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Posts Tagged ‘Lafourcade’

Dans mon billet du 29 août dernier, je m’étais échiné, en vain, à percer certains des mystères que m’inspirait une photographie datée de 1920 d’Adrienne Clémence Venault épouse Turbelier (1894-1973) . Ce portrait que je qualifiais d’énigmatique, me semblait en effet susciter de nombreuses questions sur la personnalité du modèle, sur les conditions de réalisation du cliché par un professionnel angevin, sur sa mise en scène et enfin sur le désintérêt manifesté ensuite par l’intéressée qui ne prit même pas la peine de le récupérer chez le photographe. Adrienne apparaisssait froide et déterminée, comme absente, alors qu’on se serait plutôt attendu à la trouver abattue, eu égard à la série d’épreuves personnelles que la guerre de 1914-1918 venait de lui infliger.

Relisant récemment une préface de l’écrivain Jacques Borel inspirée d’un portrait de Joachim du Bellay, je ne résiste pas à la citer ici, tellement ce qu’il écrit à propos du poète angevin, colle aussi pour Adrienne:   »  cette expression de gravité et d’éloignement, de désabusement peut-être, de mélancolie ou de nostalgie, non ce n’est pas là le portrait d’un fort ou d’un triomphant, l’image d’un être assuré de lui-même … »  . Et pourtant, c’est plutôt une image inverse qui semble s’imposer à la postérité!

Cet apparent paradoxe invite forcement à s’y intéresser de nouveau, surtout lorsqu’il s’agit de sa propre grand-mère! Comme toujours, parmi les pistes à explorer, l’enfance et la jeunesse sont des sources d’explication possibles, à condition d’éviter la facilité d’analyses pseudo-freudiennes que l’auteur de ce billet n’aurait d’ailleurs pas qualité à avancer ! Ce dont je suis certain en revanche, c’est que les caricatures parfois contradictoires que l’on a brossées d’elle ne sont que le pâle reflet d’une personnalité, beaucoup plus riche et complexe qu’il n’y parait de prime abord. Victime posthume de jugements à l’emporte-pièce, émis à partir de faits réels ou supposés, interprétés tardivement et hors de leur contexte, Adrienne demeure près de quarante ans après sa disparition une femme incomprise et, plus grave encore, injustement soupçonnée d’une certaine forme de perversité.

La réalité est évidemment bien différente si l’on intègre l’idée qu’Adrienne, femme moderne et de culture s’est heurtée, sa vie durant, à la pression étouffante d’un milieu ambiant qui l’aurait volontiers cantonnée dans le rôle subalterne généralement imparti aux femmes angevines des classes populaires, de mère prolifique, de bonne épouse à embonpoint précoce et de femme pieuse. Elle continue de payer le fait d’avoir dérogé, bien qu’ à la marge à cette image rassurante de l’ordre public en vogue au début du siècle dernier dans le quartier de la Madeleine à Angers. On persiste à lui reprocher – de bonne foi – des pensées et peut-être même des écrits quasiment contemporains de la première guerre mondiale et conçus de surcroît à une époque où elle était libre de tout engagement. On continue presque, sans nous interroger sur nous-mêmes, à lui imputer des attitudes ou des comportements considérés comme disqualifiants,  qui seraient vus aujourd’hui comme des manifestations salutaires d’une légitime liberté individuelle. On s’indigne de ce qui nous indignerait si on nous le refusait… Si j’osais, je dirais presque, à l’inverse, que, comme Emilie de Breteuil en son siècle, elle est dépositaire d’une partie de l’honneur de la famille.  Pour expliquer ce discrédit durable, il n’est pas indifférent d’observer que ses tentatives d’émancipation et de femme active se sont déroulées à la charnière de la guerre de 1914-1918 et des années folles, à une époque où précisément, les femmes mises à contribution pendant la guerre commençaient à revendiquer, avec une difficulté extrême, une existence sociale qu’on ne leur avait accordée, par la force des choses, que pendant la guerre. C’est cette aspiration à l’autonomie de penser, d’aimer et à s’affranchir des conventions qui continue de poursuivre Adrienne post-mortem, alors qu’elle s’est probablement résignée avec l’âge à se comporter conformément à ce qu’à la lettre, on attendait d’elle. Sans dévoiler d’intimes secrets, ce n’est pas un hasard si, au sein de la famille Turbelier dont elle a épousé le destin à partir de 1921, elle aimait la compagnie de Germaine Turbelier et de son époux Joseph Gallard, qui, à ses yeux, incarnaient la modernité et une certaine vision du progrès, et qui s’étaient en outre dotés de la capacité de bousculer un ordre patriarcal ancien, dont elle avait de bonnes raisons de croire qu’il lui était défavorable.

Sur la photographie de 1920, on l’a vue plutôt sombre et pourtant, elle ne se considérait pas elle-même comme fondamentalement austère ou neurasthénique. Evoquant son enfance, elle rappelait volontiers au contraire, qu’elle avait été une petite fille heureuse, joyeuse, vive et délurée qui « aimait courir les cheveux défaits dans le vent ou sous la pluie ». Sa petite enfance s’était en outre déroulée dans une famille unie, qui, en dépit de petits moyens matériels, avait l’assurance du gîte et du couvert : sa mère Clémence Fradin, garde-barrière et son père poseur de voies, étaient tous les deux employés de la compagnie de chemins de fer Paris-Orléans.

Bien qu’étant née en milieu rural, ce n’est pas la paysannerie et ses rites qui marquèrent l’enfance d’Adrienne. Son premier horizon fut celui des voies, des locomotives à vapeur, crachotant, fumant et soufflant – des régulateurs à boules . Les premiers sons qu’elle mémorisa furent les sifflets stridents et le cliquetis mécanique de ces monstres à l’approche des gares ou des passages à niveaux. Les premiers visages qu’elle identifia, outre ceux de sa famille, furent les faces charbonneuses, noires de suie et de sueur, des conducteurs de train, mécaniciens et chauffeurs qui saluaient les enfants au passage de la barrière actionnée par sa mère. Cet univers du rail avec ses bruits, ses odeurs, ses rites et ses personnages, c’était sa référence. Et une référence de progrès, dans lequel elle s’identifiait volontiers !  Le rail incarnait, pour elle, le monde moderne et sa vie durant, elle afficha sa fierté d’être la fille d’une garde-barrière et d’un poseur de voies.

La profession des parents impliquait des changements d’affectations et donc de  régulières migrations dans les différentes maisons de garde-barrières. Ainsi, Adrienne changea souvent de domicile pendant sa petite enfance, au rythme des mutations du père ou de la mère, mais sans s’éloigner de plus d’une vingtaine de kilomètres des berceaux familiaux d’Amailloux, de Viennay, de Saint-Varent et de Saint-Loup-sur-Thouet dans les Deux-Sèvres. La vie était dure et besogneuse mais paisible. En exagérant un peu pour illustrer cette pauvreté, Adrienne disait, parlant de sa grand-mère Venault avec un soupçon d’ironie et beaucoup de tendresse qu’elle était si pauvre qu’elle avait pris l’habitude de compter les petits pois dans son assiette. Et elle ajoutait avec un sourire complice que cela montrait au moins qu’elle savait compter !

En 1971, alors qu’elle résidait chez sa fille – ma mère – à Massy, elle a laissé un témoignage enregistré sur son enfance et son adolescence, ainsi que sur ce qu’elle appelait « ses placements chez les autres » après son certificat d’études primaires. Je me souviens du plaisir qu’elle éprouvait à rappeler certains épisodes. Pour l’essentiel, c’est cet enregistrement, composé d’une suite d’anecdotes entre 1894 et 1920, qui a servi de trame aux lignes qui suivent.

Après avoir rappelé qu’elle était née le 10 février 1894 à Saint-Loup-sur-Thouet dans les Deux-Sèvres, Adrienne rapproche immédiatement cet événement du décès de sa mère intervenu trente-sept ans plus tard en 1931 à Angers. Sur son lit de mort, sa mère Clémence lui rappela pour la nième fois qu’après son accouchement, épuisée et malade, elle avait souhaité qu’on baptise sa fille au plus vite et que « le Bon Dieu l’emporte ». Ainsi Clémence mourante observait l’ironie d’une situation qui voulait qu’elle meure chez celle dont elle avait souhaité la mort dès la naissance. En 1971, Adrienne reste troublée par cette révélation d’agonisante mais en atténue la portée dramatique en excusant sa mère. Elle explique que le 10 février 1894, affaiblie et victime d’un dérangement intestinal, Clémence s’inquiétait surtout pour la vie de ses deux fils Alphonse et Albert, qu’elle estimait en péril du fait d’une grosse rougeole, accompagnée d’une très forte fièvre. Sans compter qu’une bouche de plus à nourrir pouvait légitimement préoccuper la parturiente !

Adrienne a survécu à ce traumatisme natal, d’autant, précise-t-elle, que « j’étais un beau bébé, une belle petite-fille et que j’étais forte ». D’ailleurs, les relations entre la mère et la fille n’en furent ultérieurement – en apparence – pas perturbées, même s’il est certain, compte tenu des caractères bien trempées de l’une et l’autre, qu’il y eut certainement des frottements. A noter que Clémence, dont j’ai dressé un petit portrait dans un billet du 8 août 2011, développait des réflexes de solidarité et de révolte de classe sociale, en raison de l’autoritarisme imbécile et de l’arbitraire des chefs de districts. Réflexes solidaires auxquels, Adrienne, beaucoup plus individualiste, n’a jamais adhéré qu’avec une extrême réticence. Elle était patriote mais pas syndicaliste. Sa contestation du monde n’englobait pas l’ordre économique.

Certificat d’études à Saint-Varent en 1906 : la 1ère du canton

Adrienne passe brillamment son certificat d’études primaires le 16 juillet 1906 à Saint-Varent à l’issue d’une scolarité qui s’est déroulée jusqu’en 1904 à Soulièvres dans une école publique mixte et, à partir de 1904, dans une école publique de filles à Saint-Varent, dans une ambiance  assez œcuménique : « J’étais à l’école laïque mais ça n’empêchait pas la maîtresse de nous faire faire la retraite pour la communion. On allait à l’église quand ça sonnait. Quand j’ai passé mon certificat d’études, maman m’avait fait une belle robe à carreaux, blanc et bleu. J’ai passé mon certificat d’études à Saint-Varent dans l’école des garçons et j’ai été reçue la première fille du canton de Saint-Varent qui couvre neuf communes.  Le soir, j’ai été invitée avec Louis Charbonnier, le premier des petits garçons pour prendre un vin d’honneur avec les inspecteurs d’académie qui étaient là. Louis était de deux ans plus âgé que moi ; mobilisé comme artilleur pendant la guerre, il fut tué dès octobre 1914. Naturellement, ils nous ont emmenés comme des faits d’armes mais je n’ai même pas bu car je ne buvais pas de vin chez mes parents. ».

Ce certificat qu’elle encadrera plus tard au-dessus du lit de ses fils, fut pour elle un moment à divers titres inoubliable. D’une part, parce que c’est une des rares fois, où elle fut mise en valeur en raison de son talent, et d’autre part, parce qu’il fut à l’origine de sa soif d’apprendre. Ce fut aussi son unique palmarès universitaire et le début d’une frustration, car son souhait aurait été de poursuivre.  De son frère ainé Alphonse, elle disait comme pour mieux s’en persuader pour elle-même: « Alphonse était très instruit : il avait son certificat d’études comme moi ». Son espoir dans l’école comme facteur de promotion dans l’échelle sociale était, pour l’époque, d’une grande modernité pour une petite fille issue d’un milieu pauvre et provincial. Je peux en attester car j’ai eu maintes fois l’occasion de l’entendre s’exprimer sur ce sujet et de mesurer son respect et son goût pour les livres.

La famille Venault

On l’a déjà écrit, les parents d’Adrienne, Louis Venault et Clémence Fradin, étaient cheminots et originaires des Deux-Sèvres, respectivement d’Amailloux et de Viennay, distants de moins de 10 km. Ils se marièrent à Viennay le 21 novembre 1881, à peine quinze jours après que Clémence eut accouché de leur premier enfant Marie, d’ailleurs reconnue pour « légitime » dans l’acte de mariage. Mais très rapidement le couple fut séparé car Louis dut effectuer son service militaire en Nouvelle-Calédonie, où il s’était antérieurement porté volontaire. Incorporé dans le 3ième régiment d’Infanterie de Marine, en décembre 1882, il arrive à Nouméa après un voyage de quatre mois en novembre 1883 à bord de « La Loire » un navire en bois de transport mixte de type trois-mâts à hélice et à voile de la Marine Nationale. Le bateau transportait des troupes mais aussi des passagers civils et des forçats condamnés au bagne en Nouvelle-Calédonie. Bien que concernant un autre navire Le Tage, un témoignage, celui d’Auguste Lodé, soldat originaire de la Poitevinière à Riaillé en Loire Atlantique, compagnon probable de Louis nous fait revivre les conditions de la traversée: les manœuvres, la nourriture à bord, les distractions, le repos et aussi les décès en mer. Une dizaine de passagers décédaient à chaque voyage, sur un effectif d’un peu plus de mille voyageurs, comprenant l’équipage, les soldats, les gendarmes, les surveillants du bagne et les forçats. Plusieurs dizaines de bœufs vivants étaient parqués sur le pont, qui étaient sacrifiés, à raison d’un par jour, pour satisfaire les besoins des cuisines. Le Tage effectuait en effet le même trajet de Brest à Nouméa, à la même époque et dans les mêmes conditions de transports de soldats, de passagers et de déportés…

Ainsi durant le voyage, Louis Venault connut l’inconfort et les surprises de la navigation au long cours, la peur dans la tempête ainsi que l’impatience d’arriver et d’oublier les nausées et le mal de mer. Avant de parvenir en Nouvelle Calédonie, le bateau parti de Brest, mouillait quelques jours plus tard à l’île d’Aix puis se dirigeait vers Ténériffe. Ensuite c’était le passage de l’Equateur, puis deux mois et demi plus tard, le bateau croisait au large de l’île de San-Salvador et du Tropique du Capricorne avant de doubler le cap de Bonne-Espérance et de passer au sud de Madagascar, au large de l’île de Nouvelle-Amsterdam. Enfin, après avoir doublé la Tasmanie et l’île Norfolk, le bateau parvenait à Nouméa. Louis Venault n’a laissé aucun témoignage écrit de cette aventure, exceptionnelle pour un fils de paysan pauvre sans tradition maritime connue. Il est vrai qu’il était parti sans joie, laissant sa jeune mariée et sa petite fille Marie, tout juste née. De même, il n’a rien rapporté qui nous soit parvenu de son séjour en Nouvelle-Calédonie, qui s’est prolongé jusqu’à la fin de l’automne 1886. Hormis un superbe coquillage tigré, « Cypraea Tigris » ramassé à Nouméa et dans lequel on pouvait entendre le ressac de l’Océan en se le collant à l’oreille : j’ai moi-même « écouté la mer » dans les années soixante chez Adrienne, qui aimait bien rappeler ce voyage initiatique de son père au pays du nickel … et du bagne.

Usine de nickel à Nouméa dans les années 1880

On ne possède pas de photographie de Louis, autre que celle très dégradée de sa carte professionnelle. L’état du cliché permet juste d’imaginer la forme du visage sans en distinguer le moindre trait. Par son livret militaire, on sait qu’il mesurait 1mètre 57, qu’il avait les yeux bleus, était plutôt blond et avait le front bombé ! Après son service comme soldat de 2ème classe, la Commission spéciale du 3ième Régiment d’Infanterie de Marine, basée au Port de Rochefort, lui délivre un certificat de bonne conduite, daté du 28 février 1887, dans lequel, il est dit que Louis François Venault « a tenu une bonne conduite pendant le temps qu’il est resté sous les drapeaux, et qu’il a constamment servi avec honneur et fidélité ». Il est précisé que cette attestation est donnée sur la proposition du capitaine de la 41ème compagnie à laquelle il appartenait et du chef de bataillon.

La vie chez les Venault 

Dès son retour en Poitou en 1887, Louis Venault trouve un travail à la Compagnie Paris-Orléans et à partir de ce moment, sa vie professionnelle et celle de sa femme sont intimement liées. Mais rien n’est nouveau sous le soleil, déjà à l’époque, il fallait travailler dur pour gagner peu. Pour autant, le couple semble satisfait de son sort. En 1888, un second enfant naît : Alphonse. Puis Albert en 1893, Adrienne en 1894 et enfin Gaston en 1898 qui mourra la même année. Une photographie de Clémence Fradin en coiffe traditionnelle poitevine datant de cette époque, montre une femme sereine et coquette. A l’époque, d’une manière ostentatoire les femmes se couvraient et plus d’un siècle après, l’obscurantisme de certaines religions remet cette pratique au goût du jour dans les banlieues.

En 1971, Adrienne évoque brièvement cette époque de bonheur et son environnement familial : « Mes parents étaient tous les deux employés de chemin de fer. C’est pour cela que maman n’était pas malheureuse, question argent ». Plus loin,  elle ajoute, évoquant le reste de la famille : « J’avais beaucoup d’oncles et de tantes du côté de mon père : mes grands-parents Venault eurent dix enfants dont neuf garçons. Du côté dela famille Fradin, j’avais quatre ou cinq oncles et tantes. Il y a une tante que je ne connaissais pas. Je me souviens de mon grand-père Pierre Fradin – né en 1833 marié à Joséphine Falourd à Viennay- et aussi de la grand-mère Venault, Marie Ganne: elle n’était pas bien grande, elle avait un  petit bonnet blanc. »

Le jardin de Louis Venault en 1900

Pour fournir des légumes à la famille, Louis Venault cultivait un jardin en bordure des voies de chemin de fer. Voilà ce qu’en disait Adrienne en 1971 : «  Papa avait un grand jardin, si bien que quand il y avait une naissance chez nous, Papa se disait qu’il bêcherait plus grand de jardin ! » Sur le talus ou sur les remblais, il avait en effet la permission de prendre du terrain et de le cultiver. « Mon pauvre Papa, sais-tu ! Il se donnait un mal de chien : avec mon frère Alphonse, il prenait en plus des vignes à faire ou des grandes prairies à faucher. Papa était très content quand il voyait la pleine lune car il savait qu’alors il pourrait bêcher jusqu’à une heure avancée de la nuit ! ».

La mort de Louis Venault en 1912

Le dimanche 6 mai 1912, le malheur frappe la famille Venault. Pour Adrienne, ce drame demeura « primordial » toute sa vie. Louis Venault, alors âgé de 51 ans, est brutalement happé par un train près du passage à niveaux du Grand Moiré entre Saint-Varent et Airvault. Il décède immédiatement. Décès brutal, inattendu et au même âge que l’infarctus qui a emporté Louis Turbelier, le mari d’Adrienne en 1951 !  L’accident s’est produit un dimanche soir vers 20h30, alors qu’il venait de raccompagner à la gare son fils Alphonse, qui repartait travailler pour Caen à l’issue d’un week-end en famille. Après avoir salué son fils, Louis était monté dans un train à Saint Varent, qui devait le conduire au passage à niveaux du Grand Moiré où il prenait son service. En descendant du wagon dans lequel il avait pris place, alors qu’une des deux barrières était ouverte, il fut percuté par un autre train en traversant la voie, confondant certainement l’avant et l’arrière. L’enquête montra que la confusion était possible puisque l’éclairage du train était défaillant à l’avant et que l’accident s’était produit dans une courbe. Sa veuve reçut une maigre indemnité mais fut tout de même licenciée de son poste de garde-barrière, car la condition mise par la Compagnie était d’être en couple !  Adrienne concluait en 1971 : «  Après la mort de mon père, maman dut vivre chichement de ce que je lui donnais. »

Le Grand Moiré

Clémence Fradin est décédée d’une complication gangréneuse d’une phlébite chez sa fille Adrienne au 20 rue Desmazières à Angers le 28 juin 1931. A la fin de sa vie, Clémence vivait dans une relative aisance du fait de la petite rente octroyée par l’Etat à la suite du décès de son fils Albert, mort pour la France pendant la guerre de 1914-1918.

Débuts professionnels d’Adrienne, ses placements chez les autres

« En 1906, je suis partie en place comme tous les autres. Il fallait bien. »   A cet instant, personne ne songe plus à lui faire intégrer un collège ou un lycée, comme l’avaient suggéré timidement aux parents les inspecteurs du ministère de l »instruction publique. Mais même avec une ambition plus réduite et moins coûteuse,  Adrienne doit en rabattre, face aux réserves de membres de la famille, en particulier de ses frères ainés : « J’aurais voulu être couturière mais maman en a parlé à mon grand frère Albert  – Tiens ! Ta sœur voudrait être couturière ! – Et lui de répondre – A bah c’est ça alors ! Moi, j’aurais voulu être forgeron ! – Finalement,  Maman a tranché : Il n’y aura pas d’histoire, ils – c’est -à-dire, Marie (1881-1959), Alphonse (1888-1964), Albert (1893-1918) – sont partis chez les autres ! Elle ira aussi. »  On notera que dans ses souvenirs, Adrienne attribue cette décision à sa mère, et non à son père, qui était encore vivant en 1906 ! ( Dans l’enregistrement de 1971, Adrienne situe cet événement en 1908 mais elle se trompe).

Ainsi, à partir de l’été 1906 jusqu’à la fin juin 1908, elle travaillera comme domestique chez de gros négociant en vins,  les « Poitiers » au  » Château de Repéroux » à Soulièvres (79). Puis, du 5 juillet 1908 jusqu’au 6 mai 1912 chez un  boulanger de Saint-Varent, Alphonse Noirault. C’est d’ailleurs chez ce boulanger qu’elle apprendra, au soir de ce terrible soir du 6 mai 1912, la mort accidentelle de son père.

Nurse chez Monsieur Vivon, marchand de biens (1912-1917)

Traumatisée par la perte de son père, elle fera son deuil et assistera sa mère durant tout le mois de mai 1912. Au 1er juin 1912, elle se fera embaucher chez Monsieur Vivon, marchand de biens  à Saint-Varent, à proximité du domicile familial. Elle est alors âgée de dix-huit ans. Dans cette « place », elle restera cinq ans, jusqu’au 30 juillet 1917. Son travail consistait notamment – peut-être en priorité – à s’occuper d’un petit garçon, Christian Augeard, le petit-fils, encore bébé, de monsieur et madame Vivon. C’est dans ce contexte, qu’elle séjourne régulièrement à la Rochelle où réside la fille et le gendre dudit patron, qui y tiennent une pharmacie.

Elle se souvient de cette période avec une certaine nostalgie : « Avec eux, j’allais partout ; ils étaient « enragés » de visiter des châteaux, ils étaient « enragés » de faire marcher l’auto. J’aurais même pu apprendre à faire marcher des autos. Avec Monsieur Vivon, on a galopé de tous les côtés. Il avait une jambe raide à la suite d’un accident de voiture ; son cheval s’était emballé. Il ne pouvait donc pas conduire l’auto. Alors, il avait un chauffeur qui tenait un magasin de bicyclettes. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai eu une bicyclette. »

« Tout à coup, le matin, Monsieur Vivon me disait de prévenir Albert Martin, le chauffeur, qu’on partait vers 10 heures. Il achetait en effet beaucoup de fermes. Et il était malin! Il allait trouver les fermiers avant et, pour les terrains qui ne valaient pas tripette, il leur donnait la pièce pour qu’ils disent que la terre était bonne. Avec Albert Martin, j’étais ensuite chargée d’arpenter les terrains et les prairies qu’il achetait Comme il y avait souvent des mares, Albert emportait toujours un épervier qu’on jetait pour pêcher dans les étangs. J’aimais bien ça. On prenait des tas de poissons, mais en général, ils étaient immangeables car ils avaient un goût de vase. »

La petite Adrienne se muait progressivement en une jeune femme délurée à laquelle son patron faisait confiance pour évaluer les terrains qu’il convoitait. Il est plausible qu’Albert Martin, le chauffeur, dont elle parle avec chaleur après tant d’années joua un  rôle dans sa vie plus important que celui de simple compagnon de pêche. Peu importe, cette période fut sûrement heureuse, car ses patrons sont d’honnêtes bourgeois éclairés, qui lui font découvrir la culture et un certain confort qu’elle ne pouvait connaitre dans la maison de garde-barrière de ses parents !  Elle se souvient:  « Aussi bien le chauffeur que moi, on mangeait avec les patrons à l’hôtel, aux tables d’hôtes comme si on était de la famille. Monsieur Vivon n’était d’ailleurs pas regardant à l’égard de son personnel. Dans les fermes, il achetait des poulets  et toujours deux, un pour lui, un pour Martin. »

Pour raconter son départ, la vieille femme qu’elle est devenue, retrouve les accents de rébellion de la jeune femme d’autrefois : « Je les ai quittés sur un coup de tête! J’avais une tête de cochon ! C’était un dimanche, J’aurais bien voulu sortir mais je ne sortais qu’avec eux : ça faisait bien d’avoir sa bonne ! Donc, ce dimanche, Monsieur Vivon avait écrit des lettres et me demanda d’aller les porter à la poste ».  Sur la route, Adrienne rencontra une fille de son âge qu’elle connaissait et bavarde, estimant qu’un dimanche, il n’y a pas lieu de se presser. Mais, quand elle revient, son patron, furieux, l’interpelle lui reprochant de n’en faire qu’à sa tête et d’avoir dû lui-même mettre au lit son petit-fils Christian qui ne voulait pas voir sa mère. Adrienne ajoute, rigolarde et ironique en évoquant ce souvenir; «  Il ne voulait pas voir sa mère, le gosse ! Ça a été une rage impossible ! ».

Et dans la foulée elle répond en colère à Monsieur Vivon, qu’elle quitte sa place : «  Si vous n’êtes point contents, c’est le même prix, je m’en vais ! Occupez vous en donc de votre Christian ! » En fait, ce départ de ce premier emploi, sur un coup de tête qu’elle prétend non prémédité n’est certainement que l’épilogue d’un sourd contentieux avec son employeur, qui faisait suite à autre événement beaucoup plus traumatisant survenu quelques semaines auparavant. Evénement, au cours duquel ses patrons lui refusèrent, pour un motif futile, de voir son frère Albert alors à la guerre, lors d’une de ses rares permissions à Saint-Varent.

Après son altercation, Adrienne s’est repliée chez sa mère qui habitait à Saint-Varent et c’est de là qu’elle est venue à Angers au cours de l’été 1917, sur l’instigation de sa sœur Marie, qui y résidait et qui l’assurait qu’il y avait du travail : « Je lui avais écrit et elle m’avait répondu que c’était facile à trouver. »

Cuisinière chez Madame Chedanne à Angers (1917-1919)

Le 5 août 1917, Adrienne Venault est embauchée comme cuisinière chez Madame Chedanne, une grande bourgeoise angevine, qui vivait seule dans un hôtel au 126 rue Desjardins. Elle voyageait beaucoup et ce fut pour Adrienne, l’occasion de découvrir les paysages d’une France en guerre et de monter en tant que passagère dans ces trains qu’elle regardait surtout passer lorsqu’elle était enfant. Volontariste et avide de découvertes, ce n’était pas pour lui déplaire!  L’anecdote qui suit, se déroule en novembre 1918 dans la région lyonnaise et met en scène la fille de Madame Chedanne, qui était mariée à un moniteur d’aviation.

« J’ai failli aller en avion à Lyon j’étais à l’époque chez Madame Chedanne qui habitait rue Desjardins à Angers. Sa fille était mariée à un certain Bréon qui était moniteur pour les avions sur un champ d’aviation à Loyettes à côté de Lyon : c’était pendant la guerre  et c’est d’ailleurs là que j’ai appris la fin de la guerre. »  La jeune femme voulait qu’elle l’accompagne pour un baptême de l’air. Mais au moment où le mari apporte deux combinaisons en fourrure, Adrienne qui initialement était d’accord, refuse. Elle s’en explique: « Mon frère était mort à ce moment là. A la dernière minute j’ai dit : Dame non, je n’y vais pas, ma pauvre maman en mourrait de chagrin. Mon frère est mort àla guerre. On est dans la déveine. Je serais bien capable de faire renverser l’appareil. »

Quelque temps plus tard, elle est partie de chez Madame Chedanne à la suite d’une dispute. Elle constate simplement « J’ai du l’envoyer promener car on était vu comme des chiens.  »

Cuisinière chez Madame Lafourcade à Angers (1919-1921)

Courant 1919, forte de son expérience de cuisinière, elle est donc embauchée au service de Madame Lafourcade au 21 rue Proust à Angers, dans une maison mitoyenne de celle de la fille du général Etienne de Villaret (1854-1931) réputé responsable de la mort de soldats tirés au sort et fusillés pour l’exemple à Vingré en décembre 1914. Adrienne racontait que sa fille était très affectée par ce qui était reproché à son père et que, devenue folle, elle criait la nuit son désespoir. En dépit du sentiment de culpabilité de ses proches et des actions entreprises par d’anciens combattants après la guerre, le général vécut sereinement jusqu’en 1931, couvert d’honneurs et sans être inquiété. Il est mort à Angers chez sa fille aînée le 18 janvier 1931.

L’embauche d’Adrienne chez Madame Lafourcade est la dernière place avant son mariage. C’est là où qu’elle a connu Louise une amie qu’elle conserva jusqu’à sa mort  Après son mariage, Adrienne est restée en excellente relation avec Madame Lafourcade et sa fille Guillemette (1902-1997) jusqu’à leurs décès. Alors que j’étais tout gamin au milieu des années cinquante, je me souviens de Madame Lafourcade, très vieille dame et grande aristocrate angevine, qui venait visiter ma grand-mère. Veuve portant ostensiblement le deuil, le visage couvert d’une voilette noire, Marie de Préaulx (1876-1956), épouse du colonel François Raoul Lafourcade avait une silhouette un peu fantomatique qui me faisait carrément peur. D’autant que je n’ai pas le souvenir d’une personne débordant de tendresse pour les petits enfants.

Ma grand-mère l’aimait bien et surtout la respectait comme son ancienne patronne, qui l’employa d’ailleurs épisodiquement en « extra » jusqu’au mois de juin 1930. J’ai su depuis que le commandant Lafourcade, son mari qui était de dix-sept ans plus âgé, était un personnage un peu falot, petit et souvent absent et qu’il avait la réputation d’un mari accommodant. L’on dit même que la veuve un peu rigide que ma grand-mère recevait chez elle dans les années cinquante, avait eu ses heures de gloire dans les alcôves et qu’elle avait su jouir de la vie autrement que dans des confessionnaux. Adrienne le savait sans d’ailleurs s’offusquer de cette humaine contradiction. En jeune femme libre, elle avait bénéficié elle-même de cette  ambiance cultivée, de libre pensée et des réceptions qu’organisait sa patronne, qui tenait salon à la mode des siècles précédents. Adrienne a certainement apprécié la grande ouverture d’esprit et l’érudition de l’aristocrate Marie de Préaulx, qui devint son amie. Ou presque! Cette connivence entre les deux femmes n’empêchait pas Adrienne de raconter,  avec un certain humour, les visites galantes et le marivaudage chez Madame Lafourcarde du Chanoine-Colonel Panaget, de dix ans son cadet. Elle ne s’embarrassait pas de circonvolutions pour laisser entendre qu’au-delà des gants que cet ecclésiastique, héros de 1914-1918, enlevait avec élégance à la dame consentante, les deux amis en minaudant se livraient à d’autres ébats plus coquins hors du regard délibéré de la domesticité.

Premières rencontres d’Adrienne avec les Turbelier

« J’ai connu la famille Turbelier en allant dans la banque où travaillait Alexis. Il travaillait à la banque Cormoray et Cie rue David/rue du Mail à Angers, une rue qui descendait vers le magasin le Gaspillage ». Mais parfois elle variait sur les circonstances: à sa fille, elle avait dit qu’elle avait rencontré  Alexis en balayant devant chez sa patronne rue Desjardins où elle était employée comme cuisinière. Alexis passait en vélo pour rejoindre son travail. Cette version est également plausible, mais aussi sujette à caution. D’ailleurs, les deux versions sont peut-être vraies ou imaginées : il n’est pas impossible qu’à la suite de la première prise de contact sur le trottoir de la rue Desjardins, elle se soit rendu rue David à la rencontre d’Alexis.

Ces précisions fournies en 1971 attestent en tout cas qu’Adrienne a rejoint Angers en 1917. Alexis ayant  été incorporé dans l’armée en janvier 1916, elle n’a pas pu le rencontrer « civil ».  En outre, il est peu réaliste de penser qu’elle ait été présentée à sa famille dès leur première rencontre. Cette prise de contact avec la famille Turbelier daterait donc au plus tôt de la fin 1917 ou du début 1918 à l’occasion d’une permission d’Alexis : cette hypothèse entre néanmoins en conflit avec une lettre  datée de juin 1917 adressée par Alexis adressée à sa sœur Germaine, dans laquelle, il fait une allusion , presque explicite, à Adrienne, qui, à l’époque, travaillait encore chez Monsieur Vivon à Saint-Varent, si l’on en croit les certificats de travail produits pour l’établissement de sa pension de retraite!  Le mystère de la date de leur rencontre effective demeure donc entier un siècle près. Une seule certitude: ils se sont bien rencontrés et ont même noué une relation amoureuse!

A la mort d’Albert Venault en mars 1918, plus rien ne retient la mère d’Adrienne, Clémence Fradin à Saint-Varent : Alphonse son autre fils travaille dans les chemins de fer à Caen tandis que ses deux filles Marie et Adrienne sont à Angers. Clémence décide donc de rejoindre Angers.  Adrienne précise alors que «  C’est le grand père Turbelier qui a trouvé le 20 rue Desmazières. Maman avait perdu sa place de garde-barrière à partir du décès de papa en 1912». Elle n’avait plus rien à faire dans les Deux-Sèvres.

Adrienne épouse Louis Turbelier, frère d’Alexis

Le 29 octobre 1921 Adrienne « cuisinière » épouse en mairie d’Angers, Louis Joseph Turbelier, « ferblantier », frère d’Alexis, le poilu tué à la guerre en avril 1918. Ses témoins sont respectivement Alphonse Venault son frère aîné « employé de chemin de fer à Gourgé dans les Deux-Sèvres » et Joseph Gallard, l’ami d’Alexis et le mari de Germaine Turbelier, « employé de banque, promenade de la Baumette ». Les deux époux sont majeurs mais, comme il est d’usage à l’époque,  l’acte de mariage comporte, outre leurs signatures et les signatures des témoins, celles d’Alexis Turbelier (père) et d’Augustine Durau, les parents du marié !

Adrienne est désormais une épouse: c’est une autre femme qui mettra un terme à beaucoup de ses ambitions de jeunesse. Exemplaire, elle en deviendra parfois nostalgique. Et c’est tout car elle développa une autre conception du bonheur qu’elle assuma sans faillir.  De l’union d’Adrienne et de Louis, naitront trois enfants : Adrienne, ma mère le 31 mars 1923, Albert le 23 novembre 1925 et Georges le 6 janvier 1927.  Pourquoi lui reprocherait-on aujourd’hui d’avoir conservé dans son jardin secret, ses rêves de jeunesse?

2O rue Desmazières à Angers

Un jour , j’évoquerai la grand-mère qu’elle fut et que je n’ai même pas esquissée ici…

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