêtes à cornes. Mais ces dernières sont d’une petite espèce, d’une très médiocre qualité et sont généralement vendues à des éleveurs normands.

Les paysans isolés dans leurs métairies soumis conjointement aux charges de leurs seigneurs, aux dîmes du clergé et aux lourdes impositions royales, vivent difficilement, perpétuellement menacés par les loups qui infestent encore les forêts situées à proximité du Lion d’Angers, comme les bois de Longuenée, de Vernay, de Sinet, de Sainte Catherine et de Monkerbut, sur les communes de Champteussé-sur-Baconne, Sceaux d’Anjou, Querré et Champigné.

Outre les céréales, les paysans se nourrissent de châtaignes et de pommes à cidre ramassées en bordure de leurs champs. La production suffit juste à alimenter la population en année normale, c’est-à-dire quand il ne pleut pas trop et que les gelées hivernales ne se prolongent pas tardivement. Quant au vignoble dont le produit donnait lieu à quelques exportations hors des frontières de la province, sa tendance est de disparaître totalement vers les années 1500 devant la concurrence et la notoriété de crus plus méridionaux et incontestablement meilleurs comme les coteaux du Layon.

Le tableau serait incomplet si l’on omettait de signaler l’angoisse constante qui tenaille les paysans devant l’apparition certaines années d’épidémies endémiques de pestes, de dysenteries ou de diphtéries. C’est notamment le cas en 1487, 1515,1518, 1530 et 1552. Ces maladies redoutables par nature l’étaient d’autant plus que les conditions d’hygiène des populations étaient très rudimentaires. Les morts se dénombraient par centaines et certaines paroisses en sortaient exsangues et décimées.

Pourtant en dépit de toutes ces difficultés, les règnes de Louis XII et François 1er furent des périodes de prospérité pour les habitants du Segréen et de la région du Lion d’Angers, surtout si on les compare aux décennies précédentes, d’une part parce que les épidémies sont malgré tout, moins fréquentes et moins meurtrières qu’au Moyen Age, d’autre part parce ce que les guerres que livre le roi se situent hors du territoire et enfin parce que le poids de l’imposition royale qui s’était considérablement accru sous Louis XI apparaît plus supportable en raison d’une dévaluation non compensée de la livre tournois.

Enfin, sur le plan agricole, la perte du vignoble segréen est compensée dès le début du 16ème siècle par la culture du lin avec pour débouché économique l’industrie linière de Laval et de Château-Gontier. Comme partout ailleurs en France, le Segréen de cette époque voit sa population augmenter en forte proportion.

Tel était le pays d’une partie de nos grands-pères et grands-mères à la charnière du Moyen Age et de la Renaissance en Anjou. Malheureusement, à notre connaissance, peu fréquentait Joachim du Bellay: c’est une autre histoire!

Une closerie au pays du Lion d’Angers

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Mon père rapportait que dans les années trente du siècle dernier, le vendredi aux alentours de midi, en fin de marché sur la place du Champs de Foire au Lion d’Angers, sa grand-mère Cailletreau, née Anne Joséphine Houdin (1861-1943) achetait ses œufs, parfois son beurre en motte et des volailles à déplumer et vider à des « coconniers » !

Anne Joséphine Houdin,
épouse Cailletreau

« Coconnier » terme aujourd’hui inusité pour un métier disparu, mais qui était couramment utilisé en Normandie, sur les Marches de Bretagne et dans le Haut-Anjou pour désigner ces commerçants ambulants ou colporteurs, qui parcouraient les fermes pour s’y procurer des œufs, des volailles et du beurre, qu’ils revendaient ensuite dans les bourgs. Dans le reste du Maine et Loire, on les appelait aussi « cocaillers » ou encore « coquetiers ».

En fin de marché, les paysans producteurs rétrocédaient, à un bon prix, l’ensemble de leurs invendus d’œufs, de beurre et de volailles, aux coconniers qui s’empressaient, avant de plier bagage vers un autre village, d’en écouler un maximum au détail et à un prix inférieur à celui du marché aux derniers acheteurs qui traînaient encore parmi les étals. En quête d’une bonne affaire, la grand-mère Anne entendait profiter de l’aubaine, tout en veillant à la qualité.

Ainsi, elle n’aurait jamais acheté de beurre sans l’avoir au préalable goûté, de même qu’elle n’aurait pas négocié un poulet sans l’avoir palpé ou senti en lui regardant le croupion. A ses yeux, goûter – lorsque c’était possible – n’engageait à rien, en tout cas n’impliquait pas nécessairement de conclure par un acte de vente. A sa manière, elle faisait jouer la concurrence entre les marchands ; d’ailleurs, elle le faisait autant par jeu -dit-on – ou par malice que par sens de l’économie ou des affaires… Les deux se conjuguaient harmonieusement car elle n’était pas riche.

Pour elle, qui ne savait ni lire, ni écrire, on peut néanmoins postuler que compter était dans sa nature… conformément aux plus récentes recherches scientifiques en ce sens, qui montrent que le  nourrisson développe dès sa naissance, un sens inné du calcul ! En tout cas, son comportement venu du fond des âges apparaît étonnamment moderne, surtout par temps de crise! A méditer !  Encore, que s’agissant du beurre dans nos supermarchés, le déballage avant une dégustation-test peut déplaire … !

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