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Posts Tagged ‘la Madeleine’

Il y a presque un an – le 7 décembre 2014 – j’observais dans un billet consacré au Jardin Fruitier de la Rue Desmazières à Angers, que ce lieu, jadis, « Jardin des délices » d’au moins deux ou trois générations de « Turbelier »- ma lignée maternelle – avait pratiquement disparu du paysage urbain du quartier de la Madeleine et même quasiment déserté les mémoires!

Objectivement, cet endroit, emblématique de son époque – l’entre-deux-guerres – n’avait guère de caractère du point de vue architectural. Son principal mérite était avant tout d’être le point d’ancrage sentimental et affectif de mon enfance et d’avoir été intimement associé à la vie de mes aïeux depuis un siècle. C’est vers ce jardin que se portèrent les premiers regards de ma mère et de ses frères, lorsqu’ils virent le jour dans un appartement exiguë et sans confort,  situé au premier étage d’une maison basse, tout près d’ici! Au 20 de la rue Desmazières, juste en face de la grille de l’entrée principale du Jardin Fruitier. C’est là que mon grand-père Louis décéda en 1951 et que vécut sa veuve – notre grand-mère – jusqu’à la fin des années soixante…

Le Jardin Fruitier est donc indissociable de nos souvenirs. Lesquels, comme tout un chacun peut l’observer, comptent double au fur et à mesure que s’égrènent les années qui nous éloignent de notre jeunesse. Aussi, toutes les transformations qu’il dut subir, au cours des dernières décennies, et qui le conduisirent à s’effacer progressivement du paysage, ne pouvaient évidemment, nous laisser insensibles! Il convient cependant de raison garder…Les dommages que l’inévitable évolution urbaine causa au Jardin, ne saurait en rien être comparée à une catastrophe patrimoniale comme la destruction – de nos jours – de cités millénaires par des sauvages…Tout juste un désagrément face au piétinement des plate-bandes de notre « jardin secret », celui que nous cultivions lorsque nous étions gamins!

Mais on ne se refait pas: nos petits chagrins intimes brouillent l’horizon même quand il ne flirtent pas avec l’universel. On peut tout aussi bien s’émouvoir et pleurer la qualité des salades d’antan et n’acheter que celles emballées et prêtes à consommer!

Quoiqu’il en soit, en 2014, la plupart des bâtiments « anciens » étaient encore debout, pour témoigner d’un passé que probablement, beaucoup des habitants actuels méconnaissaient. Un promeneur moyennement distrait et curieux n’aurait d’ailleurs pas pu détecter ce qui s’était passé ici au début du vingtième siècle!  Et ce qui avait motivé l’érection de ces bâtiments. Toutefois, en étant plus attentif, il aurait du s’interroger à la vue d’un bandeau en briquettes rouges, indiquant en façade aveugle d’une imposante bâtisse qu’elle était la propriété de la  » Société d’Horticulture d’Angers et du département de Maine-et-Loire ». En aurait-il conclu que l’endroit et les terres alentours avaient été autrefois dédiées à l’arboriculture, au maraîchage et à leur enseignement sous l’égide de ladite Société? Cette « salle de conférence » – puisque telle était sa fonction – est un des rares vestiges de cette époque, et est d’ailleurs mitoyenne de la maisonnette louée par mes arrière-grands-parents jusqu’à  leur disparition dans les années quarante.

Photo - capture d'écran- Google Earth 2015

Photo – capture d’écran- Google Earth 2015

En 2014, les vieux bâtiments voisinaient avec plus ou moins de bonheur avec d’autres plus récents, construits sur l’emprise domaniale de cet ancien conservatoire d’espèces potagères et fruitières, fer de lance en Anjou de tout un secteur économique « florissant » et puissant… Par une étrange illusion, dont je fus sans doute l’objet consentant, j’eus le sentiment que tout avait changé et que, pourtant, tout était pareil! Tout semblait préservé et prêt à revivre! Mais à la condition de s’affranchir hardiment des détails attestant de l’irréversible… J’ignorais que ce mirage du « temps figé » n’existait que parce je l’espérais ainsi. En réalité, il ne s’agissait plus que d’un décor privé de tout ressort, faut d’avoir su conserver une âme!

J’écrivais alors que  » si (le Jardin) conservait quelques apparences de ce qu’il fut et si les noisetiers presque séculaires avaient été partiellement préservés, le petit square dans lequel nous jouions enfants en ramassant les noisettes sous l’œil bienveillant de notre grand-mère, n’était plus guère qu’une cour et une allée bituminées, devenue l’antichambre d’une moderne salle de musculation et le chemin balisé vers une maison médicalisée pour « vieillards » dépendants. »

En fait le « Jardin Fruitier » n’avait pas échappé à la transformation et à la banalisation du quartier de la Madeleine que rien ne distingue plus vraiment des autres quartiers d’Angers. « Pleinement intégré à la ville, il en a certainement tiré avantage mais en contrepartie il a perdu une partie de sa personnalité…C’est dans l’ordre « normal » de l’évolution et il n’y a pas nécessairement à s’en plaindre ! »

Depuis lors, les faits se sont imposés, avec la brutalité de la modernité qui ne s’embarrasse pas des états d’âme des nostalgiques! Au rêve éveillé d’un jour, s’est substitué l’image de la mutation désormais accélérée de ce petit coin de quartier. Le mouvement de normalisation urbaine auquel désormais rien ne peut se soustraire, a concerné la plupart des bâtiments de l’ancienne destination horticole et pédagogique du Jardin, qui résistaient vaille que vaille.

Fin août 2015, lors de mon dernier passage à Angers, je constatai – non sans une certaine sidération – qu’à la place du long bâtiment bas, qui bordait la rue Desmazières et abritait les communs de l’école d’agriculture, s’élèvera bientôt, une résidence de grand standing sur trois étages, baptisée « Square de la Madeleine ».

Cette dénomination un peu opportuniste, peut surprendre, s’agissant d’un immeuble d’habitation, qui ne sera jamais, par hypothèse, un espace végétal destiné au loisir champêtre d’un large public. Mais on peut penser que, par ce biais sémantique, le promoteur a  voulu exprimer une certaine continuité historique entre la vocation horticole et ancienne du lieu et sa nouvelle fonction résidentielle… En le nommant de la sorte, il a peut-être aussi songé que les gens aisés – ses acheteurs putatifs – ne seraient pas indifférents à ce clin d’œil écologique à la ruralité d’autrefois. Cette référence implicite au passé serait ainsi censée favoriser l’attrait des futurs propriétaires pour le bien proposé et leur intégration dans un environnement jadis populaire… Ils y verront en outre la prise en compte de leurs probables préoccupations à préserver la nature! Enfin, le terme « square » qu’on retrouve dans les beaux quartiers parisiens, fait plus chic, en termes de marketing, que celui de « Jardin »!

Cet immeuble qui, selon le promoteur garantira des « prestations de qualité » modifiera effectivement le biotope urbain de ce minuscule secteur proche de l’église de la Madeleine. Mécaniquement, son peuplement s’en trouvera métamorphosé, le poids des « classes moyennes aisées » et plutôt jeunes, prenant le pas sur une population originelle vieillissante, composée majoritairement d’ouvriers et de petits employés. Un nouvel élan sera alors pris, que n’auraient peut-être pas su insuffler ces descendants de petits maraîchers , de travailleurs de Montrejeau ou de Bessonneau, de tacherons des grands propriétaires, ou encore de mineurs d’ardoise émigrés de Bretagne, qui tiraient le diable par la queue et forgèrent l’identité première du quartier! La plupart de mes aïeux était de ceux-là et justement, ils ne sont plus là depuis longtemps! Nous non plus…

Ce futur immeuble aux normes « tout confort » sera certainement relié à tous les réseaux sociaux et numériques, et des dispositifs de sécurité « connectés » parmi les plus aboutis en contrôleront l’accès, aux fins, en ces temps troublés, d’apaiser l’angoisse sécuritaire omniprésente des nouveaux résidents. Tout sera probablement certifié « écoresponsable » … Jusqu’au local à ordures, qui sera aménagé d’emblée pour assurer un tri optimal des déchets, conformément aux subtiles arcanes de la réglementation sur le recyclage des matières, les économies d’énergie et la lutte contre les gaz à effet de serre… Tout sera sûrement mis en oeuvre pour respecter au mieux les rites modernes de cette nouvelle religion écologique, et permettre d’expier, en toute bonne conscience et sérénité, nos fautes de consommateurs insouciants, impudiques et dispendieux, matricides de notre « belle » Planète bleue!

Photo JLP

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L’avantage est toujours à l’avenir!  En principe, il n’y a pas lieu de regretter l’ancien monde et de déplorer cet univers qui se dessine rue Desmazières et qui bouscule les marques de celui que nous avons quitté! Qui peut en effet regretter les maisons sans commodités, sans salles de bains ou toilettes individuelles ? Qui peut regretter un passé, où chaque jour était, pour beaucoup de ceux qui nous ont précédé, un combat de survie?

N’empêche que la nostalgie demeure, y compris celle des taudis sans confort, pourvu que ce soit ceux de notre jeunesse! Qui n’a jamais observé les larmes sur les visages déconfits et ridés des habitants des cités de banlieue, confrontés à la démolition de leur HLM insalubre?

On ne se résigne pas à laisser choir dans les oubliettes de notre histoire, ces baraques aux murs lépreux, bordées de trottoirs cabossés où des clodos récupéraient des mégots ou des clous usagés dans des boites à cirage. On persiste, contre vents et marées, à les préférer aux résidences « sécures » mille fois plus accueillantes et gorgées de soleil, qui les ont remplacées! Surtout, lorsque c’est précisément sur ces trottoirs qu’on a échangé de timides premiers baisers, cinquante ans auparavant, avec la fille cadette du pâtissier de la place de la Madeleine, ou avec la petite vendeuse occasionnelle du dimanche – aujourd’hui décédée – de la boulangerie de l’église!

Malaisé d’imaginer que cet accotement désormais bituminé, ne sera désormais plus fréquenté que par des braves gens parlant un langage abscons truffé d’anglicismes incontournables, et qui rédigeront frénétiquement en marchant des SMS d’amour sur leurs  Iphones et autres smartphones!  Forcément, ça bouscule un peu les neurones des anciens, dont les miens! C’est simplement l’expression du temps qui passe! Il n’y a lieu ni de le déplorer, ni de s’en inquiéter, ni de s’en réjouir…Le génie humain a toujours su se jouer – et à son profit – de l’écoulement du sablier! Et le sable a toujours réussi à passer par l’entonnoir, même si parfois un grain récalcitrant fait mine de freiner le mouvement d’ensemble!

Faut-il vraiment conclure? Oui, mais par une pirouette, en imaginant une expérience de pensée, du genre de celle que les physiciens du vingtième siècle aimaient échafauder pour valider ou invalider leurs théories! Imaginons que, facétieusement et exceptionnellement, les époques se télescopent, mettant en présence mes grands-parents maternels accoudés à la fenêtre de leur appartement, observant ces jeunes « bourgeois » récemment installés, juste en face de chez eux!

Là où nos anciens ne verraient sûrement que des extraterrestres, encore plus exotiques que les GI noirs de l’armée américaine qui campèrent dans le Jardin Fruitier en août 1944 à la Libération d’Angers, les autres – les envahisseurs – addicts d’Internet et rompus à toutes les ficelles de la compassion et de l’action humanitaire modernes ainsi qu’aux codes du « parler politiquement correct » ne verraient que de vieux enfumés rescapés de l’âge de bronze ou d’indécrottables fachos, victimes analphabètes de la propagande vichyste!..Le dialogue serait difficile faute de vocabulaire et de références communes sur « les valeurs qui nous rassemblent »! …Et dont on n’est plus vraiment sûr qu’elles rassemblent quiconque aujourd’hui!

Au printemps 2015, les démolisseurs sont intervenus: Google Earth était témoin! …

Printemps 2015 - Google Earth

Printemps 2015 – Google Earth

Sur le trottoir d’en face, un mur d’ardoises oxydées et les piliers d’un porche en tuffeau, témoignent que nous sommes en Anjou, en limite des schistes armoricains et des pierres calcaires du Val de Loire…

 

Photo JLP

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A me relire – ça peut m’arriver! –  je me rends compte que mes pérégrinations dans le temps sur les trottoirs de la rue Desmazières à Angers s’apparentent de plus en plus à une sorte de saga familiale, celle  » des Turbelier ». Mais également celle de leurs « alliés » comme on écrivait autrefois sur les notices nécrologiques, et, dans la foulée, celle de leurs voisins. En effet, sous le prétexte d' »agacer » gentiment les mânes de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents maternels, qui vécurent ici, c’est toute une parentèle, parfois oubliée, qui se manifeste. Et, au-delà d’elle, c’est le petit peuple d’un quartier de province au siècle dernier, qui surgit, presque par effraction, de mon théâtre d’ombres. Ainsi réinvestissent, à tour de rôle, la scène, le ferblantier de « chez Bessonneau » broyé par la crise des années trente qui devint flic municipal ou le clerc de notaire qui occupait ses loisirs en jouant les comiques troupiers dans la compagnie paroissiale…Apparaissent également l’ouvrier-parapluier vieillissant qui, chaque hiver jusqu’en 1910, installait son braisier de marrons grillés à l’angle de la place de la Madeleine, ainsi que mes grandes tantes, « petites couturières » à façon, rivées sur leur machines, qui, vieilles filles ingénues, rêvèrent jusque dans leur grand âge de princes charmants d’opérettes à quatre sous, et d’as du Tour de France…S’extrait enfin épisodiquement de son fauteuil de grabataire  l’ex-épicière-bistrotière, aveugle et édentée, du « 16 », mère d’un jeune musicien talentueux, « mort pour la France » en 1915, dont la dépouille ne fut jamais retrouvée. Et bien d’autres…

Tous étaient habitants du même quartier d’Angers. Sans compter les mineurs et carriers de la rue Souche-de-Vigne, fendeurs d’ardoises bretonnants, flanqués de leur recteur importé directement du Finistère, qui officiait dans une chapelle de la rue du Haut-Pressoir, non loin de la Tour du Diable! Tout un programme…

Ce quartier où j’ai moi-même vécu une grande partie de mon enfance, c’est celui de « la Madeleine » au siècle dernier avec ses notables cléricaux, son église basilique et son patronage, ainsi que ses communautés de bonnes sœurs à cornettes. Jusque dans les années soixante, les poilus survivants de 14-18 y défilaient à l’occasion de chaque onze novembre, fanfare, drapeaux et gueules cassées en tête! Tous multi-médaillés d’une République qui les avaient envoyés au casse-pipe, sans finalement trop savoir pourquoi. En tout cas, eux, consacrèrent le restant de leur existence à rechercher les bonnes ou mauvaises raisons qu’ils avaient eues d’en découdre avec des gars juste un peu plus blonds qu’eux, qu’ils ne connaissaient pas!

Mon quartier, ce sont aussi ces lieux singuliers, parfois inattendus où tous ces personnages se croisaient, s’amusaient, se querellaient et peut-être aussi s’aimaient avant parfois de se chicaner. Toujours avec une certaine pudeur, voire retenue, mais sans nécessairement « se faire de cadeau ». J’ai connu certains d’entre eux qui m’ont serré dans leurs bras. D’autres, je ne les ai côtoyés qu’au détour de ce qu’on m’en racontait, au travers d’épisodes de leurs vies, d’anecdotes ou de faits d’armes qui les auraient mis en valeur. Parfois, leur souvenir ne laisse aucun regret, comme cette « Nathalie » logeuse de mes grands-parents, dont on m’a toujours dit grand mal, me rapportant unanimement qu’elle était laide, malveillante et acariâtre. Bien que ne l’ayant jamais aperçue, elle a influencé et même sûrement hypothéqué – à son corps défendant – mes relations futures avec toutes les « Nathalie » croisées par la suite, en qui je voyais forcément une sorte de réincarnation de la sorcière mythique du rez-de-chaussée du 20 rue Desmazières.

Ces histoires ou ses légendes qui animaient les soirées en famille constituent aujourd’hui un patrimoine mémoriel… Je m’y accroche, comme à un refuge, doutant toutefois qu’il franchisse la barrière des décennies. Je crains qu’il ne connaisse même pas l’insigne honneur d’être recyclé un jour dans un vide-grenier saisonnier, dont raffolent ceux qui s’ennuient le dimanche !

Quoiqu’il en soit, certains de ces endroits où ma mémoire aime à s’attarder les jours de blues, sont encore aisément identifiables. La plupart même, le sont, pour qui sait voir au-delà des crépis rénovés. D’autres ont disparu, ou se sont, à ce point, transformés que l’imagination peine à les reconstruire dans leur état et leur statut d’antan. Leur mutation a eu raison de leur histoire et les années ont gommé leur identité. Pour ceux qui les regardent encore, ils n’expriment plus alors que le destin tragique de la condition humaine soumise à l’impitoyable lessivage du temps… On a beau se dire que c’est conforme au second principe de la thermodynamique et de l’entropie croissante d’un univers en expansion depuis quatorze milliards d’années, la vie semble vraiment triste quand elle s’effiloche sensiblement et irréversiblement!

Le Jardin Fruitier de la rue Desmazières, qui fut le « Jardin des délices » d’au moins deux ou trois générations de « descendants de Turbelier » , dont la mienne, nous ramène à cette réalité. Personne ne nous en a chassé, sauf le temps. Les pommes que nous y avons croquées provenaient simplement du verger. S’il conserve quelques apparences de ce qu’il fut et si les noisetiers presque séculaires ont été partiellement préservés, le petit square dans lequel nous jouions enfants en ramassant les noisettes sous l’œil bienveillant de notre grand-mère, n’est plus guère qu’une cour et une allée bituminées, devenue l’antichambre d’une moderne salle de musculation et le chemin balisé vers une maison médicalisée pour « vieillards » dépendants.

photo google earth

photo google earth

En fait le « Jardin Fruitier » n’a pas échappé à la transformation et à la banalisation du quartier de la Madeleine que rien ne distingue plus des autres quartiers d’Angers. Pleinement intégré à la ville, il en a certainement tiré avantage mais en contrepartie il a perdu une partie de sa personnalité…C’est dans l’ordre « normal » de l’évolution et il n’y a pas nécessairement à s’en plaindre ! Comme l’observait avec philosophie et sagesse Jean Jaurès, sujet de mon précédent billet,  » c’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source ». Ce serait par conséquent une folie de refuser avec entêtement l’érosion des choses et des êtres, au seul motif que l’avenir n’aurait pour seul projet que de reproduire indéfiniment le passé… Je ne nourris pas cette nostalgie et je n’ai pas la religion du statu quo, mais il n’empêche que je suis de ceux qui estiment qu’il n’y a pas de mal, à verser de « temps en temps », une petite larme sur un monde disparu. Surtout lorsqu’on a le sentiment que le présent nous échappe, que l’existence de nos aînés s’éfaufile doucement vers le néant et que nous perdons un peu la main sur la façon de concevoir l’avenir.

Le quartier de la Madeleine à Angers, qu’on se plait idéalement à préserver figé dans le décor « reconstruit » de notre enfance a, en fait, été constamment remodelé. Mais il est vrai que les transformations les plus radicales datent des quatre dernières décennies, celles où précisément il disparut de notre horizon quotidien. Celles au cours desquelles, les générations qui nous ont précédés, ont déserté le paysage et, avec elles, notre insouciance.

En 1809, selon le cadastre napoléonien, le « faubourg de la Magdeleine » était peu urbanisé. En périphérie sud-est d’Angers dans le prolongement du faubourg Bressigny, sur la rive gauche de la Maine, il était alors constitué de petits hameaux, répartis le long d’axes naturels de circulation, comme la rue Saint-Léonard ou la rue de la Magdeleine, en direction de Trélazé, de Saumur ou de la levée de la Loire.

Faubourg de la Magdeleine en 1809

Faubourg de la Magdeleine en 1809

Le reste de la zone était constitué de terres dites « labourables » et de jardins, où étaient  pratiquées des cultures vivrières destinées à l’approvisionnement des marchés angevins. Au cours du dix-neuvième siècle, le quartier a vu progressivement, ses cultures agricoles se diversifier vers l’horticulture qui connut un essor sans précédent et une reconnaissance nationale et internationale. La population a alors crû de manière importante du fait de l’exode rural des campagnes angevines puis de la Bretagne du sud. En outre, la demande de main-d’œuvre des carrières d’ardoise de Saint-Léonard et de Trélazé, ainsi que les embauches dans l’industrie naissante comme les câbleries et corderies de chanvre, ou les ateliers métallurgiques, adossés aux minerais de fer du haut-Anjou, servirent de puissants moteurs à cette poussée démographique dans l’ensemble des banlieues de la capitale du « roi René ». Le secteur de la Madeleine n’échappa pas à cette tendance, en raison notamment de sa proximité géographique avec les ardoisières.

Enfin, comme l’a souligné Sylvain Bertoldi directeur des archives de la Ville d’Angers dans un article publié en 2003 consacré au peuplement du quartier, la création de la paroisse de la Madeleine en novembre 1871, par Monseigneur Freppel, évêque d’Angers, accéléra encore le processus. D’autant que, par cette décision, le prélat, donnait le coup d’envoi à la construction de la future et imposante église-basilique du Sacré Cœur en remplacement d’une antique chapelle. Le chantier allait mobiliser pendant plusieurs années de nombreux ouvriers de différents corps de métiers du bâtiment. Certains firent souche à « La Madeleine ». Consacrée au culte en 1878, la nouvelle église honorait une promesse que l’évêque avait faite si la ville d’Angers était épargnée de l’invasion prussienne lors de la guerre franco-allemande de 1870.

C’est dans ce contexte que mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) originaire de Montjean-sur-Loire, émigra vers Angers vers 1880. Il s’installa au 65 rue Pascal, une rue récemment urbanisée qui longeait l’église au cœur du quartier de la Madeleine, où il résidera une quinzaine d’années, y compris après avoir épousé sa cousine Augustine Durau (1867-1941) le 21 juillet 1890. C’est ici que naquirent les trois premières filles du couple, Madeleine (1891-1906), Augustine (1892-1968) et Juliette (1894-1966).

A la différence de son époux, Augustine était née dans le quartier, en l’occurrence rue de la Juiverie, devenue rue Anne Frank en 1984.  Lors de son mariage, elle vivait chez ses parents Antoine Frédéric Durau (1844-1911) et Françoise Turbellier (1832-1895) dans une modeste maison basse, située au 29 de la rue Desmazières. Cette maison existe toujours. Curieusement, quelques décennies plus tard, elle sera – très probablement – la maison du gardien du Jardin Fruitier.

29 rue Desmazières (Google Earth)

29 rue Desmazières (Google Earth)

Ainsi, avant même qu’il n’existât, ce jardin-école fut intimement lié au destin de ma famille. Et ce, durant au moins quatre-vingts ans, puisque dans les années soixante, j’y accompagnais encore ma grand-mère Adrienne Turbelier née Venault (1894-1973) lorsqu’elle achetait des fruits à bas prix chez une des dernières jardinières, habitante de ce lieu, Madame Lopée.

Madame Lopée, responsable – du moins à mes yeux – du verger de la société d’horticulture et gardienne du Jardin fruitier avec son époux, ristournait aux voisins du quartier, les pommes, les poires ou les pêches tombées trop mures du verger. « Mémé » en faisait des compotes. D’ailleurs, selon la saison, elle se ravitaillait aussi en légumes produits par les élèves dans le potager expérimental de l’école.

A l’époque, on ne faisait pas encore grand cas des propriétés éco-toxicologiques des engrais ou des insecticides, dont on usait pour assainir et amender la terre. Aussi, ne serais-je pas surpris d’apprendre, qu’outre le traditionnel fumier de cheval en provenance des derniers canassons angevins d' »ébouage », les maîtres en jardinage de la société d’horticulture ajoutaient dans un souci d’amélioration de la qualité, quelques pesticides aujourd’hui prohibés. Je frémis d’aise à l’idée que l’actuelle dictature écolo-bobo des paysans du Paris-Rive Gauche, n’ait pas été en capacité de sévir à l’époque. Je me réjouis d’avoir pu déguster les embeurrées de « Mémé » sans me préoccuper des traces éventuelles de substances organochlorées. Madame Lopée et ma grand-mère, toutes les deux disparues depuis longtemps, ne risquent plus rien de ces tristes figures de la modernité punitive et moralisante.

Desmazières - google earth-

Desmazières – google earth-

Vers la fin de l’année 1895 ou au tout début 1896, Alexis et Augustine quittèrent la rue Pascal pour une petite maison à un étage et sans caractère, louée au 21 rue Desmazières. Germaine Turbelier (1896-1990), future épouse Gallard, y vit le jour, le 6 mars 1896, ainsi que les autres enfants du couple, dont mon grand-oncle Alexis (1897-1918), le poilu « mort pour la France» et son jeune frère Louis (1899-1951), mon grand-père. Je présume que le déménagement eut probablement lieu, à peu près dans la période où Antoine Frédéric Durau, le père d’Augustine quittait la maison du 29 après le décès de son épouse Françoise Turbellier (le 9 décembre 1895), pour résider chez l’une ou l’autre de ses deux filles.

Le minuscule potager attenant à la nouvelle maison familiale du 21, était mitoyen d’un terrain d’environ trois hectares dépendant d’une ancienne métairie autrefois implantée au « 29 ». Cette surface partiellement en friche devint donc rapidement – et naturellement – un terrain d’aventure idéal pour les enfants d’Alexis et d’Augustine, jusqu’à ce qu’il fût acquis en 1925 par la municipalité d’Angers pour un montant de 155.000 francs.

Ce terrain et ses dépendances dont la petite fermette du « 29 », furent immédiatement concédés à la Société d’horticulture d’Angers et du Maine-et-Loire, pour y créer une école d’horticulture, dotée de locaux neufs ou restaurés, d’une salle de conférence décorée Art Déco et de champs horticoles à vocation pédagogique. L’ensemble devenant familièrement le « Jardin Fruitier », qui remplaçait celui auparavant implanté dans l’actuel Jardin des Beaux-Arts. Celui-là même où fut greffé au milieu du 19ième siècle la célèbre poire « Doyenné du Comice ».

Le ministre de l’agriculture Henri Queuille (1884-1970), vint en personne inaugurer la nouvelle école d’horticulture le 16 juin 1927, flanqué du maire d’Angers, René Levavasseur (1883-1954), lui-même horticulteur et d’une kyrielle de personnalités. Dans son allocution, le ministre souligna l’originalité du nouvel établissement d’enseignement, dont la mission était non seulement de former de jeunes horticulteurs mais également d’accueillir les « élèves-maîtres » de l’école normale d’instituteurs de la rue Lebas, toute proche, pour les initier aux disciplines horticoles…Puis, comme le rapporta le Petit Courrier qui couvrit l’événement dans le moindre détail, un vin d’honneur fut servi aux nombreuses personnalités présentes dans les sous-sols de l’école, décorés en la circonstance par la première « cuvée » d’élèves formés ici …

Photo Google Earth

Photo Google Earth

On peut penser que cette manifestation qui déplaça la quasi-totalité des notables locaux, sauf le chanoine Fruchaud, curé de la paroisse, peu enclin à s’afficher aux côtés d’un représentant de haut rang de l’Etat républicain, ne passa pas inaperçue dans la rue Desmazières. Tous les habitants du quartier, dont nos grands-parents et arrière-grands-parents étaient certainement de la fête. Du moins passivement, comme badauds attroupés le long des trottoirs pour voir passer le cortège!

Ma mère qui était alors âgée de quatre ans, n’a pas conservé de souvenir précis de cette inauguration. Mais, il n’est pas douteux qu’elle y assista, et de surcroît, aux premières loges, car l’appartement de ses parents Louis Turbelier et Adrienne Venault se trouvait au 1er étage d’un petit immeuble du 20 rue Desmazières, situé juste en face de la grille d’entrée du Jardin Fruitier.

En dépit de l’animation exceptionnelle que connut ce jour-là, cette rue d’ordinaire si calme, elle ne s’en souvient pas car, par la suite, le Jardin Fruitier constitua le décor constant et familier de sa jeunesse. Elle le fréquenta quasi-quotidiennement  avec ses frères. C’était leur aire de jeux de plein air. De la sorte, elle pouvait en décrire les moindres recoins. Il en résulte qu’aucun fait saillant lié à sa prime enfance n’aurait su concurrencer dans sa mémoire, l’impression d’appropriation naturelle et de connivence intime, qu’elle et ses jeunes frères avaient construit dans la durée avec le Jardin Fruitier.  Elle ne cite que deux événements marquants intervenus beaucoup plus tard, alors qu’elle était devenue une jeune femme: en juin 1944, l’utilisation des caves de l’école comme abris lors des bombardements, et  deux mois plus tard, au lendemain de la Libération d’Angers, le bivouac d’une unité américaine dans le square du Jardin fruitier.

Au jardin fruitier en 1945 ...

Au jardin fruitier en 1945 …

Dans un article publié en mars 1990 dans le bulletin associatif « La chronique des Turbelier », Joseph Gallard (1920-2010), cousin de ma mère et petit-fils d’Alexis et d’Augustine Turbelier, confirme l’importance du Jardin Fruitier pour les enfants de la famille. Prétexte à s’aérer et échappatoire en compagnie de cousins complices à l’issue d’interminables repas de famille chez les grands-parents, à l’occasion des fêtes de famille dans les années 1920 à 1940:

«  … Ce qui nous attirait le plus, c’était la cour du Jardin Fruitier qui n’avait plus de secret pour mes cousins. A leur contact, j’appris à connaitre l’allée de la roseraie au fond, les bâtiments du jardinier et concierge, Monsieur Bossard, qui douze plus tard devint mon professeur d’arboriculture fruitière. Et puis les marches de la société d’horticulture que nous escaladions pour nous réchauffer (en janvier). J’ignorais alors qu’un jour, je franchirais ces marches pour y recevoir quelques récompenses. Nous pouvions nous dépenser dans la grande cour plantée d’arbres où les mètres carrés ne nous étaient pas comptés. Les noisetiers encore jeunes lui donnaient une allure de grandeur… ».

Les enfants n’avaient pas l’apanage de la fréquentation de « l’allée de la roseraie », à laquelle fait allusion Joseph Gallard. Elle servait aussi de cadre idéal pour les photographies de groupe commémorant des événements ou les fêtes de famille importants, comme les cérémonies de « profession de foi » de l’un ou l’autre des enfants : ainsi le cliché ci-dessous datant des années trente représentant  tous les « Turbelier » à l’occasion de la « communion  » de trois d’entre eux, dont ma mère Adrienne et son frère Albert.

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Cet attachement au Jardin Fruitier ne se démentit pas à la génération suivante, ainsi qu’en atteste ce très beau texte de ma sœur Brigitte, évoquant notre grand-mère et « son » Jardin Fruitier.

« Quelques petits souvenirs d’elle qui ont marqué ma jeunesse. Elle vivait seule puisque Louis était décédé très jeune, le destin est parfois trop cruel ! J’avais moins d’un an quand il est parti. Elle nous emmenait au Jardin Fruitier qui se trouvait juste en face de chez elle. Nous ramassions la noisette avec son enveloppe verte, l’involucre, qui couvre tout ou partie du fruit, par sacs entiers, ensuite nous retirions la noisette de son enveloppe sans oublier d’en manger, nous passions des après-midi dans ce jardin. C’est aussi elle qui nous a appris à tricoter. Elle nous guettait derrière sa fenêtre… je la vois encore nous faire un signe de la main. J’ai aussi le souvenir de l’odeur de pommes cuites qui envahissait son logement elle les faisait cuire dans le four de sa cuisinière, nous les dégustions avec bonheur… Avec nous elle riait. Nous c’était Louisette et moi… »

Jusqu’à la fin des années soixante le Jardin Fruitier, le petit square attenant, ses serres, son verger et sa roseraie accompagnèrent de nombreux épisodes de notre vie. Mais bizarrement, je ne dispose d’aucune photographie du Jardin lui-même…

Le Jardin Fruitier restera donc notre Jardin secret…

Jardin fruitier ... du Luxembourg -Paris

Jardin fruitier … du Luxembourg -Paris

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J’ai failli titrer ce billet « Angers, ma ville »!

Je m’en suis abstenu, d’abord par crainte de paraitre trop intimiste en un temps où l’impudeur devient un sport de masse, mais aussi par souci de vérité…Le centre névralgique de l’ancienne province d’Anjou ne m’appartient plus ! Ses aménagements récents brouillent mes repères. Que dire alors lorsque la ville deviendra sûrement, sous peu, par la grâce réformatrice et en trompe-l’œil du grassouillet qui nous gouverne, le ci-devant chef-lieu du défunt département de Maine-et-Loire ! Ou autre chose encore pour complaire prétendument à une certaine conception de la modernité !

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A Angers, qui n’est plus tout-à-fait la ville que j’ai connue, je persiste néanmoins à nourrir la sensation d’être chez moi, alors qu’en principe j’aurais dû m’en émanciper depuis fort longtemps! Il n’aura en effet échappé à personne que cette ville, où je suis né, fait un peu figure de point focal à nombre de mes historiettes… Un peu comme s’il s’agissait d’une sorte de référence obligée, d’élément d’environnement ou encore d’atmosphère en forme de « fillette » de Layon, propice à mes flâneries intemporelles dans ses quartiers actuels ou disparus…J’en conviens, l’empreinte angevine continue de ponctuer régulièrement mes pensées comme un label identitaire…

Rien de plus naturel au demeurant, s’agissant de la ville de mon enfance et de mon premier regard au monde, celle aussi de mon éveil aux émotions exigeantes de l’adolescence et enfin de mes choix originels d’adulte et d’apprentissage de la liberté… Mon rapport avec elle ne peut donc être que singulier et unique. A la fois, affectif et irrationnel ! En outre, j’y retrouve, solidement enraciné, l’essentiel de mes traditions familiales.

Dans ces conditions, on ne tire pas un trait sur ces lieux d’incubation de mes principales options intellectuelles, morales et existentielles. Celles auxquelles, je suis finalement resté fidèle des décennies plus tard, étrangement d’ailleurs comme à une corde de rappel. Ou comme à une corde au cou. A la fantaisie du lecteur! Un fil d’Ariane, en tout cas, quasi-ombilical auquel je demeure attaché, en dépit d’un certain recul critique dicté par l’expérience, les vicissitudes de l’existence, les joies, les déceptions ou les déconvenues…N’adhérant nullement aux croyances de mes pères, étranger – voire hostile – à toute forme de transcendance, je ne méconnais pas l’apport culturel et moral du catholicisme qui a forgé – structuré – l’histoire angevine…J’oserais presque prétendre que je m’en revendique comme d’un patrimoine à préserver, surtout lorsque j’observe, en lieu et place d’une Eglise gallicane sécularisée, frileuse et ignorée, le prosélytisme et la montée inquiétante des obscurantismes religieux intolérants et criminels.

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Aucune autre ville d’importance ne saurait donc, à mes yeux, jouir du même statut primordial qu’Angers! D’autres cités plus prestigieuses, dont j’aime l’art de vivre, comme Berlin ou Florence, auraient peut-être ma préférence si je devais élire derechef domicile ailleurs et déserter,  à mon grand dam, la proximité de Paris et les rives de la Seine ! Aussi séduisantes soient-elles, jamais cependant je n’entretiendrai avec elles, les mêmes connivences qu’avec Angers et ses bords de Maine. Autre-part, je n’aurais pas en tête l’image persistante des riches hôtels particuliers qui bordaient autrefois le quai Ligny en contrebas du château et que la rage « urbanistique » et imbécile d’un ancien édile a détruits…  Pas plus que je ne saurais retrouver ailleurs, le souvenir désormais invisible d’une immense publicité Ripolin qui colorait le mur d’une bâtisse disparue dans l’alignement du pont de Verdun! Non loin de la porte de Fer, où périt mon aïeul Sébastien Denou (1740 -1793)  lors du siège d’Angers par l’armée vendéenne en décembre 1793 (voir mon billet du 19 janvier 2013).

Angers m’amarre au passé, là où d’autres cités me donnent l’illusion de pouvoir révéler des rivages inexplorés et les mouvements du monde ! Mais abandonnerais-je la proie pour l’ombre, en un temps, où mes perspectives d’avenir deviendront nécessairement et progressivement crépusculaires ?

J’en conclus que, malgré tout, Angers est effectivement « ma ville », en ce qu’elle est la seule à jouer le rôle indispensable d’ultime refuge à mon enracinement lorsque tout semble se dérober sous mes pas ! Cependant, il y a un peu plus de quarante ans que je n’y réside plus.

Cette ville de la douceur de vivre, qui m’habite les jours de doute, n’existe plus en réalité. Celle qui fut à l’origine de la rencontre de mes parents, celle où « prospérèrent » plusieurs générations de ma famille et où reposent nombre de mes aïeux, est devenue un panthéon. Mais un panthéon qui s’apparenterait à une brocante, dans laquelle cohabiteraient à l’encan et sans souci de réelle chronologie, des souvenirs témoignant en réalité de plusieurs siècles, du banal cliché touristique aux expériences plus intimes qui n’intéressent le badaud qu’autant qu’elles évoquent incidemment les siennes.

Cimetière de l'Est, vu du TGV Paris Nantes

Cimetière de l’Est, vu du TGV Paris Nantes

Cette cité retrouvée, où sédimentent de nombreux épisodes de ma propre histoire, n’est en fait qu’une fiction…Une aventure qui m’est propre en somme. Parfois – rarement – d’autres peuvent s’y reconnaître. Retrouvant dans les méandres de mon regard inquisiteur du passé, leur propre trajectoire et la même vision orientée d’une ville imaginée, faite d’affinités électives et de bribes d’une chronique hautement sélective…C’est le cas peut-être lorsqu’il m’arrive de me transporter par la pensée au milieu du siècle dernier, sur les pavées luisants des ruelles de l’antique quartier de la Doutre, un soir de pluie. C’est le cas également lorsque je me vois franchissant le porche du Cercle Jeanne d’Arc, humant l’odeur âcre du tabac et de la vinasse à la buvette des joueurs de boules de fort de la « Madeleine » au siècle dernier…

C’est vrai aussi, bien que le cliché soit plus conventionnel, lorsque je contemple la Maine depuis le point de vue de la « Promenade du Bout du Monde , après avoir arpenté les venelles de la Cité, partant de la cathédrale Saint-Maurice vers le château féodal des ducs d’Anjou.

Le narrateur que je suis, partial et désordonné, n’a alors que de très ténus rapports avec le retraité banlieusard de la sûreté nucléaire et de la radioprotection. Il s’apparente en cet instant au « double soi-même qu’Alfred de Musset appelait « son frère » en 1835 par « une nuit de décembre ».

«  Un jeune homme, vêtu de noir qui me ressemblait comme un frère … »

« Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, Pèlerin que rien n’a lassé? Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse, Assis dans l’ombre où j’ai passé. Qui donc es-tu visiteur solitaire, Hôte assidu de mes douleurs ? Qu’as-tu donc fait pour me suivre sur terre? Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère, qui n’apparais qu’au jour des pleurs ? »

A la différence du jeune homme romantique, un peu tristounet cher à Musset, le « gâs » d’Angers qui se gausse du vieux retraité nostalgique, ne s’est pas mis en tête de rapatrier les morts pour les pleurer, mais plutôt pour festoyer en leur compagnie!

Certes, pour soutenir ce pari et restaurer la légende, il faut convoquer une armée d’ombres et de fantômes, mais aussi de lumières, et jouer d’instinct en usant des apparences, des vraies ou fausses coïncidences, évidences ou confidences ! Rien n’est trop beau pour faire le spectacle comme devait s’y employer avec talent, Alexis Turbelier, mon comédien d’arrière-grand-père maternel au début du siècle dernier!  Comédien et dragueur, dit-on !

Ainsi, sur la scène de mes rêves angevins,  se côtoient donc indifféremment les silhouettes familières de mes proches disparus, de mes copains de lycée ou de fac – ceux du primaire ont disparu des écrans de mes neurones – mais aussi les figures mythiques de l’histoire angevine, des cruels et conquérants comtes d’Anjou, comme Foulque Nerra (970-1040) aux princes de la dynastie des Plantagenets, rois d’Angleterre, du « Bon Roi René » (1409-1480) au courageux gouverneur du château d’Angers, Donadieu de Puycharic (1560-1605), et à la rue « coupe-gorge » qui porte son nom du côté de la montée Saint Maurice, où j’ai souvenir que se nouèrent quelques idylles incertaines au cours des sixties sous l’éclairage blafard et complice des lampadaires …

La Doutre

La Doutre

Sans oublier les bâtisseurs d’églises sulpiciennes et néogothiques, qu’incarne avec « excellence », l’ultramontain et obstiné Monseigneur Freppel (1827-1891) dont l’imposante statue trône en majesté place sainte Croix, à quelques mètres de la Maison d’Adam… Superbe maison moyenâgeuse que cette demeure « biblique » à colombages, dont, « de mon temps » l’étroit escalier de bois conduisait aussi à Ève. En 1968, Ève se prénommait Marie, elle avait à peine dix-huit ans et recherchait des répétiteurs de son âge, « bénévoles » et forts en maths ! Sur la façade, un Tricouillard en bois sculpté – et bien doté – veillait « pour forme » !

C’est cette cité chimérique, que j’aime et que j’emporte depuis un demi-siècle « sous la semelle de mes souliers » !

Quelles que soient les facéties futures du destin, je peux d’ores et déjà postuler que j’aurai passé la majeure partie de ma vie hors les murs de la capitale des Plantagenets! Y compris, si je m’avisais, dès aujourd’hui de retrouver la douceur angevine pour y « frayer » et mourir. Tel un saumon de l’Atlantique…L’hypothèse est invraisemblable. D’autant que je n’escompte pas me transformer en salmonidé. Si j’en avais la faculté, ma réticence serait sans doute grande de fréquenter de nouveau les frayères des bords romantiques de la Maine, un demi-siècle après les avoir quittés sans espoir d’y retrouver le jeune homme frétillant d’alors …

Je dois donc me résoudre à considérer qu’Angers, « ma » ville au sens coutumier, ne le redeviendra jamais. D’ailleurs, comme probablement pour tous les expatriés, il n’est même pas évident qu’en mon for intérieur, si l’occurrence se présentait, je concevrais un réel plaisir à me réinstaller dans ces lieux qui m’ont vu naître et où j’ai « fait mes humanités ». Il y a de lieux pour vivre, d’autres pour vivre, d’autres pour trépasser ! Je n’aime guère qu’ils se confondent !

Pour autant, Angers demeure ma ville « référente », du moins celle que j’ai parcourue autrefois en tous sens, et dont je recherche inlassablement les invariants lors de chacune de mes trop rares visites…Ce qui se modifie et s’adapte constitue, par la force des choses, autant d’agressions dont je m’accommode comme je peux ou que je m’efforce de gommer… Je sais que j’ai évidemment tort de redouter le mouvement ici, alors que je le regarde comme une nécessité partout ailleurs . La ville dont je ne cesse de vanter la beauté et les mérites, ne peut rester figée, prisonnière de son passé, rien que pour plaire aux vieux grigous qui l’ont quittée !

La disparition de la gare Saint-Serge que mes grands-parents paternels empruntaient pour se rendre au Lion d’Angers, et la reconfiguration du quartier sont sans doute des sources de nostalgie pour les touristes de la mémoire, mais des motifs de satisfaction pour les habitants…Il faut se faire à l’idée que la Maine qui arrose la ville avant de rejoindre la Loire à Bouchemaine n’est jamais la même ! C’est dans la nature de la vie, de faire qu’on ne se baigne jamais dans la même rivière …

C’est avec cet état d’esprit que je me suis posé la question de savoir l’image que j’emporterais de la ville si je devais la quitter à jamais sans espoir d’y revenir ! Fût-ce au cours de brefs et furtifs séjours…Faudrait-il privilégier la ville actuelle, qui m’est fondamentalement étrangère et que je regarderais alors comme n’importe quelle autre cité, ou au contraire, ne retenir que les représentations d’Epinal des guides touristiques…

Je ne saurais finalement choisir – du moins de façon définitive – car choisir c’est exclure…Et ce n’est pas mon propos. L’image de « ma ville » est plutôt dans ma tête ! J’y reviendrai…

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La guerre de 1914-1918 fut une tragédie d’une telle ampleur que, par contraste, les semaines de paix qui la précédèrent furent, en partie, effacées des mémoires. Comme si elles n’avaient jamais existé. De cette époque, seule la mobilisation générale du 2 août 1914 laissa trace dans le souvenir des français, avec le départ pour le front de ceux qui se retrouvèrent enrôlés dès le début du conflit.

A Angers, comme dans la plupart des villes de France, l’ordre de mobilisation est parvenu dans l’après-midi du samedi 1er août 1914 et fut aussitôt relayé aux principaux carrefours de la ville par des commissaires de police « précédés – comme l’a noté François Lebrun dans son Histoire d’Angers – de tambours et de clairons des sapeurs-pompiers ». Le départ pour le front des régiments angevins est également resté gravé dans les mémoires, notamment celui du 25ième régiment de dragons à la gare Saint-Laud dès le 3 août, puis le surlendemain celui du 135ième d’infanterie et pour « finir » le 7 août celui du 6ième régiment du génie…

départ au front

Le Petit Courrier du mercredi 5 août 1914

L’histoire a souvent été racontée. Tous ceux de ma génération – celle du baby-boom – ont entendu au moins une fois dans leur jeunesse, leurs grands-parents ou grands oncles, raconter l’élan patriotique qui accompagnaient les soldats jusqu’à la gare. Pour ma part, j’ai même eu droit à du rab car mon premier instituteur Ernest-Léon Cragné était lui-même un ancien poilu et membre influent d’une association d’anciens combattants de 14-18 (Voir mon billet du 7 novembre 2011)

En revanche, je n’ai jamais reçu le moindre témoignage des anciens sur ces belles journées du mois de juillet 1914, qui en Anjou comme ailleurs furent les dernières d’insouciance avant la déflagration qui devait totalement bouleverser leur existence… Comme si la guerre leur était tombée dessus, tel un cyclone imprévu, dont ce mois de juillet aurait été l’œil annonciateur. Comme si le monde d’avant était sans aspérité, qu’il n’avait pas eu d’histoire et qu’il n’y avait donc rien à conter à son propos !

Pourtant, durant la même période, les gouvernements et les chancelleries européennes pressentaient le pire et s’y préparaient, sans d’ailleurs, le rechercher à toute force, comme on l’a prétendu ultérieurement. Certes la montée des nationalismes parfois revanchards et belliqueux constituait une menace pour la paix, mais rien n’indique qu’une nation cherchait précisément à en découdre à ce moment-là !

Néanmoins, depuis l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, le risque de guerre augmentait chaque jour, par le jeu des ultimatums autrichiens à la Serbie et par l’enchaînement incontrôlable des alliances.

Qu’en savaient au juste ceux qui vivaient en province, loin des cercles de pouvoir ?

En fait, peu de chose ! Si peu même qu’ils entrèrent incrédules en guerre avec le sentiment que l’issue en serait rapide et victorieuse. En fait, la plupart ignorait tout ce qui se tramait, n’ayant aucune idée des forces en présence et des antagonismes qui avaient provoqué cette situation. Ils ne se doutaient pas que ce conflit allait si douloureusement sceller leur destin…et pour longtemps! Pour toujours et définitivement pour certains.

Probablement qu’au vu l’épouvantable bilan, ce défaut de lucidité des semaines qui ont précédé, fut ressenti après comme une responsabilité.  Comme une carence de vigilance de leur part. A tort évidemment mais avec suffisamment de résilience pour que cette période fût occultée, comme une parenthèse honteuse d’un plaisir immérité de vivre…

Dans les années 1920, l’introspection culpabilisante n’était d’ailleurs plus à l’ordre du jour. L’urgence n’était pas de développer un discours rationnel sur les causes de la catastrophe. La priorité était de panser les plaies, de pleurer les « morts pour la France » et de retrouver un goût de vivre en dépit des manquants dont l’absence pesait cruellement et dont il fallait absolument faire le deuil. Et aussi des cohortes immenses de mutilés qu’il fallait prendre en charge. Presque chaque famille avait été frappée et prenait conscience, au-delà de la souffrance, que le sacrifice forcé de sa jeunesse, c’est-à-dire de ses forces vives, hypothéquait gravement son avenir.

Dans ces conditions, la population n’avaient nul motif, ni intérêt à ressasser l’époque révolue d’avant « le Big Bang » ? Était-il indispensable de se rappeler que cette drôle de paix n’étaitqu’une parenthèse avant le déclenchement d’ effroyables hostilités que la plupart n’avait pas vu arriver?

Personne, en tout cas, parmi les survivants, n’avait de cœur à évoquer, face aux ruines, les quelques semaines de probable indolence, d’insouciance et de myopie généralisée, qui avaient précédé la déclaration de guerre. Dans notre conscience collective actuelle, seules ne subsistent de cette époque « irréelle » que les explications géostratégiques  et diplomatiques, élaborées des années plus tard par les historiens…

On comprend aujourd’hui assez précisément ce qui a, irrésistiblement, conduit l’Europe à ce suicide collectif… De même, on n’ignore rien des quelques grandes figures qui se sont élevées contre cette montée des périls. On se souvient de ces géants lucides comme Jean Jaurès tonitruant, à la Chambre des députés et qui, dans son journal l’Humanité, pestait contre le nationalisme catalyseur de la guerre. On sait aussi que son assassinat le 31 juillet 1914 est associé au début de cette Grande Guerre, qu’il est devenu, de ce fait, une icône de la gauche – la mienne aussi – mais que sa clairvoyance du rhéteur prophétique aura été vaine. Il ne fera pas école, car le mouvement socialiste – la seconde Internationale ouvrière – auquel il appartenait, contrairement à ses engagements, ne provoquera pas la grève générale dans toute l’Europe pour contrer la mobilisation générale. L’internationale, contaminée par le défaitisme et l’opportunisme se rallia piteusement, massivement et docilement aux discours guerriers…Elle se débanda!

Certains y virent une traîtrise, d’autres du réalisme patriotique… Ce qui est certain, c’est que ces dirigeants socialistes d’autrefois, qui s’affichaient (déjà) et fièrement  « sociaux-démocrates » firent le contraire de ce qu’ils s’étaient engagés à faire et participèrent activement à l’Union Nationale. De ce temps, datent probablement ces qualificatifs les concernant de « durs à l’extérieur et mous à l’intérieur » ! Comparaison n’est pas raison. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’Histoire réchauffe les plats, mais je me dis que, malgré tout, il lui arrive de balbutier. J’espère cependant me tromper…

Quoiqu’il en soit, peu de citoyens, hormis peut-être les parisiens ou les militants politiques, ne furent conscients des grandes manœuvres martiales qui s’ourdissaient derrière les rideaux des palais princiers. Un angevin, Maurice Poperen (1898-1991), instituteur anarcho-syndicaliste et historien du mouvement ouvrier en Anjou, observait lors d’un congrès de syndicalistes enseignants, le 13 juillet 1914, qu’ « à trois semaines d’un conflit sans précédent, nulle allusion n’est faite au risque de guerre qui assombrissent l’horizon ». Et pourtant, il s’agissait en l’occurrence de militants instruits et confirmés « très au fait de l’actualité » !

Qu’en était-il alors de la perception du danger par ceux qui ne disposaient d’autres sources d’information que les journaux locaux ? Ou encore du ressenti de ces petits ouvriers ou paysans sans terre, peu ou prou illettrés qui ne prenaient connaissance des « nouvelles » qu’au travers de la rumeur publique, à la sortie des églises le dimanche, au zinc des bistrots, dans les patronages, ou au travers des harangues des bonimenteurs ou des colporteurs dans les foires ou sur les marchés hebdomadaires.

Il n’est pas certain que, faute d’en imaginer les rouages, la mécanique infernale mise en branle après Sarajevo ait suscité quelque émotion chez eux qui, chaque jour, devaient affronter la difficulté de vivre ou de survivre, et dont la curiosité portait en priorité sur les « nouvelles »  et les faits divers concernant leur quartier ou leur village.

Au sein de mes familles paternelles et maternelles, dont la moitié des membres résidait, en juillet 1914, à Angers ou dans ses environs, en particulier au Lion d’Angers, un rapide bilan montre que tous les hommes et les femmes, nés entre 1890 et 1900, qui  avaient bénéficié de l’école obligatoire instituée par Jules Ferry, savaient en principe lire et écrire.

Mais ils n’étaient sûrement probablement pas des lecteurs assidus de la presse en juillet 1914. Peu étaient autonomes et solvables. Il existait en outre de sensibles différences entre eux dans la maîtrise des savoirs, selon qu’ils vivaient à la ville ou à la campagne et selon le degré d’instruction des parents. Parfois, au sein d’une même fratrie, comme celle des Turbelier du quartier de la Madeleine à Angers, les différences dans l’acquisition des savoirs fondamentaux étaient encore décelables chez les survivantes dans les années soixante.

Globalement, on peut penser que cette génération qui avait « vingt ans  en 1914 » n’a rien vu venir. Pourtant c’est cette tranche d’âge, qui paiera le plus lourd tribut à la guerre car c’est en son sein que sera puisé l’essentiel des classes mobilisables et qu’on dénombrera les plus lourdes pertes humaines. J’ai évoqué ici depuis trois ans, certains d’entre eux  – Alexis Turbelier (1897-1918), Albert Venault (1893-1918), Georges Duguet(1895-1915), Marcel Maurice Pasquier (1895-1915), les frères Henri (1889-1918) et Paul (1894-1915) Barbin  …)

Dans la génération précédente, celle de mes arrière-grands-parents, huit sur neuf étaient vivants en juillet 1914. Tous savaient signer et parapher un acte officiel, mais une petite moitié seulement devait savoir lire couramment et rédiger. Un seul, Alexis Joseph Turbelier (1864-1942), clerc de notaire à Angers pourrait être considéré, à l’aune des critères modernes d’évaluation, comme un homme de culture (voir mon billet du 13 septembre 2011 « Artiste et patriarche).

En juillet 1914, l’homme est dans la force de l’âge, il est tout juste âgé de cinquante ans et jouit d’une petite renommée d’organiste de l’église de son quartier (La Madeleine) et de comédien de troupe de patronage… Petit notable local, c’est un homme d’ordre et un père de famille nombreuse, plutôt comblé mais aux conceptions éducatives conformes aux standards d’époque dans les milieux catholiques conservateurs : l’avenir de la « famille » repose d’abord sur les fils, en particulier sur Alexis Victor l’aîné des garçons, alors âgé de dix-sept ans.  Il perçoit en lui son alter ego et il compte bien en faire son héritier intellectuel et moral. Pour son grand malheur, c’est justement ce dernier qui sera tué au combat en 1918!

Pas plus que les autres, Alexis Joseph Turbelier,père, n’a laissé de témoignage sur ce mois précédant la guerre, où la douceur de vivre d’un été qui s’annonçait très chaud l’emportait sur la montée des périls.  Mais, on peut présumer que, par conscience professionnelle, il lisait régulièrement le quotidien préféré des angevins, « Le Petit Courrier » de l’Anjou, ne serait-ce que pour vérifier la bonne publication des annonces légales que son patron, maître Georges Chérière, un notaire faisait paraître pour informer le public des « propriétés à vendre » …

étude cherière 1914 juillet

Alexis Joseph Turbelier fait donc figure, à mes yeux, d’exemple-type de l’angevin – potentiellement – bien informé. Non seulement, il devait consulter la presse locale, mais il rencontrait aussi beaucoup de monde. Et ce, à divers titres, comme clerc dans l’étude notariale située rue Saint-Denis à deux pas de la Place du Ralliement à Angers, comme organiste de l’église paroissiale assistant aux messes, aux mariages et aux enterrements et enfin comme acteur de théâtre parcourant fréquemment le département de Maine-et-Loire. De surcroit, il se rendait chaque matin à son travail à pied ou en tramway, depuis le quartier périphérique de La Madeleine jusqu’au centre-ville, ce qui lui fournissait une occasion supplémentaire d’évaluer l’ambiance…

« Tiède » républicain et ardent catholique – tendance « Vendée militaire » – ayant manifesté dix ans auparavant son opposition à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, il n’était pas apolitique et n’aurait peut-être pas acheté spontanément Le Petit Courrier qui se présentait comme un « quotidien républicain régional ».  Alexis devait donc prendre les informations, sinon avec des pincettes du bout du lorgnon, du moins avec l’œil critique de l’opposant. Compte tenu du contexte de l’Anjou, on en ferait aujourd’hui un digne représentant de la société civile, harcelé par les sondeurs d’opinion !

Alexis Joseph Turbelier

Alexis Joseph Turbelier

Mais que pouvait-il savoir au juste de la situation internationale en lisant Le Petit Courrier en juillet 1914 ? Pouvait-il être au courant de l’imminence de la catastrophe qui allait ébranler tout le 20ième siècle ?

Pas sûr du tout ! … Quand on consulte le journal d’époque.

Sur sa « une » de couverture, le 29 juin 1914, le Petit Courrier annonçait bien l’attentat de Sarajevo qui avait été perpétré la veille en Bosnie-Herzégovine contre l’archiduc d’Autriche et son épouse, mais la nouvelle était largement concurrencée par un très long article de deux pages consacré à la « Fête de la Fédération des Sociétés Société d’Anciens Militaires », qui décrivait dans le détail le programme de la manifestation, le banquet, la réception par le maire d’Angers, l’hommage rendu aux anciens au cimetière de l’ouest à Angers, et, bien sûr, les discours des autorités.

Le lendemain, vendredi 30 juin 1914, l’assassinat de Sarajevo continue de faire la manchette, mais l’information est déjà presque banalisée, et l’accent est surtout mis sur la tragédie humaine et la compassion qu’elle inspire, ainsi que sur le cahier de condoléances ouvert à l’ambassade d’Autriche à Paris. L’actualité douloureuse devient quasi people. D’ailleurs, la rédaction du journal équilibre l’article sur la Bosnie  par des informations plus riantes sur les scouts éclaireurs de France et sur les fêtes sportives en Maine-et-Loire.

1er juillet 1914

Il faut attendre le 1er juillet 1914 pour qu’un article en première page du quotidien – qui en comprend six – fasse état de l’attitude agressive de l’Autriche « qui fait peser un régime de terreur sur les slaves de Bosnie ». Le papier n’évoque pas d’autres conséquences possibles de l’attentat. Le même jour, un éditorial en page de couverture vante l’intérêt des « œuvres régimentaires de placement », sortes de « pôles emploi » caritatifs pour anciens soldats. En première page, est également mentionnée dans un entrefilet, la course inter-magasins d’Angers.

Enfin, le lecteur est informé du classement de la deuxième étape du Tour de France à Cherbourg. Dans les pages locales, le journal commente dans le détail un grand mariage à la cathédrale Saint-Maurice et signale un accident mortel de voiture sur la route des Pyramides. Dans la rubrique judiciaire, on apprend que le tribunal correctionnel d’Angers a jugé deux affaires : un vol d’argent de 130 francs, commis par un employé au détriment de son patron et une condamnation pour mendicité ! Du lourd !

Le 2 juillet 1914, Le Courrier s’inquiète de la « chasse aux Serbes » par la police autrichienne et observe qu’à Vienne, une « crise de folie s’empare de l’Autriche ». Mais il s’empresse de tempérer cette information inquiétante par un article moins oppressant sur la société de gymnastique du collège Saint Joseph de Baugé… Toutefois, un brillant éditorial en première page du journaliste Henri Jaham Desrivaux (1869 -1962), pose pour la première fois la question des « dangereuses conséquences » de Sarajevo. L’auteur constate que « nous vivons sur un volcan » et conclut son article par la locution latine « si vis pacem, para bellum » !  Ce conseil lourd de sous-entendus est contrebalancé, sur la même page, par la photographie d’une actualité heureuse : le mariage de la fille du préfet de police à Notre-Dame de Paris…

A Angers, rien de notable à signaler, hormis le retard des trains, quelques querelles d’ivrognes et un accident du travail non mortel ! Pour conclure le journal, optimiste, lève le voile sur le programme du « circuit automobile de l’Anjou » qui se déroulera fin juillet, ainsi que celui des « Eclaireurs cyclistes » prévu le 12 juillet et un autre, le même jour, des courses de chevaux au Louroux-Béconnais… Que de réjouissances en perspective !

Le vendredi 3 juillet 1914, un article se demande si « l’Autriche cherche la guerre » ! Mais cette interrogation n’empêche manifestement pas de vivre normalement et de fêter le centenaire d’un habitant de Bonnezeaux, de signaler que les londoniens souffrent de la chaleur et de donner les résultats d’étape du Tour de France…

A partir du 4 juillet, la crise européenne n’est plus évoquée que par de petites dépêches dans le corps du Journal, exception faite d’un article plus conséquent du mardi 6 juillet sur « les mesures militaires de l’Autriche contre la Serbie ».

Outre les « nouvelles » des manifestations sportives de l’été, les résultats du baccalauréat et les distributions de prix dans les écoles de la ville, le relais de l’actualité est essentiellement repris par des événements souvent anecdotiques mais qui défraient la chronique du temps, et mobilisent les rédactions, comme le procès de madame Caillaux, la femme du ministre qui avait tué le 14 mars 1914, le directeur du Figaro, Gaston Calmette…

Des faits divers plus spécifiquement angevins, parfois dramatiques, occupent aussi une large place, et sont repris de manière récurrente sur plusieurs livraisons du journal. C’est notamment le cas de l’hommage rendu sur plusieurs numéros à un officier angevin, Pierre de Terves (1874-1914), tué au Maroc, le reporter ne faisant grâce d’aucune des phases du retour de sa dépouille et de son inhumation en Anjou. Des faits divers passionnels et sensationnels émaillent plusieurs numéros du journal : ainsi le jeudi 9 juillet 1914 , le titre de couverture annonce « en grands caractères » un « drame d’amour rue Maillé » à Angers : un séducteur dépressif a tenté tuer sa jeune maîtresse en la « révolvérisant ». Tous les ingrédients étaient réunis pour tenir plusieurs éditions, car l’assassin « coureur de femmes », comptable et violoniste virtuose  était aimé de ses conquêtes : cette histoire fut l’occasion d’inépuisables digressions et de spéculations dans les buvettes et dans les vespasiennes municipales. On en parla beaucoup, en des termes souvent croustillants et accrocheurs !

De même qu’on parla beaucoup de la mort accidentelle de Georges Lecagneux (1882-1914), un as parisien de l’aviation, qui se noya bêtement dans la Loire à Saumur, coincé sous son appareil à la suite d’une panne d’hélice !

Bref, les exemples sont multiples pour montrer que ce qui se jouait en Europe Centrale ne troublait guère la vie quotidienne, festive et sportive de la société angevine. La vie suivait son cours normal. C’était pourtant, un mois à peine avant le premier conflit mondial. A partir de la mi-juillet, la ville fêta la Nation, sans inquiétude particulière et dans la plus pure tradition des 14 juillet.

En l’occurrence, avec un défilé militaire, place de la Rochefoucauld à Angers…

Revue du 14 juillet 14

Revue du 14 juillet 14

Quelques dépêches « coincées » entre deux annonces, pouvaient parfois laisser penser que la menace d’une guerre imminente était à prendre au sérieux. Mais manifestement, ce n’est que le dimanche 26 juillet 1914, que le spectre de la guerre réapparaît dans Le Petit Courrier sous la plume de Jean Herbette qui intitule son article : «  Sommation autrichienne et menaces allemandes » et plus loin « la guerre entre l’Autriche et la Serbie est inévitable ».

Nous sommes à moins d’une semaine de la mobilisation générale, et c’est la première fois que de manière aussi explicite est mentionné l’empire allemand, l’ennemi héréditaire,  très rarement cité auparavant, sauf pour signaler que son ambassadeur avait été reçu par le président du Conseil Viviani, et que les deux interlocuteurs avaient réaffirmé leur volonté de préserver la paix !

L’édition du Petit Courrier du lundi 27 juillet 1914 est largement consacré à la crise européenne… C’est aussi l’arrivée du Tour de France et la publication du classement final: 1er Philippe Thys (1889-1971) , 2ième Henri Pélissier(1889-1935) … 5ième Gustave Garrigou (1884-1963)  !

Ce n’est que le samedi 1er aout 1914, que le Journal considère qu’il n’y a plus lieu de faire semblant et d’ignorer le gouffre béant dans lequel le pays risque de s’engloutir à court terme. L’heure est à l’imminence de la guerre et à l’appel au peuple en armes. Fini le calme de l’œil du cyclone! Le Petit Courrier titrait à la fois sur l’assassinat de Jean Jaurès et sur le décret de Guillaume II qui mettait officiellement l’Allemagne en état de guerre…

Peu importe alors aux angevins  que les bateaux à vapeur de la compagnie ‘Les Hirondelles » reprennent leurs navettes sur la Mayenne entre Angers et Château-Gontier, après les « écourues »! On connait la suite, l’Histoire change de dimension, elle passe de l’anecdote à la tragédie ! Les événements s’accélèrent inexorablement…

Alexis Joseph  Turbelier ignore encore que l’aîné de ses deux fils, trop jeune encore pour être mobilisé dès le mois d’août, montera au front en 1916 et qu’il sera foudroyé par un obus dans la Somme au printemps 1918.  On dit qu’à l’annonce du décès de son fils, il se fit de reproches ! Pourquoi ? 

Place la Madeleine à Angers avant 1914

Place la Madeleine à Angers avant 1914

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Fin mai 1917 par un après-midi torride sur les rives dévastées de la Marne – bien avant que Jack Lang, l’éternel ministre de la culture eut institué la fête de la musique – Alexis Turbelier (1897-1918), caporal au 135ième régiment d’infanterie – le régiment de Angevins – écrivait à sa « chère » sœur Germaine qu’il avait participé, le jour même, à une répétition de musique en vue probablement d’un « Salut au drapeau » ou peut-être d’une prise d’armes le dimanche suivant… Il ne savait pas « au juste » car en cette sombre année de massacres massifs et inutiles, la hiérarchie militaire n’était guère prolixe sur ses intentions à l’égard de ceux qu’elle envoyait à la mort avec un mépris et une condescendance hiératiques.

L’homme qui écrivait, c’était mon grand-oncle. Il devait être tué par un tir d’obus sur le front au sud d’Amiens le 16 avril 1918. La musique, ça le connaissait ! Et il l’aimait car il avait  hérité de son père Alexis (1864-1942), organiste de l’église de la Madeleine d’Angers, d’un certain goût et aussi d’un incontestable talent pour taquiner Euterpe. On ignore précisément de quel instrument il jouait, mais, compte tenu de sa participation à la fanfare du régiment en temps de guerre, on peut penser que notre poilu était tambour ou clairon…Intuitivement, je miserais volontiers pour « clairon ». Jusqu’à preuve du contraire !

Passées les astreintes militaires, tout porte à croire que le caporal Alexis Turbelier n’était pas morose. En tout cas, il s’efforçait d’être gai et de donner le change. En apparence, c’était même un joyeux compagnon de chambrée – disons plutôt de tranchée – qui aimait rire, plaisanter, jouer à la manille et qui chantait pour tromper l’ennui des interminables attentes entre les combat, et juguler l’angoisse des assauts assassins. Sûrement qu’à vingt ans, il parlait aussi des filles…et de sa petite amie !

En tout cas, il chantonnait et c’est la raison pour laquelle, ce 30 mai 1917, il forme une requête auprès de sa sœur pour qu’elle lui adresse les partitions et les paroles des chansons qu’il a laissées au « pays » et qu’il aimerait reprendre avec ses camarades de misère.

Il n’a pas pour autant le cœur à jouer les comiques troupiers comme les gens de l’arrière,  car l’heure est grave et tragique. Les blessés et les morts quotidiens, pour la plupart des gars qu’il connait, n’incitent pas à la jubilation… Alexis s’autorise tout juste des chants patriotiques ou des romances empreintes de la nostalgie d’un monde déjà disparu et à jamais englouti dans les trous béants creusés par l’artillerie « boche ».

Ainsi « l’Angélus du Paysan »…

Angélus du paysan _

Fêter l’été et les beaux jours comme autrefois. Comme si l’ancien monde était encore accessible! Celui des campagnes de l’enfance et des campagnes d’Anjou… Évoquer les coteaux de la Loire des environs de Montjean peut-être! Pour l’heure, au milieu du charnier, ce n’est plus guère loisible que sous la forme d’une timide prière pour des lendemains meilleurs. Lendemains auxquels on ne saura jamais dire si Alexis y croyait vraiment en son for intérieur :

« Et toi, paysan, prie pour fêter le printemps et la saison fleurie du grain semé. Dans le sillon est née une bien plaisante herbe qui pendant la tiède saison s’est changée en épis superbes… Quand sonne l’angélus l’été, le moissonneur tient la faucille et sur son front plein de fierté en perles la sueur scintille… »

Cet été 1917 qui débutera bientôt et qu’il fête malgré tout – qui sait? Avec, en tête,  un terrible, inavouable et obsédant pressentiment – sera son dernier été… Sa dernière « fête de la musique » et d’un inconcevable renouveau …dans la chaleur moite et les odeurs nauséabondes qui enveloppent les premières lignes.

 « Pleurant les beaux jours d’autrefois, la cloche sourdement résonne ».

 

 

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Comme le soulignait avec justesse en 1988, le chanteur Maxime Le Forestier, on est tous « né quelque part » ! On pourrait ajouter avec la même évidence, qu’on meurt tous quelque part.  De même, poursuivait-il, « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher. Etre né quelque part, c’est toujours un hasard »…

Mourir « quelque part » peut en revanche être un choix. C’est cependant rarement le cas, sauf pour ceux qui n’aiment pas être « pris de court » ou pour les suicidaires qui veulent tout maîtriser jusqu’au seuil du néant. Mais, lorsqu’on aime la vie, il n’y a guère d’endroit idéal pour la quitter et laisser faire le hasard est finalement le meilleur choix. D’ailleurs, en général, on rend prosaïquement l’âme, sans plaisir excessif, là où l’on se trouve, c’est-à-dire, là où l’on peut…Et aujourd’hui, dans un monde qui peine à se regarder en face et à affronter l’inconcevable, la mort comme la naissance sont deux « événements » qui se déroulent le plus souvent en milieu médical – ou « médicalisé ». Comme si l’on cherchait à évacuer, voire à se débarrasser sans y penser, de cette « ardente obligation » liée à notre condition de mortels. Laquelle suppose qu’un jour on découvre la vie en effectuant le passage dans un sens, et qu’un autre jour, quelques décennies plus tard de préférence, on rebrousse chemin vers un trépas annoncé …Rien de tel alors que de confier son sort à des mains « expertes » auréolées des vertus de l’art médical, pour veiller à ce que tout s’effectue conformément à des protocoles standards, de préférence « consensuels »…

Dans nos époques contemporaines, ce qui est, en revanche, exceptionnel surtout en milieu urbain, c’est lorsque ces deux événements qui bornent toute vie, se déroulent « presque » dans la même unité de lieu. C’est pourtant ce qui est arrivé à mon grand-père maternel, Louis Turbelier qui est né le 23 juin 1899 au 21 rue Desmazières à Angers et qui est décédé au 20 de la même rue, le 9 septembre 1951.  A vol d’oiseau, moins de quarante mètres séparent les deux lieux. D’ailleurs, à y réfléchir, il doit être plus fréquent  – je veux dire, plus probable – bien que rare dans l’absolu, de passer « l’arme à gauche » dans « une » maison de famille où l’on vit le jour, que dans celle d’à côté!  A noter au passage que « l’arme à gauche » est la seule chose « à gauche » qui continue de se porter bien par les temps qui courent ! Aujourd’hui même, on parlerait plutôt de « larmes à gauche ».

Acte de naissance Louis Turbelier (AD 49)

Acte de naissance Louis Turbelier (AD 49)

Louis n’avait évidemment pas choisi de naître au 21, où ses parents étaient locataires d’une maisonnette de ville, mitoyenne d’une salle de conférence de la Société d’Horticulture d’Angers, où il passa toute son enfance et sa jeunesse. Mais il n’avait pas non plus prévu de rendre l’âme dans l’appartement de deux pièces du premier étage du 20 Desmazières, situé en face de l’entrée du « Jardin Fruitier » de ladite Société, où il vécut toute sa vie d’adulte et de père de famille… Traversant la rue, il s’y installa après son mariage le 29 octobre 1921 avec Adrienne Clémence Berthe Venault (1894-1973), qui en était déjà locataire depuis trois ans, avec sa mère Clémence Joséphine Fradin, veuve Venault (1861-1931).

Pareille sédentarité impressionne, d’autant qu’exception faite de sa mobilisation sur le front de la Somme à partir de la fin avril en 1918, suivie après l’armistice d’une brève incursion dans l’armée d’occupation en Rhénanie en mai-juin 1921, et enfin de quelques courts séjours familiaux, à l’occasion de mariages, ou de brèves vacances en Normandie chez le frère cheminot de son épouse, il ne semble pas qu’il ait eu de nombreuses occasions de quitter Angers…

Au moins pourrait-on présumer qu’il eut la liberté d’exercer son libre arbitre à l’occasion de son mariage : en fait, il n’apparaît pas que ce fut vraiment le cas, puisque, c’est probablement sur l’instigation de son père Alexis qu’il épousa Adrienne, auparavant « promise » de son frère aîné prénommé également Alexis, tué le 16 avril 1918 déchiqueté par un obus du côté de Montdidier …

Le personnage de Louis ne manque donc pas d’intriguer, d’autant que, dans ce tableau d’apparence assez terne, tous les témoignages convergent pour dire qu’il était perpétuellement gai, généreux et intrinsèquement « bon » ! Il n’était donc pas du genre à cultiver la nostalgie…

Je veux bien le croire, bien que je n’aie aucun souvenir précis de ce grand-père, mort bien avant que je n’ai pu impressionner dans mon jeune cerveau, une seule anecdote « réellement vécue « .  Devenu vieux, il m’arrive d’éprouver la même difficulté à impressionner des événements mais cela concerne surtout l’endroit où j’ai déposé mes clefs! J’oublie…

En revanche, je dois reconnaître que je me suis beaucoup interrogé à propos de mon grand-père, tantôt l’adulant dans la logique de l’affection et de l’admiration que lui portaient ses trois enfants, tantôt doutant de sa force de caractère en certaines circonstances cruciales de son existence… Ces temps d’interrogations sont désormais révolus (voir mon billet du 14 janvier 2012 « Message imaginaire à mon grand-père Louis »). J’ai fait la paix avec lui, si tant est que je lui fis un jour la guerre.  Il était mon grand-père, et il était logique que j’engage à son propos une certaine forme de réflexion ontologique, et qu’au-delà des panégyriques apocryphes ainsi que des pieuses reconstitutions quasi-cultuelles de ses proches, je m’efforce d’identifier ce qui relevait respectivement de la vérité et de la légende !

La découverte récente de cette étrange proximité géographique – ou si l’on préfère « topographique » – entre son lieu de naissance, de sa mort et le cadre de son existence, relance le questionnement sous un autre angle ! Face à un tel déterminisme de lieux et de contraintes, quels pouvaient être les leviers dont finalement disposa Louis pour exercer sa liberté ?

Bien que n’étant pas le moins du monde, adepte de numérologie – fausse science, s’il en est  qui prétend donner sens à des chiffres en assimilant raison et divination – je me risquerais bien volontiers et pour rire, à évoquer la « conjecture suivante » : Né au 21 d’une rue, le 23 d’un mois, et décédé au 20 de la même rue, Louis échappe au « 22 » que cette curieuse série intime ne semble pas explicitement comporter!  Grossière erreur car, justement, le chiffre « 22 » surgit au détour du 22 juin 1931, lorsque l’ancien ferblantier de l’Usine Bessonneau, recherchant du travail en pleine crise des années trente, intègre la police municipale d’Angers en qualité de « gardien de la paix ».

« 22, v’là les flics ».  Une manière enfin de s’affirmer, hors des sentiers battus de la famille. Et surtout, par rapport à ce frère, ce héros, dont l’ombre oppressante a certainement pesé, sa vie durant, sur ses relations avec sa femme. L’une n’a sans doute jamais oublié Alexis que Louis avait précisément pour mission de faire oublier. Faute de mieux, leur destin commun fut fondé sur le respect réciproque et leur couple résista à l’épreuve du temps et de la mémoire. Mais Louis – « ce pauvre P’tit Louis » comme persistait à l’appeler, des années après sa disparition, sa veuve, ma grand-mère – a certainement souffert de devoir en permanence soutenir la comparaison avec ce frère séducteur aux beaux yeux gris, probablement plus svelte et plus grand que lui. Ce frère, auréolé de la gloire des « morts pour la France » dans la tourmente de la Grande Guerre. La barre était très haute pour espérer concurrencer ce frère préféré du père dont il portait le prénom et qui partageait avec son géniteur, les goûts, la culture et le sens artistique…Ce frère enfin dont la photographie était accrochée au-dessus du lit conjugal…

Pour Louis, l’univers de la police fut le premier choix qu’il fit en toute autonomie sans se référer à l’univers familial de la rue Desmazières, du 21 comme du 20. Sans doute, n’a-t ‘il pas pris cette option dans le dessein de prendre une revanche sur sa famille, contre son père ou son épouse, mais pour asseoir  une autorité qui lui avait été jusqu’alors contestée et à laquelle il donnera des allures débonnaires et humanistes…Toute sa carrière en attestera, y compris dans les périodes dramatiques.

1946

1946

Cette fonction sera fondatrice pour le reste de sa vie, lui ouvrant des espaces de convivialité et une vision de l’intérêt général qui excédait largement les limites un peu exiguës de sa paroisse. Elle lui fournira l’occasion d’exprimer sans complexe une liberté d’aimer qu’on lui avait déniée d’emblée en faisant appel à son sens du devoir. Liberté qui se révélera puissamment dans l’amour qu’il prodiguera à ses trois enfants et qu’en retour, il recevra d’eux…

Demeure cependant la question pendante de son éternelle gaieté. Ce côté « ravi de la Crèche » que tous semblent lui prêter et qu’il donnait le sentiment de cultiver malgré les périodes tragiques qu’il a dû traverser. Périodes dont il fut parfois un témoin privilégié et horrifié…Cette bonne humeur relevait-elle d’une heureuse disposition de son caractère? D’une philosophie de la vie beaucoup plus élaborée qu’on ne l’imagine? Ou d’une certaine forme d’ingénuité? S’agissait-il d’un leurre destiné à masquer un désespoir insondable ou à faire diversion ? Son secret demeure… jusqu’à nouvel ordre.

1951

1951

Quoiqu’il en soit, la bizarrerie d’une trajectoire de vie aussi spatialement réduite, qui en un demi siècle, se limita à traverser une rue, restera aussi une figure d’exception. Une rue où, d’ailleurs, aucun membre de la famille ne possédait de bien foncier, ni d’attaches séculaires particulières. Un endroit, parmi d’autres, sans connotation symbolique ou racinaire!

Je ne connais guère qu’un seul autre exemple qui s’en rapproche: il s’agit du cas du général Barthélémy-Catherine Joubert, ami de Bonaparte, mort à la bataille de Novi en Italie à trente ans le 15 août 1799, qui est inhumé dans une église de l’artère principale de Pont-de-Vaux en Bresse juste en face de sa maison natale!  C’est d’ailleurs en me promenant, il y a deux ans, dans  cette rue de Pont-de-Vaux, en compagnie d’un de ses lointains petits-neveux, qui est aussi un de mes parents par alliance, que je pris conscience du destin singulier de mon modeste grand-père maternel, qui en l’occurrence  avait été l’objet d’une aventure comparable à celle de l’illustre général. Pas identique toutefois, car Louis ne repose pas rue Desmazières dans une chapelle, mais au cimetière de l’Est à Angers. En outre, il n’est pas mort au combat en pensant bêtement à sa bien-aimée, comme le bel officier…

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Dans un billet du 28 mars 2013, j’ai évoqué la jeunesse de ma mère, Adrienne Turbelier, qui durant la dernière guerre mondiale était vendeuse et retoucheuse dans un magasin de vêtements de la place du Ralliement à Angers. J’y relatais notamment les difficultés, les vexations et les tracasseries quotidiennes qu’elle et ses « petites collègues de chez Joudon » avaient dû endurer sous l’occupation allemande et les trésors d’ingéniosité qu’elles durent développer pour survivre. Aussi, c’est peu dire qu’elles furent soulagées lorsque la ville fut libérée du joug nazi à l’été 1944.

Après quatre ans de privations multiples et l’horreur des bombardements du printemps, dont celui du 28 mai 1944, au soir de la Pentecôte – qui détruisit une grande partie du quartier de la gare Saint-Laud, occasionnant de nombreuses victimes – la Libération d’Angers, tant espérée, a débuté le mardi 8 août 1944 dans l’après-midi lorsque les avant-gardes américaines venant de Segré, renseignées par des résistants locaux (FFI), se rendirent maîtres du pont ferroviaire du Petit Anjou sur la Maine au niveau de Pruniers en aval du couvent de la Baumette. Le pont fut franchi massivement dès le lendemain matin, permettant ainsi aux alliés de prendre à revers la résistance allemande retranchée sur la rive droite de la rivière angevine, et qui attendait le gros des troupes américaines sur la route de la Meignanne.

Numérisation Archive

Après de durs combats, jusqu’au soir du 9 août du côté du parc de la Garenne, dans la rue Saint-Jacques, et plus généralement dans le quartier de la Doutre, les Allemands furent submergés par la puissance de feu de la troisième armée de Patton. Sur le point d’être encerclés par les unités américaines qui, déjà investissaient,  l’ouest de l’agglomération angevine du côté de « Saint-Laud » et de la Cathédrale, ils se replièrent au cours de la nuit vers les quartiers sud en direction de la Loire. Vers quatre heures du matin, accompagnant leur retraite d’une « débauche de balles traçantes et incendiaires », ils firent sauter les trois ponts sur la Maine 

Il faudra cependant attendre le début de l’après-midi du jeudi 10 août 1944, pour que les forces d’outre-Atlantique concentrées sur la rive droite de la Maine, réussissent à faire taire toutes les poches de résistance ennemie, notamment les mitrailleuses lourdes installées place de la Rochefoucauld et quai Félix Faure. Alors, face à l’usine électrique, une impressionnante armada de fanions étoilés et de sammys  traversa la Maine, tandis qu’à quelques dizaines de mètres les sapeurs du génie US construisaient à la hâte un ouvrage provisoire pour remplacer le pont de Verdun partiellement dynamité. Pont « provisoire » que j’ai moi-même franchi enfant dans les années 1950 avec mes parents.

Photo courrier de l'Ouest

Photo courrier de l’Ouest

Puis, pendant des heures, ce fut un défilé ininterrompu de chars, de véhicules blindés, de camions de matériels, de jeeps et de troupes à pied, qui se déployèrent quai Ligny, rue Baudrière ainsi que vers le Château en direction du boulevard du Roi René et aussi du côté du faubourg Saint Michel, où les pièces d’artillerie allemandes sont une à une réduites au silence.  La population angevine jusqu’alors terrée chez elle, dans les caves, commence à sortir timidement, puis de plus en plus nombreuse, pour acclamer ses libérateurs, n’hésitant plus à manifester ostensiblement sa joie devant cette démonstration de force de la puissance américaine. Beaucoup de jeunes femmes, apprêtées comme pour aller au bal, se bousculaient au passage des G.I. pour ovationner les vainqueurs, les toucher, les embrasser et les couvrir de fleurs, tandis que d’autres, au risque de se blesser, cherchaient à grimper sur les chars en aguichant les soldats. Lesquels, plutôt fiers de leur succès et de l’accueil qu’on leur réservait, ne lâchaient cependant pas leur fusil d’assaut, de crainte que quelque tireur de la milice, embusqué sur un toit, ne se livre à un dernier baroud.  

Mais, ce n’est que dans la soirée de ce jeudi 10 août 1944, que la ville d’Angers put être effectivement considérée comme libérée. Mon père, Maurice Pasquier, alors âgé de dix-huit ans, qui venait juste de rejoindre Angers après son évasion d’un camp de travail allemand en forêt de Chinon raconte que les soldats américains, sereins mais épuisés, dormaient à même les trottoirs du boulevard Bessonneau, en se servant de leurs casques comme d’oreillers, non loin d’une artillerie impressionnante garée place du Pélican.

 » L’ambiance était à la fête » précise-t-il.

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A cet instant, l’armée allemande est pourtant encore présente dans certaines artères de la ville, mais elle avait déjà intégré sa défaite: c’est d’ailleurs ce qu’observa mon oncle Albert Turbelier, qui  passant avenue Jeanne d’Arc dans l’après-midi du 10 août, vit des soldats d’un convoi de la Wehrmacht, à l’arrêt faute de carburant, tirant par dépit sur les pneus de leurs camions. Il ajoutait qu’au cours de cette mémorable journée, son père Louis Turbelier, paisible gardien de la paix municipal – pas vraiment un va-t-en-guerre – réussit sans coup férir à désarmer deux soldats allemands d’origine polonaise et à les livrer aux troupes américaines. Au commissariat de la rue Pasteur, où il était affecté, des SS désemparés mais menaçants s’emparèrent des vélos des policiers pour s’enfuir au plus vite vers la route de Paris

Enfin, lorsque aux alentours de 19 heures, la victoire parut acquise, la population angevine que les combats de la Libération avaient de nouveau plongée dans l’inquiétude, a subitement décompressé. Comme si elle se réveillait d’un mauvais rêve de plusieurs années, elle se porta spontanément et massivement vers la mairie pour constater avec un enthousiasme communicatif que l’occupation nazie avait concrètement pris fin. Et que la Libération n’était pas une illusion comme en attestait le drapeau français hissé au fronton de l’édifice communal sous les acclamations de la foule. L’onde de choc de cette incroyable nouvelle se propagea rapidement de quartiers en quartiers jusqu’aux plus périphériques.

En cette fin d’après-midi du 10 août, Monsieur Joudon, le patron de ma mère, confiant dans l’issue des combats dont on percevait encore quelques tirs lointains, hors du centre-ville, avait rassemblé tout son  personnel au premier étage de son magasin et, sabrant un Champagne soigneusement gardé pour l’occasion, avait invité une de ses employées à entonner une « Marseillaise ». Instant d’intense émotion que l’ensemble des salariés prolongea en reprenant en cœur l’hymne national, premier symbole tangible d’une République restaurée.

Au soir, avec son père Marcel et beaucoup d’autres, Maurice Pasquier traversa en barque la Maine pour aller saluer des amis de la Doutre, où les combats les plus durs avaient été menés la veille…

La nuit qui suivit fut euphorique aux quatre coins de l’agglomération, et parfois copieusement arrosée! Les gens de tous âges et de toutes conditions se congratulaient sans retenue, s’interpellant dans la rue, comme s’ils cherchaient à se convaincre qu’ils étaient désormais heureux. Tous communiaient dans une sorte de patriotisme effréné. Dansant, chantant, ils formèrent d’interminables farandoles qui parcoururent les grands boulevards jusqu’aux plus modestes ruelles. La jeunesse avait enfin le sentiment que la chape d’acier imposée par l’occupant nazi depuis juin 1940 s’était dissipée et que tout redevenait possible, y compris l’impossible: Le bonheur! L’avenir lui appartenait, avec cette République qu’au nom du gouvernement provisoire  l’envoyé du général de Gaulle à Angers, Jacquier-Michel Debré venait de rétablir à 19 heures en abrogeant toutes les lois scélérates de Vichy.

Présentement, les jeunes garçons et filles se devaient de fêter ensemble l’événement, avec ou sans arrière-pensée, selon affinité. Personne, ce soir là ne devait être laissé pour compte et chacun, pour une fois, après une si longue oppression et abstinence, pouvait donner libre  cours à sa soif de vivre, à son instinct de vie, content d’être là et d’avoir survécu… Probablement  que neuf mois après cette soirée de folie, l’état-civil de la ville s’enrichit de quelques unités supplémentaires statistiquement imprévues mais bienvenues! Pas seulement celui de la ville, peut-être aussi ceux du Massachusetts, du Kansas ou de Louisiane, dont étaient originaires ces si séduisants et décontractés G.I, tout auréolés de la gloire des vainqueurs, qui distribuaient sans compter des cigarettes blondes Camel, des bas de soie et des chewing-gums. 

Sacrés magiciens que ces soldats US , qui, à coups de canon, substituèrent à la tragédie de la défaite honteuse de 1940, le plaisir d’une victoire ludique sur le fascisme mortifère de l’Etat français. Effaçant les années noires, ils incarnèrent le rêve américain, aux yeux de toute une génération. Leur courage, leur musique et leurs mœurs furent leurs meilleurs viatiques! Dans leur battle-dress, qu’on s’arracha plus tard dans les surplus américains, ils représentèrent l’idéal d’une Nation généreuse, optimiste et prospère, qui, pour construire son destin, sut surmonter les épreuves avec pragmatisme, confiance en soi et bonne humeur. Sans nullement s’embarrasser des considérations emberlificotées du vieux monde, des mortifications pleurnichardes et du repli timoré sur soi, imposés par un pétainisme liberticide pour s’absoudre d’hypothétiques fautes originelles!

Mon oncle Albert Turbelier se rappelle que les mêmes qui, la veille, combattaient gaillardement l’ennemi, offrirent le lendemain  une aubade sur la place du Champ de Mars et le surlendemain dans le kiosque à musique du jardin du Mail. Beaucoup plus tard, dans les années 1960, on les appela « impérialistes ». Et enfin, ils devinrent les gendarmes du monde, critiqués mais finalement respectés, parfois à contrecœur par nos présidents, y compris par ceux d’entre eux, qui, en campagne électorale,  juraient  leurs grands dieux qu’on ne les prendrait pas à cirer les pompes de l’oncle Sam ! Ils les cirent néanmoins, plus même que d’autres qui n’avaient rien promis…

Et c’est bien ainsi, en souvenir de tous ces soldats du nouveau monde, qui sacrifièrent leur jeunesse à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, au nom de la liberté. Et de surcroît de la notre!

Ainsi va la vie … 

Batterie américaine (courrier de l'Ouest)

Batterie américaine (courrier de l’Ouest)

Au soir du jeudi 10 août 1944, les troupes allemandes avaient, certes, quitté la ville d’Angers, mais, elles n’étaient pas loin, retranchées, quelques kilomètres au sud du côté de Trélazé, où les sourdes détonations des tirs d’artillerie se firent entendre encore plusieurs jours, occasionnant quelques dégâts et d’ultimes victimes dans les périphéries urbaines. Ces escarmouches durèrent jusqu’au lundi 21 août 1944.  A partir du mardi 22 août, les deux rives de la Loire angevine du côté des Ponts-de-Cé furent définitivement considérées comme sûres.

Dans le quartier de la Madeleine où résidaient tous mes grands-parents, la présence de l’armée américaine se fit surtout sentir à partir du 11 au matin.

Au cours de la nuit 10 au 11 août 1944, les divisions américaines qui poursuivaient la Wehrmacht vers Trélazé et les Ponts-de-Cé, avaient emprunté, à grand bruit de chenilles, la rue Volney et la rue Saumuroise, principales artères du quartier. Un canon de gros calibre  avait été installé dans le haut de la rue Desmazières pour tirer en direction de la Loire, sur les arrières de l’armée allemande en pleine débâcle. En outre, une division d’infanterie constituée de noirs de Harlem ou du Bronx, bivouaqua à partir du 11 août au Jardin Fruitier de la société d’horticulture, juste en face du 20 rue Desmazières, où se trouvait l’appartement de mes grands-parents maternels.  Les riverains entendirent tard au cours des nuits suivantes des airs de  jazz et de blues de Duke Ellington, Louis Armstrong et autres Count Basie ou Billie Holiday, musiques insolites pour une France calfeutrée depuis quatre ans par un Pétain certainement plus friand d’un  « Vexilla Régis » orchestré en chant grégorien, que d’un When The Saints Go Marching In, à la trompette!

Dans Angers intra-muros, la ferveur patriotique fut à son comble, le mercredi 23 août 1944 lors du passage du général de Gaulle, chef de la France Libre. Déjà héros de légende, le président du gouvernement provisoire de la République Française était perçu comme un dieu, dont on attendait tout et surtout l’impossible ! Reconnaissable entre tous, alors que peu d’Angevins l’avaient entrevu auparavant, le Général s’exprima dans son style inimitable, à la fois solennel, emphatique et vaguement ampoulé. L’aura de mystère et l’atmosphère irréelle étant amplifiées par de mauvais micros à grenaille de la radiodiffusion, au son nasillard, qui avaient été installés au balcon de l’Hôtel de Ville. Comme il savait le faire, il harangua la foule avec lyrisme sous le regard de Michel Debré, le commissaire de la République récemment investi pour gérer la ville et de Victor Bernier, qu’il allait bientôt être « reconduit » comme maire.

De Gaulle à l'angle de la rue d'Alsace et du boulevard Foch

De Gaulle à l’angle de la rue d’Alsace et du boulevard Foch

Peu importe d’ailleurs ce qu’il disait, car, à cet instant, en habile stratège et tacticien, il était devenu l’incarnation de la Nation et de la République. Et la foule fervente et exaltée ne ménageait ni son bruyant contentement, ni ses applaudissements effrénés. Peu d’hommes sans doute ont suscité de telles manifestations quasi-cultuelles que le « de Gaulle de 1944 » parcourant les villes et les territoires libérés.

Les jeunes vendeurs et vendeuses de chez Joudon participèrent évidemment à ces journées de liesse patriotique, avec d’autant plus d’entrain que les années noires avaient interdit toute manifestation à caractère collectif , privant ainsi toute une jeunesse des banales occasions de se retrouver et de simplement s’étourdir pour oublier la rigueur des temps. Une jeunesse qui initialement était sans doute peu politisée, qui n’était ni spécialement « résistante », ni militante des mouvements pétainistes, mais qui le devint par la force des choses, « par l’horreur des choses ».  Tout la contraignait jusqu’au couvre-feu en vigueur qui n’était guère propice aux tendres rapprochements, le soir, sur un banc public éclairé par un bec de gaz !  Mais en cette fin d’août 1944, tout s’éclairait, et la peur d’être pris par la patrouille s’était évanouie!

C’est dans ce contexte de ferveur nationale, couplé au plaisir de se retrouver sans craindre les bruits de botte des patrouilles allemandes,  que les jeunes angevins  renouèrent immédiatement avec une tradition née en partie du Front Populaire de se promener à pied et en groupe sur les bords de Loire tout proches.

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Devenus nonagénaires, certains se souviennent avec émotion de ces balades dominicales entre copains ou collègues, parmi lesquels se glissaient des couples d’amoureux. Il s’agissait de rattraper le temps perdu d’une adolescence et d’une jeunesse, en partie confisquées par la guerre et, dans le même temps, de fêter une République renaissante mais inconnue de la plupart.

Sous l’occupation, les seuls rassemblements de jeunesse tolérés, voire encouragés,  étaient ceux chaperonnés par le clergé ou ceux parrainés par le régime de Vichy. Faute de mieux, les jeunes forçaient leur dévotion mariale et fricotaient comme ils pouvaient lors de pèlerinages à Béhuard, en se réfugiant sous la cape des curés ! A moins, qu’ils ne se rendent en processions et en faisant pénitence pour le salut de la France au Champ des Martyrs d’Avrillé sur la route de la Meignanne!  Après la Libération, il n’est plus nécessaire de se planquer sous la houppelande mitée d’un ecclésiastique pour « flirtailler » au détour d’un chemin creux, ou encore de mimer la repentance nationale pour retrouver sa copine. La houlette tutélaire du Maréchal félon ou l’ombre complice d’un confessionnal sont désormais superflues et même vivement déconseillées. On peut marivauder sans trop de complexes et si un culte doit être rendu à quelque chose, c’est à la République !

C’est sûrement à quoi songèrent la bande de joyeux drilles de chez Joudon qui se retrouvèrent le dimanche 27 août 1944 au pied du monument républicain de la Roche de Mûrs-Erigné. Par un dimanche ensoleillé d’un été finissant à une dizaine de kilomètres d’Angers au bord d’une falaise dominant un bras de la Loire, le Louet. Dans le lointain, au-delà des Ponts-de-Cé et de Sainte-Gemmes se détachaient les flèches de la cathédrale Saint-Maurice, au dessus des brumes de chaleur qui enveloppaient la masse indistincte de la ville !  

Quoi de mieux que ce promontoire où la République a enraciné son mythe dans le sacrifice des siens,  un siècle et demi auparavant, pour entrevoir un avenir collectif qu’on imagine volontiers radieux après une tragédie dont chacun des randonneurs mesure l’ampleur et sait les cicatrices encore vives qu’elle lui a laissées…

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Elles sont presque toutes là, les « petites vendeuses » de chez Joudon, avec leurs frères, leurs sœurs et leurs copains… ainsi que leurs amours naissantes ! Ravies d’exorciser un passé encore brûlant, de souffrance et d’humiliation, en bravant le photographe d’un salut militaire…et à travers lui, un ennemi, le « boche » qui n’est jamais qu’à quelques dizaines de kilomètres d’ici, où il commet encore nombre d’exactions !

Le choix du monument de la Roche de Mûrs-Erigné, symbole d’une République résistante, n’est évidemment pas le fait du hasard, ni bien sûr étranger au contexte de cet été 1944 en Anjou. Tout s’est passé comme si les jeunes femmes -dont ma mère – majoritaires parmi les randonneurs,  qui étaient encore récemment doublement muselées par l’occupant et par les hommes, inauguraient leur nouveau statut de citoyenne et d’électrice, accordé en avril par de Gaulle. Et ce, en l’inscrivant dans les pas des patriotes de l’an 2!  Une manière aussi d’enraciner la République restaurée de 1944 dans le terreau de la première République de 1793.

Mais que s’est-il donc passé à la Roche de Mûr-Erigné en 1793, pour que la République s’en honore encore des décennies plus tard?

 

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Juin 2013 : le salon international de l’Aéronautique et de l’Espace a ouvert ses portes à l’aéroport du Bourget. C’est la cinquantième édition de cette manifestation depuis 1909 et la plus importante foire aux avions du monde. Dans la grisaille ambiante, tous les commentateurs font chorus pour dire qu’elle sera une réussite commerciale pour l’industrie française qui vient de tester avec succès, un avion de ligne, long courrier, l’A 350, nouveau fer de lance d’Airbus face au Dreamliner de Boeing. Tous parient que le public sera toujours plus nombreux à arpenter les allées et les stands des constructeurs et à assister aux exhibitions aériennes. Il est d’ailleurs probable que cette prédiction sera vérifiée et que l’affluence attendue sera au rendez-vous.

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En effet, un peu comme pour les transports ferroviaires mais selon d’autres modes et probablement pour des motifs sensiblement différents, la plupart d’entre nous entretient un rapport singulier avec l’aviation, commerciale, sportive ou même militaire, une sorte de lien icarien presque inné, en tout cas, précocement acquis, constitué d’un mélange d’admiration, d’affection, voire de passion, et de crainte refoulée.

De surcroît, si les performances économiques des avionneurs français viennent conforter cet engouement, la fête sera réussie. C’est plutôt une bonne nouvelle en ces temps de morosité et de crise, sans pour autant tomber dans l’emphase de certains journalistes, peut-être téléguidés d’en haut, qui voient dans cet événement, l’hirondelle annonçant le renouveau prometteur d’une industrie française moribonde. N’empêche qu’avec l’industrie nucléaire, la construction d’aéronefs est un des deux ou trois fleurons du génie industriel hexagonal, accessoirement européen, qui résiste encore à la casse programmée par la haute ingénierie technocratique nationale, accessoirement européenne. Cette aristocratie technicienne issue de meilleures écoles, manifeste en effet un acharnement remarquable, voire suspect, à détruire l’outil industriel qu’elle a elle-même construit après la Libération. Sans abuser de la litote!

Convertis à la religion imbécile du risque « zéro » à la recherche du graal de la sécurité absolue et « durable », le nez collé sur les indices boursiers, les ingénieurs audacieux d’autrefois se sont transformés en satrapes du ferraillage, du démantèlement et de la déconstruction, arc-boutés sur des règlements qu’ils ont eux-mêmes dictés pour asseoir leur nouveau magistère. « Durable » ! Le mot est lâché. Et, paradoxalement, cela consiste surtout, selon ses thuriféraires, à rendre éphémère tout ce qui ne serait pas inspiré par une conception étriquée et anthropocentriste de la « Nature » !  La leur évidemment! Comme si eux connaissaient le projet ultime de la Nature …  qui serait avant tout d’assurer leur propre durabilité !

Récemment, dans un de ces multiples aréopages officiels et « pluralistes » dédiés au culte de l’aggiornamento durable et de la repentance de nos erreurs passées en matière de « gouvernance des risques », un de mes imprudents amis observait plaisamment mais avec une certaine justesse contrariante que, sous peu – c’est peut-être déjà le cas – les effectifs des ingénieurs des grands corps de l’Etat affectés à l’inspection d’usines en voie de disparition, excéderont très largement ceux mobilisés dans la production effective de richesses industrielles…Heureusement, le secteur de l’aviation semble avoir échappé à cette sorte de suicide collectif. Mais pour combien de temps?

Passons !

Faisant fi de nos regrets et de nos remords sur « nos paradis perdus », et indépendamment des gains attendus par le salon de l’aéronautique, notre intérêt pour l’aviation se nourrit aussi – surtout – d’une certaine fascination, qui trouve son origine dans notre passé lointain. Et, plus précisément, si j’exclus la mésaventure funeste d’Icare, dans les exploits à la fin du 18ème siècle des premiers aérostiers, en particulier des frères Montgolfier.

Il s’alimente de l’emballement de nos arrière-arrières grands-parents à l’égard de ces hommes imaginatifs et courageux, comme Pilâtre de Rosier (1754-1785), qui le premier eut l’audace en novembre 1783 de s’élever au-dessus du château de la Muette dans un ballon à air chaud, en espérant en revenir vivant! Quelques années plus tard, il fut d’ailleurs la première victime d’un accident aérien à trente-neuf ans.

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La période des premières « montgolfières » incarne toutes les mutations intellectuelles et culturelles d’une époque, car elle ouvre la voie à une liberté nouvelle, celle de l’accession de l’homme jusqu’alors cantonné au ras du sol, à une autre dimension d’espace ! Et ce, au moment même, où les philosophes des Lumières montraient le chemin d’autres conquêtes qui débouchèrent finalement sur la Révolution française et sur des conceptions du monde ignorées de l’Ancien Régime.

L’aviation – au sens large – participe de cette aventure humaine et se trouve ainsi, dès ses prémices, intimement accolée à l’idée de progrès, tant malmenée de nos jours. Ce progrès scientifique et technique, qui, quoiqu’on en dise, constitue encore, un des fondements, pour ne pas dire le moteur et le ferment, de notre pacte républicain ! Sans vision d’un progrès élargissant le champ des possibles et donc créateur de prospérité, l’égalité constitutionnelle confine à l’uniformité égalitariste, la liberté devient contrainte et la solidarité se transforme en mutuelle vouée à distribuer des miettes au nom d’un assistanat généralisé et devenu vertu …

Je m’égare sans doute un peu ! Mais pas tant que cela car l’aviation a éminemment concouru à nous sortir de notre condition rampante dans toutes les acceptions du terme! Et à habiliter – ou à réhabiliter- la notion de risque, condition sine qua non de toute évolution. D’où notre attachement et notre fierté à l’égard des disciplines aéronautiques, de la voltige à la patrouille de France en passant par le fret aérien et même le parachutisme et la pratique de l’ULM. Sans oublier la conquête spatiale.

Aujourd’hui comme autrefois, l’aviation constitue toujours une source d’émerveillements et de rêve à jamais renouvelée ; et ce, quelles que soient les générations depuis que la République triomphante s’est définitivement installée dans le paysage français ! Depuis les premiers vols d’engins « plus lourds que l’air » à la charnière du 19ème et 20ème siècle sous l’impulsion de Clément Ader (1841-1925) et des américains Wright.

L’Anjou n’est pas absente de cette aventure avec René Gasnier (1874-1913) qui à bord d’un appareil qu’il avait conçu et qui est aujourd’hui au musée de l’aérodrome d’Angers-Marcé, réussit en 1908 un vol d’environ un kilomètre à six mètres du sol en s’élançant des hauteurs de la corniche angevine qui domine la Loire du côté de la Haie Longue.

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Ayant passé ma petite enfance à Angers à quelques kilomètres d’un « champ d’aviation » – désormais déclassé et partiellement loti – dont René Gasnier fut un des créateurs, j’entretiens avec cet audacieux pionnier des « plus lourds que l’air » une sorte de proximité intemporelle. Peut-être parce que depuis toujours, je le citais lorsqu’on m’interrogeait sur mon lieu de naissance, au 49 d’une avenue éponyme.

Il fut non seulement un des artisans géniaux de l’aviation mais un précurseur reconnu du grand public. C’est lui notamment qui organisa en 1910 la première course d’aéroplanes, des biplans, entre Angers et Saumur. Les premiers circuits de vol à travers l’Anjou !

Aussi, il ne se passe guère d’années sans que j’aille lui rendre hommage à la Haie Longue, théâtre de ses exploits, et où il repose désormais.

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Concourent également à cette légende de l’aviation, les « as français de 14-18», René Fonck (1894-1953), Georges Guynemer (1894-1917) et autres Charles Nungesser (1892-1927), qui s’assurèrent la maîtrise du ciel par leurs combats aériens durant la première guerre mondiale… Ces héros disparurent presque tous prématurément et marquèrent longtemps les esprits des générations de l’entre-deux-guerres, qui applaudissaient aux performances d’Hélène Boucher (1908-1934), de Maryse Bastié (1898-1952) ou d’Adrienne Bolland (1895-1975).

Hélène Boucher

Hélène Boucher

Une légende en effet, cette Hélène Boucher disparue tragiquement à vingt-six ans lors d’un vol d’entrainement aux commandes d’un Caudron C 469 Rafale sur l’aérodrome de Guyancourt en région parisienne, depuis transformé en lotissement et en zone industrielle.

Une légende aussi pour les Angevins qui se rappellent des « douze heures d’Angers » du dimanche 2 juillet 1933, sur le champ d’aviation d’Avrillé où la « belle Hélène » – Léno pour les intimes – vola avec une régularité d’horloge de six heures du matin à six heures du soir, arrivant seconde du concours après avoir parcouru plus de 1645 km. Portée en triomphe par les spectateurs, elle fit la Une du Petit Courrier le lendemain matin.  Un mois plus tard, elle battra le record d’altitude dans sa catégorie !

Devenus nonagénaires, les jeunes de cette période, souvent fils ou fille de poilus, retrouvent l’enthousiasme de leur enfance à l’évocation des multiples performances et des records d’aviation conquis durant ces « années folles » par les héritiers intrépides des premiers pilotes de guerre !  Records de vitesse, traversées périlleuses de montagne, accidents tragiques comme celui de Nungesser et Coli sombrant au large de Saint-Pierre et Miquelon en mai 1927 après avoir vainement tenté de franchir l’Atlantique-Nord… Autant de tragédies qui entretiennent la saga mythique d’un temps où l’aviation était affaire de pionniers ou d’aventuriers, dont on aimait rapporter les faits d’armes. Ceux dont, en fin de veillée, on aime évoquer la larme à l’œil la fin dramatique au cours de missions périlleuses!

Cette fièvre de nos parents et grands-parents pour l’aviation et pour les héros de l’aviation ne s’est jamais démentie !  Qu’on en juge ! C’est avec des lumières dans les yeux que ma mère Adrienne Pasquier-Turbelier – née en 1923 – évoque le survol en novembre 1930 en rase-motte au-dessus de la rue Desmazières à Angers, du Breguet 19 T.F « Le Point d’Interrogation », piloté par Dieudonné Costes et Maurice Bellonte, au cours de leur tournée triomphale d' »amitié » à travers la France après leur traversée de l’Atlantique d’est en ouest.

Point d'interrogation

Point d’interrogation

Partis du Bourget le 1er septembre 1930, ils atterrirent à Curtiss Field près de New York  deux jours plus tard après plus de trente-sept heures de vol, devenant ainsi les premiers à franchir l’océan dans ce sens et les seconds dans l’absolu après Charles Lindbergh. Ce dernier avait réalisé sa traversée entre New York à Paris sans escale et en solitaire à bord de son avion Spirit of Saint Louis en mai 1927.

Adrienne qui n’était alors âgée de sept ans se remémore le salut de la main des deux héros adressé de leur cabine à la foule compacte des badauds qui regardaient leur passage, massés dans la rue quelques dizaines de mètres plus bas. De même qu’elle se souvient qu’en guise d’hommage aux auteurs de cet exploit historique, ses tantes couturières – Augustine Turbelier dite tante « Titine » (1892-1968) et Marie Turbelier (1901-1987) avaient brodé sur son chapeau et sur le béret de ses frères, un « Point d’Interrogation ». Et même sur le couvre-chef de tous ceux qui voulaient profiter de l’aubaine…

Elles étaient enthousiastes, ces petites mains exploitées de la couture à façon! Elles, qui n’avaient que très rarement franchi les limites de leur quartier de la Madeleine et qui, pour toute aventure sportive ou sentimentale, semblaient se résigner aux seules intrigues d’opérette du théâtre d’Angers, elles vibraient par compensation et applaudissaient sans procuration ni retenue aux performances des héros des temps modernes qu’étaient les aviateurs ou les coureurs du tour de France…

Moi-même, étant gamin, je me revois admirant les planeurs d’Avrillé faisant des boucles au-dessus du petit potager de l’avenue René Gasnier. Je me souviens de mon étonnement admiratif, les jours de meetings aériens au champ d’aviation, à la vue des loopings et de ces intrépides parachutistes qui sautaient des avions …

Et certains soirs encore, chez moi en région parisienne à mi-distance « à  vol d’oiseau », d’Orly et de Toussus-Le-Noble, lorsqu’il m’arrive d’entendre le bruit régulier et caractéristique d’un avion à hélice aux alentours de minuit, je ne peux guère imaginer d’autre motif qu’un passage imaginaire de la « postale ».   Mon esprit s’égare alors à la rencontre des fantômes de l’aéropostale de Jean Mermoz à Antoine de Saint-Exupéry…

C’est cela aussi la mémoire et notre héritage. « Vol de Nuit »

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A l’aube de ses quatre-vingt-dix printemps, ma mère, vit, comme tout un chacun, de ses projets et de ses souvenirs, s’accommodant comme elle peut du temps qui passe et des douleurs qui ne passent pas. Si sa démarche est désormais incertaine, sa mémoire demeure vive et sa lucidité intacte. Mais parmi ses souvenirs, elle ne retient ou transmet que les meilleurs. Pour autant, pour elle comme pour tous, le passé ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. En quatre-vingt-dix ans d’existence, Adrienne a accumulé des tonnes d’histoires, qu’elle raconte sans trop se faire prier, en ces instants singuliers des soirées ou des apéros où subitement le temps bascule dans l’évocation des grandes « figures » disparues de la famille ou du quartier. Du quartier de la Madeleine, s’entend, ou plus généralement d’Angers, celui des années trente à soixante ! Sans que l’on y prenne garde, des personnages du passé s’invitent alors furtivement à notre discussion.

Mais dans son grenier de souvenirs qui foisonne d’anecdotes, Maman fait son marché en évitant de se complaire dans le rappel de tragédies intimes qu’elle a forcément affrontées. Sans s’attarder non plus sur les drames, comme, le décès de ses proches et sur leurs circonstances. Sur ces aspect-là, elle préfère la pudeur et le silence, à l’expression d’un deuil trop voyant : comme pour se protéger de la contagion du malheur. Pas tellement pour elle d’ailleurs, mais pour tous ceux qu’elle aime.

Elle sait son âge, mais elle s’efforce de n’y point trop songer – du moins publiquement – car c’est dans l’ordre des choses. C’est tout juste si elle s’insurge contre cette « fichue » ostéoporose qui l’empêche de faire les soldes ou du lèche-vitrine, comme autrefois en fouinant de rayons en rayons dans les magasins de confection ou de vêtements. Et qui lui redonnerait l’occasion d’actualiser ses exploits commerciaux de consommatrice exigeante. Exploits qu’elle rapporte avec délice comme des faits d’armes… Il est vrai que son « talentueux culot » de négociatrice a ébranlé les certitudes de plus d’un commerçant âpre au gain. Et le plus remarquable, c’est qu’elle obtint très souvent des « ristournes »! Un exemple à suivre, surtout en temps de crise…

Ses souvenirs souvent croustillants sont rarement moroses. Du moins ceux qu’elle raconte à l’encan ! Car ce qui frappe lorsqu’on l’écoute, ce n’est pas l’insouciance du propos – elle n’est pas insouciante – mais une certaine forme d’indéfectible optimisme associé à la conviction que demain sera toujours préférable à hier ! Ce qui semble en effet compter pour ma mère, ce n’est pas tant le rappel d’un passé qui serait figé, que la valeur d’exemple qu’il peut présenter pour ses auditeurs. En dépit d’un âge qui impose à la plupart de renoncer à imaginer l’avenir, elle continue d’y porter un regard intéressé et même militant. Non à l’échelle de la planète – bien qu’elle ait des idées bien arrêtées sur la manière dont il faudrait réformer le monde – mais au niveau de sa famille, où elle demeure attentive aux difficultés de santé des uns et des autres, à leurs écueils professionnels ou, même, à leurs peines de cœur et à leurs états d’âme ! Elle sait combien les petits soucis du quotidien peuvent déstabiliser les plus endurcis. Sa conception de la réussite aujourd’hui, c’est de voir ses proches réussir. Cette disposition d’esprit la rend curieuse de tout…Et, ce sont cette volonté constante de se projeter et cette aptitude à s’enthousiasmer ou à se rebeller -y compris contre les moulins à vent – qui expliquent pour l’essentiel sa joie de vivre, donc sa longévité. A la condition toutefois, d’être suffisamment alimentée en « nouvelles ». Ses prétentions sont raisonnables ! L’arrivée du printemps suffit à son bonheur. Avec autant d’ingénuité et de contentement qu’autrefois, elle se réjouit des premières floraisons qui lui rappellent qu’il est temps de procéder aux semis annuels de tomates, de salades et d’œillets d’Inde dans sa petite serre sur sa terrasse massicoise !

A ses yeux, le passé – heureux ou douloureux – n’a pas vocation à hypothéquer l’avenir ou à entraver la marche du progrès. Car elle croit au progrès en général et à celui de la science, en particulier. Elle, qui n’est pas scientifique de formation, accorde une importance primordiale à la recherche notamment médicale, qu’elle soutient financièrement. Sans oublier les avancées de la pharmacopée, qu’elle salue toujours avec espoir. Pour elle, la recherche scientifique, c’est la seule clé possible pour relever les défis que la société doit se coltiner pour asseoir sa prospérité et c’est aussi le moteur de l’émancipation humaine. Quand l’actualité nous renvoie chaque jour l’image d’une montée inquiétante de l’obscurantisme, cette leçon gagnerait à être méditée. Et enseignée! Cette confiance dans la rationalité du savoir « académique » est d’ailleurs une caractéristique partagée de sa génération. Celle qui entra en responsabilité après-guerre et donna la pleine mesure de son talent pendant les « Trente glorieuses ». Elle est non seulement un gage de modernité mais aussi de longévité car l’intérêt pour la nouveauté maintient l’esprit en éveil.

Cette réticence à sacraliser le passé ne la conduit pas toutefois à renier ses amis d’autrefois. Au contraire elle sait leur rester fidèle : ils peuplent son panthéon personnel, sans considération du temps et de la distance ! Mais, n’oubliant pas non plus ses antipathies d’antan,  elle réitère et assume sans trop de complexe et d’états d’âme, les appréciations parfois sévères, qu’elle a pu porter autrefois à propos de certains qu’elle n’a plus revus depuis des lustres. Si elle oublie sans doute les affronts, elle n’y consent qu’avec beaucoup de discernement et de mesure! Ainsi ses inimitiés  peuvent se révéler tenaces lorsqu’elle sont fondées sur des mensonges ou des hypocrisies dont elle s’estime avoir été victime! . C’est ainsi qu’on l’aime et qu’on l’admire,  elle qui ne fait jamais usage de « langue de bois » ! La tiédeur des opinions est inconnue à ma mère. Peut-être à son détriment.

Par la force des choses, ses souvenirs couvrent parfois des périodes graves voire dramatiques de notre histoire nationale, De ce point de vue, sa classe d’âge ne fut d’ailleurs guère épargnée. Comment en effet vivre pleinement sa jeunesse et conquérir son autonomie d’adulte sous l’occupation allemande, comme ce fut le cas pour Adrienne à Angers entre 1940 et 1944 ? Alors qu’une pesante et cruelle chape de plomb et d’acier abolissait tous les espaces de liberté.

Cependant, en dépit de la dureté des temps, ses souvenirs de cette époque sont d’abord ceux d’une jeune femme délurée, vendeuse dans un grand magasin angevin. Paradoxalement, c’est sans tristesse et même parfois avec une certaine jubilation qu’elle évoque cette période ; tout juste, un petit pincement de cœur lorsqu’elle songe aux souffrances endurées et à ses amis ou parents disparus dans la tourmente ou depuis lors. Et d’ailleurs, dans ses propos, ils revivent non comme des ombres surgies d’un lointain passé, mais comme des personnages de chair et d’os avec lesquels elle continue de dialoguer. Finalement, son élixir de jouvence, c’est d’aimer la vie, jusqu’à conjuguer le passé au présent …

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D’ailleurs, il fallait vraiment aimer la vie pour survivre sans déchoir sous la botte nazie entre 1940 et 1944, dans une ville en zone occupée comme Angers totalement investie par une armée ennemie! A l’époque, Adrienne travaillait comme vendeuse en mercerie chez Joudon, place du Ralliement en centre-ville d’Angers! Malgré les tracasseries imposées par une soldatesque omniprésente, qui avait fait de la ville des Plantagenets, sa « capitale » administrative pour le Grand Ouest de la France, malgré les restrictions de tous ordres, elle se remémore cette période avec beaucoup de tendresse et de nostalgie. Et ce, malgré la peur qu’inspiraient les soldats de la Wehrmacht et pire  les sbires français de la milice ou de la Gestapo. Sans compter également la méfiance qui progressivement s’instaurait entre les français, entre voisins parfois, soupçonnés de collaborer, voire de « coucher » avec l’occupant, et dont on redoutait d’éventuelles dénonciations pour des écarts mineurs au nouvel ordre établi !

En septembre 1939, lorsque débute la seconde guerre mondiale, Adrienne est âgée de dix-sept ans. C’est une jeune femme heureuse, ainée de deux frères avec lesquelles elle a noué de solides liens de fraternité et une grande complicité. Elle vient juste d’obtenir son CAP de couturière après un apprentissage chez un tailleur de la rue de la Madeleine, à proximité de la rue Desmazières  où elle réside avec sa famille dans le petit appartement du « 20 » où elle est née en 1923. C’est avec reconnaissance qu’elle évoque aujourd’hui la mémoire de son premier patron, monsieur Forestier, de son épouse et de leur unique employée, qui lui apprirent son métier de couturière dans une ambiance quasi-familiale et « bon enfant ». L’hommage qu’elle leur rend n’est pas feint car c’est chez eux qu’elle fut initiée au travail de coupes sur mesures et aux rudiments de la confection de costumes pour homme. Elle revoit cet atelier « tout en longueur » du premier étage d’un modeste immeuble situé non loin du cercle paroissial de boules de fort, fréquenté par son grand-père, le comédien et organiste de l’église, Alexis Turbelier (1864-1942).

Entrée comme « arpette » après son certificat d’études primaires en 1935, Adrienne avait en charge le réapprovisionnement en braises du « fer à repasser de tailleur » utilisé par l’artisan pour marquer les plis des tissus ou des feutres. Il lui arrivait aussi d’accompagner le fils du couple à l’école. Monsieur Forestier était un professionnel à l’ancienne qui cousait assis en tailleur sur une table haute près de la fenêtre ! De temps en temps, il invitait son ami le boucher chevalin d’en face à faire une petite pause au bistrot du rez-de-chaussée. A travers ces rituels un peu désuets transparaît un peu de cette convivialité d’avant-guerre dans les quartiers périphériques d’Angers, peuplés d’ouvriers et de petits artisans…comme le cordonnier Boursier au coin de la rue Desmazières…

En septembre 1939, monsieur Forestier est « mobilisé »  et envoyé sur le front – probablement la ligne Maginot – et doit par conséquent se séparer de son personnel, au moment précis où Adrienne devenue couturière s’apprêtait à entamer sa carrière professionnelle proprement dite et à se perfectionner chez l’artisan tailleur qui avait encadré son apprentissage. Elle quitta donc l’atelier à regret!

C’est dans ce contexte qu’avec l’aide de sa mère, elle retrouva un emploi chez Audas-Joudon, grand magasin du centre-ville. Désormais elle rallie chaque jour son travail à pied ou en prenant le tramway place de la Madeleine jusqu’à l’arrêt de la place du Ralliement, un peu plus d’une demi-heure plus tard. Cependant, dans ce commerce de mercerie, bonneterie et de vêtements, installé ici depuis la fin du 19ième siècle, Adrienne n’est  pas embauchée comme couturière mais comme vendeuse en mercerie au rez-de-chaussée. Dans la pratique, elle est régulièrement appelée à prêter main forte à la retoucheuse du premier étage, le niveau  dédié à la vente des vêtements prêts à porter. Couturière qualifiée, elle sait en effet ajuster une robe ou un pantalon, mesurer, épingler et pincer le tissu, avant de surfiler et raccourcir ou coudre les ourlets. Ayant travaillé antérieurement dans un atelier de tailleur et de confection, elle avait acquis un savoir-faire de terrain bien supérieur à celui de la titulaire du poste chez Joudon.

Le mercredi 19 juin 1940 dans l’après-midi, les troupes allemandes, venant de la Flèche, pénètrent dans Angers déclarée « ville ouverte » quelques heures auparavant. En fait, ce jour-là, Adrienne n’est pas présente dans la ville : fuyant l’avancée allemande, elle s’était réfugiée avec ses parents et ses frères, au sud de la Loire à Rablay-sur-Layon, hébergés dans la grange d’un collègue de son père. Une bonne partie de la population angevine avait d’ailleurs déserté la ville avant que les autorités civiles et militaires d’Angers décident de ne pas la défendre face aux moyens effrayants de l’armée allemande et à la menace explicite de destruction totale en cas de résistance. Un de ses frères, Albert Turbelier raconte cet épisode dans ses mémoires publiées dans ce blog.

Lorsqu’elle retourne à Angers, quelques jours plus tard et qu’elle reprend son travail, la ville n’est plus tout-à-fait la même. La signalisation a été entièrement remplacée, indiquant en allemand et en lettres gothiques noires, les principaux axes et lieux administratifs. Et pour les quatre ans qui suivront, la ville vivra sous la coupe réglée et l’emprise de l’administration militaire allemande d’autant plus pléthorique qu’elle avait en charge la gestion de dix-sept départements de l’ouest de la France. Angers eut alors à subir une très pénible occupation, illustrée, en autres, par la présence de troupes en grand nombre et par de très nombreuses réquisitions de bâtiments publics, de casernements ou d’entrepôts privés.

Le magasin Joudon comme tous les commerces du centre-ville dut s’accommoder de cette présence étrangère oppressante et en armes, avec laquelle il n’y avait guère d’autre choix que de composer sans manifester d’hostilité ou d’arrière-pensée apparentes qui auraient constitué des prétextes de répression. Adrienne se souvient de ces officiers allemands, tantôt arrogants, tantôt maladroitement aguicheurs, qui venaient au magasin, interpellant les jeunes vendeuses – « jolies Fräulein » – pour acheter des bas de soie. Attributs féminins d’autant plus convoités qu’ils étaient devenus introuvables sur le marché. D’ailleurs la direction avait fait disparaître des rayonnages ses derniers stocks. Se réservant d’en donner une paire en étrenne de début d’année à chacune des employées. De même, faute de pouvoir réapprovisionner leurs stocks,  Monsieur et Madame Joudon avaient décidé de vendre les maigres réserves de laine à tricoter aux seules femmes enceintes pour constituer la layette de leurs futurs bébés.

Pour faire taire les convoitises , notamment celles de l’occupant, et  ne pas attirer l’attention, les dernières pelotes de laine étaient cachées dans les réserves des étages supérieurs du magasin. Cette précaution s’imposait pour éviter toute forme de pillage. En effet, les vêtements chauds étaient devenus si indispensables en ces hivers plutôt rudes – notamment l’hiver glacial de 1941 que des actes de désespoir pour quelques pelotes de laine ne pouvaient être exclus. La plupart des habitants se trouvaient de surcroît dans l’impossibilité de se ravitailler en charbon. Face à la pénurie de chauffage, nombreuses furent les mères de famille qui détricotaient de vieux pulls pour en tricoter de nouveaux plus ajustés et multicolores avec les laines disparates  ainsi récupérées.

La communication avec les soldats allemands était donc délicate car il fallait maintenir la distance et résister à leurs demandes en s’efforçant de ne pas trop susciter leur mécontentement qui aurait pu justifier d’éventuelles représailles ou des comportements vexatoires. Heureusement, entre les salariés, les vendeurs et les vendeuses de chez Joudon régnait une franche camaraderie. Presque tous jeunes, ils se serraient les coudes. Près de trois quarts de siècle après, ma mère vante encore avec émotion,  cet esprit de solidarité au sein de sa petite bande d’amis et de collègues, parmi lesquels Jacqueline H, Constant M., Marie-Louise B., Robert P., Jeannette N., Marie-Josèphe O., et d’autres, frères ou sœurs des précédents, ou camarades de quartier comme Emilienne P. vendeuse en librairie rue Saint Aubin, qui l’accompagnait dans ses trajets quotidiens entre le quartier de la Madeleine et le centre-ville. Ceux qui vivent encore sont demeurés ses amis !

Comme pour conjurer les horreurs de cette guerre qui les privaient des distractions habituelles, ce groupe de jeunes vendeurs et vendeuses, à peine sortis de l’adolescence aimaient se retrouver le dimanche avec leurs connaissances respectives pour de longues balades à pied dans la campagne angevine ou sur les bords de Loire, jusqu’à Béhuard ! Le prétexte à ces sorties étaient parfois religieux et même expiatoire – conformément aux standards pétainistes et culpabilisants de l’époque – mais, dans la réalité, ce qui les motivait surtout c’était le plaisir d’être ensemble et d’oublier la guerre. Des relations intimes pouvaient naître de ces joyeuses promenades dominicales: ainsi Georges (1927-2009) , un des frères d’Adrienne épousa quelques années plus tard Lucette, la sœur de son amie Jacqueline H. qui elle-même devint la femme d’un collègue du rayon mercerie, Constant M.  Même confrontée aux affres de la guerre et à la peur, la jeunesse est éternelle et à toutes les époques, elle parie sur la victoire de la vie : ce fut naturellement le cas dans les années quarante en Anjou ! Question d’hormones aussi qui se jouent de toutes les conjonctures!

Pourtant la vie quotidienne n’avait rien de réjouissant. Pendant quatre ans, la population effrayée et affamée dut se plier aux exigences de l’armée conquérante, subir ses humiliations, et respecter strictement un couvre-feu qui s’imposait dès le soir venu, sous peine de fortes amendes ou de prison. L’administration allemande dictait sa loi à l’administration française et par voie de conséquence aux habitants d’Angers, qui durent se soumettre à une bureaucratie allemande kafkaïenne, omnipotente, confiscatoire et, … « cerise sur le gâteau », liberticide, y compris en matière de circulation en ville. Un ensemble de règles nouvelles fut décrété, assorties de sanctions sévères allant de fortes amendes, à la capture des biens pour les contrevenants, jusqu’à la prison et même la mort en cas de récidive…

Bref, l’atmosphère devint bientôt étouffante pour les gens qui subissaient en outre les privations alimentaires infligées par l’occupant, qui réquisitionnait une grande partie de la production agricole pour son armée et son effort de guerre. Très vite ce fut un rationnement sévère et quasiment la disette dans les familles, surtout dans celles qui n’avaient pas de relations campagnardes ou de jardin pour cultiver quelques légumes de base.

Sans profiter de privilèges exorbitants par rapport à la majorité des angevins, Adrienne reconnait que les employés de Joudon bénéficiaient du périmètre assez large de la zone d’achalandage du magasin jusqu’aux campagnes environnantes et de l’accord des  paysans de payer certains de leurs achats en nature. Cette forme de troc « stricto sensu, illégal » se pratiquait « au nez et à la barbe de l’occupant » avec la relative neutralité des autorités françaises qui feignaient de l’ignorer. Ce marchandage à l’ancienne portait sur les productions maraîchères ou vivrières ou sur les produits d’élevage notamment les œufs ou le beurre très contingentés, ainsi que sur les volailles ou les lapins. Parfois, il fallait aller les chercher dans les fermes et il arrivait à Adrienne d’y aller en empruntant le vélo de son père. Les denrées alimentaires ainsi récupérées étaient entreposées en sous-sol du magasin et redistribuées sous l’autorité des patrons, de manière équitable entre les salariés. C’est généralement Adrienne, sans doute considérée comme la plus apte et la plus « juste » qui était chargée d’opérer le partage. Elle se souvient de sa mère la zyeutant à son retour du travail, du plus loin qu’elle pouvait dans la rue Desmazières et qui l’interrogeait du regard pour savoir si elle ramenait quelque chose à manger à la maison …   En outre, son père  qui cultivait un petit lopin de terre, chemin de la Treille, un jardin ouvrier, ajoutait quelques précieux compléments légumiers à la ration alimentaire de la famille, qui, de la sorte , supporta peut-être mieux que d’autres cette  diète forcée. N’empêche, que sur les photos d’époque, il n’y avait pas de gras! Même le père, de nature plus corpulente, avait perdu quelques vingt kilos sur la période.

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Très vite aussi, la terreur s’installa et contamina la ville, le comble de l’horreur et de la barbarie étant atteint par l’application de la législation anti-juive, édictée par le régime collaborationniste et raciste du Maréchal Pétain à la demande des nazis. A Angers comme partout en France et notamment à Paris, le summum de l’infamie fut atteint avec la mise en œuvre de la solution finale. Des rafles de juifs  eurent lieu à Angers, essentiellement, en juillet et en octobre 1942.  Le concours de la police municipale angevine fut sollicité pour permettre aux hordes nazies et aux sbires de la Gestapo de conduire en parallèle la chasse à la Résistance française qui commençait à s’organiser… Cette période inhumaine fut atroce pour les victimes juives qui pour la plupart ne survécurent pas au génocide programmé dans les camps d’extermination. On l’oublie parfois, car le préjudice subi est sans rapport avec la tragédie des juifs, mais elle fut également particulièrement odieuse pour certains policiers angevins de base, vrais patriotes républicains, qui furent contraints par une hiérarchie félonne d’assister et de participer à cette abjection. Ceux-là – dont le père d’Adrienne – s’efforcèrent  comme ils pouvaient – malheureusement souvent en vain – d’en atténuer les effets. Mon grand-père – qui fut de faction au grand séminaire d’Angers ou à la prison du Pré-Pigeon, où les juifs préalablement spoliés étaient enfermés en l’attente de leur transfert par rail dans les camps de la mort, eut – nous le savons aujourd’hui avec certitude – un comportement exemplaire.  Il fit évidemment preuve de compassion !  Mais au-delà,  il s’est appliqué à soulager la souffrance des victimes hébétées par ce qui leur arrivait et pour lesquelles aucune mesure d’hygiène élémentaire n’avait été prévue, ni même un approvisionnement en eau potable en quantité suffisante. Il n’est pas resté inerte face à cette ignominie.  Sur son initiative, il a alerté ceux qui pouvaient encore s’échapper, en veillant notamment – mais pas seulement – à ce que les lettres rédigées à la hâte par les malheureux juifs prisonniers, parviennent effectivement à leurs destinataires, le plus souvent leurs proches. En 1951, lors de son décès à 51 ans des suites d’un infarctus, plusieurs de ceux qu’il contribua à sauver de la mort, témoignèrent de l’action courageuse du policier municipal de 1942, promu après-guerre, brigadier et qui fut décoré de la médaille de la police. Malgré tout, cet épisode tragique qui se déroula sous ses yeux, persista probablement à hanter ses nuits, surtout après-guerre, lorsqu’il découvrit en 1945, à la libération des camps d’extermination,  la réalité tangible de l’holocauste et l’ampleur de la barbarie. Personnellement, je pense que ce souvenir douloureux ne fut certainement pas étranger à sa fin prématurée. Mais pour sa famille, il s’attachait à être gai !

Au printemps 1944, Angers qui avait été jusqu’alors relativement épargnée par les bombardements alliés, fut l’objet de nombreuses alertes aériennes annoncées par les sirènes de la ville.  Sur semaine, le personnel de Joudon se réfugiait dans un abri qui se trouvait au troisième sous-sol du musée Pincé à quelques dizaines de mètres du magasin, rue Lenepveu ! Adrienne, un tantinet claustrophobe, n’appréciait que très modérément cet exercice de « défense passive », s’imaginant qu’en cas de bombardement effectif, personne ne les retrouverait sous les tonnes de gravats qui s’accumuleraient au-dessus. Elle attendait avec impatience et angoisse que le patron qui surveillait l’intensité des fusées éclairantes au niveau de la rue, annonce la fin de l’alerte. En fait, le bombardement le plus important et aussi le plus meurtrier intervint dans la nuit du dimanche 28 mai 1944, jour de la Pentecôte : il détruisit presque totalement le quartier de la gare Saint Laud. Dans les mois de juin et juillet, de nouveaux raids détruisirent partiellement d’autres quartiers de la ville, occasionnant encore de nombreux morts. Aucun membre de la famille d’Adrienne ne fut blessé. Le bilan en deux mois des quatre bombardements subis par la ville fut lourd : 350 morts, autant de blessés et 7000 sinistrés, dont certaines connaissances d’Adrienne , notamment dans le quartier Saint Joseph et dans un passage de la rue Bressigny. .

Entre le 8 et le 10 août 1944, la ville est enfin libérée du joug allemand par les troupes américaines. On a peine à imaginer aujourd’hui l’enthousiasme de la foule qui se presse le 10 août au soir devant l’hôtel de la ville pour hisser le drapeau français. Adrienne se souvient de cette ardeur patriotique et rappelle avec un certain émoi ou frisson, que, monsieur Joudon, son patron, a alors rassemblé tout son  personnel au 1er étage du magasin pour fêter l’événement. A cette occasion, il a  sabré le champagne et a demandé à une des employées réputée pour la justesse de sa voix d’entonner la Marseillaise ! Reprise en coeur par tous les employés! Un épisode qu’il faudrait sans doute raconter aux footballeurs prétentieux, ignares et richissimes de  l’actuelle équipe de France.

Pour Adrienne, son passage dans le magasin de mercerie bonneterie Joudon, ne fut pas qu’un simple épisode de sa jeunesse ! Bien sûr, ce fut le temps où elle apprit son métier de vendeuse, mais ce fut aussi l’incarnation – du fait notamment de la guerre – d’une des périodes les plus structurantes de sa vie, à l’aube de son envol de femme responsable, d’épouse et de mère de famille. Mais il s’agit-là d’une autre histoire qui débuta en 1947, 1948 ou 1949 ! Joudon s’éloignait …

Cette période  fut enfin celle où se tissèrent des amitiés durables, dont elle se souvient avec acuité à quatre-vingt-dix printemps révolus.  Quant au magasin Joudon d’Angers, il a définitivement fermé ses portes dans les années 70….

Le 31 mars 2013, on fera la fête en l’honneur d’Adrienne, ma mère  … qui franchira le seuil d’une nouvelle décennie! Longue vie, Maman…

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D’ordinaire, je m’abstiens de plagier les guides touristiques pour faire du buzz. Sage résolution car je ne compte pas m’engager dans une guerre de l’audience ou ouvrir une agence… A moins évidemment, que la dégradation annoncée des retraites m’incite à reprendre du service dans l’écriture opportuniste et sur commande.

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Pour raconter l’île de Béhuard – qui est pour moi, un authentique joyau de l’art ligérien en Anjou-  je me laisserais pourtant aller aux trémolos dans la plume ! Cependant, à supposer qu’un jour, je sois contraint, pour des motifs alimentaires,  de me livrer à cet exercice de lyrisme marchand, plutôt réservé aux voyagistes, j’éviterai de m’appesantir sur le culte marial dont l’île – comme beaucoup d’autres sanctuaires angevins – s’est fait une spécialité. Encore plus de faire la pub des pèlerinages gourmés et « encornettés » qui s’y déroulent.

Non ! L’île de Béhuard n’a pas besoin de ces références pour exister. Sa religiosité n’en est qu’un aspect. Elle est naturellement belle, même pour les mécréants. Coincée au milieu du fleuve entre le bras de la Guillemette et le cours principal de la Loire à une quinzaine de kilomètres en aval d’Angers, elle resplendit des mystères et des légendes qui jalonnent son histoire et qui traînent encore dans ses prés plantés d’aulnes têtards et le long des vieux murs d’ardoise oxydée qui les ceinturent. On frôle le merveilleux, les petits matins d’hiver, lorsque la brume du fleuve recouvre presque entièrement le javeau et que ses terres limoneuses sont inondées. L’ïle de Behuard est belle aussi par sa petite chapelle de style gothique angevin. Elle est belle enfin par ce qu’elle atteste de la spiritualité de gens que j’ai connus ou dont j’ai entendu parler, ceux de ma propre famille et d’autres, dont les fantômes persistent à revenir ici, arpentant sans relâche les chemins où une foi naïve de charbonnier les avait enracinés et convertis en éternels pèlerins. Leurs ombres continuent de piétiner dans la gadoue des chemins creux, sans but …

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Qu’on aborde l’île en venant de Savennières par la rive droite ou de Rochefort-sur-Loire après avoir franchi le Louet par la rive gauche, l’effet est le même : c’est comme franchir une frontière magique et se retrouver dans l’univers de Louis XI, ce roi cruel, fourbe et superstitieux, neveu du roi René d’Anjou, qui au 15ème siècle fit construire ici une curieuse chapelle à trois niveaux et « double nef en équerre » dédiée à la Vierge. L’édifice d’architecture religieuse classique en Anjou aux prémices de la Renaissance semble agrippé, ou plutôt lové au sein d’un rocher volcanique, échoué là depuis des temps immémoriaux et dont on dit qu’il a été charrié par les eaux du fleuve depuis la lointaine Auvergne. A moins qu’il faille chercher d’autres explications plus cosmiques, voire divines…Ou même sataniques pour donner un peu de piment dans un univers colonisé depuis si longtemps par des cohortes de grenouilles dont beaucoup de bénitiers !

On raconte que Louis XI (1423-1483), triste tyran mais grand roi prit la décision de consacrer ici un oratoire marial en remerciement de son sauvetage in extremis d’une noyade assurée dans les eaux tumultueuses de la Loire, alors que son embarcation était prise dans de violents tourbillons. D’autres prétendent que le souverain valoisien se croyant damné de ne pouvoir concevoir un fils en dépit de deux mariages avait formé le vœu d’ériger un lieu de culte à la Vierge – symbole moderne de la procréation mâle divinement assistée – si jamais la sainte Providence lui donnait un héritier: ce fut le cas avec Charles VIII et donc il s’exécuta. Louis XI qu’on représente toujours avec un drôle de galure en feutrine, planté bas sur le front, était au fond un vrai mystique mais à sa manière, celle d’un hystérique de la dévotion, tortionnaire retors mais repentant, qui voyait dans les tourments infligés aux autres l’expression de son propre châtiment. Celle d’un bourreau sadique et grand stratège national, qui enfermait ses adversaires enchaînés dans des cages en fer, suspendues dans son château de Loches, qu’il appelait bizarrement des « fillettes ».  Ces « fers » dont  certains – peut-être – agrémentés de leurs anneaux de pied ou de main sont accrochés au mur de nef de la chapelle de Béhuard et rappellent pudiquement au visiteur les facéties cruelles de ce curieux et tourmenté souverain!

En souvenir du miracle dont, le roi, comme Boudu, bénéficia, Béhuard devint un lieu de pèlerinage pour les bateliers et les voyageurs, et plus généralement pour tous ceux qui s’en remettaient à la vierge pour se sortir de situations délicates ou périlleuses. Mais autrefois la concurrence était rude en matière d’indulgences plénières et de demandes de retours en  grâce ! Surtout, en Anjou, où les manifestations cultuelles mariales faisaient flores au 19ième et au début du 20ième siècle ! Je crois savoir qu’aujourd’hui encore certains perpétuent ces pratiques traditionnelles et populaires, souvent inspirées des rites sorciers des époques pré-chrétiennes.

A Béhuard, un calvaire assez laid et franchement sinistre, figurant les trois suppliciés du Golgotha  a d’ailleurs été érigé au début du 20ème siècle pour permettre à des foules de fidèles, dopés aux cantiques et à l’eau bénite de Loire de satisfaire, dans une sorte de catalepsie collective, leur appétit de surnaturel. Heureusement cet inquiétant monument est un peu à l’écart du village et de sa chapelle   post-médiévale, qu’on a su en outre préserver des kyrielles d’ex-voto qui défigurent d‘autres lieux. Aucune béquille de paralytique ou chaussure orthopédique ne viennent enlaidir les murs nus de la chapelle. Dieu merci

Encore que cette absence de traces visibles de l’omnipotence du divin enlève un peu de son attrait paranormal au sanctuaire. Personne ne s’en plaint sauf peut-être les forcenés de merveilleux morbide et ceux, qui affligés de mille maux parcourent en tous sens le vaste monde des lieux saints et des sorciers à la recherche de soulagements que la médecine allopathique – façon sécurité sociale – ne parvient pas à leur prodiguer.  En tout cas à Béhuard, il n’y a rien qui évoque les « exploits » de Dieu de manière trop tapageuse… Alors que dans tout commerce, y compris du miracle, il faut en principe soigner le marketing, à Béhuard ce n’est pas le cas !

Pour ma part, c’est par piété filiale et non mariale que je m’y suis rendu le 20 février 2013 par un bel après-midi ensoleillé d’hiver avec mes parents, une de mes sœurs et mon épouse. Rien à voir donc avec un accès brutal de religiosité ou une poussée incontrôlée de mysticisme. Juste pour le fun alors que les touristes se font rares en ces périodes de froid hivernal et que les crues sont abondantes! Nous nous y sommes rendus pour la sérénité du lieu ! Pour le souvenir de nos anciens ! Pour se délecter de l’ambiance un peu irréelle de l’endroit au cœur de février et pour se repaître de la vue multiséculaire de cette chapelle à flanc de rocher ! Pour toucher les pierres de tuffeau des fenêtres à meneaux et sentir la moisissure des venelles de la petite bourgade aux toits et aux clôtures d’ardoise.

Une occasion aussi de parcourir les siècles dans un espace réduit et de revisiter un passé, qui, ici nous interpelle à chaque minuscule coin de ruelle ou à chaque détour de chemin, et qui concentre toute l’histoire de l’Anjou.

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Car, si je me suis attardé sur cet étrange roi bossu dont j’aime assez rappeler certains méfaits qui frappent par leur modernité, il ne fut pas le seul, loin s’en faut, outre les miens, proches ou plus lointains, à avoir fréquenté ce haut lieu de dévotion angevine. Beaucoup d’autres ont sillonné ces parages, derrière la mitre et la crosse des évêques, à moins que ce ne soit, à vélo, à cheval, à pied et même – m’a-t-on-dit – à genoux !  Bien sûr, dans ce dernier cas, il fallait avoir les rotules solides en plus d’une solide motivation. Il fallait à l’évidence que la requête à la divinité en vaille le coup, car sacrifier l’usage de ses articulations pour plusieurs semaines exige beaucoup de réflexion sur les contreparties attendues ou espérées ! Dans certaines circonstances dramatiques de notre histoire, un genou contre un coup de main miraculeux  constitue, malgré tout,  un marché équitable, surtout pour les vendeurs de genouillères.

Sans décrire dans ses mémoires ce type de rite sacrificiel fondé sur la mortification salvatrice, mon oncle Albert T. raconte que lors de l’occupation nazie, les jeunes partaient du quartier de la Madeleine à Angers en pèlerinage à Béhuard pour prier la Vierge de sortir la Patrie de l’horrible guêpier dans lequel elle était enfermée. Mais à le lire entre les lignes, on y découvre sûrement une autre motivation à laquelle il semble faire pudiquement allusion: au cours de ces exercices de haute élévation spirituelle, les jeunes soumis aux privations de la guerre et de l’occupation en profitaient pour prendre du bon temps: la drague n’était pas et heureusement, totalement exclue et le pèlerinage en constituait une occasion rêvée. Rêvée même des décennies plus tard : «  J’y suis allé (à Béhuard) la première fois avec mon frère et les jeunes gens du patronage. Nous partions à jeun, et prenions notre petit déjeuner, sur place, après la messe. Je devais, par la suite, le faire seul, soit à pied, soit à bicyclette. Ma sœur, travaillant au magasin Joudon, place du Ralliement, il nous est arrivé d’y aller souvent avec elle et ses amis, (…) Constant M., Robert P., (…) Lucette H., Jacqueline H., Jeannette N., Marie-Josèphe O. Ce petit groupe n’engendrait pas la mélancolie, et nous attendions les jours de fêtes avec impatience ». On respire ! Même en ces temps de tristesse et de désolation, les jeunes aimaient marivauder…et plus, sans doute, si affinité!

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Une coïncidence extraordinaire a frappé l’imagination de cette génération angevine de l’entre-deux-guerres, aujourd’hui largement octogénaire. Ce 23 février 2013, on l’a même évoquée dans la chapelle de Béhuard, sans toutefois retrouver sa plaque commémorative apposée après 1945 : au soir du 28 mai 1944, Mgr Costes (1873-1950), évêque d’Angers, qui se trouvait à Béhuard après une journée de réunions et de prières – du moins c’est ce que disaient les bonnes âmes qui s’abstenaient religieusement de fouiller dans les soutanes – décida exceptionnellement, de passer la nuit sur l’île en raison de sa fatigue. Bien lui en prit car dans la nuit, la ville d’Angers fut fortement bombardée et sa résidence de l’évêché ainsi que de nombreux immeubles du quartier furent en partie détruits occasionnant de nombreux morts ! Cette « divine » inspiration fit l’objet de pieuses spéculations et fut mise au crédit de la DCA céleste, en l’occurrence de la Vierge de Béhuard. Elle permit au prélat d’accompagner le lendemain le préfet pétainiste Donati, pour présenter ses condoléances aux familles des victimes…dont il aurait dû être! Bizarre! Non !

A propos d’évêque : dès le 5ème siècle, l’évêque d’Angers, Maurille avait repéré le fameux rocher et y avait érigé une statue dédiée à la Nativité. Il n’en fallait pas plus pour que, durant tout le Moyen Age, des pèlerins venus des confins de l’Occident chrétien affluent vers Béhuard pour solliciter l’intercession de la Vierge dans la lutte contre la stérilité des couples inféconds. Il paraît que ça fonctionnait assez bien: faute d’intercession effective toujours malaisée à prouver, l’entremise céleste putative favorisait les rassemblements à forte densité d’individus des deux sexes en pleine nature et ça suffisait parfois à régler le problème !  Les gaulois déjà avaient observé ce « prodige » des bienfaits de la chaleur entre un homme et une femme sur un rocher plat exposé au soleil de printemps ou sur une grève de sable fin ! Et avant eux, de très nombreux autres…

J’allais oublier : Béhuard doit son nom à un chevalier qui, au 11ième siècle, reçut l’île en apanage pour services rendus au comte d’Anjou Geoffroy Martel, qui bien que n’étant pas lui-même un contemplatif, savait la valeur spirituelle donc marchande qu’il fallait accorder à l’époque à des terres visitées par la transcendance. Le choix du preux chevalier Béhard constitua une bonne pioche puisque, non seulement celui-ci demeura fidèle à son bienfaiteur, mais il s’intéressa à l’île dont il fut le premier grand aménageur ! On pourrait multiplier les exemples merveilleux témoignant de la riche histoire de Béhuard, comme cette cloche offerte paradoxalement par le roué Louis XI pour sonner l’Angélus de midi, pour la paix.

Ou pourrait encore rapporter de tristes évènements comme le vol du trésor de la chapelle dans les années 1970… Tous les guides en parlent….  En revanche je voudrais conclure en évoquant les stalles de la chapelle qui se trouvent au premier étage de la chapelle près de l’harmonium. Que peuvent bien évoquer les visages grimaçants sculptés qui ornent les revers des sièges monastiques escamotables ? Le sourire vicieux de Louis XI ? Un bras d’honneur en forme de clin d’œil des bâtisseurs de l’édifice ?

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Inquiétantes, ironiques et probablement douloureuses, ces figurines ajoutent à l’humanité de Béhuard. Elles nous parlent de la condition humaine, de ses tracas et de ses incertitudes. Même lorsqu’elles représentent des animaux, familiers ou fantastiques ! Voilà pourquoi j’aime Béhuard. A cause, entre autres, des sculptures de ses stalles ! Mais je ne suis guère objectif, j’ai toujours apprécié les stalles ( avec deux « l », bien entendu!).

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 Quel sort sera réservé à Béhuard dans les prochaines décennies? Inch Allah!

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