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Posts Tagged ‘Joseph Cailletreau’

L’informatique n’a pas que des inconvénients, même si acoquinée avec les technologies de stockage et de transmission de données à partir de serveurs aux appétits gargantuesques – les big data –  elle ouvre désormais la voie et les vannes à un flicage généralisé et intrusif de l’humanité toute entière. Un flicage qui, si l’on n’y prend gare, videra progressivement de son sens, l’idée même, la belle idée de liberté… 

Le danger est évidemment moindre quand cette obsession visant à confier notre intimité à des machines – obsession aussi perturbante que les invasions virales – s’inscrit dans un projet généalogique de recherche identitaire volontaire et qu’elle ne concerne que les vies privées de nos « chers » disparus sur les quatre ou cinq siècles qui nous précèdent.  

Les logiciels de généalogie et la mise à disposition du public de la plupart des archives départementales numérisées fournissent ainsi à tout un chacun la faculté d’accéder à peu de frais aux cohortes foisonnantes de ses ancêtres et de les sauver de l’oubli dans lequel, par la force des choses, le temps ne cesse de les enfoncer. 

D’une certaine manière, ces recherches offrent à ceux qui nous ont devancés, une seconde chance d’exister! Et pourquoi pas de se redécouvrir voire de se réinventer sous d’autres apparences et ainsi de susciter un intérêt qu’ils n’ont peut-être pas éveillé de leur vivant. Dans ce contexte, les alertes informatiques peuvent constituer des indicateurs précieux pour nous signaler les anniversaires les plus significatifs de notre lointaine parentèle, autrement dit les dates de naissance, de décès et parfois de mariages. 

Ces petits clignotements aide-mémoires nous rappellent que ces personnes, qui nous ressemblent forcément un peu – à moins que ce soit l’inverse – mais que nous n’avons jamais que furtivement croisées, ne se résument pas à n’être que des pantins fantasmés, créations de nos rêves ou des concepts romantiques abstraits, conçus sur nos écrans en visionnant des registres numérisés des états civils anciens.  

Sans ces signalements combien d’entre ces personnes imprimeraient encore nos souvenirs? Combien parviendraient, à nos yeux, à s’affranchir du statut ambigu de maillons anonymes de la famille. Un anonymat dont les plus nombreux durent se satisfaire de leur vivant, qu’ils soient modestes ouvriers agricoles, journaliers besogneux, serviteurs fripons ou encore domestiques fidèles des notables de village! Tout le monde ne pouvant pas sortir de la cuisse de Jupiter, cette longue marche vers l’oubli est le lot commun des quelques dizaines de milliards d’hominidés qui nous ont précédés!   

Cette fatalité des « petites mains » ignorées de l’Histoire concernerait évidemment Anne Joséphine Houdin (1861-1943), si elle n’était aussi mon aïeule et si elle ne figurait, à ce titre, parmi les quelques deux mille cinq cent « entrées » effectivement renseignées de mon fichier généalogique…

On l’aurait perdue de vue depuis longtemps si, en outre, elle n’avait laissé quelques traces de son passage dans la mémoire de ses petits-enfants, aujourd’hui disparus. Ils ne manquaient jamais de l’évoquer avec émotion quand ils parlaient de leurs vacances enfantines au Lion d’Angers dans les années trente. Leur regard émerveillé de vieux enfants faisait le reste. Pour leur grand-mère aimante, le temps, exceptionnellement bon prince, consentait à s’inverser, mieux même, à se « suspendre » dans un grand écart lamartinien. 

Quoiqu’il en soit, c’est bien la magie de l’informatique domestique, qui m’a annoncé, au moment des infos du matin sur RTL, qu’Anne Joséphine Houdin, mon arrière-grand-mère, était décédée le 15 avril 1943 à Angers. J’ai pensé alors que c’est elle, par ce biais inattendu, qui se manifestait et que le moment était enfin venu de lui consacrer quelques lignes.   

Anne et Joseph son mari

Sur la photo ci-dessus, prise dans son jardin au Lion d’Angers aux côtés de son mari Joseph Cailletreau (1859-1946), elle pose, petite femme toute menue et timide, presque gênée d’être piégée par l’objectif, les mains pudiquement croisées sur son ventre comme une jeune fille de bonne famille.  

Et l’observant attentivement après avoir interrogé tous les éléments du décor, y compris, au fond, le mur d’ardoises oxydées, des mots se sont intimement imposés comme dans un flash de compréhension, ceux si justes, pour cette scène, du réalisateur et romancier kabyle, Ali Mouzaoui: 

Petit bout de femme aux cheveux blancs que Dieu avait pétrie de bonté et de bon sens.

Peu importe que cette phrase s’adressait à une autre! 

J’ai pensé qu’elle lui allait comme un gant! Pour moi, elle révélait, en contrepoint, la personnalité de cette petite dame familièrement inconnue de la photo, discrète et mystérieuse comme si elle portait le deuil de quelqu’un ou de quelque chose. Mais bien campée sur ses deux jambes, elle semble prête à affronter avec détermination et beaucoup de savoir-faire, les quelques années lui restant à vivre. A l’époque du cliché, elle était septuagénaire…

L’attitude du grand-père est radicalement différente: il assume sans complexe d’être là avec un certain contentement et un brin de fierté. Il sourit au photographe et semble être beaucoup plus à l’aise que son épouse. Alors que la robe de la femme n’entend manifestement exprimer aucune coquetterie, lui au contraire s’est ostensiblement endimanché pour une circonstance qui devait être exceptionnelle, car le costume-cravate n’était pas sa tenue habituelle de journalier agricole. A la rigueur, celle de fossoyeur communal occasionnel qu’il était parfois. 

Ni elle, ni lui n’ont défrayé la chronique. Aucun des deux n’a été crédité de son vivant d’une notoriété propre à franchir les limites du cercle familial ou du patronage local. Ils n’étaient que des « petites gens ». 

Exception faite de brefs allers et retours à Angers, le chef-lieu du Maine-et-Loire, notamment pour le conseil de révision, le seul événement notable qui permit à Joseph de s’aventurer hors du bourg, ce fut son service militaire en 1880 et 1881. Une expérience inoubliable qui l’a conduit jusqu’en Tunisie pendant quelques mois, mais une expérience dont il garda un souvenir contrasté et parfois amer, car lui, l’illettré était trop souvent le souffre-douleur du régiment et l’objet constant de moqueries.

Pour Anne, les occasions de sortir du Lion furent plus rares encore. Sauf au soir de sa vie où elle séjourna l’hiver à Angers chez sa fille, elle ne s’est probablement jamais éloignée durablement de son clocher. Du jour de sa naissance, le 13 juillet 1861 jusqu’à l’automne 1942, son horizon s’est pour l’essentiel limité aux rives de l’Oudon et noyé dans les eaux calmes de la rivière. Ses voyages ou plutôt ses promenades pédestres sur les chemins de halage ne l’ont que très rarement conduite au-delà du Bec-d’Oudon sur la Mayenne, ou dans les villages proches de Grez-Neuville, Montreuil-sur-Maine ou de Thorigné d’Anjou . 

Outre la chaumière qu’habitaient ses parents dans le vieux quartier en contrebas de l’église Saint-Martin du-Vertou, l’univers de son enfance, à proximité du quai d’Anjou, ce furent les étroites ruelles bordées de murs d’ardoise, qui menaient à la rivière. 

Le quartier de naissance d’Anne Houdin au Lion d’Angers en 1905 

La rivière est toujours présente, c’est l’axe magnétique de la vie locale, la référence fluide absolue de l’activité du bourg à travers les âges!  Et celle aussi probablement d’Anne. C’est non loin d’elle qu’elle a ressenti et apprivoisa ses premières émotions dans l’atelier de tailleur de pierre à ciel ouvert de son père Pierre Houdin (1824-1893). C’est ici que, peut-être, elle s’est ultérieurement émancipée et découvrit cette sensualité toujours subversive que l’on n’aime guère évoquer à propos de nos aïeux!

C’est en ces lieux en tout cas qu’elle mémorisa, dès sa plus tendre enfance, le clapotis de l’eau frappant le quai au passage d’un vapeur venant de Segré et qu’elle se familiarisa aux bruits saccadés des outils et des ciseaux martelant et débitant les blocs de granit extraits des carrières avoisinantes. C’est là qu’elle remplit, jour après jour, son réservoir de sensations attestant de sa filiation culturelle avec les travailleurs de la pierre, du granit et aussi du schiste, qui trimaient sur les grèves aménagées de l’Oudon. A la différence de son époux, sa tradition n’était pas paysanne mais ouvrière! 

Là était sans doute sa marque originelle et l’héritage qu’elle nous a involontairement légué, car la mémoire d’enfance est la plus durable. Elle se joue des amnésies de la maturité et transcende intacte les décennies, et peut-être les transfigure au-delà!

Qui sait si, nous-mêmes, prenant le relais de cette petite fille née sous le second empire et qui nous est finalement si proche, nous ne revoyons pas en rêve ces énormes tas de pavés tels qu’ils lui apparaissaient, démesurés eu égard à sa taille, refendus et chanfreinés par son père, dans l’attente sur les cales du quai d’Anjou, d’un embarquement à bord des gabares pour être vendus à Angers ou à Nantes! 

Qui sait si nous n’éprouvons pas la même répulsion ou au contraire la même attirance qu’elle, lorsque nous sommes à notre tour, exposés réellement ou par la pensée aux odeurs tenaces de fraîchin, de poisson crevé et de bois de marine mouillés et gorgés de poix! Qui sait si nous ne voyageons pas en sa compagnie en songeant aux chalands de jadis, amarrés au quai en aval du pont. Ne sommes-nous pas en sa présence lorsque nous nous imaginons entendre les échos assourdis des cris, des chansons et des bavardages des lavandières battant le linge dans la rivière en amont du village.

Il est probable qu’Anne conserva pendant toute sa vie, comme un ultime ancrage aux émois de son enfance, l’image rassurante et de force tranquille de son grand-père Jacques Delhumeau (1795-1874), un des derniers représentants des lignées de bateliers et mariniers du Haut-Anjou et du Bas-Maine, qui parcouraient les rivières de la région pour achalander en matériaux de pavage ou de construction ainsi qu’en productions maraîchères, les grandes agglomérations riveraines de la Loire en aval d’Angers jusqu’au pays nantais… 

Les traces des cales et des débarcadères sont encore visibles au Lion d’Angers. 

En tant que telle, Anne Joséphine Houdin n’a certes rien laissé qui fasse date dans la destinée du monde, sinon quelques caractéristiques morphologiques transmises à son insu, qui prospèrent dans notre génome, et de rares anecdotes rapportées par ses petits enfants. Tel, son plaisir de discuter « le bout de gras » sur le champ de foire avec les commerçants ambulants du crû. 

On a prétendu qu’elle ne savait pas lire mais qu’elle savait compter, en tout cas assez, pour parlementer « ferme » en fin de marché avec les « coconniers » pour se procurer, à bas prix, du beurre, des œufs ou des poules à plumer. Rusée, elle attendait l’instant idoine, pour que, lassés par son indécision simulée ou par son épuisante insistance, ses interlocuteurs soucieux de remballer au plus vite, lui concèdent ce qu’elle convoitait au tarif qui lui convenait. A noter, qu’elle n’aurait jamais acheté de beurre, vendu à l’époque exclusivement en mottes sans, au préalable, l’avoir goûté! 

Anne n’a rien inventé, n’a rien écrit. Elle s’est contentée de travailler durement et d’élever ses trois enfants.

Le jeudi 15 avril 1943, elle décéda donc à Angers au domicile de sa fille Marguerite Cailletreau (1897-1986). Depuis 1940, cette dernière l’accueillait du début de l’hiver jusqu’à la fin du printemps. Compte tenu du contexte sombre de l’occupation nazie et l’exiguïté de l’appartement du 65 rue de la Madeleine, qui ne comportait que quatre pièces de vie sans grand confort, l’hébergement d’Anne et de Joseph compliquait sensiblement la vie quotidienne de toute la famille, d’autant qu’outre Marguerite Cailletreau et Marcel Pasquier son mari, trois jeunes adultes y résidèrent aussi à demeure, au moins jusqu’en 1941.  

Anne n’avait d’ailleurs accepté qu’avec réticence cette migration hivernale, mais, la vieillesse et les maux qu’elle entraîne, ne lui permettaient plus de résider au Lion d’Angers dans leur pièce mansardée non loin de la mairie, qui ne disposait d’aucune commodité, même pas l’eau courante ou le chauffage. 

C’est donc à Angers qu’elle rendit l’âme à quatre-vingt-un ans. Un paradoxe étrange pour cette femme qui n’avait jamais quitté le Lion d’Angers!

Le quotidien local, le Petit Courrier, qui en 1943 avait biffé de son entête sa référence républicaine, publia le 16 avril 1943 un avis de sa famille informant des funérailles, le samedi à neuf heures trente en l’église de la Madeleine d’Angers, suivie d’une inhumation au cimetière de l’Est.  

« Rendre l’âme » c’est bien l’expression qui convient pour conclure cette brève évocation d’Anne Joséphine Houdin! Tous ceux qui l’ont connue s’accordent en effet sur le fait qu’elle était très pieuse. En témoignent notamment, deux objets parvenus jusqu’à nous, et « redécouverts » plus de trois quart de siècle après sa mort. 

Tout d’abord, une minuscule vierge de Lourdes, de facture assez grossière en laiton, à laquelle, dit-on, elle vouait un véritable culte et dont elle ne se séparait jamais. Aucune mention ne figure sur le socle qui attesterait de son origine. 

 

L’autre témoignage de son inébranlable « foi du charbonnier », soulignée par tous ceux qui l’approchèrent, est une petite image pieuse qu’elle offrit à son petit-fils, Maurice Pasquier (mon père) lors de sa « communion solennelle » le dimanche 11 juin 1936. 

En soi, ce cadeau était assez classique dans les familles catholiques de l’Ouest aux dix neuvième et vingtième siècle. Et le fait qu’une grand-mère tienne ainsi à marquer l’événement n’a rien de surprenant.. C’était alors l’usage dont personne n’aurait pris l’initiative de s’exonérer. Une tradition qui, au fur et à mesure des baptêmes, des communions et des sacrements de confirmations, gonflait démesurément les missels, ces images édifiantes étant naturellement converties en marques pages, qui attestaient des étapes dûment estampillées de la formation religieuse de leurs propriétaires, mais aussi de celles de leur fratrie ainsi que celles de leurs cousins cousines…

Plusieurs variantes non exclusives les unes des autres, existaient en fonction de la proximité du jeune catéchumène et de l’état de fortune des donateurs. Les jeunes communiants se voyait alors offrir des chapelets, des dizainiers si pratiques pour prier en pique-nique, des médailles de la vierge ou des croix en or.  

L’image offerte à Maurice est intéressante à un autre titre: elle comporte une dédicace, écrite de la main d’Anne. 

 » Souvenir de ta grand-mère. Petit souvenir pour te le rappeler » 

Cette simple phrase montre quelle espère, par son geste, par cet acte de foi et de communion spirituelle qu’elle entend partager et dont elle mesure la modestie, demeurer longtemps dans la mémoire de son petit-fils… 

Mais l’aspect le plus étonnant de ce petit texte, c’est le démenti cinglant qu’il apporte à la légende persistante de son illettrisme supposé. On s’en doutait, malgré tout, car on savait depuis longtemps, que dans tous les actes officiels où sa signature était sollicitée, elle écrivait son nom de sa main en formant correctement ses lettres. 

Anne, ce petit bout de femme aux cheveux blancs que Dieu avait pétrie de bonté et de bon sens, n’était donc ni illettrée, ni analphabète! 

Elle repose depuis 1943 dans une tombe du cimetière de l’Est à Angers, où sont venus la rejoindre, son mari Joseph Cailletreau en 1946, son gendre Marcel Pasquier en 1956 puis sa fille Marguerite Cailletreau en 1986.

Leur concession arrivant à échéance en mars 2020, je me suis curieusement senti redevable à son égard et j’ai racheté la prolongation du bail. 

De la sorte, par le biais inattendu de cette arrière-grand-mère lionnaise d’Anjou, dont j’ignorais presque tout avant que la cybernétique ne me rappelle à l’ordre, je me retrouve, juste un demi-siècle après avoir quitté Angers, ma ville natale, disposer d’une adresse en terre angevine, mais il ne s’agit que d’une tombe en pleine terre d’ardoises. Et de surcroît saturée, comme un gradin du Stade de France un soir de coupe du monde, en l’absence de confinement! 

Je n’ose donc interpréter cette amusante occurrence autrement que comme un clin d’œil facétieux de la vie par la mort interposée… Sans idée préconçue, ni pour aujourd’hui, ni pour demain, ni même pour le jour où il faudra nécessairement se poser quelque part ou nulle part, pour l’éternité!   

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PS : Généalogie sommaire – ascendante et descendante – d’Anne Angélique Houdin. Sa sœur cadette, Angèle Houdin épouse de Baptiste Pasquier, l’oncle de mon grand-père Marcel Pasquier, autre protagoniste important mais muet de cette histoire, n’y apparaît pas. 

 

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Ce 29 janvier, je n’oublie pas que c’est le jour anniversaire de plusieurs de mes proches, d’un de mes beaux-frères qui fête ses soixante-huit ans et aussi d’un de mes neveux d’Anjou qui, lui, entame sa trente-septième année avec certainement l’enthousiasme d’un jeune père d’une famille en promesse d’agrandissement.

Mais celui dont je souhaite plus précisément rappeler l’anniversaire est celui que ma grand-mère paternelle Marguerite Cailletreau épouse Pasquier (1897-1986) appelait familièrement le « Curé Delhumeau« , son cousin, par sa mère, au second degré!

Paul Louis Joseph Delhumeau était né le 29 janvier 1888 au Lion’d’Angers. Il aurait donc cent-trente-deux ans!

AD 49 – Acte de naissance au Lion d’Angers de Paul L.J. Delhumeau

Cent trente deux ans!

Et toujours pas de reconnaissance officielle à Segré (49) – devenu Segré-en-Anjou Bleu – dont il fut le curé pendant la seconde guerre mondiale. Pas de reconnaissance officielle pour le courage qu’il manifesta le 6 août 1944 quelques jours avant la Libération effective de la ville, avec le sous-préfet Paul-Albert Fouet – décédé à 102 ans en mai 2017 – et le maire de l’époque, Gustave Richard.

Ce jour-là, par leur sang-froid exceptionnel et aussi par la ruse, ces trois hommes parvinrent en effet à sauver la vie d’une soixantaine d’habitants pris en otage par les SS en plein désarroi et plus déterminés que jamais à commettre l’innommable comme il l’avait perpétré,deux mois auparavant à Oradour-sur-Glane dans le Limousin!

Pourtant, aucune ruelle, aucune placette, aucune allée de Segré ne porte le nom du curé Delhumeau, associé ou non, à ses compagnons de « résistance » à la barbarie de l’occupant!

J’ai déjà rappelé ici, ces épisodes glorieux, attribuables pour partie à Paul Louis Joseph Delhumeau qui, en outre fut aumônier militaire et décoré pour sa bravoure, durant la première guerre mondiale.

Deux articles lui furent consacrés:

Paul Delhumeau (1888-1945) aumônier militaire pendant la Grande Guerre et héros en 1944 – 2 décembre 2013

La photo des héros du 6 août 1944 à Segré – 3 août 2014

Photo Alix de Bourmont – les trois héros et leur interprète

Paul Louis Joseph Delhumeau est décédé, un an plus tard, le 18 juillet 1945 d’une crise cardiaque.

Sur son acte de naissance du 30 janvier 1888, son père, tailleur de pierre au Lion d’Angers a signé, ainsi que deux témoins, François Morillon un ami et Joseph Cailtreau, journalier, cousin par alliance de l’enfant. Ce dernier est un de mes arrière-grands-pères paternels.

Cette signature « Cailtreau » atteste qu’il savait au moins écrire correctement et lisiblement son patronyme. Elle est intéressante car elle montre qu’il n’était probablement pas aussi illettré ou analphabète que ne l’a colporté la tradition familiale par la suite. Elle témoigne enfin de la proximité affective et familiale indiscutable des Cailletreau et des Delhumeau.

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Il y a quelques jours, le 31 juillet 2014, on commémorait le centième anniversaire de l’assassinat à Paris au Café du Croissant, de Jean Jaurès, une grande figure du mouvement socialiste d’avant 1914. La mort d’un militant de la paix, trois jours avant la guerre!

Né à Castres, le 3 septembre 1859, Jean Jaurès (1859-1914) était de la même génération que mes arrière-grands-parents. Et parmi ceux-ci, Joseph Pierre Cailletreau (1859-1946), père de ma grand-mère paternelle, né le 10 septembre 1859 à Montguillon dans le Haut-Anjou, qui se retrouvait ainsi être le quasi-frère calendaire du célèbre tribun. Il n’était son cadet que de quelques semaines.

Joseph Cailletreau et Renée Pasquier  Photo 1924

Joseph Cailletreau et Renée Pasquier
Photo 1924

Leurs destins furent pourtant radicalement différents. Le premier issu de la petite bourgeoisie aisée d’une sous-préfecture du Tarn fut un brillant intellectuel, agrégé de philosophie et ancien élève de l’école Normale Supérieure. Il devint l’un des plus brillants orateurs de l’histoire parlementaire et l’un des leaders indiscutables et respecté du socialisme européen d’avant la première guerre mondiale, tandis que l’autre demeura toute sa vie un modeste journalier agricole, fossoyeur occasionnel du cimetière du Lion d’Angers et distributeur épisodique de tracts ainsi que rabatteur électoral du très conservateur marquis de Charnacé lors des campagnes pour la mairie de Chambellay à la fin du 19ième siècle.

D’une certaine manière, ces deux gars-là, sans le savoir et sans se connaitre jouaient à contre-emploi : le fils de bourgeois défendait l’ouvrier, et l’ouvrier faisait localement la promotion de l’aristocratie terrienne et légitimiste ! Mais Joseph Pierre Cailletreau connaissait-il seulement le contenu de ce qu’il diffusait, lui qui ne savait ni lire, ni écrire ?  Avait-il jamais entendu parler de « ce » Jean Jaurès en écoutant les cantonniers du village, sa principale source d’information?  Les « gens » du marquis, qui le recrutaient le temps d’une tournée électorale dans les préaux d’école lui avaient-ils parlé de Jaurès?

En tout cas, l’opinion de Joseph à l’égard du député de Carmaux n’avait d’autre choix que d’être critique, calquée « presque de droit » sur celle de ses patrons, militants du parti catholique et monarchiste, qui ne voyaient en Jaurès qu’une sorte d’épouvantail. Il faut dire que le positionnement politique de ce dernier lors de l’affaire Dreyfus ou de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, était aux antipodes de la plupart des notables angevins de l’époque, vaguement antisémites parce que catholiques de tradition et nostalgiques de la Chouannerie.

Joseph Pierre Cailletreau n’avait, en fait, guère le loisir de développer ou de forger son propre avis en s’affranchissant  de toute influence de ses donneurs d’ouvrage, nobles de la région du Lion d’Angers, tous acquis ou presque aux idées conservatrices, voire royalistes. Non qu’il soit dénué lui-même de capacités cognitives, de raisonnement ou de bon sens, mais tout simplement parce que dans son village de Montguillon, auprès de ses parents sans fortune, il n’avait pas bénéficié de l’instruction publique primaire ! La tradition orale familiale rappelle en revanche qu’il était doté d’une mémoire assez étonnante, puisque, malgré sa méconnaissance de l’écriture et de la lecture, il pouvait réciter « par cœur » la messe en latin ainsi que la liturgie de certains offices, comme celle des funérailles religieuses, auxquelles il assistait es qualité de « croque-mort » intérimaire. Le brave homme s’est éteint à Angers en 1946 chez sa fille rue de la Madeleine, trente-deux ans après l’assassinat de son « presque » jumeau astral. Veuf, il était devenu aveugle d’une cataracte non traitée et souffrait d’un syndrome de gâtisme agressif dû probablement à une maladie dégénérative du système nerveux central, ou maladie d’Alzheimer ! Selon ses petits enfants, un de ses rares plaisirs dans ces dernières années, était d’entendre passer, sans les apercevoir, les trains de la passerelle de la Maître-Ecole…

Tout sépare donc ces deux personnages que seul le hasard du calendrier rapproche. Pas seulement le hasard! Car, il ne faudrait pas omettre parmi les facteurs de rapprochement, l’intérêt que je leur porte et qui, à leur corps défendant, leur confère un soupçon de survie posthume commune ! Ce souci œcuménique d’unir l’érudit socialiste des confins des Pyrénées et le journalier agricole angevin analphabète est cependant récent. En effet, alors que « le Grand Jaurès » figure depuis toujours au panthéon des personnages illustres dont le destin me fut largement commenté en famille, et ce dès mon plus jeune âge, avec d’autres sujets de culte militant, comme le communard Eugène Varlin ou des génies de la littérature comme Victor Hugo, ou de la physique comme Marie Curie ou Albert Einstein, mon intérêt sélectif pour Joseph Pierre Cailletreau, mon propre arrière-grand-père ne date que de quelques années ! On n’est jamais trahi que par les siens…

Hugo et Jaurès en buste dans mon bureau

Hugo et Jaurès en buste dans mon bureau

La publication sur Internet par les archives du Maine-et-Loire des registres de matricules militaires m’a fait découvrir que Joseph Pierre Cailletreau avait effectué une seule année de service militaire – du 15 novembre 1880 au 20 décembre 1881 – à la suite d’un tirage au sort, qui lui avait été assez favorable. Mais, surtout, on s’aperçoit que ce passage dans l’armée au sein du 77ième régiment d’infanterie s’était déroulé en Tunisie du 13 juillet au 13 octobre 1881 au tout début du protectorat français, instauré par le traité du Bardo du 12 mai 1881. Aventure coloniale que, pour sa part, Jaurès dénonça de toute force durant toute sa carrière parlementaire.

Joseph Cailletreau, jeune conscrit de vingt-deux ans, n’en était pas à discuter les choix géostratégiques de la France. Il est en outre peu plausible qu’ultérieurement il eut l’audace de contester l’autorité! Avant son service militaire et hormis quelques incursions à Angers par le petit train de la ligne de Segré, il n’avait guère franchi les limites de son canton natal. Aussi, ce court séjour dans le Maghreb sous les auspices de l’armée française, fut certainement le voyage de sa vie. Celui aussi qui lui fit entrevoir la guerre et son cortège de cruautés, car le protectorat ne s’imposait pas sans mal, les tribus du centre et du sud du pays considérant le bey de Tunis, signataire du traité avec la France comme un traître et un collaborateur !

cailletreau

A la même époque, Jean Jaurès, jeune agrégé – reçu troisième au concours – était affecté comme professeur de philosophie au lycée de Castres et à la faculté des lettres de Toulouse…

Le lundi 28 avril 1884 au Lion d’Angers, Joseph Pierre Cailletreau épouse Anne Joséphine Houdin (1861-1943). C’est le temps pour Jean Jaurès de s’apprêter à entrer en politique. Max Gallo rapporte qu’il « se sent alors porté non par de « petites ambitions » mais par le désir d’appliquer sa force, ses idées à un grand projet ». Lui-même promet : «  J’aurai le courage de mes opinions en face des inévitables politiciens de café …». En octobre 1885, il sera élu pour la première fois député du Tarn.

Pour Joseph Pierre Cailletreau, la suite appartient à la vie privée. Pour Jean Jaurès, elle relève de l’Histoire…

Joseph Cailletreau entendra sûrement parler de Jaurès au détour d’une foire du Lion d’Angers, pas l’inverse. Il le critiquera sûrement, sans trop savoir pourquoi, sans vraiment argumenter: juste parce que c’est un « rouge » et que les « rouges » sont plutôt mal vus par les autorités morales et les donneurs de travail, seigneurs de la contrée et curés à leurs bottes!

Jean Jaurès au contraire s’efforcera de défendre la cause de Joseph, un anonyme dans la foule des anonymes. Il n’entendra jamais parler de lui mais il sait qu’il se bat pour l’émancipation de ces générations de petits paysans ou ouvriers, exploités et opprimés depuis des siècles, que Joseph incarne, somme toute, si bien…Jaurès aspire à être le porte-parole de tous ces « damnés de la terre » ! Sa conversion à la cause est le résultat d’une démarche d’ordre intellectuel, car lui-même n’a jamais foulé la glaise…

En tout cas, les chemins de ces deux frères d’âge ne se croiseront jamais et leurs destinées furent disjointes …

Joseph Pierre Cailletreau apercevra-t-il seulement sur le présentoir à journaux du Bazar Lionnais au Lion d’Angers où il réside avec sa famille, la Une du Petit Courrier du 1er août 1914 annonçant l’assassinat la veille de « Monsieur Jaurès » ?   Verra-t-il, pour la première fois peut-être, le visage poupin et barbu de celui dont on disait ici qu’il était l’incarnation du diable?

1 aout 14

L’héritage moral de Joseph Pierre Cailletreau n’excède pas ces quelques souvenirs glanés ici ou là en vue de rédiger ces lignes. Disons qu’il ne flirte pas avec l’universel ! Quoique, à y regarder de plus près, on y retrouve tout simplement la condition humaine ! Au sens de Montaigne.

Le patrimoine, conceptuel  et intellectuel, légué par Jean Jaurès est en revanche plus conséquent! Il a inspiré la stratégie de la gauche démocratique au cours de tout le 20ième siècle …Beaucoup continuent peu ou prou de s’en revendiquer… Moi-même, j’écris sous son regard en me référant souvent à cette pensée… Mais, il n’est pas le seul. Pour moi, Georges Clemenceau, républicain intransigeant mais plus pragmatique, n’est jamais très loin. A tort, on l’oppose au député de Carmaux, alors que, de talent équivalent mais différent, ils jouèrent des rôles complémentaires. L’un a exercé le pouvoir, l’autre l’a rêvé et en a esquissé le modèle idéal … Les deux furent indispensables pour conforter la République et la démocratie !

Jaurès, en dépit des tentatives de récupération dont il est l’objet actuellement, est d’abord un prodigieux moteur pour la réflexion. Il ne fournit pas de solutions – clés en main – aux crises actuelles, il développe une méthode de pensée permettant de les analyser,donc de les surmonter et de les dépasser…

Homme de combat, homme d’éloquence hors norme, ce qui le caractérise avant tout aujourd’hui c’est donc sa pensée qui postule que le progrès de l’humanité peut se réaliser dans la démocratie. Laquelle repose sur une certaine conception de l’humanisme et ne s’exprime avec bonheur qu’au sein de la République…

Bien sûr, rien ne s’oppose à ce que soient rappelées les grandes causes qu’il a défendues avec virtuosité comme la journée de travail de huit heures, les retraites ouvrières, l’innocence de Dreyfus, la laïcité, l’abolition de la peine de mort, etc. Mais le personnage ne saurait se réduire à ses combats, désormais datés, même si certains d’entre eux demeurent à l’ordre du jour, lorsque ceux qui se réclament de la tradition militante jauressienne semblent passer leur temps à la trahir ….

Jaurès transcende très largement l’actualité, et il faut beaucoup d’outrecuidance pour se l’approprier et lui prêter dans le contexte de 2014 des attitudes ou des propos qui parfois sont manifestement contraires à sa philosophie politique : en effet, on ne peut guère que sourire quand on entend certains, au niveau le plus élevé de l’Etat, prétendre qu’il cautionnerait  le « pacte de responsabilité », ou d’autres affirmer qu’il partagerait leur analyse du conflit israelo-palestinien!

Sa mort tragique le 31 juillet 1914, alors qu’il se battait pour la paix avec l’énergie du désespoir, l’a sans doute transformé en icone romantique,mais elle n’en a pas fait, pour autant, un prophète. Lui-même aurait récusé cet insupportable statut, qui n’est imputable qu’à l’ambiance délétère et régressive actuelle qui produit « à tout bout de champ » du sacré et du religieux dans l’espace public!

Y-a-t-il donc lieu d’« être fidèle à Jaurès » comme le recommandait un éditorialiste de l’Humanité du 31juillet 2014? Oui, s’il s’agit simplement de partager sa vision et sa conception humaniste de l’Histoire! Oui s’il s’agit d’appliquer la méthode qu’il préconise pour assurer le progrès humain, fondée sur le rassemblement et l’unité des forces vives! Non s’il s’agit de le déifier comme un saint laïc ou de le prendre en otage au nom d’enjeux politiciens à courte vue.

Ajoutons, pour conclure que le fondateur du journal l’Humanité en fut aussi une des plus belles plumes. Dommage que Joseph Pierre Cailletreau n’ait pu en lire une seule ligne!

Le défenseur de la paix ayant été éliminé le 31 juillet 1914, le dernier rempart de la civilisation avait sauté et la barbarie pouvait s’installer… On connait la suite !

 » ben mon colon , celle que je préfère … »

Meeting du Pré-Saint-Gervais  25 mai 1913

Meeting du Pré-Saint-Gervais
25 mai 1913

 

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