Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Jeanne d’Arc’

Certaines de mes petites chroniques historico-familiales – enregistrées ici – sont parfois bouclées « en deux coups de cuiller à pot », en trois louchées de « Mont-Blanc » et deux lampées, comme à l’abordage…D’autres au contraire nécessitent de pénibles et souvent fastidieuses recherches documentaires et une certaine réflexion préalable. Et même l’aide de certains de mes lecteurs ou lectrices. Enfin, il y a une dernière catégorie, où tout paraît simple a priori, où tout pourrait se prêter d’emblée à une narration aisée – car le sujet parle à tous – et qui pourtant se dérobe pendant des mois, voire des années, cheminant inlassablement dans ma tête, sans que je sache par quel bout le prendre ! Sans même oser l’aborder…

p1150902-3

Et lorsque je me résigne à l’affronter c’est presque à reculons ! Comme si une sorte d’indicible pudeur – venue d’on ne sait où – m’en interdisait l’accès ! Jeanne d’Arc (1412-1431), héroïne à la fois de l’Eglise catholique et romaine et de la République française appartient à cette famille de figures obsédantes qu’on aimerait bien « posséder » par le verbe – faute de mieux – mais qu’on explore avec réticence de peur que les divers camps qui s’en revendiquent ne nous reprochent une partialité militante et apologétique en faveur de leurs adversaires! Comme si écrire trois lignes sur Jeanne d’Arc c’était déjà prendre parti et instrumentaliser la Pucelle d’Orléans

Quelle Jeanne, faut-il donc évoquer pour ne pas être accusé de faire le lit de ceux qui depuis près de six siècles se sont accaparés ses mânes et appropriés sa mémoire ? Brûlée vive sur la place du Vieux Marché à Rouen le 30 mai 1431, alors qu’elle n’avait pas vingt ans, elle fut par la suite écartelée par l’Histoire, récupérée tantôt par l’Eglise catholique qui mit cinq siècles pour la canoniser – le 16 mai 1920 – après un très long procès en béatification, tantôt par les républicains des divers bords qui virent en elle, dès le milieu de dix-neuvième siècle, une sainte laïque et une icône de l’unité nationale!

L’historien anticlérical et républicain Jules Michelet (1798-1874) a largement contribué à la légende de Jeanne d’Arc, cette petite bergère de Lorraine, « transfigurée » en symbole de la résistance française à l’envahisseur étranger, en l’occurrence anglais. Mais, dans le même temps, le très prude et réactionnaire Monseigneur Félix Dupanloup (1802-1878) – celui de la chanson! – envoûté par le charme divin et orgasmique de la donzelle, milita dès 1869 pour la reconnaissance de sa chaste sainteté ! C’est donc peu dire que Jeanne d’Arc fut hardiment tiraillée post-mortem par les uns et par les autres, qui d’ailleurs continuent toujours de se disputer ses cendres et les débris de sa cuirasse, en donnant aussi bien son nom à un navire-école de la marine nationale qu’à des institutions religieuses, à des lycées confessionnels ou à des écoles, voire à des mails ou à des avenues. Ma bonne ville d’Angers en a raffolé…

p1150903

De l’extrême droite nationaliste au socialiste Jean Jaurès, jusqu’aux modernes féministes et même aux apprentis fascistes des temps « modernes » – voire des endurcis criminels du passé – tous, à un moment où à un autre, se revendiquent de Jeanne d’Arc, s’en sont revendiqués ou s’en revendiqueront! Tout le monde l’aime en détestant ceux qui l’aiment! Sans doute, n’est-elle en effet qu’un mythe fédérateur – mais aussi clivant – de notre récit national, une illusion identitaire au même titre que nos pères, ces Gaulois de mon école primaire dont la moustache a inspiré celle des Communards et qui, à tort, sont tant décriés ces temps-ci, ou encore, d’autres figures peu ou prou chimériques qui colonisent nos mémoires, à mi-chemin de la réalité ou de la légende comme Clovis et Charlemagne ! Sans oublier les « rois fainéants » qui baladaient leurs lits sur les places publiques et appliquaient avant le lettre le principe des trente-cinq heures payées soixante-dix !

Dans ce fatras, Jeanne d’Arc – qui compte toujours parmi les grandes pointures de l’Histoire de France – fut-elle vraiment ce qu’on a dit d’elle, une jeune fille en proie aux affres de l’adolescence, qui entendait des voix en gardant ses moutons, la guerrière intrépide qui en imposait aux plus rudes soudards de son temps, une monarchiste fanatique qui voulait bouter les anglais hors du royaume et couronner un dauphin dépourvu de charisme, ou la séduisante sorcière, qui fit bander Monseigneur Dupanloup, dont les pairs, à la solde de l’ennemi, avaient ordonné l’exécution sur le bûcher, cinq siècles auparavant?

Elle ne fut sans doute rien de tout cela, et tout à la fois ! Elle demeurera à jamais l’énigme que soulignait avec éloquence de sa voix traînante et d’outre-tombe, André Malraux le 31 mai 1964 à Rouen – jour anniversaire de son supplice : « Ô Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants, n’importe tes vingt-mille statues sans compter celles des églises, à tout ce pour quoi la France fut aimée, tu as donné ton visage inconnu »!p1150894

Pour moi, Jeanne d’Arc, c’est d’abord cette statuette en bronze, réalisée à la fin du dix-neuvième par M. Reberg et fils, fabricants parisiens « d’articles de religion », qui trône depuis peu dans mon bureau aux côtés des bustes en plâtre de Victor Hugo et de Jean Jaurès…Cette proximité de rayonnage entre « mes » héros de chambrée, n’est pas le fruit du hasard. Elle fait sens comme une nécessité, en distinguant par son voisinage, celle, parmi les multiples reconstitutions de « Jeanne d’Arc », qui m’émeut le plus – l’incarnation de la Nation en armes – a contrario des autres! Ce faisant, je n’oublie pas, pour autant, les circonstances au cours desquelles elle fut offerte dans les années vingt du siècle dernier, à mon arrière-grand-père maternel Alexis Turbelier (1864-1942), un pilier de presbytère!

On peut supposer qu’elle lui fut octroyée en remerciement de l’ensemble de son oeuvre au service de la paroisse de La Madeleine d’Angers et de son clergé, en tant que titulaire des orgues de la basilique, en tant qu’acteur amateur dans la troupe théâtrale du « patronage  » et enfin en tant que sociétaire dès l’origine du « Cercle Jeanne d’Arc », créé sur l’initiative du chanoine Félix Fruchaud au printemps 1906, pour encadrer les loisirs de ses brebis mâles et éviter qu’elles ne s’égarent dans des chemins de traverse peu recommandables! (Plusieurs billets de ce blog évoquent ce Cercle catholique, qui s’est depuis longtemps sécularisé, qui existe toujours et continue d’accueillir une salle et un terrain de « boule de fort »)...

m-reberg

Fabrique Reberg

Lors de l’inauguration du « Cercle », le 30 septembre 1906, le curé en confia la présidence à un militaire, le colonel Vouilleau et dans son discours, en présence de l’évêque du diocèse du Maine-et-Loire, souligna, que ce nom de Jeanne d’Arc, attribué à ce cercle forcément vertueux visait à glorifier « à la fois la religion et le patriotisme »: c’était peu de temps après la loi de séparation des églises et de l’Etat et douze ans avant la première guerre mondiale, le ton était donné! Presque une réconciliation entre le sabre et le goupillon!

Chaque année, par la suite, l’habitude fut prise de « célébrer la fête de Jeanne d’Arc en grande pompe »

Mon grand-père Louis hérita de cette statuette de « notre » Jeanne androgyne en tenue de chevalier, l’épée serrée sur sa poitrine. Puis elle devint la propriété de ma mère, aujourd’hui nonagénaire, qui me l’a concédée récemment!

Une occasion pour moi d’évoquer cette grande dame de notre histoire nationale et aussi régionale, qui m’a suivi comme une ombre depuis l’école primaire confessionnelle chez les « bons » frères de Saint Gabriel jusqu’au Lycée d’Etat David d’Angers! Plusieurs regards, plusieurs images pertinentes et impertinentes pour une seule et même femme! Une femme, certainement attachante et volontaire, en supposant qu’elle ait réellement existé! Peu importe d’ailleurs, l’important c’est d’y croire! Le mécréant que je suis, pense qu’il est sûrement de notre intérêt de croire en l’héroïne, sans pour autant se prosterner devant la Sainte « politique » que la papauté a voulu imposer au début du vingtième siècle, encore moins devant celle, perchée au dessus des bénitiers dans certains oratoires néo-sulpiciens de la fin de l’avant-dernier siècle! Inutile d’y brûler des cierges, je présume, compte tenu de sa fin tragique, qu’elle n’aimerait guère!

Cercle Jeanne D'Arc -Angers. Photo Maurice Pasquier

Cercle Angers. Photo Maurice Pasquier

Read Full Post »