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Posts Tagged ‘Les « disparus » de 14-18’

Il y a tout juste un siècle, au soir du 30 octobre 1915, sur le front de l’Artois à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais, un soldat de deuxième classe, François Landrevie était déclaré « disparu » par le sous-officier qui tenait le journal de marche du 108ième Régiment d’infanterie, depuis son départ de la caserne de Bergerac, le 6 août 1914.

A la mi-août 1914, après un pénible voyage en train sous une chaleur étouffante, le régiment « périgourdin » s’était retrouvé dans les Ardennes. Et, dès le 22 août, il était « au contact » de la cavalerie allemande à proximité de la frontière belge. C’est finalement, non loin de là, à quelques kilomètres au sud-est de Sedan, qu’il dut essuyer les premiers tirs meurtriers de l’artillerie ennemie et connut l’horreur des premiers assauts…Les hommes de troupe découvrirent alors la sauvagerie de la guerre, au cours de combats au corps à corps et à l’arme blanche.

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Après avoir battu en retraite comme toute l’armée française, le régiment participa début septembre, au sud de Vitry-Le-François, à la bataille de la Marne, celle de la dernière chance pour sauver Paris, une ville que le périgourdin François Landrevie connaissait bien pour y résider depuis 1909!

Dès le début 1915, le 108ième RI eut à souffrir des initiatives folles du Haut Commandement français, en Champagne puis en Artois, pour reconquérir, à tout prix, le terrain perdu au cours des mois précédents et pour tenter de percer les lignes allemandes, fût-ce en sacrifiant, sans compter, la vie ou l’intégrité physique de milliers de poilus.

Ces tentatives qu’on peut considérer aujourd’hui comme criminelles – à tout le moins irresponsables – furent sanglantes et ne permirent pas de reprendre la guerre de mouvement pour libérer le territoire français. Elles servirent juste à grignoter, ici ou là, quelques centaines mètres à travers les lignes allemandes, mais se soldèrent par des pertes en hommes considérables ! Au-delà des statistiques, elles firent endurer d’indicibles souffrances aux soldats déjà soumis à rude épreuve physique et morale, qui vivaient dans la boue et la crasse de tranchées creusées à la hâte et de leurs mains quelques semaines auparavant !

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Le Miroir 1915 – octobre 1915

En raison probablement de son âge – trente-neuf ans en 1914 – François Landrevie, qui avait été rappelé au titre du décret de mobilisation générale du 1er août 1914, n’avait rejoint son régiment que tardivement: le 24 août 1914, deux jours à peine après les premiers combats meurtriers.

Mais depuis lors, il avait participé à tous les assauts, et même, très souvent aux avant-postes en sa qualité de clairon ! Il avait vu et entendu la détresse des gamins de sa région, agonisants et hébétés d’avoir été embrochés par des baïonnettes ennemies lors des assauts. A ses pieds, ces jeunes « pays » s’éteignaient incrédules, fauchés à vingt ans. Et François – lui l’ancien, devenu, par défaut, substitut de leurs pères – n’avait eu d’autre ressource que de chercher impuissant à les aider à mourir en leur parlant patois. Comment dans ces conditions ne pas se révolter devant le spectacle insoutenable de ces jeunes hommes qui appelaient leurs mères à leur secours? On ne sait ce qu’il pensa! Comme il pouvait, il avait sans doute secouru ceux de ses copains, victimes de gaz asphyxiants, qui crachaient leurs poumons en d’horribles contorsions…Comme beaucoup, dans l’urgence, il avait joué de la « pelle pliante du soldat » pour libérer ou désincarcérer un camarade enfoui dans un trou d’obus ou noyé dans la vase …

Ce trente octobre 1915 à Neuville-Saint-Vaast, ce fut son tour d’être victime de cette « guerre infâme » selon l’expression des soldats de Craonne…Certainement enseveli sous des tonnes de terre dans un paysage ravagé par les tirs de mortiers, on ne l’a pas retrouvé. Dans un premier temps, on a même « présumé » qu’il avait été fait prisonnier!

La confusion était telle, au soir du 30 octobre 1915, que, pour le seul 108ième RI, vingt-trois morts avaient été identifiés, quatre-vingt blessés avaient été évacués vers les ambulances et cent-dix soldats avaient été déclarés « disparus ». Autrement dit, plus de la moitié des « poilus hors de combat » étaient portés disparus. C’est dire le bordel dans les lignes!

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Le Miroir octobre 1915

La plupart de ces soldats – dont François Landrevie – repose encore sur les lieux mêmes où ils ont été enterrés – souvent vivants – dans les éboulis des tranchées! Lesquelles sont désormais invisibles, car, comme partout,  la nature a fini par reprendre ses droits. Leur sépulture restera donc à jamais inviolée! Parfois cependant, au hasard d’un labour plus profond que d’habitude, ou de l’acharnement d’une pelleteuse sur un chantier de terrassement, on exhume des ossements de ces héros engloutis. Il arrive enfin que des chercheurs passionnés en quête de mémoire,  retrouvent à l’emplacement des anciens champs de bataille, les restes de ces sacrifiés disparus de l’Histoire. A partir d’un briquet, d’une plaque d’immatriculation ou d’un porte-feuille miraculeusement sauvegardé, ils parviennent parfois à leur rendre une identité et, dans certains cas, à ramener leurs cendres vers leurs villages natals.

Ces occasions restent, malgré tout, marginales, eu égard aux dizaines de milliers de dépouilles de combattants de tous les camps, qui furent ensevelis anonymement dans les décombres des paysages dévastés de Champagne, de la Somme, d’Artois ou de Verdun.

A Neuville-Saint-Vaast où périt François Landrevie, ce fut en fait un véritable carnage dès l’aube du 30 octobre.

A cinq heures quarante-cinq, dans le brouillard et dans l’obscurité froide et humide de l’automne, les Allemands déclenchèrent un tir violent de torpilles asphyxiantes associé à un déluge d’artillerie, auxquels répondirent les batteries françaises avec la même puissance de feu… Se succédèrent alors à un rythme infernal, jusqu’à la fin ultime de la soirée, des attaques et des contre-attaques dantesques dans les tranchées prises, abandonnées et reprises à la grenade et au couteau…

A vingt-trois heures trente, le journal de l’unité indique laconiquement « qu’il est possible que la première ligne de nos tranchées ait été enterrée par surprise sur tout son développement ». Malencontreusement, François se trouvait certainement dans une de ces tranchées de première ligne !

Il ne rejoindra jamais sa ville natale de Montignac! Celle où il avait vu le jour le 13 mars 1875!

A compter de cette sinistre journée d’octobre 1915, sa famille n’eut plus de nouvelles de lui! Pendant des mois, au comble de l’inquiétude et de l’angoisse, elle continua de s’interroger, confrontée au mutisme des autorités publiques, qui n’avaient rien d’autre à lui suggérer que de conserver l’espoir d’un hypothétique retour après guerre! Elle ne reçut cependant aucune information concrète et vérifiée sur son sort, jusqu’à ce qu’un « jugement » – en date du 18 mars 1921-  du tribunal civil de la Seine ne le « déclare » officiellement « Mort pour la France ».

A partir de cette reconnaissance, ses proches purent vraiment faire leur deuil. Et la machine administrative – si poussive jusqu’à présent – fonctionna alors sans aléa: François Landrevie fut inscrit « au tableau spécial de la médaille militaire à titre posthume » avec une mention  « Brave Soldat tombé glorieusement pour la France le 30 octobre 1915 à Neuville-Saint-Vaast ». En outre « la Croix de Guerre avec étoile de bronze » lui fut décernée par une décision publiée au Journal Officiel le 22 octobre 1922.

Enfin, une plaque de marbre blanc à sa mémoire fut scellée sur une tombe – probablement familiale – du vieux cimetière de Montignac sur les hauteurs de la rive gauche de la Vézère!

C’est en flânant, un jour, dans les allées de cette paisible nécropole provinciale, que j’ai découvert l’existence de François Landrevie en même temps que sa disparition! Mon attention a, en fait, été attirée par la concordance des dates à un siècle près, entre ma présence ici et la mort de ce soldat « inconnu »! Le lieu de sa disparition, Neuville-Saint-Vaast, suscita aussi ma curiosité: c’est en effet l’endroit précis où mon cousin Marcel Maurice Pasquier (1895-1915), soldat du 135ième RI fut tué en mai 1915, cinq mois avant lui!

Plaque à la mémoire de "Albert" Landrevie à Montignac (24)

Plaque à la mémoire de « Albert » Landrevie à Montignac (24)

Sur la plaque, ce n’est pas François Landrevie qui est inscrit, mais « Albert ». Or aucun Albert Landrevie, originaire de Montignac, n’est mentionné à la date du 30 octobre 1915 dans le recensement de tous les tués de la Grande Guerre (Mémoire des Hommes)… Après vérification, il apparait que Albert et François ne peuvent être qu’un seul et même homme, fils de Pierre Landrevie et de Marguerite Faurel…

Mais sur l’acte de naissance du 13 mars 1875, le prénom « Albert » ne figure pas… Il faut donc croire que l’artisan montignacois qui réalisa la plaque en hommage au courageux poilu, préféra l’identifier par un pseudonyme dont on usait sans doute localement pour le distinguer d’un frère aîné, doté curieusement du même prénom, et né ici en 1866… Frère dont on retrouve effectivement la trace à la fin du 19ème siècle à Montignac à l’occasion des deux mariages qu’il contracta …

De la sorte, on peut dire que ce « pauvre » François Landrevie est l’incarnation même de la malchance. « De la déveine » comme aurait dit ma grand-mère maternelle! Non seulement, il succomba sur le front de l’Artois au cours de circonstances tragiques, mais il fut porté disparu, sans qu’on sache où se trouve sa dépouille écrasée sous des mètres-cubes de gravas et de terre. Et en plus, pour conclure, sa mémoire est honorée depuis lors … sous un faux prénom!

Il fallait donc au moins lui rendre justice en rappelant son existence, à l’occasion de la commémoration de l’armistice du 11 novembre, et en lui ré-attribuant son vrai prénom… Finalement, je me demande si ce n’est pas lui qui m’a fait un signe discret de lumière rasante à travers les ifs du cimetière de Montignac! A une lieue de distance de Lascaux, il en a peut-être eu ras-le-bol de demeurer un héros anonyme ou de passer pour quelqu’un d’autre!

On peut penser aussi que cette tombe m’a été signalée par un écureuil « justicier » et facétieux, qui cherchait à se distraire en interrompant ma progression devant cette croix, ou à me procurer un sujet de dissertation!

Fiche François Landrevie

Sa fiche dans « Mémoire des Hommes »

(Billet rédigé en hommage aux dizaines -voire centaines – de milliers de soldats morts sans sépulture entre 1914 et 1918.)

 

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