Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Le Lion d’Angers’

L’informatique n’a pas que des inconvénients, même si acoquinée avec les technologies de stockage et de transmission de données à partir de serveurs aux appétits gargantuesques – les big data –  elle ouvre désormais la voie et les vannes à un flicage généralisé et intrusif de l’humanité toute entière. Un flicage qui, si l’on n’y prend gare, videra progressivement de son sens, l’idée même, la belle idée de liberté… 

Le danger est évidemment moindre quand cette obsession visant à confier notre intimité à des machines – obsession aussi perturbante que les invasions virales – s’inscrit dans un projet généalogique de recherche identitaire volontaire et qu’elle ne concerne que les vies privées de nos « chers » disparus sur les quatre ou cinq siècles qui nous précèdent.  

Les logiciels de généalogie et la mise à disposition du public de la plupart des archives départementales numérisées fournissent ainsi à tout un chacun la faculté d’accéder à peu de frais aux cohortes foisonnantes de ses ancêtres et de les sauver de l’oubli dans lequel, par la force des choses, le temps ne cesse de les enfoncer. 

D’une certaine manière, ces recherches offrent à ceux qui nous ont devancés, une seconde chance d’exister! Et pourquoi pas de se redécouvrir voire de se réinventer sous d’autres apparences et ainsi de susciter un intérêt qu’ils n’ont peut-être pas éveillé de leur vivant. Dans ce contexte, les alertes informatiques peuvent constituer des indicateurs précieux pour nous signaler les anniversaires les plus significatifs de notre lointaine parentèle, autrement dit les dates de naissance, de décès et parfois de mariages. 

Ces petits clignotements aide-mémoires nous rappellent que ces personnes, qui nous ressemblent forcément un peu – à moins que ce soit l’inverse – mais que nous n’avons jamais que furtivement croisées, ne se résument pas à n’être que des pantins fantasmés, créations de nos rêves ou des concepts romantiques abstraits, conçus sur nos écrans en visionnant des registres numérisés des états civils anciens.  

Sans ces signalements combien d’entre ces personnes imprimeraient encore nos souvenirs? Combien parviendraient, à nos yeux, à s’affranchir du statut ambigu de maillons anonymes de la famille. Un anonymat dont les plus nombreux durent se satisfaire de leur vivant, qu’ils soient modestes ouvriers agricoles, journaliers besogneux, serviteurs fripons ou encore domestiques fidèles des notables de village! Tout le monde ne pouvant pas sortir de la cuisse de Jupiter, cette longue marche vers l’oubli est le lot commun des quelques dizaines de milliards d’hominidés qui nous ont précédés!   

Cette fatalité des « petites mains » ignorées de l’Histoire concernerait évidemment Anne Joséphine Houdin (1861-1943), si elle n’était aussi mon aïeule et si elle ne figurait, à ce titre, parmi les quelques deux mille cinq cent « entrées » effectivement renseignées de mon fichier généalogique…

On l’aurait perdue de vue depuis longtemps si, en outre, elle n’avait laissé quelques traces de son passage dans la mémoire de ses petits-enfants, aujourd’hui disparus. Ils ne manquaient jamais de l’évoquer avec émotion quand ils parlaient de leurs vacances enfantines au Lion d’Angers dans les années trente. Leur regard émerveillé de vieux enfants faisait le reste. Pour leur grand-mère aimante, le temps, exceptionnellement bon prince, consentait à s’inverser, mieux même, à se « suspendre » dans un grand écart lamartinien. 

Quoiqu’il en soit, c’est bien la magie de l’informatique domestique, qui m’a annoncé, au moment des infos du matin sur RTL, qu’Anne Joséphine Houdin, mon arrière-grand-mère, était décédée le 15 avril 1943 à Angers. J’ai pensé alors que c’est elle, par ce biais inattendu, qui se manifestait et que le moment était enfin venu de lui consacrer quelques lignes.   

Anne et Joseph son mari

Sur la photo ci-dessus, prise dans son jardin au Lion d’Angers aux côtés de son mari Joseph Cailletreau (1859-1946), elle pose, petite femme toute menue et timide, presque gênée d’être piégée par l’objectif, les mains pudiquement croisées sur son ventre comme une jeune fille de bonne famille.  

Et l’observant attentivement après avoir interrogé tous les éléments du décor, y compris, au fond, le mur d’ardoises oxydées, des mots se sont intimement imposés comme dans un flash de compréhension, ceux si justes, pour cette scène, du réalisateur et romancier kabyle, Ali Mouzaoui: 

Petit bout de femme aux cheveux blancs que Dieu avait pétrie de bonté et de bon sens.

Peu importe que cette phrase s’adressait à une autre! 

J’ai pensé qu’elle lui allait comme un gant! Pour moi, elle révélait, en contrepoint, la personnalité de cette petite dame familièrement inconnue de la photo, discrète et mystérieuse comme si elle portait le deuil de quelqu’un ou de quelque chose. Mais bien campée sur ses deux jambes, elle semble prête à affronter avec détermination et beaucoup de savoir-faire, les quelques années lui restant à vivre. A l’époque du cliché, elle était septuagénaire…

L’attitude du grand-père est radicalement différente: il assume sans complexe d’être là avec un certain contentement et un brin de fierté. Il sourit au photographe et semble être beaucoup plus à l’aise que son épouse. Alors que la robe de la femme n’entend manifestement exprimer aucune coquetterie, lui au contraire s’est ostensiblement endimanché pour une circonstance qui devait être exceptionnelle, car le costume-cravate n’était pas sa tenue habituelle de journalier agricole. A la rigueur, celle de fossoyeur communal occasionnel qu’il était parfois. 

Ni elle, ni lui n’ont défrayé la chronique. Aucun des deux n’a été crédité de son vivant d’une notoriété propre à franchir les limites du cercle familial ou du patronage local. Ils n’étaient que des « petites gens ». 

Exception faite de brefs allers et retours à Angers, le chef-lieu du Maine-et-Loire, notamment pour le conseil de révision, le seul événement notable qui permit à Joseph de s’aventurer hors du bourg, ce fut son service militaire en 1880 et 1881. Une expérience inoubliable qui l’a conduit jusqu’en Tunisie pendant quelques mois, mais une expérience dont il garda un souvenir contrasté et parfois amer, car lui, l’illettré était trop souvent le souffre-douleur du régiment et l’objet constant de moqueries.

Pour Anne, les occasions de sortir du Lion furent plus rares encore. Sauf au soir de sa vie où elle séjourna l’hiver à Angers chez sa fille, elle ne s’est probablement jamais éloignée durablement de son clocher. Du jour de sa naissance, le 13 juillet 1861 jusqu’à l’automne 1942, son horizon s’est pour l’essentiel limité aux rives de l’Oudon et noyé dans les eaux calmes de la rivière. Ses voyages ou plutôt ses promenades pédestres sur les chemins de halage ne l’ont que très rarement conduite au-delà du Bec-d’Oudon sur la Mayenne, ou dans les villages proches de Grez-Neuville, Montreuil-sur-Maine ou de Thorigné d’Anjou . 

Outre la chaumière qu’habitaient ses parents dans le vieux quartier en contrebas de l’église Saint-Martin du-Vertou, l’univers de son enfance, à proximité du quai d’Anjou, ce furent les étroites ruelles bordées de murs d’ardoise, qui menaient à la rivière. 

Le quartier de naissance d’Anne Houdin au Lion d’Angers en 1905 

La rivière est toujours présente, c’est l’axe magnétique de la vie locale, la référence fluide absolue de l’activité du bourg à travers les âges!  Et celle aussi probablement d’Anne. C’est non loin d’elle qu’elle a ressenti et apprivoisa ses premières émotions dans l’atelier de tailleur de pierre à ciel ouvert de son père Pierre Houdin (1824-1893). C’est ici que, peut-être, elle s’est ultérieurement émancipée et découvrit cette sensualité toujours subversive que l’on n’aime guère évoquer à propos de nos aïeux!

C’est en ces lieux en tout cas qu’elle mémorisa, dès sa plus tendre enfance, le clapotis de l’eau frappant le quai au passage d’un vapeur venant de Segré et qu’elle se familiarisa aux bruits saccadés des outils et des ciseaux martelant et débitant les blocs de granit extraits des carrières avoisinantes. C’est là qu’elle remplit, jour après jour, son réservoir de sensations attestant de sa filiation culturelle avec les travailleurs de la pierre, du granit et aussi du schiste, qui trimaient sur les grèves aménagées de l’Oudon. A la différence de son époux, sa tradition n’était pas paysanne mais ouvrière! 

Là était sans doute sa marque originelle et l’héritage qu’elle nous a involontairement légué, car la mémoire d’enfance est la plus durable. Elle se joue des amnésies de la maturité et transcende intacte les décennies, et peut-être les transfigure au-delà!

Qui sait si, nous-mêmes, prenant le relais de cette petite fille née sous le second empire et qui nous est finalement si proche, nous ne revoyons pas en rêve ces énormes tas de pavés tels qu’ils lui apparaissaient, démesurés eu égard à sa taille, refendus et chanfreinés par son père, dans l’attente sur les cales du quai d’Anjou, d’un embarquement à bord des gabares pour être vendus à Angers ou à Nantes! 

Qui sait si nous n’éprouvons pas la même répulsion ou au contraire la même attirance qu’elle, lorsque nous sommes à notre tour, exposés réellement ou par la pensée aux odeurs tenaces de fraîchin, de poisson crevé et de bois de marine mouillés et gorgés de poix! Qui sait si nous ne voyageons pas en sa compagnie en songeant aux chalands de jadis, amarrés au quai en aval du pont. Ne sommes-nous pas en sa présence lorsque nous nous imaginons entendre les échos assourdis des cris, des chansons et des bavardages des lavandières battant le linge dans la rivière en amont du village.

Il est probable qu’Anne conserva pendant toute sa vie, comme un ultime ancrage aux émois de son enfance, l’image rassurante et de force tranquille de son grand-père Jacques Delhumeau (1795-1874), un des derniers représentants des lignées de bateliers et mariniers du Haut-Anjou et du Bas-Maine, qui parcouraient les rivières de la région pour achalander en matériaux de pavage ou de construction ainsi qu’en productions maraîchères, les grandes agglomérations riveraines de la Loire en aval d’Angers jusqu’au pays nantais… 

Les traces des cales et des débarcadères sont encore visibles au Lion d’Angers. 

En tant que telle, Anne Joséphine Houdin n’a certes rien laissé qui fasse date dans la destinée du monde, sinon quelques caractéristiques morphologiques transmises à son insu, qui prospèrent dans notre génome, et de rares anecdotes rapportées par ses petits enfants. Tel, son plaisir de discuter « le bout de gras » sur le champ de foire avec les commerçants ambulants du crû. 

On a prétendu qu’elle ne savait pas lire mais qu’elle savait compter, en tout cas assez, pour parlementer « ferme » en fin de marché avec les « coconniers » pour se procurer, à bas prix, du beurre, des œufs ou des poules à plumer. Rusée, elle attendait l’instant idoine, pour que, lassés par son indécision simulée ou par son épuisante insistance, ses interlocuteurs soucieux de remballer au plus vite, lui concèdent ce qu’elle convoitait au tarif qui lui convenait. A noter, qu’elle n’aurait jamais acheté de beurre, vendu à l’époque exclusivement en mottes sans, au préalable, l’avoir goûté! 

Anne n’a rien inventé, n’a rien écrit. Elle s’est contentée de travailler durement et d’élever ses trois enfants.

Le jeudi 15 avril 1943, elle décéda donc à Angers au domicile de sa fille Marguerite Cailletreau (1897-1986). Depuis 1940, cette dernière l’accueillait du début de l’hiver jusqu’à la fin du printemps. Compte tenu du contexte sombre de l’occupation nazie et l’exiguïté de l’appartement du 65 rue de la Madeleine, qui ne comportait que quatre pièces de vie sans grand confort, l’hébergement d’Anne et de Joseph compliquait sensiblement la vie quotidienne de toute la famille, d’autant qu’outre Marguerite Cailletreau et Marcel Pasquier son mari, trois jeunes adultes y résidèrent aussi à demeure, au moins jusqu’en 1941.  

Anne n’avait d’ailleurs accepté qu’avec réticence cette migration hivernale, mais, la vieillesse et les maux qu’elle entraîne, ne lui permettaient plus de résider au Lion d’Angers dans leur pièce mansardée non loin de la mairie, qui ne disposait d’aucune commodité, même pas l’eau courante ou le chauffage. 

C’est donc à Angers qu’elle rendit l’âme à quatre-vingt-un ans. Un paradoxe étrange pour cette femme qui n’avait jamais quitté le Lion d’Angers!

Le quotidien local, le Petit Courrier, qui en 1943 avait biffé de son entête sa référence républicaine, publia le 16 avril 1943 un avis de sa famille informant des funérailles, le samedi à neuf heures trente en l’église de la Madeleine d’Angers, suivie d’une inhumation au cimetière de l’Est.  

« Rendre l’âme » c’est bien l’expression qui convient pour conclure cette brève évocation d’Anne Joséphine Houdin! Tous ceux qui l’ont connue s’accordent en effet sur le fait qu’elle était très pieuse. En témoignent notamment, deux objets parvenus jusqu’à nous, et « redécouverts » plus de trois quart de siècle après sa mort. 

Tout d’abord, une minuscule vierge de Lourdes, de facture assez grossière en laiton, à laquelle, dit-on, elle vouait un véritable culte et dont elle ne se séparait jamais. Aucune mention ne figure sur le socle qui attesterait de son origine. 

 

L’autre témoignage de son inébranlable « foi du charbonnier », soulignée par tous ceux qui l’approchèrent, est une petite image pieuse qu’elle offrit à son petit-fils, Maurice Pasquier (mon père) lors de sa « communion solennelle » le dimanche 11 juin 1936. 

En soi, ce cadeau était assez classique dans les familles catholiques de l’Ouest aux dix neuvième et vingtième siècle. Et le fait qu’une grand-mère tienne ainsi à marquer l’événement n’a rien de surprenant.. C’était alors l’usage dont personne n’aurait pris l’initiative de s’exonérer. Une tradition qui, au fur et à mesure des baptêmes, des communions et des sacrements de confirmations, gonflait démesurément les missels, ces images édifiantes étant naturellement converties en marques pages, qui attestaient des étapes dûment estampillées de la formation religieuse de leurs propriétaires, mais aussi de celles de leur fratrie ainsi que celles de leurs cousins cousines…

Plusieurs variantes non exclusives les unes des autres, existaient en fonction de la proximité du jeune catéchumène et de l’état de fortune des donateurs. Les jeunes communiants se voyait alors offrir des chapelets, des dizainiers si pratiques pour prier en pique-nique, des médailles de la vierge ou des croix en or.  

L’image offerte à Maurice est intéressante à un autre titre: elle comporte une dédicace, écrite de la main d’Anne. 

 » Souvenir de ta grand-mère. Petit souvenir pour te le rappeler » 

Cette simple phrase montre quelle espère, par son geste, par cet acte de foi et de communion spirituelle qu’elle entend partager et dont elle mesure la modestie, demeurer longtemps dans la mémoire de son petit-fils… 

Mais l’aspect le plus étonnant de ce petit texte, c’est le démenti cinglant qu’il apporte à la légende persistante de son illettrisme supposé. On s’en doutait, malgré tout, car on savait depuis longtemps, que dans tous les actes officiels où sa signature était sollicitée, elle écrivait son nom de sa main en formant correctement ses lettres. 

Anne, ce petit bout de femme aux cheveux blancs que Dieu avait pétrie de bonté et de bon sens, n’était donc ni illettrée, ni analphabète! 

Elle repose depuis 1943 dans une tombe du cimetière de l’Est à Angers, où sont venus la rejoindre, son mari Joseph Cailletreau en 1946, son gendre Marcel Pasquier en 1956 puis sa fille Marguerite Cailletreau en 1986.

Leur concession arrivant à échéance en mars 2020, je me suis curieusement senti redevable à son égard et j’ai racheté la prolongation du bail. 

De la sorte, par le biais inattendu de cette arrière-grand-mère lionnaise d’Anjou, dont j’ignorais presque tout avant que la cybernétique ne me rappelle à l’ordre, je me retrouve, juste un demi-siècle après avoir quitté Angers, ma ville natale, disposer d’une adresse en terre angevine, mais il ne s’agit que d’une tombe en pleine terre d’ardoises. Et de surcroît saturée, comme un gradin du Stade de France un soir de coupe du monde, en l’absence de confinement! 

Je n’ose donc interpréter cette amusante occurrence autrement que comme un clin d’œil facétieux de la vie par la mort interposée… Sans idée préconçue, ni pour aujourd’hui, ni pour demain, ni même pour le jour où il faudra nécessairement se poser quelque part ou nulle part, pour l’éternité!   

______

 

PS : Généalogie sommaire – ascendante et descendante – d’Anne Angélique Houdin. Sa sœur cadette, Angèle Houdin épouse de Baptiste Pasquier, l’oncle de mon grand-père Marcel Pasquier, autre protagoniste important mais muet de cette histoire, n’y apparaît pas. 

 

Read Full Post »

« L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt six juin à six heures du soir, par devant nous, adjoint soussigné délégué par le maire, officier de l’état-civil de la Commune du Lion d’Angers, arrondissement de Segré, département de Maine-et-Loire, a comparu Charles Pasquier, journalier, âgé de trente et un an … »

AD 49 – Lion d’Angers 26 juin 1858

Ainsi ce samedi-là en fin d’après-midi, il y a tout juste cent-soixante et un ans, était déclarée la naissance de Baptiste Maurice Pasquier, fils de Charles Pasquier (1827-1878) et troisième enfant du couple qu’il formait avec Marie Fromy. L’accouchement eut lieu dans le très modeste appartement qu’ils occupaient « rue du cimetière » au Lion d’Angers.

Naître « rue du cimetière » ça ne s’invente pas! Ce facétieux clin d’œil du destin qui semble résonner comme un signe ou un avertissement sans frais, résume et symbolise en fait l’absurde trajectoire de toute existence, du berceau au cercueil. Au fond, ne s’échine t’on pas, des décennies durant, à paraître important et simuler le bonheur, juste pour traverser une rue. Depuis fort longtemps sans doute, Baptiste repose dans ce petit cimetière du Lion d’Angers, un peu à l’écart du centre-ville, à quelques dizaines de mètres de l’endroit où il vit le jour.

C’était le frère cadet de mon arrière-grand-père, Charles Pierre Pasquier (1855-1931). Et c’est évidemment cette proximité qui explique que je m’intéresse à lui en ce jour anniversaire de sa naissance. C’est à ce titre mais pas seulement, car je m’étais promis depuis longtemps de le faire. Cet arrière grand-oncle ainsi que son épouse Anne Angèle Houdin ont en effet joué un rôle fédérateur éminent dans la famille au cours des premières décennies du siècle dernier. Puis on les a un peu oubliés!

A plusieurs reprises, ils furent pourtant, tous les deux, la plaque tournante de notre histoire familiale. C’est chez eux, en particulier qu’en 1917,  mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) fit la connaissance de sa future femme – ma grand-mère – Marguerite Cailletreau (1897-1986) au cours d’une permission loin du front et des horreurs de la guerre… Leur maison aurait pu être celle du repos du guerrier, mais dans l’Anjou assez conservatrice du siècle dernier, elle n’en fut que la promesse… Et c’était déjà beaucoup!

C’est  dire, en tout cas, l’importance de la place occupée par Baptiste Pasquier et Anne Angèle Houdin, indissociables du bourg du Lion d’Angers, dans notre épopée familiale.

A telle enseigne, que sentant sa fin proche, mon père Maurice Pasquier (1926-2017) souhaita, lors de son ultime voyage à Angers, sa ville natale, faire d’abord un détour de quelques heures au Lion d’Angers…

Son intention qu’on ne découvrit qu’une fois arrivés sur place était double: d’une part cheminer quelques centaines mètres en notre compagnie sur le chemin de halage longeant les rives de l’Oudon. Sur celui-là même, inchangé, où enfant, il allait taquiner le goujon et l’ablette avec son grand-père maternel. Franchir le seuil de sa maison près de la mairie et manœuvrer le vieux puits du jardin. Et, d’autre part retrouver, dans le labyrinthe des ruelles et des minuscules sentes en contrebas de l’église Saint Martin du Vertou vers la rivière, « la maison de tante Angèle » l’épouse de Baptiste.

Il s’épuisa à interroger les murs d’ardoise oxydée et à rechercher les senteurs d’autrefois, dans l’espoir d’y dénicher les traces d’un passé heureux. Il aurait pu, l’espace d’un instant, retrouver le souffle de sa jeunesse et masquer les sombres perspectives d’un avenir tout proche dont lucidement il pressentait l’implacable issue. Elle intervint quelques semaines plus tard.

Sa quête de la chaumière de tante Angèle fut malheureusement vaine, car sa vue qui désormais lui faisait défaut, se révéla impuissante à guider ses pas vers ces lieux chéris de sa mémoire et peut-être disparus. Le mal qui l’envahissait chaque jour un peu plus ne lui laissait plus aucun répit. Il fallut abandonner prématurément l’ombre de cette mythique tante. Le cancer lui interdisait dorénavant de se poser quelque part en toute sérénité pour ressentir les vibrations résilientes de ses chers fantômes.

En dépit de ses efforts et face à notre impuissance à faire l’école buissonnière avec lui dans son jardin imaginaire, mon père décida de renoncer à identifier la maison recherchée! Celle de « tante Angèle »! Et par voie de conséquence, celle de Baptiste, son grand-oncle, qu’il n’avait au demeurant jamais rencontré, à part peut-être dans l’inconscience ouatée de son âge le plus tendre.

Angèle et Baptiste en 1924 au mariage de leur fille Clotilde

Sur « ce » Baptiste Pasquier, omniprésent dans les chroniques familiales du début du siècle dernier, on ne sait en réalité que très peu de choses, sinon qu’il savait probablement lire et écrire. On peut penser aussi qu’il avait l’esprit de famille: on l’aperçoit souriant et endimanché avec ses moustaches conquérantes à la mode de l’époque, sur quelques clichés de noces au cours des années vingt…

Pour ma part, je n’ai jamais recueilli de témoignage direct sur sa manière d’être, sur ses humeurs ou sur ses comportements… Je ne sais rien du père ou de l’oncle qu’il fut… Hormis les renseignements factuels, glanés dans les archives officielles d’état-civil ou de l’armée, l’homme demeure en partie inconnu, mais curieusement, un inconnu omniprésent, au sourire énigmatique, tel un second rôle dans un film-passion, quasiment invisible pour un non cinéphile, mais incontournable pour obtenir une palme d’or… Un intermittent du spectacle de notre histoire intime!

Aucun de ses écrits ne nous est parvenu.

Et pourtant, nous savons qu’il entretint une correspondance soutenue durant la première guerre mondiale avec « ses » soldats sur le front… En atteste une comptabilité des échanges tenue par son neveu, mon grand-père, Marcel Pasquier, chasseur d’Afrique. Son soutien moral lui fut certainement déterminant car il était dans l’impossibilité de correspondre avec ses propres parents qui vivaient à Vervins dans une zone proche du front, occupée depuis 1914 par l’armée allemande…

Sans s’arroger une fonction de père de substitution, il n’est pas douteux si l’on en juge par la fréquence des lettres qu’ils s’échangeaient, que Baptiste Pasquier fut un confident apprécié de Marcel jusqu’à sa démobilisation en 1919. Il fut le premier informé et complice de l’idylle naissante de 1917 entre le jeune chasseur d’Afrique et Marguerite Cailletreau, sa nièce par le biais de son épouse Angèle…

Le registre de matricule militaire concernant Baptiste, consultable aux archives du Maine-et-Loire, indique que sa taille était d’un mètre soixante quatre, dans la moyenne haute des conscrits de l’époque. Ses cheveux étaient de couleur châtain clair et ses yeux bleus.

Appelé au service militaire le 4 novembre 1879 et incorporé dans un régiment de chasseurs à cheval, puis dans un régiment de hussards, il sera renvoyé dans ses foyers le 23 septembre 1883 et intégré dans la réserve le 1er juillet 1884. Entre temps, il sera affecté en Tunisie du 27 septembre 1881 au 17 septembre 1883…

Pour solde de tout compte, l’armée lui accordera un « certificat de bonne conduite »…

Le lundi 29 octobre 1888, à trente ans révolu, il épousera au Lion d’Angers, une petite couturière de vingt quatre ans, Anne Angèle Houdin, orpheline de mère. Lui exerce la profession de débitant de boissons. Manifestement, il seconde sa mère Marie Fromy, devenue « cabaretière » au décès en 1878 de son mari Charles Pasquier (1827-1878)…

Baptiste et Anne Angèle – plus couramment appelée « Angèle » – eurent cinq enfants dont un Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) « mort pour la France » à Neuville Saint Vaast pendant les grandes offensives allemandes de l’Artois et de Picardie en 1915.

Tous les témoignages concordent sur le fait qu’aucun des deux ne parvint à faire le deuil de ce fils disparu si tragiquement…. Ils firent rapatrier sa dépouille au Lion d’Angers… On raconte que les enfants de la famille, venus d’Angers par le petit train d’Anjou, pour passer quelques jours de vacances sur les rives de l’Oudon, n’échappaient pas jusqu’à l’aube de la seconde guerre mondiale, à la visite rituelle au cimetière sur la tombe de l’infortuné fils!

Du berceau à la tombe, comme le laissait entendre la venue au monde de Baptiste, il n’y a qu’une durée … et elle est relative.

On conclura sans complexe que Baptiste était un brave honnête homme qui nous ressemble! Un « gâs » qu’on aurait aimé rencontrer, du Bas-Maine ou du Haut-Anjou à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècle…

 

 

 

 

Read Full Post »